‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 24 sur 164 · XI · texte numérisé non relu

XI

« ( remarquez les propres mots de notre Évangile ), « guérir les cœurs affligés , prêcher la liberté aux '< captifs , annoncer l'an de pardon du Seigneur, '< consoler ceux qui pleurent , et. changer en joie « la tristesse de ceux qui lamentent en Sion : » jusqu'ici parle le prophète Isaïe. Et y a-t-il un seul mot dans tout ce discours , où vous ne voyiez clairement le Seigneur Jésus dans les effets de son Evangile? Aussi s'étant trouvé lui-même dans la synagogue , où il lut cette prophétie , il montre évidemment qu'elle s'est accomplie en ses jours '. Mais voulez-vous , mes frères , que je vous en fasse voir en un mot l'accomplissement? Allons , allons ensemble sur cette mystérieuse montagne où Jésus commence à ouvrir sa bouche , après s'être contenté juscju'alors d'ouvrir celle de ses prophètes : Aperiens os suum dixit^ : allons à cette mystérieuse montagne; entendons-y la première prédication du Messie ; voyons-lui faire l'ouverture de son Évangile , et jeter les fondements de la loi nouvelle : c'est là qu'il commence d'évangéliser. C'est pourquoi s'étant souvenu que son ordre portait très-expressément d'évangéliser les pauvres et les misérables , c'est-à-dire , comme je l'ai déjà expliqué , de leur porter de bonnes nouvelles , dans cet admirable discours il adresse d'abord la parole aux pauvres : « O pauvres , que vous êtes « heureux ! car le royaume céleste vous apparie tient ^ » Quelle consolation aux pauvres , que Jésus , si riche par sa nature et si pauvre par sa volonté , leur promette de si grandes richesses î Quelles meilleures nouvelles leur pouvait-il dire ? N'est-ce pas s'acquitter de l'office auquel il était destiné par les prophéties , d'évangéliser les pauvres? Ah! que je reconnais ici clairement celui duquel le Psalmiste a dit : Honorabile nomen eorum coram illo ^ ! « Leur nom sera en honneur « devant lui. » Mais il poursuit de la même force. Isaïe , s'il vous en souvient , dit qu'il doit annoncer la consolation à ceux qui pleurent ^ « Bienheureux « ceux qui pleurent , dit Notre-Seigneur ^ , car ils « seront consolés. » Isaïe nous apprend que le Messie devait prêcher l'an de pardon du Seigneur ? : c'est ce qui est appelé ailleurs le temps d'indulgence, le temps de miséricorde. Et n'est-ce pas ce que fait le Sauveur Jésus, nous annonçant la miséricorde en ces termes : « Bienheureux les « miséricordieux , car on leur fera miséricorde ^ ? » Isaïe assure qu'il doit annoncer à ceux qui se la-

' Luc. IV, 17.

2 Matth. V, -2.

3 Ibid. 3.

< Ps. LXXl, 14.

» Is. LXI , 2.

6 Matth. V, 5.

' Is. LXI , 2.

* Matth. V, 7.

mentent en Sion , que leur tristesse sera changée en joie '. Sion, c'est le lieu du temple de Dieu ; c'est la figure de son Église. Ceux qui se lamentent en Sion , ce sont ceux qui se plaignent de cet exil ; qui, éloignés de leur terre natale , souffrent ordinairement persécution dans ce triste pèlerinage. Jésus donc , pour leur annoncer le changement de leur état misérable en une condition toujours bienheureuse , parle ainsi en ce même lieu : « Bienheureux « ceux qui souffrent persécution pour la justice , « parce que le royaume des cieux est à eux ^ ! « C'est ainsi que Notre-Seigneur évangélise les affligés, exécutant ponctuellement les prophéties anciennes.

