REINE DE LA GRANDE BRETAGNE
Prononcée le 16 novembre 1669, en présence de Monsieur, frère unique du roi , et de Madame ; en l'église des religieuses de Sainte-Marie de Chaillot , où avait été déposé le cœur de Sa Majesté.
Et nunc, reges, intelligite ; erudimini , qui judicatis terrain.
Psal. n, V. 10.
Maintenant , ô rois , apprenez ; instruisez vous , juges de la terre.
Monseigneur, Celui qui règne dans les cieux , et de qui relèvent tous les empires , à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois , et de leur donner, quand il lui plaît , de grandes et de terribles leçons. Soit qu'il élève les trônes , soit qu'il les abaisse , soit qu'il communique sa puissance aux princes , soit qu'il la retire à lui-même, et ne leur laisse que leur propre faiblesse, il leur apprend leurs devoirs d'une manière souveraine et digne de lui. Car, en leur donnant sa puissance , il leur commande d'en user comme il fait lui-même , pour le bien du monde ; et il leur fait
' Heuriette-Marie de France , lille de Henri IV, née au Louvre le 25 novembre 1609 , quelques mois avant la mort de son père, épousa en 1623 l'infortuné roi d'Angleterre Charles I". iprès l'avoir vu périr sur un échafaud , elle rentra dans sa patrie , où elle mourut en IG69, emportant au tombeau le titre de reine malheureuse qu'elle s'était donné.
ORAISON FUNÈBRE
voir, en la retirant , que toute leur majesté est empruntée, et que , pour être assis sur le trône, ils n'en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême. C'est ainsi qu'il instruit les princes , non-seulement par des discours et par des paroles , mais encore par des effets et par des exemples. Et nunc, reges, intelligite; erudimini, quijudicatis terram.
Chrétiens , que la mémoire d'une grande reine, fille , femme , mère de rois si puissants , et souveraine de trois royaumes , appelle de tous côtés à cette triste cérémonie , ce discours vous fera paraître un de ces exemples redoutables, qui étalent aux yeux du monde sa vanité tout entière. Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses humaines : la félicité sans bornes, aussi bien que les misères ; une longue et paisible jouissance d'une des plus nobles couronnes de l'univers ; tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et la grandeur accumulées sur une tête , qui ensuite est exposée à tous les outrages de la fortune ; la bonne cause d'abord suivie de bons succès , et , depuis , des retours soudains , des changements inouïs ; la rébellion longtemps retenue , à la fin tout à fait maîtresse; nul frein à la licence ; les lois abolies ; la majesté violée par des attentats jusqu'alors inconnus ; l'usurpation et la tyrannie sous le nom deUberté ; une reine fugitive , qui ne trouve aucune retraite dans trois royaumes , et à qui sa propre patrie n'est plus qu'un triste lieu d'exil ; neuf voyages sur mer, entrepris par une princesse, malgré les tempêtes ; l'Océan étonné de se voir traversé tant de fois en des appareils si divers , et pour des causes si différentes; un trône indignement renversé, et miraculeusement rétabli. Voilà les enseignements que Dieu donne aux rois : ainsi fait-il voir au monde le néant de ses pompes et de ses grandeurs. Si les paroles nous manquent, si les expressions ne répondent pas à un sujet si vaste et si relevé , les choses parleront assez d'elles-mêmes. Le cœur d'une grande reine , autrefois élevé par une si longue suite de prospérités , et puis plongé tout à coup dans un abîme d'amertumes , parlera assez haut ; et s'il n'est pas permis aux particuliers de faire des leçons aux princes sur des événements si étranges , un roi me prête ses paroles pour leur dire : Et nunc, reges, intelligite ; erudimini, quijudicatis terram: «Entendez, ô grands de « la terre ; instruisez-vous, arbitres du monde ' . »
' Que cet exorde est mîjestueux , sombre et religieux ! Pas un mot qui ne porte, pas un qui ne soit une image ou une idée, un tableau ou une leçon ; et au milieu de cet assemblage si imposant, la grande idée de Dieu qui domine tout. Qu'on se représente, après un semblalMe exorde, des auditeurs dans un temple qui ajoute encore à son effet , et qu'on se demande si quelqu'un d'eux pouvait songer à Bossuet. Non :
Mais la sage et religieuse princesse qui fait le sujet de ce discours n'a pas été seulement un spectacle proposé aux hommes pour y étudier les conseils de la divine Providence , et les fatales révolutions des monarchies; elle s'est instruite elle-même , pendant que Dieu instruisait les princes par son exemple. J'ai déjà dit que ce grand Dieu les enseigne , et en leur donnant et en leur ôtant leur puissance. La reine , dont nous parlons , a également entendu deux leçons si opposées; c'est-à-dire , qu'elle a usé chrétiennement de la bonne et de la mauvaise fortune. Dans l'une , elle a été bienfaisante ; dans l'autre, elle s'est montrée toujours invincible. Tant qu'elle a été heureuse , elle a fait sentir son pouvoir au monde par des bontés infinies ; quand la fortune l'eut abandonnée , elle s'enrichit plus que jamais elle-même de vertus. Tellement qu'elle a perdu pour son propre bien cette puissance royale qu'elle avait pour le bien des autres ; et si ses sujets , si ses alliés , si l'Église universelle a profité de ses grandeurs, elle-même a su profiter de ses malheurs et de ses disgrâces plus qu'elle n'avait fait de toute sa gloire C'est ce que nous remarquerons dans la vie éternellement mémorable de très-haute, trèsexcellente et très -puissante princesse Hen» eiette-MariedeFha.nce,reinedelaGbande- Bbetagne.
Quoique personne n'ignore les grandes qualités d'une reine dont l'histoire a rempli tout l'univers , je me sens obligé d'abord ^ les rappeler en votre mémoire , afin que cette idée nous serve pour toute la suite du discours. Il serait superflu de parler au long de la glorieuse naissance de cette princesse : on ne voit rien sous le soleil qui en égale la grandeur. Le pape saint Grégoire a donné dès les premiers siècles cet éloge singulier à la couronne de France : « qu'elle est autant au-des- « sus des autres couronnes du monde , que la di- « gnité royale surpasse les forttmes particuliè- « res '. » Que s'il a parlé en ces termes du temps du roi Childebert , et s'il a élevé si haut la race de Mérovée , jugez ce qu'il aurait dit du sang de saint Louis et de Charlemagne. Issue de cette race, fille de Henri le Grand, et de tant de rois, son grand cœur a surpassé sa naissance. Toute autre place qu'un trône eût été indigne d'elle. A la vérité elle eut de quoi satisfaire à sa noble fierté , quand elle vit qu'elle allait unir la maison de France à la royale famille des Stuarts, qui étaient venus à la succession de la couronne d'Angleterre
l'imagination , assaillie par tant d'objets de douleur, n'a pu voir que le renversement des trônes , les coups de la fortune , les tempêter, l'océan. ( La Harpe. )
» Quanto cœteros homines regia dignitas ^tecedit , tanto co5j.erarum gentium régna regni vestii profectc culraen excellit.( Lib. VI, ep. vi. )
DE HENRIETTE DE FRANCE
par une fille de Henri VH , mais qui tenaient de leur chef , depuis plusieurs siècles, le sceptre d'Ecosse, et qui descendaient de ces rois antiques, dont l'origine se cache si avant dans l'obscurité des premiers temps. Mais si elle eut de la joie de régner sur une grande nation , c'est parce qu'elle pouvait contenter le désir immense qui sans cesse la sollicitait à faire du bien. Elle eut une magnificence royale, et l'on eût dit qu'elle iierdait ce qu'elle ne donnait pas. Ses autres vertus n'ont pas été moins admirables. Fidèle dépositaire des plaintes et des secrets, elle disait que les princes devaient garder le même silence que les confesseurs, et avoir la même discrétion. Dans la plus grande fureur des guerres civiles , jamais on n'a douté de sa parole ni désespéré de sa clémence. Quelle autre a mieux pratiqué cet art obligeant, qui fait qu'on se rabaisse sans se dégrader, et qui accorde s*i heureusement la liberté avec le respect ? Douce , familière , agréable autant que ferme et vigoureuse, elle savait persuader et convaincre, aussi bien que commander, et faire valoir la raison non moins que l'autorité. Vous verrez avec quelle prudence elle traitait les affaires; et une main si habile eût sauvé l'Etat, si l'État eût pu être sauvé '. On ne peut assez louer la magnanimité de cette princesse. La fortune ne pouvait rien sur elle : ni les maux qu'elle a prévus, ni ceux qui l'ont surprise, n'ont abattu son courage. Que dirai-je de son attachement immuable à la religion de ses ancêtres? Elle a bien su reconnaître que cet attachement faisait la gloire de sa maison aussi bien que celle de toute la France, seule nation de l'univers qui, depuis douze siècles presque accomplis que ses rois ont embrassé le christianisme , n'a jamais vu sur le trône que des princes enfants de l'Église. Aussi a-t-elle toujours déclaré que rien ne serait capable de la détacher de la foi de saint Louis. Le roi son mari lui a donné, jusqu'à lamort, ce bel éloge, qu'il n'y avait que le seul point de la religion où leurs cœurs fussent désunis ; et confirmant par son témoignage la piété de la reine , ce prince très-éclairé a fait connaître en même temps à toute la terre la tendresse , l'amour conjugal , la sainte et inviolable fidélité de son épouse incomparable. Dieu , qui rapporte tous ses conseils à la conservation de sa sainte Église , et qui , fécond en moyens, emploie toutes choses à ses fins cachées , s'est servi autrefois des chastes attraits de deux saintes héroïnes pour délivrer ses fidèles des mains de leurs ennemis. Quand il voulut sauver la ville de Béthulie , il tendit , dans la beauté de
' Si Pergama dextra
Delendi possent, etiam bac defensa fuissent.
( Firg. iEneid. ii , 292. )
Judith , un piège imprévu et inévitable à l'aveugle brutalité d'Holopherne. Les grâces pudiques de la reine Esther eurent un effet aussi salutaire , mais moins violent. Elle gagna le cœur du roi son mari, et fit d'un prince infidèle un illustre protecteur du peuple de Dieu. Par un conseil à peu près semblable, ce grand Dieu avait préparé un charme innocent au roi d'Angleterre, dans les agréments infinis de la reine son épouse. Comme elle possédait son affection (car les nuages qui avaient paru au commencement furent bientôt dissipés), et que son heureuse fécondité redoublait tous les jours les sacrés liens de leur amour mutuel ; sans commettre l'autorité du roi son seigneur, elle employait son crédit à procurer un peu de repos aux catholiques accablés. Dès l'âge de quinze ans , elle fut capable de ces soins ; et seize années d'une prospérité accomplie , qui coulèrent sans interruption , avec l'admiration de toute ia terre , furent seize années de douceur pour cette Église affligée. Le crédit de la reine obtint aux catholiques ce bonheur singulier et presque incroyable, d'être gouvernés successivement par trois nonces apostoliques , qui leur apportaient les consolations que reçoivent les enfants de Dieu , de la communication avec le saint-siége.
Le pape saint Grégoire , écrivant au pieux empereur Maurice , lui représente en ces termes les devoirs des rois chrétiens : « Sachez, ô grand « empereur! que la souveraine puissance vous « est accordée d'en haut , afin que la vertu soit « aidée , que les voies du ciel soient élargies , et « que l'empire de la terre serve l'empire du ciel'. » C'est la vérité elle-même qui lui a dicté ces belles paroles : car qu'y a-t-il de plus convenable à la puissance que de secourir la vertu ? à quoi la force doit-elle servir, qu'à défendre la raison? et pourquoi commandent les hommes , si ce n'est pour faire que Dieu soit obéi? Mais surtout il faut remarquer l'obligation si glorieuse , que ce grand pape impose aux princes , d'élargir les voies du ciel. Jésus-Christ a dit dans son Évangile : « Com- « bien est étroit le chemin qui mène à la vie I » Et voici ce qui le rend si étroit : c'est que le juste , sévère à lui-même et persécuteur irréconciliable de ses propres passions, se trouve encore persécuté par les injustes passions des autres , et ne peut pas même obtenir que le monde le laisse en repos dans ce sentier solitaire et rude, où il grimpe ' plutôt qu'il ne marche. Accourez , dit saint Gré-
' Ad hoc enim polestas sui)er omnes homines dominorum meorum pietati ccelitus data est, ut qui bona appetunt adjuventur, ut cœlorum via largius pateat, ut terrestre regnam cœlesti regno famuletur. {Greg. lib. in, ep. lxv.)
» Le mot propre était gravit, qui est moins familier, et même plus expressif puisque gravir c'est grimper avec ^ fort. ( La Harpe. )
ORAISON FUNEBRE
goire, puissances du siècle; voyez dans quel sen- \ tier la vertu chemine , doublement à l'étroit , et par elle-même, et par l'effort de ceux qui la persécutent : secourez-la, tendez-lui la main : puisque vous la voyez déjà fatiguée du combat qu'elle soutient au dedans contre tant de tentations qui accablent la nature humaine , mettezla du moins à couvert des insultes du dehors. Ainsi vous élargirez un peu les voies du ciel , et rétablirez ce chemin , que sa hauteur et son âpreté rendront toujours assez difficile.
Mais si jamais l'on peut dire que la voie du chrétien est étroite , c'est , messieurs , durant les persécutions ; car que peut-on imaginer de plus malheureux , que de ne pouvoir conserver la foi sans s'exposer au supplice, ni sacrifier sans trouble, ni chercher Dieu qu'en tremblant? Tel était l'état déplorable des catholiques anglais. L'erreur et la nouveauté se faisaient entendre dans toutes les chaires ; et la doctrine ancienne , qui , selon l'oracle de l'Évangile, « doit être prêchée jusque « sur les toits ' , » pouvait à peine parler à l'oreille. Les enfants de Dieu étaient étonnés de ne voir plus ni l'autel , ni le sanctuaire , ni ces tribunaux de miséricorde qui justifient ceux qui s'accusent'. 0 douleur ! il fallait cacher la pénitence avec le même soin qu'on eût fait les crimes 5 et Jésus- Christ même se voyait contraint , au grand malheur des hommes ingrats , de chercher d'autres voiles et d'autres ténèbres , que ces voiles et ces ténèbres mystiques , dont il se couvre volontairement dans l'Eucharistie. A l'arrivée de la reine , la rigueur se ralentit , et les catholiques respirèrent. Cette chapelle royale , qu'elle fit bâtir avec tant de magnificence dans son palais de Sommerset , rendait à l'église sa première forme. HenliiETTE , digne fille de saint Louis , y animait tout le monde par son exemple , et y soutenait avec gloire par ses retraites , par ses prières et par ses dévotions , l'ancienne réputation de la très-chrétienne maison de France. Les prêtres de l'Oratoire, que le grand Pierre de Bérulle avait conduits avec elle, et après eux les pères capucins, y donnèrent, par leur piété, aux autels leur véritable décoration, et au service divin sa majesté naturelle. Les prêtres et les religieux , zélés et infatigables pasteurs de ce troupeau affligé, qui vivaient en Angleterre pauvres , errants , traxestis , « des- « quels aussi le monde n'était pas digne ^, » venaient reprendre avec joie les marques glorieuses de leur profession dans la chapelle de la reine; et l'Église désolée , qui autrefois pouvait à peine
' Quod in aure audilis, prœdlcate super tecta. ( Matth. cap. X, V. 27. )
^ Bossuet indique avec art les confessionnaux dans cette admirable périplirasc.
* Quibus dignus non erat niundus. ( llcb. cap. xi , V. 28. )
gémir librement , et pleurer sa gloire passée , faisait retentir hautement les cantiques de Sion dans une terre étrangère. Ainsi la pieuse reine consolait la captivité des fidèles , et relevait leur espérance.
Quand Dieu laisse sortir du puits de l'abîme la fumée qui obscurcit le soleil , selon l'expression de l'Apocalypse ' , c'est-à-dire , l'erreur et l'hérésie ; quand pour punir les scandales , ou pour réveiller les peuples et les pasteurs, il permet à l'esprit de séduction de tromper les âmes hautaines , et de répandre partout un chagrin superbe , une indocile curiosité , et un esprit de révolte , il détermine , dans sa sagesse profonde , les limites qu'il veut donner aux malheureux progrès de l'erreur, et aux souffrances de son Église. Je n'entreprends pas , chrétiens , de vous dire la destinée des hérésies de ces derniers siècles , ni de marquer le terme fatal dans lequel Dieu a résolu de borner leur cours. Mais , si mon jugement ne me trompe pas ; si , rappelant la mémoire des siècles passés, j'en fais un juste rapport à l'état présent , j'ose croire, et je vois les sages concourir à ce sentiment , que les jours d'aveuglement sont écoulés , et qu'il est temps désormais que la lumière revienne. Lorsque le roi Henri VIII , prince en tout le reste accompli, s'égara dans les passions qui ont perdu Salomon et tant d'autres rois , et commença d'ébranler l'autorité de l'Église, les sages lui dénoncèrent qu'en remuant ce seul point, il mettaittout en péril , et qu'il donnait, contre son dessein , une licence effrénée aux âges suivants. Les sages le prévirent; mais les sages sont-ils crus en ces temps d'emportement , et ne se rit-on pas de leurs prophéties? Ce qu'une judicieuse prévoyance n'a pu mettre dans l'esprit des hommes , une maîtresse plus impérieuse, je veux dire l'expérience , les a forcés de le croire. Tout ce que la religion a de plus saint a été en proie : l'Angleterre a tant changé , qu'elle ne sait plus elle-même à quoi s'en tenir ; et plus agitée en sa terre et dans ses ports mêmes que l'Océan qui l'environne , elle se voit inondée par l'effroyable débordement de mille sectes bizarres. Qui sait si , étant revenue de ses erreurs prodigieuses touchant la royauté , elle ne poussera pas plus loin ses réflexions; et si, ennuyée de ses changements , elle ne regardera pas avec complaisance l'état qui a précédé? Cependant admirons ici la piété de la reine , qui a su si bien conserver les précieux restes de tant de persécutions. Que de pauvres, que de malheureux, que de familles ruinées pour la cause de la foi, ont subsisté pendant tout le cours de sa vie, par l'immense profusion de ses aumônes ! Elles se répandaient
' Aperuit puteum abyssi; et oscendit fumus putei et
obscuralus est sol. ( Aocp. cap. ix , V. 2. )
DE HENRIETTE DE FRANCE
de toutes parts jusqu'aux dernières extrémités de ses trois royaumes ; et , s'étendant par leur abondance même sur les ennemis de la foi , elles adoucissaient leur aigreur, et les ramenaient à l'Église. Ainsi , non-seulement elle conservait , mais encore elle augmentait le peuple de Dieu. Les conversions étaient innombrables ; et ceux qui en ont été témoins oculaires, nous ont appris que, pendant trois ans de séjour qu'elle a fait dans la cour du roi son fils, la seule chapelle royale a vu plus de trois cents convertis , sans parler des autres , abjurer saintement leurs erreurs entre les mains de ses aumôniers. Peureuse d'avoir conservé si soigneusement l'étincelle de ce feu divin que Jésus est venu allumer au monde"! Si jamais l'Angleterre revient à soi; si ce levain précieux vient un jour à sanctifier toute cette masse où il a été mêlé par ses royales mains , la postérité la plus éloignée n'aura pas assez de louanges pour célébrer les vertus de la religieuse Henriette , et croira devoir à sa piété l'ouvrage si mémorable du rétablissement de l'Église.
