‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 149 sur 164 · LE CINQUIÈME DIMANCHE APRÈS PAQUES · texte numérisé non relu

LE CINQUIÈME DIMANCHE APRÈS PAQUES

PRÊCHÉ DANS LA CATHÉDRALE DE MEAUX A L'OUVERTBRE d'une mission en 1692 *.

Mépris que nous devons faire du monde pour aller à Dieu. Obligation de toujours croître en amour et en perfection durant le cours de cette vie. Deux sortes de tristesses : quelle est celle qui est le partage des enfants de Dieu. Dispositions dans lesquelles nous devons entrer lorsque Dieu nous frappe. Sentiments de pénitence nécessaires pour obtenir l'indulgence du jubilé. Stabilité essentielle à la vraie pénitence ; amour, seul capable de produire une solide conversion.

Vado ad Patrera meum.

Je m'en vais à mon Père. Jean, xvi , 16.

Notre-Seigneur, mes chers frères, dit cette parole en la personne de ses fidèles , aussi bien qu'en la sienne; et pour nous donner la confiance de la répéter avec lui, il a dit en un autre endroit : « Je monte vers mon Père, et vers votre « Père ; vers mon Dieu, et vers votre Dieu '. « Son Père est donc le nôtre aussi , quoiqu'à titre différent : le sien par nature, et le nôtre par adoption; et nous pouvons dire avec lui : « Je m'en « vais à mon Père. » Je puis même ajouter, mes chers frères, que cette belle parole nous convient, en un certain sens, plus qu'à Jésus-Christ : puisque, vivant sur la terre, il était déjà avec son Père , selon sa divinité ; et que , même selon sa nature humaine , son âme sainte en voyait la face. Il était toujours avec lui ; et dans un temps oùil semblait encore éloigné de retourner au lieu de sa gloire avec son Père , il ne laissait pas de dire : « Je ne suis pas seul , mais mon Père , qui « m'a envoyé, et moi, sommes toujours en- « semble ». «

C'est donc à nous qui sommes vraiment séparés de Dieu, c'est à nous, mes bien-aimés, à faire un continuel effort pour y retourner ; c'est à nous à dire sans cesse : « Je vais à mon Père : » et comme cette parole marquait la consommation du mystère de Jésus- Christ dans son retour à sa gloire ; elle marque aussi la perfection de la vie du chrétien , dans le désir qu'elle nous inspire de retourner à Dieu de tout notre cœur.

Pénétrons donc le sens de cette parole : concevons , premièrement , ce que c'est que d'aller à notre Père ; voyons , en second lieu , ce qui nous doit arriver en attendant que nous y soyons ;

* Nous n'avons point le manuscrit original de ce sermon. Il a déjà été imprimé dans un recueil de Lettres et d'Opuscules de Bossuet, 1748, 2 vol. in-i2. Il est placé au t. il, p. 92 et suiv.

' Joan. XX, 17.

' Ibid. viii , 10.

DES ENFANTS DE DIEU

et comprenons , en dernier lieu , quel bien nous y aurons, quand nous y serons parvenus : tout cela nous sera marqué dans notre évangile; et je ne ferai que suivre pas à pas ce que Jésus- Christ nous y propose.

PBEMIER POINT.

« Je m'en vais à mon Père. » C'est l'état d'un chrétien d'aller toujours : mais d'où est-ce qu'il part, et où est-ce qu'il doit arriver? Saint Jean nous le fait entendre par cette parole : « Jésus « sachant que son heure était venue , de passer « de ce monde à son Père... » N'en disons pas davantage : nous devons faire ce passage avec Jésus-Christ. « Je ne suis pas du monde , dit-il , '. comme ils ne sont pas du monde \ » Ainsi , selon sa parole , vous n'êtes pas du monde : quittez-le donc , marchez sans relâche ; mais marchez vers votre Père. Voilà les deux raisons de votre passage : la misère du lieu d'où vous partez; et la beauté de celui où vous êtes appelés.

Saint Paul , pour nous exprimer le premier : «Le temps est courte » dit-il. Le temps est court ; si vous ne quittez le monde , il vous quittera : il reste donc « que celui qui est marié , « soit comme ne l'étant pas ; et ceux qui pleurent , « comme ne pleurant pas ; et ceux qui se réjouis- « sent , comme ne se réjouissant pas; et ceux qui « achètent, comme n'achetant pas; et ceux qui « usent de ce monde , comme n'en usant pas : « parce que la figure de ce monde passe *. « Comme s'il disait : Pourquoi voulez- vous demeurer dans ce qui passe? vous croyez que c'est un corps, une vérité; ce n'est qu'une ombre et une figure, qui passe et qui s'évanouit : ainsi, en quelque état que vous soyez, ne vous arrêtez jamais. Les liaisons les plus fermes et les plus saintes, telle qu'est celle du mariage , trouvent leur dissolution dans la mort : vos regrets passeront comme vos joies ; ce que vous croyez posséder à plus juste titre, vous échappe à quelque prix que vous l'ayez acheté : tout passe malgré qu'on en ait.

« Mais c'est autre chose, dit saint Augustin ^, « de passer avec le monde , autre chose de pas- '< ser du monde pour aller ailleurs. » Le premier, c'est le partage des pécheurs : malheureux partage , qui ne leur demeure même pas ; puisque si le monde passe, ils passent aussi avec lui. Le second , c'est le partage des enfants de Dieu ; qui , de peur de passer toujours, ainsi que le monde, sortent du monde en esprit , et passent pour aller

' Joan.xm, l.

' Ibid. XVII, 16.

» I. Cor. vn,29.

* I. Cor.Ml, 29, 30, 31,32.

» In Joan. Tract- LV, n» I, t. m, part, n, col. 653.

à Dieu. Domaines, possessions, palais magnifiques, beaux château x , pourquoi voulez- vouà m arrêter? vous tomberez un jour ; ou si vous subsistez, bientôt je ne serai plus moi-même pour vous posséder : adieu ; je passe , je vous quitte , je m'en vais, je n'ai pas le loisir d'arrêter. Et vous, plaisirs, honneurs, dignités , pourquoi étalez-vous vos charmes trompeurs? je m'en vais; en vain vous me demandez encore quelques moments, ce reste de jeunesse et de vigueur : non , non , je suis pressé : je pars , je m'en vais : vous ne m'êtes plus rien. Mais où allez-vous? Je vous l'ai dit , je m'en vais à mon Père : c'est la seconde raison de hâter mon départ.

Le monde est si peu de chose , que les philosophes l'ont quitté sans même savoir où aller : dégoûtés de sa vanité et de ses misères , il l'ont quitté ; ils l'ont quitté , dis-je , sans même savoir s'ils trouveraient, en le quittant, une autre demeure où ils pussent s'établit solidement. Mais, moi , je sais où je vais : je vais à mon Père. Que craint un enfant, quand il va dans la maison paternelle? Ce malheureux prodigue , qui s'était perdu en s'en éloignant, et qui s'était jeté entant de péchés et en tant de misères, trouve une ressource, en disant : « Je me lèverai, et je retourne- « rai chez mon Père^. » Prodigues , cent fois plus perdus que le prodigue de l'Évangile, dites donc : Je me lèverai , je retournerai ; mais plutôt ne dites pas : Je retournerai, partez à l'instant. Jésus-Christ vous apprend à dire , non pas : J'irai à mon Père; mais : J'y vais, je pars à l'instant : ou si vous dites , Je retournerai , avec le prodigue , que cette résolution soit suivie d'un prorapt effet, comme la sienne; car il se leva aussitôt, et il vint à son Père. Dites donc dans le même esprit , Je retournerai à mon Père : là les mercenaires, les âmes imparfaites, ceux qui commencent à servir Dieu , et qui le font encore par quelque espèce d'intérêt, ne laissent pas de trouver dans sa maison un commencement d'abondance; combien donc en trouveront ceux qui sont parfaits, et qui le servent par un pur amour! Allez donc , marchez : quand le monde serait aussi beau qu'il s'en vante , et qu'il le paraît à vos sens, il le faudrait quitter pour une plus grande beauté, pour celle de Dieu et de son royaume. Mais maintenant ce n'est rien , et vous hésitez ; et vous dites toujours : J'irai , je me lèverai , je retournerai à mon Père : sans jamais dire : Je vais. Mais, enfin, supposons que vous partiez; vous voilà dans la maison paternelle. Attiré par les sensibles douceurs d'une conversion naissante , vous y demeurez : c'est le veau gras qu'on vous y a

' • Luc. XV, 18.

SUR LA TRISTESSE

donné d'abord; c'est la musique qu'on fait retentir dans toute la maison à votre retour. Voulez-vous donc demeurer dans cet état agréable , et y attacher votre cœur? Non, non, marchez, avancez : recevez ce que Dieu vous donne; mais élevez -vous plus haut, à la croix, à la souffrance, aux délaissements de Jésus-Christ, à la sécheresse qui lui a fait dire : « J'ai soif ' : » où néanmoins il ne reçoit encore que du vinaigre.

Hé bien! me voilà donc arrivé; j'ai passé par les épreuves, et Dieu m'a donné la persévérance : je n'ai donc qu'à m'arrêter. Non , marchez toujours. Êtes-vous plus avancé qu'un saint Paul , qui avait bu tant de fois le calice de la passion de son Sauveur? écoutez comme il parle, ou plutôt considérez comme il agit. Il dit aux*Philippiens : « Mes frères , je ne crois pas être ar- « rivé\ » Eh quoi! grand apôtre, n'étes-vous pas du nombre des parfaits? et pourquoi avez-vous dit dans cet endroit même : « Tout ce que nous « sommes de parfaits, ayons ce sentiment 3? » Il est parfait et néanmoins : « Non, dit-il, mes « frères, je ne suis pas encore où je veux aller, « et il ne me reste qu'une chose à faire*. » Entendez-vous : II ne me reste qu'une chose à faire. Et quoi ? « C'est qu'oubliant ce que j'ai fait , et « tout l'espace que j'ai laissé derrière moi dans « la carrière où je cours, je m'étende à ce qui est « devant moi. » Je m'étende : que veut-il dire ? Je fais continuellement de nouveaux efforts ; je me brise, pour ainsi dire, et je me disloque moimême, par l'effort continuel que je fais pour m'avancer; et cela incessamment, sans prendre haleine, sans poser le pied un moment dans l'endroit de la carrière où je me trouve : « Je cours '< de toutes mes forces vers le terme qui m'est « proposé ^. '> Et encore, quel est ce terme , et verrons-nous une fin à votre course durant cette vie mortelle? Écoutez ce qu'il répond : « Soyez mes « Imitateurs, comme je le suis de Jésus-Christ^. » Imitateur de Jésus-Christ ! je ne m'étonne donc plus si , après tant d'efforts , tant de souffrances, tant de conversions , tant de prodiges de votre vie , vous dites toujours que vous n'êtes pas encore arrivé. Le terme où vous tendez , qui est d'imiter la perfection de Jésus-Christ , est toujours infiniment éloigné de vous : ainsi vous irez toujours , tant que vous serez en cette vie ; puisque vous tendez à un but où vous ne serez jamais arrivé parfaitement.

