‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 3 sur 164 · BEINE DE FRANCE ET DE NAVARRE · texte numérisé non relu

BEINE DE FRANCE ET DE NAVARRE

Trononcée à Saint-Denis le l**^ septembre 1C83 en présence de monseigneur le Dauphin.

Sine macula enim sunt ante thronum Dei. Us sont sans tache devant le trône de Dieu,

(Paroles de l'apôtre saint Jean, dans sa Révélation, chap. XIV, 5.)

Monseigneur, Quelle assemblée l'apôtre saint Jean nous fait paraître ! Ce grand prophète nous ouvre le ciel , et notre foi y découvre « sur la sainte montagne « de Sion , » dans la partie la plus élevée de la Jérusalem bienheureuse, l'Agneau qui ôte le péché du monde , avec une compagnie digne de lui. Ce sont ceux dont il est écrit au commencement de l'Apocalypse : « Il y a dans l'Église de « Sardis un petit nombre de fidèles, pauca no- « inina, qui n'ont pas souillé leurs vêtements^ ; » ces riches vêtements dont le baptême les a revêtus ; vêtements qui ne sont rien moins que Jésus- Christ même , selon ce que dit l'Apôtre : « Vous « tous qui avez été baptisés , vous avez été revê- « tus de Jésus-Christ ^ » Ce petit nombre chéri de Dieu pour son innocence , et remarquable pour la rareté d'un don si exquis , a su conserver ce précieux vêtement, et la grâce du baptême. Et quelle sera la récompense d'une si rare fidélité ? Écoutez parler le Juste et le Saint : « Ils marchent , dit-il , « avec moi , revêtus de blanc , parce qu'ils en sont « dignes'» ; » dignes, par leur innocence, de porter dans l'éternité la livrée de l'Agneau sans tache , €t de marcher toujours avec lui, puisque jamais ils ne l'ont quitté depuis qu'il les a mis dans sa compagnie ; âmes pures et innocentes , '< âmes

' Cette princesse, née le 20 septemhre IC38, était l'unique fruit du mariage de Philippe IV, roi d'Espagne, avec Elisabeth de France, tille de Henri IV. Le i juin 1660, elle épousa Louis XIV, son cousin germain, et qui était de même à^e qu'elle. Lorsque ce monarque partit, en 1672, pour la guerre de Hollande, il lui confia la régence du rojaume et lui donna ainsi le témoignage public de sa conliance dans ses talents. Après une vie passée dans l'exercice de la plus austère piété, Marie-Thérèse, qui s'était éloignée le plus qu'elle avait pu d<>8 intrigues et des agitations de la cour, mourut le 30 juillet 1683, à l'âge de quarante-cinq ans. « Voilà, dit le roi en apprenant sa mort, voilà le premier chagrin qu'elle m'ait donné. »

^ Habes pauca nomina in Sardis, qui non inquinaverunt vesiiracnta sua. {Apoc. cap. iri, 4.)

3 QuicumqueinChristobaptizatiesUs.Cliristum induistis. < Gai. cap. nr, 27.)

* And)ulahunt mccuin in albis, quia digiii sunt. ( Ipoc. cap. lu, 4. )

« Vierges', « comme les appelle saint Jean , au même sens que saint Paul disait à tous les fidèles de Corinthe : « Je vous ai promis, comme une « vierge pudique, à un seul homme, qui est Jésus- « Christs » La vraie chasteté de l'âme, la vraie pudeur chrétienne est de rougir du péché, de n'avoir d'yeux ni d'amour que pour Jésus-Christ , et de tenir toujours ses sens épurés de la corruption du siècle. C'est dans cette troupe innocente et pure que la reine a été placée : l'horreur qu'elle a toujours eue du péché lui a mérité cet honneur. La foi, qui pénètre jusqu'aux cieux, nous la fait voir aujourd'hui dans cette bienheureuse compagnie. Il me semble que je reconnais cette modestie, cette paix, ce recueillement que nous lui voyions devant les autels, qui inspirait du respect pour Dieu et pour elle : Dieu ajoute à ces saintes dispositions le transport d'une joie céleste. La mort ne l'a point changée, si ce n'est qu'une immortelle beauté a pris la place d'une beauté changeante et mortelle. Cette éclatante blancheur , symbole de son innocence et de la candeur de son âme, n'a fait, pour ainsi parler, que passer audedans,oùnous la voyons rehaussée d'une lumière divine. « Elle marche avec l'Agneau , car elle « en est digne ^ » La sincérité de son cœur, sans dissimulation et sans artifice , la range au nombre de ceux dont saint Jean a dit , dans les paroles qui précèdent celles de mon texte , que « le men- « songe ne s'est point trouvé en leur bouche, » ni aucun déguisement dans leur conduite , « ce « qui fait qu'on les voit sans tache devant le trône « de Dieu 4 : » Sine macula enim sunt ante thronum Dei. En effet, elle est sans reproche devant Dieu et devant les hommes : la médisance ne peut attaquer aucun endroit de sa vie depuis son enfance jusqu'à sa mort; et une gloire si pure, une si belle réputation est un parfum précieux qui réjouit le ciel et la terre.

Monseigneur, ouvrez les yeux à ce grand spectacle. Pouvais-je mieux essuyer vos larmes, celles des princes qui vous environnent , et de cette auguste assemblée , qu'en vous faisant voir au milieu de cette troupe resplendissante, et dans cet état glorieux , une mère si chérie et si regrettée? Louis même, dont la constance ne peut vaincre ses justes douleurs, les trouverait plus traitables dans cette pensée. Mais ce. qui doit être votre unique consolation , doit aussi , monseigneur , être votre exemple ; et, ravi de l'éclat

' Virgines enim sunt. Hi sequunlur Agnum quocumque ierit. (Apoc. cap. xiv, 4. )

^ Dcspondi vos uni viro virginem caslam exhiberc Chrislo. ( II. Cor. cap. XI. 2. )

3 Apoc. cap. m, 4.

< In ore eorum non est invrntum mcndaoium : sine macni.i enim sunt ante thronum Dei. {Aiwc. cap. xix, 5,)

DE MARIE-THÉRÈSE D'AUTRICHE

immortel d'une vie toujours si réglée et toujours si irréprochable , vous devez en faire passer toute la beauté dans la vôtre.

Qu'il est rare , chrétiens , qu'il est rare encore une fois , de trouver cette pureté parmi les hommes 1 mais surtout , qu'il est rare de la trouver parmi les grands ! « Ceux que vous voyez revê- « tus d'une robe blanche, ceux-là , dit saint Jean, « viennent d'une grande affliction', de tribidatione magna ; afin que nous entendions que cette divine blancheur se forme ordinairement sous la croix , et rarement dans l'éclat , trop plein de tentation , des grandeurs humaines.

Et toutefois il est vrai , messieurs , que Dieu , par un miracle de sa grâce, se plaît à choisir , parmi les rois, de ces âmes pures. Tel a été saint Louis toujours pur et toujours saint dès son enfance ; et MAniE-THÉBÈSE sa fille a eu de lui ce bel héritage.

Entrons , messieurs , dans les desseins de la Providence , et admirons les bontés de Dieu , qui se répandent sur nous et sur tous les peuples, dans la prédestination de cette princesse. Dieu l'a élevée au faîte des grandeurs humaines, afin de rendre la pureté et la perpétuelle régularité de sa vie plus éclatante et plus exemplaire. Ainsi sa vie et sa mort, également pleines de sainteté et de grâce, deviennent l'instruction du genre humain. Notre siècle n'en pouvait recevoir de plus parfaite, parce qu'il ne voyait nulle part dans une si haute élévation une pareille pureté. C'est ce rare et merveilleux assemblage que nous aurons à considérer dans les deux parties de ce discours. Voici en peu de mots ce que j'ai à dire de la plus pieuse des reines, et tel est le digne abrégé de son éloge : Il n'y a rien que d'auguste dans sa personne , il n'y a rien que de pur dans sa vie. Accourez , peuples : venez contempler dans la première place du monde la rare et majestueuse beauté d'une vertu toujours constante. Dans une vie si égale , il n'importe pas à cette princesse où la mort frappe ; on n'y voit point d'endroit faible par où elle pût craindre d'être surprise : toujours vigilante , toujours attentive à Dieu et à son salut , sa mort si précipitée , et si effroyable pour nous , n' avait rien de dangereux pour elle . Ainsi son élévation ne servira qu'à faire voir à tout l'univers, comme du lieu le plus éminent qu'on découvre dans son enceinte, cette importante vérité, qu'il n'y arien de solide ni de vraiment grand parmi les hommes, que d'éviter le péché ; et que la seule précaution contre les attaques de la mort, c'est l'innocence de la vie. C'est, messieurs, l'instruction que nous donne dans ce tombeau, ou plutôt du plus haut

' Hi qui amicU suut stolis allùs.... hi sunt qui vcncrunt

(le triijulationc magnn. {Aïoç. cap. vu, 13, 11. )

des cieux , très-Jiaute , très-excellente , très-puissante et très-chrétienne princesse Mabie-Thé- BÈsE d'Autriche , infante d'Espagne , keine DE Fbance et de Navabbe.

Je n'ai pas besoin de vous dire que c'est Dieu qui donne les grandes naissances , les grands mariages , les enfants , la postérité. C'est lui qui dit à Abraham : '< Les rois sortiront de vous * , » et qui fait dire par son prophète à David : « Le Sei- « gneur vous fera une maison \ » « Dieu , qui d'un « seul homme a voulu former tout le genre hu- « main, comme dit saint Paul, et de cette source « commune le répandre sur toute la face de la '<■ terre , » en a vu et prédestiné dès l'éternité les alliances et les divisions , « marquant les temps « poursuit-il , et donnant des bornes à la demeure « des peuples ^ ; » et enfin un cours réglé à toutes ces choses. C'est donc Dieu qui a voulu élever la reine , par une auguste naissance , à un auguste mariage, afin que nous la vissions honorée au-dessus de toutes les femmes de son siècle, pour avoir été chérie , estimée, et trop tôt , hélas ! regrettée par le plus grand de tous les hommes.

Que je méprise ces philosophes, qui, mesurant les conseils de Dieu à leurs pensées , ne le font auteur que d'un certain ordre général d'où le reste se développe comme il peut ! Comme s'il avait à notre manière des vues générales et confuses, et comme si la souveraine Intelligence pouvait ne pas comprendre dans ses desseins les choses particulières, qui seules subsistent véritablement^. N'en doutons pas, chrétiens, Dieu a préparé dans son conseil éternel les premières familles qui sont la source des nations, et dans toutes les nations les qualités dominantes qui devaient en faire la fortune. Il a aussi ordonné dans les nations les familles particulières dont elles sont composées , mais principalement celles qui devaient gouverner ces nations, et en particulier, dans ces familles, tous les hommes par lesquels elles devaient ou s'élever, ou se soutenir , ou s'abattre.

• Reges ex te egredienlur. ( Gen. cap. xvir , G. ,

» Prœdicit libi Dominus , quod domum facial Ubi Domiaus. (II. Reg. cap. vu, II.)

2 Deus qui fecit ex uno omne genus hominura inhabi-

tare super universam faciem tcrrije , deliniens staluta tcmpora, et lenninos habitatioois eorum. (^c<. cap. xvii, 24, 2e.)

* Toujours Bossuet rend compte de tout par les décrets de la Providence , et méprise les philosophes qui veulent s'en passer. Dieu , dans son conseil éternel, a préparé Marie Thérèse pour épouse au plus grand des hommes ; et cet liomme sera Louis. On a beau se récrier, le soupçonner de flatterie, l'accuser d'appeler Dieu cet arrangement politique de deux cours pour le mariage d'une infante, il ne s'inqniète pas de cela, sur que, ([uand il recourt à la Providence, il remonte à la vraie source des événements et à celle des plus l>eaux mouvements oratoires. ( L'abbé de Fauxcdlcs. ) — Voila la philosopliic de la religion , et Bossuet y rattaclK! tout de suite la philosophie de la politique. ( Le lardimil de JJuussct.)

ORAISON FUNÈBRE

C'est par la suite de ces conseils que Dieu a fait naître les deux puissantes maisons d'où la Reine devait sortir ; celle de France et celle d'Autriche , dont il se sert pour balancer les choses humaines : jusqu'à quel degré et jusqu'à quel temps? il le sait , et nous l'ignorons.

On remarque, dans l'Écriture , que Dieu donne aux maisons royales certains caractères propres ; comme celui que les Syriens , quoique ennemis des rois d'Israël, leur attribuaient par ces paroles : * Nous avons appris que les rois de la mai- « son d'Israël sont cléments ' . »

Je n'examinerai pas les caractères particuliers qu'on a donnés aux maisons de France et d'Autriche ; et sans dire que l'on redoutait davantage les conseils de celle d'Autriche , ni qu'on trouvait quelque chose de plus vigoureux dans les armes et dans le courage de celle de France ; maintenant que par une grâce particulière ces deux cal'actères se réunissent visiblement en notre faveur, je remarquerai seulement ce qui faisait la joie de la reine : c'est que Dieu avait donné à ces deux maisons, d'où elle est sortie, la piété en partage ; de sorte que sanctifiée ^ , qu'on m'entende bien, c'est-à-dire, consacrée à la sainteté par sa naissance , selon la doctrine de saint Paul , elle disait avec cet apôtre : « Dieu, que ma fa- « mille a toujours servi , et à qui je suis dédiée « par mes ancêtres^ : » Deus cui servio àprogenitoribus.

Que s'il faut venir au particulier de l'auguste maison d'Autriche , que peut-on voir de plus illustre que sa descendance immédiate , où , durant l'espace de quatre cents ans , on ne trouve que des rois et des empereurs , et une si grande affluence de maisons royales, avec tant d'États et tant de royaumes, qu'on a prévu, il y a longtemps, qu'elle en serait surchargée?

Qu'est-il besoin de parler de la très-chrétienne maison de France, qui, par sa noble constitution , est incapable d'être assujettie à une famille étrangère ; qui est toujours dominante dans son chef ; qui , seule dans tout l'univers et dans tous les siècles , se voit , après sept cents ans d'une royauté établie (sans compter ce que la grandeur d'une si haute origine fait trouver ou imaginer aux curieux observateurs des antiquités) ; seule , dis-je , se voit après tant de siècles encore dans sa force et dans sa fleur, et toujours en possession du royaume le plus illustre qui fut jamais sous le soleil , et devant Dieu , et devant les hommes : devant Dieu , d'une pureté inaltérable dans

' Eccc audivimus quod reges domus Israël clémentes sunl. ( m. Beg. cap. xx, 31.) ' Filii ve-stii... sancti sunt. (I. Cor. cap. vu, J4.) ' II. Thn. cap. r, 3.

la foi; et devant les hommes, d'une si grande dignité , qu'il a pu perdre l'empire sans perdre sa gloire ni son rang?

La Reine a eu part à cette grandeur, non-seulement par la riche et fière maison de Bourgogne , mais encore par Isabelle de France ' , sa mère , digne fille de Henri le Grand , et , de l'aveu de l'Espagne , la meilleure reine , comme la plus regrettée, qu'elle eût jamais vue sur le trône : triste rapport de cette princesse avec la reine sa fille : elle avait à peine quarante-deux ans quand l'Espagne la pleura ; et , pour notre malheur, la vie de Marie-Thérèse n'a guère eu un plus long cours. Mais la sage , la courageuse et la pieuse Isabelle devait une partie de sa gloire aux malheurs de l'Espagne , dont on sait qu'elle trouva le remède par un zèle et par des conseils qui ranimèrent les grands et les peuples , et , si on le peut dire, le roi même. Ne nous plaignons pas, chrétiens , de ce que la reine sa fille , dans un État plus tranquille , donne aussi un sujet moins vif à nos discours, et contentons-nous de penser que, dans des occasions aussi malheureuses , dont Dieu nous a préservés , nous y eussions pu trouver les mêmes ressources.

Avec quelle application et quelle tendresse Philippe IV son père ne l'avait-il pas élevée? On la regardait en Espagne non pas comme une infante , mais comme un infant ; car c'est ainsi qu'on y appelle la princesse qu'on reconnaît comme héritière de tant de royaumes. Dans cette vue , on approcha d'elle tout ce que l'Espagne avait de plus vertueux et de plus habile. Elle se vit , pour ainsi parler, dès son enfance , tout environnée de vertus; et envoyait paraître en cette jeune princesse plus de belles qualités qu'elle n'attendait de couronnes. Philippe l'élève ainsi pour ses États; Dieu, qui nous aime, la destine à Louis.

Cessez , princes et potentats , de troubler par vos prétentions * le projet de ce mariage. Que l'amour, qui semble aussi le vouloir troubler, cède lui-même ^. L'amour peut bien remuer le cœur des héros du monde ; il peut bien y soulever des tempêtes , et y exciter des mouvements qui fassent trembler les politiques , et qui donnent des espérances aux insensés : mais il y a des âmes d'un ordre supérieur à ses lois, à qui il ne peut inspirer des sentiments indignes de leur rang. Il y a des mesures prises dans le ciel qu'il ne peut rompre ; et l'Infante , non-seulement par son auguste nais-

' Plus connue sous le nom d'Elisabeth , morte en 1644. Elle avait épousé le roi d'Espagne, Philippe IV.

^ Toutes les maisons souveraines de l'Europe recherchaient l'alliance d'une princesse qui, selon les apparences, devait un jour posséder tant d'Ktals.

■^ Louis XIV faisait alors une cour assidue à Marie Mancini , nièce du cardinal Mazarin.

DE MARIE-THÉRÈSE D'AUTRICHE

sance , mais encore par sa vertu et par sa réputation , est seule digne de Louis.

C'était « la femme prudente qui est donnée pro- « premeut par le Seigneur ', » comme dit le Sage. « Pourquoi donnée proprement par le Seigneur, » puisque c'est le Seigneur qui donne tout? et quel est ce merveilleux avantage , qui mérite d'être attribué d'une façon si particulière à la divine bonté? Il ne faut, pour l'entendre, que considérer ce que peut dans les maisons la prudence tempérée d'une femme sage pour les soutenir, pour y faire fleurir dans la piété la véritable sagesse , et pour calmer des passions violentes qu'une résistance emportée ne ferait qu'aigrir.

Ile pacifique où se doivent terminer les différends de deux grands empires à qui tu sers de limite : île éternellement mémorable' par les conférences de deux grands ministres, où l'on vit développer toutes les adresses et tous les secrets d'une politique si différente; où l'un se donnait du poids par sa lenteur, et l'autre prenait l'ascendant par sa pénétration : auguste journée , où deux fières nations longtemps ennemies , et alors réconciliées par Mahie-Thérèse, s'avancent sur leurs confins , leurs rois à leur tête , non plus pour se combattre , mais pour s'embrasser ; où ces deux rois , avec leur cour, d'une grandeur, d'une politesse , et d'une magnificence aussi bien que d'une conduite si différente , furent l'un à l'autre , et à tout l'univers , un si grand spectacle : fêtes sacrées, mariage fortuné, voile nuptial, bénédiction, sacrifice, puis-je mêler aujourd'hui vos cérémonies et vos pompes avec ces pompes funèbres, et le comble des grandeurs avec leurs ruines? Alors l'Espagne perdit ce que nous gagnions : maintenant nous perdons tout les uns et les autres ; et Marie-Thérèse périt pour toute la terre. L'Espagne pleurait seule : maintenant que la France et l'Espagne mêlent leurs larmes , et en versent des torrents , qui pourrait les arrêter? Mais si l'Espagne pleurait son infante, qu'elle voyait monter sur le trône le plus glorieux de l'univers, quels seront nos gémissements à la vue de ce tombeau, où tous ensemble nous ne voyons plus que l'inévitable néant des grandeurs humaines? Taisons-nous ; ce n'est pas des larmes que je veux tirer de vos yeux. Je pose les fondements des instructions que je veux graver dans vos cœurs : aussi bien la vanité des choses humaines, tant de fois étalée dans cette chaire , ne se montre que trop d'elle-même

' A Domino proprie uxor prudens. ( Prov. cap. xix , 14. ) 2 Le7 novembre 1659, après vingt-quafreconférences tenues par le cardinal Mazarin et don Louis de Haro, dans l'ile des Faisans, sur laBidassoa, un trailé de paix fut conclu entre la France et l'Espagne. La principale clause de ce traité était le mariage de Marie - Thérèse d'Autriche avec Louis XIV , mariage qui se lit l'atinée suivante.

sans le secours de ma voix , dans ce sceptre si tôt tombé d'une si royale main , et dans une si haute majesté si promptement dissipée.