Que si l'histoire de l'Église garde chèrement la mémoire de cette reine , notre histoire ne taira pas les avantages qu'elle a procurés à sa maison et à sa patrie. Femme et mère très-chérie et trèshonorée, elle a réconcilié avec la France le roi son mari, et le roi son fils. Qui ne sait qu'après la mémorable action de l'île de Rhé , et durant ce fameux siège de la Rochelle , cette princesse , prompte à se servir des conjonctures importantes, fit conclure la paix qui empêcha l'Angleterre de continuer son secours aux calvinistes révoltés? Et dans ces dernières années , après que notre grand roi , plus jaloux de sa parole et du salut de ses alliés que de ses propres intérêts, eut déclaré la guerre aux Anglais , ne fut-elle pas encore une sage et heureuse médiatrice? ne réunit-elle pas les deux royaumes? Et depuis encore, ne s'est-elle pas appliquée en toutes rencontres à conserver cette même intelligence? Ces soins regardent maintenant vos altesses royales ^ ; et l'exemple d'une grande reine , aussi bien que le sang de France et d'Angleterre , que vous avez uni par votre heureux mariage , vous doit inspirer le désir de travailler sans cesse à l'union de deux rois qui vous sont si proches , et de qui la puissance et la vertu peuvent faire le destin de toute l'Europe.
Monseigneur, ce n'est plus seulement par cette vaillante main et par ce grand cœur que vous acquerrez de la gloire. Dans le calme d'une profonde paix , vous aurez des moyens de vous signaler ; et vous pouvez servir l'État sans l'alarmer, comme vous avez fait tant de fois , en ex-
> Luc. cap. xn, V. 49.
' Ici l'orateur s'adresse au duc el à la duchesse d'Orléans.
posant au milieu des plus grands hasards de la guerre une vie aussi précieuse et aussi nécessaire que la vôtre. Ce service , Monseigneur, n'est pas le seul qu'on attend de vous; et l'on peut tout espérer d'un prince que la sagesse conseille , que la valeur anime, et que la justice accompagne dans toutes ses actions. Mais où m'emporte mon zèle , si loin de mon triste sujet? Je m'arrête à considérer les vertus de Philippe , et je ne songe pas que je vous dois l'histoire des malheurs de Henbiette.
J'avoue , en la commençant , que je sens plus que jamais la difficulté de mon entreprise. Quand j'envisage de près les infortunes inouïes d'une si grande reine, je ne trouve plus de paroles; et mon esprit , rebuté de tant d'indignes traitements qu'on a faits à la majesté et à la vertu , ne se résoudrait jamais à se jeter parmi tant d'horreurs, si la constance admirable avec laquelle cette princesse a soutenu ses calamités , ne surpassait de bien loin les crimes qui les ont causées. Mais en même temps , chrétiens , un autre soin me travaille. Ce n'est pas un ouvrage humain que je médite. Je ne suis pas ici un historien qui doit vous développer le secret des cabinets , ni l'ordre des batailles , ni les intérêts des partis : il faut que je m'élève au-dessus de l'homme , pour faire trembler toute créature sous les jugements de Dieu. « J'entrerai , avec David , dans les puissances du Seigneur '; » et j'ai à vous faire voir les merveilles de sa main et de ses conseils ; conseils de juste vengeance sur l'Angleterre; conseils de miséricorde pour le salut de la reine; mais conseils marqués par le doigt de Dieu , dont l'empreinte est si vive et si manifeste dans les événements que j'ai à traiter, qu'on ne peut résister à cette lumière.
Quelque haut qu'on puisse remonter, pour rechercher dans les histoires les exemples des grandes mutations , on trouvera que jusques ici elles sont causées, ou par la mollesse, ou par la violence des princes. En effet, ([uand les princes , négligeant de connaître leurs affaires et leurs, armées , ne travaillent qu'à la chasse ' , comme disait cet historien , n'ont de gloire que pour le luxe , ni d'esprit que pour inventer des plaisire ;. ou quand, emportés par leur humeur violente, ils ne gardent plus ni lois ni mesures , et qu'ils ôtent les égards et la crainte au^ hommes , en faisant que les maux qu'ils souffrent leur paraissent plus insupportables que ceux qu'ils prévoient : alors ou la licence excessive , ou la patience poussée à l'extrémité, menacent terriblement les maisons régnantes.
' Inlr«U.o in poleDliis Domio). ( Psal i\% , v. 15. )
1 Venatus masimus labor est. ( Quint. Çurl. llb. mUtO^ 7,)
ORAISON FUNÈBRE
Charles 1" , roi d'Angleterre , était juste, modéré , magnauime, très-instruit de ses affaires, et des moyens de régner. Jamais prince ne fut plus capable de rendre la royauté , non-seulement vénérable et sainte , mais encore admirable et chère à ses peuples. Que lui peut-on reprocher, sinon sa clémence? Je veux bien avouer de lui ce qu'un auteur célèbre a dit de César , « qu'il a été clé- « ment jusqu'à être obligé de s'en repentir : » Cœsari proprium et peculiare sit cleme?itiœ insigne qua usque ad pœnitentiam omnes superavit '. Que ce soit donc là , si l'on veut, l'illustre défaut de Charles , aussi bien que de César : mais que ceux qui veulent croire que tout est faible dans les malheureux et dans les vaincus , ne pensent pas pour cela nous persuader que la force ait manqué à son courage , ni la vigueur à ses conseils. Poursuivi à toute outrance par l'implacable malignité de la fortune , trahi de tous les siens , il ne s'est pas manqué à lui-même. Malgré les mauvais succès de ses armes infortunées , si on a pu le vaincre, on n'a pas pu le forcer ; et, comme il n'a jamais refusé ce qui était raisonnable étant vainqueur, il a toujours rejeté ce qui était faible et injuste , étant captif. J'ai peine à contempler son grand cœur dans ces dernières épreuves. Mais certes il a montré qu'il n'est pas permis aux rebelles de faire perdre la majesté à un roi qui sait se connaître ; et ceux qui ont vu de quel front il a paru dans la salle de Westminster, et dans la place de Whitehall * , peuvent juger aisément combien il était intrépide à la tête de ses armées, combien auguste et majestueux au milieu de son palais et de sa cour. Grande reine , je satisfais à vos plus tendres désirs , quand je célèbre ce monarque ; et ce cœur, qui n'a jamais vécu que pour lui , se réveille , tout poudre qu'il est , et devient sensible , même sous ce drap mortuaire , au nom d'un époux si cher, à qui ses ennemis mêmes accorderont le titre de sage et celui de juste ; et que la postérité mettra au rang des grands princes , si son histoire trouve des lecteurs dont le jugement ne se laisse pas maîtriser aux événements ni à la fortune.
Ceux qui sont instruits des affaires , étant obligés d'avouer que le roi n'avait point donné d'ouverture ni de prétexte aux excès sacrilèges dont nous abhorrons la mémoire , en accusent la fierté indomptable de la nation : et je confesse que la haine des parricides pourrait jeter les esprits dans
' Plin. Hist. Nat. lib. viii , cap. xxv.
' Jusque dans le profond abaissement où le comble du mal- Leur a réduit Charles 1«% Bossuet sait conserver à cet infortuné monarque un caractère de grandeur que rhisloirc p'a point démenti. Hume a justilié la prédiction de Bossuet par l'équité de ses jugements sur Charles I"'. ( Le cardinal âe Buussel. )
ce sentiment. Mais quand on considère de plus près l'histoire de ce grand royaume , et particulièrement les derniers règnes , où l'on voit nonseulement les rois majeurs' , mais encore les pupilles % et les reines mêmes ^, si absolus et si redoutés ; quand on regarde la facilité incroyable avec laquelle la religion a été ou renversée , ou rétablie par Henri , par Edouard , par Marie , par Elisabeth , on ne trouve , ni la nation si rebelle , ni ses parlements si fiers et si factieux : au contraire , on est obligé de reprocher à ces peuples d'avoir été trop soumis , puisqu'ils ont mis sous le joug leur foi même et leur cons^cience. N'accusons donc pas aveuglément le naturel des habitants de l'île la plus célèbre du monde, qui , selon les plus fidèles historien, tirent leur origine des Gaules ; et ne croyons pas que les Merciejis , les Danois et les Saxons, aient tellement corrompu en eux ce que nos pères leur avaient donné de bon sang ^ , qu'ils soient capables de sjemporter à des procédés si barbares , s'il ne s'y était mêlé d'autres causes. Qu'est-ce donc qui les a poussés? Quelle force , quel transport , quelle intempérie a causé ces agitations et ces violences? N'en doutons pas, chrétiens, les fausses religions, le libertinage d'esprit , la fureur de disputer des choses divines , sans fin, sans règle, sans soumission, a emporté les courages. Voilà les ennemis que la reine a eu à combattre , et que ni sa prudence , ni sa douceur, ni sa fermeté , n'ont pu vaincre.
J'ai déjà dit quelque chose de la licence où se jettent les esprits , quand on ébranle les fondements de la religion , et qu'on remue les bornes une fois posées. Mais , comme la matière que je traite me fournit un exemple manifeste , et unicfue dans tous les siècles , de ces extrémités furieuses; il est, messieurs, de la nécessité de mon sujet , de remonter jusques au principe , et de vous conduire pas à pas par tous les excès où le mépris de la religion ancienne , et celui de l'autorité de l'Église , ont été capables de pousser les hommes.
Donc ^ la source de tout le mal est que ceux qui n'ont pas craint de tenter au siècle passé la réformation par le schisme , ne trouvant point de plus fort rempart contre toutes leurs nouveautés , que la sainte autorité de l'Eglise , ils ont été obligés de la renverser. Ainsi les décrets des conciles, la doctrine des Pères, et leur sainte unanimité, l'ancienne tradition du saiut-siége et de
' Henri VIII.
2 Edouard VI.
' Marie et Elisabeth.
* Les éditions les plus estimées portent bon se/w; leçon évidemment fautive.
' Corneille a souvent employé cette particule aflirmalivc au commencement des phrases.
DE HENRIETTE DE FRANCE
TKiilise catholique , n'ont plus été comme autrefois des lois sacrées et inviolables. €haeun s'est fait à soi-même un tribunal où il s'est rendu l'arbitre de sa croyance ; et , eocoregu'il semble que les novateurslîîént voulu retenir les esprits , en les renfermant dans les limites de l'Écriture sainte , comme ce n'a été qu'à condition que chaque fidèle en deviendrait l'interprète , et croirait que le Saint-Esprit lui en dicte l'explication , il n'y a point de particulier qui ne se voie autorisé par cette doctrine à adorer ses inventions , à consacrer ses erreure , à appeler Dieu tout ce qu'il pense. Dès lors on a bien prévu que , la licence n'ayant plus de frein, les sectes se multiplieraient jusqu'à l'infini ; que l'opiniâtreté serait invincible ; et que tandis que les uns ne cesseraient de disputer, ou donneraient leurs rêveries pour inspirations , les autres , fatigués de tant de folles visions , et ne pouvant plus reconnaître la majesté de la religion déchirée par tant de sectes , iraient enfin chercher un repos funeste , et une entière indépendance , dans l'indifférence des religions , ou dans l'athéisme.
Tels , et plus pernicieux encore , comme vous verrez dans la suite , sont les effets naturels de cette nouvelle doctrine. Mais de même qu'une eau débordée ne fait pas partout les mêmes ravages , parce que sa rapidité ne trouve pas partout les mêmes penchants et les mêmes ouvertures, ainsi , quoique cet esprit d'mdocilité et d'indépendance soit également répandu dans toutes les hérésies de ces derniers siècles , il n'a pas produit universellement les mêmes effets : il a reçu diverses limites, suivant que la crainte, ou les intérêts , ou l'humeur des particuliers et des nations , ou enfin la puissance divine, qui donne quand il lui plaît des bornes secrètes aux passions des hommes les plus emportées , l'ont différemment retenu . Que s'il s'est montré tout entier à l'Angleterre , et si sa malignité s'y est déclai'ée sans réserve , les rois en ont souffert ; mais aussi les rois en ont été cause. Ils ont trop fait sentir aux peuples que l'ancienne religion se pouvait changer. Les sujets ont cessé d'en révérer les maximes , quand ils les ont vues céder aux passions et aux intérêts de leurs princes. Ces terres trop remuées , et devenues incapables de consistance , sont tombées de toutes parts, et n'ont fait voir que d'effroyables précipices. J'appelle ainsi tant d'erreurs téméraires et extravagantes qu'on voyait paraître tous les jours. Ne croyez pas que ce soit seulement la querelle de l'épiscopat , ou quelques chicapes sur la liturgie anglicane , qui aient ému les communes. Ces disputes n'étaient encore que de faibles commencements, par où ces esprits turbulents faisaient comme un essai de leur liberté. Mais quel-
que chose de plus violent se remuait dans le fond des cœurs : c'était un dégoût secret de tout ce qui a de l'autorité , et une dém^geaison ' d'innover sans fin , après qu'on en a vuîepremier exemple.
Ainsi les calvinistes , plus hardis que les luthériens, ont ser\1 à établir les sociniens ^ , qui ont été plus lom qu'eux , et dont ils gl-ôssissent tous les jours le parti. Les sectes infinies des anabaptistes ^ sont sorties de cette même source ; et leurs opinions , mêlées au calvinisme, ont fait naître les indépendants^, qui n'ont point eu de bornes, parmi lesquels on voit les trembleurs , gens fanatiques, qui croient que toutes leurs rêveries leur sont mspirées ; et ceux qu'on nomme chercheurs , à cause que , dix-sept cents ans après Jésus-Christ, ils cherchent encore la religion , et n'en ont point d'arrêtée.
C'est , messieurs , en cette sorte , que les esprits une fois émus , tombant de ruines en ruines , se sont divisés en tant de sectes. En vain les rois d'Angleterre ont cru les pouvoir retenir sur cette pente dangereuse , en conservanl l'épiscopat 5 car que peuvent des évêques qui ont anéanti eux-mêmes l'autorité de leur chaire , et la révérence qu'on doit à la succession , en condamliant ouvertement leurs prédécesseurs Jusqu'à la source même de leur s^cre i c'^st-à-dire , jusqu'au pape saint Grégoire , et au saint moine Augustin , son disciple , et le premier apôtre de la nation anglaise ? Qu'estce que l'épiscopat , quand il se sépare de l'Église qui est son tout , aussi bien que du saint-siége qui est son centre , pour s'attacher, contre sa nature, à la royauté comme à son chef? Ces deux puissances d'un ordre si différent ne s'unissent pas , mais s'embarrassent mutuellement , quand on les confond ensemble ; et la majesté des rois d'Angleterre serait demeurée plus inviolable^ , si , contente de ses droits sacrés, elle n'avait point voulu attirer à soi les droits et l'autorité de l'Église. Ainsi riea n'a retenu la violence des esprits féconds en erreurs : et Dieu, pour punir l'irréligieuse instabilité
' La Harpe trouve cette expression nn pea familière; maisil a soin d'ajouter que « la valeur des termes dépend souvent de celle de l'auteur qui les emploie, et que l'on pourrait dire comme un proverbe de goût : Tant vaut l'homme, tant vaut la parole. «
' Ainsi appelés du nom de Socin, leur auteur et leur chef. Cette Iiérésie, qui consistait à ne voir en Dieu qu'une seule personne, fut propagée par Fauste, neveu de Socin, et né, comme lui, à Sienne, en Italie, au commencement du seizième siècle.
^ Les anabaptistes prétendaient qu'il fallait rebaptiser les enfants dès qu'ils étaient parvenus à l'âge de raison.
* Ce nom seul indique l'erreur que professaient ces hérétiques.
^ Henri VIII , en réunissant sur sa tète la puissance temporelle et la puissance spirituelle, crut donner a l'autorité royale plus de force et d'étendue ; mais cette innovation affaiblit tellement son pouvoir, que le roi d'Angleterre ne fut plus dès lors que le premier magistral de la nation. ' Ot'». de Bimsset. )
ORAISON FUNEBRE
de ces peuples , les a livrés à l'intempérance de leur folle curiosité , en sorte que l'ardeur de leurs disputes insensées, et leur religion arbitraire, est devenue la plus dangereuse de leurs maladies.
