TU. III
' 3'ert. de Prœser. adv. hœr. n" 14.
' Pt CVI, 25,26. H.
dans le ciel , ni rien de si caché dans les profondeurs de l'enfer, où ils ne s'imaginent de pouvoir atteindre : Ascendunt usque ad cœlos : et les conseils de sa Providence , et les causes de ses miracles , et la suite impénétrable de ses mystères, ils veulent tout soumettre à leur jugement : AscenduntMsi\hemeuxq\n^ s'agitant de la sorte, ne voient pas qu'il leur arrive comme à ceux qui sont tourmentés par la tempête : Turbati sunt, et moti sunt sicut ebrius : « Ils sont troublés « comme des ivrognes ; » la tête leur tourne dans ce mouvement : Et omnis sapienlia eorum devorata est ' : « Là toute leur sagesse se dissipe ; » et ayant malheureusement perdu la route , ils se heurtent contre des écueils , ils se jettent dans des abîmes, ils s'égarent dans des hérésies. Arius, Neslorius, votre curiosité vous a perdus. Voilà la tempête élevée par la curiosité des hérétiques ; c'est par là qu'ils séduisent les simples , parce que, dit saint Augustin % « toute âme ignorante « est curieuse : » Omnis anima indocta curiosa est. Cela est nouveau , écoutons : la manière [dont on propose cette doctrine nous plaît]. Arius, Nestorius, etc., pourquoi cherchez-vous ce qui ne se peut pas trouver? « Il n'est pas permis de « chercher au delà de ce qu'il nous est permis de « trouver : » Amplius quœrere non licet, quam quodinveniri licct^.
Pour empêcher les égarements de cette curiosité pernicieuse , le seul remède , mes frères , c'est d'écouter la voix de l'Église , et de soumettre son jugement à ses décisions infaillibles. Je parle à vous, enfants nouveau-nés que l'Église a engendrés ; c'est sur la fermeté de cette Église qu'il faut appuyer vos esprits , qui seraient flottants sans ce soutien. Étes-vous curieux de la vérité? voulezvous voir? voulez-vous entendre? Voyez et écoutez dans l'Église : Sicut audivimus , sic vidimus : « Nous avons ouï , et nous avons vu,» dit David; et où? in civitate Domini virtutum^ : « en la cité « de notre Dieu ; c'est-à-dire, en sa sainte Église. « Celui qui est hors de l'Église , dit saint Augus- « tin , quelque curieux qu'il soit , de quelque « science qu'il se vante , il ne voit, ni n'entend ; « quiconque est dans l'Église, il n'est ni sourd, « ni aveugle : » Extra illam qui est nec audit, nec videt;in illa qui est ^ nec surdus, neccœcus est\ Donc s'il est ainsi, chrétiens, que notre curiosité n'aille pas plus loin. L'Église a parlé, c'est assez : cet homme est sorti de l'Église ; il prêche , il dogmatise, il enseigne. Que dit-il? que prèche-t-il?
< Ps. CVI, 27.
' De Jgon. Christ, n" 4 , t. \l , col. 248.
s TertuU. de Anima, n" 2.
* Ps. XL VU , 9.
» In Psalm. xi.vii , n" 7 , t. iv , col 4?0.
SUR L'ÉGLISE
quelle est sa doctrine ? 0 homme vainement curieux I je ne m'informe pas de sa doctrine ; il est impossible qu'il enseigne bien , puisqu'il n'enseigne pas dans l'Église. Un martyr illustre, un docteur très-éclairé , saint Cyprien , [ va vous le déclarer]. Antonianus, un de ses collègues, lui avait écrit au sujet de Novatien, schismatique, pour savoir de lui par quelle hérésie il avait mérité la censure ; le saint docteur lui fait cette belle réponse, DesiderasH ut rescriberem tibi
quant hœresim, Novatianus introduxisset
Quisquis ille fuerit, mullumdese licetjactans, et sibi plurimum vindicans, profanas est, alienus est, folis est'. « Pour ce qui regarde Nova- « tien , duquel vous désirez que je vous écrive « quelle hérésie il a introduite ; sachez première- « ment que nous ne devons pas même être curieux « de ce qu'il enseigne , puisqu'il enseigne hors de « l'Église : quel qu'il soit, et de quoi qu'il se « vante, il n'est pas chrétien , n'étant pas en l'É- « glise de Jésus- Christ. »
L'orgueil des hérétiques s'élève : Quoi, je croirai sur la foi d' autrui! je veux voir, je veux entendre moi-même. Langage superbe : reconnaissezle , mes chers frères ; c'est celui que vous parliez autrefois. L'Église l'a dit, n'est-ce pas assez? Mais elle se peut tromper ! Enfant , qui déshonores ta mère , en quelle Écriture as-tu lu que l'Église puisse tromper ses enfants? Tu reconnais qu'elle est mère ; elle seule peut engendrer les enfants de Dieu : si elle peut les engendrer, qui doute qu'elle puisse les nourrir? Certes, la terre, qui produit les plantes, leur donne aussi leur nourriture : la nature ne fait jamais une mère , qu'elle ne fasse en même temps une nourrice. L'É. glise sera-t-elle seule qui engendrera des enfants, et n'aura point de lait à leur donner ? Ce lait des fidèles , c'est la vérité , c'est la parole de vie. Enfants dénaturés, qui sortez des entrailles et rejetez les mamelles; si j'ai des entrailles qui vous ont portés, j'ai des mamelles pour vous allaiter : voyez , voyez le lait qui en coule , la parole de vérité qui en distille ; approchez-vous , sucez et vivez , et ne portez pas votre bouche à des sources empoisonnées. Mais il faut connaître quelle est cette Église. Ah ! qu'il est bien aisé d'exclure la vôtre , dressée de nouveau ! ô Église bâtie sur le sable ! Vous croyez , ô divin Jésus ! avoir bâti sur la pierre ; c'est sur un sable mouvant ; c'est la confession de foi. Donc votre édifice est tombé par terre : il a fallu que Luther et Calvin vinssent le dresser de nouveau. Mes enfants, respectez mes cheveux gris ; voyez cette antiquité vénérable : je oc vieillis pas, parce que je ne meurs jamais ; mais
Ci/pr. E]). iM,ad Anton, p. CO, 68.
je suis ancienne. Pourquoi vous vàntez-vous de m'avoir rétablie ? Quoi , vous avez fait votre mère ! Mais si vous l'avez faite, d'où êtes- vous nés? Et vous dites que je suis tombée ? je suis sortie de tant de périls.
Laissons-les errer, mes frères : Dieu n'a perdu pour cela pas un des siens. Ils étaient de la paille, et non du bon grain; le vent a soufflé, et la paille s'en est allée; « ils s'en sont allés en leur lieu ' ; « ils étaient parmi nous , mais ils n'étaient point « des nôtres \ » Pour nous, enfants de l'Église, et vous que l'on avait exposés dehors comme des avortons , et qui êtes enfin rentrés dans son sein , apprenez à n'être curieux qu'avec l'Église, à ne chercher la vérité qu'avec l'Église, et retenez cette doctrine. Dieu aurait pu , sans doute , car que peul-on dénier à sa puissance ? il aurait pu nous conduire à la vérité par nos connaissances particulières ; mais il a établi une autre conduite ; il a voulu que chaque particulier fît discernement de la vérité , non point seul , mais avec tout le corpsettoute lacommunion catholique, à laquelle son jugement doit être soumis. Cette excellente police est née de l'ordre de la charité, qui est la vraie loi de l'Église ; car si quelqu'un cherchait en particulier, et si les sentiments se divisaient , les cœurs pourraient enfin être partagés. Mais pour nous unir tous ensemble par le lien d'une charité indissoluble , pour nous faire chérir davantage la communion et la paix , il a établi cette loi. Voulez-vous entendre la vérité: allez au sein de l'unité , au centre de la charité ; c'est l'unité catholique qui sera la chaste mamelle d'où coulera sur vous le lait de la doctrine évangélique ; tellement que l'amour de la vérité est un nœud qui nous lie à l'unité et à la société fraternelle. Nous sommes membres d'un même corps : cherchons tous ensemble ; laissons faire les fonctions à chaque membre ; laissons voir les yeux, laissons parler la bouche . Il y a des pasteurs à qui le Saint- Esprit même a appris à dire sur toutes les contestations qui sont nées : « Il a plu au Saint-Es- « prit et à nous^. » Arrêtons- nous là, chrétiens, et « ne soyons pas plus sages qu'il ne faut; mais « soyons sages avec retenue "^ , » et selon la mesure qui nous est donnée.
