‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 25 sur 164 · P*. CXVI · texte numérisé non relu

P*. CXVI

' Luc. u, 34.

BOSSUET. — T. II

« jugement en ce monde , afin que ceux qui ne « voient pas commencent à voir et que ceux qui « voient soient aveuglés '. » Chrétiens , ne tremblez-vous pas à ces paroles de notre Sauveur? Toutefois j'espère de la miséricorde de Dieu qu'elles ne sont pas dites pour vous. Tremblez , infidèles; tremblez, endurcis : c'est vous seuls que Jésus aveugle. Et vous, vrais fidèles de Jésus- Christ , vous qui avez sa crainte en vos cœurs , ouvrez , ouvrez vos yeux à cette lumière qui n'éblouit que les orgueilleux ; et comprenez avec foi et soumission les profonds conseils du Père éternel , dans l'envoi de son Fils Jésus-Christ. Pressons ici nos raisonnements, afin de laisser du temps à une briève réflexion sur nos mœurs.

Premièrement je pourrais vous dire, pour arrêter d'abord une curiosité peu respectueuse , que Dieu, qui modère comme il lui plaît l'ouvrage de notre salut, et qui sait ce qui nous est propre, n'a pas jugé à propos que nous sussions toutes les raisons du mystère. Quand le sage architecte commence de rebâtir un vieux édifice, l'ignorant spectateur s'imagine qu'il renverse tout. Sa faible imagination ne voit que désordre , ne pouvant supporter un dessein trop fort ; mais , quand il a mis la dernière main à l'ouvrage , alors on voit reluire de toutes parts l'art et la conduite de l'ouvrier. Eh! ne savez-vous pas, chrétiens, que dans les Écritures divines tout l'œuvre de notre salut est souvent comparé à un édifice soutenu « sur le fondement des apôtres , « et sur la pierre angulaire qui est Jésus-Christ ' ? » Dieu donc , dans le cours des siècles , s'est proposé de rétablir l'homme comme un bâtiment ruineux. Il a posé le fondement de cette nouvelle structure en la vie de Notre-Seigneur. Les sens humains n'y comprennent rien ; tout les choque , tout les embarrasse : de là le scandale et le trouble. Mais à ce grand jugement où Dieu couronnera l'édifice par la glorieuse immortalité de nos corps ; où , toutes choses étant consommées , « il sera tout en tous, » comme dit l'Apôtre^; alors la lumière éternelle venant à se découvrir à nos cœurs, quel ordre, quelle sagesse, quelle beauté ne verrons-nous pas dans ce qui paraissait à nos sens si confus et si mal digéré ! Par conséquent , ô homme , crois en attendant que tu voies. Sache que la guérison de tes maladies dépend absolument de la confiance que tu auras en ton médecin : Crois , et tu seras sauvé , nous dit-il ''; prends sans examiner l'infaillible remède qu'il te présente. S'il s'en réserve le sccre*.

■ Joan. IX , 39.

' Ephcs. u, 29.

» I. €or. XV, 28.

♦ Luc. VIII , M

pour un temps , dès à présent il t'en abandonne l'usage : et sa miséricordieuse bonté a tellement disposé toutes choses , qu'y croire c'est ta santé ; le connaître , ce sera ta félicité.

Est-il rien de plus convenable? D'autant plus que ce grand médecin qui entreprend de traiter tes plaies , connaissant parfaitement leur malignité et le vice de ta nature , a bien vu qu'il n'y avait rien qui te fût plus propre ni plus nécessaire que l'humilité. 0 homme , si tu l'entends , l'orgueil est ta maladie la plus dangereuse. C'est par l'orgueil que secouant le joug de l'autorité souveraine, par laquelle ton âme doit être régie, tu t'es fait toi-même ta loi : la conduite de ta raison , ç'ont été ses propres lumières ; la règle de ta volonté, ç'ont été ses inclinations. C'est là ta blessure mortelle 11 faut que ces deux facultés soient humiliées, afln qu'elles puissent être guéries. Comme ta volonté s'abaisse par l'obéissance , ton entendement se soumet par la foi. Tu soumets ta volonté à ton Dieu , quand tu embrasses les choses , parce qu'il les veut : tu lui soumets ton entendement , quand tu les crois, parce qu'il les dit. Cette soumission te semble bien grande. Mais un Dieu homme pour l'amour de nous , un Dieu mort pour l'amour de nous, veut un sacrifice plus entier dans un abaissement plus profond. Car un Dieu homme et un Dieu mourant, n'est-ce pas un Dieu anéanti, comme dit l'Apôtre /? Et quel doit être le sacrifice d'un Dieu anéanti pour l'amour de l'homme , sinon l'homme anéanti devant Dieu ? Or, ce ne serait pas faire beaucoup pour lui que de pratiquer les choses aisées , et de croire celles qui sont plausibles 5 de sorte que , pour la perfection de ce sacrifice que nous devons offrir au Dieu incarné , il fallait , et faire les choses qui sont pénibles , et croire les incroyables. Ainsi nous détruisons devant lui tout ce que nous sommes , afin que tout soit réparé de sa main. C'est pourquoi il était à propos pour rétablir la raison humaine par l'humilité , que les vérités de Jésus fussent incroyables. Et tout ce qui est incroyable , est choquant ; et tout ce qui est choquant , fait du trouble : de là le scandale des infidèles.