Et vous, mes frères, que ferez-vous, sinon

» Joan. XIX, 28.

' Philipp. III , 13.

9 Ibid. 15.

* Ibid. 13.

■■• Ibid. 14.

* I. Cor. IV, 10.

ce qu'ajoute le même apôtre dans son épître aux Philippiens "?« Soyez, mes frères, mes imitateurs, « et proposez- vous l'exemple de ceux qui se con- « duisent selon le modèle que vous avez vu en « nous. » Il faut donc toujours avancer, toujours croître : en quelque degré de perfection qu'on soit, ne s'y reposer jamais , ne s'y arrêterjamais. Je m'en vais, je m'en vais plus haut, et toujours plus près de mon Père : Vado ad Patreni. Le chemin où l'on marche, la montagne où l'on veut, pour ainsi dire , grimper, est si roide , que si l'on n'avance toujours, on retombe ; si l'on ne monte sans cesse, et qu'on veuille prendre un moment pour se reposer, on est entraîné en bas par son propre poids. Il faut donc toujours passer outre, toujours s'élever, sans s'arrêter nulle part. C'est la pâque de la nouvelle alliance, qu'il faut célébrer en habit de voyageur, le bâton à la main, la robe ceinte, et manger vite l'agneau pascal : « car c'est la pâ- '< que , c'est-à-dire le passage du Seigneur ^ ; » et, comme Moïse l'explique après, « c'est la victime ( du passage du Seigneur^, » qui nous apprend aussi à passer toujours outre , sans nous arrêter jamais : car Jésus-Christ, qui est cette victime , s'en va toujours à son Père , et nous y mène avec lui. Si nous ne faisons un continuel effort pour nous approcher de lui , et nous y unir de plus en plus , nous n'accomplissons pas le précepte : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout « votre cœur, de toutes vos pensées , de toutes vos « forces''. »

Mais , quand on sera arrivé à ce parfait exercice de l'amour de Dieu ; alors du moins il sera permis de s'arrêter, et de prendre du repos? Quoi ! vous ne savez donc pas qu'en aimant, on acquiert de nouvelles forces pour aimer? le cœur s'anime , se dilate; le Saint-Esprit, qui le possède, lui inspire de nouvelles forces pour aimer de plus en plus. Ainsi vous n'aimez point de toutes vos forces , si vous n'aimez encore de ces nouvelles forces que vous donne le parfait amour. Il faut donc croître en amour pendant tout le cours de cette vie : celui qui donne des bornes à son amour ne sait ce que c'est que d'aimer ; celui qui ne tend pas toujours à un plus haut degré de perfection ne connaît pas la perfection , ni les obligations du christianisme. « Soyez parfaits, dit le Sauveur, « comme votre Père céleste est parfait^. « Pour avancer vers ce but , où l'on n'est jamais tout à fait en cette vie, il faut croître en perfection , toujours aimer de plus en plus. Je ne sais si dans le

' Philipp. III, 17.

' Exod. XII, il.

♦ Dcul. VI, 5.

'> Ibid.

« Mallh. V, 48.

DES ENFANTS DE DIEU

ciel même l'amour n'ira point toujours croissant , puisque l'objet qu'on aimera étant infini , et infiniment parfait, il fournira éternellement à l'amour de nouvelles flammes. Si néanmoins il faut dire qu'il y a des bornes, c'est Dieu seul qui les donne ; et comme , durant cette vie , on peut toujours avancer , toujours croître , il le faut donc toujours faire, toujours dire : « Je vais à mon « Père ; » c'est-à-dire , je marche , non-seulement pour y aller lorsque j'en suis éloigné; mais lors même que je m'en approche et que je m'y unis, je tâche de m'en approcher et de m'y unir davantage, jusqu'à ce que je parvienne^à cette parfaite unité où je ne serai avec lui qu'un même esprit , « où je lui serai tout à fait semblable , en le voyant « tel qu'il est ' : » où enfin , et pour tout dire en un mot , « où lui-même sera tout en tous », » et rassasiera tous nos désirs. Mais en attendant , qu'avons-nous à faire? C'est ce que je vous devais expliquer dans la seconde partie de ce discours , ou plutôt ce que Jésus-Christ vous expliquera lui-même dans notre évangile.

DEUXIÈME POINT

Ce que vous avez à faire , dit-il , en attendant le jour de votre délivrance, c'est que « vous pleu- '< rerez et vous gémirez , et le monde se réjouira ; " mais vous, vous serez dans la tristesse, » vos autem contristabiminP. Pour entendre cette tristesse, il faut écouter le saint apôtre , qui nous dit qu'il y a de deux sortes de tristesse : « Il y a la « tristesse du siècle, la tristesse selon le monde, « et la tristesse selon Dieu '^. » Ne croyez pas, mes frères , sous prétexte que Jésus-Christ a prononcé que le monde serait dans la joie ; ne croyez pas, dis-je , qu'il ait voulu dire que ses joies seront sans amertume, ou qu'elles ne seront pas suivies de douleur. Qui ne voit , par expérience , que ceux qui aiment le monde ont presque toujours à pleurer la perte de leurs biens , de leurs plaisirs , de leur fortune , de leurs espérances , et eu un mot de ce qu'ils aiment? Si donc Jésus-Christ a dit que le monde se réjouira , c'est qu'il cherchera toujours à se réjouir : c'est là son génie , c'est là son caractère ; mais quoiqu'il cherche toujours la joie , il ne lui arrive jamais de la trouver à son gré : c'est-à-dire pure et durable. Salomon a dit : Il y a longtemps que ces deux qualités manquent aux joies de la terre. « Le ris sera mêlé de " douleur * ; >> les joies du monde ne sont donc jamais pures : <• les pleurs suivent de près la joie; » elle ne sera donc jamais durable : et quelque heu-

' I. Joan. III, 2.

' I. Cor. XV, 28.

' Joan. XVI, 20.

« II. Cor. vu , 10.

' Prov. XIV , 13.

j reux qu'on soit dans le monde, il y a plus d'afflictions que de plaisirs; c'est donc là cette tristesse du siècle dont saint Paul vous a parlé.

Mais qu'en a dit ce bienheureux apôtre? « La « tristesse du siècle produit la mort ' ; » parce qu'elle vient de l'attachement aux biens périssables. A cette tristesse du siècle saint Paul oppose la tristesse qui est selon Dieu , et qui est le vrai caractère de ses enfants. La tristesse qui nous peut venir du côté du monde , par la perte des biens de la terre ou par l'infirmité de la nature , par les maladies, par les douleurs, nous est commune avec les impies ; ainsi ce n'est pas là cette tristesse que le Sauveur donne en partage à ses fidèles , en leur disant : « Vous pleurerez. » C'est, mes frères, cette douleur selon Dieu dont il veut parler; et quel en est le sujet, sinon qu'ordinairement le monde persécuteur fait souffrir les gens de bien et les tient dans l'oppression? Ajoutons que Dieu, comme un bon père , châtie les justes comme ses enfants , et leur fait trouver leurs maux en ce monde , afin de leur réserver leurs biens dans la vie future. Vous voyez bien déjà quelque chose de cette tristesse qui est selon Dieu. Soumettezvous-y , mes chers frères , soumettez- vous à l'ordre qu'il a établi dans sa famille; et si lorsqu'il a résolu de punir le monde , il commence le jugement par sa maison , par les justes qui sont ses enfants ; tendez le dos humblement à cette main paternelle, et laissez-lui exercer une rigueur si remplie de miséricorde.

Mais voici encore une autre espèce de cette tristesse selon Dieu. Assis sur les fleuves de Babylone et au milieu des biens qui passent, les fidèles sentent leur bannissement et pleurent en se souvenant de Sion leur chère patrie. Ah ! mes chers enfants , si quelque goutte de cette tristesse entre dans vos cœurs , et que , pleins de dédain et de dégoût pour ce qui passe, vous vous sentiez affligés de ne pas jouir encore du bien qui est éternel , après lequel vous soupirez ; c'est là la tristesse selon Dieu que je vous souhaite.

Mais ce n'est pas encore celle que j'ai dessein de vous prêcher aujourd'hui avec saint Paul. « Cette tristesse , qui est selon Dieu , produit, dit « ce saint apôtre , une pénitence stable *. » C'est donc là principalement cette douleur que je vous souhaite, le regret de vos péchés, la tristesse et l'amertume de la pénitence. Si je puis vous inspirer cette douleur; alors, alors, mes chers frères, je vous dirai avec l'apôtre : « Ah î mesbien-aimés , « je me réjouis non pas de ce que vous êtes coU' « tristes , mais de ce que vous l'êtes selon Dieu

• II. Cor. VII , 10.

SUR LA TRISTESSE

« par la pénitence' ; » et encore : « Qui est celui « qui me peut donner de la consolation et de la « joie , sinon celui qui s'afflige à mon sujet ^ ; » à qui ma prédication et mes avertissements ont inspiré cette tristesse qui est selon Dieu , et le regret de leurs fautes ?

C'est , mes frères , pour vous inspirer cette tristesse salutaire , que j'ai appelé des prédicateurs qui vous prêcheront la pénitence dans le sac et sur la croix. Vous commencerez dès ce soir à les entendre ; et je fais l'ouverture de cette mission, dont j'espère tant de fruit. Laissez- vous donc affliger selon Dieu , et plongez-vous dans la tristesse de la pénitence. Je suis touché , il y a longtemps, de la tristesse que vous donnent tant de misères, tant de charges que vous avez beaucoup de peine à supporter, et que sans doute vous ne pouvez supporter longtemps malgré votre bonne volonté. Je vous plains ; je les ressens avec vous : et quelle serait ma joie , si je pouvais vous soulager de ce fardeau ! Mais il faut que je vous parle comme un père : quand vous exagéreriez vos maux , qui sont grands , vous n'allez pas à la source. Toutes les fois que Dieu frappe, et qu'on ressent des misères ou publiques ou particulières , qu'on est frappé dans ses biens , dans sa personne , dans sa famille; il ne faut pas s'arrêter à plaindre ses maux , et à pousser des gémissements qui ne les guérissent pas : il faut porter sa pensée à nos péchés qui nous les attirent.