Mais ce qui en faisait le plus grand éclat n'a pas encore paru. Une reine si grande par tant de titres , le devenait tous les jours par les grandes actions du roi , et par le continuel accroissement de sa gloire. Sous lui , la France a appris à se connaître. Elle se trouve des forces que les siècles précédents ne savaient pas. L'ordre et la discipline militaire s'augmentent avec les armées. Si les Français peuvent tout , c'est que leur roi est partout leur capitaine ; et après qu'il a choisi l'endroit principal qu'il doit animer par sa valeur, il agit de tous côtés par l'impression de sa vertu.

Jamais on n'a fait la guerre avec une force plus inévitable, puisqu'en méprisant les saisons, il a ôté jusqu'à la défense à ses ennemis. Les soldats , ménagés et exposés quand il faut , marchent avec confiance sous ses étendards : nul fleuve ne les arrête , nulle forteresse ne les effraie. On sait que Louis foudroie les villes plutôt qu'il ne les assiège , et tout est ouvert à sa puissance '.

Les politiques ne se mêlent plus de deviner ses desseins. Quand il marche, tout se croit également menacé : un voyage tranquille devient tout à coup une expédition redoutable à ses ennemis. Gand tombe avant qu'on pense à le munir : Louis y vient par de longs détours ; et la reine , qui l'accompagne au cœur de l'hiver, joint au plaisir de le suivre celui de servir secrètement * à ses desseins.

Par les soins d'un si grand roi , la France entière n'est plus, pour ainsi parler, qu'une seule forteresse qui montre de tous côtés un front redoutable. Couverte de toutes parts , elle est capable de tenir la paix avec sûreté dans son sein ; mais aussi de porter la guerre partout où il faut, et de frapper de près et de loin avec une égale force. Nos ennemis le savent bien dire ; et nos alliés ont ressenti , dans le plus grand éloignement , combien la main de Louis était secourable.

Avant lui , la France , presque sans vaisseaux , tenait en vain aux deux mers : maintenant on les voit couvertes, depuis le levant jusqu'au couchant, de nos flottes victorieuses ; et la hardiesse française porte partout la terreur, avec le nom de

' Un pareil éloge , quelque extraordinaire qu'il paraîtra , n'avait rien d'exagéré : la France , heureuse sous la main puissante de son roi, était alors au comble de la gloire. Cepenflant la mort de la reine, et celle de Ck)ll)ert qui la suivit de près au tombeau, semblaient annoncer au monarque le terme de ses prospérités.

^ Le roi , pour donner le change aux ennemis , s'était transporté en Lorraine, au mois de février 1678, avec la reine et toute sa cour, et avait fait investir Charlemont, Namur et Luxembourg , lorsque tout à coup , passant des bords de la Moselle à ceux de l'Escaut, il commanda au maréchal d'Humières d'investir la ville de Gand , qui fut prise le 9 mars' dp la même année, après quatre jQUfs de siège seulement. ( Le président Hiiniult. )

ORAISON FUiNÈBRE

Louis. Tu céderas, ou tu tomberas sous ce vain- (jueur, Alger, riche des dépouilles de la chrétienté. Tu disais en ton cœur avare : Je tiens la mer sous mes lois , et les nations sont ma proie. La légèreté de tes vaisseaux te donnait de la confiance : mais tu te verras attaqué dans tes murailles, comme un oiseau ravissant qu'on irait chercher parmi ses rochers et dans son nid , où il partage son butin à ses petits. Tu rends déjà tes esclaves. Louis a brisé les fers dont tu accablais ses sujets , qui sont nés pour êtres libres sous son glorieux empire. Tes maisons ne sont plus qu'un amas de pierres. Dans ta brutale fureur tu te tournes contre toi-même, et tu ne sais comment assouvir ta rage impuissante. Mais nous verrons la fin de tes brigandages. Les pilotes étonnés s'écrient par avance : « Qui est semblable à Tyr? et toutefois « elle s'est tue dans le milieu de la mer ' ; » et la navigation va être assurée par les armes de Louis \

L'éloquence s'est épuisée à louer la sagesse de ses lois et l'ordre de ses finances. Que n'a-t-on pas dit de sa fermeté , à laquelle nous voyons céder jusqu'à la fureur des duels? La sévère justice de Louis, jointe à ses inclinations bienfaisantes, fait aimer à la France l'autorité sous laquelle , heureusement réunie , elle est tranquille et victorieuse. Qui veut entendre combien la raison préside dans les conseils de ce prince , n'a qu'à prêter l'oreille quand il lui plaît d'en expliquer les motifs. Je pourrais ici prendre à témoin les sages ministres des cours étrangères , qui le trouvent aussi convaincant dans ses discours que redoutable par ses armes. La noblesse de ses expressions vient de celle de ses sentiments , et ses paroles précises sont l'image de la justesse qui règne dans ses pensées. Pendant qu'il parle avec tant de force , une douceur surprenante lui ouvre les cœurs , et donne, je ne sais comment, un nouvel éclat à la majesté qu'elle tempère.

N'oublions pas ce qui faisait la joie de la reine. Louis est le rempart de la religion : c'est à la religion qu'il fait servir ses armes redoutées par mer et par terre. Mais songeons qu'il ne l'établit partout au dehors , que parce qu'il la fait régner au dedans et au milieu de son cœur. C'est là qu'il abat des ennemis plus terribles que ceux que tant de puissances , jalouses de sa grandeur, et l'Europe entière, pourraient armer contre lui. Nos vrais ennemis sont en nous-mêmes , et Louis com-

• Quae est ut Tyrus, quae obmutuit in medio maris ?( Ezech. cap. xxvii , 32. )

'' Kn I6C4 , le duc de Beaufort battit les corsaires d'Afrique , et s'empara même de Gigeri dans le royaume d'Alger. En 1683, du Quesne eut la mission glorieuse de détruire les obstacles que ces barbares mettaient au commerce français. 11 s'en acquitta avec gloire : Alger Jwmbardée deux fois , fut forcée de rvndro les prisonniers chrétiens qu'elle retenait esclaves.

bat ceux-là plus que tous les autres. Vous voyez tomber de toutes parts les temples de l'hérésie ' : ce qu'il renverse au dedans est un sacrifice bien plus agréable ; et l'ouvrage du chrétien , c'est de détruire les passions qui feraient de nos cœurs un temple d'idoles. Que servirait à Louis d'avoir étendu sa gloire partout où s'étend le genre humain? Ce ne lui est rien d'être l'homme que les autres hommes admirent : il veut être , avec David, « l'homme selon le cœur de Dieu'. » C'est pourquoi Dieu le bénit. Tout le genre humain demeure d'accord qu'il n'y a rien de plus grand que ce qu'il fait ; si ce n'est qu'on veuille compter pour plus grand encore tout ce qu'il n'a pas voulu faire , et les bornes qu'il a données à sa puissance. Adorez donc , ô grand roi ! celui qui vous fait régner , qui vous fait vaincre , et qui vous donne dans la victoire , malgré la fierté qu'elle inspire , des sentiments si modérés. Puisse la chrétienté ouvrir les yeux et reconnaître le vengeur que Dieu lui envoie! Pendant, ô malheur ! ôhonte! ôjuste punition de nos péchés ! pendant , dis-je , qu'elle est ravagée par les infidèles qui pénètrent jusqu'à ses entrailles, que tarde-t-elle à se souvenir et des secours de Candie ^, et de la fameuse journée du RBab"*, où Louis renouvela dans le cœur des infidèles l'ancienne opinion qu'ils ont des armes françaises , fatales à leur tyrannie ; et par des exploits inouïs , devint le rempart de l'Autriche , dont il avait été la terreur?

Ouvrez donc les yeux , chrétiens , et regardez ce héros , dont nous pouvons dire , comme saint Paulin disait du grand Théodose, que nous voyons en Louis , « non un roi , mais un serviteur « de Jésus-Christ , et un prince qui s'élève au- « dessus des hommes , plus encore par sa foi que « par sa couronne *. »

C'était , messieurs , d'un tel héros que Marie- Théhèse devait partager la gloire d'une façon particulière , puisque, non contente d'y avoir part comme compagne de son trône , elle ne cessait

' Près de sept cents temples appartenants aux réformés avaient été détruits avant la révocation de l'édit de Nantes. Celte révocation n'eut lieu que le 22 octobre 1685, c'est-àdire plus de deux ans après ia mort de Marie-Théi"èse d'Autriche.

^ I. Reg. cap. xiii, 14.

3 La ville de Candie tomba au pouvoir des Turcs le 16 septembre 1609. Les secours que les ducs de Beaufort et de Navailles avaient introduits dans cette place en retardèrent la prise plus de trois mois.

< Le i<"^ août 1664 , à la journée de Saint-Cothard , près du Raab, les Turcs furent défaits par h^s Allemands que commandait Montécuculli , secondé par Coligni et la Feuillade, à la lèle de six mille Français, et par le prince Charles Léopold, neveu du duc de Lorraine. (I^e président Hénaull.)

' In Theodosio non imperatorem , sed Christi scrvum ; nec regno, sed fide, principem praîdicamus *.

* I^ texte porte : <■ In Thcottosio non tam Imperalorem , quau

Christi servum : nec regno, sed fide, principem pradlcarem. «

{Paulin, cp. IX, ad Sev. nov. cillt. xxvni, n" 6.)

DE MARIE-THÉRftSE D'AUTRICHE.

d'y contril)Ucr par la pcnôvérance de ses vœux.

Pendant que ce grand roi la rendait la plus illustre de toutes les reines , vous la faisiez , monseigneur , la plus illustre de toutes les mères. Vos respects l'ont consolée de la perte de ses autres enfants. Vous les lui avez rendus : elle s'est vue renaître dans ce prince ' qui fait vos délices et les nôtres ; et elle a trouvé une fille digne d'elle dans cette auguste princesse, qui par son rare mérite, autant que par les droits d'un nœud sacré , ne fait avec vous qu'un même cœur. Si nous l'avons admirée dès le moment qu'elle parut , le roi a confirmé notre jugement ; et maintenant devenue, malgré ses souhaits, la principale décoration d'une cour dont un si grand roi fait le soutien , elle est la consolation de toute la France.

Ainsi notre reine , heureuse par sa naissance , qui lui rendait la piété aussi bien que la grandeur comme héréditaire , par sa sainte éducation , par son mariage , par la gloire et par l'amour d'un si grand roi , par le mérite et par les respects de ses enfants , et par la vénération de tous les peuples , ne voya't rien sur la terre qui ne fût au-dessous d'elle. Élevez maintenant, ô Seigneur! et mes pensées et ma voix. Que je puisse représenter à cette auguste audience l'incomparable beauté d'une âme que vous avez toujours habitée , qui n'a jamais « affligé Votre Esprit saint * , » qui jamais n'a perdu « le goût du don céleste ^ ; » afin que nous commencions , malheureux pécheurs , à verser sur nous-mêmes un torrent de larmes ; et que ravis des chastes attraits de l'innocence , jamais nous ne nous lassions d'en pleurer la perte.

A la vérité, chrétiens, quand on voit dans l'Évangile la brebis perdue^, préférée par le bon pasteur à tout le reste du troupeau ; quand on y lit cet heureux retour du prodigue retrouvé , et ce transport d'un père attendri qui met en joie toute sa famille , ou est tenté de croire que la péntence est préférée à l'innocence même, et que le prodigue retourné reçoit plus de grâces que son aîné , qui ne s'est jamais échappé de la maison paternelle. Il est l'aîné toutefois ; et deux mots , que lui dit son père , lui font bien entendre qu'il n'a pas perdu ses avantages : « Mon fils , lui dit- « il , vous êtes toujours avec moi ; et tout ce qui " est à moi est à voûs^. » Cette parole , messieurs,

' Il s'agit ici de Louis de France, dit Monseigneur, ou le grand Dauphin, élève de Bossuet. U épousa Marie-Anne- Christine-Victoire de Bavière. Des six enfants que Louis XIV eut de Marie-Thérèse , ce prince est le seul qui ait survécu à sa mère.

'' Nolile conlrislare Splrilum sanctum Dei. ( Eph. cap. iv , 30.)

3 Gustaverunt donum cœleste. ( Hebr. cap. vi, 4. )

♦ Luc. cap. XV , 4 , 20.

' Fili, tu semper mecum es , et omnia mea tua sunt. Ifbid. •îi. )

ne se traite guère dans les chaires, parce que cette inviolable fidélité ne se trouve guère dans les mœurs. Expliquons- la toutefois , puisque notre illustre sujet nous y conduit , et qu'elle a une parfaite conformité avec notre texte. Une excellente doctrine de saint Thomas nous la fait entendre , et concilie toutes choses. Dieu témoigne plus d'amour au juste toujours fidèle : il en témoigne davantage aussi au pécheur réconcilié ; mais en deux manières différentes. L'un paraîtra plus favorisé , si l'on a égard à ce qu'il est , et l'autre , si l'on remarque d'où il est sorti. Dieu conserve au juste un plus grand don ; il retire le pécheur d'un plus grand mal. Le juste semblera plus avantagé , si l'on pèse son mérite, et le pécheur plus chéri , si Ton considère son indignité. Le père du prodigue l'explique lui-même : « Mon « fils , vous êtes toujours avec moi , et tout ce qui « est à moi est à vous ' ; » c'est ce qu'il dit à celui à qui il conserve un plus grand don : « Il fallait « se réjouir, parce que votre frère était mort, et « il est ressuscité ^ ; » c'est ainsi qu'il parle de celui qu'il retire d'un plus grand abîme de maux. Ainsi les cœurs sont saisis d'une joie soudaine par la grâce inespérée d'un beau jour d'hiver, qui , après un temps pluvieux , vient réjouir tout d'un coup la face du monde , mais on ne laisse pas do lui préférer la constante sérénité d'une saison plus bénigne : et , s'il nous est permis d'expliquer les sentiments du Sauveur par ces sentiments htïmains, il s'émeut plus sensiblement sur les pécheurs convertis, qui sont sa nouvelle conquête ; mais il réserve une plus douce familiarité aux justes , qui sont ses anciens et perpétuels amis : puisque s'il dit, parlant du prodigue : « Qu'on lui rende sa pi-e- « mière robe ' , » il ne lui dit pas toutefois : « Vous êtes toujours avec moi ; » ou, comme saint Jean le répète dans l'Apocalypse : « Ils sont toujours avec « l'Agneau, et paraissent sans tache devant son « trône : » Sine macula sunt ante thronum Dei K

Comment se conserve cette pureté dans ce lieu de tentations , et parmi les illusions des grandeurs du monde; vous l'apprendrez de la reine. Elle est de ceux dont le Fils de Dieu a prononcé dans l'Apocalypse : « Celui qui sera victorieux , je le « ferai comme une colonne dans le temple de mon « Dieu : » Faciam, illum columnam in templo Dei mei ^. Il en sera l'ornement , il en sera le soutien par son exemple : il sera haut, il sera ferme. Voilà déjà quelque image de la reine. Il ne sor-

' Luc. cap. XV, 31.

2 Gaudere oportebat , quia frater tuus hic mortuos erat , et revixit. ( Ibid. 32. )

' Dixit pater ad serves suos : Cito proferte stolam priniam et induite illum. ( Luc. cap. xv, 22. }

* Apoc. cap. XIV, 4, 5.

» Ibid. cap. m , 12.

ORAISON FUNÈBRE

« tira jamais du temple : « Foras non eyredictur > amplms '. Immobile comme une colonne , il aura \ sa demeure fixe dans la maison du Seigneur , et n'en sera jamais séparé par aucun crime. « Je le ferai , -> dit Jésus-Christ , et c'est l'ouvrage de ma urâce. Mais comment affermira-t-il cette colonne? Écoutez , voici le mystère : « et j'écrirai dessus ', » poursuit le Sauveur : j'élèverai la colonne , mais en même temps je mettrai dessus une inscription mémorable. Hé! qu'écrirez-vous , ô Seigneur? Trois noms seulement , afin que l'inscription soit aussi courte que magnifique. « J'y écrirai , dit-il , « le nom de mon Dieu , et le nom de la cité de « mon dieu , la nouvelle Jérusalem , et mon nou- « veau nom'. » Ces noms, comme la suite le fera paraître , signifient une foi vive dans l'intérieur, les pratiques extérieures de la piété dans les saintes observances de l'Église , et la fréquentation des saints sacrements : trois moyens de conserver l'innocence , et l'abrégé de la vie de notre sainte princesse. C'est ce que vous verrez écrit sur la colonne et vous lirez dans son inscription les causes de sa fermeté. Et d'abord : « J'y écrirai , dit-il , le nom de mon Dieu , » en lui inspirant une foi vive. C'est , messieurs , par une telle foi , que le nom de Dieu est gravé profondément dans nos cœurs. Une foi vive est le fondement de la stabilité que nous admirons : car d'où viennent nos inconstances , si ce n'est de notre foi chancelante? parce que ce fondement est mal affermi, nous craignons de bâtir dessus, et nous marchons d'un pas douteux dans le chemin de la vertu. La foi seule a de quoi fixer l'esprit vacillant ; car écoutez les qualités que saint Paul lui donne : Fides sperandarum substantia remm. « La foi dit -il, est une substance*, » iin solide fondement, un ferme soutien. Mais de quoi? de ce qui se voit dans le monde? Comment donner une consistance, ou pour parler avec saint Paul , une substance et un corps à cette ombre fugitive? La foi est donc un soutien , mais des « choses qu'on doit espérer. » Et quoi encore? Aryumentum non apparentium : « c'est une pleine conviction de ce qui ne paraît pas. >■ La foi doit avoir en elle la conviction. Vous ne l'avez pas, direz-vous: j'en sais le cause; c'est que vous craignez de l'avoir, au lieu de la demander à Dieu qui la donne. C'est pourquoi tout tombe en ruine dans vos mœurs , et vos sens trop décisifs emportent si facilement votre raison incertaine et irrésolue. Et que veut dire cette conviction dont parle l'apôtre, si ce

' Apoc. cap. iif, 12.

» Ibid.

3 Scribam superum nomen Dei mci , et nomen civitatis Dei mei , novae Jérusalem... et nomen nieum novum. ( Ibid. )

* Fides sperandarum substantia rcrum , argumentum non apparentium. {Hebr. cap. xi, |. )

n'est , comme il dit ailleurs , « une soumission de « l'intelligence entièrement captivée ', sous Tau- '< torité d'un Dieu qui parle? ■> Considérez la pieuse reine devant les autels , voyez comme elle est saisie de la présence de Dieu : ce n'est pas par sa suite qu'on la connaît , c'est par son attention , et par cette respectueuse immobilité qui ne lui permet pas même de lever les yeux. Le sacrement adorable approche : ah ! la foi du centurion , admirée par le Sauveur même , ne fut pas plus vive , et il ne dit pas plus humblement : « Je ne suis pas « digne ^ » Voyez comme elle frappe cette poitrine innocente , comn[)e elle se reproche les moindres péchés, comme elle abaisse cette tète auguste devant laquelle s'incline l'univers. La terre, son origine et sa sépulture, n'est pas encore assez basse pour la recevoir : elle voudrait disparaître tout entière devant la majesté du Roi des rois. Dieu lui grave par une foi vive dans le fond du cœur ce que disait Isaïe : « Cherchez des antres « profonds ; cachez-vous dans les ouvertures de « la terre devant la face du Seigneur, et devant '<■ la gloire d'une si haute majesté ^. «

Ne vous étonnez donc pas si elle est si humble sur le trône. 0 spectacle merveilleux , et qui ravit en admiration le ciel et la terre ! Vous allez voir une reine, qui, à l'exemple de David, attaque de tous côtés sa propre grandeur, et tout l'orgueil qu'elle inspire : vous verrez dans les paroles de ce grand roi la vive peinture de la reine , et vous en reconnaîtrez tous les sentiments : Domine, non est exaltatum cor meum! « 0 Seigneur, mon « cœur ne s'est point haussé'* I » voilà l'orgueil attaqué dans sa source. Neque elati sunt oculi mei; « mes regards ne se sont pas élevés : » voilà l'ostentation et le faste réprimés. Ahl Seigneur, je n'ai pas eu ce dédain qui empêche de jeter les yeux sur les mortels trop rampants , et qui fait dire à l'âme arrogante : « Il n'y a que moi sur '< la terre \ » Combien était ennemie la pieuse reine de ces regards dédaigneux ! et dans une si haute élévation, qui vit jamais paraître en cette princesse ouïe moindre sentiment d'orgueil, ou le moindre air de mépris? David poursuit : Neque amhulavi in magnis, neque in mirahilibus super me : « Je ne marche point dans de vastes pen- « sées, ni dans des merveilles qui me passent. » Il combat ici les excès où tombent naturellement les grandes puissances. « L'orgueil , qui monte

' In caplivitatem rédigeâtes omnem intellectum in obsequium Clirisli. ( II. Cor. cap. x , &. )

' Math. cap. viii, 8, 10.