Pourquoi ne m'ccrierai-je pas en ce lieu avec le grave Tertullien , dont j'ai tiré presque toutes les remarques que je viens de faire en son quatrième livre contre Marcion ^ ; pourquoi , dis-je , ne m'écrierai-je pas avec lui : 0 Christum et in novis veterem ! «■ 0 que Jésus-Christ est ancien « dans la nouveauté de son Évangile! >' Ce qu'il fait est nouveau , parce que personne ne l'avait fait avant lui : ce qu'il fait est ancien , parce qu'il ne fait qu'accomplir les choses que la fidèle antiquité avait attendues. Quel autre a jamais apporté de meilleures nouvelles aux pauvres que celles que le pauvre Jésus leur a annoncées , quand il leur a prêché sa venue ! 0 pauvres , réjouissez-vous : voici un compagnon qui vous vient; mais un compagnon si grand et si admirable , qu'il vaut mieux être pauvre en sa compagnie , que d'être le maître et le tout-puissant dans les assemblées des mondains. Ne vous étonnez pas si vous êtes le rebut du monde : tel était Jésus-Christ lorsqu'il a paru sur la terre , et a conversé parmi les hommes. Les pauvres, ses bons amis, apprirent les premiers sa venue , parce que c'était pour eux qu'il venait ; et il ne voulut être reconnu que par les marques de sa pauvreté. La suite de sa vie n'a pas démenti sa naissance. Plus il s'est avancé dans l'âge , plus il a mis les pauvres dans ses intérêts qui n'étaient autres que la gloire de Dieu. C'est eux qu'il admet dans sa confidence ; c'est à eux qu'il découvre tous ses mystères ; c'est eux qui sont choisis pour les ministres de son royaume , et les coadjuteurs de son grand ouvrage. Courage donc , ô pauvres de Jésus-Christ ; que toute la terre vous méprise ; c'est assez que vous ayez Jésus-Christ pour vous. Vous n'avez point d'accès dans la cour des rois ; mais souvenez [-vous] que c'est là que règne la confusion et le trouble. Courez à Jésus-Christ , ô vous qui êtes oppressés , ô malades, nécessiteux, misérables, généralement qui que vous soyez , vous y trouverez la paix de vos âmes. Écoutez la voix

' Is. LXI,3. — ' Matth.'v, 10.

3 Mv. Marcion. lib. iv, n" 21.

SUR JÉSUS-CHRIST

amoureuse qui vous appelle. Jetez-vous entre ses bras avec confiance , il les a toujours ouverts pour vous recevoir. Seulement souffrez votre pauvreté avec patience : ne murmurez ni contre Dieu ni contre les hommes. Attendez doucement le temps de votre consolation : et souvenez-vous que , si le monde vous tourmente , vous servez un maître qui l'a surmonté , qui n'a pu plaii*e au monde , et à qui le monde aussi n'a pu plaire. C'est ce qu'annonce aux pauvres le Sauveur Jésus. Dites-moi , en vérité, chrétiens, pouvait-il leur dire de meilleures nouvelles? et n'avons-nous pas raison d'assurer que c'est lui véritablement qui est envoyé pour être l'évangéliste des pauvres.

TBOISIÈME POINT.