TROISIÈME POINT
Jusqu'ici , mes frères, tout ce que j'ai dit est glorieux à l'Église : j'ai publié sa constance dans les tourments , sa victoire sur les hérésies , tout cela est grand et auguste; mais que ne puis-je maintenant vous cacher sa honte , je veux dire
' Âct. I, 25.
' I. Joan. Il, 19.
3 Âct. XV, 28.
* liom. XII , ;j.
SUR L'ÉGLISE
les mœurs dépravées de ceux qu'elle porte en son sein ? Mais puisqu'à ma grande douleur cette corruption est si visible, et que je suis contraint d'eu parler, je commencerai à la déplorer par les éloquentes paroles d'un saint et illustre écrivain. C'est Salvien, prêtre de Marseille, qui, dans le premier livre qu'il a adressé à la sainte Église catholique , lui parle en ces termes : « Je ne sais , « dit-il, ô Église ! de quelle sorte il est arrivé que « ta propre félicité combattant contre toi-même, 1 tu as presque autant amassé de vices, que tu « as conquisde nouveaux peuples : » Nescio quomodo pugnante contra temetipsam tua felicitate, quantum tibi auctum est populoruni , tantum pêne vitiorum '. « La prospérité a attiré les « pertes ; la grandeur est venue , et la discipline « s'est relâchée. Pendant que le nombre des fi- « dèles s'est augmenté, l'ardeur de la foi s'est ra- « lentie , et l'on t'a vue , ô Église , affaiblie par « ta fécondité , diminuée par ton accroissement , « et presque abattue par tes propres forces : » Quaiitum tibicopiœ accessit, tantum disciplinœ
recessit Multiplicatis fidei populis, fides
im minuta est factaque es Ecclesia, profectu
tuœ fœcunditatis injirmior, atque accessu relabens, et quasi viribus minus valida \ Voilà une plainte bien éloquente ; mais , mes frères , notre honte, elle n'est que trop véritable. L'Église n'est faite que pour les saints; il est vrai , les enfants de Dieu y sont appelés de toutes parts ; tous ceux qui sont du nombre y sont entrés ; « mais « plusieurs y sont entrés par-dessus le nombre: » Multiplicati sunt super numerum ^. L'ivraie est crue avec le bon grain, et la charité s'étant refroidie, le scandale s'est élevé jusque dans la maison de Dieu. Voilà ce qui scandalise les faibles , voilà la tentation des infirmes. Quand vous verrez , mes frères , l'iniquité qui lève la tête au milieu même du temple de Dieu , Satan vous dira : Estce là l'Église? sont-ce là les successeurs des apôtres ? et il tâchera de vous ébranler, imposant à la simplicité de votre foi.
Il faudrait peut-être un plus long discours pour vous fortifier contre ces pensées ; mais étant pressé par le temps , je dirai seulement ce petit mot , plein de consolation et de vérité. Ne croyez pas , mes frères, que l'homme ennemi, qui va semer la nuit dans le champ"* , puisse empêcher de croître le bon grain du père de famille , ni lui ôter sa moisson; il peut bien la mêler, remarquez ceci , il peut bien semer par-dessus ; mais il ne peut pas ni arracher le froment , ni corrompre la
' Adver. Avarit. lib. i , n° I , P- 2 1 -i . ' Ibid.
^ Ps. XXXIX, C.
*^ Malth. XIII, 2i el suiv.
bonne semence. Il y en a qui profanent les sacrements; mais il y en a toujours qu'ils sanctifient ; il y a des terres sèches et pierreuses où la parole tombe inutilement ; mais il y a des champs, fertiles où elle fructifie au centuple. Il y a des gens de bien , il y a des saints : le bras de Jésus- Christ n'est pas affaibli ; l'Église n'est pas devenue stérile ; le sang de Jésus-Christ n'est pas inutile ; la parole de son Évangile n'est pas infructueuse à l'égard de tous. Déplorez donc , quand il vous plaira, la prodigieuse corruption de mœurs qui se voit même dans l'Église ; je me joindrai à vous dans cette plainte : je confesserai, avec saint Bernard ' , <■ qu'une maladie puante infecte quasi à tout son corps. » Non , non , le temple de Dieu n'en est pas exempt : Jésus-Christ en enrichit qui le déshonore ; Jésus-Christ en élève qui servent à l'Antéchrist : l'iniquité est entrée comme un torrent ; on ne peut plus noter les impies , on ne peut plus les fuir, on ne peut plus les retrancher, tant ils sont forts , tant ils sont puissants , tant le nombre en est infini : la maison de Dieu n'en est pas exempte. Mais au milieu de tous ces désordres, sachez que « Dieu connaît ceux qui ' sont à lui '. » Jetez les yeux dans ces séminaires ; combien de prêtres très-charitables ! dans les cloîtres; combien de saints pénitents! [dans le monde; combien] demagistrats[recommandabres par leur zèle pour la justice, et leur amour pour la vérité]! combien qui « possèdent comme ne pos- « sédant pas , qui usent du monde comme n'en « usant pas, sachant bien que la figure de ce « monde passe ^ : » les uns paraissent, les autres sont cachés ; selon qu'il plaît au Père céleste , ou de les sanctifier par l'obscurité , ou de les produire par le bon exemple.
Mais il y a aussi des méchants ; le nombre en est infini; je ne puis vivre en leur compagnie. Mon frère , où irez-vous? vous en trouverez par toute la terre , ils sont partout mêlés avec les bons : ils seront séparés un jour; mais l'heure n'en est pas encore arrivée. Que faut-il faire eo attendant? Se séparer de cœur; les reprendre avec liberté, afin qu'ils se corrigent; et s'ils ne le fout les supporter en charité , afiu de les confondre. Mes frères , nous ne savons pas les conseils de Dieu : il y a des méchants qui s'amenderont ; et il les faut attendre en patience : il y en a qui persévéreront dans leur malice ; et puisque Dieu les supporte , ne devons-nous pas les supporter ? Il y en a qui sont destinés pour exercer la vertu des uns , venger le crime des autres, on les ôtera du milieu , quand ils auront accompli
» In Cant. Serm. xxxui, n" 15, t. I, col. I3J»2. * 11. Tint. II . 19.
^ I. Cor. VII, 30, 31.