3 Ingredere in petram , et abscondere in fessa humo a facie timoris Domini, et a gloria majestatis cjus. (Isa. cap. ii, 10.)

♦ Psal. cxxx, I.

i Dicis in corde tuo : Ego suui , et non est pra'ter me ani-. plius. {Isa. cap. XLVii. 8.)

DE MARIE-THERÈSE D'AUTRICHE

• toujours ', » après avoir porté ses prétentions à ce que la grandeur humaine a de plus solide , ou plutôt do moins ruineux , pousse ses desseins jusqu'à l'extravagance, et donne témérairement dans des projets insensés, comme faisait ce roi superbe (digne figure de l'ange rebelle) lorsqu'il disait en son cœur : « Je m'élèverai au-dessus des « nues , je poserai mon trône sur les astres , et je « serai semblable au Très-Haut \ « Je ne me perds « point , dit David , dans de tels excès ; » et voilà l'orgueil méprisé dans ses égarements. Mais après l'avoir ainsi rabattu dans tous les endroits par où il semblait vouloir s'élever, David l'atterre tout à fait par ces paroles : « Si , dit-il , je n'ai « pas eu d'humbles sentiments , et que j'aie exalté « mon âme : » Si non humiliter sentiebam , sed exaltavi animam meam; ou, comme traduit saint Jérôme : Si non silerefeci animam meam : « Si je n'ai pas fait taire mon âme : » si je n'ai pas imposé silence à ces flatteuses pensées qui se présentent sans cesse pour enfler nos cœurs. Et enfin il conclut ainsi ce beau psaume : Sicut ablactatus ad matrem siiam , sic ablactata est anima mea. « Mon âme a été, dit-il, comme un enfant sevré ; « je me suis arraché moi-même aux douceurs de la gloire humaine , peu capables de me soutenir, pour donner à mon esprit une nourriture plus solide. Ainsi l'âme supérieure domine de tous côtés cette impérieuse grandeur, et ne lui laisse dorénavant aucune place. David ne donna jamais de plus beau combat. Non , mes frères , les Philistins défaits , et les ours mêmes déchirés de ses mains , ne sont rien en comparaison de sa grandeur qu'il a domptée. Mais la sainte princesse que nous célébrons , l'a égalé dans la gloire d'un si beau triomphe.

Elle sut pourtant se prêter au monde avec toute la dignité que demandait sa grandeur. Les rois^, non plus que le soleil , n'ont pas reçu en vain l'éclat qui les environne : il est nécessaire au genre humain ; et ils doivent , pour le repos autant que pour la décoration de l'univers , soutenir une majesté qui n'est qu'un rayon de celle de Dieu. H était aisé à la reine de faire sentir une grandeur qui lui était naturelle^ ; elle était née dans une cour où la majesté se plaît à paraître avec tout son ap- ' Superbia eorum qui te oderunt ascendit semper. ( Psal.

LXXllI , 23. )

2 Qui dicebas in corde tuo : In cœlum conscendam ; super astraDei exaltabo solium meum.... Ascendam super altitudinem nubium : similis ero Altissimo. {Isa. cap. xiv, 13, 14.)

3 On Ut dans la première édition : « Les rois doivent cet éclat à l'univers', comme le soleil lui doit sa lumière ; et , pour le repos du genre humain , ils doivent soutenir une majesté , etc. »

* On ne saurait donner une idée plus juste des mœurs de cette princesse et de la hauteur de ses sentiments , qu'en rapportant une réponse qu'elle fit un jour à une carmélite qu'elle avait priée de lui aider à faire son examen de conscience pour une confession générale. Cette religieuse lui de-

BOSSIET. — T. II.

pareil , et d'un père qui sut conserver avec une grâce, comme avec une jalousie particulière, ce qu'on appelle en Espagne les coutumes de qualité et les bienséances du palais : mais elle aimait mieux tempérer la majesté , et l'anéantir devant Dieu , que de la faire éclater devant les hommes. Ainsi nous la voyions courir aux autels , pour y goûter avec David un humble repos, et s'enfoncer dans son oratoire, où, malgré le tumulte de la cour, elle trouvait le Carmel d'Élie , le désert de Jean , et la montagne si souvent témoin des gémissements de Jésus.

J'ai appris de saint Augustin que « l'âme at- « tentive se fait à elle-même une solitude : » Gignitenim sibi ipsa mentis intentio solitudinem '. Mais , mes frères , ne nous flattons pas ; il faut savoir se donner des heures d'une solitude effective , si l'on veut conserver les forces de l'âme. C'est ici qu'il faut admirer l'inviolable fidélité que la reine gardait à Dieu : ni les divertissements, ni les fatigues des voyages, ni aucune occupation , ne lui faisait perdre ces heures particulières qu'elle destinait à la méditation et à la prière. Aurait-elle été si persévérante dans cet exercice , si elle n'y eût goûté " la manne cachée « que nul ne connaît, que celui qui en ressent les « saintes douceurs'? » C'est là qu'elle disait avec I David : « 0 Seigneur, votre servante a trouvé son « cœur, pour vous faire cette prière! » Invenit servus tuus cor suum^. Où allez-vous, cœurs égarés? Quoi , même pendant la prière vous laissez errer votre imagination vagabonde ; vos ambitieuses pensées vous reviennent devant Dieu ; elles font même le sujet de votre prière ! Par l'effet du même transport qui vous fait parler aux hommes de vos prétentions, vous en venez encore parler à Dieu , pour faire servir le ciel et la terre à vos intérêts. Ainsi votre ambition, que la prière devait éteindre , s'y échauffe : feu bien différent de celui que David sentait allumer dans sa méditation*. Ah! plutôt puissiez-vous dire avec ce grand roi , et avec la pieuse reine que nous honorons : « 0 Seigneur, votre serviteur a trouvé « son cœur ! » J'ai rappelé ce fugitif, et le voilà tout entier devant votre face.

Ange saint*, qui présidiez à l'oraison de cette

manda si, avant son mariage, elle n'avait point eu envie de plaire à quelques uns des jeunes gens de la cour du roi son père : « Oh non, ma mère, dit-elle, il n'y avait point de rois. » ( Lv président Hénault. )

' De divers, quaest. ad simplic. lib. ii , quaest. iv , t. vi, col. 118.

^ Vincent! dabo mannaahsconditum... et... nomen novum.. quod nemo scit, nisi qui accipit (Apoc. cap. u, 17.)

3 Invenit servus tuus cor suum ut oraret te oratione hac. (II. Reg. cap. vu, 27.)

* Concaluit cor meum intra me : et in meditatione irea exardescet ignis. ( Psal. xxxviii, 4. )

5 Jpoc. cap. VIII, 3.

ORAISON FUNEBRE

sainte princesse, et cfui portiez cet encens au dessus des nues , pour le faire brûler sur l'autel que saint Jean a vu dans le ciel , racontez-nous les ardeurs de ce cœur blessé de l'amour divin , j faites-nous paraître ces torrents de larmes que la reine versait devant Dieu pour ses péchés. Quoi donc , les âmes innocentes ont-elles aussi les pleurs et les amertumes de la pénitence? Oui sans doute , puisqu'il est écrit que « rien n'est pur sur la terre ' , et que « celui qui dit qu'il ne pèche pas se trompe « lui-même \ Mais ce sont des péchés légers , légers par comparaison , je le confesse : légers en eux-mêmes ; la reine n'en connaît aucun de cette nature. C'est ce que porte en son fonds toute âme innocente. La moindre ombre se remarque sur ses vêtements qui n'ont pas encore été salis, et leur vive blancheur en accuse toutes les taches. Je trouve ici les chrétiens trop savants.'Chrétien ^, tu sais trop la distinction des péchés véniels d'avec les mortels. Quoi ! le nom commun de péché ne suffira pas pour te les faire détester les uns et les autres? Sais-tu que ces péchés , qui semblent légers , deviennent accablants par leur multitude, à cause des funestes dispositions qu'ils mettent dans les consciences? C'est ce qu'enseignent d'un commun accord tous les saints docteurs, après saint Augustin et saint Grégoire. Sais-tu que les péchés , qui seraient véniels par leur objet , peuvent devenir mortels par l'excès de l'attachement? Les plaisirs innocents le deviennent bien , selon la doctrine des saints ; et seuls ils ont pu damner le mauvais riche, pour avoir été trop goûtés. Mais qui sait le degré qu'il faut pour leur inspirer ce poison mortel? et n'est-ce pas une des raisons qui fait que David s'écrie : Delicta guis intelligit ? « Qui peut connaître ses péchés ^ ? -> Que je hais donc ta vaine science et ta mauvaise subtilité, âme téméraire, qui prononces si hardiment : Ce péché que je commets sans crainte est véniel. L'âme vraiment pure n'est pas si savante. La reine sait en général qu'il y a des péchés véniels , car la foi l'enseigne ; mais la foi ne lui enseigne pas que les siens le soient. Deux choses vous vont faire voir l'éminent degré de sa vertu. Nous le savons , chrétiens , et nous ne donnons point de fausses louanges devant ces autels : elle a dit souvent, dans cette bienheureuse simplicité qui lui était commune avec tous les saints , qu'elle ne comprenait pas comment on pouvait commettre volontairement un seul péché, pour petit qu'il fût.

• Cœli non sunt mundi în conspeclu ejus. ( Joh. cap. xv , 15.)

? Si (iixerimus quoniam peccalum non habemus , îpsi nos scducinjus. ( 1. Joan cap. ï, 8.)

■ 3 Cette apostrophe est vive et belle; mais tout ce long morceau est du genre des sermons. (L'abbé de Fauxcelles.)

♦ P$al. XVIII, 13.

Elle ne disait donc pas , Il est véniel : elle disait , Il est péché; et son cœur innocent se soulevait. Mais comme il échappe toujours quelque péché à la fragilité humaine, elle ne disait pas, Il est léger ; encore une fois , Il est péché , disait-elle. Alors , pénétrée des siens, s'il arrivait quelque malheur à sa personne , à sa famille , à l'état , elle s'en accusait seule. Mais quels malheurs , direz-vous, dans cette grandeur et dans un si long cours de prospérités? Vous croyez donc que les déplaisirs et les plus mortelles douleurs ne se cachent pas sous la pourpre? ou qu'un royaume est un remède universel à tous les maux , un baume qui les adoucit, un charme qui les enchante? Au lieu que par un conseil de la Providence divine , qui sait donner aux conditions les plus élevées leur contre-poids , cette grandeur que nous admirons de loin comme quelque chose au-dessus de l'homme, touche moins quand on y est né, ou se confond elle-même dans son abondance ; et qu'il se forme au contraire parmi les grandeurs une nouvelle sensibilité pour les déplaisirs, dont le coup est d'autant plus rude, qu'on est moins préparé à le soutenir.

Il est vrai que les hommes aperçoivent moins cette malheureuse délicatesse dans les âmes vertueuses. On les croit insensibles , parce que nonseulement elles savent taire , mais encore sacrifier leurs peines secrètes. Mais le Père céleste se plaît à les regarder dans ce secret , et comme il sait leur préparer leur croix , il y mesure aussi leur récompense. Croyez-vous que la reine pût être en repos dans ces fameuses campagnes qui nous apportaient coup sur coup tant de surprenantes nouvelles? Non , messieurs : elle était toujours tremblante, parce qu'elle voyait toujours cette précieuse vie, dont la sienne dépendait, trop facilement hasardée. Vous avez vu ses terreurs : vous parlerai-je de ses pertes , et de la mort de ses chers enfants? Ils lui ont tous déchiré le cœur. Représentons-nous ce jeune prince ' , que les G races semblaient elles-mêmes avoir formé de leurs mains (pardonnez-moi ces expressions) ; il me semble que je vois encore tomber cette fleur *. Alors , triste messager d'un événement si funeste , je fus aussi le témoin, en voyant le roi et la reine , d'un côté de la douleur la plus pénétrante, et de l'autre des plaintes les plus lamentables ; et

■ En 1672, Bossuet, alors précepteur du Dauphin, avait été chargé d'annoncer à Louis XIV et à la reine la mort du jeune duc d'Anjou, leur second lils. Il rappelle cet événement avec un charme d'expression et de sensibilité qui retrace les images les plus touchantes de Virgile. ( Le cardinal de Bausset.

2 Quand Bossuet se sert d'une métaphore qui parait hasardée, il s'en excuse quelquefois; maijs aussitôt il renchérit sur celte première image qu'il ne trouve ni assez grande, ni assez hardie , au gré de son imagination. {Le cardinal Maury.)

DE MARIE-THÉRÈSE D AUTRICHE

sous dos formes différentes , je vis une affliction sans mesure. Mais je vis aussi des deux côtés la foi également victorieuse; je vis le sacrifice agréable de l'âme humiliée sous la main de Dieu, et deux victimes royales immoler d'un commun accord leur propre coeur.

Pourrai-je maintenant jeter les yeux sur la terrible menace du ciel irrité , loi*squ'il sembla si longtemps vouloir frapper ce Dauphin même , notre plus chère espérance? Pardonnez-moi, messieurs, pardonnez-moi si je renouvelle vos frayeurs ; il faut bien , etjfe le puis dire , que je me fasse à moi-même cette violence , puisque je ne puis montrer qu'à ce prix la constance de la reine. Nous vîmes alors dans cette princesse, au milieu des alarmes d'une mère , la foi d'une chrétienne ; nous vîmes un Abraham prêt à immoler Isaac , et quelques traits de Marie quand elle offrit son Jésus. Ne craignons point de le dire , puisqu'un Dieu ne s'est fait homme que pour assembler autour de lui des exemples pour tous les états : la reine , pleine de foi , ne se propose pas un moindre modèle que Marie ; Dieu lui rend aussi son fils unique , qu'elle lui offre d'un cœur déchiré , mais soumis , et veut que nous lui devions encore une fois un si grand bien.

On ne se trompe pas , chrétiens , quand on attribue tout à la prière. Dieu , qui l'inspire , ne lui peut rien refuser. « Un roi , dit David , ne se « sauve pas par ses armées ; et le puissant ne se <■ sauve pas par sa valeur ' . "Ce n'est pas aussi aux sages cotjseils qu'il faut attribuer les heureux succès. « 11 s'élève , dit le Sage , plusieurs pen- " sées dans le cœur de l'homme ' : » reconnaissez l'agitation et les pensées incertaines des conseils humains : « mais , poursuit-il , la volonté du Sei- " gneur demeure ferme; » et pendant que les hommes délibèrent , il ne s'exécute que ce qu'il résout. « Le Terrible, le Tout-Puissant, « qui ôte, » quand il lui plaît « l'esprit des princes^,» le leur laisse aussi quand il veut , pour les confondre davantage , « et les prendre dans leurs pro- " près flnesses ■* . < Car " il ny a point de prudence , « il n'y a point de sagesse , il n'y a point de con- « seil contre le Seigneur^. » Les Machabées étaient vaillants; et néanmoins il est écrit « qu'ils com- « battaient par leurs prières « plus que par leurs armes : Per orationes congressi sunt^ : assurés ,

' Non salvatur rex per multam virtutem : et gigas non salvabitur in mulUtudine virtutis su». {Psal. xxxii , 16.)

'' MuUx œgitationes in corde viri : voluntas autem Domini permanebit. (Prov. cap. xix , 21.)

3 Vovete et reddite Domino Deo vestro... terribili , et ei qui aiifert spiritum principium. (P«a/. lxxv, 12, I3.)

* Qui apprehendit sapientes in astutiaeorura. (Job. cap. v, i;î. I. Cor. cap. III, 19.)

^ Non est sapientia , non est prudentia , non est consilium contra Dominum. (Prov. cap. xxi, 30.)

« II. .V(TcA«6. cap. \v, 26.

par l'exemple de Moïse , que les mains élevées a Dieu enfoncent plus de bataillons que celles qui frappent. Quand tout cédait à Louis , et que nous crûmes voir revenir le temps des miracles, où les murailles tombaient au bruit des trompettes , tous les peuples jetaient les yeux sur la reine , et croyaient voir partir de son oratoire la foudi'e qui accablait tant de villes.

Que si Dieu accorde aux prières les prospérités temporelles j combien plus leur accorde-t-il les vrais biens, c'est-à-dire, les vertus? Elles sont le fruit naturel d'une âme unie à Dieu par l'oraison ; l'oraison qui nous les obtient , nous apprend à les pratiquer, non-seulement comme nécessaires , mais encore comme reçues « du Père des lu- « mières , d'où descend sur nous tout don parfait ' ; » et c'est là le comble de la perfection , parce que c'est le fondement de l'humilité. C'est ainsi que Marie-Thérèse attira par la prière toutes les vertus danssonâme. Dès sa première jeunesse elle fut , dans les mouvements d'une cour alors assez tui'bulente, la consolation et le seul soutien de la vieillesse infirme du roi son père. La reine sa bellemère , malgré ce nom odieux , trouva en elle nonseulement un respect , mais encore une tendresse , que ni le temps ni l'éloignement n'ont pu altérer; aussi pleure-t-elle sans mesure, et ne veut point recevoir de consolation. Quel cœur, quel respect , quelle soumission n'a-t-elle pas eue pour le roi ! toujours vive pour ce grand prince, toujours jalouse de sa gloire , uniquement attachée aux intérêts de son État , infatigable dans les voyages , et heureuse, pourvu qu'elle fût en sa compagnie ; femme enfin où saint Paul aurait vu l'Église occupée de Jésus-Christ, et unie à ses volontés par une éternelle complaisance \ Si nous osions demander au grand prince qui lui rend ici avec tant de piété les derniers devoirs, quelle mère il a perdue , il nous répondrait par ses sanglots ; et je vous dirai en son nom (ce que j'ai vu avec joie , ce que je répète avec admiration) que les tendresses inexplicables de Marie-Thérèse tendaient toutes à lui inspirer la foi, la piété, la crainte de Dieu , un attachement inviolable pour le roi , des entrai Iles de miséricorde pour les malheureux, une immuable persévérance dans tous ses devoirs, et tout ce que nous louons dans la conduite de ce prince. Parlerai-je des bontés de la reine tant de fois éprouvées par ses domestiques , et ferai-je retentir encore devant ces autels les cris de sa maison désolée? Et vous, pauvres de Jésus-Christ, pour qui seuls elle ne pouvait endurer qu'on lui dît que ses trésors étaient épuisés ; vous première-

■ Omne datum optimum , et omne donum perfectum desursum est, desccndens à Paire luminum. (Jac. cap i , I7.) ^ Ephcs. cap. V, 24.

ORAISON FUNEBRE

ment , pauvres volontaires , victimes de Jésus- Christ, religieux, vierges sacrées, âmes pures dont le monde n'était pas digne; et vous, pauvres, quelque nom que vous portiez , pauvres connus , pauvres honteux , malades impotents , estropiés , « restes d'hommes ' , « pour parler avec saint Grégoire de Nazianze, car la reine respectait en vous tous les caractères de la croix de Jésus-Christ : vous donc qu'elle assistait avec tant de joie, qu'elle visitait avec de si saints empressements , qu'elle servait avec tant de foi , heureuse de se dépouiller d'une majesté empruntée , et d'adorer dans votre hassesse la glorieuse pauvreté de Jésus-Christ ; quel admirable panégyrique prononceriez-vous, par vos gémissements , à la gloii*e de cette princesse , s'il m'était permis de vous introduire dans cette auguste assemblée? Recevez, père Abraham , dans votre sein , cette héritière de votre foi ; comme vous , servante des pauvres , et digne de trouver en eux , non plus des anges , mais Jésus-Christ même. Que dirai-je davantage? Écoutez tout en un mot : fille , femme , mère , maîtresse , reine , telle que nos vœux l'auraient pu faire , plus que tout cela chrétienne , elle accomplit tous ses devoirs sans présomption, et fut humble non-seulement parmi toutes les grandeurs , mais encore parmi toutes les vertus.