Davantage : la- vérité la plus importante qu'il fallait nous faire connaître, était notre faiblesse et notre impuissance ; parce qu'en nous montrant clairement combien nous sommes impuissants par nous-mêmes , c'était l'unique moyen de nous faire recourir avec confiance au mérite du libérateur Jésus-Christ. Or quand je vois sa doctrine et sa vie si cruellement combattues, voici la réflexion que je fais : D'où vient cette résistance si furieuse que l'on apporte à l'œuvre de notre salut? N'est-ce pas ce que dit saint Paul : « L'homme ani-

' P/illip. Il, 17.

SUR JÉSUS-CHRIST

« mal ne comprend pas les secrets de Dieu ' ? > N'est-ce pas ce que dit Jésus-Christ : « Pourquoi « n'entendez-vous pas mes discours? Parce que « vous ne pouvez pas entendre mon langage *? » D'où vient qu'ils ne pouvaient pas entendre son langage? C'est qu'ils le voulaient entendre par euxmêmes ; et il leur était impossible. N'entendant pas ce langage , ils ne pouvaient qu'être étourdis de la voix de Dieu : cetétourdissement les animait à la résistance. Plus les vérités étaient hautes , plus leur raison orgueilleuse était étourdie , etplus leur résistance était enflammée. C'est pourquoi je ne m'étonne pas si le Fils de Dieu leur prêchant ce qu'il avait vu dans le sein du Père, la résistance montant à l'extrême , se portât à la dernière fureur. De là vient qu'il leur dit en son Évangile : « Vous me voulez tuer méchamment , parce que '« mon discours ne prend point en vous ^. » Superbes, ignorants, que ne recourez-vous à la grâce par l'humilité chrétienne? Et vous, ne reconnaissez-vous pas , chrétiens , que sans l'assistance de cette grâce vous n'auriez que de la résistance pour votre Sauveur? Ces perfides ont ouï ses paroles , et ils les ont méprisées : ils ont vu ses miracles , et ils n'ont pas cru : ils ont vu sa vie , et elle leur a été un scandale. Donc il est vrai , ô mon Sauveur Jésus , que si vous ne me parlez puissamment au cœur, si vous ne m'entraînez à vous par vos doux attraits , ni votre vie quoique très-innocente , ni votre doctrine quoique trèssainte , ni vos miracles quoique très-grands , ne dompteront pas mon opiniâtre rébellion. Les uns disent que vous êtes un grand prophète , les autres que vous êtes un séducteur ; les uns s'édifient en vous , les autres se scandalisent de vous. D'où vient cela, ô mon Maître , sinon que les uns sont humbles , et que les autres sont orgueilleux ; que les uns suivent la nature , et les autres suivent la grâce? Ainsi vos vérités aveuglent les uns , pour illuminer d'autant plus les autres. Vous êtes une pierre de scandale aux superbes, afin que les humbles ressentent mieux ce que vous faites miséricordieusement en leurs cœurs , et qu'ils louent vos bontés avec une admiration profonde de vos jugements. C'est ici que les bons chrétiens sont incroyablement consolés. Si les vérités évangéliques entraient en nos âmes avec une apparence plausible, nous attribuerions leur victoire à la force de notre raison ; et devenant plus superbes , nous deviendrions par conséquent plus malades. Mais quand le vrai fidèle comprend la folie et l'extravagance du christianisme , c'est là que la grâce se fait sentir dans la répugnance de la na

' 1. Cor. Il, 14.

' Joan. VU! ,43. 3 Jbid. 37.

COMME OBJET DE SCANDALE

ture ; à cause qu'il reconnaît que ce n'est pas la chair qui le gagne , ni les intérêts mondains qui l'engagent , ni la philosophie humaine qui le persuade : mais la puissance divine qui le captive. C'est pourquoi dans la doctrine de l'Évangile il a plu à notre grand Dieu , qu'il y eût tant de choses étranges , dures , incroyables , extravagantes , selon la sagesse du monde 5 afin que la raison humaine étant confondue, la seule grâce de Jésus- Christ triomphât des cœurs par l'humilité chrétienne.