Il ne faut point s'étonner s'ils perdirent le respect de la majesté et des lois , ni s'ils devinrent factieux , rebelles et opiniâtres. On énerve la religion quand on la cbange , et on lui ôte un certain poids , qui seul est capable de tenir les peuples. Ils ont dans le fond du cœur je ne sais quoi d'inquiet qui s'échappe , si on leur ôte ce frein nécessaire ; et on ne leur laisse plus rien à ménager, quand on leur permet de se rendre maîtres de leur religion. C'est de là que nous est né ce prétendu règne de Christ , inconnu jusques alors au christianisme, qui devait anéantir toute royauté , et égaler tous les hommes ; songe séditieux des indépendants , et leur chimère impie et sacrilège : tant il est vrai que tout se tourne en révoltes , et en pensées séditieuses , quand l'autorité de la religion est anéantie ! Mais pourquoi chercher des preuves d'une vérité que le Saint- Esprit a prononcée par une sentence manifeste ? Dieu même menace les peuples qui altèrent la religion qu'il a établie, de se retirer du milieu d'eux, et par là de les livrer aux guerres civiles. Écoutez comme il parle par la bouche du prophète Zacharie : « Leur âme , dit le Seigneur, a varié « envers moi, » quand ils ont si souvent changé la religion," etjeleur aidit : Je ne serai plus votre « pasteur ; » c'est-à-dire , je vous abandonnerai à vous-mêmes , et à votre cruelle destinée : et voyez la suite : « Que ce qui doit mourir aille à la mort ; '< que ce qui doit être retranché soit retranché ; » entendez- vous ces paroles? « et que ceux qui « demeureront, se dévorent les uns les autres». » 0 prophétie trop réelle, et trop véritablement accomplie ! la reine avait bien raison de juger qu'il n'y avait point de moyen d'ôter les causes des guerres civiles, qu'en retournant à l'unité catholique , qui a fait fleurir durant tant de siècles l'Église et la monarchie d'Angleterre , autant que les plus saintes Églises et les plus illustres monarchies du monde. Ainsi , quand cette pieuse princesse servait l'Église , elle croyait servir l'État , elle croyait assurer au roi des serviteurs , en conservant à Dieu des fidèles. L'expérience a justifié ses sentiments ; et il est vrai que le roi son fils n'a rien trouvé de plus ferme dans son service , que ces catholiques si haïs , si persécutés , que lui avait sauvés la reine sa mère. En effet, il est visible que puisque la séparation et la ré-
' Anima corum variavit in me, et dixi : Non pascam vos. Quod morilur, moriatur ; et quod succiditur, succidatur, et roliqui dévorent unusquisque carnem proximi sui. ( Zucli. cap. XI, V. 9. )
volte contre l'autorité de l'Église a été la source d'où sont dérivés tous les maux , on n'en trouvera jamais les remèdes que par le retour à l'unité , et par la soumission ancienne. C'est le mépris de cette unité qui a divisé l'Angleterre. Que si vous me demandez comment tant de factions opposées , et tant de sectes incompatibles , qui se devaient apparemment détruire les unes les autres , ont pu si opiniâtrement conspirer ensemble contre le trône royal , vous l'allez apprendre.
Un homme ' s'est rencontré d'une profondeur d'esprit incroyable, hypocrite raffiné autant qu'habile politique, capable de tout entreprendre et de tout cacher, également actif et infatigable dans la paix et dans la guerre , qui ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance ; mais au reste si vigilant et si prêt atout, qu'il n'a jamais manqué les occasions qu'elle lui a présentées ; enfin , un de ces esprits remuants et audacieux , qui semblent nés pour changea le monde. Que le sort de tels esprits est hasardeux ^ et qu'il en paraît dans l'histoire à qui leur audace a été funeste ! Mais aussi que ne font-ils pas, quand il plaît à Dieu de s'en servir? Il fut donné à celui-ci de tromper les peuples , et de prévaloir contre les rois*. Car, comme il eut aperçu que, dans ce mélange infini de sectes , qui n'avaient plus de règles certaines, le plaisir de dogmatiser sans être repris ni contraint par aucune autorité ecclésiastique ni séculière , était le charme qui possédait les esprits, il sut si bien les concilier par là , qu'il fit un corps redoutable de cet assemblage monstrueux. Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l'appât de la liberté , elle suit en aveugle , pourvu qu'elle en entende seulement le nom. Ceux-ci , occupés du premier objet qui les avait transportés , allaient toujours, sans regarder qu'ils allaient à la servitude ; et leur subtil conducteur, c[ui en combattant , en dogmatisant , en mêlant mille personnages divers , en faisant le docteur et le prophète , aussi bien que le soldat et le capitaine, vit qu'il avait tellement enchanté le monde , qu'il était regardé de toute l'armée comme un chef envoyé de Dieu pour la protection de l'indépendance , commença à s'apercevoir qu'il pouvait encore les pousser plus loin. Je ne vous raconterai pas la suite trop fortunée de ses entreprises , ni ces fameuses victoires dont la vertu était indignée, ni cette longue tranquillité qui a étonné
• Un autre écrivain aurait pu dire : Cromwell était un de ces prodiges de scélératesse qui apparaissent de temps en temps dans l'univers comme d'effrayants phénomènes, etc. Bossuet dit tout cela d'un seul mot : un homme s'est rencontré... et avec ce seul mot il fait entendre ce qu'il y a de plus extraordinaire. Voilà ce que j'appelle la langue de Bossuet : on en trouverait des traits à toutes les pages, et souvent en foule cl pressés les uns sur les autres- ( La Harpe. )
> Apoc. cap. XIII, V. 6,7..
DE HENRIETTE DE FRANCE
l'univers '. C'était le conseil de Dieu d'instruire les rois à ne point quitter son Église. Il voulait découvrir, par un grand exemple, tout ce que peut l'hérésie; combien elle est naturellement indocile et indépendante, combien fatale à la royauté et à toute autorité légitime. Au reste , quand ce grand Dieu a choisi quelqu'un pour être l'instrument de ses desseins , rien n'en arrête le cours ; ou il enchaîne , ou il aveugle , ou il dompte tout ce qui est capable de résistance. « Je suis le « Seigneur, dit-il par la bouche de Jérémie ; c'est « moi qui ai fait la terre avec les hommes et les « animaux , et je la mets entre les mains de qui « il me plaît \ Etmaintenant j'ai voulu soumettre « ces terres à Nabuchodonosor, roi de Babylone, « mon serviteur ^» Il l'appelle son serviteur, quoiqu'infidèle, à cause qu'il l'a nommé pour exécuter ses décrets. « Et j'ordonne , poursuit-il , que « tout lui soit soumis, jusqu'aux animaux ^ : » tant il est Vrai que tout pbje et que tout est souple quand Dieu le commande. Mais écoutez la suite de la prophétie : « Je veux que ces peuples lui obéisrt sent , et qu'ils obéissent encore à son fils , jus- <• qu'à ce que le temps des uns et des autres '< vienne ^. » Voyez , chrétiens , comme les temps sont marqués , comme les générations sont comptées ; Dieu détermine jusqu'à quand doit durer l'assoupissement , et quand aussi se doit réveiller le monde.
Tel a été le sort de l'Angleterre. Mais que , dans cette effroyable confusion de toutes choses , il est beau de considérer ce que la grande Henriette a entrepris pour le salut de ce royaume ; ses voyages , SCS négociations , ses traités , tout ce que sa prudence et son courage opposaient à la fortune de l'État; et enfin sa constance, par laquelle n'ayant pu vaincre la violence de la destinée , elle en a si noblement soutenu l'effort 1 Tous les jours elle ra-
' Bossuet ne nomme pas une seule fois Cromwell. Il fait mieux : il le montre à tous les esprits ; il le rend présent à tous les regards; il lui laisse tous les lauriers qui ombrageaient son»fron't tant de fois victorieux, et il arrache le masque qui couvrait tant de crimes et d'hypocrisie. C'est la plus noble vengeance du génie et de la vertu, (te cardinal de Bausset. ) — Cette modération de Bossuet est d'autant plus remarquable , qtie l'éloge funèbre de la veuve de Charles l" fut prononcé en 1669, onze ans seulement après la mort de Cromwell , et dix ans après le rétablissement de Charles II sur le trône : c'est-à-dire, quand depuis deux lustres révolus la mémoire de Cromwell était livrée au jugement de l'histoire, «t que son cadavre avait été exhumé, traîné sur la claie dans les rues de Londres , pendu et enterré au pied du gibet. { Le cardinal Maur,y. )
* Ego feci terram, et homines, et jumenta quœ sunt super faciem terrae , iu fortitudine mea magna et in brachio meo cxtento ; let dedi eam ei qui placuit in oculis meis. ( Jerem. cap. XXYII , V. 5. )
3 Et nunc itaque dedi omnes terras istas in manu Nabuchodonosor, régis Babylonis , servi mei. ( Ibid. v. Q. ) < Insuper et beslias agri dedi ei, ut serviant illi. ( Ibid. )
* Et servient ei omnes gentes, et filio ejus, etc. donec vcniat tempus terrœ ejus et ipsius. ( Ihid. v. 7. )
menait quelqu'un des rebelles ; et de peur qu'ils ne fussent malheureusement engagés à faillir toujours , parce qu'ils avaient failli une fois , elle voulait qu'ils trouvassent leur refuge dans sa bonté , et leur sûreté dans sa parole. Ce fut entre ses mains que le gouverneur de Sharborough remit ce port et ce château inaccessible. Les deux Hothani père et fils , qui avaient donné le premier exemple de perfidie , en refusant au roi même les portes de la forteresse et du port de Hull , choisirent la reine pour médiatrice , et devaient rendre au roi cette place , avec celle de Beverley; mais ils furent prévenus et décapités; et Dieu , qui voulut punir leur honteuse désobéissance par les propres mains des rebelles , ne permit pas que le roi profitât de leur repentir. Elle avait encore gagné un maire de Londres , dont le crédit était grand , et plusieurs autres chefs de la faction. Presque tous ceux qui lui parlaient se rendaient à elle ; et si Dieu n'eût point été inflexible , si l'aveuglement des peuples n'eût pas été incurable , elle aurait guéri les esprits , et le parti le plus juste aurait été le plus fort.
On sait , messieurs , que la reine a souvent exposé sa personne dans ces conférences secrètes ; mais j'ai à vous faire voir de plus grands hasards. Les rebelles s'étaient saisis des arsenaux et des magasins ; et malgré la défection de tant de sujets, malgré l'infâme désertion de la milice même, il était encore plus aisé au roi de lever des soldats , que de les armer. Elle abandonne , pour avoir des armes et des munitions , non-seulement ses joyaux , mais encore le soin de sa vie. Elle se met eu mer au mois de février, malgré l'hiver et les tempêtes; et sous prétexte de conduire en Hollande la princesse royale sa fille aînée , qui avait été mariée à Guillaume, prince d'Orange, elle va pour engager les États dans les intérêts du roi , lui gagner des officiers, lui amener des munitions. L'hiver ne l'avait pas effrayée, quand elle partit d'Angleterre; l'hiver ne l'arrête pas onze mois après, quand il faut retourner auprès du roi : mais le succès n'en fut pas semblable. Je tremble au seul récit de la tempête furieuse dont sa flotte fut battue durant dix jours. Les matelots furent alarmés jusqu'à perdre l'esprit, et quelques-uns d'entre eux se précipitèrent dans les ondes. Elle , toujours intrépide autant que les vagues étaient émues, rassurait tout le monde par sa fermeté ; elle excitait ceux qui l'accompagnaient à espérer en Dieu , qui faisait toute sa confiance ; et pour éloigner de leur esprit les funestes idées de la mort qui se présentait de tous côtés, elle disait, avecun air de sérénité qui semblait déjà ramener le calme , que les reines ne se noyaient pas. Hélas! elle est réservée à quelque chose de bien plus extraordi-
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ORAISON FUNEURE
naire ! et pour s'être sauvée du naufrage, ses malheurs n'en seront pas moins déplorables. Elle vit périr ses vaisseaux , et presque toute l'espérance d'un si grand secours. L'amiral où elle était, conduit par la main de celui qui domine sur la profondeur de la mer, et qui dompte ses flots soulevés, fut repoussé aux ports de Hollande ; et tous les peuples furent étonnés d'une délivrance si miraculeuse.
Ceux qui sont échappés du naufrage disent un étemel adieu à la mer et aux vaisseaux " ; et , comme disait un ancien auteur , ils n'en peuvent même supporter la vue. Cependant onze jours après , ô résolution étonnante ! la reine , à peine sortie d'une tourmente si épouvantable , pressée du désir de revoir le roi, et de le secourir, ose encore se commettre à la furie de l'Océan et à la rigueur de l'hiver. Elle ramasse quelques vaisseaux, qu'elle charge d'officiers et de munitions, et repasse enfin en Angleterre. Mais qui ne serait étonné de la cruelle destinée de cette princesse? Après s'être sauvée des flots , une autre tempête lui fut presque fatale. Cent pièces de canon tonnèrent sur elle à son arrivée , et la maison où elle entra fut percée de leurs coups. Qu'elle eut d'assurance dans cet effroyable péril ! mais qu'elle eut de clémence pour l'auteur d'un si noir attentat 1 On l'amena prisonnier peu de temps après ; elle lui pardonna son crime, le livrant pour tout supplice à sa conscience , et à la honte d'avoir entrepris sur la vie d'une princesse si bonne et si généreuse :tant elle était au-dessus de la vengeance aussi bien que de la crainte I
Mais ne la verrons-nous jamais auprès du roi , qui souhaite si ardemment son retour? Elle brûle du même désir, et déjà je la vois paraître dans un nouvel appareil. Elle marche comme un général à la tête d'une armée royale , pour traverser des provinces que les rebelles tenaient presque toutes. Elle assiège et prend d'assaut en passant une place considérable qui s'opposait à sa marche ; elle triomphe, elle pardonne; et enfin le roi la vient recevoir dans une campagne , où il avait remporté l'année précédente une victoire signalée ^ sur le général Essex. Une heure après , on apporta la nouvelle d'une grande bataille gagnée. Tout semblait prospérer par sa présence; les rebelles étaient consternés : et si la reine en eût été crue ; si au lieu de diviser les armées royales , et de les amuser, contre son avis , aux sièges infortunés de HuU
' Naufragio liberati , exinde repudium et navi et mari dicunt. (Tertull. de Pœnit. n" 7. )
' Celte victoire signalée parait être la bataille d'Edgehil , dans lacfuelle le (ils du célèbre et malheureux favori d%Iisabelh combattit le roi en personne. Le succès en fut douteux ; et quelque temps après Charles dut lever le siège de Gloceslcr, que Bossuct caractérise si bien par l'épilhèle CCinforlunc.
et de Glocester, on eût marché droit à Londres, l'affaire était décidée , et cette campagne eût fini la guerre. Mais le moment fut manqué. Le terme fatal approchait; etle ciel, qui semblaitsuspendre, en faveur de la piété de la reine , la vengeance qu'il méditait , commença à se déclarer. « Tu sais « vaincre , disait un brave Africain au plus rusé « capitaine qui fut jamais ; mais tu ne. sais pas « user de ta victoire : Rome , que tu tenais , t'é- « chappe ; et le destin ennemi t'a ôté tantôt 1 e moyen , « tantôt la pensée de la prendre '. » Depuis ce malheureux moment , tout alla visiblement en décadence, et les affaires furent sans retour. La reine , qui se trouva grosse , et qui ne put par tout son crédit faire abandonner ces deux sièges , qu'on vit enfin si mal réussir , tomba en langueur; et tout l'État languit avec elle. Elle fut contrainte de se séparer d'avec le roi , qui était presque assiégé dans Oxford , et ils se dirent un adieu bien triste , quoiqu'ils ne sussent pas que c'était le dernier. Elle se retire à Exeter, ville forte , où elle fut ellemême bientôt assiégée. Elle y accoucha d'une princesse , et se vit , douze jours après , contrainte de prendre la fuite pour se réfugier en France.
Princesse , dont la destinée est si grande et si glorieuse, faut-il que vous naissiez en la puissance des ennemis de votre maison ? 0 Éternel ! veillez sur elle; anges saints , rangez à l'entour vos escadrons invisibles, et faites la garde autour du berceau d'une princesse si grande et si délaissée. Elle est destinée au sage et valeureux Philippe, et doit des princes à la France , dignes de lui , dignes d'elle et de leurs aïeux. Dieu l'a protégée , messieurs. Sa gouvernante, deux ans après, tire ce précieux enfant des mains des rebelles : et quoique ignorant sa captivité , et sentant trop sa grandeur, elle se découvre elle-même ; quoique refusant tous les autres noms, elle s'obstine à dire qu'elle est la Princesse ; elle est enfin amenée auprès de la reine sa mère , pour faire sa consolation durant ses malheurs, en attendant qu'elle fasse la félicité d'un grand prince et la joie de toute la France. Mais j'interromps l'ordre de mon histoire. J'ai dit que la reine fut obligée à se retirer de son royaume. En effet, elle partit des ports d'Angleterre à la vue des vaisseaux des rebelles, qui la poursuivaient de si près, qu'elle entendait presque leurs cris et leurs menaces insolentes. 0 voyage ! bien différent de celui qu'elle avait fait sur la même mer, lorsque , venant prendre possession du sceptre de la Grande-Rretagne , elle voyait , pour ainsi dire , les ondes se courber sous elle , et soumettre toutes leurs vagues à la domi-
' TumMaharbal : Vincerescis, Annibal, Victoria uU nescis. ( TU. Liv. Dec. 3,lib. II. )
Potiundai urbis Roma<, modo mcnlem non dari, modo forlunam ( liid. Ub, vi- )
DE HENRIETTE DE FRANCE
natricedes mers 1 Maintenant chassée, poureuivie par ses ennemis irnplaeables , qui avaient eu l'audace de lui faire soi^rocès , tantôt sauvée , tantôt presque prise7 cliaugeant de fortune à chaque quart d'heure , n'ayant pour elle que Dieu et son courage inébranlable, elle n'avait ni assez de vents ni assez de voiles pour favoriser sa fuite précipitée. Mais enfin elle arrive à Brest , où après tant de maux il lui fut permis de respirer un peu.