J'expliquerai en peu de mots les deux autres noms que nous voyons écrits sur la colonne mystérieuse de l'Apocalypse , et dans le cœur de la reine. Par le « nom de la sainte cité de Dieu% la « nouvelle Jérusalem , » vous voyez bien , messieurs , qu'il faut entendre le nom de l'Église catholique , cité sainte dont toutes « les pierres sont « vivantes ^ , » dont Jésus-Christ est le fondement , qui « descend du ciel » avec lui , parce qu'elle y est renfermée comme dans le chef dont tous les membres reçoivent leur vie ; cité qui se répand par toute la terre , et s'élève jusqu'aux cieux pour y placer ses citoyens. Au seul nom de l'Église , toute la foi de la reine se réveillait. Mais une vraie fille de l'Église, non contente d'en embrasser la sainte doctrine , en aime les observances , où elle fait consister la principale partie des pratiques extérieures de la piété,

L'ÉgUse inspirée de Dieu , et instruite par les saints apôtres, a tellement disposé l'année, qu'on y trouve avec la vie , avec les mystères , avec la prédication et la doctrine de Jésus-Christ , le vrai fruit de toutes ces choses dans les admirables ver-

' Veterum hominum miserae reliquiœ. (Orat. xvi, t. l, p. 244.)

' Quivicerit... scribam super eum nomen... civilatis Dei mei , novœ Jérusalem , qua; descendit de cœlo a Deo meo. (yipoc cap. m, 12.)

^ Ad quem (Chrislum) accedentes lapidem vivum... eiipsi tamquam lapides vivi superœdiiicamini , domus spiritualis. <I. i't'^r.cap. II, 4, 5.)

tus de ses serviteurs , et dans les exemples de ses saints ; et enfin un mystérieux abrégé de l'Ancien et du Nouveau Testament et de toute l'histoire ecclésiastique. Par là toutes les saisons sont fructueuses pour les chrétiens ; tout y est plein de Jésus-Christ , qui est toujours « admirable ', » selon le prophète, et non-seulement en lui-même, mais encore « dans ses saints '. » Dans cette variété , qui aboutit toute à l'unité sainte tant recommandée par Jésus-Christ ^ , l'âme innocente et pieuse trouve avec des plaisirs célestes une solide nourriture, et un perpétuel renouvellement de sa ferveur. Les jeûnes y sont mêlés dans les temps convenables , afin que l'âme, toujours sujette aux tentations et au péché , s'affermisse et se purifie par la pénitence. Toutes ces pieuses observances avaient dans la reine l'effet bienheureux que l'Église même demande : elle se renouvelait dans toutes les fêtes , elle se sacrifiait dans tous les jeûnes et dans toutes les abstinences. L'Espagne sur ce sujet a des coutumes que la France ne suit pas ; mais la reine se rangea bientôt à l'obéissance : l'habitude ne put rien contre la règle ; et l'extrême exactitude de cette princesse marquait la délicatesse de sa conscience. Quel autre a mieux profité de cette parole : « Qui vous écoute « m'écoute ^ ? >' Jésus-Christ nous y enseigne cette excellente pratique de marcher dans les voies de Dieu sous la conduite particulière de ses serviteurs , qui exercent son autorité dans son Église. Les confesseurs de la reine pouvaient tout sur elle dans l'exercice de leur ministère, et il n'y avait aucune vertu où elle ne pût être élevée par son obéissance. Quel respect n'avait-elle pas pour le souverain pontife , vicaire de Jésus-Christ , et pour tout l'ordre ecclésiastique ! Qui pourrait dire combien de larmes lui ont coûté ces divisions toujours trop longues , et dont on ne peut demander la fin avec trop de gémissements? Le nom même et l'ombre de divisions faisait horreur à la reine, comme à toute âme pieuse. Mais qu'on ne s'y trompe pas , le saint-siége ne peut jamais oublier la France , ni la France manquer au saint-siége : et ceux qui , pour leurs intérêts particuliers , couverts, selon les maximes de leur politique, du prétexte de piété , semblent vouloir irriter le saintsiége contre un royaume qui en a toujours été le principal soutien sur la terre , doivent penser qu'une chaire si éminente , à qui Jésus-Christ a tant donné, ne veut pas être flattée par les hommes , mais honorée selon la règle avec une soumission profonde ; qu'elle est faite pour attirer

• Vocabitur nomen ejus : admirabilis. (Isa. cap. ix , 6.) 2 Mirabiliusin sanctis suis. (Psal. lxvii, 36.) ' Porro unum est necessarium. (Luc. cap. x , 42.) Qui vos audit, me audit. [Ibid. I6.)

DE MAKIE-THÉRÈSE D'AUTRICHE

tout l'univers à son unité et y rappeler à la fin tous les hérétiques; et que ce qui est excessif, loin d'être le plus attirant , n'est pas même le plus solide ni le plus durable '.

Avec le saint nom de Dieu et avec le nom de la cité sainte , la nouvelle Jérusalem , je vois , messieurs , dans le cœur de notre pieuse reine le nom nouveau du Sauveur. Quel est , Seigneur, votre nom nouveau, sinon celui que vous expliquez, quand vous dites : « Je suis le pain de vie? » et, « Ma chair est vraiment viande * , » et « Prenez , " mangez , ceci est mon corps ^ ? » Ce nom nouveau du Sauveur est celui de l'eucharistie , nom composé de bien et de grâce, qui nous montre dans cet adorable sacrement une source de miséricorde, un miracle d'amour, un mémorial et un abrégé de toutes les grâces , et le Verbe même tout changé en grâce et en douceur pour ses fidèles. Tout est nouveau dans ce mystère : c'est le « Nouveau Tes- «tament » de notre Sauveur ^, et on commence à y boire ce « vin nouveau ^ » dont la céleste Jérusalem ^est transportée. Mais pour le boire dans ce lieu de tentation et de péché , il s'y faut préparer par la pénitence. La reine fréquentait ces deux sacrements avec une ferveur toujours nouvelle. Cette humble princesse se sentait dans son état naturel , quand elle était comme pécheresse aux pieds d'un prêtre , y attendant la miséricorde et la sentence de Jésus-Christ. Mais l'eucharistie était son amour : toujours affamée de cette viande céleste , et toujours tremblante en la recevant , quoiqu'elle ne pût assez communier pour son désir, elle ne cessait de se plaindre humblement et modestement des communions fréquentes qu'on lui ordonnait. Mais qui eût pu refuser l'eucharistie à l'innocence , et Jésus-Christ à une foi si vive et si pure ? La règle que donne saint Augustin , est de modérer l'usage de la communion quand elle tourne en dégoût. Ici on voyait toujours une ardeur nouvelle , et cette excellente pratique de chercher dans la communion la meilleure préparation, comme la plus parfaite action de grâces

' Pour l'intelligence de ce passage , il faut se rappeler que redit de 1673, relatif à la régale, ayant été accepté par les évoques de France, le pape Innocent XI leur adressa des brefs qui renfermaient des maximes contraires à cet édit , et qui provoquèrent une nouvelle réunion des prélats du royaume. La fameuse déclaration du 19 mars 1682, à laquelle Bossuet eut la plus grande part, fut le résultat de cette assemblée. (Voyez cette Déclaration , t. v. )

Elle déplut tellement à la cour de Rome , que dans le temps où Bossuet prononça l'oraison funèbre de Marie-Thérèse d'Autriche, on s'attendait de jour en jour à une rupture.

^ Ego sum panis vilae... caro mea vere est cibus. (Joan. cap. VI, 48, B6.)

^ Accipite et comedite : hoc est corpus meum. {Mallk. cap. XXXI, 26.)

• Hic est sanguis meus novi testamenti. (Ibid. 28.)

' Non bibàin amodo de hoc genimine vitis, usque in diem illum, quum illud bibam vobiscum novum in regno patris niei. {Ibid. 29.;

pour la communion même. Par ces admirables pratiques, cette princesse est venue à sa dernière heure sans qu'elle eût besoin d'apporter à ce terrible passage une autre préparation que celle de sa sainte vie ; et les hommes , toujours hardis à juger les autres , sans épargner les souverains, car on n'épargne que soi-même dan» ses jugements ; les hommes , dis-je , de tous les états , et autant les gens de bien que les autres , ont vu la reine emportée avec une telle précipitation dans la vigueur de son âge , sans être en inquiétude pour son salut. Apprenez donc , chrétiens , et vous principalement qui ne pouvez vous accoutumer à la pensée de la mort , en attendant que vous méprisiez celle que Jésus-Christ a vaincue , ou même que vous aimiez celle qui m*et fin à nos péchés , et nous introduit à la vraie vie, apprenez à ladésarmer d'une autre sorte, et embrassez la belle pratique où , sans se mettre en peine d'attaquer la mort, on n'a besoin que de s'appliquer à sanctifier sa vie.

La France a vu de nos jours deux reines plus unies encore par la piété que par le sang , dont la mort, également précieuse devant Dieu, quoique avec des circonstances différentes, a été d'une singulière édification àtoute l'Église. Vous entendez bien que je veux parler d'ANNE d'Autriche et de sa chère nièce , ou plutôt de sa chère fille Marie-Thérèse. Anne dans un âge déjà avancé , et Marie-Thérèse dans sa vigueur, mais toutes deux d'une si heureuse constitution , qu'elle semblait nous promettre le bonheur de les posséder un siècle entier, nous sont enlevées contre notre attente , l'une par une longue maladie , et l'autre par un coup imprévu. Anne , avertie de loin par un mal aussi cruel qu'irrémédiable , vit avance!la mort à pas lents, et sous la figure qui lui avait toujours paru la plus affreuse : Marie-Thérèse aussitôt emportée que frappée par la maladie , se trouve toute vive et tout entière entre les bras de la mort, sans presque l'avoir envisagée. A ce fatal avertissement, Anne pleine dé foi ramasse toutes les forces qu'un long exercice delà piété lui avait acquises , et regarde sans se troubler toutes les approches de la mort. Humiliée sous la main de Dieu , elle lui rend grâces de l'avoir ainsi avertie ; elle multiplie ses aumônes toujours abondantes; elle redouble ses dévotions toujours assidues ; elle apporté de nouveaux soins à l'examen de sa conscience toujours rigoureux. Avec quel renouvellement de foi et d'ardeur lui vîmes-nous recevoir lesaint viatique îDansdesemblables actions, il ne fallut à Marie-Thérèse que sa ferveur ordinaire : sans avoir besoin de la mort pour exciter sa piété , sa piété s'excitait toujours assez ellemême, et prenait dans sa propre force un conti-

ORAISON FUNEBRE

iiuel accroissement. Que dirons-nous, chrétiens, de ces deux reines ? Par l'une Dieu nous apprit comment il faut profiter du temps , et l'autre nous a fait voir que la vie vraiment chrétienne n'en a pas besoin. En effet, chrétiens, qu'attendons-nous? 11 n'est pas digne d'un chrétien de ne s'évertuer contre la mort qu'au moment qu'elle se présente pour l'enlever. Un chrétien toujours attentif à combattre ses passions « meurt tous les jours » avec l'apôtre : Quotidie morior'. Un chrétien n'est jamais vivant sur la terre, parce qu'il y est toujours mortifié , et que la mortification est un essai , un apprentissage, un commencement de la mort. Vivons-nous , chrétiens, vivons-nous? Cet âgeque nous comptons , et où tout ce que nous comptons n'est plus à nous , est-ce une vie? et pouvons-nous n'apercevoir pas ce que nous perdons sans cesse avec les années? Le repos et la nourriture ne sontils pas de faibles remèdes de la continuelle maladie qui nous travaille? et celle que nous appelons la dernière, qu'est-ce autre chose, à le bien entendre, qu'un redoublement et comme le dernier accès du mal que nous apportons au monde en naissant? Quelle santé nous couvrait la mort que la reine portait dans son sein ! De combien près la menace a-t-elle été suivie du coup I et où eu était cette grande reine , avec toute la majesté qui l'environnait, si elle eût été moins préparée? Tout d'un coup on voit arriver le moment fatal , où la terre n'a plus rien pour elle que des pleurs. Que peuvent tant de fidèles domestiques empressés autour de son lit? Le roi même , que pouvaitil , lui , messieurs , lui qui succombait à la douleur avec toute sa puissance et tout son courage ? Tout ce qui environne ce prince l'accable. Monsieur, Madame venaient partager ses déplaisirs, et les augmentaient par les leurs. Et vous , monseigneur, que pouviez-vous que de lui percer le cœur par vos sanglots? 11 l'avait assez percé par le tendre ressouvienir d'un amourqu'il trouvait toujours également vif après vingt-trois ans écoulés. On en gémit , on en pleure ; voilà ce que peut la terre pour une reine si chérie : voilà ce que nous avons à lui donner, des pleurs, des cris inutiles. Je me trompe, nous avons encore des prières ; nous avons ce saint sacrifice , rafraîchissement de nos peines, expiation de nos ignorances, et des restes de nos péchés. Mais songeons que ce sacrifice d'une valeur infinie, où toute la croix de Jésus est renfermée, ce sacrifice serait inutile à la reine, si elle n'avait mérité par sa bonne vie que l'effet en put passer jusqu'à elle : autrement, dit saint Augustin % qu'opère un tel sacrifice? Nul soulagement pour les morts , une faible consolation pour les

* I. Cor. cap. XV, 3r.

* Se m. cuxii, t. V, col. 827.

vivants. Ainsi tout le salut vient de cette vie, dont lafuite précipitée nous trompe toujours. « Je viens, dit Jésus-Christ, comme un voleur '. « Il a fait selon sa parole; il est venu surprendre la reine dans le temps que nous la croyions la plus saine , dans le temps qu'elle se trouvait la plus heureuse! Mais c'est ainsi qu'il agit : il trouve pour nous tant de tentations et une telle malignité dans tous les plaisirs, qu'il vient troubler les plus innocents dans ses élus. Mais il vient , dit-il , « comme un « voleur, .. toujours surprenant et impénétrable dans ses démarches. C'est lui-même qui s'en glorifie dans toute son Écriture. Comme un voleur, direz -vous, indigne comparaison! N'importe qu'elle soit indigne de lui, pourvu qu'elle nous effraie, et qu'en nous effrayant elle nous sauve. Tremblons donc, chrétiens, tremblons devant lui à chaque moment ; car qui pourrait ou l'éviter quand il éclate, ou le découvrir quand il se cache? « Ilsmangeaient, dit-il, ils buvaient, ils achetaient, « ils vendaient, ils plantaient, ils bâtissaient , ils « faisaient des mariages aux jours de Noé et aux « jours de Loth % « et une subite ruine les vint accabler. Ils mangeaient , il buvaient , il se mariaient. C'étaient des occupations innocentes : que sera-ce quand en contentant nos impudiques désirs, en assouvissant nos vengeances et nos secrètes jalousies, en accumulant dans nos coffres des trésors d'iniquité , sans jamais vouloir séparer le bien d'autrui d'avec le nôtre; trompés par nos plaisirs, par nos jeux, par notre santé, par notre jeunesse, par l'heureux succès de nos affaires, par nos flatteurs , parmi lesquels il faudrait peut-être compter des directeurs infidèles que nous avons choisis pour nous séduire , et enfin par nos fausses pénitences qui ne sont suivies d'aucun changement de nos mœurs, nous viendrons tout à coup au dernier jour. La sentence partira d'en haut : « La fin est venue , la fin est venue : » Finis venu, venu finis. « La fin est venue sur vous : « Nunc finis super te ^ : tout va finir pour vous en ce moment. Tranchez, '< concluez : » Fac conclusionem ^. Frappez l'arbre infructueux qui n'est plus bon que pour le feu : « coupez l'arbre , ar- « rachez ses branches, secouez ses feuilles, abat- " tez ses fruits * : » périsse par un seul coup tout ce qu'il avait avec lui-même ! Alors s'élèveront des

' Veniam ad te tamquam fur. (Apoc. cap. iij, 3.)

' Sicut factum est in dlebus Noe , vita eril et in diebus fîlii liominis... Uxores ducebanl, et dabanlur ad nuptias... similiter sicut faclum est in diebus Loth : edebant et bibebant , emebant et vendebant , plantabant et aedificabant (Luc. cap. XVII, 26.27,28.)

3 Ezech. cap. vu, 2.

* Ihid. 2a.

' Ciainavil forUter, et sic ait : Succidile arborem . et pra;cidile ranjos ejus; excuUle folia ejus, et dispcrgite fruclus rjus {Dan. cap, iv, n.)

D'ANNE DE GONZAGUE

frayeurs mortelles , et des grincements de dents , préludes de ceux de l'enfer. Ah ! mes frères , n'attendons pas ce coup terrible ! Le glaive qui a tranché les jours de la reine est encore levé sur nos têtes ; nos péchés en ont affilé le tranchant fatal. « Le « glaive que je tiens eu main, dit le Seigneur notre « Dieu , est aiguisé et poli : il est aiguisé, afin qu'il « perce; il est poli et limé, afin qu'il brille '. » Tout l'univers en voit le brillant éclat. Glaive du Seigneur, quel coup vous venez de faire ! Toute la terre en est étonnée. Mais que nous sert ce brillant qui nous étonne, si nous ne prévenons le coup qui nous tranche? Prévenons-le, chrétiens , par la pénitence. Qui pourrait n'être pas ému à ce spectacle ? Mais ces émotions d'un jour , qu'opèrent-elles ? Un dernier endurcissement, parce qu'à force d'être touché inutilement , on ne se laisse plus toucher d'aucun objet. Le sommes-nous des maux de la Hongrie et de l'Autriche ravagées? Leurs habitants passés au fil de l'épée : et ce sont encore les plus heureux, la captivité entraîne bien d'autres maux et pour le corps et pour l'âme ; ces habitants désolés, ne sont-ce pas des chrétiens et des catholiques, nos frères, nos propres membres, enfants de la même Église , et nourris à la même table du pain de vie ? Dieu accomplit sa parole : n le jugement commence par sa maison ' » et le restede la mais on ne tremble pas ! Chrétiens, laissez-vous fléchir , faites pénitence , apaisez Dieu par vos larmes. Ecoutez la pieuse reine , qui parle plus haut que tous les prédicateurs. Écoutez-la , princes ; écoutez-la, peuples ; écoutez-la, monseigneur, plus que tous les autres. Elle vous dit par ma bouche , et par une voix qui vous est connue , que la grandeur est un songe, la joie une erreur, la jeunesse une fleur qui tombe , et la santé un nom trompeur. Amassez donc les biens qu'on ne peut perdre. Prêtez l'oreille aux graves discours que saint Grégoire de Nazianze adressait aux princes et à la maison régnante. « Respectez , « leur disait-il , votre pourpre , » respectez votre puissance qui vient de Dieu, et ne l'employez que pour le bien. « Connaissez ce qui vous a été « confié , et le grand mystère que Dieu accomplit « en vous. Il se réserve à lui seul les choses d'en « haut ; il partage avec vous celles d'en bas : mon- « trez-vous dieux aux peuples soumis , » en imitant la bonté et la munificence divine^. C'est,

» Hœc dicit Dominas Deus , loqiiere : Gladius , gladius exacutus est et limatus. Ut csedat victimas, exacutus est; ut splendeat, limatus est. {Ezech. cap. xxi, 9, 10.)

^ Tempus est ut inclpiat judicium a domo Dei. { I. Petr. cap. IV , 17.)

^ Imperatores, purpuram vereamini... Cognoscite quantum id sit, quod vestrse lidei commissum est , quantumque circa, vos mysterium.... Supera solius Dei sunt : infera autem vestra et iamsunt. Subditis vestrisdeos vos prjebete. {Orat. xxvii,

monseigneur, ce que vous demandent ces empressements de tous les peuples , ces perpétuels applaudissements, et tous ces regards qui vous suivent. Demandez à Dieu , avec Salomon ' , la sagesse qui vous rendra digne de l'amour des peuples et du trône de vos ancêtres ; et quand vous songerez à vos devoirs , ne manquez pas de considérer à quoi vous obligent les immortelles actions de Louis le Grand et l'incomparable piété de Marie-Thébèse ^

ORAISON FUNEBRE

D'ANNE DE GONZAGUE ^ DE CLÈVES, princesse palatine,

Prononcée en présence de monseigneur le Duc , de madame la Duchesse, et de monseigneur le duc de Bourbon, dans l'église des carmélites du faubourg Saint-Jacques , le neuvième jour d'août 1685.