SUR LES DEMONS
, leur ouvrage : laissez accoucher cette criminelle, avant que de la faire mourir. Dieu sait le jour de tous , il a marqué dans ses décrets éternels le jour de la conversion des uns , le jour de la damnation des autres ; ne précipite/ pas le discernement. -^ Aimez vos frères, dit saint Jean ', et vous « ne souffrirez point de scandale : » Pourquoi? " parce que dit saint Augustin % celui qui aime « son frère , il souffre tout pour l'unité : >- Qui diligitfratrem tolérât omnia pivpter unifatem. Aimons donc, mes frères , cette unité sainte; aimons la fraternité chrétienne , et croyons qu'il n'y a aucune raison pour laquelle elle puisse être violée. Que les scandales s'élèvent, que l'impiété [règne] dans l'Église, qu'elle paraisse, si vous voulez , jusque sur l'autel ; c'est là le triomphe de la charité , d'aimer l'unité catholique, malgré les troubles , malgré les scandales , malgré les dérèglements de la discipline. Géraissons-en devant Dieu; reprenons-les devant les hommes, si notre vocation le permet : mais si nous avons un bon zèle , ne crions pas vainement contre les abus ; mettons la main à l'œuvre sérieusement , et commençons chacun par nous-mêmes la réformation de l'Église. Mes enfants, nous dit-elle, regardez l'état où je suis ; voyez mes plaies, voyez mes ruines. Ne croyez pas que je veuille me plaindre des anciennes persécutions que j'ai souffertes, ni de celle dont je suis menacée à la fln des siècles : je jouis maintenant d'une pleine paix sous la protection de vos princes, qui sont devenus mes enfants , aussi bien que vous ; mais c'est cette paix qui m'a désolée : Ecce, ecce in pace amaritudo mea amarissima^ . Il m'était certainement bien amer lorsque je voyais mes enfants si cruellement massacrés ; il me l'a été beaucoup davantage lorsque les hérétiques se sont élevés , et ont arraché avec eux , en se retirant avec violence , une grande partie de mes entrailles : mais les blessures des uns m'ont honorée, et quoique touchée au dernier point de la retraite des autres , enfin ils sont sortis de mon sein comme des humeurs qui me surchargeaient. Maintenant, « maintenant mon amertume très-amère est dans « la paix : » EccCy in pace amaritudo mea amarissima. C'est vous , enfants de ma paix , c'est vous , mes enfants et mes domestiques , qui me donnez les blessures les plus sensibles par vos mœurs dépravées : c'est vous qui ternissez ma gloire, qui me portez le venin au cœur, qui couvrez de honte ce front auguste sur lequel il ne devait paraître ni tache, ni ride K Guérissez-
' I. Joan. II, 10.
■' In Epist. Joan. Tract. I, Q° 12, t. Ili, part, il, col. 834.
3 Is. XXXVIII, 17.
\ Ephes, V, 27.
moi [en travaillant à guérir en vous-mêmes ces plaies profondes que tant d'iniquités ont faites à votre conscience et votre honneur, et qui sont devenues les miennes].
Que reste-t-il après cela , sinon qu'elle vous parle des intérêts de ces nouveaux frères que sa charité vous a donnés? elle vous les recommande. Leschisme lui a enlevé tout l'Orient ; l'hérésie a gâté tout le Nord : ô France, qui étais autrefois exempte de monstres , elle t'a cruellement partagée 1 Parmi des ruines si épouvantables, l'Église, qui est toujours mère, tâche d'élever un petit asile ' pour recueillir les restes d'un si grand naufrage; et ses enfants dénaturés l'abandonnent dans ce besoin : le jeu engloutit toui; ils jettent dans ce gouffre des sommes immenses : pour cette œuvre de piété si nécessaire , il ne se trouve rien dans la bourse. Les prédicateurs élèvent leur voix avec toute l'autorité que leur donne leur ministère , avec toute la charité que leur inspire la compassion de ces misérables ; et ils ne peuvent arracher un demi-écu; et il faut les aller presser les uns après les autres; et ils donnent quelque aumône chétive, faible et inutile secours : et encore ils s'estiment heureux d'échapper ; au lieu qu'ils devraient courir d'euxmêmes pour apporter du moins quelque petit soulagement à une nécessité si pressante. 0 dureté des cœurs ! ô inhumanité sans exemple ! mes chers frères , Dieu vous en préserve ! Ah ! M vous aimez cette Église, dont je vous ai dit de si grandes choses , laissez aujourd'hui , en ce lieu où elle rappelle ses enfants dévoyés, quelque charité considérable. Ainsi soit-il.
PREMIER SERMON
LE PREMIER DIMANCHE DE CARÊME
SUR LES DÉMONS
Leur existence , la dignité de leur nature , et leurs forces. Principe de leur chute, et ses suites. Leur haine contre nous : quels en sont la cause et les effets : comment nous devons leur résister et les combattre.
Ductus est Jésus in desertum a Spiritu, ut tentaretur a
diabol 0.
Jésus fut conduit par l'Esprit dans le désert, pour
y être tenté par le diable. Mattli. iv, 1.
Si la mort de Jésus est notre vie, si son infirmité est notre force , si ses blessures sont notre guérison, aussi pouvons-nous assurer que sa tentation est notre victoire. Ne nous persuadons pas, chrétiens, qu'il eût été permis à Satan de
« Les nouveaux catholiques , où ce sermon a été prêché
SUR LES DÉMONS
tenter aujourd'hui le Sauveur, sans quelque haut conseil de la Providence divine. Jésus-Christ étant le Verbe, et la raison, et la sapience du Père, comme toutes ses paroles sont esprit et vie , ainsi toutes ses actions sont spirituelles et mystérieuses ; tout y est intelligence, tout y est raison. Mais parce qu'il est la sagesse incarnée, qui est venue accomplir dans le monde l'ouvrage de notre salut , toute cette raison est pour notre instruction , et tous ces mystères sont pour nous sauver. Selon cette maxime , je ne doute pas que comme on vous aura exposé aujourd'hui le sens profond de cet évangile , vous nayez bien compris les renseignements que nous donne la tentation de Jésus. C'est pourquoi il n'est pas nécessaire que je vous entretienne par un long discours. Seulement pour satisfaire votre piété, autant qu'il plaira à notre grand Dieu m'ehseigner par son Saint-Esprit, je tâcherai de vous exposer quel est cet esprit tentateur qui ose attaquer le Sauveur Jésus. Implorons les lumières célestes pour découvrir les fraudes du diable ; et contre la mahce des démons demandons l'assistance de lo sainte Vierge , que les anges ont toujours honorée , mais particulièrement depuis qu'un des premiers de leur hiérarchie , envoyé de la part de Dieu, la salua par ces belles paroles : Ave, Maria.
Qu'il y ait dans le monde un certain genre d'esprits malfaisants q«e nous appelons des démons , outre le témoignage évident des Écriture^ divines , c'est une chose qui a été reconnue par îe consentement commun de toutes les nations et de tous les peuples. Ce qui les a portés à cette créance, ce sont certains effe-.s extraordinaires et prodigieux qui ne pouvaient être rapportés qu'à quelque mauvais principe et à quelque secrète vertu dont l'opération fût maligne et pernicieuse. Les histoires grecques et romaines nous parlent en divere endroits de voix inopinément entendues , et de plusieurs apparitions funèbres arrivées à des personnes très-graves , et dans des circonstances qui les rendent très-assurées ; et cela se confirme encore par cette noire science de la magie, à laquelle plusieurs personnes trop curieuses se sont adonnées dans toutes les parties de la terre. Les Chaldéens et les sages d'Egypte, et surtout cette secte de philosophes indiens que les Grecs appellent gymnosophistes , étonnaient les peuples par diverses illusions, et par des prédictions trop précises pour venir purement ï»ar la connaissance des astres. Ajoutons-y encore certaines agitations et des esprits et des corps , que les païens mêmes attribuaient à la vertu des démons, comme vous le verrez par une obser-
vation que nous en ferons en la dernière partie de cet entretien. Ces oracles trompeurs et ces mouvements terribles des idoles , et les prodiges qui arrivaient dans les entrailles des animaux, et tant d'autres accidents monstrueux des sacrifices des idolâtres, si célèbres dans les auteurs profanes ; à quoi les attribuerons-nous, chrétiens, sinon à quelque cause occulte, qui, se plaisant d'entretenir les hommes dans une religion sacrilège par des miracles pleins d'illusion, ne pouvait être que malicieuse? Si bien que les sectateurs de Platon et de Pythagore, qui, du commun consentement de tout le monde, sont ceux qui de tous les philosophes ont eu les connaissances les plus relevées, et qui ont recherché plus curieusement les choses surnaturelles, ont assuré comme une vérité très-constante qu'il y avait des démons, des esprits d'un naturel obscur et malicieux : jusque-là qu'ils ordonnaient certains sacrifices pour les apaiser, et pour nous les rendre favorables. Ignorants et aveugles qu'ils étaient , qui pensaient éteindre par leurs victimes cette haine furieuse et implacable que les démons ont conçue contre le genre humain, comme je vous le ferai voir en son temps. Et l'empereur Julien l'Apostat, lorsqu'on haine de la religion chrétienne, il voulut rendre le paganisme vénérable, voyant que nos pères en avaient découvert trop manifestement la folie , il s'avisa d'enrichir de mystères son impie et ridicule religion : il observait exactement les abstinences et les sacrifices que ces philosophes avaient enseignés ; il les voulait faire passer pour de saintes et mystérieuses institutions tirées des vieux livres de l'empire et de la secrète doctrine des platoniciens. Or ce que je vous dis ici de leurs sentiments , ne vous persuadez pas que ce soit pour appuyer ce que nous croyons, par l'autorité des païens. A Dieu ne plaise que j'oublie si fort la dignité de cette chaire et la piété de cet auditoire, que de vouloir établir par des raisons et des autorités étrangères, ce qui nous est si manifestement enseigné par la sainte parole de Dieu et par la tradition ecclésiastique; mais j'ai cru qu'il ne serait pas inutile de vous faire observer en ce lieu que la malignité des démons est si grande , qu'ils n'ont pu la dissimuler, et qu'elle a même été découverte par les idolâtres qui étaient leurs esclaves , et dont ils étaient les divinités.