Quand je considère en moi-même les périls extrêmes et continuels qu'a courus cette princesse , sur la mer et sur la terre , durant l'espace de près de dix ans , et que d'ailleurs je vois que toutes les entreprises sont inutiles contre sa personne , pendant que tout réussit d'une manière surprenante contre l'État, que puis-je penser autre chose, sinon que la Providence , autant attachée à lui conserver la vie qu'à renverser sa puissance , a voulu qu'elle sur véquît à ses grandeurs, afin qu'elle pût survivre aux attachements de la terre , et aux sentiments d'orgueil qui corrompent d'autant plus les âmes , qu'elles sont plus grandes et plus élevées? Ce fut un conseil à peu près semblable qui abaissa autrefois David sous la main du rebelle Absalon. « Le voyez-vous , ce grand roi , dit le saint et élo- « quent prêtïe de Marseille ; le voyez-vous seul, « abandonné , tellement déchu dans l'esprjt des « siens , qu'il devient un objet de mépris aux uns ; « et, ce qui est plus insupportable à un grand cou- « rage , un objet de pitié aux autres ; ne sachant , « poursuit Salvien, de laquelle de ces deux choses « il avait le plus à se plaindre , ou de ce que Siba « le nourrissait , ou de ce que Sémei avait l'inso- « lencedele maudire'? » Voilà, messieurs, une image , mais imparfaite, de la reine d'Angleterre , quand, après de si étranges humiliations , elle fut encore contrainte de paraître au monde , et d'étaler, pour ainsi dire, à la France même, et au Louvre, où elle était née avec tant de gloire, toute l'étendue de sa misère *. Alors elle put bien dire , avec le prophète Isaïe : « Le Seigneur des armées « a fait ces choses, pour anéantir tout le faste des « grandeurs humaines, et tourner en ignominie ce « que l'univers a de plus auguste ^. » Ce n'est pas que la France ait manqué à la fille de Henri le Grand ; Anne la magnanime, la pieuse , que nous ne nommerons jamais sans regret , la reçut d'une manière convenable à la majesté des deux reines.
• Dcjeclus us(iue in servorum suorum, quod grave est, contumeliaui, vel, quod gravius, misericordiam ; ut vel Siba eum pasceret , vel ei maledicere Semai publiée non timeret. ( Salv. de Gubern. Dei , lib. ii, cap. v. )
* La postérité aura peine à croire que la petite-lille de Henri lY ait manqué d'un fagot pour se lever, au mois de jan- \icr, au Louvre. (Le cardinal de Retz, dans ses Mémoires.)
3 Dominus exercituum cogilavit hoc , ut detraheret super-, biam omuis gloriœ, et ad iguominiam deduceret unlversos inclytos terrœ. [Isaias, cap. xxui, v. 0. )
Mais les affaires du roi ne permettant pas que cette sage régente pût proportionner le remède au mal, jugez de l'état de ces deux princesses. Henbiettk, d'un si grand cœur, est contrainte de demander du secours : Anne, d'un si grand cœur, ne peut en donner assez. Si l'on eût pu avancer ces belles années dont nous admirons maintenant le cours glorieux, Louis, qui entend de si loin les gémissements des chrétiens affligés '; qui , assuré de sa gloire, dont la sagesse de ses conseils et la droiture de ses intentions lui répondent toujours, malgré l'incertitude des événements , entreprend lui seul la cause commune , et porte ses armes redoutées à travers des espaces immenses de mer et de terre ; aurait-il refusé son bras à ses voisins , à ses alliés , à son propre sang , aux droits sacrés de la royauté , qu'il sait si bien maintenir? Avec quelle puissance l'Angleterre l'aurait-elle vu invincible défenseur, ou vengeur présent de la majesté violée^! Mais Dieu n'avait laissé aucune ressource au roi d'Angleterre ; tout lui manque , tout lui est contraire. Les Écossais , à qui il se donne , le livrent aux parlementaires anglais , et les gardes fidèles^ de nos rois trahissent le leur. Pendant que le parlement d'Angleterre songe à cou^i gédier l'armée, cette armée, tout indépendante, 'i informe elle-même à sa mode ^ le parlement, quij eût gardé quelques mesures , et se rend maîtresse de tout. Ainsi le roi est mené de captivitç en captivité; et la reine remue en vain la France, la Hollande, la Pologne même, et les puissances du Nord les plus éloignées. Elle ranime les Écos- V
sais , qui arment trente mille hommes : elle fait .^ avec le due de Lorraine une entreprise , pour la:^^ délivrance du roi son seigneur, dont le succès paraît infaillible , tant le çonçÊJCten est juste. Elle retire ses chers enfants , l'unique espérance de sa maison, et confesse à cette fois que, parmi les plus mortelles douleurs , on est encore capable de joie. Elle console le roi , qui lui écrit , de sa prison même , qu'elle seule soutient son esprit , et qu'il ne faut craindre de lui aucune bassesse, parce que sans cesse il se souvient qu'il est à elle . 0 mère! ô femme! ô reine admirable ! et digne d'une meilleure fortune, si les fortunes de la terre étaient quelque chose ; enfin il faut céder à votre sort. çn^ Vous avez assez soutenu l'État , qui est attaqué par une force invincible et divine : il ne reste plusi y^ désormais, sinon que vous teniez ferme parmi r ces ruines.
■ Allusion aux secours envoyés à Candie assiégée par les. Turcs.
' Admirable expression. C'est le numcn prœscns des latins.
3 Une des quatre compagnies des gardes du corps du roi était alors entièrement composée d'Écossais.
< A sa mode était alors du style soulcuu. On dirait aujourd'hui , à son gré.
ORAISON FUNÈBRE
Comme une colonne , dont la masse solide paraît le plus ferme appui d'un temple ruineux , lorsque ce grand édifice qu'elle soutenait fond sur elle sans l'abattre, ainsi la reine se montre le ferme soutien de l'État, lorsqu'après en avoir longtemps porté le ^jx, elle n'est pas même courbée sous sa chute.
Qui cependant pourrait exprimer ses justes douleurs? qui pourrait raconter ses plaintes? Non, messieurs , Jérémie lui-même , qui seul semble être capable d'égaler les lamentations aux calamités , ne suffirait pas à de tels regrets. Elle s'écrie avec ce prophète : « Voyez , Seigneur, mon « affliction; mon ennemi s'est fortifié, et mes « enfants sont perdus. Le cruel a mis sa main sa- « crilége sur ce qui m'était le plus cher. La royauté « a été profanée , et les princes sont foulés aux « pieds'. Laissez-moi , je pleurerai amèrement; « n'entreprenez pas de me consoler. L'épée a « frappé au dehors ; mais je sens en moi-même « une mort semblable*. »
Mais après que nous avons écouté ses plaintes, saintes filles, ses chères amies (car elle voulait bien vous nommer ainsi) , vous qui l'avez vue si souvent gémir devant les autels de son unique protecteur, et dans le sein desquelles elle a versé les secrètes consolations qu'elle en recevait , mettez fin à ce discours , en nous racontant les sentiments chrétiens dont vous avez été les témoins fidèles. Combien de fois a-t-elle en ce lieu remercié Dieu humblement de deux grandes grâces ; l'une, de l'avoir fait chrétienne; l'autre, messieurs, qu'attendez-vous? peut-être d'avoir rétabli les affaires du roi son fils? Non : c'est de l'avoir fait reine malheureuse. Ah ! je commence à regretter les bornes étroites du lieu où je parle. Il faut éclater, percer cette enceinte, et faire retentir bien loin une parole qui ne peut être assez entendue. Que ses douleurs l'ont rendue savante dans la science de l'Évangile , et qu'elle a bien connu la religion et la vertu de la croix , quand elle a uni le christianisme avec les malheurs ! Les grandes prospérités nous aveuglent , nous transportent , nous égarent , nous font oublier Dieu , nousmêmes , et les sentiments de la foi. De là naissent des monstres de crimes, des raffinements de plaisir, des délicatesses d'orgueil, qui ne donnent que trop de fondements à ces terribles malédictions, que Jésus-Christ a prononcées dans son
' Charles \" eut la lête tranchée le 30 janvier 1049, après A ingt-quatre ans de règne.
^ Facti sunt filii mei perdlli , quoniam invaluit inimicus. (Lam. cap. i, v. 16.) Manum suam misit hoslis ad omnia desidcrabilia ojus. (/6. i, lo.) Polluit regnum et principes ejus. {Ib. II, 2.) Recedite a me, amare ficbo; nolite iucumbcre, ut consolemini me. (/s. cap. xxii, v. 4.) Foris interficit gladius, et do0ii mors similis est. ( Lam. cap. i , v. 20. )
Évangile : « Malheur à vous qui riez ! malheur « à vous qui êtes pleins et contents du monde ' ! » Au contraire , comme le christianisme a pris sa naissance de la croix , ce sont aussi les malheurs qui le fortifient. Là , on expie ses péchés ; là , on épure ses intentions ; là , on transporte ses désirs de la terre au ciel ; là on perd tout le goût du monde, et on cesse de s'appuyer sur soi-même et sur sa prudence. Il ne faut pas se flatter ; les plus expérimentés dans les affaires font des fautes capitales. Mais que nous nous pardonnons aisément nos fautes , quand la fortune nous les pardonne ! et que nous nous croyons bientôt les plus éclairés et les plus habiles , quand nous soiinnes les plus élevés et les plus heureux ! Les mauvais succès sont les seuls maîtres qui peuvent nous reprendre utilement, et nous arracher cet aveu d'avoir failli , qui coûte tant à notre orgueil. Alors, quand les malheurs nous ouvrent les yeux, nous repassons avec amertume sur tous nos faux pas : nous nous trouvons également accablés de ce que nous avons fait , et de ce que nous avons manqué de faire, et nous ne savons plus par où excuser cette prudence présomptueuse qui se croyait infaillible. Nous voyons que Dieu seul est sage ; et en déplorant vainement les fautes qui ont ruiné nos affaires , une meilleure réflexion nous apprend à déplorer celles qui ont perdu notre éternité, avec cette singulière consolation, qu'on les répare quand on les pleure \
Dieu a tenu douze ans sans relâche, sans aucune consolation de la part des hommes , notre malheureuse reine (donnons-lui hautement ce^ titre, dont elle a fait un sujet d'actions de grâces ), , lui faisant étudîeiTsôu's sa' main ces dures, mais solides leçons. Enfin, fléchi par ses vœux et par son humble patience, il a rétabli la maison royale. Charles II est reconnu , et l'injure des rois a été
Vae , qui saturati estis !... Vae vobis , qui ridetis ! ( Luc. vi , V. 26. )
2 Voyez comme Bossuet annonce avec hauteur qu'il va instruire les rois; comme il sç jette ensuite à travers les divisions et les orages de cette île; comme il peint le débordement des sectes , le fanatisme des indépendants ; au milieu d'eux Cromwell, actif et impénétrable, dogmatisant et combattant, montrant l'étendard de la liberté et précipitant les peuples dans la servitude; la reine luttant contre le malheur et la révolte, cherchant partout des vengeurs, traversant neuf fois les mers, battue par les tempêtes, voyant so!i époux dans les fers , ses amis sur l'échafaud , ses troupes vaincues; elle-même obligée de céder, mais, dans la chute do l'État, restant ferme parmi ses ruines, telle qu'une colonne qui, après avoir longtemps soutenu un temple ruineux, reçoit sans être courbée ce grand édifice qui tombe et fond sur elle sans l'abattre Cependant l'orateur, à travers ce grand spectacle qu'il déploie sur la terre, nous montre toujours Dieu présent au haut des cieux, secouant et brisant les trônes, précipitant les révolutions, et, par sa force invincible, enchaînant ou domptant tout ce qui lui résiste. Celle idée, répandue dans tout le discours, y jette une terreur religieuse qui en augmente encore l'effet, cl en rend le pathétique plus sublime et plus sombre. ( Thomas, Essai sur les éloges. )
DE HENRIETTE DE FRAINCE
vengée. Ceux que les armes n'avaient pu vaincre ni les conseils raraejaér, sont revenus tout à coup d'eux-mêmes : d^g^ par leur liberté , ils en ont à la fin détesté l'excès , honteux d'avoir eu tant de pouvoir, et leurs propres succès leur faisant horreur. Nous savons que ce prince magnanime eût pu hâter ses affaires , en se servant de la main de ceux qui s'offraient à détruire la tyrannie par un seul coup. Sa grande âme a dédaigné ces moyens trop bas. Il a cru qu'en quelque état que fussent les rois , il était de leur majesté de n'agir que par les lois ou par les armes. Ces lois , qu'il a protégées , l'ont rétabli presque toutes seules : il règne paisible et glorieux sur le trône de ses ancêtres , et fait régner avec lui la justice , la sagesse et la clémence.
Il est inutile de vous dire combien la reine fut consolée par ce merveilleux événement : mais elle avait appris par ses malheurs à ne changer pas dans un si grand changement de son état. Le monde une fois banni n'eut plus de retour dans son cœur. Elle vit avec étonnement que Dieu , qiii avait rendu inutiles tant d'entreprises et tant d'efforts , parce qu'il attendait l'heure qu'il avait marquée, quand elle fut arrivée, alla prendre comme par la main le roi son fils , pour le conduire à son trône. Elle se soumit plus que jamais à cette main souveraine , qui tient du plus haut des cieux les rênes de tous les empires ; et , dédaignant les trônes qui peuvent être usurpés , elle attacha son affection au royaume où l'on ne craint point d'avoir des égaux % et où l'on voit sans jalousie ses concurrents. Touchée de ces sentiments, elle aima cette humble maison plus que ses palais. Elle ne se servit plus de son pouvoir que pour protéger la foi catholique , pour multiplier ses aumônes, et pour soulager plus abondamment les familles réfugiées de ses trois royaumes , et tous ceux qui avaient été ruinés pour la cause de la religion , ou pour le service du roi.
Rappelez en votre mémoire avec quelle circonspection elle ménageait le prochain , et combien elle avait d'aversion pour les discours empoisonnés de la médisance. Elle savait de quel poids est , non-seulement la moindre parole , mais le silence même des princes ; et combien la médisance se donne d'empire , quand elle a osé seulement paraître en leur auguste présence. Ceux qui la voyaient attentive à peser toutes ses paroles , j u geaient bien qu'elle était sans cesse sous la vue de Dieu, et que fidèle imitatrice de l'institut de sainte Marie , jamais elle ne perdait la sainte présence de la majesté divine. Aussi rappelait-elle souvent ce précieux souvenir par l'oraison , et par la lec-
' Plus amant illud regnum in quo non liment habere con- . sortes. ( 5. Aug. de Civil, lib. v, cap. xxiv. )
ture du livre de limitation de Jésus , où elle apprenait à se conformer au véritable modèle des chrétiens. Elle veillait sans relâche sur sa conscience. Après tant de maux et tant de traverses , elle ne connut plus d'autres ennemis que ses péchés. Aucun ne lui sembla léger : elle en faisait un rigoureux examen ; et , soigneuse de les expier par la pénitence et par les aumônes , elle était si bien préparée , que la mort n'a pu la surprendre , encore qu'elle soit venue sous l'apparence du sommeil. Elle est morte , cette grande reine ; et par sa mort elle a laissé un regret éternel , non-seulement à Monsieur et à Madame, qui, fidèles à tous leurs devoirs, ont eu pour elle des respects si soumis , si sincères , si persévérants , mais encore à tous ceux qui ont eu l'honneur de la servir ou de la connaître. Ne plaignons plus ses disgrâces , qui font maintenant sa félicité. Si elle avait été plus fortunée , son histoire serait plus pompeuse , mais ses œuvres seraient moins pleines ; et avec des titres superbes , elle aurait peut-être paru vide devant Dieu. Maintenant qu'elle a préféré la croix au trône , et qu'elle a mis ses malheurs au nombre des plus grandes grâces , elle recevra les consolations qui sont promises à ceux qui pleurent ' . Puisse donc ce Dieu de miséricorde accepter ses afflictions en sacrifice agréable! Puisse-t-il la placer au sein d'Abraham; et,- content de ses maux, épargner désormais à sa famille et au monde de si terribles leçons * !
' Matth. cap. v, v. 5.
^ Cette péroraison est si tranquille , qu'à peine elle en parait une. Soit à dessein , soit parce que la leçon que Bossuet avait promise aux rois est donnée, soit parce que son génie se calme et s'apaise quand il n'a plus à parler de la Providence qui remue les royaumes , cette lin de discours ressemble à celle de la vie de Henriette qui s'éteint sans éclat ; et après ce fracas de disgrâces royales et de leçons divines, l'orateur repose l'âme de ses auditeurs dans une espérance douce et chrétienne. {L'abbé de Fauxcelles.)
»af «a»»
DE
HENRIETTE-ANNE D'ANGLETERRE '
DUCHESSE d'oRLÉàNS,
Pronoucée à Saint-Denis le vingt et unième jour d'aoftt
Fanitas vanitatum , dixit EcclesiasUs ; vaniias vanitatum , et omnia vanitas. Eccl.
Vanité des vanités , a dit l'Ecclésiaste ; vanité des vanités , et tout est vanité.