Apprehendi te ah extremis terra, et a longinquis ejus vocavi te : elegi te, et non abjeci te; ne timeas, quia ego cum sum.

« Je t'ai pris par la main pour te ramener des extrémités de la terre; je t'ai appelé des lieux les plus éloignés; je t'ai choisi , et je ne t'ai pas rejeté : ne crains point , parce que je suis avec toi. »

C'est Dieu même qui parle ainsi. ( Isa. cap. xu, 9, 10. )

Monseigneur, Je voudrais que toutes les âmes éloignées de Dieu , que tous ceux qui se persuadent qu'on ne peut se vaincre soi-même ni soutenir sa constance parmi les combats et les douleurs, tous ceux enfin qui désespèrent de leur conversion ou de leur persévérance, fussent présents à cette assemblée : ce discours leur ferait connaître qu'une âme fidèle à la grâce , malgré les obstacles les plus

' Sap. cap. IX, 4.

" Louis XIV, au moment de la mort de Marie-Thérèse, en avait fait le plus grand éloge possible : roilà , dit-il , le premier chagrin qu'elle m'ait donné. Le discours de Bossuet ne pouvait être que le développement de ce beau mot qui renferme l'éloge le plus complet qu'un époux, et surtout un époux roi , puisse jamais faire de sa femme. Mais on sait que les vertus domestiques et modestes ne sont pas celles qui prêtent, le plus à la grande éloquence, à celle qui s'adresse aux hom mes assemblés. Dans tout ce qui prétend aux grands effets ,^ il faut quelque chose qui se rapproche du dramatique, des désastres, des révolutions, des scènes, des contrastes : voilà ce qui sert le mieux le poète , l'orateur, l'historien ; il semble que l'homme aime mieux être ému que d'être instruit. L'éloge de la simple vertu est comme un beau portrait : quelque parfaite qu'en soit l'exécution, il frappera beaucoup moins qu'une, physionomie passionnée dans un tableau d'histoire : et c'est encore là un de ces principes généraux par lesquels tous les. arts se rapprochent les uns des autres. [La Harpe.)

3 Anne de Gonzague naquit en ICI6 de Charles de Gonzague-Clèves , et de Catherine de Lorraine. Marie, sa soeur' aînée , fut reine de Pologne ; et Bénédicte , sa sœur cadette , abbes'se d'Avenai. Ces trois princesses à peine sorties de l'enfance perdirent leur mère. Anne fut élevée à l'abbaye de Faremonstier, ou Farmoutier, mais la vivacité de son esprit et de son imagination rejoignait des goûts monastiques qUa'

ORAISOIN FUNÈBRE

iQvincibles , s'élève à la perfection la plus éminente. La princesse à qui nous rendons les derniers devoirs, en récitant selon sa coutume l'office divin , lisait les paroles d'Isaïe que j'ai rapportées. Qu'il est beau de méditer l'Écriture sainte 5 et que Dieu y sait bien parler non-seulement à toute l'Église , mais encore à chaque fidèle selon ses besoins 1 Pendant qu'elle méditait ces paroles (c'est elle-même qui le raconte dans une lettre admirable) , Dieu lui imprima dans le cœur que c'était à elle qu'il les adressait. Elle crut entendre une voix douce et paternelle qui lui disait : « Je « t'ai ramenée des extrémités de la terre, des lieux <i les plus éloignés % « des voies détournées où tu te perdais , abandonnée à ton propre sens , si loin de la céleste patrie et de la véritable voie , qui est Jésus-Christ. Pendant que tu disais en ton cœur rebelle : Je ne puis me captiver, j'ai mis sur toi ma puissante main, « et j'ai dit: Tu seras ma servante, jet'ai choisie » dès l'éternité, « etje n'ai pas rejeté » ton âme superbe et dédaigneuse. Vous voyez par quelles paroles Dieu lui fait sentir l'état d'où il l'a tirée ; mais écoutez comme il l'encourage parmi les dures épreuves où il met sa patience : « Ne « crains point » au milieu des maux dont tu te sens accablée , « parce que je suis ton Dieu » qui te fortifie ; « ne te détourne pas de la voie ' » où je t'engage , « puisque je suis avec toi ; » jamais je ne cesserai de te secourir ; « et le juste que j'en- « voie au monde , » ce Sauveur miséricordieux , ce pontife compatissant , « te tient par la main : » tenebit te dextera jiisti mei^. Voilà, messieurs, le passage entier du saint prophète Isaïe, dont je n'avais récité que les premières paroles. Puis-je mieux vous représenter les conseils de Dieu sur cette princesse que par des paroles dont il s'est servi pour lui expliquer les secrets de ces admirables conseils? Venez maintenant, pécheurs, quels que vous soyez, en quelques régions écartées que la tempête de vos passions vous ait jetés , fussiez-vous dans ces terres ténébreuses dont il est parlé dans l'Écriture , et dans l'ombre de la mort ^ ; s'il vous reste quelque pitié de votre

$a famille tâchait de lui inspirer. Sa beauté lui attira les hommages d'Henri de Guise , qui , avant d'être entré dans les ordres, avait été nommé à l'archeviîché de Reims, et lui avait même fait une promesse de mariage. En 1(545, elle épousa le prince Edouard, comte palatin du Rhin, petit-lils de Jacques l". Elle eut de ce mariage (juatre enfants dont trois tilles , l'une desquelles fut mariée à Henri- Jules de Bourbon , fils du grand Condé. Devenue veuve de bonne heure , Anne de Gonzagiie se mêla à toutes les intrigues de la Fronde , el , après avoir passé plusieurs années dans l'agitation et le scandale, elle se livra aux exercices de piété avec une ardeur et une constance qui firent oublier ses égarements. Elle mourut en 1684 , au palais du Luxembourg.

' Isa. cap. xu, 9, 10.

2 Ibid. cap. XLi, lo.

3 Ibtd. cap. IX , 2.

' Populus qui ambulabat in tenebris.... Habitantibus in legione umbree mortis. ( Isa. cap. ix, 2. )

âme malheureuse , venez voir d'où la main de Dieu a retiré la princesse Anne , venez voir où la main de Dieu l'a élevée. Quand on voit de pareils exemples dans une princesse d'un si haut rang, dans une princesse qui fut nièce d'une impératrice , et unie par ce lien à tant d'empereurs , sœur d'une puissante reine ' , épouse d'un fils de roi , mère de deux grandes princesses ' , dont l'une est un ornement dans l'auguste maison de France , et l'autre s'est fait admirer dans la puissante maison de Brunswick ; enfin dans une princesse dont le mérite passe la naissance, encore que , sortie d'un père et de tant d'aïeux souverains , elle ait réuni en elle avec le sang de Gonzague et de Clèves celui des Paléologues ^ , celui de Lorraine , et celui de France par tant de côtés ; quand Dieu joint à ces avantages une égale réputation , et qu'il choisit une personne d'un si grand éclat pour être l'objet de son éternelle miséricorde , il ne se propose rien moins que d'instruire tout l'univers. Vous donc qu'il assemble en ce saint lieu, et vous principalement, pécheurs, dont il attend la conversion avec une si longue patience , n'endurcissez pas vos cœurs , ne croyez pas qu'il vous soit permis d'apporter seulement à ce discours des oreilles curieuses. Toutes les vaines excuses dont vous couvrez votre impénitence vous vont être ôtées : ou la princesse palatine portera la lumière dans vos yeux , ou elle fera tomber, comme un déluge de feu , la vengeance de Dieu sur vos têtes. Mon discours , dont vous vous croyez peut-être lés juges , vous jugera au dernier jour; ce sera sur vous un nouveau fardeau , comme parlaient les prophètes : Onus verbi Domini super Israël^ 5 et si vous n'en sortez plus chrétiens , vous en sortirez plus coupables. Commençons donc avec confiance l'œuvre de Dieu. Apprenons avant toutes choses à n'être pas éblouis du bonheurqui ne remplit pas le cœur de l'homme, ni des belles qualités qui ne le rendent pas meilleur, ni des vertus , dont l'enfer est rempU , qui nourrissent le péché et l'impénitence , et qui empêchent l'horreur salutaire que l'âme pécheresse aurait d'elle-même. Enta'ons encore plus profondément dans les voies de la divine Providence , et ne craignons pas de faire paraître notre princesse dans les états différents où elle a été. Que ceux-là craignent de découvrir les défauts des âmes saintes, qui ne savent pas combien est puissant le bras de Dieu pour faire servir ces défauts

' La reine de Pologne.

' L'une était l'épouse du duc d'Enghien, fils du grand Condé ; l'autre fut mariée à Jean-Frédéric de Brunswick , duc de Hanovre.

3 Du côté de son père, la princesse descendait des Paléologues, famille qui occupa le trône de Constantinople vers le milieu des treizième et quatorzième siècle.

< Zach. cap. xiij I.

D'ANNE DE GONZAGUE

non-seulement à sa gloire , mais encore à la perfection de ses élus. Pour nous, mes frères, qui savons à quoi ont servi à saint Pierre ses reniements , à saint Paul les persécutions qu'il a fait souffrir à l'Église ' , à saint Augustin ses erreurs , à tous les saints pénitents leurs péchés , ne crai' giions pas de mettre la princesse palatine dans ce rang, ni de la suivre jusque dans l'incrédulité où elle était enfin tombée. C'est de là que nous la verrons sortir pleine de gloire et de vertu , et nous bénirons avec elle la main qui l'a relevée : heureux si la conduite que Dieu tient sur elle nous fait craindre la justice qui nous abandonne à nous-mêmes , et désirer la miséricorde qui nous en arrache ! C'est ce que demande de vous trèshaute et très-puissante princesse Anne de Gonzague et de Clèves , princesse de Mantoue et pe montferrat, et comtesse palatine du Rhin.

Jamais plante ne fut cultivée avec plus de soin , ni ne se vit plus tôt couronnée de fleurs et de fruits que la princesse Anne. Dès ses plus tendres années elle perdit sa pieuse mère Catherine de Lorraine. Charles, duc de Nevers, et depuis due de Mantoue, son père, lui en trouva une digne d'elle , et ce fut la vénérable mère Françoise de la Châtre , d'heureuse et sainte mémoire , abbesse de Faremonstier, que nous pouvons appeler la restauratrice de la règle de saint Benoît , et la lumière de la vie monastique. Dans la solitude de sainte Fare , autant éloignée des voies du siècle que sa bienheureuse situation la sépare de tout commerce du monde ; dans cette sainte montagne que Dieu avait choisie depuis mille ans , où les épouses de Jésus-Christ faisaient revivre la beauté des anciens jours, où les joies de la terre étaient inconnues, où les vestiges des hommes du monde, des curieux, et des vagabonds, ne paraissaient pas , sous la conduite de la sainte abbesse , qui savait donner le lait aux enfants aussi bien que le pain aux forts , les commencements de la princesse Anne étaient heureux. Les mystères lui furent révélés , l'Écriture lui devint familière. On lui avait appris la langue latine , parce que c'était celle de l'ÉgUse ; et l'office divin faisait ses délices. Elle aimait tout dans la vie religieuse , jusqu'à ses austérités et ses humiliations ; et durant douze ans qu'elle fut dans ce monastère, on lui voyait tant de modestie et tant de sagesse, qu'on ne savait à quoi elle était le plus propre, ou à commander ou à obéir ; mais la sage abbesse , qui la crut

• Saint Paul né à Tarse en Cilicie, d'un citoyen romain, fut élevé à l'école des pharisiens et nourri dans la haine du christianisme. Il assista avec joie au niartyre de saint Etienne ; et il se rendait à Damas pour y persécuter les chrétiens, lorsque la lumière divine venant l'éclairer tout à coup il se convertit au vrai Dieu.

capable de soutenir sa réforme, la destinait au gouveruement ; et déjà on la comptait parmi les princesses qui avaient conduit cette célèbre abbaye, quand sa famille , trop empressée à exécuter ce pieux projet , le rompit. Nous sera-t-il permis de le dire? La princesse Marie % pleine alors de l'esprit du monde, croyait, selon la coutume des grandes maisons", que ses jeunes sœurs devaient être sacrifiées à ses grands desseins. Qui ne sait où son rare mérite et son éclatante beauté , avantage toujours trompeur, lui firent porter ses espérances ? Et d'ailleurs dans les plus puissantes maisons les partages ne sont-ils pas regardés comme une espèce de dissipation par où elles se détruisent d'elles-mêmes : tant le néant y est attaché! La princesse Bénédicte, la plus jeune des trois sœurs , fut la première immolée à ces intérêts de famille ; on la fit abbesse , sans que dans un âge si tendre elle sût ce qu'elle faisait; et la marque d'une si grave dignité fut comme un jouet entre ses mains. Un sort semblable était destiné à Ja princesse Anne : elle eût pu renoncer à sa liberté si on lui eût permis de la sentir, et il eût fallu la conduire et non pas la précipiter * dans le bien. C'est ce qui renversa tout à coup les desseins de Faremonstier. Avenai ^ parut avoir un air plus libre ; et la princesse Bénédicte y présentait à sa sœur une retraite agréable. Quel le merveille de la grâce 1 Malgi'é une vocation si peu régulière, la jeune abbesse devint un modèle de vertu ; ses douces conversations rétablirent dans le cœur de la princesse Anne ce que d'importuns empressements en avaient banni : elle prêtait de nouveau l'oreille à Dieu , qui l'appelait avec tant d'attraits à la vie religieuse ; et l'asile qu'elle avait choisi pour défendre sa liberté devint un piège innocent pour la captiver. On remarquait dans les deux princesses la même noblesse dans les sentiments , le même agrément , et , si vous me permettez de parler ainsi, les mêmes insinuations dans les entretiens , au dedans les mêmes désirs, au dehors les mêmes grâces ; et jamais sœurs ne furent unies par des liens ni si doux ni si puissants. Leur vie eût été heureuse dans leur éternelle union; et la princesse Anne n'aspirait plus qu'au bonheur d'être une humble religieuse d'une sœur dont elle admirait la vertu. En ce temps le duc de Mantoue leur père mourut : les affaires les appelèrent à la cour ; la princesse Bénédicte, qui avait son partage dans le ciel , fut jugée propre à concilier les intérêts différents dans la famille. Mais , ô coup funeste pour la princesse

' Reine de Pologne, et sœurainée de la princesse palatine.

2 Cette expression imitée de Tacite était familière à Bossuet. Il a déjà dit , dans l'oraison funèbre de Madame , qu'e//e allait être précipitée dans la gloire.

' Petite ville de Champagne.

ORAISON FUNÈBRE

Anne! la pieuse abbesse mourut dans ce beau travail , et dans la fleur de son âge. Je n'ai pas besoin de vous dire combien le cœur tendre de la princesse Anne fut profondément blessé par cette mort ; mais ce ne fut pas là sa plus grande plaie. Maîtresse de ses désirs , elle vit le monde , elle en fut vue : bientôt elle sentit qu'elle plaisait, et vous savez le poison subtil qui entre dans un jeune cœur avec ces pensées. Ces beaux desseins furent oubliés. Pendant que tant de naissance, tantde biens, tant degrâcesqui l'accompagnaient, lui attiraient les regards de toute l'Europe, le prince Edouard de Bavière , fils de l'électeur Frédéric V , comte palatin du Rhin , et roi de Bohême , jeune prince qui s'était réfugié en France durant les malheurs de sa maison, la mérita. Elle préféra aux richesses les vertus de ce prince , et cette noble alliance où de tous côtés on ne trouvait que des rois. La princesse Anne l'invite à se faire instruire ; il connut bientôt les erreurs où les derniers de ses pères , déserteurs de l'ancienne foi, l'avaient engagé : heureux présages pour la maison palatine ! Sa conversion fut suivie de celle de la princesse Louise , sa sœur, dont les vertus font éclater par toute l'Église la gloire du saint monastère deMaubuisson ; et ces bienheureuses prémices ont attiré une telle bénédiction sur la maison palatine , que nous la voyons enfm catholique dans son chef. Le mariage de la princesse Anne fut un heureux commencement d'un si grand ouvrage. Mais , hélas ! tout ce qu'elle aimait devait être de peu de durée. Le prince son époux lui fut ravi , et lui laissa trois princesses , dont les deux qui restent pleurent encore la meilleure mère qui fut jamais , et ne trouvent de consolation que dans le souvenir de ses vertus. Ce n'est pas encore le temps de vous en parler. La princesse palatine est dans l'état le plus dangereux de sa vie. Que le monde voit peu de ces veuves dont parle saint Paul , « qui vraiment veuves et désolées ' » s'ensevelissent, pour ainsi dire, elles-mêmes dans le tombeau de leurs époux, y enterrent tout amour humain avec ces cendres chéries , et , délaissées sur la terre , « mettent leur espérance en Dieu , et passent les nuits et les jours dans la prière ! «Voilà l'état d'une veuve chrétienne, selon les préceptes de saint Paul : état oublié parmi nousoùla viduité est regardée, non plus comme un état de désolation, car ces mots ne sont plus connus, mais comme un état désirable , où, affranchi de tout joug, on n'a plus à contenter que soi-même, sans songer à cette terrible sentence de saint Paul, « La veuve qui passe sa vie dans les plaisirs , » remarquez qu'il ne dit

' Viduas honora, quae vere viduœ sunt.... Quae autem vere vidua est et desolala , speret in Deum , et instet obsecrationibiis et oralionibus, nocte ac die. ( I. Timoth. cap. v, 3 et seq. )

pas, laveuve qui passe sa vie dans les crimes , ildit, « La veuve qui la passe dans les plaisirs est morte "toute vive ', ■» parce que, oubliant le deuil éternel et le caractère de désolation qui fait le soutien comme la gloire de son état , elle s'abandonne aux joies du monde. Combien donc en devrait-on pleurer comme mortes de ces veuves jeunes et riantes, que le monde trouve si heureuses! Mais surtout, quand on a connu Jésus - Christ et qu'on a eu part à ses grâces , quand la lumière divine s'est découverte , et qu'avec des yeux illuminés on se jette dans les voies du siècle ; qu'arrive-t-il à une âme qui tombe d'un si haut état , qui renouvelle contre Jésus-Christ , et encore contre Jésus-Christ connu et goûté , tous les outrages des Juifs , et le crucifie encore une fois ? Vous reconnaissez le langage de saint Paul. Achevez donc, grand apôtre, et dites-nous ce qu'il faut attendre d'une chute si déplorable. « Il est « impossible , dit-il , qu'une telle âme soit renou- « velée par la pénitence \ » Impossible ! quelle parole! soit, messieurs, qu'elle signifie que la conversion de ces âmes autrefois si favorisées surpasse toute la mesure des dons ordinaires , et demande , pour ainsi parler, le dernier effort de la puissance divine, soit que l'impossibilité dont parle saint Paul veuille dire qu'en effet il n'y a plus de retour à ces premières douceurs qu'a goûtées une âme innocente ,'quand elle y a renoncé avec connaissance , de sorte qu'elle ne peut rentrer dans la grâce que par des chemins difficiles et avec des peines extrêmes.

Quoi qu'il en soit, chrétiens, l'un et l'autre s'est vérifié dans la princesse palatine : pour la plonger entièrement dans l'amour du monde il fallait ce dernier malheur. Quoi? la faveur de la cour ! La cour veut toujours unir les plaisirs avec les affaires. Par un mélange étonnant, il n'y a rien de plus sérieux ni ensemble de plus enjoué. Enfoncez , vous trouvez partout des intérêts cachés , des jalousies délicates qui causent une extrême sensibilité , et , dans une ardente ambition , des soins et un sérieux aussi triste qu'il est vain : tout est couvert d'un air gai , et vous diriez qu'on ne songe qu'à s'y divertir. Le génie de la princesse palatine se trouva également propre aux divertissements et aux affaires ; la cour ne vit jamais rien de plus engageant ; et , sans parler de sa pénétration ni de la fertilité infinie de ses expédients, tout cédait au charme secret de ses entretiens. Que vois-

' Nam quse in deliciis est , vivens mortua est. ( I. 7"/»». cap. V, 6. )

^ Impossibile est enim eos qui semel sunt illuminati , gustaverunt eliam donum cœleste , et participes facti sunt Spiritus sancti, guslaverunt nihilominus bonum Dei verbum, virtulesque saeculi venturi , et prolapsi sunt , rursus renovari ad poenitentiam , rursum cruciligentes sibimelipsts Filiuiu Dci, et ostentui halientes. iW'hr. cap m, 4 et seq.)