Voyez ce prodigue , dont nous vous parlions tout à l'heure , réduit à paître un troupeau immonde, et gagnant à peine du pain dans un service si bas et si indigne. Il ne se contente pas de dire : « Les moindres domestiques de mon père « sont abondamment nourris, et moi qui suis son «fils je meurs ici de faim^; « car cette plainte stérile n'aurait fait qu'aigrir ses maux , au lieu de les soulager. Il va à la source : il sent que la source de ses maux c'est d'avoir quitté son père , et sa maison où tout abonde ; c'est de s'être contenté des biens qui se dissipent si vite , et qu'il lui avait arrachés , parce que ce père si sage et si bon , qui en connaissait la malignité , avait peine à les lui donner. Il dit donc, dans ce sentiment :« J'irai, « je me lèverai ^ , et je retournerai vers mon père ; » et non content de le dire d'une manière faible et imparfaite , il se lève , il vient à son père , et il éprouve les douceurs de ses tendres embrassements. S'il s'était contenté de dire : Ah ! que je suis malheureux 1 et que se prenant de ses maux , non point à soi-même , mais à Dieu , il eût blas-

' II. Cor. vu , 9.

2 Ibid. Il , 2.

3 Luc. XV, 17.

Hbid. 18.

phémé contre le ciel, qu'aurait -il fait autre chose que d'aggraver son fardeau ? Mais parce qu'il a dit dans sa misère : « Mon père , j'ai pé- « ché contre le ciel et contre vous, et je ne suis « pas digne d'être appelé votre fils , » il a tout ensemble et effacé son péché , et fini les maux qui en faisaient le châtiment.

Mes bien-aimés, faites-en de même. Vous voyez tant d'ennemis conjurés de tous côtés contre vous ; ne dites pas , comme faisaient autrefois les Juifs : C'est l'Egypte , ce sont les Chaldéens , c'est l'épéedu roi de Babylone, qui nous poursuit ; dites : « Ce sont nos péchés qui ont mis la sépa- « ration entre Dieu et nous ' ; » encore un coup, ce sont nos péchés qui soulèvent contre nous tant d'ennemis. Nos péchés accablent l'État , comme disait saint Grégoire ; « le royaume n'en peut plus « sous ce faix ; » Peccatorum nostrorum oner'ibus premimur , quœ reipublicœ vires yravanf. Venez donc gémir devant Dieu , à la voix de ces saints missionnaires qui viennent me seconder et me prêter leurs secours pour vous préparer à la grâce du jubilé.

Vous me direz : Mais la grâce du jubilé est donnée pour nous soulager , et relâcher les peines que nous méritons par nos crimes ; par conséquent pour nous donner de la joie, et non pas pour nous plonger dans la tristesse à laquelle vous nous exhortez. Vous n'entendez pas, mes bien-aimés, le mystère de l'indulgence et du jubilé , et la nature de cette grâce. Il y a une peine et une douleur que l'indulgence relâche : il y en a une autre qu'elle augmente. La peine qu'elle relâche , c'est cette affreuse austérité de la pénitence , dont nous devrions porter toutes les rigueurs , après avoir tant de fois péché contre Dieu et outragé son Saint-Esprit. Mais il y a une peine que l'indulgence doit augmenter ; et c'est la peine que nous cause le regret d'avoir offensé Dieu. Et pourquoi l'indulgence vient-elle augmenter cette peine d'un cœur affligé de ses péchés, et percé de douleur d'en avoir commis un si grand nombre , si ce n'est , comme dit le Sauveur, que « celui à qui on remet davantage « aime aussi davantage^; « et qu'en aimant davantage son bienfaiteur, il doit aussi s'affliger davantage de l'avoir offensé par tant de crimes? C'est donc ainsi que l'indulgence augmente la peine; cette peine d'avoir commis un péché mortel , cent péchés mortels , un nombre infini de péchés mortels. C'est pour ceux en qui cette peine intérieure de la pénitence s'augmente , c'est pour ceux-là, mes bien-aimés , que l'indulgence est ac-

' h. ux , 2.

5 Ad Mauric. Aug. lil). v, Ep. xx, t. Il, col. 747. » Luc. VII, 47

DES ENFANTS DE DIEU

cordée. « Ceux qui font la pénitence indifférem- « ment, comme parle le saint concile de Nicée» , « il n'y a point d'indulgence pour eux. » L'esprit de l'Église est d'accorder l'indulgence à ceux qui sont pénétrés et comme accablés par la douleur de leurs crimes.

Mais je veux encore remonter plus haut , et vous remettre devant les yeux l'exemple de saint Paul. C'est la pénitence imposée et l'indulgence accordée à ce Corinthien incestueux , qui a donné lieu à l'excellente doctrine que je vous ai rapportée de ce grand apôtre sur la tristesse de la pénitence. Saint Paul avait prononcé contre ce pécheur scandaleux une dure et juste sentence, « jusqu'à le livrer à Satan , pour l'affliger selon « la chair, et le sauver selon l'esprit ». » L'Église de Corinthe, vivement touchée du reproche que saint Paul lui avait fait de souffrir un si grand scandale au milieu d'elle, avait mis ce pécheur en pénitence ; et depuis , touchée de ses larmes , elle en avait adouci la rigueur, suppliant le saint apôtre d'agréer ce charitable adoucissement. Et sur cela voici l'indulgence qu'accorda saint Paul : voici le premier exemple de cette indulgence apostolique qui a été de tous temps si prisée et si estimée dans l'Église. Eh bien ! dit-il , « c'est '< assez que le pécheur scandaleux ait reçu la « correction , ait subi la peine que vous lui avez « imposée dans votre assemblée par la multi- « tude , » dit-il , par l'Église , par les pasteurs , avec le consentement de tout le peuple ; car c'est sans doute ce que veulent dire ces mots : Sufjicit objurgatio hœc, quœfit à pluribus ^. Ainsi loin de trouver mauvais ce que votre charité a fait pour lui , et l'adoucissement de sa peine , je vous exhorte au contraire de le traiter avec indulgence, de le consoler par ce moyen dans l'extrême confusion et affliction que lui cause son crime ; '< de « peur, dit cet apôtre , qu'il ne soit accablé par « un excès de tristesse : » ne forte abundantiori tristitia absorbeatur*.

Vous voyez maintenant, mes bien- aimés, ce qui le rendit digne de l'indulgence de l'Église et de saint Paul ; c'est que s' étant livré sans bornes à cette tristesse salutaire de la pénitence , il s'y plongea jusqu'à faire craindre qu'il en serait accablé , que sa douleur ne l'absorbât , ne absorbeatur, ne l'abîmât; en sorte qu'il ne la pût pas supporter. Livrez-vous donc , à son exemple , à la douleur de la pénitence , afin de vous rendre dignes de l'indulgence, des consolations, de la charité de l'Église.

' Can. XII, Labb. t. Il, col. 42.

2 I. Cor. V, 5.

' n. Cor. II, 6.

* Ibid.v,7.

Mais , mes frères , n'oubliez pas un caractère de cette tristesse qui est selon Dieu , marqué par saint Paul dans le passage que nous traitons. La tristesse qui est selon Dieu, produit, dit-il, « une « pénitence : » mes frères , quelle pénitence? « une «pénitence stable, » pœnitenfiam stabilem '; non pasdecesdouleurs passagères que la première attaque des sens et de la tentation emporte aussitôt , et sans résistance. Cette tristesse produit la mort, aussi bien que celle du siècle ; parce qu'elle n'a servi au pécheur que pour lui faire faire une confession qui n'ayant point eu de bons effets n'en peut avoir eu que de très-mauvais , en donnant lieu à une rechute plus dangereuse que le premier mal. La pénitence que je vous demande est une pénitence durable , affermie sur de solides maximes et sur une épreuve convenable. Et en quoi consiste la stabilité de cette tristesse? L'apôtre dit , quand elle est parfaite , qu'elle doit produire « une pénitence stable pour le salut : >' elle a donc la stabilité qui lui convient, lorsqu'elle vous mène jusqu'au salut, jusqu'à la parfaite union avec Dieu , et au dernier accomplissement de cette parole : « Je vais à mon Père. » Alors il vous arrivera ce que Jésus-Christ a promis dans notre évangile; ce qui devait faire le dernier point de ce discours , et que je tranche en un mot.

« Alors , dit-il , votre tristesse sera changée en «joie, et en une joie que personne ne vous ôtera « jamais : » Gaudium vesirum nemo tollet a vobis ». Voilà , mes frères , la joie que je vous souhaite ; non pas ces joies que le monde donne et que le monde ôte : il les donne , non par raison , mais par humeur, par bizarrerie , par caprice ; et il les ôte sans savoir pourquoi , avec aussi peu de raison qu'il en a eu à les donner. Loin de nous ces joies trompeuses : loin de nous l'aveuglement qu'elles produisent dans les cœurs , et le criminel attachement avec lequel on s'y abandonne. Je vous souhaite cette joie qui ne change pas , parce que celui qui la donne est immuable.

Mais , mes frères , n'oubliez jamais qu'il y faut venir par la tristesse , par la tristesse qui est selon Dieu , par la tristesse de la pénitence. C'est ce que Jésus-Christ nous explique à la fin de notre évangile, par une comparaison admirable et bien naturelle. « Une femme , dit-il , a de la douleur « pendant qu'elle enfante , parce que son heure « est venue ; mais , lorsqu'elle a enfanté un fils , « elle ne se souvient plus de ses maux , dans la « joie qu'elle a d'avoir mis un homme au monde ^. » Voilà le modèle de cette douleur de la pénitence

' II. Cor. yii , 10.

* Joan. XVI, 22.

» Ibid. 21.

SUR LE MYSTÈRE

que je vous ai aujourd'hui prêchée après saint Paul. Vous devez enfanter un homme; et cet homme que vous devez enfanter, et à qui vous devez donner une vie nouvelle , c'est vous-même. Votre heure est venue , vous êtes à terme : la guerre avec tous ses maux , le commencement d'une campagne , qui apparemment doit être décisive; la mission, le jubilé, nos pressantes exhortations , avertissent qu'il est temps que vous acheviez cet enfantement que vous semblez commencer depuis tant d'années , d'une manière si languissante et si faible. Quand on entend les cris d'une femme en travail , qui sont médiocres et languissants , on dit , Elle n'accouche pas encore : mais quand un cri qui perce les oreilles , les déchire , pour ainsi dire , et pénètre jusqu'au cœur ; alors on se réjouit , et on dit , Elle est délivrée : et on apprend un peu après l'heureuse nouvelle , qu'elle a mis un homme au monde ; et on la voit consolée de son travail , qui auparavant lui était insupportable. Mes bien-aimés, si la douleur que vous causent vos péchés n'est vive , pénétrante ; si elle ne déchire , pour ainsi dire , et ne brise vos cœurs : vous n'enfanterez jamais votre salut ; hélas ! vous serez de ceux dont il est écrit : « L'enfant se présente , et sa mère n'a pas « la force de le mettre au monde : » Vires non habet pariuriens \ Vous n'avez que des désirs imparfaits , des résolutions chancelantes , c'està-dire , non pas des résolutions , mais des mouvements languissants qui n'aboutissent à rien : vous périrez avec le fruit que vous devez mettre au jour; c'est-à-dire, votre conversion et votre salut. Mais si vous criez de toutes vos forces , si vos gémissements percent le ciel , si vos efforts sont pressants et persévérants, et que vous soyez de ces violents qui veulent emporter le ciel de force; que votre sort sera heureux, et quelle sera votre joie ! Car si cette mère se tient heureuse pour avoir mis au monde un enfant qui est , à la vérité , un autre elle-même , mais enfin un autre ; quelle doit être votre consolation, quel doit être votre transport , lorsque vous aurez enfanté , non pas un autre , mais vous-même ! afin de commencer une vie nouvelle , abandonnez-vous donc aux justes regrets d'avoir offensé Dieu; et si vous voulez achever cet enfantement salutaire que je vous prêche en son nom , ne vous arrêtez pas à la crainte de ses jugements.