D'entreprendre maintenant de prouver qu'il y a des démons par le témoignage des saintes Lettres , ne serait-ce pas se donner une peine inutile ; puisque c'est une vérité si bien reconnue , et qui nous est attestée dans toutes les pages du Nouveau Testament? Partant, pour employer a ' quelque instruction plus utile le peu de temps qji^
SUR LES DËMONS.
nous nous somnjes prescrit, j'irai avec l'assistance divine reconnaître cet ennemi qui s'avance si résolument contre nous pour vous faire un rapport fidèle de sa marche et de ses desseins. Je vous dirai en premier lieu, avec les saints Pères, de quelle nature sont ces esprits malfaisants, quelles sont leurs forces , quelles sont leurs machines. Après je tâcherai de vous exposer les causes qui les ont mus à nous déclarer une guerre si cruelle et si sanglante. Et comme j'espère que Dieu me fera la grâce de traiter ces choses , non par des questions curieuses, mais par une doctrine solidement chrétienne , il ne sera pas malaisé d'en tirer une instruction importante, en faisant voir de quelle sorte nous devons résister à cet^e nation de démons conjurés à notre ruine.
PREMIER POINT
Chaque créature a ses caractères propres, avec ses qualités et ses excellences. Ainsi la terre a sa ferme et immuable solidité , et l'eau sa liquidité transparente, et le feu sa subtile et pénétrante chaleur. Et ces propi-iétés spécifiques des choses sont comme des bornes qui leur sont données, pour empêcher qu'elles ne soient confondues. Mais Dieu étant une lumière infinie , il ramasse en l'unité simple et indivisible de son essence toutes ces diverses perfections qui sont dispersées deçà et delà dans le monde : toutes choses se rencontrent en lui d'une manière très-éminente, et c'est de cette source que la beauté et la grâce sont dérivées dans les créatures ; d'autant que cette première beauté a laissé tomber sur les créatures un éclat et un rayon de soi-même. Nous voyons bien toutefois, chrétiens, qu'elle ne s'est pas toute jetée en un lieu , mais qu'elle s'est répandue par divers degrés , descendant peu à peu depuis les ordres supérieurs jusqu'au dernier étage de la nature. Ce que nous observerons aisément , si nous prenons garde qu'au-dessus des choses insensibles et inanimées Dieu a établi la vie végétante, et un peu plus haut le sentiment , au-dessus duquel nous voyons présider la raison humaine d'une immortelle vigueur, attachée néanmoins à un corps mortel. Si bien que notre grand Dieu, pour achever l'univers, après avoir fait sur la terre une âme spirituelle dans des organes matériels , il a créé aussi dans le ciel des esprits dégagés de toute matière , qui vivent et se nourrissent d'une pure contemplation. C'est ce que nous appelons les anges, que Dieu a divisés en leurs ordres et hiérarchies , et c'est de cette race que sont les démons.
Après cela, qu'est-il nécessaire que je vous fasse voir par de longs discours la dignité de leur nature? Si Dieu est la souveraine perfection ,
ou plutôt s'il est toute perfection , comme nous vous le disions tout à l'heure , n'est-ce pas une vérité très-constante que les choses sont plus ou moins parfaites , selon qu'elles approchent plus ou moins de cette essence infinie? Et les anges ne sont-ils pas, parmi toutes les créatures, celles qui semblent toucher de plus près à la majesté divine? Puisque Dieu les a établis dans l'ordre suprême des créatures pour être comme sa cour et ses domestiques, c'est une chose assurée que les dons naturels dont nous avons reçu quelques petites parcelles, la munificence divine les a répandus comme à main ouverte sur ces belles intelligences. Et de même que ce qui nous paraît quelquefois de si subtil et si inventif dans les animaux, n'est qu'une ombre des opérations immortelles de l'intelligence des hommes ; ainsi pouvons-nous dire en quelque sorte que les connaissances humaines ne sont qu'un crayon imparfait de la science de ces esprits purs , dont la vie n'est que raison et intelligence. Vous trouverez étrange peut-être que je donne de si grands éloges aux anges rebelles et déserteurs; mais souvenez-vous, s'il vous plaît, que je parle de leur nature, et non pas de leur malice; de ce que Dieu les a faits, et non pas de ce qu'ils se sont faits eux-mêmes. J'admire dans les anges damnés les marques de la puissance et de la libéralité de mon Dieu ; et ainsi c'est le Créateur que je loue , pour confondre l'ingratitude de ses ennemis.
Mais il s'élève ici une grande difficulté. Hélas ! comment s'est-il pu faire que des créatures si excellentes se soient révoltées contre Dieu? Que nous autres pauvres mortels , abîmés dans une profonde ignorance , accablés de cette masse de chair, agités de tant de convoitises brutales, nous abandonnions si souvent le chemin difficile de la loi de Dieu ; bien que ce soit une grande insolence , ce n'est pas un événement incroyable. Mais que ces intelligences pleines de lumières divines , elles dont les connaissances sont si distinctes et les mouvements si paisibles , qui n'ont pas comme nous à combattre mille ennemis domestiques, qui étant indivisibles et incorporelles, n'ont pas comme nous des membres mortels où la loi du péché domine : qu'elles se soient retirées de Dieu, encore qu'elles sussent très-bien qu'il était leur souveraine béatitude, c'est, mes frères , ce qui est terrible; c'est ce qui m'étonne et qui m'effraye ; c'est par où je reconnais trèsévidemment que toutes les créatures sont bien peu de chose.