D'ANNE DE GONZAGUE

je durant ce temps ! quel trouble ! quel affreux spectacle se présente ici à mes yeux I La monarchie ébranlée jusqu'aux fondements , la guerre civile, la guerre étrangère, le feu au dedans et au dehors ; les remèdes de tous côtés plus dangereux que les maux ; les princes arrêtés avec grand péril, et délivrés avec un péril encore plus grand ; ce prince ' , que l'on regardait comme le héros de son siècle , rendu inutile à sa patrie dont il avait été le soutien , et ensuite , je ne sais comment , contre sa propre inclination * , armé contre elle ; un ministre persécuté, et devenu nécessaire, nonseulement par l'importance de ses services, mais encore par ses malheurs où l'autorité souveraine était engagée ^. Que dirai-je? Était-ce là de ces tempêtes par où le ciel a besoin de se décharger quelquefois ; et le calme profond de nos jours devait-il être précédé par de tels orages ? ou bien étaient-ce les derniers efforts d'une liberté remuante qui allait céder la place à l'autorité légitime? ou bien était-ce comme un travail de la France prête à enfanter le règne miraculeux de Louis ? Non , non ; c'est Dieu qui voulait montrer qu'il donne la mort , et qu'il ressuscite ; qu'il plonge jusqu'aux enfers, et qu'il en retire^ ; qu'il secoue la tei-re et la brise , et qu'il guérit en un moment toutes ses brisures *. Ce fut là que la princesse palatine signala sa fidélité, et lit paraître toutes les richesses de son esprit. Je ne dis rien qui ne soit connu. Toujours fidèle à l'Etat et à la grande reine Anne d'Autriche , on sait qu'avec le secret de cette princesse elle eut encore celui de tous les partis : tant elle était pénétrante ! tant elle s'attirait de confiance ! tant il lui était naturel de gagner les cœurs ! Elle déclarait aux chefs des partis jusqu'où elle pouvait s'engager, et on la croyait incapable ni de tromper ni d'être trompée : mais son caractère particulier était de concilier les intérêts opposés , et , en s'élevant audessus , de trouver le secret endroit et comme le nœud par où on les peut réunir ^. Que lui servirent ses rares talents; que lui servit d'avoir mérité la confiance intime de la cour ; d'en soutenir le ministre deux fois éloigné , contre sa mauvaise fortune, contre ses propres frayeurs, contre la malignité de ses ennemis , et enfin contre ses amis ,

' Le grand Condé.

^ Il ne prit les armes que pour se venger de Mazarin.

^ Tous les échecs qu'éprouvait le cardinal retombaient en effet sur la cour qu'il gouvernait alors

* Dominus mortificatet viviticat; deducit ad inferosetreducit. {I. Reg. cap. u, 6.)

^ Commovisti terram , et conturbasti eam : sana contritioncs ejus, quia commota est. {Psal. lix, 4.)

^ Suivant madame de Motteville, Anne se mêla de tout ce qui se fit alors; elle détermina l'élargissement des princes , rtndit à la reine mère d'importants services, et lui donna les n.oyens de soutenir Mazarin , ([ui ne s'en montra pas fort reconnaissant.

ou partagés , ou irrésolus , ou infidèles ? Que ne lui promit-on pas dans ces besoins ! Mais quel fruit lui en revint-il , sinon de connaître par expérience le faible des grands politiques, leurs volontés changeantes, ou leurs paroles trompeuses ' , la diverse face des temps , les amusements des promesses, l'illusion des amitiés de la terre qui s'en vont avec les années et les intérêts, et la profonde obscurité du cœur de l'homme , qui ne sait jamais ce qu'il voudra, qui souvent ne sait pas bien ce qu'il veut , et qui n'est pas moins caché ni moins trompeur à lui-même qu'aux autres * ? 0 éternel roi des siècles , qui possédez seul l'immortalité , voilà ce qu'on vous préfère , voilà ce qui éblouit les âmes qu'on appelle grandes ! Dans ces déplorables erreurs , la princesse palatine avait les vertus que le monde admire , et qui font qu'une âme séduite s'admire elle-même; inébranlable dans ses amitiés et incapable de manquer aux devoirs humains. La reine sa sœur en fit l'épreuve dans un temps où leurs cœurs étaient désunis. XJn nouveau conquérant s'élève en Suède ; on y voit un autre Gustave 3, non moins fier ni moins hardi ou moins belliqueux que celui dont le nom fait encore trembler l'Allemagne. Charles Gustave parut à la Pologne surprise et trahie comme un lion qui tient sa proie dans ses ongles , tout prêt à la mettre en pièces. Qu'est devenue cette redoutable cavalerie qu'on voit fondre sur l'ennemi avec la vitesse d'un aigle? où sont ces âmes guerrières , ces marteaux d'armes tant vantés , et ces arcs qu'on ne vit jamais tendus en vain?

' La princesse palatine fit , en effet , l'expérience des volontés changeants, des paroles trompeuses, des promesses illusoires d'un ministre qui ne voulait être fidèle ni à la haine ni à l'amitié. On lui avait promis la place de surintendante de la maison de la jeune reine; mais le cardinal Mazarin , toujours tourmenté de la fureur insensée d'enrichir et d'élever une famille qu'il n'aimait pas plus qu'il n'en était aimé , porta le roi à demander à la princesse palatine la démission d'une place dont elle avait déjà le titre, pour la faire passer à la comtesse de Soissons , sa nièce. {Le cardinal de Bausset.)

' Toutes ces idées ont été depuis répétées mille fois : mais que cette façon de les concevoir et de les rendre est hors de toute comparaison? Ce sont des lieux communs dans les imitateurs, je le veux; mais aussi ont-ils, comme Bossuet, ce sentiment intime , cette piété si sincèrement dédaigneuse , ce mépris atterrant qui semble flétrir à chaque mot toutes les jouissances temporelles? (La Harpe.) — Dans ce tableau fidèle de toutes les cours , il est facile de démêler les traits qui conviennent au cardinal Mazarin en particulier. Bossuet le juge sans prévention, sans haine, sans amertume. Il parlait devant des hommes qui avaient été les amis ou les ennemis de ce ministre; il parlait sous un roi qui avait conservé du respect et de la reconnaissance pour la mémoire d'un ministre à qui il croyait devoir beaucoup, et qui, en effet, lui avait rendu de grands services. Bossuet s'élève au-dessus de toutes ces considérations; il juge son siècle et ses contemporains avec la même impartialité et la même indépendance qu'il aurait jugé les hommes et les événements placés dans un long éloignement , et jusque dans ses Oraisons funèbres, Bossuet est l'interprète de la postérité. (Le cardinal de Bausset.)

3 Gustave-Adolphe, père de la reine Christine, battit les impériaux en 1631 , à Leipsick ; et en 1032, à Lutzen.

ORAISOiN FUr^ÈBRE

ni les chevaux ne sont vites , ni les hommes ne sont adroits que pour fuir devant le vainqueur. En même temps la Pologne se voit ravagée par le rebelle Cosaque , par le Moscovite infidèle , et plus encore par le Tartare , qu'elle appelle 4 son secours dans sondésespoir. Tout nage dans le sang, et on ne tombe que sur des corps morts. La reine n'a plus de retraite , elle a quitté le royaume ; après de courageux, mais de vains efforts, le roi est contraint de la suivre : réfugiés dans la Silésie , où ils manquent des choses les plus nécessaires , il ne leur reste qu'à considérer de quel côté allait tomber ce grand arbre ^ ébranlé par tant de mains, et frappé de tant de coups à sa racine , ou qui en enlèverait les rameaux épars. Dieu en avait disposé autrement ; la Pologne était nécessaire à son Église, et lui devait un vengeur ^ Il la regarde en pitié ^; sa main puissante ramène en arrière le Suédois indompté , tout frémissant qu'il était. Il se venge sur le Danois , dont la soudaine invasion l'avait rappelé , et déjà il l'a réduit à l'extrémité. Mais l'Empire et la Hollande se remuent contre un conquérant qui menaçait tout le nord de la servitude. Pendant qu'il rassemble de nouvelles forces et médite de nouveaux carnages. Dieu tonne du plus haut des cicux ; le redouté capitaine tombe au plus beau temps de sa vie , et la Pologne est délivrée '*. Mais le premier rayon d'espérance vint de la princesse palatine ; honteuse de n'envoyer que cent mille livres au roi et à la reine de Pologne , elle les envoie du moins avec une incroyable promptitude. Qu'admira-t-on davantage , ou de ce que ce secours vint si à propos , ou de ce qu'il vint d'une main dont on ne l'attendait pas, ou de ce que, sans chercher d'excuse dans le mauvais état où se trouvaient ses affaires , la princesse palatine s'ôta tout pour soulager une sœur qui ne l'aimait pas? Les deux princesses ne furent plus qu'un même cœur : la reine parut vraiment reine par une bonté et par une magnificence dont le bruit a retenti par toute la terre ; et la princesse palatine joignit au respect qu'elle avait pour une aînée de ce rang et de ce mérite une éternelle reconnaissance

Quel est , messieurs , cet aveuglement dans une

' Clamavit fortiter, et sic ait : Succidite arborem, et prœcidite ramos ejus , excutite folia ejus, et dispergite fructus ejus. (Oaw. cap. IV, n, 30.)Succidenteumalieni,et crudelissiini iiatioûum , et projicient euin super montes; et in cunctis convalli])us corruent rami ejus , et confringenlur arbusta ejus iu universismpibusterrae. {^z«cA. cap. xxxi,v. 12.)

■' Jean Sobieslti , depuis roi de Pologne , défit les Turcs à la bataille de Choczira , le II novembre 1673, et leur tua vingtbuit mille hommes.

' Reducam te in viam , per quam>enisti. (IV . Reg. cap. xix, 28.)

* Ce morceau sur la Pologne égale en vigueur et en précision les plus beaux passages du Discours sur VHistoirc universelle.

âme chrétienne , et qui le pourrait comprendre , d'être incapable de manquer aux hommes , et de ne craindre pas de manquer à Dieu ? comme si le culte de Dieu ne tenait aucun rang parmi les devoirs ! Contez-nous donc maintenant , vous qui les savez , toutes les grandes qualités de la princesse palatine; faites-nous voir, si vous le pouvez, toutes les grâces de cette douce éloquence qui s'insinuait dans les cœurs par des tours si nouveaux et si naturels ; dites qu'elle était généreuse , libérale , reconnaissante , fidèle dans ses promesses , juste : vous ne faites que raconter ce qui l'attachait à elle-même. Je ne vois dans tout ce récit que le prodigue de l'Évangile ' , qui veut avoir son partage , qui veut jouir de soi-même et des biens que son père lui a donnés , qui s'en va le plus loin qu'il peut de la maison paternelle « dans un pays « écarté , » où il dissipe tant de rares trésors , et , en un mot , où il donne au monde tout ce que Dieu voulait avoir. Pendant qu'elle contentait le monde et se contentait elle-même , la princesse palatine n'était pas heureuse , et le vide des choses humaines se faisait sentir à son cœur. Elle n'était heureuse, ni pour avoir avec l'estime du monde, qu'elle avait tant désirée , celle du roi même ; ni pour avoir l'amitié et la confiance de Philippe , et des deux princesses* qui ont fait successivement avec lui la seconde lumière de la cour ; de Philippe , dis-je , ce grand prince , que ni sa naissance, ni sa valeur, ni la victoire elle-même, quoiqu'elle se donne à lui avec tous ses avantages , ne peuvent enfler ; et de ces deux grandes princesses dont on ne peut nommer l'une sans douleur, ni connaître l'autre sans l'admirer. Mais peut-être que le solide établissement de la famille de notre princesse achèvera son bonheur. Non, elle n'était heureuse, ni pour avoir placé auprès d'elle la princesse Anne , sa chère fille et les délices de son cœur, ni pour l'avoir placée dans une maison où tout est grand. Que sert de s'expliquer davantage? on dit tout quand on prononce seulement le nom de Louis de Bourbon, prince de Condé, et de Henri-Jules de Bourbon, duc d'Enghien. Avec un peu plus de vie elle aurait vu les grands dons , et le premier des mortels , touché de ce que le monde admire le plus après lui, se plaire à le reconnaître par de dignes distinctions. C'est ce qu'elle devait attendre du mariage de la princesse* Anne. Celui de la princesse Bénédicte ne fut guère moins heureux , puisqu'elle épousa Jean-Frédéric , duc de Brunswick et de Hanovre , souverain puissant, qui avait joint le savoir avec la valeur,

' Luc. cap. XV, 12, 13.

^ Philippe d'Orléans, Monsieur,' frère de Louis XIV, fut marié deux fois : d'abord à Henriette d'Angleterre, ensuite à Charlotte-Elisabeth de liavière.

D'ANNE DE GONZAGUE

la religion catholique avec les vertus de sa maison , et , pour comble de joie à notre princesse , le service de l'Empire avec les intérêts de la France. Tout était grand dans sa famille ; et la princesse Marie sa fille n'aurait eu à désirer sur la terre qu'une vie plus longue. Que s'il fallait , avec tant d'éclat , la tranquillité et la douceur, elle trouvait dans un prince , aussi grand d'ailleurs que celui qui honore cette audience , avec les grandes qualités, celles qui pouvaient contenter sa délicatesse ; et dans la duchesse sa chère fille , un naturel tel qu'il le fallait à un cœur comme le sien , un esprit qui se fait sentir sans vouloir briller , une vertu qui devait bientôt forcer l'estime du monde , et , comme une vive lumière , percer tout à coup, avec un grand éclat, un beau mais sombre nuage. Cette alliance fortunée lui donnait une perpétuelle et étroite liaison avec le prince ' qui de tout temps avait le plus ravi son estime, prince qu'on admire autant dans la paix que dans la guerre , en qui l'univers attentif ne voit plus rien à désirer, et s'étonne de trouver enfin toutes les vertus en un seul homme. Que fallait-il davantage, et que manquait-il au bonheur de notre princesse? Dieu, qu'elle avait connu, et tout avec lui. Une fois elle lui avait rendu son cœur ; les douceurs célestes qu'elle avait goûtées sous les ailes de sainte Fare étaient revenues dans son esprit : retirée à la campagne , séquestrée du monde , elle s'occupa trois ans entiers à régler sa conscience et ses affaires. Un million qu'elle retira du duché de Réthelois servit à multiplier ses bonnes œuvres ; et la première fut d'acquitter ce qu'elle devait avec une scrupuleuse régularité, sans se permettre ces compositions si adroitement colorées , qui souvent ne sont qu'une injustice couverte d'un nom spécieux. Est-ce donc ici cet heureux retour que je vous promets depuis si longtemps? Non , messieurs ; vous ne verrez encore à cette fois tju'un plus déplorable éloignement. Ni les conseils de la Providence , ni l'état de la princesse , ne permettaient qu'elle partageât tant soit peu son cœur : une âme comme la sienne ne souffre point de tels partages , et il fallait ou tout à fait rompre , ou se rengager tout à fait avec le monde. Les affaires l'y rappelèrent ; sa piété s'y dissipa encore une fois : elle éprouva que Jésus -Christ n'a pas dit en vain : Fiunt novissima hominis illius pejora prioribus ^ : « L'état de l'homme qui retombe devient pire que le premier. » Tremblez, âmes réconciliées, qui renoncez si souvent à la grâce de la pénitence; tremblez, puisque chaque chute creuse sous vos pas de nouveaux abîmes ; tremblez enfin au terrible exemple de la princesse

' Le grand Condé.

' Luc. cap. XI ,26.

palatine A ce coup le Saint-Esprit irrité se retire, les ténèbres s'épaississent, la foi s'éteint. Un saint abbé ' , dont la doctrine et la vie sont un ornement de notre siècle , ravi d'une conversion aussi admirable et aussi parfaite que celle de notre princesse , lui ordonna de l'écrire pour l'édification de l'Église. Elle commence ce récit en confessant son erreur. Vous , Seigneur, dont la bonté infinie n'a rien donné aux hommes de plus efficace pour effacer leurs péchés que la grâce de les reconnaître, recevez l'humble confession de votre servante ; et , en mémoire d'un tel sacrifice , s'il lui reste quelque chose à expier après une si longue pénitence, faites-lui sentir aujourd'hui vos miséricordes. Elle confesse donc, chrétiens , qu'elle avait tellement perdu les lumières de la foi , que lorsqu'on parlait sérieusement des mystères de la religion , elle avait peine à retenir ce ris dédaigneux qu'excitent les personnes simples lorsqu'on leur voit croire des choses impossibles : « Et, pour- « suit-elle , c'eût été pour moi le plus grand de « tous les miracles que de me faire croire ferme- « ment le christianisme. » Que n'eût-elle pas donné pour obtenir ce miracle ! Mais l'heure marquée par la divine Providence n'était pas encore venue 5 c'était le temps où elle devait être livrée à elle-même, pour mieux sentir dans la suite la merveilleuse victoire de la grâce. Ainsi elle gémissait dans sou incrédulité , qu'elle n'avait pas la force de vaincre. Peu s'en faut qu'elle ne s'emporte jusqu'à la dérision , qui est le dernier excès et comme le triomphe de l'orgueil , et qu'elle ne se trouve parmi « ces moqueurs dont le jugement « est si proche, » selon la parole du Sage , Parafa sunt derisoribus judicia^.

Déplorable aveuglement ! Dieu a fait un ouvrage au milieu de nous , qui , détaché de toute autre cause , et ne tenant qu'à lui seul , remplit tous les temps et tous les lieux, et porte par toute la terre , avec l'impression de sa main , le caractère de son autorité : c'est Jésus-Christ et son Église. Il a mis dans cette Église une autorité seule capable d'abaisser l'orgueil et de relever la simplicité , et qui , également propre aux savants et aux ignorants , imprime aux uns et aux autres un même respect. C'est contre cette autorité que les libertins se révoltent avec un air de mépris : mais qu'ont-ils vu , ces rares génies , qu'ont-ils vu plus que les autres? Quelle ignorance est la leur ; et qu'il serait aisé de les confondre , si , faibles et présomptueux, ils ne craignaient d'être instruits! car pensent-ils avoir mieux vu les difficultés à cause qu'ils y succombent , et que les autres qui les ont vues les ont méprisées ? Ils n'ont rien vu,

» M. de Rancé , abbé de la Trappe.

2 Prov. XIX , 29.

ORAISON FUNÈBRE

ils n'entendent rien; ils n'ont pas môme de quoi établir le néant auquel ils espèrent après cette vie , et ce misérable partage ne leur est pas assuré. Ils ne savent s'ils trouveront un Dieu propice,«u un Dieu contraire. S'ils le font égal ' au vice et à la vertu, quelle idole ! Que s'il ne dédaigne pas de juger ce qu'il a créé , et encore ce qu'il a créé capable d'un bon et d'un mauvais choix, qui leur dira ou ce qui lui plaît, ou ce qui l'offense, ou ce qui l'apaise ? Par où ont-ils deviné que tout ce qu'on pense de ce premier être soit indifférent, et que toutes les religions qu'on voit sur la terre lui soient également bonnes ? Parce qu'il y en a de fausses , s'ensuit-il qu'il n'y en ait pas une véritable , ou qu'on ne puisse plus connaître l'ami sincère parce qu'on est environné de trompeurs ? Est-ce peut-être que tous ceux qui errent sont de bonne foi ? L'homme ne peut-il pas , selon sa coutume , s'en imposer à lui-même ? Mais quel supplice ne méritent pas les obstacles qu'il aura mis par ses préventions à des lumières plus pures ! Où a-t-on pris que la peine et la récompense ne soient que pour les jugements humains, et qu'il n'y ait pas en Dieu une justice dont celle qui reluit en nous ne soit qu'une étincelle ? Que s'il est une telle justice , souveraine , et par conséquent inévitable , divine , et par conséquent infinie , qui nous dira qu'elle n'agisse jamais selon sa nature, et qu'une justice infmie ne s'exerce pas à la fin par un supplice infini et éternel? Où en sont donc les I impies ; et quelle assurance ont-ils contre la vengeance éternelle dont on les menace ? Au défaut d'un meilleur refuge , iront-ils enfin se plonger dans l'abîme de l'athéisme , et mettront-ils leur repos dans une fureur qui ne trouve presque point de place dans les esprits? Qui leur résoudra ces doutes, puisqu'ils veulent les appeler de ce nom? Leur raison , qu'ils prennent pour guide , ne présente à leur esprit que des conjectures et des embarras ; les absurdités où ils tombent en niant la religion deviennent plus insoutenables que les vérités dont la hauteur les étonne; et, pour ne vouloir pas croire des mystères incompréhensibles, ils suivent l'une après l'autre d'incompréhensibles erreurs. Qu'est-ce donc, après tout, messieurs, qu'est-ce que leur malheureuse incrédulité, sinon une erreur sans fin, une témérité qui hasarde tout, un étourdissement volontaire, et, en un mot , un orgueil qui ne peut souffrir son remède , c'est-à-dire qui ne peut souffrir une autorité légitime? Ne croyez pas que l'homme ne soit emporté que par l'intempérance des sens : l'intempérance de l'esprit n'est pas moins flatteuse ; comme l'autre elle se fait des plaisirs cachés , et s'irrite par

» Au lieu de indifférent, on dit encore aujourd'hui faioilièrcment dans la coinersation : Cela m'est égal.

la défense. Ce superbe croit s'élever au-dessus de tout et au-dessus de lui-même , quand il s'élève , ce lui semble, au-dessus de la religion qu'il a si longtemps révérée : il se met au rang des gens désabusés; il insulte en son cœur aux faibles esprits qui ne font que suivre les autres sans rien trouver par eux-mêmes ; et , devenu le seul objet de ses complaisances , il se fait lui-même son Dieu.