MONSEIGNEUB *,
J'étais donc encore destiné à rendre ce devoir funèbre à très-haute et très-puissante princesse Henriette -An NE d'Angleterre, duchesse d'Orléans. Elle , que j'avais vue si attentive pendant que je rendais le même devoir à la reine sa mère, devait être si tôt après le sujet d'un discours semblable ; et ma triste voix était réservée à ce déplorable ministère. 0 vanité ! ô néant ! ô mortels ignorants de leurs destinées ! L'eût-elle cru il y a dix mois? Et vous , messieurs , eussiezvous pensé , pendant qu'elle versait tant de larmes en ce lieu , qu'elle dût si tôt vous y rassembler pour la pleurer elle-même? Princesse, le digne objet de l'admiration de deux grands royaumes , n'était-ce pas assez que l'Angleterre pleurât votre absence, sans être encore réduite à pleurer votre mort? et là France , qui vous revit , avec tant de joie , environnée d'un nouvel éclat , n'avait-elle plus d'autres pompes et d'autres triomphes pour vous , au retour de ce voyage fameux , d'où vous aviez remporté tant de gloire et de si belles espérances? « Vanité des vanités , et tout est vanité. « C'est la seule parole qui me reste ; c'est la seule réflexion que me permet, dans un accident si étrange , une si juste et si sensible douleur. Aussi n'ai-je point parcouru les livres sacrés , pour y trouver quelque texte que je pusse appliquer à cette princesse. J'ai pris , sans étude et sans choix , les premières paroles que me présente l'Ecclésiaste, où, quoique la vanité ait été si souvent pommée , elle ne l'est pas encore assez à mon gré
» Henriette-Anne d'Angleterre , fille de Ciiarles I'^' et d'Henriette-Marie de France, naquit à Exeter, le lejuln 1644, cinq ans environ avant la mort sanglante de son père. Retenue en Angleterre après la fuite de Ja reine, elle fut, au bout de deux ans seulement , soustraite à la vigilance de ses gardiens , et envoyée en France auprès de sa mère , qui l'éleva à Chaillot dans le couvent qu'elle y avait fondé. Le 31 mars I66l , Henriette- Anne épousa Philippe-d'Orléans , frère unique de Louis XIV. Elle faisait l'ornement de la cour la plus polie et la plus galante de l'Europe ; protégeant et encourageant la plupart des poètes et des grands écrivains de cette brillante époque, lorsqu'elle mourut subitement le 30 juin 1670, empoisonnée, dit-on, dans un verre de chicorée, par des agents du duc de Lorraine qu'elle avait fait exiler.
' M- le Prince.
pour le dessein que je me propose. Je veux dans un seul malheur déplorer toutes les calamités du genre humain , et dans une seule mort faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines. Ce texte , qui convient à tous les états et à tous les événements de notre vie , par une raison particulière devient propre à mon lamentable sujet; puisque jamais les vanités de la terre n'ont été si clairement découvertes , ni si hautement confondues. Non , après ce que nous venons de voir, la santé n'est qu'un nom , la vie n'est qu'un songe , la gloire n'est qu'une apparence , les grâces et les plaisirs ne sont qu'un dangereux amusement : tout est vain en nous , excepté le sincère aveu que nous faisons devant Dieu de nos vanités , et le jugement arrêté qui nous fait mépriser tout ce que nous sommes.
Mais dis-je la vérité? L'homme , que Dieu a fait à son image , n'est-il qu'une ombre? Ce que Jésus- Christ est venu chercher du ciel en la terre, ce qu'il a cru pouvoir, sans se ravilir, acheter de tout son sang , n'est-ce qu'un rien? Reconnaissons notre erreur. Sans doute ce triste spectacle des vanités humaines nous imposait ; et l'espérance publique , frustrée tout à coup par la mort de cette princesse, nous poussait trop loin. Il ne faut pas permettre à l'homme de se mépriser tout entier, de peur que , croyant avec les impies que notre vie n'est qu'un jeu où règne le hasard, il ne marche sans règle et sans conduite au gré de ses aveugles désirs. C'est pour cela que l'Ecclésiaste , après avoir commencé son divin ouvrage par les paroles que j'ai récitées , après en avoir rempli toutes les pages du mépris des choses humaines , veut enfin montrer à l'homme quelque chose de plus solide , et conclut tout son discours, en lui disant : « Crains Dieu , et garde ses commandements ; « car c'est là tout l'homme : et sache que le Sei- « gneur examinera dans son jugement tout ce « que nous aurons fait de bien ou de mal '. » Ainsi tout est vain en l'homme , si nous regardons ce qu'il donne au monde ; mais au contraire , tout est important, si nous considérons ce qu'il doit à Dieu. Encore une fois , tout est vain en l'homme , si nous regardons le cours de sa vie mortelle ; mais tout est précieux, tout est important, si nous contemplons le terme où elle aboutit , et le compte qu'il en faut rendre. Méditons donc aujourd'hui , à la vue de cet autel et de ce tombeau, la première et la dernière parole de l'Ecclésiaste , l'une qui montre le néant de l'homme , l'autre qui établit sa grandeur\ Que ce tombeau nous convainque de
' Deum time , et mandata ejus observa : hoc est enim omnis homo; et cuncta quae liant adducet Deus in judicium, pro omni errato, sive bonum, sive malumillud sit. ( Eccl. cap. xii, V. 13, 14. )
■^ Dieu , la religion , un autel , des tombeaux, tous ces vastes
DE HENRIETTE D'ANGLETERRE
noire néant, pourvu que cet autel, où l'on oftYe tous les jours pour nous une victime d'un si grand prix , nous apprenne en même temps notre dignité. La princesse que nous pleurons sera un témoin fidèle de l'un et de l'autre. Voyons ce qu'une mort soudaine lui a ravi , voyons ce qu'une sainte mort lui a doniié. Ainsi nous apprendrons à mépriser ce qu'elle a quitté sans peine , afin d'attacher toute notre estime à ce qu'elle a embrassé avec tant d'ardeur, lorsque son âme, épurée de tous les sentiments de la terre, et pleine du ciel où elle touchait , a vu la lumière toute manifeste. Voilà les vérités que j'ai àtraiter, et que j'ai crues dignes d'être proposées à un si grand prince , et à la plus illustre assemblée de l'univers.
« Nous mourons tous ' , disait cette femme dont '< l'Écriture a loué la prudence au second livre « des Rois, et nous allons sans cesse au tombeau , « ainsi que des eaux qui se perdent sans retour *. >< En effet , nous ressemblons tous à des eaux courantes. De quelque superbe distinction que se flattent les hommes , ils ont tous une même origine ; et cette origine est petite. Leurs années se poussent successivement comme des flots : ils ne cessent de s'écouler; tant qu'enfin après avoir fait un peu plus de bruit , et traversé un peu plus de pays les uns que les autres , ils vont tous ensemble se confondre dans un abîme où l'on ne reconnaît plus ni princes , ni rois , ni toutes ces autres qualités superbes qui distinguent les hommes ; de même que ces fleuves tant vantés demeurent sans nom
sujets de méditaUon qui écrasent ou qui humilieDt l'imagination des autres hommes , semblent être le domaine de Bossuet et la patrie de son génie. On sait qu'il respire plus à son aise à la hauteur où le place ce grand spectacle du temps et de l'éternité; et c'est de cette hauteur qu'il considère ics rois, les trônes, et toutes les grandeurs de la terre, comme placées sous la main de Dieu, pour servir de simples témoignages de sa toute-puissance , lorsqu'il juge à propos de les briser, de les anéantir et de les faire disparaître comme la paille légère emportée par le vent. {Le cardinal de Bausset. )
' « Il y a beaucoup de raisons de nous comparer à des eaux courantes , comme fait l'Écriture sainte. Car, de même que , quelque inégalité qui paraisse dans le cours des rivières qui arrosent la surface de la terre , elles ont toutes cela de commun, qu'elles viennent d'une petite origine; que, dans le progrès de leur course , elles roulent leurs flots en bas par une chute continuelle, et qu'elles vont enfin perdre leurs noms avec leurs eaux dans le sein immense de l'océan , où l'on ne distingue point le Rhin, ni le Danube, ni ces autres fleuves renommés d'avec les rivières les plus inconnues : ainsi tous les hommes commencent par les mêmes infirmités. Dans le progrès de leur dge , les années se poussent les unes les autres comme des flots , leur vie roule et descend sans cesse à la mort, par sa pesanteur naturelle; et enfin après avoir fait , ainsi que des fleuves , un peu plus de bruit les uns que les autres , ils vont tous se confondre dans ce gouffre infini du néant , où ne se trouvent plus ni rois , ni princes , ni capitaines, ni tous ces augustes noms qui nous séparent les uns des autres, mais la corruption et les vers, la cendre et la pourriture qui nous égalent. » ( Orais. fun. de Henri de Gomay )
2 Omnes moriraur, et quasi aquœ dilabimur in lerram, quae non revertuulur. ( II Keg. cap. xiv, V. 14. )
et sans gloire , mêlés dans l'Océan avec les riviè'res les plus inconnues.
Et certainement , messieurs , si quelque chose pouvait élever les hommes au-dessus de leur infirmité naturelle ; si l'origine qui nous est commune souffrait quelque distinction solide et durable entre ceux que Dieu a formés de la même terre , qu'y aurait-il dans l'univers de plus distingué que la princesse dont je parle? Tout ce que peuvent faire non-seulement la naissance et la fortune , mais encore les grandes qualités de l'esprit , pour l'élévation d'une princesse , se trouve rassemblé, et puis anéanti dans la nôtre. De queU que côté que je suive les traces de sa glorieuse origine , je ne découvre que des rois , et partout je suis ébloui de l'éclat des plus augustes couronnes. Je vois la maison de France, la plus grande, sans comparaison , de tout l'univers , et à qui les plus puissantes maisons peuvent bien céder sans envie, puisqu'elles tâchent de tirer leur gloire de cette source. Je vois les rois d'Ecosse , les rois d'Angleterre, qui ont régné depuis tant de siècles sur une des plus belliqueuses nations de l'univers plus encore par leur couage que par l'autorité de leur sceptre. Mais cette princesse , née sur le trône , avait l'esprit et le cœur plus haut que sa naissance. Les malheurs de sa maison n'ont pu l'accabler dans sa première jeunesse ; et dès lors on voyait en elle une grandeur qui ne devait rien à la fortune. Nous disions , avec joie , que le ciel l'avait arrachée , comme par miracle , des mains des ennemis du roi son père , pour la donner à la France : don précieux , inestimable présent , si seulement la possession en avait été plus durable ' 1 Mais pourquoi ce souvenir vient-il m' interrompre? Hélas 1 nous ne pouvons un moment arrêter les yeux sur la gloire de la princesse , sans que la mort s'y mêle aussitôt , pour tout offusquer de son ombre. 0 mort , éloigne-toi de notre pensée , et laisse-nous tromper pour un peu de temps la violence de notre douleur, par le souvenir de notre joie. Souvenez-vous donc, messieurs, de l'admiration que la princesse d'Angleterre donnait à toute la cour. Votre mémoire vous la peindra mieux , avec tous ses traits et son incomparable douceur, que ne pourront jamais faire toutes mes paroles. Elle croissait au milieu des bénédictions de tous les peuples ; et les années ne cessaient de lui apporter de nouvelles grâces. Aussi la reine sa mère, dont elle a toujours été la consolation , ne l'aimait pas plus tendrement que faisait Anne d'Espagne. Anne , vous le savez , messieurs , ne trouvait rien au-dessus de cette princesse. Après nous avoir donné une reine , seule capable par sa piété , et
propria hœc si dona fuissent !
( riri/. vEneid. VI , 872.)
IG
ORAISOxN FUNÈBRE
par ses autres vertus royales , de soutenir la réputation d'une tante si illustre , elle voulut , pour mettre dans sa famille ce que l'univers avait de plus grand , que Philippe de France , son second fils, épousât la princesse Henriette ; et quoique le roi d'Angleterre , dont le cœur égale la sagesse , sût que la princesse sa sœur , recliQrchée de tant de rois , pouvait honorer un trône , il lui vit remplir avec joie la seconde place de France , que la dignité d'un si grand royaume peut mettre en comparaison avec les premières du reste du monde.
Que si son rang la distinguait , j'ai eu raison de vous dire qu'elle était encore plus distinguée par son mérite. Je pourrais vous faire remarquer qu'elle connaissait si bien la beauté des ouvrages de l'esprit , que l'on croyait avoir atteint la perfection , quand on avait su plaire à Madame. Je pourrais encore ajouter, que les plus sages et les plus expérimentés admiraient cet esprit vif et perçant , qui embrassait sans peine les plus grandes affaires , et pénétrait avec tant de facilité dans les plus secrets intérêts. Mais pourquoi m' étendre sur une matière où je puis tout dire en un mot? Le roi, dont le jugement est une règle toujours sûre, a estimé la capacité de cette princesse, et l'a mise par son estime au-dessus de tous nos éloges.
Cependant , ni cette estime , ni tous ces grands avantages , n'ont pu donner atteinte à sa modestie. Tout éclairée qu'elle était , elle n'a point présumé de ses connaissances, et jamais ses lumières ne l'ont éblouie. Rendez témoignage à ce que je dis , vous que cette grande princesse a honorés de sa confiance. Quel esprit avez-vous trouvé plus élevé , nmis quel esprit avez-vous trouvé plus docile? Plusieurs, dans la crainte d'être trop faciles, se rendent inflexibles à la raison , et s'affermissent contre elle. Madame s'éloignait toujours autant de la présomption que de la faiblesse ; également estimable, et de ce qu'elle savait trouver les sages conseils , et de ce qu'elle était capable de les recevoir. On les sait bien connaître, quand on fait sérieusement l'étude qui plaisait tant à cette princesse. Nouveau genre d'étude, et presque inconnu aux personnes de son âge et de son rang ; ajoutons, si vous voulez , de son sexe. Elle étudiait ses défauts ; elle aimait qu'on lui en fit des leçons sincères : marque assurée d'une âme forte, que ses fautes ne dominent pas , et qui ne craint point de les envisager de près , par une secrète confiance des ressources qu'elle sent pour les surmonter. C'était le dessein d'avancer dans cette étude de sagesse, qui la tenait si attachée à la lecture de l'histoire , qu'on appelle avec raison la sage conseillère des princes. C'est là que les plus grands rois n'ont plus de rang que par leurs ver-
tus , et que , dégradés à jamais par les mains de la mort, ils viennent subir, sans cour et sans suite, le jugement de tous les peuples et de tous les siècles. C'est là qu'on découvre que le lustre qui vient de la flatterie est superficiel , et que les fausses couleurs, quelque industrieusement qu'on les applique , ne tiennent pas. Là notre admirable princesse étudiait les devoirs de ceux dont la vie compose l'histoire : elle y perdait insensiblement le goût des romans, et de leurs fades héros ; et, soigneuse de se former sur le vrai , elle méprisait ces froides et dangereuses fictions. Ainsi sous un visage riant , sous cet air de jeunesse qui semblait ne promettre que des jeux , elle cachait un sens et un sérieux , dont ceux qui traitaient avec elle étaient surpris.
Aussi pouvait-on sans crainte lui confier les plus grands secrets. Loin du commerce des affaires , et de la société des hommes , ces âmes sans force , aussi bien que sans foi , qui ne savent pas retenir leur langue indiscrète ! « Ils ressemblent , « dit le Sage , à une ville sans murailles , qui est a. ouverte de toutes parts ' , » et qui devient la proie du premier venu. Que Madame était au-dessus de cette faiblesse ! Ni la surprise , ni l'intérêt, ni la vanité , ni l'appât d'une flatterie délicate , ou d'une douce conversation, qui souvent épanchant le cœur, en fait échapper le secret*, n'était capable de lui faire découvrir le sien ; et la sûreté qu'on trouvait en cette princesse , que son esprit rendait si propre aux grandes affaires, lui faisait confier les plus importantes.
Ne pensez pas que je veuille, en interprète téméraire des secrets d'Etat, discourir sur le voyage d'Angleterre, ni que j'imite ces politiques spéculatifs , qui arrangent suivant leurs idées les conseils des rois , et composent , sans instraction , les annales de leur siècle. Je ne parlerai de ce voyage glorieux , que pour dire que Madame y fut admirée plus que jamais. On ne parlait qu'avec transport de la bonté de cette princesse , qui , malgré les divisions trop ordinaires dans les cours, lui gagna d'abord tous les esprits. On ne pouvait assez louer son incroyable dextérité à traiter les affaires les plus délicates , à guérir ces défiances cachées qui souvent les tiennent en suspens , et à terminer tous les différends d'une manière qui conciliait les intérêts les plus opposés. Mais qui
' Sicut urbs païens et absque murorum nmbitu , ita vir qui non potest in loqiiendo Jcohlbere spiritum suum. ( Prov. cap. XXV, V. 28. )
' On a souvent admiré dans Bossuet la hauteur des pensées ; mais ce qu'on n'a peut-être pas assez remarqué, c'est son expression , qui souvent , dans les plus petites choses , anime et colorie tout. Ici , par exemple , à quoi tient le mérite de la phrase ? A cette image si naturelle et si juste , qui nous représente le cœur humain , s'ouvrant aux séductions comme un vase qui se répand quand on Ta penché. ( La Harpe. )
DE HENRIETTE D'ANGLETERRE
pourrait penser, sans verser des larmes, aux marques d'estime et de tendresse que lui donna le roi son frère? Ce grand roi, plus capable encore d'être touché par le mérite que par le sang , ne se lassait point d'admirer les excellentes qualités de Madame. 0 plaie irrémédiable ! ce qui fut en ce voyage le sujet d'une si juste admiration , est devenu pour ce prince le sujet d'une douleur qui n'a point de bornes. Princesse , le digne lien des deux plus grands rois du monde , pourquoi leur avez-vous été si tôt ravie? Ces deux grands rois se connaissent; c'est l'effet des soins de Madame : ainsi leurs nobles inclinations concilieront leurs esprits , et la vertu sera entre eux une immortelle médiatrice. Mais si leur union ne perd rien de sa fermeté nous déplorerons éternellement qu'elle ait perdu son agrément le plus doux , et qu'une princesse si chérie de tout l'univers ait été précipitée dans le tombeau , pendant que la confiance de deux si grands rois relevait au comble de la grandeur et de la gloire.