La crainte de ses jugements est un tonnerre qui étonne , qui ébranle le désert , qui brise les cèdres, qui abat l'orgueil; qui , par de vives secousses, commence à déraciner les mauvaises habitudes. Mais , pour rendre la terre féconde ,

' IV, Re<j. xix, 3.

il faut que ce tonnerre rompe la nuée et fasse couler la pluie qui rend la terre féconde : Dominus diluvium inhabitarefacit'. Cette pluie dont l'âme est arrosée et pénétrée, qu'est-ce autre chose, mes frères , que le saint amour? La terreur ne frappe qu'au dehors ; il n'y a que l'amour qui change le cœur. Lacrainte agit avec violence, et peut bien nous retenir pour un peu de temps ; la seule dilection nous fait agir naturellement, par inclination , et produit des résolutions aussi permanentes que douces. Et c'est encore ce qu'il nous faut faire, en disant : « Je vais à mon Père. » Ah ! ce n'est point à un juge implacable et rigoureux qu'il nous faut aller, comme de vils esclaves, comme des criminels condamnés ; c'est à un Père miséricordieux et plein de tendresse. Aimez donc, si vous voulez vivre; aimez, si vous voulez changer votre cœur, et y faire un changement durable. Ne vous lassez point de regretter d'avoir tant offensé un si bon Père; et ^près avoir goûté par ces saints regrets l'amertume de la pénitence , peu à peu vous remplirez votre cœur de cette joie qui ne vous sera jamais ôtée : par la bénédiction éternelle du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.

SERMON

SUK LE MYSTÈRE

DE L'ASCENSION DE N. S. JÉSUS-CHRIST

Jésus , l'unique et véritable Pontife , figuré dans les cérémonies de l'ancienne loi; le seul qui remplit parfaitement les fonctions du sacerdoce. Besoin que nous avions d'un pareil Pontife; pourquoi devait-il monter au ciel. Excellence de sa qualité de Médiateur : comment est-il le Médiateur universel. En quel sens donnons-nous ce nom aux saints. Avec quel succès il sollicite, comme noire avocat , la miséricorde divine en notre faveur ; grâces et bénédictions qu'il répand sur nous du haut du ciel. Raisons qui doivent nous porter à être éternellement enflammés des désirs célestes.

Prœcursor pro nobis introivit Jésus, secundum ordineni Melchisedech Pontifex factus in aeternum.

Jésus notre avant-coureur est entré pour nous au dedans du voile, c'est-à-dire , au ciel , fait Pontife éternellement selon l'ordre de Melchisedech. Hebr. VI , 20.

Si l'on voyait une telle magnificence , lorsque les consuls et les dictateurs triomphaient des nations étrangères ; si les arcs triomphaux portaient jusqu'aux nues le nom et la gloire du victorieux ; s'il montait dans le Capitole au milieu de la foule de ses citoyens, qui faisaient retentir leurs acclamations jusque devant les autels de

' Ps. XXVUI , 10.

DE L'ASCENSION DE JESUS-CHRIST

leurs dieux : aujourd'hui que notre invincible Libérateur fait son enti'ée au plus haut des cieux , enrichi des dépouilles de nos ennemis, quelle serait notre ingratitude , si nous n'accompaguions son triomphe de pieux cantiques et de sincères actions de grâces! Certes, il est bien juste, 6 Seigneur Jésus, que nous assistions avec une sainte allégresse à la célébrité de votre triomphe : car encore que , sortant de ce monde , vous emportiez avec vous toute notre joie , encore que cette solennité regarde plus apparemment les saints anges , qui seront dorénavant réjouis par l'honneur de votre bienheureuse présence, toutefois il est assuré que nous avons la plus grande part en cette journée. Vos intérêts sont de telle sorte liés avec ceux de notre nature, qu'il ne s'accomplit rien eu votre personne qui ne tourne à l'avantage du genre humain ; vous ne montez au ciel que pour nous en ouvrir le passage : « Je « m'en vais, dites- vous, préparer vos places'. » C'est pourquoi votre apôtre saint Paul ne craint pas de vous appeler notre avant-coureur , et de dire que vous entrez pour nous dans le ciel : tellement que si nous savons comprendre vos intentions , vous ne frustrez aujourd'hui notre vue que pour accroître notre espérance.

Et, en effet, considérons, mes très-chères sœurs, quel est le sujet de ce magnifique triomphe qui se fait aujourd'hui dans le ciel : n'estce pas , qu'on y reçoit Jésus-Christ comme un conquérant? mais c'est nous qui sommes sa conquête; et c'est de nos ennemis qu'il triomphe. Toute la cour céleste accourt au-devant de Jésus, on publie ses louanges et ses victoires; on chante qu'il a brisé les fers des captifs , et que son sang a délivré la race d'Adam éternellement condamnée. Que si on honore sa qualité de Sauveur; eh! quelle est donc notre gloire, mes sœurs, puisque le salut et la délivrance des hommes fait non-seulement la fête des anges , mais encore le triomphe du Fils de Dieu même? Réjouissons-nous , mortels misérables , et ne respirons plus que les choses célestes. La divinité de Jésus, toujours immuable dans sa grandeur, n'a jamais été abaissée; et par conséquent ce n'est pas la divinité qui est aujourd'hui établie en gloire, car elle n'a jamais rien perdu de sa dignité naturelle. Cette humanité qui a été méprisée, qui a été traitée si indignement, c'est elle qui est élevée aujourd'hui : et si Jésus est couronné en ce jour illustre, c'est notre nature (jui est couronnée; c'est elle qui est placée dans ce trône auguste devant lequel le ciel et la terre se courbent. « Celui qui est descendu , dit saint

' Joan. XIV, 2.

« Paul ' , c'est lui-même qui est monté : » celui qui était si petit sur la terre, est infîniment relevé dans le ciel ; et par la puissance de Dieu , sa grandeur est crue selon la mesure de sa bassesse.

Nous lisons au livre des Nombres* que, lorsqu'on élevait l'arche d'alliance. Moïse disait : « Élevez- vous. Seigneur, et que vos ennemis « disparaissent, et que ceux qui vous haïssent « soient dissipés devant votre face ; » et lorsque les lévites la descendaient : « Venez , disait-il , « ô Seigneur, à la multitude de l'armée d'Israël. « Que signifiait cette arche, sinon le Sauveur? C'était par l'arche que Dieu rendait ses oracles ; par l'arche il se faisait voir à son peuple : l'arche était ornée de deux chérubins sur lesquels il se reposait en sa majesté. Et n'est-ce pas Jésus qui est l'interprète et l'oracle du Père , parce qu'il est sa parole et son Fils ? n'est-ce pas en la personne du Médiateur « que la divinité habite cor- « porellement , « comme dit l'apôtre saint Paul ^ , et que ce Dieu invisible en lui-même , en s'appropriant une chair humaine, s'est vraiment rendu visible aux mortels ? et ainsi l'arche représentait au vieux peuple le Fils de Dieu fait homme , qui est le prince du peuple nouveau : c'est lui en effet qui est descendu, et c'est lui aussi qui est élevé. Ce Dieu-Homme est descendu pour combattre : c'est pourquoi Moïse disait : Descendez , Seigneur , à l'armée. Il monte pour triompher; c'est pourquoi le même Moïse dit: Élevez- vous. Seigneur, et que vos ennemis fuient devant votre face. Moïse prie le Dieu d'Israël de descendre à l'armée de son peuple ; cela sent le travail du combat : mais en ce qu'il assure qu'en s'élevant sa présence dissipera tous ses ennemis ; qui ne remarque la tranquillité du triomphe? C'est ce que nous voyons accompli en la personne de notre Sauveur. Jésus-Christ , dans l'infirmité de sa chair , au jour de sa passion douloureuse , a livré bataille à Satan et à ses anges rebelles , qui étaient conjurés contre lui. Sans doute il est descendu pour combattre , puisqu'il a combattu par sa mort : c'est descendre infiniment à un Dieu , que de mourir cruellement sur un bois infâme. Mais aujourd'hui ce même Jésus, après son combat, montant à la droite du Père, met tous ses ennemis à ses pieds; et à la vue d'une si grande puissance , « tout genou se fléchit devant lui , comme « dit l'apôtre , dans le ciel , sur la terre , et dans « les enfers ^. « Chantons donc avec le Psalmiste, et disons à notre Maître victorieux : « Élevez -

' Ephes. IV, 10.

2 Num. X, 35, 36.

3 Coloss. II , 9.

♦ Philipp. Il, 10.

SUR LE MYSTÈRE

« vous, Seigneur, au lieu de votre repos; vous et « l'arche que vous vous êtes sanctifiée ' ; » c'est-àdire, vous et l'iiumanité que vous vous êtes unie ; disons avec Moïse : « Élevez-vous , Seigneur, et « que vos ennemis disparaissent , et que ceux « qui vous haïssent soient dissipés devant votre « face. » Et certainement il est vrai que la magnificence de son triomphe dompte la fierté de ses adversaires, et rompt leurs entreprises audacieuses. Les démons n'auraient point senti leur déroute , s'ils n'avaient reconnu par expérience que l'autorité souveraine avait été mise aux mains de celui dont ils avaient méprisé la faiblesse : c'est pourquoi il était convenable qu'après être descendu pour combattre, il allât au ciel recueillir la gloire que ses victoires lui avaient acquise. Comme un prince qui a sur les bras une grande guerre contre une nation éloignée, quitte pour un temps son royaume pour aller combattre ses ennemis en leur propre terre ; puis , l'expédition étant achevée , il rentre avec un superbe appareil dans la ville capitale de son royaume , et orne toute sa suite et ses chariots des dépouilles des peuples vaincus : ainsi le Fils de Dieu, notre Roi , voulant renverser le règne du diable, qui , par une insolente usurpation , s'était hautement déclaré le prince du monde , est lui-même descendu en terre , pour vaincre cet irréconciliable ennemi ; et l'ayant dépossédé de son trône par des armes qui n'auraient rien eu que de faible, si elles avaient été employées par d'autres mains que celles d'un Dieu, il ne restait plus autre chose à faire sinon qu'il retournât triomphant au ciel , qui est le lieu de son origine, et le siège principal de sa royauté. Vous voyez donc que Jésus-Christ, comme roi , devait nécessairement remonter au ciel.