C'est dans cet abîme profond que la princesse palatine allait se perdre. Il est vrai qu'elle désirait avec ardeur de connaître la vérité ; mais où est la vérité sans la foi , qui lui paraissait impossible , à moins que Dieu ne l'établît en elle par un miracle? Que lui servait d'avoir conservé la connaissance de la Divinité ? Les esprits même les plus déréglés n'en rejettent pas l'idée , pour n'avoir point à se reprocher un aveuglement trop visible. Un Dieu qu'on fait à sa mode , aussi patient, aussi insensible que nos passions le demandent, n'incommode pas : la liberté qu'on se donne de penser tout ce qu'on veut fait qu'on croit respirer un air nouveau ; on s'imagine jouir de soimême et de ses désirs ; et , dans le droit qu'on pense acquérir de ne se rien refuser , on croit tenir tous les biens, et on les goûte par avance.

En cet état , chrétiens , où la foi même est perdue , c'est-à-dire où le fondement est renversé , que restait-il à notre princesse? que restait-il à une âme qui , par un juste jugement de Dieu , était déchue de toutes les grâces , et ne tenait à Jésus-Christ par aucufi lien? qu'y restait-il , chrétiens , si ce n'est ce que dit saint Augustin? Il restait la souveraine misère , et la souveraine miséricorde : Restabat magna miseria, et magna misericordia '. Il restait ce secret regard d'une Providence miséricordieuse qui la voulait rappeler des extrémités de la terre ; et voici quelle fut la première touche. Prêtez l'oreille, messieurs : elle a quelque chose de miraculeux. Ce fut un songe admirable ; de ceux que Dieu même fait venir du ciel par le ministère des anges ; dont les images sont si nettes et si démêlées ; où l'on voit je ne sais quoi de céleste. Elle crut (c'est ellemême qui le raconte au saint abbé : écoutez, et prenez garde surtout de n'écouter pas avec mépris l'ordre des avertissements divins , et la conduite de la grâce) ; elle crut , dis-je , « que, mar- « chant seule dans une forêt, elle y avait rencontré « un aveugle dans une petite loge. Elle s'appro- « che pour lui demander s'il était aveugle de nais- « sance , ou s'il l'était devenu par quelque acci- « dent : il répondit qu'il était aveugle-né. Vous « ne savez donc pas , reprit-elle , ce que c'est que

' Le lextede saint Augustin porte : Remansit magna, etc ( Enurrat. in psal. L, n" 8. )

D'ANNE DE GONZAGUE

•fT

« la lumière , qui est si belle et si agréable , et le « soleil , qui a tant d'éclat et de beauté? Je n'ai , « dit-il jamais joui de ce bel objet , et je ne m'en « puis former aucune idée : je ne laisse pas de « croire , continua-t-il , qu'il est d'une beauté ra- « vissante. L'aveugle parut alors changer de voix « et de visage ; et , prenant un ton d'autorité : « Mon exemple , dit-il , vous doit apprendre qu'il « y a des choses très-excellentes et très-admirables « qui échappent à notre vue , et qui n'en sont ni « moins vraies ni moins désirables , quoiqu'on ne « les puisse ni comprendre ni imaginer. » C'est en effet qu'il manque un sens aux incrédules comme à l'aveugle ; et ce sens , c'est Dieu qui le donne , selon ce que dit saint Jean : « Il nous a « donné un sens pour connaître le vrai Dieu , et « pour être en son vrai fils'. » Dédit nobis sensum , ut cognoscamus verum Deum , et simus in verofilio ejus. Notre princesse le comprit. En même temps, au milieu d'un songe si mystérieux , « elle fit l'application de la belle comparai- « sonde l'aveugle aux vérités de la religion et de « l'autre vie : » ce sont ses mots que je vous rapporte. Dieu , qui n'a besoin ni de temps ni d'un long circuit de raisonnements pour se faire entendre , tout à coup lui ouvrit les yeux. Alors , par une soudaine illumination , « elle se sentit si éclai- « rée ( c'est elle-même qui continue à vous parler) « et tellement transportée de la joie d'avoir trouvé « ce qu'elle cherchait depuis si longtemps , qu'elle « ne put s'empêcher d'embrasser l'aveugle , dont « le discours lui découvrait une plus belle lumière ■ que celle dont il était privé. Et , dit-elle , il se " répandit dans mon cœur une joie si douce et < une foi si sensible qu'il n'y a point de paroles ' capables de l'exprimer. » Vous attendez , chrétiens, quel sera le réveil d'un sommeil si doux et si merveilleux : écoutez , et reconnaissez que ce songe est vraiment divin. « Elle s'éveilla là- « dessus , dit-elle , et se trouva dans le même état « où elle s'était vue dans cet admirable songe , '< c'est-à-dire tellement changée qu'elle avait peine ' à le croire. » Le miracle qu'elle attendait est arrivé ; elle croit , elle qui jugeait la foi impossible : Dieu la change par une lumière soudaine , et par un songe qui tient de l'extase. Tout suit en elle de la même force. « Je me levai, poursuit-elle, « avec précipitation : mes actions étaient mêlées « d'une joie et d'une activité extraordinaires. » Vous le voyez , cette nouvelle vivacité qui animait ses actions se ressent encore dans ses paroles. « Tout ce que je lisais sur la religion me « touchait jusqu'à répandre des larmes ; je me « trouvais à la messe dans un état bien différent

' 1 . Joan. cap. v. 20.

« de celui où j'avais accoutumé d'être ; » car c'était de tous les mystères celui qui lui paraissait le plus incroyable : « mais alors , dit-elle , il me sera- « blait sentir la présence réeKe de Notre-Seigneur, « à peu près comme l'on sent les choses visibles et « dont l'on ne peut douter. » Ainsi elle passa tout à coup d'une profonde obscurité à une lumière manifeste ; les nuages de son esprit sont dissipés : miracle aussi étonnant que celui où Jésus-Christ fit tomber en un instant des yeux de Saùl converti cette espèce d'écaillé dont ils étaient couverts'. Qui donc ne s'écrierait à un si soudain changement : Le doigt de Dieu est ici ' I La suite ne permet pas d'en douter, et l'opération de la grâce se reconnaît dans ses fruits. Depuis ce bienheureux moment , la foi de notre princesse fut inébranlable ; et même cette joie sensible qu'elle avait à croire lui fut continuée quelque temps. Mais au milieu de ces célestes douceurs la justice divine eut son tour : l'humble princesse ne crut pas qu'il lui fût permis d'approcher d'abord des saints sacrements ; trois mois entiers furent employés à repasser avec larmes ses ans écoulés parmi tant d'illusions , et à préparer sa confession. Dans l'approche du jour désiré où elle espérait de la faire, elle tomba dans une syncope qui ne lui laissa ni couleur, ni pouls , ni respiration. Revenue d'une si longue et si étrange défaillance , elle se vit replongée dans un plus grand mal ; et , après les affres de la mort , elle ressentit toutes les horreurs de l'enfer : digne effet des sacrements de l'Église , qui , donnés , ou différés , font sentir à l'âme la miséricorde de Dieu , ou tout le poids de ses vengeances. Son confesseur qu'elle appelle la trouve sans force , incapable d'application , et prononçant à peine quelques mots entrecoupés : il fut contraint de remettre la confession au lendemain. Mais il faut qu'elle vous raconte elle-même quelle nuit elle passa dans cette attente : qui sait si la Providence n'aura pas amené ici quelque âme égarée qui doive être touchée de ce récit? « Il est , « dit-elle , impossible de s'imaginer les étranges « peines de mon esprit , sans les avoir éprouvées : « j'appréhendais à chaque moment le retour de « ma syncope , c'est-à-dire ma mort et ma dam- « nation. J'avouais bien que je n'étais pas digne « d'une miséricorde que j'avais si longtemps né- « gligée , et je disais à Dieu dans mon cœur que « je n'avais aucun droit de me plaindre de sa jus- « tice ; mais qu'enfin , chose insupportable I je ne « le verrais jamais ; que je serais éternellement « avec ses ennemis , éternellement sans l'aimer, « éternellement haïe de lui. Je sentais tendrement « ce déplaisir, et je le sentais même, comme je

' Act. cap. IX , 18.

' Digitus Dei est hic. ( Exoâ. cap. viii , 19- i

ORAISON FUNÈBRE

« crois ( ce sont ses propres paroles) , entièrement « détaché des autres peines de l'enfer. » Le voilà , mes chères sœurs , vous le connaissez , le voilà ce pur amour que Dieu lui-même répand dans les cœurs avec toutes ses délicatesses et dans toute sa vérité : la voilà cette crainte qui change les cœurs ; non point la crainte de l'esclave qui craint l'arrivée d'un maître fâcheux, mais la crainte d'une chaste épouse qui craint de perdre ce qu'elle aime. Ces sentiments tendres , mêlés de larmes et de frayeur, aigrissaient son mal jusqu'à la dernière extrémité ; nul n'en pénétrait la cause , et on attribuait ces agitations à la fièvre dont elle était tourmentée. Dans cet état pitoyable , pendant qu'elle se regardait comme une personne réprouvée , et presque sans espérance de salut , Dieu , qui fait entendre ses vérités en telle manière et sous telles figures qu'il lui plaît , continua de l'instruire comme il a fait Joseph et Salomon ; et , durant l'assoupissement que l'accablement lui causa, il lui mit dans l'esprit cette parabole si semblable à celle de l'Évangile. Elle voit paraître ce que Jésus-Christ n'a pas dédaigné de nous donner ' comme l'image de sa tendresse , une poule devenue mère , empressée autour des petits qu'elle conduisait : un d'eux s'étant écarté , notre malade le voit englouti par un chien avide ; elle accourt , elle lui arrache cet innocent animal ; en même temps on lui crie d'un autre côté qu'il le fallait rendre au ravisseur, dont on éteindrait l'ardeur en lui enlevant sa proie. « Non , dit-elle , « je ne le rendrai jamais. « En ce moment elle s'éveilla ^ , et l'application de la figure qui lui avait été montrée se fit en un instant dans son esprit , comme si on lui eût dit : « Si vous , qur êtes mau- « valse ^ , ne pouvez vous résoudre à rendre ce « petit animal que vous avez sauvé, pourquoi «■ croyez-vous que Dieu, infiniment bon, vous

• Matth. cap. xxiii, 37.

2 L'éloquence partage avec la poésie le privilège de revêtir d'expressions nobles des objets et des images qui , sans cet artifice, ne sauraient appartenir au genre oratoire. Bossuet excelle dans ce talent ou dans cette magie d'assortir les récits les plus populaires à la majesté de ses discours. Le songe de la princesse palatine eût embarrassé sans doute un autre orateur; et il faut avouer que l'histoire d'un poussin enlevé par un chien sous les ailes de sa mère n'était pas aisée à ennoblir dans une oraison funèbre. Bossuet lutte avec gloire contre la difliculté de son sujet. Et d'abord il se hâte d'imprimer un caractère religieux à son auditoire. Voyez avec quel art admirable l'orateur rapproche toutes les allégories d'une imagination riche et brillante , l'intervention de la Divinité, la préparation oratoire d'un sommeil mystique, le songe de Joseph, celui de Salomon, la parabole de l'Évangile ; il vous familiarise d'avance avec le merveilleux dont il vous rapproche, en vous environnant d'un horizon qui vous présente de tous côtés de pareils prodiges ; et , par les ornements accessoires , il vous amène ainsi à entendre sans surprise les détails d'un rêve où il n'est question que d'une poule , dont il semblait qu'il fût impossible , ou , pour mieux dire, ridicule de parler. ( Le cardinal Maury. )

' Maith. cap. vu , ii.

« redonnera au démon après vous avoir tirée de « sa puissance ? Espérez , et prenez courage. « A ces mots elle demeura dans un calme et dans une joie qu'elle ne pouvait exprimer, « comme « si un ange lui eût appris (ce sont encore ses « paroles) que Dieu ne l'abandonnerait pas'. » Ainsi tomba tout à coup la fureur des vents et des flots à la voix de Jésus-Christ qui les menaçait ; et il ne fit pas un moindre miracle dans l'âme de notre sainte pénitente , lorsque , parmi les frayeurs d'une conscience alarmée et les douleurs de l'enfer ^ , il lui fit sentir tout à coup par une vive confiance, avec la rémission de ses péchés , cette paix qui surpasse toute intelligence ^. Alors une joie céleste saisit tous ses sens , « et les « os humiliés tressaillirent '^. « Souvenez- vous , ô sacré pontife , quand vous tiendrez en vos mains la sainte victime qui ôte les péchés du monde , souvenez-vous de ce miracle de sa grâce ; et vous , saints prêtres , venez ; et vous , saintes filles *, et vous , chrétiens ; venez aussi , ô pécheurs : tous ensemble commençons d'une même voix le cantique de la délivrance , et ne cessons de répéter avec David : « Que Dieu est bon ! que sa miséri- « corde est éternelle '' ! »

Il ne faut point manquer à de telles grâces , ni les recevoir avec mollesse. La princesse palatine change en un moment tout entière : nulle parure que la simplicité, nul ornement que la modestie; elle se montre au monde à cette fois, mais ce fut pour lui déclarer qu'elle avait renoncé à ses vanités : car aussi quelle erreur à une chrétienne, et encore à une chrétienne pénitente, d'orner ce qui n'est digne que de son mépris ; de peindre et de parer l'idole du monde ; de retenir comme par force , et avec mille artifices , autant indignes qu'inutiles , ces grâces qui s'envolent avec le temps ! Sans s'effrayer de ce qu'on dirait, sans craindre comme autrefois ce vain fantôme des âmes infirmes , dont les grands sont épouvantés plus que tous les autres , la princesse palatine parut à la cour si différente d'elle-même, et dès lors ellerenonçaà tous les divertissements, à tous les jeux, jusqu'aux plus innocents, se soumettant aux sévères lois de la pénitence chrétienne , et ne songeant qu'à restreindre et à punir une liberté qui n'avait pu demeurer dans ses bornes. Douze ans de persévérance au milieu des épreuves les plus difficiles l'ont élevée à un émi-

' Marc. cap. iv, 39. Luc. cap. viii, 24.

2 Dôlores inferni circumdederunt me. ( Psal. xviii, v. 6. )

3 Pax Dei , quae exsuperat omnem sensum. ( Phil. cap. iv , 7.)

* Auditui meo dabis gaudium et lœtitiam , et exsultabunt ossa humiliata. ( Psal. l, 10. )

^ Les carmélites.

« Confitemini Domino, quoniam bonus, quoniamin aclcrnuiû uisericordia ejus. ( Psal. cxxxv, i.)

D'ANNE DE GONZAGUE

nent degré de sainteté. La règle qu'elle se fit dès le premier jour fut immuable ; toute sa maison y entra : chez elle on ne faisait que passer d'un exercice de piété à un autre ; jamais l'heure de l'oraison ne fut changée ni interrompue , pas même par les maladies. Elle savait que dans ce commerce sacré tout consiste à s'humilier sous la main de Dieu, et moins adonner qu'à recevoir; ou plutôt, selon le précepte de Jésus-Christ , son oraison fut perpétuelle ' pour être égale au besoin. La lecture de l'Évangile et des livres saints en fournissait la matière : si le travail semblait l'interrompre, ce n'était que pour la continuer d'une autre sorte. Par le travail on charmait l'ennui , on ménageait le temps , on guérissait la langueur de la paresse , et les pernicieuses rêveries de l'oisiveté. L'esprit se relâchait, pendant que les mains, industrieusement occupées, s'exerçaient dans desouvTages dont la piété avait donné le dessein : c'étaient ou des habits pour les pauvres, ou des ornements pour les autels. Les psaumes avaient succédé aux cantiques des joies du siècle. Tant qu'il n'était point nécessaire de parler, la sage princesse gardait le silence : la vanité et les médisances , qui soutiennent tout le commerce du monde , lui faisaient craindre tous les entretiens ; et rien ne lui paraissait ni agréable ni sûr que la solitude. Quand elle parlait de Dieu , le goût intérieur d'où sortaient toutes ses paroles se communiquait à ceux qui conversaient avec elle; et les nobles expressions qu'on remarquait dans ses discours ou dans ses écrits venaient de la haute idée qu'elle avait conçue des choses divines. Sa foi ne fut pas moins simple que vive ; dans les fameuses questions qui ont troublé en tant de manières le repos de nos jours , elle déclarait hautement qu'elle n'avait autre part à y prendre que celle d'obéir à l'Église. Si elle eût eu la fortune des ducs de Nevers ses pères , elle en aurait surpassé le pieuse magnificence , quoique cent temples fameux en portent la gloire jusqu'au ciel , « et que les églises des saints publient leurs « aumônes*. « Le duc son père avait fondé dans ses terres de quoi marier, tous les ans, soixante filles ; riche oblation , présent agréable : la princesse sa fille en mariait aussi tous les ans ce qu'elle pouvait, ne croyant pas assez honorer les libéralités de ses ancêtres , si elle ne les imitait. On ne peut retenir ses larmes quand on lui voit épancher son cœur sur de vieilles femmes qu'elle nourrissait : des yeux si délicats firent leurs délices de ces visages ridés , de ces membres courbés

' Oporlet semper orare , et non deficere. ( Luc. cap. Xviii , 1.)

' Eleemosynas illius enarrabit omnis ecclesia sanctorum. (Ercles. cap. xxxi, II.)

BOSSIET — T. 11.