Les fous marcionites, et les manichéens, encore plus insensés , émus de cette difficulté, ont cru que les démons étaient méchants par nature : ils n'ont pu se persuader que s'ils eussent jamais
SUR LES DÉMONS
été bons , ils eussent pu se séparer de Dieu volontairement ; et de là ils concluaient que la malice était une de leurs qualités naturelles. Mais cette extravagante doctrine est très-expressément réfutée par un petit mot du Sauveur, qui parlant du diable , en saint Jean , ne dit pas qu'il a été créé dans le mensonge ; mais « qu'il n'est pas dé- « meure dans la vérité : » In veritate non stetit '. Que s'il n'y est pas demeuré , il y avait donc été établi ; et s'il en est tombé , ce n'est pas un vice de sa nature , mais une dépravation de sa volonté. Pourquoi vous tourmentez-vous , ô marcionites , à chercher la cause du mal dans un principe mauvais , qui précipite les créatures dans la malice? Ne comprenez-vous pas que Dieu , étant lui seul la règle des choses , il est aussi le seul qui ne peut être sujet à faillir : et sans avoir recours à aucune autre raison , n'est-ce pas assez de vous dire que les anges étaient créatures , pour vous faire entendre très-évidemment qu'ils n'étaient pas impeccables?
Dieu est tout, ainsi qu'il disait à Moïse : « Je « te montrerai tout bien , quand je te manifeste- " rai mon essence =* ; » et puisqu'il est tout, il s'ensuit très-évidemment que les créatures ne sont rien d'elles-mêmes ; elles ne sont autre chose que ce qu'il plaît à Dieu de les faire. Ainsi le néant est leur origine , c'est l'abîme dont elles sont tirées par la seule puissance de Dieu : de sorte que ce n'est pas merveille si elles retiennent toujours quelque chose de cette basse et obscure origine , et si elles retombent aisément dans le néant , par le péché qui les y précipite. C'est ce que nous explique le grave TertuUien par une excellente comparaison. « De même qu'une peinture , bien « qu'elle représente tous les linéaments de l'ori- « ginal, ne saurait exprimer sa vigueur, étant « destituée de vie et de mouvement : ainsi , dit « ce grand personnage, les natures spirituelles « et raisonnables expriment en quelque sorte la « raison et l'intelligence de Dieu , parce qu'elles « sont ses images ; mais elles ne peuvent jamais « exprimer sa force , qui est le bonheur de ne « pouvoir pécher. « Imago , cum omnes lineas exprimât veritatis, vi tamen ipsa caret , non hahcns motum; ita et anima imago spiritus solam vim ejus exprimere non valuit, id est, non delinquendi felicitatem ^. De là il est arrivé que les anges rebelles se sont endormis en euxmêmes dans la complaisance de leur beauté : la douceur de leur liberté les a trop charmés ; ils en ont voulu faire une épreuve malheureuse et funeste ; et , déçus par leur propre excellence , ils
' Joan VIII 44
'' Exod. XXXIII, 10.
3 Lib. H, adv. Marcion. n' 9.
ont oublié la main libérale qui les avait comblés de ses grâces. L'orgueil insensiblement s'est emparé de leurs puissances : ils n'ont plus voulu reconnaître Dieu ; et quittant cette première bonté, qui n'était pas moins l'appui nécessaire de leur bonheur que le seul fondement de leur être, tout est allé en ruine. Ainsi donc il ne faut pas s'étonner si d'anges de lumière ils ont été faits esprits de ténèbres , si d'enfants ils sont devenus déserteurs, et si de chantres divins , qui par une mélodie éternelle devaient célébrer les louanges de Dieu , ils sont tombés à un tel point de misère que de s'adonner à séduire les hommes. Dieu l'a permis de la sorte , afin que nous reconnussions dans les diables ce que peut le libre arbitre des créatures , quand il s'écarte de son principe , pendant qu'il fait éclater dans les anges et dans les hommes prédestinés ce que peut sa miséricorde et sa grâce toute-puissante.
Voilà, voilà, mes frëres , les ennemis que nous avons à combattre, autant malins à présent comme ils étaient bons dans leur origine , autant redoutables et dangereux, comme ils étaient puissants et robustes. Car ne vous persuadez pas que , pour être tombés de si haut , ils aient été blessés dans leur disposition naturelle. Tout est entier en eux , excepté leur justice et leur sainteté , et conséquemment leur béatitude. Du reste , cette action vive et vigoureuse , cette ferme constitution, cet esprit délicat et puissant, et ces vastes connaissances leur sont demeurées 5 et en voici la solide raison , que la théologie nous apprend.
Le bonheur des créatures raisonnables ne consiste ni dans une nature excellente , ni dans un sublime raisonnement , ni dans la force , ni dans la vigueur; mais seulement à s'unir à Dieu. Quand donc elles se séparent de Dieu , comment est-ce qu'il les punit? en se retirant lui-même de ces esprits ingrats et superbes : et par là tous leurs dons naturels, toutes leurs connaissances, tout leur pouvoir, en un mot tout ce qui leur servait d'ornement , leur tourne aussitôt en supplice : ce qui leur arrive , fidèles , selon cette juste , mais terrible maxime , que « chacun est puni par les « choses par lesquelles il a péché : » Perquœpeccat guis , per hœc et torquetur '. 0 anges inconsidérés ! vous vous êtes soulevés contre Dieu , vous avez abusé de vos qualités excellentes, elles vous ont rendu orgueilleux. L'honneur de votre nature qui vous a enflés, ces belles lumières par lesquelles vous vous êtes séduits, elles vous seront conservées ; mais elles vous seront un fléau et un tourment éternel : vos perfections seront vos bourreaux, et votre enfer ce sera vous-mêmes.
' Sap. XI, 17.
SUR LES DÉMONS
Comment cela arrivera-t-il , chrétiens? par une opération occulte de la main de Dieu , qui se sert comme il lui plaît de ses créatures, tantôt pour lajouissance d'une souveraine félicité, tantôt pour l'exercice de sa juste et impitoyable vengeance. C'est pourquoi l'Apôtre nous crie, dans l'Épître auxÉphésiens : «Revêtez- vous, mes frères, des « armes de Dieu , parce que nous n'avons point à « combattre contre la chair ni le sang ' , » ni contre des puissances visibles.
Pénétrons la force de ces paroles : ne voyezvous pas, chrétiens, que dans toutes les choses corporelles, outre la partie agissante, il y en a une autre qui ne fait que souffrir, que nous appelons la matière? De là vient que toutes les actions des choses que nous voyons ici-bas , si nous les comparons aux actions des esprits angéliques , paraîtront languissantes et engourdies , à cause de la matière qui ralentit toute leur vigueur; mais les ennemis que nous avons à combattre , ce n'est pas, dit l'Apôtre, la chair et le sang : les puissances qui s'opposent à nous , sont des esprits purs et incorporels ; tout y est actif, tout y est nerveux ; et si Dieu ne retenait leur fureur, nous les verrions agiter ce monde avec la même facilité que nous tournons une petite boule. « Ce « sont en effet les princes du monde, dit le saint « Apôtre ; ce sont des malices spirituelles , » spiritualia nequitiœ : où il suppose manifestement ([ue leurs forces naturelles n'ont point été altérées ; mais que par une rage désespérée ils les ont toutes converties en malice , pour les causes que je m'en vais vous déduire.
Cependant reconnaissons, chrétiens, que ni les sciences , ni le grand esprit , ni les autres dons de nature, ne «ont pas des avantages fort consilîérables, puisque Dieu les laisse entiers aux diables , ses capitaux ennemis , et par cela même les rend non-seulement malheureux , mais encore infiniment méprisables; de sorte que nonobstant toutes ces qualités éminentes, misérables et impuissants que nous sommes , nous leur semblons dignes d'envie, seulement parce qu'il plaît à notre grand Dieu de nous regarder en pitié , comme vous le verrez tout à l'heure. 0 importante réflexion ! parlaquelleil me serait aisé, ce me semble, avec l'assistance divine, de vous porter à profiter de l'exemple de ces esprits dévoyés , si la brièveté que je vous ai promise ne m'obligeait à passer à la seconde partie de cet entretien , qui vous expliquera les raisons pour lesquelles ces anges rebelles nous persécutent si cruellement, et avec cette haine irréconciliable. Rendez-vous, s'il vous plaît , attentifs.