Mais le Seigneur Jésus n'est pas seulement un Roi puissant et victorieux ; il est le grand sacrificateur du peuple fidèle, et le Pontife de la nouvelle alliance , et de là vient qu'il nous est figuré dans les Écritures en la personne de Melchisédech, qui était tout ensemble et roi et pontife. Or cette qualité de Pontife , qui est le principal ornement de notre Sauveur en qualité d'homme , l'obligeait encore, plus que sa royauté, à se rendre auprès de son Père pour y traiter les affaires des hommes , desquels il est établi le Médiateur. Et d'autant que le texte du saint apôtre , que je me suis proposé de vous expliquer , joint l'ascension de Jésus- Christ dans les cieux avec la dignité de son sacerdoce; suivons diligemment sa pensée , et proposons la doctrine toute céleste qu'il étale avec une si divine éloquence dans l'incom-

' Pa. cxxxi , 8.

parable Épître aux Hébreux , mais, pour y procéder dans un plus grand ordre , réduisons tout notre discours à trois chefs.

Le pontife , ainsi que nous le verrons dans la suite, est le député du peuple vers Dieu : en cette qualité il a trois fonctions principales. Et premiè-i rement il faut qu'il s'approche de Dieu au nom du peuple qui lui est commis : secondement , étant près de Dieu , il faut qu'il s'entremette et qu'il négocie pour son peuple : et enfin , en troisième lieu , parce qu'étant si proche de Dieu il devient une personne sacrée , il faut qu'il consacre les autres en les bénissant. J'espère , avec l'assistance divine , que la suite de mon dicours vous fera mieux comprendre ces trois fonctions : pour cette heure, je ne vous demande autre chose sinon que vous reteniez ces trois mots : « Le pontife, dit l'a- « pôtre saintPauP, est établi près de Dieu pour les «■ hommes. » Pour cela il faut qu'il s'approche , il faut qu'il intercède, il faut qu'il bénisse : car s'il ne s'approchait , il ne serait pas en état de traiter ; et s'il n'intercédait , il lui serait inutile de s'approcher; et s'il ne bénissait, il ne servirait rien au peuple de l'employer. Ainsi , en s'approchant , il nous prépare les grâces ; en intercédant , il nous, les obtient ; en bénissant , il les épanche sur nous. Or ces fonctions sont si excellentes, qu'aucune créature vivante n'est capable de les exercer dans leur perfection. C'est Jésus , c'est Jésus qui est l'unique et le véritable Pontife : c'est lui seul qui approche de Dieu avec dignité, lui seul qui intercède avec fruit, lui seul qui bénit avec efficace. Ce sont de grandes choses en peu de mots : attendez-en l'explication de l'apôtre, dont je ne ferai que suivre les raisonnements. Montrons, par cette doctrine toute chrétienne , qu'il était nécessaire que notre Sauveur, pour faire sa charge de grand pontife , allât prendre sa place auprès de son Père, à la droite de sa majesté : faisons voir incidemment à nos adversaires , qui veulent tirer ces belles maximes à l'avantage de leur nouvelle doctrine , qu'ils les ont très-mal entendues , et que le véritable sens en est dans l'Église. Seigneur Jésus, soyez avec nous.

PBEMIEB POINT.

La doctrine de l'apôtre m'oblige à vous représenter la structure du tabernacle , qui était le temple portatif des Israélites , et tout ensemble celle du temple auguste de Jérusalem , que Salomon avait fait bâtir sur la forme du tabernacle que Dieu lui-même avait désigné à Moïse. Le temple donc et le tabernacle avaient deux parties : le devant du temple , où l'autel des sacri-

« Hebr. Y, I.

DE L'ASCENSION DE JESUS-CHRIST

fices était au milieu , et dont l'entrée était libre à tous les enfants d'Israël ; là se faisaient les oblations , et toutes les autres cérémonies qui regardaient le service divin , le Lieu saint , où étaient les tables , les pains de proposition , les parfums , le chandelier d'or, et où entraient les enfants d'Aaron et les lévites. Mais il y avait une autre partie plus secrète et plus retirée où était l'arche , et le propitiatoire qui était la couverture de l'arche, et les chérubins d'or qui étendaient leurs ailes sur l'arche comme pour couvrir la majesté du Dieu des armées, qui avait en ce temps choisi l'arche pour sa demeure. Ce lieu auguste, si religieux et si vénérable , consacré par une dévotion plus particulière , s'appelait l'Oracle ou le Sanctuaire, ou autrement le Lieu très-saint et le Saint des saints , selon la façon de parler des Hébreux. De ce lieu , il était prononcé : Quiconque y entrera, il mourra de mort. C'était le lieu secret et inaccessible, où on n'osait pas même porter ses regards; tant il était \énérable et terrible : et c'est pourquoi, entre le Lieu saint et le Sanctuaire, un grand voile parsemé de chérubins était étendu qui couvrait les mystères aux yeux du peuple , et leur apprenait aies respecter dans une profonde humiliation. Telle était la forme du temple où l'ancien peuple servait le Seigneur son Dieu.

Que ce lieu avait de majesté , chrétiens ! et que c'est avec beaucoup de raison que les plus grands monarques de l'Orient l'ont honoré par leurs sacrifices , et ont donné tant de privilèges illustres à ce temple et à ses ministres ! Mais il vous paraîtra beaucoup plus auguste, si vous remarquez que cette sainte maison était la seule dans tout l'univers que Dieu avait choisie pour son domicile; et qu'il n'y avait que ce lieu sur la terre où l'on fit le service du vrai Dieu vivant, et dans lequel on lui consacrât des victimes. C'est ce qui a fait dire aux anciens Hébreux , et après à quelques auteurs ecclésiastiques', que ce temple unique du peuplede Dieu était la figure du monde. Car de même qu'il n'y a qu'un Dieu créateur et un monde qui est l'ouvrage de sa sagesse et comme le temple de sa majesté, où il est loué et servi par l'obéissance de ses créatures ; ainsi il n'y avait qu'un seul temple, qui représentait dans son unité le monde unique qui a été fait par le Dieu unique.

Selon cela, j'apprends de l'apôtre : que cette partie du temple de Salomon dans laquelle se faisait l'assemblée du peuple nous figuraitlaterre, qui est la demeure des hommes , et que ce lieu si secret, si impénétrable, où était l'arche du té-

' Phil. lib. de Somn. ii de Monarch. S. Ilieronym. Episi. ad Fabiol. t. il , col. 578. Homil. inter. Oper. S. Chrysost. i. U , p. 703.

BOSSrST. — T II.

moignage ; « où Dieu , comme dit le Psalmiste • , « était assis sur les chérubins , » représentait cette haute demeure que l'Écriture appelle « le ciel des « cieux % » où l'Éternel se fait voir en sa gloire. C'est pourquoi et l'arche et le sanctuaire , qui étaient honorés en ce temps-là , comme je l'ai dit , de la présence particulière de Dieu , étaient couverts d'un voile mystérieux, pour nous faire entendre ce que dit l'apôtre : que « Dieu habite « une lumière inaccessible^, » et que l'essence divine est cachée par le voile d'un impénétrable secret. Et d'autant que les hommes , par leurs péchés, s'étaient exclus éternellement de la vue de Dieu , ce qui a fait dire si souvent au vieux peuple : « Si nous voyons Dieu , nous mourrons^ ; » de là vient que l'entrée du sanctuaire était interdite , sous peine de mort , à tous les enfants d'Israël , par une espèce d'excommunication générale , qui représentait à ceux qui étaient éclairés que sans la grâce de notre Sauveur, nonobstant les services , les victimes et les cérémonies de la loi , tous les hommes étaient excommuniés du vrai sanctuaire du Dieu vivant , c'est-à-dire, de son royaume céleste. Et cette interprétation , chrétiens , n'est pas une invention de l'esprit humain : l'apôtre nous l'enseigne en termes exprès , quand il dit aux Hébreux que , par cette rigoureuse défense d'entrer et de regarder dans le sanctuaire, « le Saint-Esprit nous voulait mon- « trer que le chemin des lieux saints n'était point « ouvert tant que le premier tabernacle était en « état^. » L'apôtre veut nous apprendre que tant que ce tabernacle sera en état, c'est-à-dire, tandis que l'on n'aura point de meilleures hosties que les animaux égorgés; le chemin des lieux saints, c'est-à-dire, la porte du ciel nous sera fermée.

Mais , mes frères , réjouissons-nous : le sang de Notre-Seigneur Jésus a levé cette excommunication de la loi ; écoutez l'apôtre saint Paul , qui vous dit qu'il a pénétré au dedans du voile *•. Vous entendez maintenant , ce me semble , ce que signifie le dedans du voile : il entend que Jésus est monté dans le ciel , qu'il est entré en ce divin sanctuaire , et que cette secrète et inaccessible demeure de Dieu, dont les hommes étaient exclus pour jamais , a été ouverte à Jésus-Christ homme , qui y a porté les prémices de notre nature. Et voyez cette vérité figurée par une admirable cérémonie de la loi , que l'apôtre nous explique mot à mot dans le même chapitre. Je

' Ps. XCVIII, I.

2 Ibid. CXIII, 16.

3 I. Tim. TI! , 16.

* Judic. Xlil , 22.

» Hebr. ix , 8.

'' Ibid. VI, 19.

SUR LE MYSTÈRE

vous prie, rendez- vous attentifs, et écoutez la plus belle figure , la plus exacte , la plus littérale , qui nous ait jamais été proposée.

Ce lieu si caché, si impénétrable, était ouvert une fois l'année; mais il n'était ouvert qu'un moment et aune seule personne, qui était le grand sacrificateur. Car, d'autant que la fonction du pontife c'est de s'approcher de Dieu pour le peuple , il semblait bien raisonnable , mes sœurs , que le souverain prêtre de l'ancienne loi entrât quelquefois dans le sanctuaire, où Dieu daignait bien habiter pour lors : aussi lui est-il ordonné , dans le Lévitique ' , d'entrer dans le Saint des saints une fois l'année. Mais d'autant que le pontife des Juifs était lui-môme un homme pécheur ; avant que de s'approcher de ce lieu, que Dieu avait rempli de sa gloire , il fallait qu'il se purifiât par des sacrifices. Représentez-vous toute cette cérémonie , qui est comme une histoire du Sauveur Jésus : figurez-vous que cet unique moment est venu , où le pontife doit entrer dans le Saint des saints, qu'il ne reverra plus de toute l'année , de peur qu'il ne meure : car telle est la rigueur de la loi. Voyez-le dans le premier tabernacle, qui sacrifie deux victimes, pour ses péchés , et pour les péchés du peuple qui l'environne; considérez-le faisant sa prière, et se préparant d'entrer en ce lieu terrible \ Après ces sacrifices offerts, lui reste-t-il encore quelque chose à faire; et ne peut-il pas désormais s'approcher de l'arche? Non, fidèles : s'il s'en approche ainsi , il est mort ; la majesté de Dieu le fera périr. Comment donc ? Remarquez ceci , je vous prie : qu'il prenne le sang de la victime immolée, qu'il le porte avec lui devant Dieu dans le sanctuaire , qu'il y trempe ses doigts , et Dieu le regardera d'un bon œil ; ensuite il priera devant l'arche pour ses péchés et pour ceux des Israélites, et sa prière sera agréable. Qui ne voit ici , chrétiens , que ce n'est point par son propre mérite que l'accès lui est donné dans lesanctuaire ? C'est le sang de la victime immolée qui l'introduit et qui le fait agréer. Je vous prie, voyez le mystère : l'hostie est offerte hors du sanctuaire , mais son sang est porté dans le Saint des saints; par ce sang le pontife pénètre au dedans du voilé , par ce sang il approche de Dieu , par ce sang ses prières sont exaucées. Dites-moi, fidèles, quel est ce sang ? le sang des bêtes brutes est-il capable de réconcilier l'homme? notre Dieu se plaîtil si fort dans le sang des animaux égorgés , qu'il ne puisse souffrir son pontife devant sa face, s'il n'est , pour ainsi dire , teint de ce sang? A travers de ces ombres , ne découvrez-vous pas le Sei-

' Levil. XVI, 34.