SOUS les ans. Écoutez ce qu'elle en écrit au fidèle ministre de ses charités, et, dans un même discours, apprenez à goûter la simplicité et la charité chrétienne. « Je suis ravie, dit-elle, que l'affaire de « nos bonnes vieilles soit si avancée : achevons « vite , au nom de Notre-Seigneur, ôtons vitement « cette bonne femme de l'étable où elle est , et la « mettons dansun de ces petits lits. «Quelle nouvelle vivacité succède àcelle que le monde inspire ! Elle poursuit : « Dieu me donnera peut-être de « la santé pour aller servir cette paralytique ; « au moins je le ferai par mes soins , si les forces « me manquent; et, joignant mes maux aux « siens, je les offrirai plus hardimer.t à Dieu. « Mandez-moi ce qu'il faut pour la nourriture « et les ustensiles de ces pauvres femmes ; peu à « peu nous les mettrons à leur aise. » Je me plais à répéter toutes ces paroles , malgré les oreilles délicates : elles effacent les discours les plus magnifiques, et je voudrais ne parler que ce langage. Dans les nécessités extraordinaires, sa charité faisait de nouveaux efforts. Le rude hiver des années dernières acheva de la dépouiller de ce qui lui restait de superflu ; tout devint pauvre dans sa maison et sur sa personne : elle voyait disparaître avec une joie sensible les restes des pompes du monde ; et l'aumône lui apprenait à se retrancher tous les jours quelque chose de nouveau. C'est en effet la vraie grâce de l'aumône , en soulageant les besoins des pauvres, de diminuer en nous d'autres besoins; c'est-à-dire, ces besoins honteux qu'y fait la délicatesse , comme si la nature n'était pas assez accablée de nécessités. Qu'attendez-vous, chrétiens, à vous convertir, et pourquoi désespérez-vous de votre salut? Vous voyez la perfection où s'élève l'âme pénitente, quand elle est fidèle à la grâce : ne craignez ni la maladie, ni les dégoûts , ni les tentations , ni les peines les plus cruelles. Une personne si sensible et si délicate, qui ne pouvait seulement entendre nommer les maux, a souffert, douze ans entiers, et presque sans intervalle, ou les plus vives douleurs, ou des langueurs qui épuisaient le corps et l'esprit : et cependant , durant tout ce temps , et dans les tourments inouïs de sa dernière maladie , où ses maux s'augmentèrent jusqu'aux derniers excès , elle n'a eu à se repentir que d'avoir une seule fois souhaité une mort plus douce : encore réprima-t-elle ce faible désir, en disant aussitôt après , avec Jésus-Christ , la prière du sacré mystère du jardin; c'estainsi qu'elle appelait la prière de l'agonie de notre Sauveur, « O mon père , que « votre volonté soit faite, et non pas la mienne ' ! » Ses maladies lui ôtèrent la consolation quelle

' Pater... non mea voluntas , sed tua , liât. ( Luc. cap. xui.

ORAISON FUNÈBRE

avait tant désirée d'accomplir ses premiers desseins , et de pouvoir achever ses jours sous la discipline et dans l'habit de sainte Fare.Son cœur donné , ou plutôt rendu à ce monastère , où elle avait goûté les premières grâces , a témoigné son désir, et sa volonté a été aux yeux de Dieu un sacrifice parfait. C'eût été un soutien sensible à une âme comme la sienne d'accomplir de grands ouvrages pour leservice de Dieu ; maiselleest menée par une autre voie, par celle qui crucifie davantage; qui, sans rien laisser entreprendre à un esprit courageux , le tient accablé et anéanti sous la rude loi de souffrir. Encore s'il eût plu à Dieu de lui conserver ce goût sensible de la piété , qu'il avait renouvelé dans son cœur au commencement de sa pénitence ! Mais non : tout lui est ôté , sans cesse elle est travaillée de peines insupportables. « 0 Seigneur, disait le saint homme Job , vous me « tourmentez d'une manière merveilleuse ' ! » C'est que , sans parler ici de ses autres peines , il portait au fond de son cœur une vive et continuelle appréhension de déplaire à Dieu. II voyait d'un côté sa sainte justice , devant laquelle les anges ont peine à soutenir leur innocence ; il le voyait avec ces yeux éternellement ouverts observer toutes les démarches , compter tous les pas ^ d'un pécheur, et garder ses péchés comme sous lesceau, pourles lui représenter au dernier jour ■*; signasti quasi in sacculo delicta mea : ■ d'un autre côté , il ressentait ce qu'il y a de corrompu dans le cœur de l'homme. « Je craignais , dit-il , « toutes mes œuvres ^. » Que vois-je , le péché ! le péché partout ! et il s'écriait jour et nuit ; « 0 « Seigneur , pourquoi n'ôtez-vous pas mes pé- « ehés '"1 » eX que ne tranchez- vous une fois ces malheureux jours, où l'on ne fait que vous offenser, afin qu'il ne soit pas dit « que je sois contraire « à la parole du Saint '^ ! « Tel était le fond de ses peines ; et ce qui paraît de si violent dans ses discours n'est que la délicatesse d'une conscience qui se redoute elle-même, ou l'excès d'un amour qui craint de déplaire. La princesse palatine souffrit quelque chose de semblable : quel supplice à une conscience timorée ! Elle croyait voir partout dans ses actions un amour-propre déguisé en vertu; plus elle était clairvoyante, plus elle était tourmentée : ainsi Dieu l'humiliait par ce qui a coutume de nourrir l'orgueil , et lui faisait un remède de la cause de son mal. Qui pourrait

• *MiraI)ilitcr me crucias. ( Joh. cap. x , 10. )

'^ Gressus raeos dinuinerasti. ( Ibid. cap. xiv, IC. )

■1 ma. 17.

' * Verebar omnia opéra mea. ( Ibid. cap. ix , v. 28. )

=• Cur non lollis peccatum meum, et quarc non aufers iniquitatem meam? ( Ibid. cap. vu, 2[. )

• Et hœc mihi sit consolatio, ut, affligen.s me ilolore, non parcat , ne contradicam sermoDtl>us Sancti. ( Ibid. cap. vi , 10.)

dire par quelles terreurs elle arrivait aux délices de la sainte table? Mais elle ne perdait pas la confiance. «Enfin, « dit-elle (c'est ce qu'elle écrit au saint prêtre que Dieu lui avait donné pour la soutenir dans ses peines) , « enfin je suis « parvenue au divin banquet. Je m'étais levée dès « le matin, pour être devant le jour aux portes '< du Seigneur; mais lui seul sait les combats « qu'il a fallu rendre. » La matinée se passait dans ce cruel exercice « Mais à la fin, poursuit- « elle , malgré mes faiblesses , je me suis comme « traînée moi-même aux pieds de Notre-Seigneur, « et j'ai connu qu'il fallait , puisque tout s'est fait « en moi par la force de la divine bonté , que je « reçusse encore avec une espèce de force ce der- « nier et souverain bien. » Dieu lui découvrait dans ses peines l'ordre secret de sa justice sur ceux qui ont manqué de fidélité aux grâces de la pénitence. « Il n'appartient pas, disait-elle, aux « esclaves fugitifs , qu'il faut aller reprendre par « force, et les ramener comme malgré eux, de « s'asseoir au festin avec les enfants et les amis ; « et c'est assez qu'il leur soit permis de venir « recueillir à terre les miettes qui tombent de « la table de leurs seigneurs. »

Ne vous étonnez pas , chrétiens , si je ne fais plus , faible orateur, que de répéter les paroles de la princesse palatine ; c'est que j'y ressens la manne cachée , et le goût des écritures divines , que ses peines et ses sentiments lui faisaient entendre. Malheur à moi, si dans cette chaire j'aime mieux me chercher moi-même que votre salut, et si je ne préfère à mes inventions , quand elles pourraient vous plaire , les expériences de cette princesse qui peuvent vous convertir! Je n'ai regret qu'à ce que je laisse, et je ne puis vous taire ce qu'elle a écrit touchant les tentations d'incrédulité. « Il est bien croyable, disait-elle, qu'un n Dieu qui aime infiniment en donne des preuves « proportionnées à l'infinité de son amour et à « l'infinité de sa puissance : et ce qui est propre à « la toute-puissance d'un Dieu passe de bien loin « la capacité de notre faible raison. C'est ajoutent t-elle, ce que je me dis à moi-même, quand « les démons tâchent d'étonner ma foi ; et, depuis « qu'il a plu à Dieu de me mettre dans le cœur « (remarquez ces belles paroles) que son amour '< est la cause de tout ce que nous croyons , cette '< réponse me persuade plus que tous les livres. » C'est en effet l'abrégé de tous les saints livres et de toute la doctrine chrétienne. Sortez , pamle éternelle ; fils unique du Dieu vivant , sortez du bienheureux sein de votre père ', et venez annoncer aux hommes le secret que vous y voyez . Il

' Unigcnitus lilius, qui est in sinu patris , ipse eaarravit. ( Joan. cap. i 18. )

D'ANNE DE GONZAGUE

l'a fait , et durant trois ans il n'a cessé de nous dire le secret des conseils de Dieu ; mais tout ce qu'il en a dit est renfermé dans ce seul mot de son Évangile : « Dieu a tant aimé le monde , qu'il lui « a donné son fils unique ' . » Ne demandez plus ce qui a uni en Jésus-Christ le ciel et la terre , et la croix avec les grandeurs ; « Dieu a tant aimé le « monde. » Est-il incroyable que Dieu aime, et que la bonté se communique? Que ne fait pas entreprendre aux âmes courageuses l'amour de la gloire ; aux âmes les plus vulgaires l'amour des richesses ; à tous , enfin , tout ce qui porte le nom d'amour ! Rien ne coûte , ni périls , ni travaux , ni peines ; et voilà les prodiges dont l'homme est capable. Que si l'homme, qui n'est que faiblesse, tente l'impossible, Dieu, pour contenter son amour, n'exécutera-t-il rien d'extraordinaire? Disons donc pour toute raison dans tous les mystères : « Dieuatantaimé le monde. « C'est la doctrine du maître , et le disciple bien-aimé l'avait bien comprise. De son temps un Cérinthe ' , un hérésiarque, ne voulait pas croire qu'un Dieu eût pu se faire homme, et se faire la victime des pécheurs : que lui répondit cet apôtre vierge , ce prophète du Nouveau Testament , cet aigle , ce théologien par excellence , ce saint vieillard qui n'avait de force que pour prêcher lacharité, et pour dire, Ai- « mez-vous les uns les autres en Notre-Seigneur; » que répondit-il à cet hérésiarque? quel symbole , quelle nouvelle confession de foi opposa-t-il à son hérésie naissante? Écoutez, et admirez. « Nous « croyons , dit-il , et nous confessons l'amour que « que Dieu a pour nous , » Et nos credidimus » charitaii quant habet Deus in nobis^. C'est là toute la foi des chrétiens; c'est la cause et l'abrégé de tout le symbole , c'est là que la princesse palatine a trouvé la résolution de ses anciens doutes. Dieu a aimé; c'est tout dire. S'il a fait, disait-elle, de si grandes choses pour déclarer son amour dans l'incarnation , que n'aura-t-il pas fait pour le consommer dans l'eucharistie , pour se donner, non plus en général à la nature humaine , mais a chaque fidèle en particulier ! Croyons donc avec saint Jean en l'amour d'un Dieu : la foi nous paraîtra douce , en la prenant par un endroit si tendre ; mais n'y croyons pas à demi , à la manière des hérétiques, dont l'un en retranche une chose, et l'autre une autre ; l'un le mystère de l'incarnation , et l'autre celui de l'eucharistie ; chacun ce qui lui déplaît : faibles esprits, ou plutôt cœurs étroits et entrailles resserrées, que la foi et la cha-

' Sic Deus dilexit mandum , ut flliam suum onigenitum daret. { Joan. cap. m , 16.

2 Cérinthe, hérésiarque du premier siècle , était disciple de Simon le magicien. 11 niait la divinité de Jésus-Christ.

» Joan. cap. iv, 16.

rite n'ont pas assez dilatés' pour comprendre toute l'étendue de l'amour d'un Dieu ! Pour nous, croyons sans réserve , et prenons le remède entier, quoi qu'il en coûte à notre raison. Pourquoi veut-on que les prodiges coûtent tant à Dieu? Il n'y a plus qu'un seul prodige que j'annonce aujourd'hui au monde : ô ciel, ô terre, étonnezvous à ce prodige nouveau ! C'est que , parmi tant de témoignages de l'amour divin , il y ait tant d'incrédules ettant d'insensibles. N'enaugmentez pas le nombre , qui va croissant tous les jours y n'alléguez plus votre malheureuse incrédulité , et ne faites pas une excuse de votre crime. Dieu a des remèdes pour vous guérir, et il ne reste qu'à les obtenir par des vœux continuels. Il a su prendre la sainte princesse dont nous parlons par le moyen qu'il lui a plu ; il en a d'autres pour vous jusqu'à l'infini, et vous n'avez rien à craindre que de désespérer de ses bontés. Vous osez nommer vos ennuis, après les peines terribles où vou» l'avez vue I Cependant, si quelquefois elle désirait d'en être un peu soulagée, elle se le reprochait à elle-même. « Je commence , disait-elle , à m'aper- « cevoir que je cherche le paradis terrestre à la « suite de Jésus-Christ, au lieu de chercher la '<■ montagne des Olives et le Calvaire , par où il « est entré dans sa gloire. » Voilà ce qu'il lui servit de méditer l'Évangile nuit et jour, et de se nourrir de la parole de vie. C'est encore ce qui lui fit dire cette admirable parole , « qu'elle aimait « mieux vivre et mourir sans consolation que d'en « chercher hors de Dieu. « Elle a porté ces sentiments jusqu'à l'agonie : et prête à rendre l'âme, on entendit qu'elle disait d'une voix mourante : « Je m'en vais voir comment Dieu me traitera ; mais « j'espère en ses miséricordes. » Cette parole de confiance emporta son âme sainte au séjour des justes. Arrêtons ici, chrétiens; et vous, Seigneur, imposez silence à cet indigne ministre qui ne fait qu'affaiblir votre parole : parlez dans les cœurs , prédicateur invisible, et faites que chacun se parle à soi-même. Parlez, mes frères , parlez : je ne suis ici que pour aider vos réflexions. Elle viendra cette heure dernière ; elle approche , nous y touchons , la voilà venue. Il faut dire avec Anne de Gouzague : Il n'y a plus ni princesse, ni palatine ; ces grands noms dont on s'étourdit ne subsistent plus. Il faut dire avec elle : Je m'en vais, je suis emporté par une force inévitable ; tout fuit , tout diminue , tout disparaît à mes yeux. Il ne reste plus à riiomrae que le néant et le péché : pour tout fonds , le néant ; pour toute acquisition , le péché. Le reste , qu'on croyait tenir, échappe ; semblable à de l'eau gelée , dont le vil cristal se

' Cor Dostrum dilatatam est... Angustiamini autem in \i- •ceribus vestris. ( II. Cor. cap. vi, ii , I2. )

ORAISON FUNÈBRE

fond entre les mains qui le serrent , et ne fait que les salir. Mais voici ce qui glacera le cœur, ce qui achèvera d'éteindre la voix , ce qui répandra la frayeur dans toutes les veines : « Je m'en vais voir « comment Dieu me traitera ; » dans un moment je serai entre ces mains , dont saint Paul écrit en tremblant : « Ne vous y trompez pas , on ne se « moque pas de Dieu ' ; » et encore : « C'est une « chose horrible de tomber entre les mains du Dieu « vivant ^ " entre ces mains ou tout est action , où tout est vie ; rien ne s'affaiblit , ni ne se relâche , ni ne se ralentit jamais ! Je m'en vais voir si ces mains toutes-puissantes me seront favorables ou rigoureuses ; si je serai éternellement ou parmi leurs dons , ou sous leurs coups. Voilà ce qu'il faudra dire nécessairement avec notre princesse ; mais pourrons-nous ajouter avec une conscience aussi tranquille : « J'espère en sa miséri- « corde ? » Car qu'aurons-nous fait pour la fléchir? quand aurons-nous écouté « la voix de celui qui « crie dans le désert : Préparez les voies du Sei- « gneur ^? » Comment ? par la pénitence.

Mais serons-nous fort contents d'une pénitence commencée à l'agonie, qui n'aura jamais été éprouvée , dont jamais on n'aura vu aucun fruit ; d'une pénitence imparfaite; d'une pénitence nulle , douteuse , si vous le voulez ; sans forces , sans réflexion , sans loisir pour en réparer les défauts? N'en est-ce pas assez pour être pénétré de crainte jusque dans la moelle des os? Pour celle dont nous parlons , ah ! mes frères , toutes les vertus qu'elle a pratiquées se ramassent dans cette dernière parole , dans ce dernier acte de sa vie ; la foi , le courage , l'abandon à Dieu , la crainte de ses jugements , et cet amour plein de confiance qui seul efface tous les péchés. Je ne m'étonne donc pas si le saint pasteur qui l'assista dans sa dernière maladie, et qui recueillit ses derniers soupirs, pénétré de tant de vertus, les porta jusque dans la chaire , et ne put s'empêcher de les célébrer dans l'assemblée des fidèles. Siècle vainement subtil , où l'on veut pécher avec raison , où la faiblesse veut s'autoriser par des maximes , où tant d'âmes insensées cherchent leur repos dans le naufrage de la foi , et ne font d'effort contre elles-mêmes que pour vaincre, au lieu de leurs passions , les remords de leur conscience ; la princesse palatine t'est donnée comme un signe et un prodige : in signum et in portentwn ^. Tu la verras au dernier jour, comme je t'en ai menacé , confondre ton impénitence et tes vaines excuses.

' Nolite errare, Deus non irridelur. {Gai. cap. vi, 7.)

* Horrendum est incidere in manus Dei viventis. {Hehr. cap. X, 31.)

3 Vox clamantis in deserto : Farate vias Domini... facile ergo fructus dignos pœnitentiœ. (,Luc. cap. ni , 4 , 8.)

* Isa. cap. VIII, 1$.

Tu la verras se joindre à ces saintes filles et à toute la troupe des saints : et qui pourra soutenir leurs redoutables clameurs! Mais que sera-ce quand Jésus-Christ paraîtra lui-même à ces malheureux ; quand ils verront celui qu'ils auront percé % comme dit le prophète; dont ils auront rouvert toutes les plaies ; et qu'il leur dira d'une voix terrible : Pourquoi me déchirez -vous par vos blasphèmes, nation impie? me configitis, gens tota". Ou , si vous ne le faisiez pas par vos paroles , pourquoi le faisiez-vous par vos œuvres? ou pourquoi avez-vous marché dans mes voies d'un pas incertain , comme si mon autorité était douteuse? Race infidèle, me connaissez-vous à cette fois? suis-je votre roi ? suis je votre juge ? suis-je votre Dieu? apprenez-le par votre supplice. Là commencera ce pleur éternel ; là ce grincement Je dents ^, qui n'aura jamais de fin. Pendant que les orgueilleux seront confondus , vous , fidèles , qui tremblez à sa parole*, en quelque endroit que vous soyez de cet auditoire , peu connus des hommes , et connus de Dieu , vous commencerez à lever la tête ^ Si , touchés des saints exemples que je vous propose, vous laissez attendrir vos cœurs-, si Dieu a béni le travail par lequel je tâché de vous enfanter en Jésus-Christ , et que , trop indigne ministre de ses conseils , je n'y aie pas été moi-même un obstacle , vous bénirez la bonté divine qui vous aura conduits à la pompe funèbre de cette pieuse princesse , où vous aurez peut-être trouvé le commencement de la véritable vie.

Et vous ^, prince , qui l'avez tant honorée pendant qu'elle était au monde ; qui , favorable interprète de ses moindres désirs , continuez votre protection et vos soins à tout ce qui lui fut cher, et qui lui donnez les dernières marques de piété avec tant de magnificence et tant de zèle ; vous , princesse , qui gémissez en lui rendant ce triste devoir, et qui avez espéré de la voir revivre dans ce discours , que vous dirai-je pour vous consoler? Comment pourrai-je, madame, arrêter ce torrent de larmes que le temps n'a pas épuisé, que tant de justes sujets de joie n'ont pas tari? Reconnaissez ici le monde, reconnaissez ses maux toujours plus réels que ses biens , et ses douleurs par conséquent plus vives et plus pénétrantes que ses joies. Vous avez perdu ces heureux moments où vous jouissiez des tendresses d'une mère qui n'eut

' Aspicient ad me quem confixerunt. (Zac. cap. xii , 10.)

2 Malach. cap. m , 9.

3 Ibi erit flefus et stridor dentium. (A/a«A. cap. viii, v. 12.) ^ Ad quem autem respiciam , nisi ad pauperculum et con-

Iritum spiritu, ettremeiitem sermones meos.... Audite verbum Domini , qui tremitis ad verbum ejus. ( Isa. cap. lxvi , 3, 5.)

' Respicite et levate capila vestra : quoniam appropinquci' redemptio vestra. {Luc. cap. xxi, 28.)

6 Son gendre, le duc d'Enghien , lils du grand Coudé.

HE MICHEL LE TELLIER

jamais son égale ; vous avez perdu cette source inépuisable de sages conseils ; vous avez perdu ces consolations qui , par un charme secret , faisaient oublier les maux dont la vie humaine n'est jamais exempte : mais il vous reste ce qu'il y a de plus précieux; l'espérance de la rejoindre dans le jour de l'éternité , et , en attendant , sur la terre , le souvenir de ses instructions , l'image de ses vertus , et les exemples de sa vie '.

ORAISON FUNEBRE

MICHEL LE TELLIER'

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