La grandeur et la gloire ! Pouvons-nous encore entendre ces noms dans ce triomphe de la mort ' ? Non , Messieurs , je ne puis plus soutenir ces grandes paroles , par lesquelles l'arrogance humaine tâche de s'étourdir elle-même , pour ne pas apercevoir son néant. 11 est temps de faire voir que tout ce qui est mortel , quoi qu'on ajoute par le dehors pour le faire paraître grand , est par son fond incapable d'élévation. Écoutez à ce propos le profond raisonnement , non d'un philosophe qui dispute dans une école , ou d'un religieux qui médite dans un cloître : je veux confondre le monde par ceux que le monde même révère le plus, par •ceux qui le connaissent le mieux , et ne lui veux donner, pour le convaincre , que des docteurs assis sur le trône. « 0 Dieu , dit le roi-prophète, « vous avez fait mes jours mesurables, et ma subs- « tance n'est rien devant vous'. » Il est ainsi, chrétiens : tout ce qui se mesure finit ; et tout ce qui est né pour finir n'est pas tout à fait sorti du néant , où il est si tôt replongé. Si notre être , si notre substance n'est rien , tout ce que nous bâtissons dessus, que peut-il être? Ni l'édifice n'est plus solide que le fondement , ni l'accident attaché à l'être , plus réel que l'être même. Pendant que
• On ne peut douter que Bossuet , en composant cet éloge funèbre, ne fût profondément affecté, tant il y parle avec éloquence et de la misère et de la faiblesse de l'homme. Comme il s'indigne de prononcer les mots de grandeur et de gloire! Il peint la terre sous l'image d'un débris vaste et universel ; il fait voir l'homme cherchant toujours à s'élever, et la puissance divine poussant l'orgueil de l'homme jusqu'au néant, et, pour é-^aler à jamais les conditions, ne faisant de nous tous qu'une même cendre. Cependant Bossuet, à travers ces idées générales, revient toujours à la princesse, et tous ses retours sont des cris de douleur. ( Thomas , Essai sur les éloges, chap. xxiv. )
' Ecce mensurabilcs posuisti dies meos, et subslantia mea tanquam nihilum ante te. ( Psal. xxxvm, 6. )
BOSSUET. — T. II
la nature nous tient si bas , que peut faire la fortune pour nous élever ? Cherchez , imaginez parmi les hommes les différences les plus remarquables ; vous n'en trouverez point de mieux marquée , ni qui vous paraisse plus effective que celle qui relève le victorieux au-dessus des vaincus qu'il voit étendus à ses pieds. Cependant ce vainqueur, enflé de ses titres , tombera lui-même à son tour entre les mains de la mort. Alors ces malheureux vaincus rappelleront à leur compagnie leur superbe triomphateur, et du creux de leur tombeau sortira cette voix , qui foudroie toutes les grandeurs : « Vous voilà blessé comme nous; vous êtes devenu « semblable à nous '. » Que la fortune ne tente donc pas de nous tirer du néant, ni de forcer la bassesse de notre nature.
Mais peut-être , au défaut de la fortune , les qualités de l'esprit , les grands desseins , les vastes pensées pourront nous distinguer du reste des hommes. Gardez-vous bien de le croire , parce que toutes nos pensées , qui n'ont pas Dieu pour objet , sont du domaine de la mort. « Ils mourront , « dit le roi-prophète , et en ce jour périront tou- « tes leurs pensées ' : » c'est-à-dire, les pensées des conquérants , les pensées des politiques , qui auront imaginé dans leurs cabinets des desseins où le monde entier sera compris. Ils se seront munis de tous côtés par des précautions infinies ; enfin ils auront tout prévu, excepté leur mort, qui emportera en un moment toutes leurs pensées. C'est pour cela que l'Ecclésiaste , le roi Salomon , fils du roi David ( car je suis bien aise de vous faire voir la succession de la même doctrine dans un même trône ) ; c'est , dis-je , pour cela que l'Ecclésiaste, faisant le dénombrement des illusions qui travaillent les enfants des hommes , y comprend la sagesse même. « Je me suis , diti! , « appliqué à la sagesse , et j'ai vu que c'était en- « core une vanité^ , » parce qu'il y a une fausse sagesse , qui , se renfermant dans l'enceinte des choses mortelles , s'ensevelit avec elles dans le néant. Ainsi je n'ai rien fait pour Madame , quand je vous ai représenté tant de belles qualités qui la rendaient admirable au monde, et capable des plus hauts desseins ou une princesse puisse s'élever. Jusqu'à ce que je commence à vous raconter ce qui l'unit à Dieu , une si illustre princesse ne paraîtra , dans ce discours , que comme un exemple le plus grand qu'on se puisse proposer, et le plus capable de persuader aux ambitieux
' Ecce tu vulneratus es sicut et nos ; nostri similis effeclus es. ( Isa. cap. xrv, lO. )
2 In illà die peribunt omnes cogilationes eorum. ( Psal. CXLV, 4. )
3 Transivi ad contemplandam sapicntiam loculusque
cum mente mea , animadverti quod hoc quoqtie esset vanitas. ( Eccles. cap. n, 12, 15. )
ORAISON FUiNÈBRE
qu'ils n'ont aucun moyen de se distinguer, ni par leur naissance , ni par leur grandeur, ni par leur esprit ; puisque la mort , qui égale tout , les domine de tous côtés avec tant d'empire , et que , d'une main si prompte et si souveraine , elle renverse les têtes les plus respectées.
Considérez , messieurs , ces grandes puissances que nous regardons de si bas. Pendant que nous tremblons sous leur main , Dieu les frappe , pour nous avertir. Leur élévation en est la cause ; et il les épargne si peu , qu'il ne craint pas de les sacrifier à l'instruction du reste des hommes. Chrétiens , ne murmurez pas si Madame a été choisie pour nous donner une telle instruction. Il n'y a rien ici de rude pour elle , puisque, comme vous le verrez dans la suite , Dieu la sauve par le même coup qui nous instruit. Nous devrions être assez convaincus de notre néant : mais s'il faut des coups de surprise à nos.cœurs enchantés de l'amour du monde, celui-ci est assez grand et assez terrible. 0 nuit désastreuse ' ! ônuit effroyable ! où retentit tout à coup, comme un éclat de tonneh'C , cette étonnante nouvelle : Madame se meurt! Madame est morte M Qui de nous ne se sentit frappé à ce coup , comme si quelque tragique accident avait désolé sa famille? Au premier bruit d'un mal si étrange, on accourut à Saint-Cloud de toutes parts ; on trouvé tout consterné , excepté le cœur de cette princesse : partout on entend des cris ; partout on voit la douleur et le désespoir, et l'image de la mort. Le roi , la reine, Monsieur, toute la cour, tout le peuple , tout est abattu , tout est désespéré ; et il me semble que je vois l'accomplissement de cette parole du prophète : « Le roi n pleurera, le prince sera désolé, et les mains « tomberont au peuple , de douleur et d'étonne- « ment^. »
Mais et les princes et les peuples gémissaient eu vain ; en vain Monsieur, en vain le roi même tenait Madame serrée par de si étroits embrassements. Alors ils pouvaient dire l'un et l'autre , avec saint Ambroise, Stringebam brachia, sed jam amiscram quam tenebam * ; « Je serrais les « bras ; mais j'avais dé:jà perdu ce que je tenais. » La princesse leur échappait parmi des embrassements si tendres, et la mort plus puissante nous l'enlevait entre ces royales mains*. Quoi donc ! elle
' Lorsque après cent cinquante ans nous relisons dans Bossuct ces sombres et lamentables expressions, il n'est personne, pour ainsi dire, qui n'entende retentir à son oreille ce coup de Umncrrc qui couvrit de deuil celte nuit désastreuse. ( Le cardinal de Baussct. )
-■ Ici l'orateur se troubla et fut interrompu par ses propres sanglots. Tout son auditoire fondait en larmes.
' Rex lugebit, et princeps Snduetur mœrore, et manus populi terraî conturbabuntur. {Ezeck. cap. vu, 27. )
< Orat. de Ob. Sat. fr.
' Cette infortunée princesse, après avoir pris un verre d'eau de cliirorée, sentit tout à coup des douleurs aigu''s;
devait périr si tôt ! Dans la plupart des hommes les changements se font peu à peu, et la mort les prépare ordinairement à son dernier coup. Madame cependant a passé du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs ' . Le matin elle fleurissait ; avec quelles grâces ! vous le savez : le so'r, nous la vîmes séchée ; et ces fortes expressions , par lesquelles l'Écriture sainte exagère l'inconstance des choses humaines , devaient être pour cette princesse si précises et si littérales. Hélas! nous composions son histoire de tout ce qu'on peut imaginer de plus glorieux. Le passé et le présent nous garantissaient l'avenir, et on pouvait tout attendre de tant d'excellentes qualités. Elle allait s'acquérir deux puissants royaumes, par des moyens agréables : toujours douce , toujours paisible autant que généreuse et bienfaisante , son crédit n'y aurait jamais été odieux : on ne l'eût point vue s'attirer la gloire avec une ardeur inquiète et précipitée; elle l'eût attendue sans impatience , comme sûre de la posséder. Cet attachement , qu'elle a montré si fidèle pour le roi jusques à la mort, lui en donnait les moyens. Et certes, c'est le bonheur de nos jours que l'estime se puisse joindre avec le devoir, et qu'on puisse autant s'attacher au mérite et à la personne du prince , qu'on en révère la puissance et la majesté. Les inclinations de Madame ne l'attachaient pas moins fortement à tous ses autres devoirs : la passion qu'elle ressentait pour la gloire de Monsieur, n'avait point de bornes. Pendant que ce grand prince , marchant sur les pas de son invincible frère , secondait avec tant de valeur et de succès ses grands et héroïques desseins dans la campagne de Flandre, la joie de cette princesse était incroyable. C'est ainsi que ses généreuses inclinations la menaient à la gloire par les voies que le monde trouve les plus belles ; et si quelque chose manquait encore à son bonheur, elle eût tout gagné par sa douceur et par sa conduite. Telle était l'agréable histoire que nous faisions pour Madame; et, pour achever ces nobles projets, il n'y avait que la durée de sa vie dont nous ne croyions pas devoir être en peine. Car qui eût pu seulement penser que les années eussent dû manquer à une jeunesse qui semblait si vive ? Toutefois , c'est par cet endroit que tout se dissipe en un moment. Au lieu de l'histoire d'une belle vie , nous
et des symptômes de la nature la plus alarmante ne laissèrent pas uiéme une faible espérance. Il parait que, daas le premier moment de trouble où un événement si terrible avait jeté tous les esprits, les médecins qu'on avait appelés de Paris et de Versailles, ne voulant ou n'osant s'expliquer sur les causes réelles ou pn-sumées d'une crise si extraordinaire , se méprirent dans le choix des remèdes. Peut-être en reconnurent-ils l'inutilité. ( Le cardinal de Baiisset. )
' Homo, sicut ftrnum dies ejus, inn(|uam flos agri sic cfDorebit (Ps.cu, 15)
DE HENRIETTE D'ANGLETERRE
sommes réduits à faire l'histoire d'une admirable mais triste mort. A la vérité , messieurs , rien n'a jamais égalé la fermeté de son âme , ni ce courage paisible , qui , sans faire effort pour s'élever, s'est trouvé par sa naturelle situation au-dessus des accidents les plus redoutables. Oui , Madame fut douce envers la mort , comme elle l'était envers tout le monde. Son grand cœur ni ne s'aigrit, ni ne s'emporta contre elle. Elle ne la brave non plus avec fierté; contente de l'envisager sans émotion , et de la recevoir sans trouble. Triste consolation, puisque, malgré ce grand courage , nous l'avons perdue I C'est la grande vanité des choses humaines. Après que, par le dernier effort de notre courage , nous avons , pour ainsi dire , surmonté la mort , elle éteint en nous jusqu'à ce courage par lequel nous semblions la défier. La voilà , malgré ce grand cœur, cette princesse si admirée et si chérie! la voilà telle que la mort nous l'a faite ' ; encore ce reste tel quel va-t-il disparaître : cette ombre de gloire va s'évanouir, et nous Talions voir dépouillée même de cette triste décoration ^ Elle va descendre à ces sombres lieux, à ces demeures souterraines , pour y dormir dans la poussière avec les grands de la terre ^, comme parle Job , avec ces rois et ces princes anéantis , parmi lesquels à peine peut-on la placer, tant les rangs y sont pressés , tant la mort est prompte à remplir ces places! Mais ici notre imagination nous abuse encore. La mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place , et on ne voit là que les tombeaux qui fassent quelque figure. Notre chair change bientôt de nature. Notre corps prend un autre nom; même celui de cadavre , dit Tertullien ^ , parce qu'il nous montre encore quelque forme humaine , ne lui demeure pas longtemps : il devient un je ne sais quoi , qui n'a plus de nom dans aucune langue ; tant il est vrai que tout meurt en lui , jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes !
' Il y a une sorte d'expressions familières qui choqueraient dans un écrivain médiocre, parce qu'elles tiendraient de la faiblesse , et qui plaisent chez Bossuet; d'abord parce qu'elles ne peuvent paraître une impuissance de dire miçux dans un homme dont l'élocution est ordinairement si élevée, ensuile parce qu'elles sont de nature à faire mieux sentir que leur extrême simplicité est ce qu'il y a de mieux ix)ur la force du sens et le dessein de l'auteur. ( La Harpe. )
' Jamais les rois ont-ils reçu de pareilles leçons? Jamais la philosophie s'exprima-t-elle avec autant d'indépendance ? Le diadème n'est rien aux yeux de l'orateur ; par lui le pauvre est égal au monarque , et le potenttit le plus absolu du globe est obligé de s'entendre dire devant des milliers de témoins que ses grandeurs ne sont que vanité, que sa puissance n'est qu'un songe , et qu'il n'est lui-même que poussière. ( M. de Chateaubriand. )
^ Job, cap. XXI, 28.
* Cadit in originem terram , et cadaveris nomen , ex isto quoque nominc peritura , in nullum inde jam nomen , in omnis jam vocabuli mortem. ( TertuU. de Resur. caruis, n" 4. )
C'est ainsi que la puissance divine, justement irritée contre notre orgueil , le pousse jusqu'au néant; et que, pour égaler à jamais les conditions, elle ne fait de nous tous qu'ime même cendre'. Peut-on bâtir sur ces ruines? peut-on appuyer quelque grand dessein sur ce débris inévitable des choses humaines? Mais quoi , messieurs, tout est-il donc désespéré pour nous? Dieu , qui foudroie toutes nos grandeurs , jusqu'à les réduire en poudre, ne nous laisse -t- il aucune espérance? Lui , aux yeux de qui rien ne se perd , et qui suit toutes les parcelles de nos corps , en quelque endroit écarté du monde que la corruption ou le hasard les jette , verra-t-il périr sans ressource ce qu'il a fait capable de le connaître et de l'aimer? Ici un nouvel ordre de choses se présente à moi : les ombres de la mort se dissipent : « les voies me sont ouvertes à la véritable « vie \ » Madame n'est plus dans le tombeau; la mort , qui semblait tout détruire , a tout établi : voici le secret de l'Ecclésiaste , que je vous avais marqué dès le commencement de ce discours , et dont il faut maintenant découvrir le fond.
Il faut donc penser, chrétiens , qu'outre le rapport que nous avons du côté du corps avec la
j nature changeante et mortelle , nous avons d'un autre côté un rapport intime et une secrète affinité avec Dieu , parce que Dieu même a rais quelque chose en nous , qui peut confesser la vé-
! rite de son être , en adorer la perfection , en admirer la plénitude; quelque chose qui peut se soumettre à sa souveraine puissance^, s'abandonner à sa haute et incompréhensible sagesse , se
' Nul n'a tiré un plus grand parti que Bossuet des idées de mort, de destruction, d'anéantissement, si fréquentes chez les anciens , qui connaissaient le pouvoir qu'elles ont sur notre imagination , sur cette étrange faculté qui régne dans nous si impérieusement, qu'elle nous rend avides des impressions mêmes qui effraient notre raison et tiumilient notre orgueil. Mais ces idées lugubres ont ici un autre résultat que chez les anciens : ils appelaient la pensée de la mort comme un avertissement de jouir du moment qui passe et qui peut être le dernier. On conçoit au contraire qu'une religion qui ne considère le temps que comme un passage à l'éternité fournit à l'éloquence des instructions d'un ordre bien plus relevé ; et nulle part elles ne sont plus frappantes que dans Bossuet. ( La Harpe.) ^ Notas mihi fecisli vias vitœ. ( Psal. xv, 10.) ^ Ne parait-il pas singulier d'énoncer comme un titre de grandeur une faculté de soumission? Non-seulement ce constrate d'idées et d'expressions est sublime , mais il présente un mérite propre à Bossuet : c'est de jeter rapidement des idées étendues sans s'arrêter à les développer. On trouve ici un grand fonds d'idées philosophiques indiqué en peu de mots. En effet , quoiqu'il y ait intiniment moins de distance de la bête à l'homme que de l'homme à Dieu, cependant l'instinct de la bête ne va pas jusqu'à connaître la prodigieuse supériorité de la raison humaine ; et la raison humaine , tout imparfaite qu'elle cet, s'est élevée jusqu'à l'idéede l'intelligence divine, c'est-à-dire jusqu'à l'idée de l'inlini : et comme la conséquence nécessaire de cette idée est un sentiment de soumission, il est rigoureusement vrai que ce sentiment tient à ce qu'il y a de plus grand dans l'homme , à sa raison , qui a conçu l'infini. {La Harpe.)
confier en sa bonté , craindre sa justice , espérer son éternité. De ce côté , messieurs , si l'homme CToit avoir en lui de l'élévation , il ne se trompera pas. Car, comme il est nécessaire que chaque chose soit réunie à son principe, et que c'est pour cette raison, dit l'Ecclésiaste , « que le corps V retourne à la terre , dont il a été tiré ' ; » il faut , par la suite du même raisonnement , que ce qui porte en nous la marque divine , ce qui est capable de s'unir à Dieu , y soit aussi rappelé. Or, ce qui doit retourner à Dieu , qui est la grandeur primitive et essentielle, n'est-il pas grand et élevé? C'est pourquoi, quand je vous ai dit que la grandeur et la gloire n'étaient parmi nous que des noms pompeux , vides de sens et de choses , je regardais le mauvais usage que nous faisons de ces termes. Mais, pour dire la vérité dans toute son étendue , ce n'est ni l'erreur ni la vanité qui ont inventé ces noms magnifiques ; au contraire , nous ne les aurions jamais trouvés , si nous n'en avions porté le fonds en nous-mêmes : car où prendre ces nobles idées dans le néant? La faute que nous faisons, n'est donc pas de nous être servis de ces noms ; c'est de les avoir appliqués à des objets trop indignes. Saint Chrysostôme a bien compris cette vérité , quand il a dit : 'i Gloire , richesses , noblesse , puissance , « pour les hommes du monde ne seront que des « noms ; pour nous , si nous servons Dieu , ce « sont des choses. Au contraire , la pauvreté , « la honte , la mort , sont des choses trop effec- « tives et trop réelles pour eux ; pour nous , ce « sont seulement des noms ' ; >- parce que celui qui s'attache à Dieu ne perd ni ses biens , ni son honneur, ni sa vie. Ne vous étonnez donc pas si l'Ecclésiaste dit si souvent : « Tout est vanité. >> Il s'explique, « tout est vanité sous le soleil ^, » c'est-à-dire , tout ce qui est mesuré par les années , tout ce qui est emporté par la rapidité du temps. Sortez du temps et du changement , aspirez à l'éternité; la vanité ne vous tiendra plus asservis. Ne vous étonnez pas si le même Ecclésiaste ^ méprise tout en nous , jusqu'à la sagesse , et ne trouve rien de meilleur que de goûter en repos le fruit de son travail. La sagesse dont il parle en ce lieu , est cette sagesse insensée , ingénieuse à se tourmenter, habile à se tromper elle-même , qui se corrompt dans le présent , qui
' Revertatur pulvis ad terrain suam, unde erat. (Ercl. cap. XII, 7.) Spiritus redeat ad Deum, qui dédit illum. (Ibid.)