» loid. XXI , I et seq.

gneur Jésus qui, par son sang, ouvre le sanctuaire éternel? Mais il faut vous le faire toucher au doigt. Je vous demande quel est ce pontife dont la dignité est si relevée , que lui seul peut entrer dans le sanctuaire; dont l'imperfection est sj. grande , qu'il n'y peut entrer qu'une fois l'année , qu'il n'y peut introduire son peuple, et qu'il n'y est lui-même introduit que par le sang d'un bouc ou d'un veau? Quelle est la majesté de ce sanctuaire où on entre avec tant de cérémonie? mais quelle est l'imperfection de ce sanctuaire, dont l'entrée, si sévèrement interdite, est ouverte enfin par le sang d'une bête sacrifiée? Enfin quelle est la vertu et tout ensemble l'imbécillité de ce sang qui donne la liberté d'approcher de l'arche , mais qui ne la donne qu'au pontife seul , qui ne la lui donne que pour un moment , et laisse après cela l'entrée défendue par une loi éternelle et inviolable?

Dites-nous, ô Juifs aveugles, qui ne voulez pas croire au Sauveur Jésus, d'où vient cet étrange assemblage d'une dignité si auguste et d'une imperfection si visible : tout cela ne vous prêche t-il pas que ce sont des figures ? Parce que vos cérémonies sont des ombres, elles ont de l'imperfection; et elles ont aussi de la dignité, à cause des mystères de Jésus qu'elles représentent. Ce sang , ce pontife , ce Saint des saints , ne vous crient-ils pas : Peuple , ce n'est pas ici ton pontife qui t'introduira au vrai sanctuaire; ce n'est pas ici le vrai sang qui doit purger tes iniquités; ce n'est pas ici ce grand sanctuaire où repose la majesté du Dieu d'Israël ; Dieu t'enverra un jour un pontife plus excellent , qui , par un meilleur sang, t'ouvrira un sanctuaire bieu plus auguste.

Admirez en effet, mes très -chères sœurs, comme tant de choses en apparence si enveloppées, et qui semblent si contraires en ellesmêmes , cadrent et s'ajustent si proprement au Sauveur Jésus. Le pontife offre son sacrifice hors du sanctuaire , au milieu de l'assemblée de son peuple ; le sacrifice de la mort de Jésus se fait sur la terie au milieu des hommes : le pontife entre au dedans du voile , c'est-à-dire , dans le Saint des saints ; Jésus , après son sanglant sacrifice, pénètre au vrai Saint des saints, c'està-dire au ciel ; le pontife n'offre qu'une fois l'année ce sacrifice qui découvre le sanctuaire ; Jésus- Christ n'a offert qu'une fois ce sacrifice d'une vertu infinie , par lequel les cieux sont ouverts : car , fidèles , qui ne sait que l'année , dans sa perfection accomplie, représente en abrégé l'étendue des siècles , puisqu'il est si évident que les siècles ne sont que des années révolues? Le pontife ayant immolé sa victime sur l'autel du premier

DE L'ASCENSION DE JÉSUS-CHRIST

no

tabernacle porte son sang devant la face de Dieu dans son sanctuaire, afin de l'apaiser sur son peuple ; Jésus , ayant immolé sur la terre , n'aceomplit-il pas ce mystère , montant aujourd'hui dans les cieux? Voyez comme il s'approche du trône du père , lui montrant ses blessures toutes récentes , toutes teintes et toutes vermeilles de ce divin sang , de ce sang de la nouvelle alliance , versé pour la rémission de nos crimes : n'est-ce pas là, mes frères, porter vraiment devant la face de Dieu le sang de la victime innocente qui a été immolée pour notre salut? Ouvrez -vous donc , voile mystérieux ; ouvrez- vous , sanctuaire éternel de la Trinité adorable : laissez entrer Jésus-Christ mon Pontife au plus intime secret du Père. Car si le sang deâ veaux et des boucs rendait accessible le Saint des saints , bien qu'une loi si rigoureuse en fermât la porte ; le sang de l'Homme-Dieu, Jésus-Christ, n'ouvrira-t-il pas le vrai sanctuaire? Et si le pontife du vieux Testament avait de si beaux privilèges , bien qu'il ne s'approchât de ce très-saint lieu que « par un « sang étranger, » comme dit l'apôtre', c'est-àdire, par le sang des victimes ; quelle doit être la gloire de notre Pontife « qui se présente à Dieu « en son propre sang' , » per proprium sanguinem , dit le même apôtre ! Et si le pontife selon l'ordre d'Aaron , qui était un homme pécheur , pénètre dans la partie la plus sainte; qu'y aurat-il de si sacré dans les çieux , où Jésus ne doive être introduit : Jésus, dis-je, ce Pontife si pur, si innocent , qui , étant seul agréable au Père , a été seul établi sacrificateur selon l'ordre de Melchisédech ^ ?

Admirons donc maintenant, mes très-chères sœurs, l'excellence de la religion chrétienne , par l'éminente dignité de son sacerdoce. Le pontife du Vieux Testament, avant que d'entrer dans le Saint des saints , offrait des sacrifices pour ses péchés et pour les péchés de son peuple ; après , étant au dedans du voile , il continuait la même prière pour ses péchés et pour ceux des Israélites. Jésus-Christ notre Sauveur, notre vrai pontife , étant la justice et la sainteté même , n'a que faire de victime pour ses péchés; mais au contraire étant innocent et sans tache, il est lui-même une très-digne hostie pour l'expiation des péchés du monde. Si donc il entre aujourd'hui dans le Saint des saints , c'est-à-dire , à la droite du Père ; il n'y entre pas pour lui-même, ce n'est pas pour luimême qu'il y va prier. C'est pourquoi l'apôtre dit dans mon texte : « Jésus notre avant-coureur est « enti-é pour nous; » il veut dire : Le pontife de

' Uebr. IX , 25.

=« Ibid. 12.

^ Ibid. VH, 17, 26.

laloi ancienne avait besoin d'offrir pour lui-même, et d'entrer pour lui-même dans le sanctuaire ; mais Jésus notre vrai Pontife est entré pour nous. Et quoi donc, Jésus-Christ Notre-Seigneur n'est-il pas monté dans le ciel pour y recevoir la couronne ? comment donc n'y est-il pas entré pour lui-même*^ Et toutefois l'apôtre nous dit : « Jésus notre avant- « coureur est entré pour nous. » Entendons son raisonnement, chrétiens. Jésus n'avait que faire de sang pour entrer au ciel; il était lui-même du ciel , et le ciel lui était dû de droit naturel : et toutefois il y est entré par son sang ; il n'est monté au ciel qu'après qu'il est mort sur la croix : ce n'est donc pas pour lui-môme qu'il y est entré de la sorte. C'était nous , c'était nous qui avions besoin de sang pour entrer au ciel ; parce qu'étant pécheurs, nous étions coupables de mort : notre sang était dû à la rigueur de la vengeance divine , si Jésus n'eût fait cet aimable échange de son sang pour le nôtre , de sa vie pour la vie des hommes. De là tant de sang répandu dans les sacrifices des Israélites , pour nous signifier ce que dit l'apôtre : que " sans l'effusion du sang il n'y a point de ré- « mission '. » et ainsi quand il entre au ciel par son sang , ce n'est pas pour lui , c'est pour nous qu'il y entre; c'est pour nous qu'il approche du Père éternel : d'où nous voyons une autre différence notable entre le sacrificateur du vieux peuple, et Jésus le pontife du peuple nouveau. A la vérité le pontife pouvait entrer dans le sanctuaire ; mais , outre qu'il en sortait aussitôt , il ne pouvait en ouvrir l'entrée à aucun du peuple : c'est à cause qu'étant pécheur, lui-môme il n'était souffert que par grâce dans le Saint des saints ; et n'y étant souffert que par grâce, il ne pouvait acquérir aucun droit au peuple. Mais Jésus qui a droit naturel d'entrer dans le ciel , y veut encore entrer par son sang : [ainsi il avait deux droits ,] le droit naturel et le droit acquis. Le premier droit, il le réserve pour lui; il entre, et il demeure éternellement. Le second droit , il nous le transfère. Avec lui, et par lui, nous pouvons entrer ; par son sang , l'accès nous est libre au dedans du voile. De là vient que l'apôtre l'appelle notre avant-coureur : " Jésus , dit-il , notre avant- « coureur, est entré pour nous. «

Les évangélistes remarquent, qu'au moment que Jésus-Christ expira : « ce voile dont je vous « ai parlé tant de fois , qui était entre le Lieu saint « et le Lieu très-saint , fut déchiré entièrement et '< de haut en bas \ » 0 merveilleuse suite de nos mystères! Jésus-Christ étant mort, il n'y a plus de voile : le pontife le tirait pour entrer; le sang de Jésus-Christ le déchire , il n'y en a plus désor-

' Hebr. ix , 22.

' Matth. xxvH , 51. Marc, xy, 38. Luc. xxiii, 45

SUR LE MYSTÈRE

mais : le Saint des saints sera découvert ; de haut en bas le voile est rompu. Et n'est-ce pas ce que dit l'apôtre dans sa deuxième épître aux Corinthiens : « Il y avait un voile, dit-il, devant les « yeux du peuple charnel : pour nous qui sommes « le peuple spirituel , nous contemplons à face « découverte la gloire de Dieu'. » Vous me direz peut-être que nous avons aussi le voile de la foi qui nous couvre ; mais il m'est aisé de répondre : il est vrai que nos yeux ne pénètrent pas encore au dedans du voile; mais notre espérance y pénètre , il n'y a aucune obscurité qui l'arrête : elle va jusqu'au plus intime secret de Dieu. Et pourquoi ? C'est parce qu'elle va après Jésus- Christ, parce qu'elle le suit, qu'elle s'y attache. L'apôtre nous l'explique dans notre texte : « Tenons ferme , « dit-il * , mes chers frères , dans l'espérance que « nous avons , qui pénètre jusqu'au dedans du « voile où Jésus notre précurseur est entré pour « nous. » Ah ! nous n'avons point un pontife qui ne puisse pas nous introduire dans le sanctuaire : comme Jésus y est entré, nous y entrerons.