Ce qui m'étonne , fidèles, c'est que le Sauveur du monde étant tel que nous le venons de dépeindre, on ait été offensé de sa vie. Repassons en peu de mots , je vous prie , sur les choses que nous avons dites , et étonnons-nous devant Dieu , que l'on ait pu être scandalisé en notre Sauveur. Et premièrement , ses miracles devaient-ils pas faire taire les bouches les plus médisantes? Une mission si bien attestée devait-elle être jamais contestée? Encore s'il eût fait des miracles qui n'eussent de rien servi que pour faire éclater son pouvoir, peutêtre aurait-on pu dire qu'il y avait de l'ambition dans ces grands ouvrages. Mais je vous ai montré que tous ses miracles ont pris leur naissance dans une tendre compassion de nos maux; et jamais il n'a fait un pas , que pour le bien de ce peuple ingrat. Faisons néanmoins qu'une noire envie ait encore pu se persuader qu'il se servait du don de Dieu pour s'acquérir du crédit ; qu'avait-on à dire contre sa simplicité? L'a-t-on vu à la porte des grands pour mendier leur faveur? S'est-il intrigué dans les affaires du monde? A-til flatté l'ambition et l'arrogance des princes? Au contraire, n'a-t-il pas mené une vie non-seulement commune et privée , mais très-abjecte et trèsbasse ; marchant en toute simplicité , vivant et conversant avec les pauvres , souffrant toujours injustice sans jamais se plaindre? Il est vrai qu'il était méprisé ; mais il ne se souciait point des honneurs : pauvre ; mais il ne demandait point de richesses , bien qu'il n'eût pas seulement un gîte assuré pour reposer sa tête. Pouvait-il s'acquitter plus dignement de sa charge de prédicateur? H allait enseignant la parole de vie éternelle que Dieu lui avait mise à la bouche. Il n'enflait pas son discours par de superbes pensées , ou par le faste d'une éloquence mondaine ; mais il le remplissait d'une doctrine céleste , de vérités divines , qui donnaient aux âmes une nourriture solide , et allaient jusqu'à la racine de nos maladies. Tantôt

COMME OBJET DE SCANDALE

il attirait les peuples par la douceur, tantôt il les reprenait sans les épargner, jusqu'à les appeler les enfants du diable; leur prêchant les oracles divins , non point avec les lâches condescendances des scribes et des pharisiens, mais avec empire et autorité ' , avec une liberté et une assurance digne des vérités éternelles qu'il nous venait annoncer. Que pouvait-on trouver à dire en une vie si réglée? Ne devait-on pas admirer ce courage également inflexible aux biens et aux maux ; cette égalité de mœurs qui le faisait vivre avec tout le monde sans rigueur et sans flatterie , sans lâcheté et sans arrogance , cette pureté d'intention qui lui faisait toujours regarder les intérêts de son Père ? Et néanmoins , dit-il , il faut que je donne du scandale ; et pour faire voir la difflculté qu'il y a de n'être point offensé de sa vie : « Heureux celui, dit-il, qui n'est point scan- « dalisé en moi ! » Beatus qui nonfuerit scandalizatus in me * !

0 Dieu ! qui ne serait étonné des secrets terribles de la Providence? C'est ici que je dis du plus grand sentiment de mon âme avec le grave Tertul- Vien: Mi hi vindico Christum, mihi defendo Jesum;... quodcumque illud corpusculum sit ^ : cet innocent contredit par toute la terre , c'est le Jésus-Christ que je cherche ; je soutiens que ce Jésus est à moi , je proteste qu'il m'appartient : « S'il « est déshonoré , s'il est abject , s'il est misérable ; « j'ajouterai encore , s'il est le scandale des infi- « dèles , c'est mon Jésus-Christ : » Si inglorius, si ignohilis, si inhonorabilis , meus erit Christus. « Car, poursuit le même Tertullien , il m'a été « promis tel dans les prophéties : » Talis enim hahitu et aspectu annuntiahatur. Je reconnais celui duquel Isaie a écrit , au chapitre vingt-huitième , que c'est « une pierre élue , une pierre de « sahit* » pour son peuple ; et au chapitre huitième, que c'est « une pierre d'achoppement , [que] tous « ceux qui s'y heurteront seront brisés *. » Je reconnais celui duquel le Psalmiste a chanté : « La « pierre qu'ils ont rejetée en bâtissant , est de- « venue la pierre angulaire ^ , « qui soutient tout le corps de l'édifice. Enfin je reconnais celui duquel Siméon a dit , le tenant entre ses bras dans le temple : « Celui-ci est établi pour la ruine et pour « la résurrection de plusieurs , et pour un signe « auquel on contredira ' ; » celui enfin qui a dit de lui-même à l'aveugle qu'il avait éclairé bien plus en son esprit qu'en son corps : « Je suis venu en

' Joafi. VIII, 44.

2 Matlh. XI, 6.

3 Adv. Marci. lib. III , n°' 16 et 17 ' /s. xxvu, 16.

^ Ibid. VIII, 14.

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