■ Ephes. VI, II, 12.
SECOND POINT
Le péché de Satan a été une insupportable arrogance, suivant ce qui est écrit en Job, que « c'est lui qui domine sur tous les enfants d'or- « gueil. » Ipse est rex super universos Jilios suerbiœ '. Or le propre de l'orgueil, c'est de s'attribuer tout à soi-même; et par là les superbes se font eux-mêmes leurs dieux , secouant le joug de l'autorité souveraine. C'est pourquoi le diable s'étant enflé par une arrogance extraordinaire , les Écritures ont dit qu'il avait affecté la divinité. « Je monterai , dit-il , et placerai mon trône au- « dessus des astres , et je serai semblable au Très- « Haut*. Mais Dieu, qui résiste aux superbes ', voyant ses pensées arrogantes , et que son esprit , emporté d'une téméraire complaisance de ses propres perfections , ne pouvait plus se tenir dans les sentiments d'une créature , du souffle de sa bouche le précipita au fond des abîmes. Il tomba du ciel ainsi qu'un éclair, frémissant d'une furieuse colère ; et assemblant avec lui tous les compagnons de son insolente entreprise , il conspira avec eux de soulever contre Dieu toutes les créatures. Mais non content de les soulever, il conçut dès lors l'insolent dessein de soumettre tout le monde à sa tyrannie : et voyant que Dieu par sa providence avait rangé toutes les créatures sous l'obéissance de l'homme , il l'attaque au milieu de ce jardin de délices , ou il vivait si heureusement dans son innocence : il tâche de lui inspirer ce même orgueil dont il était possédé, et à notre malheur, chrétiens, il réussit comme vous le savez. Ainsi , selon la maxime de l'Évangile , » l'homme « étant dompté par le diable , il devint inconti- « nent son esclave : « A guo enim guis superatus est, hujus et servus est ^ : et le Monarque du monde étant surmonté par ce superbe vainqueur, tout le monde passa sous ses lois. Enflé de ce bon succès , et n'oubliant pas son premier dessein de s'égaler à la nature divine, il se déclare ouvertement le rival de Dieu ; et tâchant de se revêtir de la majesté divine, comme il n'est pas en son pouvoir de faire de nouvelles créatures pour les opposer à son maître , que fait-il? « Du moins il « adultère tous les ouvrages de Dieu , dit le grave « Tertullien ^ ; il apprend aux hommes à en cor- « rompre l'usage, et les astres, et les éléments , « et les plantes, et les animaux ; il tourne tout en <c idolâtrie ; » il abolit la connaissance de Dieu , et par toute l'étendue de la terre il se fait adorer en sa place , suivant ce que dit le prophète : « Les
' Job. XLI , 25.
2 Is. XIV, 13, 14.
3 Jac. IV, C.
* H. Pelr. Il, I!>.
i De hlol. Il" 4. De Spcct. n" 2.
SUR LES DÉMONS
" dieux des nations, ce sont les démons'. » C'est pourquoi le Fils de Dieu l'appelle « le prince du « monde » ; » et l'apôtre , « le gouverneur des ténè- « bres 3 , « et ailleui*s avec plus d'énergie , « le dieu « de ce siècle, « deus hujus sœculi^.
J'apprends aussi de TertuUien que non-seulement les démons se faisaient présenter devant leurs idoles des vœux et des sacrifices , le propre tribut de Dieu, mais qu'ils les faisaient parer des robes et des ornements dont se revêtaient les magistrats , et porter devant eux les faisceaux et les bâtons d'ordonnance , et les autres marques d'autorité publique ; parce qu'en effet , dit ce grand personnage , « les démons sont les magistrats du « siècle : » Dœmones sunt magistratus sœculi ^. Et à quelle insolence, mes frères, ne s'est pas porté ce rival de Dieu? Il a toujours affecté de faire ce que Dieu faisait , non pas pour se rapprocher en quelque sorte de la sainteté , c'est sa capitale ennemie; mais comme un sujet rebelle, qui par mépris , ou par insolence , affecte la même pompe que son souverain : Ut Dei Domini placita cum contumelia affectans^. Dieu a ses vierges qui lui sont consacrées : et le diable n'at-il pas eu ses vestales? n'a-t-il pas eu ses autels et ses temples , ses mystères et ses sacrifices , et les ministres de ses impures cérémonies , qu'il a rendues autant qu'il a pu semblables à celles de Dieu? Pour quelle raison , fidèles? parce qu'il est jaloux de Dieu , et veut paraître en tout son égal. Dieu , dans la nouvelle alliance , régénère ses enfants par l'eau du baptême ; et le diable faisait semblant de vouloir expier leurs crimes par diverses aspersions : il promettait aux siens une régénération, comme le rapporte TertuUien'; et il se voit encore quelques monuments publics où ce terme est employé dans ses profanes mystères. L'esprit de Dieu au commencement était porté sur les eaux ; et « le diable , dit TertuUien , " se plaît à se reposer dans les eaux : » Immundi spiritus aguis incubant^ : dans les fontaines cachées , et dans les lacs , et dans les ruisseaux souterrains. Et l'Église de l'antiquité , étant imbue de cette créance , nous a laissé cette forme que nous observons encore aujourd'hui , d'exorciser les eaux baptismales. Dieu par son immensité remplit le ciel et la terre : « le diable par ses « anges impurs occupe autant qu'il peut toutes les « créatures 9. » Et de là vient cette coutume des
' Ps. XCV, 5.
' Joan. XIV, 30.
* Ephcs. VI, 12.
♦ II. Cor. IV, 4.
» De Idol. n" 18.
• Ter t. ad uxor. n" 8, p. 186.
' Terl. de Bapt. n" 5.
» Ibid.
* Ibid. de Spec. n" 8.
premiers chrétiens de les purger et de les sanctifier par le signe de la croix , comme par une espèce de saint exorcisme.
Ce lui est , à la vérité , un sujet d'une douleur enragée de ce qu'il voit que toutes ses entreprises sont vaines , et que, bien loin de pouvoir parvenir à égaler la nature divine, comme il l'avait témérairement projeté , il faut qu'il ploie malgré qu'il en ait sous la main toute-puissante de Dieu : mais il ne se désiste pas pour cela de sa fureur obstinée : Au contraire , considérant que la majesté de Dieu est inaccessible à sa colère , il décharge sur nous , qui en sommes les images vivantes , toute l'impétuosité de sa rage : comme on voit un ennemi impuissant , qui , ne pouvant atteindre celui qu'il poursuit , repaît en quelque façon son esprit d'une vaine imagination dé vengeance, en déchirant sa peinture. Ainsi en est-il de Satan : il remue le ciel et la terre pour susciter des ennemis à Dieu parmi les hommes , qui sont ses enfants : il tâche de les engager tous dans son audacieuse et téméraire rébellion , pour les faire compagnons et de ses erreurs et de ses tourments. 11 croit par là se venger de Dieu. Comme il n'ignore pas qu'il n'y a point pour lui de ressource , il n'est plus capable que de cette maligne joie qui revient à un méchant d'avoir des complices, et à un esprit mal fait de voir des malheureux et des affligés. Furieux et désespéré , il ne songe plus qu'à tout perdre après s'être perdu lui-même, et envelopper tout le monde avec lui dans une commune ruine.