Et toutefois , pour accomplir de point en point l'ancienne figure , nous y entrerons tous , et il n'y aura que le Pontife qui y entrera. Dieu éternel ! qui entendra ce mystère? Oui , fidèles , je le dis encore une fois , il n'y a que Jésus-Christ seul qui entredanslagloire. Écoutez le Sauveur lui-même : « Nul ne monte au ciel , nous dit-il ^ , excepté ce- « lui qui est descendu du ciel , le Fils de l'homme « qui est au ciel. » Nul ne monte au ciel , que celui qui est descendu du ciel : fidèles , sommes-nous descendus du ciel ? et comment donc y mon terons nous? Eh! sommes- nous encore excommuniés, comme si nous vivions sous la loi ? Non , certes , le grand Pontife nous a absous ; il a voulu lui-même être rejeté , afin que par lui nous fussions reçus. Nous monterons au ciel en Jésus-Christ et par Jésus-Christ ; il est notre chef, nous sommes ses membres ; « nous sommes sa plénitude , " comme dit Saint Paul ^ : quandnous entrons au ciel , c'est Jésus-Christ qui entre, parce que ce sont ses membres qui entrent. « Celui qui vaincra, dit Jésus- " Christ lui-même ^ , je le ferai asseoir dans mon « trône. » Voyez que nous serons dans son trône ; nous n'occuperons avec lui qu'une niême place : nous serons au ciel comme confondus avec Jésus- Christ ; et par un merveilleux effet de la grâce , notre disette est la cause de notre abondance : parce qu'il nous est sans comparaison plus avantageux d'être considérés en Jésus-Christ seul , que

' U. Cor. III, 15, 18.

2 Hcbr. VI, 19,20.

•■' Joan. III, 13.

* Jiphes. 1 , 2i.

!> Apoc. m, 21.

si nous l'étions en nous-mêmes. Par conséquent mes sœurs, aujourd'hui que Jésus-Christ appro^ che du Père , croyons que nous approchons eij lui et par lui. C'est pour nous qu'il ouvre le sanctuaire : c'est pour nous qu'il pénètre au dedans du voile; c'est pour nous qu'il paraît devant Dieu. Les pontifes de la loi ancienne étaient des hommes mortels : la charge auguste du sacerdoce ne se conservait dans la famille d'Aaron que par la succession du vivant au mort. « Jésus vivant éter « nellement , dit l'apôtre ■ , a un sacerdoce éter- « nel : « c'est pourquoi , dit le même saint Paul , « il peut toujours sauver ceux qui s'approchent « de Dieu par lui; il est toujours vivant pour in- '< tercéder, » sempervivens adinterpe/landum pro nobis *; c'est notre seconde partie.

SECOND POINT

J'apprends de l'apôtre saint PauP, que « tout « pontife doit être tiré d'entre les hommes ; et « qu'il est établi pour les hommes, en ce qui doit " être traité avec Dieu : » d'où il résulte que le pontife est l'ambassadeur du peuple vers Dieu. Puis donc que Notre-Seigneur Jésus est notre pontife , il s'ensuit qu'il est notre ambassadeur. Admirons ici le bonheur des hommes, en ce que notre Prince même daigne bien être notre ambassadeur. Or il est sans doute qu'étant notre ambassadeur auprès de son Père, il fallait qu'il résidât près de sa personne; et ensuite qu'il y négociât nos affaires, qu'il lui portât toutes les paroles de notre part, qu'il nous conciliât la bienveillance de ce grand Dieu , et qu'il maintînt la bienheureuse alliance qu'il lui a plu de faire avec nous : telle est la fonction d'un ambassadeur. C'est pour cela que notre Pontife ne cesse de solliciter son Père pour nous ; il est toujours vivant pour intercéder : et de là vient que l'Écriture lui donne cette excellente qualité de médiateur, de laquelle il est nécessaire que je tâche de vous faire comprendre la force.

Et premièrement il est manifeste que Jésus- Christ prie , et que nous prions ; que Jésus-Christ s'entremet pour nous , et que nous nous entremettons les uns pour les autres à cause de la charité fraternelle. Et d'autant que les saints sont nos frères; cette charité sincère et indivisible qui les lie de communion avec nous , les oblige de prier et d'intercéder pour cette partie des fidèles qui combat en terre. Cette vérité n'est point contestée : nos adversaires mêmes ne désavouent point que les bienheureux ne prient Dieu pour nous.^ Cette doctrine donc étant si constante , qu'a de particu-

' flfhr. vu , 24.

2 Jbid. 25.

3 lokl. V, I.

DE L'ASCExNSION DE JÉSUS-CHRIST.

lier le Seigneur Jésus pour lui donner singulièrement et par excellence cette belle qualité de médiateur? le mettrons-nous avec le reste du peuple dans le nombre des suppliants? Chrétiens , entendons ce mystère. C'est autre chose de s'entreriieître par charité; autre chose d'être le médiateur établi pour faire valoir les prières, et donner du poids à Teutremise des autres. Apportons un exemple familier. C'est autre chose de s'entremettre près d'un monarque, et d'y rendre aux personnes que nous chérissons les offices d'un bon ami ; autre chose d'être établi par le prince même pour lui rapporter toutes les requêtes, pour distribuer toutes les grâces , pour présenter tous ceux qui viennent demander audience. Jésus est le médiateur général ; nul n'est agréé s'il n'est présenté de sa main : si la prière n'est faite en son nom , elle ne sera pas seulement ouïe ; nul bienfait n'est accordé que par lui. Et que pourrais-je vous dire de ce saint Pontife, par qui toutes les prières sont exaucées, par qui toutes les grâces sont entérinées, par qui toutes les offrandes sont bien reçues, par qui tous ceux qui veulent s'approcher de Dieu sont très-assurés d'être admris? Quelle dignité , chrétiens ! De toutes les parties de la terre les vœux viennent à Dieu par Jésus : tous ceux qui invoquent Dieu comme il faut, l'invoquent au nom de ce grand Pontife ; que Tertullien appelle fort bien Catholicum Patris Sacerdotem ' , « le Pontife universel établi de Dieu pour '< offrir les voeux de toutes les créatures. » Non : ni les patriarches , ni les prophètes , ni les apôtres, ni les martyrs, ni les séi^aphins mêmes, tout brillants d'intelligence, tout brûlants d'amour; ni la reine de tous les esprits bienheureux , l'incomparable Marie , ne peuvent aborder du trône de Dieu , si Jésus ne les introduit : ils prient, nous n'en doutons pas , et ils prient pour nous ; mais ils prient comme nous au nom de Jésus, et ils ne sont exaucés qu'en ce nom.

C'est pourquoi je ne craindrai pas d'assurer : qu'encore que l'Église de Dieu sur la terre et les esprits bienheureux dans le ciel ne cessent jamais de prier, il n'y a que Jésus-Christ seul qui soit exaucé; parce que tous les autres ne le sont qu'à cause de lui. C'est, mes sœurs, pour cette raison que dans les prières ecclésiastiques nous prions Dieu , au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ , d'avoir pour agréables les oraisons que les saints lui présentent pour nous. Si elles étaient valables par elles-mêmes, quelle serait notre hardiesse de demander qu'elles fussent reçues ! est-ce peut-être que nous espérons que notre entremise les fera valoir? D'où vient donc cette façon de prier? nous

' Advenus Marcion. lib. iv, n" !)•

demandons les intercessions de nos frères qui régnent avec Jésus-Christ , et en même temps nous prions notre Dieu qu'il daigne écouter leurs prières : prétendons-nous que nos oraisons donnent prix à celles des saints? Qui le croirait ainsi , entendrait mal l'intention de l'Église. Elle prétend p;!r là nous faire connaître que lorsque nous implorons l'assistance des saints qui nous attendent dans le paradis, c'est pour joindre nos prières aux leurs , c'est pour faire avec eux une même oraison et un même chœur de musique , un même concert , comme nous ne faisons qu'une même Église. Et encore que nous sachions que cette union soit très-agréable à notre grand Dieu , toutefois nous confessons, priant de la sorte, qu'elle ne lui plaît qu'à cause de son cher Fils; que c'est le nom de Jésus qui prie et qui donne accès, qui fléchit et qui persuade le Père.

Cela nous est exactement figuré aux quatrième et cinquième chapitre de l'Apocalypse • : là nous est représenté le trône de Dieu , où est assis celui qui vitaux siècles des siècles, et autour les vingtquatre vieillards qui , pour plusieurs raisons qu'il serait trop long de déduire ici , signifient tous les esprits bienheureux. « Chacun de ces vieillards « porte en sa main une fiole d'or pleine de par- « furas , qui sont les oraisons des saints , » dit saint Jean ; c'est-à-dire , des fidèles , selon la phrase de l'Écriture. Vous voyez donc, mes sœurs, que ce vénérable sénat, qui environne le trône du Dieu vivant , a soin de lui présenter nos prières : ce n'est pas moi qui le dis ; c'est saint Jean. Mais n'est-ce point entreprendre, me dira-t-on , sur la dignité de notre Sauveur? A Dieu ne plaise qu'il soit ainsi! Les vieillards environnent le trône; mais, devant le trône, au milieu des vieillards, l'apôtre nous y représente « un agneau comme tué, de- « vant lequel les vieillards se prosternent \ » Qui ne voit que cet agneau c'est notre Sauveur? Il paraît comme tué , à cause des cicatrices de ses blessures ; et parce que sa mort est toujours présente devant la face de Dieu : il est au milieu de tous ceux qui prient ; comme celui par lequel ils prient et qu'ils regardent tous en priant : il est devant le trône, afin que nul n'approche que par lui seul; il paraît entre Dieu et ses fidèles adorateurs, comme le médiateur de Dieu et des hommes, comme celui qui doit recevoir les prières, qui les doit porter à Dieu dans son trône. Ainsi les saints présentent nos oraisons; ils y joignent les leurs, comme frères, comme membres du rnùme corps , mais le tout est offert au nom de Jésus.

' Apoc. IV. 2 cl scq. ; V , 8.

» Ibid. 6.