'' Gloria enim et potentia , divitiœ et nobilitas , et his similia, nomina sunt apud ipsos , res autem apud nos : quemadmodum et tristitia, mors et ignominia, et paupertas, et ssimilia , nomina sunt apud nos , res apud illos. {Homil. uni al. Lix, in Matlh. n° &, t. vu, p. 691.)
^ Eccl. cap. I, 2, 14; cap. m, ii.
♦ Ibid.cap.i, 17; cap. ii, I4, 24.
ORAISON FUNÈBRE
s'égare dans l'avenir; qui, par beaucoup de raisonnements et de grands efforts , ne fait que se consumer inutilement en amassant des choses que le vent emporte. « Hé! s'écrie ce sage roi, « y a-t-il rien de si vain '? » Et n'a-t-il pas raison de préférer la simplicité d'une vie particulière , qui goûte doucement et innocemment ce peu de biens que la nature nous donne , aux soucis et aux chagrins des avares, aux songes inquiets des ambitieux? « Mais cela même, dit-il, ce « repos , cette douceur de la vie , est encore une « vanité*, » parce que la mort trouble et emporte tout. Laissons-lui donc mépriser tous les états de cette vie, puisque enfin, de quelque côté qu'on s'y tourne , on voit toujours la mort en face , qui couvre de ténèbres tous nos plus beaux jours. Laissons-lui égaler le fou et le sage ; et même je ne craindrai pas de le dire hautement en cette chaire , laissons-lui confondre l'homme avec la bête : Unus interitus est hominis etjumentorum ^. En effet , jusqu'à ce que nous ayons trouvé la véritable sagesse , tant que nous regarderons l'homme par les yeux du corps, sans y démêler par l'intelligence ce secret principe de toutes nos actions, qui, étant capable de s'unir à Dieu, doit nécessairement y retourner, que verronsnous autre chose dans notre vie que de folles inquiétudes ? et que verrons-nous dans notre mort, qu'une vapeur qui s'exhale , que des esprits qui s'épuisent , que des ressorts qui se démontent et se déconcertent, enfin qu'une machine qui se dissout et qui se met en pièces ? Ennuyés de ces vanités , cherchons ce qu'il y a de grand et de solide en nous. Le Sage nous l'a montré dans les dernières paroles de l'Ecclésiaste; et bientôt Madame nous le fera paraître dans les dernières actions de sa vie. « Crains Dieu , et observe ses « commandements ; car c'est là tout l'homme ^ : « comme s'il disait : Ce n'est pas l'homme que j'ai méprisé : ne le croyez pas ; ce sont les opinions , ce sont les erreurs par lesquelles l'homme abusé se déshonore lui-même. Voulez- vous savoir en un mot, ce que c'est que l'homme? Tout son devoir, tout son objet , toute sa nature , c'est de craindre Dieu : ^tout le reste est vain , je le déclare ; mais aussi tout le reste n'est pas l'homme. Voici ce qui est réel et solide , et ce que la mort ne peut enlever; car, ajoute l'Ecclésiaste , « Dieu « examinera dans son jugement tout ce que nous « aurons féiit de bien et de mal ^ » Il est donc maintenant aisé de concilier toutes choses. Le
' Et est quidquam tuam vanum? (EccL cap. ii, I9.) ■^ Vidi quod hoc quoque esset vanitas. {Eccl. cap. ii , i , a ; cap. VIII , 10.) 3 Eccl. cap. m, 19.
^ Ihid. cap. XII ,'13. » Ibid. cap. XII , 14.
DE HENRIETTE D'ANGLETERRE
PsalQiiste dit ' , « qu'à la mort périront toutes nos '. pensées ; » oui , celles que nous aurons laissé emporter au monde, dont la figure passe et s'évanouit. Car encore que notre esprit soit de nature à vivre toujours, il abandonne à la mort tout ce qu'il consacre aux choses mortelles ; de sorte que nos pensées , qui devaient être incorruptibles du côté de leur principe , deviennent périssables du côté de leur objet. Voulez-vous sauver quelque chose de ce débris si universel , si inévitable? donnez à Dieu vos affections : nulle force ne vous ravira ce que vous aurez déposé en ses mains divines ; vous pourrez hardiment mépriser la mort, à l'exemple de notre héroïne ichrétienne. Mais , afin de tirer d'un si bel exemple toute l'instruction qu'il nous peut donner, entrons dans une profonde considération des conduites de Dieu sur elle, et adorons en cette princesse le mystère de la prédestination et de la grâce.
Vous savez que toute la vie chrétienne , que tout l'ouvrage de notre salut est une suite continuelle de miséricordes : mais le fidèle interprète du mystère de la grâce , je veux dire le grand Augustin, m'apprend cette véritable et solide théologie, que c'est dans la première grâce et dans la dernière , que la grâce se montre ; c'està-dire , que c'est dans la vocation qui nous prévient , et dans la persévérance finale qui nous couronne, que la bonté qui nous sauve parait toute gratuite et toute pure. En effet , comme nous changeons deux fois d'état , en passant premièrement des ténèbres à la lumière , et ensuite de la lumière imparfaite de la foi à la lumière consommée de la gloire ; comme c'est la vocation qui nous inspire la foi , et que c'est la persévérance qui nous transmet à la gloire , il a plu à la divine bonté de se marcjuer elle-même au commencement de ces deux états , par une impression illustre et particulière , afin que nous confessions que toute la vie du chrétien , et dans le temps qu'il espère, et dans le temps qu'il jouit, est un miracle de grâce. Que ces deux principaux moments de la grâce ont été bien marqués par les merveilles que Dieu a faites pour le salut éternel de Henriette d'Angleterre ! Pour la donner à l'Église, il afallurenversertoutun grand royaume. La grandeur de la maison d'où elle est sortie n'était pour elle qu'un engagement plus étroit dans le schisme de ses ancêtres : disons , des derniers de ses ancêtres , puisque tout ce qui les précède , à remonter jusqu'aux premiers temps, est si pieux et si catholique ^ Mais si les lois de l'État s'opposent à son salut éternel , Dieu ébranlera tout l'É-
' Psal. CXLV , 4 .
' Henri VIII après avoir méconnu l'aulorité de la cour de 'Rome , en 1534 , se flt le chef suprême de l'Église d'Angleterre.
tat pour l'affranchir de ces lois. îl met les âmes à ce prix ; il remue le ciel et la terre pour enfanter ses élus ; et comme rien ne lui est cher que ces enfants de sa dilection éternelle , que ces membres inséparables de son Fils bien-aimé , rien ne lui coûte , pourvu qu'il les sauve. Notre princesse est persécutée avant que de naître, délaissée aussitôt que mise au monde ; arrachée , en naissant , à la piété d'une mère catholique ; captive, dès le berceau , des ennemis implacables de sa maison; et, ce qui était plus déplorable , captive des ennemis de l'Église , par conséquent destinée premièrement par sa glorieuse naissance , et ensuite par sa malheureuse captivité , à l'erreur et à l'hérésie. Mais le sceau de Dieu était sur elle ; elle pouvait dire avec le prophète ' : < Mon père « et ma mère m'ont abandonnée ; mais le Sei- « gneur m'a reçue en sa protection. » Délaissée de toute la terre dès ma naissance , « je fus « comme jetée entre les bras de sa providence « paternelle , et dès le ventre de ma mère il se « déclara mon Dieu. » Ce fut à cette garde fidèle que la reine sa mère commit ce précieux dépôt. Elle ne fut point trompée dans sa confiance. Deux ans après , un coup imprévu , et qui tenait du miracle , délivra la princesse des mains des rebelles. Malgré les tempêtes de l'Océan , et les agitations encore plus violentes de la terre , Dieu la prenant sur ses ailes , comme l'aigle prend ses petits , la porta lui-même dans ce royaume , luimême la posa dans le sein de la reine sa mère , ou plutôt dans le sein de l'Église catholique. Là elle apprit les maximes de la piété véritable , moins par les instructions qu'elle y recevait , que par les exemples vivants de cette grande et religieuse reine. Elle a imité ses pieuses libéralités. Ses aumônes toujours abondantes se sont répandues principalement sur les catholiques d'Angleterre , dont elle a été la fidèle protectrice. Digne fille de saint Edouard et de saint Louis, elle s'atacha du fond de son cœur à la foi de ces deux grands rois. Qui pourrait assez exprimer le zèle dont elle brûlait pour le rétablissement de cette foi dans le royaume d'Angleterre, où l'on en conserve encore tant de précieux monuments? Nous savons qu'elle n'eût pas craint d'exposer sa vie pour un si pieux dessein : et le ciel nous l'a ravie ! 0 Dieu ! que prépare ici votre éternelle providence ? Me permettrez-vous , ô Seigneur ! d'envisager en tremblant vos saints et redoutables conseils ? Est-ce que les temps de confusion ne sont pas encore accomplis? est-ce que le crime, qui fit céder vos
' Pater meus et mater mea dereliquerunt me; Domiuus autem assumpsit>me. — In te projectus sum ex utero : de ventre matris meae Dcus meus es tu. (Psalni. xxvi ; 10 et XXI, II.)
vérités saintes ù des passions malheureuses , est encore devant vos yeux , et que vous ne l'avez pas assez puni par un aveuglement de plus d'un siècle? Nous ravissez-vous Henriette , par un effet du même jugement qui abrégea les jours de la reine Marie , et son règne si favorable à l'Église? ou bien voulez-vous triompher seul? et, en nous ôtant les moyens dont nos désirs se flattaient , réservez-vous , dans les temps marqués par votre prédestination éternelle , de secrets retours à l'État et à la maison d'Angleterre? Quoi qu'il en soit , ô grand Dieu , recevez-en aujourd'hui les bienheureuses prémices en la personne de cette princesse. Puisse toute sa maison et tout le royaume suivre l'exemple de sa foi ! Ce grand roi , qui remplit de tant de vertus le trône de ses ancêtres , et fait louer tous les jours la divine main qui l'y a rétabli comme par miracle , n'improuvera pas notre zèle , si nous souhaitons devant Pieu que lui et tous ses peuples soient comme nous. Opto apud Deum, non tantîim ie, sed etiam omnes fieri taies, qualis et ego sum \ Ce souhait est fait pour les rois ; et saint Paul , étant dans les fers, le fit la première fois en faveur du roi Agrippa ; mais saint Paul en exceptait ses liens , exceptis vinculis his : et nous, nous souhaitons principalement que l'Angleterre, trop libre dans sa croyance , trop licencieuse dans ses sentiments, soit enchaînée comme nous de ces bienheureux liens qui empêchent l'orgueil humain de s'égarer dans ses pensées , en le captivant sous l'autorité du Saint-Esprit et de l'Église.
Après vous avoir exposé le premier effet de la grâce de Jésus-Christ en notre princesse , il me reste , messieurs , de vous faire considérer le dernier, qui couronnera tous les autres. C'est par cette dernière grâce que la mort change de nature pour les chrétiens, puisqu'au lieu qu'elle semblait être faite pour nous dépouiller de tout, elle commence, comme dit l'Apôtre ^, à nous revêtir, et nous assurer éternellement la possession des biens véritables. Tant que nous sommes détenus dans cette demeure mortelle , nous vivons assujettis aux changements , parce que , si vous me permettez de parler ainsi , c'est la loi du pays que nous habitons ; et nous ne possédons aucun bien, même dans l'ordre de la grâce, que nous ne puissions perdre un moment après , par la mutabilité naturelle de nos désirs. Mais aussitôt qu'on cesse pour nous de compter les heures , et de mesurer notre vie par les jours et par les années; sortis des figures qui passent, et des ombres qui disparaissent, nous arrivons au règne de la vé-
' Act. cap. xxvr , 2"j.
* Il Cor. 3.
rite, où nous sommes affranchis de la loi des changements. Ainsi notre âme n'est plus en péril ; nos résolutions ne vacillent plus ; la mort , ou plutôt la grâce de la persévérance finale , a la force de les fixer : et de même que le testament de Jésus-Christ , par lequel il se donne à nous , est confirmé à jamais, suivant ie di'oit des testaments et la doctrine de l'Apôtre , par la mort de ce divin testateur ; ainsi la mort du fidèle fait que ce bienheureux testament , par lequel de notre côté nous nous donnons au Sauveur, devient irrévocable. Donc , messieurs , si je vous fais voir encore une fois Madame aux prises avec la mort, n'appréhendez rien pour elle : quelque cruelle que la mort vous paraisse , elle ne doit servir à cette fois que pour accomplir l'œuvre de la grâce , et sceller en cette princesse le conseil de son éternelle prédestination. Voyons donc ce dernier combat; mais, encore un coup, affermissons-nous. Ne mêlons point de faiblesse à une si forte action, et ne déshonorons point par nos larmes une si belle victoire. Voulez- vous voir combien la grâce qui a fait triompher Madame a été puissante? voyez combien la mort a été terrible. Premièrement , elle a plus de prise sur une princesse qui a tant à perdre. Que d'années elle va ravir à cette jeunesse ! que de joie elle enlève à cette fortune ! que de gloire elle ôte à ce mérite! D'ailleurs peut elle venir ou plus prompte ' ou plus cruelle? C'est ramasser toutes ses forces, c'est unir tout ce qu'elle a de plus redoutable , que de joindre, comme elle fait , aux plus viVes douleurs l'attaque la plus imprévue. Mais quoique , sans menacer et sans avertir, elle se fasse sentir tout entièFC dès le premier coup, elle trouve la princesse prête. La grâce , plus active encore, l'a déjà mise en défense. Ni la gloire ni la jeunesse n'auront un soupir. Un regret immense de ses péchés ne lui permet pas de regretter autre chose. Elle demande le crucifix sur lequel elle avait vu expirer la reine sa belle-mère , comme pour y recueillir les impressions de constance et de piété que cette âme vraiment chrétienne y avait laissées avec les derniers soupirs. A la vue d'un si grand objet , n'attendez pas de cette princesse des discours étudiés et magnifiques : une sainte simplicité fait ici toute la grandeur. Elle sécrie : « 0 mon Dieu , pourquoi n'ai-je pas tou- '< jours mis en vous ma confiance? » Elle s'afflige, elle se rassure, elle confesse humblement, et
' Hchr. cap. x, 15. —Elle mourut à vingl-six ans, après neuf heures d'horribles souffrances. La nouvelle de cette mort soudaine frappa la cour comme d'un coup de foudre : les esprits consternés ne sortirent de l'abattement que pour se jeter dans les plus noires conjectures ; et , après avoir pesé les témoif^nases , nous u'oserions pas dire qu'elles aient été sans fondement. {Dussuult.)