Mais disons une dernière raison , qui fermera ce discours en nous donnant une instruction importante pour la conduite de notre vie. Certes il est bien vrai , ô Dieu tout-puissant , ce que le bon Siméon a dit de votre Fils bien-aimé , « qu'il se- « rait posé comme un signe auquel on contredi- « rait'. » Toutes ses actions et toutes ses paroles ont été méchamment contredites. Il guérit les paralytiques , les aveugles-nés , et d'autres maladies incurables ; et parce qu'il choisit le jour du sabbat pour faire cette bonne œuvre , on dit qu'il viole la loi de Dieu. Il chasse les démons; on dit que c'est au nom de Béelzébuth , prince des démons. On l'appelle un fou , un séducteur, un impie, un démoniaque. Jamais les docteurs de la loi n'approchaient de lui , qu'afin de l'injurier ou de le surprendre. Enfin ils l'ont pendu à la croix ; et le Rédempteur d'Israël est devenu le scandale de ces infidèles. Les Gentils ont contredit sa parole par toutes sortes de cmautés qu'ils ont exercées sur ses serviteurs. Ils ont pris ses vérités et son Évangile pour la plus grande folie qui ait jîimais paru sur la terre. Bien plus , parmi ceux qui se sont rangés sous sa discipline , combien a-t-il été contredit? Eh! mes frères, quelle indignité ! tous les fondements de notre salut ont été attaqués par des gens qui faisaient profession du christianisme : le perfide arien a nié la divinité de Jésus ; l'insensé Marcion a nié son humanité ; le nestorien a divisé les personnes ; l'eutychien a confondu les natures : et sur la personne de Jésus-Christ , toutes les inventions diaboliques se sont tellement épuisées, qu'il est impossible de s'imaginer une erreur qui non-seulement n'ait été soutenue , mais même qui n'ait fait une secte sous le nom du christianisme. Combien d'hérésies se sont élevées contre les vérités de Jésus ! Toutes , elles ont heurté contre cette pierre ; et , sans venir au détail , ayant rompu sans aucun sujet la paix et l'unité chrétienne , ne se sont-elles pas scandalisées de Jésus, auteur de la paix et de la charité fraternelle?

' Luc. II , 34.

Mais allons encore plus a vaut. Que les Gentils , que les Juifs , que les hérétiques se soient scandalisés du Seigneur Jésus , cela est supportable ; on souffre facilement les injures de ses ennemis. Mais , ô douleur ! que les catholiques , que les enfants de sa sainte Église , que les vrais sectateurs de sa foi vivent de telle sorte en ce monde , que l'on ne peut nier que Jésus-Christ ne les choque et que son Évangile ne leur soit un scandale ; c'est , mes frères , ce qui est déplorable beaucoup plus que je ne puis vous le dire. Quand l'humilité , quand l'intégrité , quand le mépris des honneurs de la terre , bref quand l'innocence te choque, chrétien, oserais-tu dire que tu n'es pas choqué du Sauveur? Ignores-tu que sa doctrine n'est pas seulement la lumière de nos esprits, mais qu'elle est le modèle de notre vie? Si Jésus est le scandale de ceux qui errent dans la doctrine, parce qu'ils n'écoutent pas Jésus-Christ comme notre infaillible docteur ; ne l'est-iî pas aussi de ceux qui sont dépravés dans leurs mœurs, puisqu'ils ne veulent pas le connaître comme l'exemplaire de notre vie? Et qui trouverai-jc donc dans le monde , qui ne soit pas scandalisé en notre Sauveur? Nous aimons les richesses , et Jésus les a méprisées : nous courons après les plaisirs , et Jésus les a condamnés : nous sommes fous du monde , et Jésus l'a surmonté. Et comment pouvons-nous dire que nous aimons Jésus , nous qui n'aimons rien de ce que nous voyons en sa personne , et qui aimons tout ce que nous n'y voyons pas? En vivant de la sorte , peux-tu nier que tu ne sois choqué de Jésus? Tu n'en hais pas le nom ; mais la chose t'est un scandale. Oui , Jésus t'est un scandale, ô vindicatif, parce qu'il a pardonné les injures. Jésus t'est un scandale, ô usurier, parce qu'il est le père et le protecteur des pauvres, auxquels ton impitoyable avarice arrache tous les jours les entrailles. Jésus t'est un scandale , hypocrite , parce que tu fais servir sa doctrine de couverture à tes mœurs corrompues. Jésus t'est un scandale, ô misérable superstitieux , qui pour des fantaisies particulières abandonnes la piété solide et la dévotion essentielle du christianisme, qui est la croix du Seigneur Jésus. Jésus t'est un scandale , à toi qui traites la simplicité de sottise , et la sincère piété de bigoterie ; à toi enfin qui par ta vie^ déréglée fais blasphémer son saint nom par ses ennemis. Cela étant ainsi , chrétiens , à qui est-ce que Jésus n'est pas un scandale? « Tous cherchent leurs « intérêts et non pas ceux de notre Sauveur, » disait autrefois l'apôtre saint Paul ' : ô Dieu,

' Philip. II , 24.

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