Et ne croyez pas , chrétiens , qu'il nous donne jamais aucun relâche. Tous les esprits angéliques , comme remarque très-bien le grand saint Thomas, sont très-arrêtés dans leur entreprise : car au lieu que les objets ne se présentent à nous qu'à demi, si bien que par de secondes réflexions nous avons de nouvelles \iies, qui nous font chasser très-souvent tout l'ordre de nos desseins ; les anges au contraire, dit saint Thomas ' , embrassent tout leur objet du premier regard avec toutes ses circonstances; et partant leur résolution est fixe et déterminée : mais particulièrement celle de Satan est puissamment appliquée à notre ruine. Son esprit entreprenant et audacieux , fortifié partant de succès , et envenimé par une haine mortelle et invétérée, l'incite jour et nuit contre nous. C'est pourquoi les Écritures nous le dépeignent comme un ennemi toujours vigilant, qui rôde sans cesse aux environs, pour tâcher de nous dévorer ". Lorsque par la grâce de Dieu nous l'avons chassé de nos âmes , c'est alors qu'il s'anime le plus. En voulez-vous une preuve évidente, de la bouche même de Notre
' s. Thom. I. part. Qmest. Lviii, Art. tu. ' I. Petr. V, 8.
SUR LES DEMONS
Seigneur? « L'esprit immonde sortant de l'homme « va chercher du repos , dit le Fils de Dieu dans « son Évangile ' , et n'en trouve pas. « C'est que l'esprit humain est la seule retraite où il semble se rafraîchir, parce que du moins il y contente sa haine. Voyez les fous amoureux du siècle , comme ils sont patients et persévérants dans leurs convoitises brutales ! Or ce vieux adultère , dit saint Augustin ^ , n'a point d'autres délices que de corrompre les âmes pudiques : ainsi ne vous étonnez pas si ses poursuites sont opiniâtres. Ayant bien eu l'insolence de traiter d'égal avec Dieu , il croit qu'il ne lui serapas difficile d'abattre une créature impuissante. Et si, renversé comme il est par le bras de Dieu dans les gouffres éternels ( remarquez ce raisonnement, chrétiens ) , il ne cesse néanmoins par une vaine opiniâtreté de traverser autant qu'il peut les desseins de sa providence ; s'il se roidit avec tant de fermeté contre Dieu , bien qu'il sache que tousses efforts seront inutiles; que n'entreprendra-t-il pas contre nous, dont il a si souvent expérimenté la faiblesse? Ainsi je vous avertis, mes chers frères , de vous défier toujours de cet en uemi : quand même vous le surmontez , vous ne domptez par son audace , mais vous enflammez son Indignation. Tune plurimum accendiiur, cum extinyuitur, dit TertuUien ^ : « Quand on « l'éteint, c'est alors qu'il s'allume. » Il veut dire que ce superbe, cet audacieux ne croira jamais que vous soyez capable de lui résister ; et plus vous ferez d'efforts , plus* il dressera contre vous ses diverses et furieuses machines.
Vous vous imaginez peut-être , fidèles, que s'il est si audacieux , il vous attaquera par la force ouverte : ah I qu'il n'en est pas de la sorte. Il est vrai , c'est l'ordinaire des orgueilleux d'exercer ouvertement leurs inimitiés ; mais l'inimitié de Satan n'est pas d'une nature vulgaire; elle est mêlée d'une noire envie qui le ronge éternellement. Il ne peut souffrir que nous vivions dans l'espérance de la félicité qu'il a perdue, et que Dieu par sa grâce nous égale aux anges , que son Fils se soit revêtu d'une chair humaine pour nous faire des hommes divins. 11 enrage quand il considère que les serviteurs de Jésus , hommes misérables et pécheurs, assis dans des trônes augustes , le jugeront à la fin des siècles avec les anges ses sectateurs. Cette envie le brûle plus que ses flammes. C'est, mes frères, ce qui lui fait embrasser les fraudes et les tromperies, parce que l'envie, comme vous savez , est une passion froide et obscure , qui ne parvient à ses fins que par de secrètes menées : et c'est par là que Satan est infiniment re-
' Luc. XI, 24.
^ In Ps. XXXIX , n" I
= Db Pœnit. n" 7.
t. IV, col. 32G.
doutable ; ses finesses sont plus à craindre que ses violences. De même qu'une vapeur pestilente se coule au milieu des airs , et imperceptible à nos sens, insinue son venin dans nos cœurs; ainsi cet esprit malin, par une subtile et insensible contagion , corrompt la pureté de nos âmes. Nous ne nous apercevons pas qu'il agisse en nous , parce qu'il suit le courant de nos inclinations. Il nous pousse et il nous précipite du côté qu'il nous voit pencher : il ne cesse d'enflammer nos premiers désirs , jusqu'à tant que par ses suggestions il les fasse croître en passions violentes. Si nous avons commencé à aimer, de fous il nous rend furieux : si l'avarice nous inquiète , il nous représente un avenir toujours incertain , il étonne notre âme timide par des objets de famine et de guerre. Sa malice est spirituelle et ingénieuse ; il trompe les plus déliés. Sa haine désespérée et sa longue expérience le rendent de plus en plus inventif; il se change en toutes sortes de formes ; et cet esprit si beau, orné de tant de connaissances si rasantes, parmi tant de merveilleuses conceptions n'estime et ne chérit que celles qui lui servent à renverser l'homme : Operatio eorum est hominis eversio >. Voulez- vous, pour une plus ample cofirmation, que je vous fasse voir en raccourci dans notre évangile tout ce que je viens de vous dire? Il transporte le Fils de Dieu sur le pinacle du temple : il lui représente en un seul instant tous les royaumes du monde. Qui n'admirerait sa puissance? et le Fils de Dieu le permet de la sorte, afin que nous comprenions ce qu'il pourrait faire sur nous , si Dieu nous abandonnait à sa violence. Jugez, s'il vous plaît, de sa haine et de son orgueil tout ensemble par le conseil qu'il donne à notre Sauveur, de se prosterner à ses pieds et de l'adorer; conseil pernicieux et insolence inouïe. D'ailleurs pouvait-il prendre un dessein plus plau sible à l'égard de Notre-Seigneur, que de le tenter de gourmandise après un jeûne de quarante jours, et de vaine gloire après une action d'une patience héroïque?Ce sont ses finesses et ses artifices. Mais ce qui nous paraît plus évidemment , est son opiniâtreté. Surmonté par trois fois, il ne peut encore perdre courage : Reeessit ah illo usque adtempus''^ remarque le texte sacré :« II le laisse, « dit-il, pour un temps : » non point fatigué ni désespérant de le vaincre , mais attendant une heure plus propre et une occasion plus pressante , mque ad tempus. 0 Dieu ! que dirons-nous ici , chrétiens? Si une résistance si vigoureuse ne ralentit pas sa fureur, quand pourrons-nous espérer de trêve avec lui? Et si la guerre est continuelle , si cet ennemi irréconciliable veille sans
• Tcrt. Jpotog. n° 22.
2 Luc. IV, 13.
SUR LES DÉMONS
cesse à notre ruine , comment pourrons-nous résister, faibles et impuissants que nous sommes? Toutefois , fidèles , ne le craignez pas. Cet ennemi redoutable, il redoute lui-même les chrétiens. Il tremble au seul nom de Jésus; et, maigre son orgueil et son arrogance , il est forcé par une sécrète vertu de respecter ceux qui portent sa marque : c'est ce que \ous allez voir par un beau passage du grand Tertullien, d'où je tirerai une instruction importante , qui sera le fruit de tout ce discours.