DE HENRIETTE D'ANGLETEURE.
avec tous les sentiments d'une profonde douleur, que de ce jour seulement elle commence à connaître Dieu, n'appelant pas le connaître que de regarder encore tant soit peu le monde. Qu'elle nous parut au-dessus de ces lâches chrétiens qui s'imaginent avancer leur mort quand ils préparent leur confession ; qui ne reçoivent les saints sacrements que par force : dignes certes de recevoi r pour leur jugement ce mystère de piété qu'ils ne reçoivent qu'avec répugnance. Madame appelle les prêtres plutôt que les médecins. Elle demande d'elle-même les sacrements de l'Église ; la pénitence avec componction ; l'eucharistie avec crainte , et puis avec confiance ; la sainte onction des mourants avec un pieux empressement. Bien loin d'en être effrayée , elle veut la recevoir avec connaissance ; elle écoute l'explication de ces saintes cérémonies, de ces prières apostoliques , qui par une espèce de charme divin , suspendent les douleurs les plus violentes , qui font oublier la mort (je l'ai vu souvent ' ) à qui les écoute avec foi : elle les suit , elle s'y conforme ; ou lui voit paisiblement présenter son corps à cette huile sacrée , ou plutôt au sang de Jésus , qui coule si abondamment avec cette précieuse liqueur. Ne croyez pas que ces excessives et insupportables douleurs aient tant soit peu troublé sa grande âme. Ah ! je ne veux plus tant admirer les braves , ni les conquérants. Madame m'a fait connaître la vérité de cette parole du Sage : « Le patient vaut « mieux que le brave ; et celui qui dompte son « cœur, vaut mieux que celui qui prend des vil les' . « Combien a-t-elle été maîtresse du sein! avec quelle tranquillité a-t-elle satisfait à tous ses devoirs ! Rappelez en votre pensée ce qu'elle a dit à MossiEUB. Quelle force! quelle tendresse! 0 paroles qu'on voyait sortir de l'abondance d'un cœur qui se sent au-dessus de tout ; paroles que la mort présente, et Dieu plus présent encore, ont consacrées; sincère production d'une âme, qui , tenant au ciel , ne doit plus rien à la terre que la vérité , vous vivrez éternellement dans la mémoire des hommes, mais surtout vous vivrez éternellement dans le cœur de ce grand prince. Madame ne peut plus résister aux larmes qu'elle lui voit répandre. Invincible par tout autre endroit, ici elle est contrainte de céder. Elle prie Monsieur de se retirer, parce qu'elle ne veut plus
I Bossuet cache la vérilé par modestie quand il s'eflace lui-même du récil de cette agonie , quand il attribue tout le prodige de son propre talent aux belles et touchantes prières de l'Église ; quand il rappelle toujours cojnme témoin, jamais «trame acteur, l'héroïsme de la foi de cette princesse , dont la religion seule, selon lui, eut la gloire de suspendre les douleurs les plus violentes en lui faisant même oublier la mort, i Le cardinal Maurij.)
^ Melior est patiens viro forli ; et qui dominatur animo suo, cxpugnatore ur!>ium. (Pror. cap.xvi, 32.)
sentir de tendresse (fue pour ce Dieu crucifié qui lui tend les bras. Alors qu'avous-nous vu? qu'avons-nous ouï? Elle se conformait aux ordres de Dieu ; elle lui offrait ses souffrances, en expiation de ses fautes; elle professait hautement la foi catholique , et la résurrection des morts, cette précieuse consolation des fidèles mourants. Elle excitait le zèle de ceux qu'elle avait appelés pour l'exciter elle-même, et ne voulait point qu'ils cessassent un moment de l'entretenir des vérités chrétiennes. Elle souhaita mille fois d'être plongée au sang de l'Agneau; c'était un nouveau langage que la grâce lui apprenait. Nous ne voyions eu elle , ni cette ostentation par laquelle on veut tromper les autres, ni ces émotions d'une âme alarmée par lesquelles on se trompe soi-même. Tout était simple, tout était précis, tout était tranquille ; tout partait d'une âme soumise , et d'une source sanctifiée par le Saint-Esprit.
En cet état , messieurs , qu'avions-nous à demander à Dieu pour cette princesse , sinon qu'il l'affermît dans le bien , et qu'il conservât en elle les dons de sa grâce? Ce grand Dieu nous exauçait , mais souvent , dit saint Augustin ' ; en nous exauçant il trompe heureusement notre prévoyance. La princesse est affermie dans le bien d'une manière plus haute que celle que nous entendions. Comme Dieu ne voulait plus exposer aux illusions du monde les sentiments d'une piété si sincère , il a fait ce que dit le Sage ; « il s'est « hâté'. » En effet , quelle diligence ! en neuf heures l'ouvrage est accompli. « Il s'est hâté de la « tirer du milieu des iniquités. ^ Voilà , dit le grand saint Ambroise , la merveille de la mort dans les chrétiens : elle ne finit pas leur vie; elle ne finit que leurs péchés^, et les périls où ils sont exposés. Nous nous sommes plaints que la mort, ennemie des fruits que nous promettait la princesse, les a ravagés dans la fleur ; qu'elle a effacé, iwur ainsi dire , sous le pinceau même un tableau qui s'avançait à la perfection avec une incroyable diligence, dont les premiers traits, dont le seul dessein montrait déjà tant de grandeur. Changeons maintenant de langage; ne disons plus que la mort a tout d'un coup arrêté le cours de la plus belle vie du monde , et de l'histoire qui se commençait le plus noblement : disons qu'elle a mis fin aux plus gi-ands périls dont une âme chrétienne peut être assaillie. Et, pour ne point parler ici des tentations infinies qui attaquent à chaque pas la faiblesse humaine , quel péril n'eût
' In cp. Jonn , tract, vi, n<" 7, 8, t. m, part, ii, col. 806 ,
* Properavilcduceredemcdio iaiquitatum. (Sap. cap. iv,
* Finis factus est erroris, quia cul pa, non natura dcfecit. ( De l)Ono morti.s, cap. ix, u" ;i8, t. r, coi. 405.; -
ORAISON FUNÈBRE
poiat trouvé cette princesse dans sa propre gloire ! La gloire ! qu'y a-t-il pour le chrétien de plus pernicieux et de plus mortel? quel appât plus dangereux? quelle fumée plus capable de faire tourner les meilleures tètes? Considérez la prin- ,^esse; représentez -vous cet esprit, qui, répandu par tout son extérieur, en rendait les grâces si vives : tout était esprit , tout était bonté. Affable à tous avec dignité, elle savait estimer les uns sans fâcher les autres ; et quoique le mérite fût distingué , la faiblesse ne se sentait pas dédaignée. Quand quelqu'un traitait avec elle, il semblait qu'elle eût oublié son rang, pour ne se soutenir que par sa raison. On ne s'apercevait presque pas qu'on parlât à une personne si élevée ; on sentait seulement au fond de son cœur qu'on eût voulu lui rendre au centuple la grandeur dont elle se dépouillait si obligeamment. Fidèle en ses paroles , incapable de déguisement, sûre à ses amis, par la lumière et la droiture de son esprit, elle les mettait à couvert des vains ombrages , et ne leur laissait à craindre que leure propres fautes. Très-reconnaissante des services, elle aimait à prévenir les injures par sa bonté ; vive a les sentir, facile à les pardonner. Que dirai-je de sa libéralité? Elle donnait non-seulement avec joie , inais avec une hauteur d'âme qui marquait tout ensemble et le mépris du don et l'estime de la personne. Tantôt par des paroles touchantes , tantôt même par son silence , elle relevait ses présents ; et cet art de donner agréablement, qu'elle avait si bien pratiqué durant sa vie, l'a suivie, je le sais ^jusqu'entre les bras de sa mort. Avec tant de grandes et tant d'aimables
' Bossuet fait ici allusion à un trait qui montre jusqu'où celle princesse porta la grâce et la délicatesse qui lui étaient Dulurellps, même entre les bras Je la mort. Sa première femme de chambre s'étant approchée pour lui donner quelque chose, elle lui dit en anglais, afin que Bossuet ne l'entendit pas : Donnez à M. de Condom , lorsque je serai morte , l'énieraude que j'ai fait faire pour lui. ( Le cardinal de Baussei. ) — Louis XIV voulut mettre lui-même cette bague au doigt de Bossuet; il lui dit qu'il l'invitait à la porter toute sa vie en mémoire de Madame ; et il ajouta qu'il ne croyait pas pouvoir mieux témoigner son intérêt à la mémoire de cette princesse , (ju'en le chargeant de prêcher son oraison funèbre. On félicita Bossuet en lui exprimant seulement quelques regrets de ce que les bienséances de la chaire ne lui permettaient peut-être pas de rappeler dans cet éloge un legs aussi honorable pour la princesse que pour l'orateur. Ek! pourquoi pas ? dit-il dans un premier mouvement du reconnaissance. Trois syllabes suffirent à Bossuet pour retracer avec autant de dignité que de mesure l'histoire généralement divulguée de celte bague qu'on voyait briller à son doigt : c'est le triomphe des bienséances oratoires. Ces trois mots, je le sais , fondus pour ainsi dire dans une narration où ils ne figurent pas mohis par leur précision que j)ar leur clarté , mais dont on ne peut deviner le vrai sens sans être instruit de l'anecdote qui les motive; ces trois mots enfin, si simples et si frappants par un trait sublime de situation unique en élo(|uence, attendrirent et enthousiasmèrent tout t'.iiRlitoire, qui se montra digne de les sentir et de les apprécier, en les répétant plusieurs fois avec un transport unanime. ( cardinal Maiinj. ]
qualités, qui eût pu lui refuser son admiration? Mais avec son crédit, avec sa puissance, qui n'eût voulu s'attacher à elle? N'allait^elle pas gagner tous les cœurs? c'est-à-dire, la seule chose qu'ont à gagner ceux à qui la naissance et la fortune semblent tout donner : et si cette haute élévation est un précipice affreux pour les chrétiens, ne puis-je pas dire , messieurs , pour me servir des paroles fortes du plus grave des historiens , « qu'elle allait être précipitée dans la gloire ' ? >• Car quelle créature fut jamais plus propre à être l'idole du monde? Mais ces idoles que le monde adore , à combien de tentations délicates ne sontelles pas exposées? La gloire , il est vrai , les défend de quelques faiblesses ; mais la gloire les défend-elle de la gloire môme? ne s'adorent-elles pas secrètement? ne veulent-elles pas être adorées? Que n'ont-elles pas à craindre de leur amour-propre? et que se peut refuser la faiblesse humaine, pendant que le monde lui accorde tout? N'est-ce pas là qu'on apprend à faire servir à l'ambition, à la grandeur, à la politique, et la vertu, et la religion, et le nom de Dieu? La modération, que le monde affecte , n'étouffe pas les mouvements de la vanité : elle ne sert qu'à les cacher; et plus elle ménage les dehors , plus elle livre le cœur aux sentiments les plus délicats et les plus dangereux de la fausse gloire. On ne compte plus que soi-même ; et on dit au fond de son cœur : « Je suis , et il n'y a que moi sur la terre '. » En cet état, messieurs, la vie n'est -elle pas un péril? la mort n'est-elle pas une grâce? Que ne doit on pas craindre de ses vices , si les bonnes qualités sont si dangereuses? N'est-ce donc pas un bienfait de Dieu , d'avoir abrégé les tentations avec les jours de Madame ; de l'avoir arrachée à sa propre gloire, avant que cette gloire, par son excès, eût mis en hasard sa modération? Qu'importe que sa vie ait été si courte? jamais ce qui doit finir ne peut être long. Quand nous ne compterions point ses confessions plus exactes , ses entretiens de dévotion plus fréquents , son application plus forte à la piété dans les derniers temps de sa vie; ce peu d'heures saintement passées parmi les plus rudes épreuves, et dmis les sentiments les plus purs du christianisme , tiennent lieu toutes seules d'un âge accompli. Le temps a été court, je l'avoue; mais l'opération de la grâce a été forte, mais la fidélité de l'âme a été parfaite. C'est l'effet d'un art consommé , de réduire en petit tout un grand ouvrage ; et la grâce, cette excellente ouvrière , se plaît quelquefois à renfermer en un jour la perfection d'une longue
' In ipsam gloriam prœceps agebatur. ( Tacit. Agr. S 41- ) ' Ego sum , et prseter me non est altéra. (Isa. cap. xlvu,
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DE HENRIETTE D'ANGLETERRE
vie '. Je sais que Dieu ue veut pas qu'on s'attende àde tels miracles ; mais si la témérité insensée des hommes aliuse de ses bontés ; son bras pour cela n'est pas raccourci , et sa main n'est pas affaiblie. Je me confie pour Madame en cette miséricorde, qu'elle a si sincèrement et si humblement réclamée. Il semble que Dieu ne lui ait conservé le jugement libre jusqu'au dernier soupir, qu'afm de faire durer les témoignages de sa foi. Elle a aimé en mourant le sauveur Jésus , les bras lui ont manqué plutôt que l'ardeur d'embrasser la croix ; j*ai vu sa main défaillante chercher encore en tombant de nouvelles forces pour appliquer sur ses lèvres ce bienheureux signe de notre rédemption^ : n'est-ce pas mourir entre les bras et dans le baiser du Seigneur ? Ah ! nous pouvons achever ce saint sacrifice pour le repos de Madame, avec une pieuse confiance. Ce Jésus en qui elle a espéré , dont elle a porté la croix en son corps par des douleurs si cruelles , lui donnera encore son sang, dont elle est déjà toute teinte, toute pénétrée, par la participation à ses sacrements, et par la communion avec ses souffrances.
Mais en priant pour son âme , chrétiens , songeons à nous-mêmes. Qu'attendons -nous pour nous convertir ? et quelle dureté est semblable à la nôtre, si un accident si étrange, qui devrait nous pénétrer jusqu'au fond de l'âme , ne fait que nous étourdir pour quelques moments ? Attendons-nous que Dieu ressuscite des morts , pour nous instruire? II n'est point nécessaire que les morts reviennent , ni que quelqu'un sorte du tombeau : ce qui entre aujourd'hui dans le tombeau doit suffire pour nous convertir : car si nous savons nous connaître , nous confesserons , chrétiens , que les vérités de l'éternité sont assez bien établies ; nous n'avons rien que de faible à leur opposer; c'est par passion, et non par raison, que nous osons les combattre. Si quelque chose les empêche de régner sur nous , ces saintes et salutaires vérités , c'est que le monde nous occupe ; c'est que les sens nous enchantent ; c'est que le présent nous entraîne. Faut-il un autre spectacle pour nous détromper et des sens , et du présent , et du monde ? La Providence divine pouvait-elle nous mettre en vue , ni de plus près , ni plus fortement , la vanité des choses humaines? et si nos cœurs s'endurcis-
' Rien ne peut mieux faire connailre l'esprit de douceur et de charité chrétienne dont Bossuet fit usage dans les derniers moments de Henriette d'Angleterre que ce qu'il dit ici lui-même. ( Le cardinal de Bausset.)
'' Fénelon n'est pas plus sensible. Bossucl emploie ici et consacre , pour ainsi dire , ces deux beaux vers de TibuUe :
Te spectem , suprema mihi cum venerit hora ; Te tencam moriens, déficiente manu.
(Lib. I , elcg. 1 , 63.)
On sait que le pieux et ingénieux Commire avait placé cette ioscriptiun au pied de fcou ciuciiix. ( L\iùbc de f'auxcelks.)
sent après un avertissement si sensible , que lui reste-t-il autre chose , que de nous frapper nousmêmes sans miséricorde? Prévenons un coup si funeste ; et n'attendons pas toujours des miracles de la grâce. Il n'est rien de plus odieux à la souveraine puissance, que de la vouloir forcer par des exemples, et de lui faire une loi de ses grâces et de ses faveurs. Qu'y a-t-il donc , chrétiens , qui puisse nous empêcher de recevoir, sans différer, ses inspirations? Quoi! le charme de sentir est-il si fort que nous ne puissions rien prévoir? Les adorateurs des grandeurs humaines seront-ils satisfaits de leur fortune , quand ils verront que dans un moment leur gloire passera à leur nom , leurs titres à leurs tombeaux , leurs biens à des ingrats , et leurs dignités peut-être a leurs envieux? Que si nous sommes assurés qu'il viendra un dernier jour où la mort nous forcera de confesser toutes nos erreurs , pourquoi ne pas mépriser par raison ce qu'il faudra un jour mépriser par force ? et quel est notre aveuglement , si toujours avançant vers notre fin , et plutôt mourants que vivants , nous attendons les derniers soupirs, pour prendre les sentiments que la seule pensée de la mort nous devrait inspirer à tous les moments de notre vie ? Commencez aujourd'hui à mépriser les faveurs du monde ; et toutes les fois que vous serez dans ces lieux augustes , dans ces superbes palais à qui Madame donnait un éclat que vos yeux recherchent encore ; toutes les fois que, regardant cette grande place qu'elle remplissait si bien , vous sentirez qu'elle y manque ; songez que cette gloire que vous admiriez faisait son péril en cette vie , et que dans l'autre elle est devenue le sujet d'un examen rigoureux , où rien n'a été capable de la rassurer que cette sincère résiguation qu'elle a eue aux ordres de Dieu , et les saintes humiliations de la pénitence '.
' Bossuet , en envoyant l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre et de Madame Henriette à l'abbé deRancé, lui écrivait : « J'ai laissé ordre de vous faire passer deux oraisons funèbres qui, parce qu'elles font voir le néant du monde, peuvent avoir place parmi les livres d'un solitaire , et que, en tout cas, il peut regarder comme deux tètes de mort assez touchantes. » Ces mots, jetés au hasard dans une lettre qui n'était pas destinée à voir le jour, révèlent la pensée liabiluelle de Bossuet. Jamais la puissance et la grandeur ne venaient se présenter à son esprit qu'il ne vit la mort à côté. (Le cardinal de Bausset.) — L'intérêt que peut inspirer une princesse expirant à la fleur de son Age semble se devoir épuiser vite : tout consiste en quelques oppositions vulgaires de la beauté, de la jeunesse, de la grandeur et de la mort; el c'est pourtant sur ce fonds stérile que Bossuet a bâti un des plus beaux monuments de l'éloquence; c'est de là qu'il est parti pour montrer la misère de l'homme par son coté périssable , et sa grandeur par son côté immortel. Il commence par le ravaler au-dessous des vers qui le rongent au Sépulcre, pour le peindre ensuite glorieux avec la vertu dans des royaumes incorrui^libles. (Af de Chateaubriand.)
ORAISON FUNÈBUE
ORAISON FUNÈBRE
MARIE - THÉRÈSE D'A U T R I C H E •