SUR LE MYSTÈRE

Que lepiendrout nos adversaires dans celte doctrine? n'est-elle pas également pieuse et indubitable? Je sais qu'ils nous diront que nous appelons les saints nos médiateurs : et encore que je pusse répondre que le saint concile de Trente ne se sert point de cette façon de parler, non plus que l'Église dans ses prières publiques , je leur veux accorder que nous les nommons ainsi quelquefois. Mais que je leur demanderais volontiers, si la miséricorde divine en avait amené ici quelques-uns ; que je leur demanderais volontiers , si c'est le nom ou la chose qui leur déplaît ! Pour ce qui est de la doctrine; il est clair qu'étant telle que je l'ai proposée , elle est au-dessus de toute censure. L'honneur demeure entier à notre Sauveur : il est le seul qui ait accès par lui-même ; tous les autres , si saints qu'ils soient , ne peuvent rien espérer que par lui : et par là le titre de médiateur lui convient avec une prérogative si éminente, que qui voudrait l'attribuer en ce sens à d'autres qu'à lui , il ne le pourrait pas sans blasphème. C'est aussi ce qui a fait dire à l'apôtre : « Un Dieu , « un médiateur de Dieu et des hommes '....» Que si nos adversaires se fâchent de ce que nous attribuons quelquefois aux serviteurs de Notre-Seigneur Jésus-Christ un titre qui , par notre propre confession, convient par excellence à notre Sauveur ; combien criminel serait leur chagrin si , ayant approuvé la doctrine, qui ne peut être en effet combattue , des mots les séparaient de leurs frères , et faisaient de l'Église de notre Sauveur le théâtre de tant de guerres ! Qu'ils nous disent si ce nom de médiateur est plus incommunicable que le nom de roi, que le nom de sacrificateur, que le nom de Dieu : et ne savent-ils pas que l'Écriture nous prêche , que « nous sommes rois et « pontifes ^ ? » Veulent-ils rompre avec toute l'antiquité chrétienne , parce qu'elle a donné le nom de pontifes et de sacrificateurs aux évêques et aux ministres des choses sacrées? veulent-ils point se prendre à Dieu même , qui appelle les hommes des dieux ^? Ne vous emportez donc pas contre nous avec le faste de votre nouvelle réforme, comme si nous avions oublié la médiation de Jésus qui fait toute notre espérance. Nous disons , et il est très-certain , et vous-mêmes ne le pouvez nier, que les saints s'entremettent pour nous par la charité fraternelle ; mais comme ils ne s'entremettent que par le nom de Notre-Seigneur, il est ridicule de dire qu'il en soit jaloux. C'est en ce sens que nous les appelons quelquefois de ce titre de médiateurs , à peu près de la même manière

» I. Tim. II , 6.

' I. Petr. Il , 9.

» Ps. LXXXI,6.

que les juges sont appelés dieux '. Criez, déclamez tant qu'il vous plaira , abusez le peuple paf de faux prétextes , notre doctrine demeurera ferme ; et notre Église, fondée sur la pierre, ne sera jamais dissipée.

Pardonnez cette digression, mes très-chères sœurs. Certes , étant tombé sur cette matière , je n'ai pu m'empêcher de répondre à une calomnie si intolérable , par laquelle on veut faire croire que nous renonçons à l'unique consolation du fidèle. Oui, notre unique consolation, c'est de savoir que le Fils de Dieu prend nos intérêts auprès de son Père. Nous ne craignons point d'être condamnés, ayant un si puissant défenseur et un si divin avocat. Nous lisons avec une joie incroyable ces pieuses paroles de l'apôtre saint Jean : « Nous avons un avocat auprès du Père , Jésus- « Christ, le Juste'.» Nous entendons, par la grâce de Dieu , la force et l'énergie de ce mot : nous savons que si l'Ambassadeur négocie , si le sacrificateur intercède ; l'Avocat presse , sollicite et convainc : par où le disciple bien-aimé veut nous faire entendre que Jésus ne prie pas seulement qu'on nous fasse miséricorde : mais qu'il prouve qu'il nous faut faire miséricorde ; et quelle raison emploie-t-il , ce grand , ce charitable Avocat? Ils vous devaient, mon Père, mais j'ai satisfait; j'ai rendu toute la dette mienne, et je vous ai payé beaucoup plus que vous ne pouviez exiger : ils méritaient la mort , mais je l'ai soufferte en leur place. Il montre ses plaies; et le Père, se ressouvenant de l'obéissance de ce cher Fils , s'attendrit sur lui , et pour l'amour de lui regarde le genre humain en pitié. C'est ainsi que plaide notre Avocat. Car ne vous imaginez pas, chrétiens, qu'il soit nécessaire qu'il parle pour se faire entendre : c'est assez qu'il se présente devant son Père avec ces glorieux caractères; sitôt qu'il paraît seulement devant lui , sa colère est aussitôt désarmée. C'est pourquoi l'apôtre saint Paul parle ainsi aux Hébreux : « Jésus-Christ est entré dans « le Saint des saints; afin, dit-il, de paraître pour « nous devant la face de Dieu ^. » Il veut dire : Ne craignez point, mortels misérables; Jésus-Christ étant dans le ciel , tout y sera décidé en votre faveur : la seule présence de ce Bien-Aimé vous rend Dieu propice.

C'est ce que signifie cet agneau de l'Apocalypse dont je vous parlais tout à l'heure, qui est devant le trône comme tué. De ce trône , il est écrit en ce même lieu : qu'il en sort des foudres et des éclairs , et un effroyable tonnerre. Dieu éternel , oseronsnous bien approcher ? « Approchons , allons au

' Ps. XLVI , 10.

2 I. Joan. Il, I.

3 Uehr.\\,2i.

DE L'ASCENSlOiN DE JÉSUS-CHRIST.

« trône de grâce avec confiance > , » comme dit l'apôtre. Ce trône , dont la majesté nous effraye ; voyez que l'apôtre l'appelle un trône de grâce : approchons, et ne craignons pas. Puisque l'Agneau est devant le trône , vivons en repos ; les foudres ne viendront pas jusqu'à nous : sa présence arrête le cours de la vengeance divine, et change une fureur implacable en une éternelle miséricorde. Combien donc était-il nécessaire que Jésus retournât à son Père ! 0 confiance , ô consolation des fidèles ! qui me donnera une foi assez vive pour dire généreusement avec l'apôtre : « Qui ac- « cusera les élus de Dieu * ? » Jésus-Christ est leur avocat et leur défenseur : « Un Dieu les justifie , « qui les osera condamner? Jésus-Christ , qui est « mort , voire même qui est ressuscité , et de plus « qui intercède pour nous, ne suffit-il pas pour « nous mettre à couvert? Qui donc nous pourra sé- « parer de la charité de notre Sauveur^? » Que reste-t-il après cela, chrétiens , sinon que nous nous rendions dignes de si grands mystères , desquels nous sommes participants? Puisque nous avons au ciel un si grand trésor , élevous-y nos cœurs et nos espérances : c'est ma dernière partie , que je tranche en un mot , parce que ce n'est que la suite des deux précédentes.

TROISIÈME POINT

C'est de ce lieu , mes sœurs , que les bénédictions descendent sur nous. Que je suis ravi d'aise quand je considère Jésus-Christ, notre grand sacrificateur , officiant devant cet autel éternel où notre Dieu se fait adorer! Tantôt il se tourne à son Père pour lui parler de nos misères et de nos besoins ; tantôt il se retourne sur nous , et il nous comble de grâces par son seul regard. Notre pontife n'est pas seulement près de Dieu pour lui porter nos vœux et nos oraisons , il y est pour épancher sur nous les trésors célestes ; il a toujours les mains pleines des offrandes'que la terre envoie dans le ciel , et des dons que le ciel verse sur la terre. C'est pourquoi l'évangéliste saint Luc nous apprend qu'il est monté en nous bénissant : « Élevant ses mains, dit-il '*, il les bénissait; et " pendant qu'il les bénissait , il était porté dans « les cieux. « Ne croyons donc pas, chrétiens, que l'absence de Notre-Seigneur Jésus nous enlève ses bénédictions et ses grâces : il se retire en nous bénissant: c'est-à-dire que , si nous le perdons de corps, il demeure avec nous en esprit, il ne laisse pas de veiller sur nous , et de nous enrichir par son abondance. De là vient qu'il disait à ses saints

• Hebr. IV, 16.

» Rom. VIII , 33.

* Luc. XXIV, 50.

apôtres : « Si je ne m'en retourne à mou Père, « l'Esprit paraclet ne descendra pas ' ; » je réserve à vous départir ce grand don , quand je serai au lieu de ma gloire. Et l'évangéliste l'enseigne ainsi , quand il dit : « L'Esprit n'était pas encore « donné , parce que Jésus n'était point encore glo- « rifié * . »

Donc, mes sœurs, entendons quel est le lieu d'où nous viennent les grâces. Si la source de tous nos biens se trouve en la terre ; à la bonne heure , attachons-nous à la terre : que si , au contraire , ce monde visible ne nous produit continuellement que des maux ; si l'origine de notre bien , si le fondement de notre espérance , si la cause unique de notre salut est au ciel, soyons éternellement enflammés de désirs célestes : ne respirons désormais que le ciel , « où Jésus notre avant-coureur « est entré pour nous ^ « Certes il pouvait aller à son Père, sans rendre ses apôtres témoins de son ascension triomphante : mais il lui plaît de les appeler ; afin de leur apprendre à le suivre. Non , mes sœurs, les saints disciples de notre Sauveur ne sont point aujourd'hui assemblés pour être seulement spectateurs : Jésus monte devant leurs yeux pour les inviter à le suivre , « Comme l'aigle , « dit Moïse, qui provoque ses petits à voler, et vole « sur eux : » ainsi Notre-Seigneur Jésus-Christ, cet aigle mystérieux dont le vol est si ferme et si haut , assemble ses disciples comme ses aiglons : et fendant les airs devant eux, il les incite par son exemple à percer les nues : sicut aquilaprovocans advolandumpullos suos, et super eos volitans*.

Courage donc , mes sœurs , suivons cet aigle divin qui nous précède. Jésus-Christ ne vole pas seulement devant nous; il nous prend, il nous élève et il nous soutient : « il étend ses ailes sur « nous , et nous porte sur ses épaules : » expandit alas suas atque portavit eos in humeris suis * Et partant , que la terre ne nous tienne plus ; rompons les chaînes qui nous attachent; et jouissons, par un vol généreux , de la bienheureuse liberté à laquelle nos âmes soupirent. Pourquoi nous ar rêtons-nous sur la terre? Notre chef est au ciel.; lui voulons-nous arracher ses membres? Notre autel est au ciel , notre Pontife est à la droite de Dieu ; c'est là donc que nos sacrifices doivent être offerts, c'est là qu'il nous faut chercher le vrai exercice de la religion chrétienne. Les philosophes du monde ont bien reconnu que notre repos ne pouvait pas être ici-bas. Maintenant que nous avons été élevés parmi des mystères si hauts ; quelle est notre brutalité, si nous servons dorcna-

' Joan. XVI, 7.

» Ibid. vu , 39.

' Hebr. VI , 20.

* Deut. XXXII, II.

» Ibid.

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