Le grave Tertullien , dans ce merveilleux Apologétique qu'il a fait pour la religion chrétienne , avance une proposition bien hardie aux juges de l'empire romain , qui procédaient contre les chrétiens avec une telle inhumamité ' . Après leur avoir reproché que tous leurs dieux c'étaient des démons , il leur donne le moyen de s'en éclaircir par une expérience bien convaincante. Que Ton produise, dit-il, devant vos tribunaux (je ne veux pas que ce soit une chose cachée ) , devant vos tribunaux et à la face de tout le monde ; que l'on produise un homme notoirement possédé du diable (il dit notoirement possédé , et que ce soit une chose constante) : après, que l'on fasse venir quelque fidèle ; qu'il commande à cet esprit de parler : s'il ne vous dit tout ouvertement ce qu'il est , s'il n'avoue publiquement que lui et ses compagnons sont les dieux que vous adorez ; si , dis-je , il n'avoue ces choses , n'osant mentir à un chrétien , là même sans différer, sans aucune nouvelle procédure, faites mourir ce chrétien impudent, qui n'aura pu soutenir par l'effet une promesse si extraordinaire. Ah! mes frères, quelle joie à des chrétiens d'entendre une telle proposition faite si hautement et avec une telle énergie par un homme si posé et si sérieux , et vraisemblablement de l'avis de toute l'Eglise, dont il soutenait l'innocence ! Quoi donc , cet esprit trompeur, et ce père de mensonge, n'ose mentir à un chrétien, devant un chrétien ce front de fer s'amollit , et , forcé par la parole d'un fidèle , il dépose son impudence ; et les chrétiens sont si assurés de le faire obéir, qu'ils s'y engagent au péril de leur vie , en présence de leurs propres juges ! Eh ! pourquoi craindrions-nous un ennemi si faible et si impuissant? C'est la même foi que nous professons , c'est le même Jésus que nous adorons , c'est la même parole de Dieu que nous avons toujours à la bouche : et si le diable est puissant contre nous, il ne le faut attribuer qu'au dérèglement de nos mœurs , qu'à notre vie toute séculière et toute païenne, qu'à la dureté de nos cœurs pour les saintes vérités du christianisme. C'est pourquoi je ne
" Apolog. a" 23.
m'étonne pas si le diable nous est dépeint dans les Écritures tantôt fort et tantôt faible. « C'est un « lion rugissant , » dit saint Pierre « : y a-t-il rien de plus terrible? « Mais, dit saint Jacques % ré- « sistez-lui , et il s'enfuira. » Se peut-il une plus grande faiblesse? En effet il n'est fort, chrétiens, que par notre lâche condescendance; et si, au lieu de lui tendre les mains volontairement, nous avions soin de les fortifier par les armes que Jésus notre maître nous a données , ce loup affamé avec sa rage et ses artifices n'aurait qu'une fureur inutile. Et pour vous dire des choses convenables au temps où nous sommes , le jeûne , mes frères , le jeûne célébré selon l'intention de l'Église, c'est un rempart invincible contre ses attaques.
Vous me direz peut-être que c'est dans le jeûne qu'il présente le combat au Sauveur avec une plus grande furie. Mais prenez garde, mes frères, que si c'est dans le jeûne que cet ennemi fait ses efforts les plus redoutables , c'est aussi dans le jeûne que Jésus notre capitaine a daigné nous faire paraître sa victoire la plus glorieuse : pour nous apprendre, par son exemple, que ce sera toujoursen vainque le diable entreprendra contre nous , quand nous serons armés par le jeûne et par l'abstinence.
Etpour vous en convaincre davantage , remettez , s'il vous plaît, en votre mémoire, ce que je vous disais tout à l'heure , que c'est une envie furieuse qui enflamme les démons contre nous. Ils voient qu'étant leurs inférieurs par nature , nous les passons de beaucoup par la grâce; ils ne sauraient considérer, sans un déplaisir extrême , que dans des membres mortels nous puissions par la miséricorde divine approcher de la pureté des substances incorporelles. Et comme ce qui élève les bons chrétiens presque à l'égalité des saints anges, c'est que, dédaignant le commerce du corps , ils conversent en esprit dans le ciel , ces malins et ces envieux ne tâchent qu'à les abîmer dans la chair , afin d'en faire des bêtes brutes ; au lieu qu'en s'élevant au-dessus de cette masse du corps , ils entrent en société avec les intelligences célestes. C'est pourquoi la sainte Église de Dieu voulant purifier nos âmes de l'attachement excessif qu'elles ont au corps , nous ordonne une salutaire abstinence. Ce que nous perdons pour la chair , nous le gagnons pour l'esprit. Le jeûne fortifie et engraisse l'âme ; et autant que nous assujettissons nos corps par la mortification et la pénitence , autant diminuons-nous les forces de notre irréconciliable ennemi.
Par conséquent , mes frères , embrassons avec grand courage cette pénitence de quarante jours
■ I. Petr. V, 8.
5 Jac. IV, 17.
SUR LES DÉMONS
pour les péchés de toute l'année. Certes, puisque nous offensons tous les jours , aucun moment de notre vie ne devrait être exempt de l'exercice de la pénitence. Mais puisque la sainte Église a choisi particulièrement ce temps pour nous recueillir en nous-mêmes , faisons pénitence sans murmurer. Ne nous plaignons pas des incommodités du carême. C'est par la mortification et la patience, et non pas par les voluptés et par les délices , que nous désarmerons et le diable et ses satellites. Et que ne dirai-je donc point de ces délicats , à qui la moindre peine fait tomber incontinent le courage, qui par des excuses frivoles méprisent l'observation d'un jeûne si universel , ou bien qui vivent de sorte que s'ils jeûnent de corps , ils abhorrent le jeûne en esprit?
0 ignorance! ô brutalité! Dieu par sa miséricorde , mes frères , nous donne de meilleurs sentiments. Jeûnons et d'esprit et de corps. Comme nous ôtons pour un temps à notre corps sa nourriture ordinaire, ôtons aussi à notre âme les vanités dont nous la repaissons tous les jours : retirons-nous un peu des conversations et des divertissements mondains : modérons et nos ris et nos jeux. C'est là le vrai jeûne de l'âme, qui lui fait trouver une nourriture solide dans la méditation des choses célestes. Sanctifions le jeûne par l'oraison , purifions l'oraison par le jeûne. L'oraison est plus pure qui vient d'un corps exténué et d'une âme dégoûtée des plaisirs sensibles. Ainsi nous serons terribles aux diables. Voyez les petits enfants : quand il leur paraît quelque chose qui leur semble hideux et terrible , aussitôt ils se cachent au sein de leur mère. Ainsi considérons , chrétiens, cette bête farouche qui nous menace 5 jetons-nous par l'oraison entre les bras de notre bon Père : nous serons à couvert et en assurance ; nous verrons notre ancien ennemi consumer sa rage par de vains efforts ; et soulevés sur ces deux ailes du jeûne et de l'oraison , que nous soutiendrons par l'aumône, au lieu de succomber aux attaques des esprits rebelles et dévoyés , nous irons remplir les places qu'ils ont laissées vacantes au ciel par leur infâme désertion. Dieu nous en fasse la grâce ! Amen.
DEUXIEME SERMON
POUR
LE PREMIER DIMANCHE DE CARÊME
SUR LES DÉMONS
Quelle est leur puissance et leur force , leur malice et leurs ruses : moyens qu'ils emploient pour nous séduire. Avec quelle facilité nous pouvons les vaincre '.
Ductus est Jésus à Spiritu in desertum , ut tentaretur à diabolo.
Jésus fut conduit par V Esprit dans le désert, pour y être tenté du diable. Matth. iv, 1.
On vit dans le ciel un grand changement , lorsque les anges, maintenant ennemis, autrefois enfants et domestiques , ayant quitté le bien communde toutes les natures intelligentes pour s'arrêter à eux-mêmes et à leur propre excellence , perdirent tout à coup la justice dans laquelle Dieu les avait créés ; et n'ayant plus que du faste au lieu de leur grandeur naturelle , des finesses malicieuses au lieu d'une sagesse céleste, l'esprit de division au lieu d'une charité très-ardente , ils devinrent superbes , trompeurs et jaloux , et réduits justement par leur péché à une telle extrémité de misère , que , nonobstant l'excellence de leur nature , de pauvres mortels comme nous ne laissent pas de leur faire envie. Changement vraiment épouvantable , lequel si nous méditons sérieusement , il en réussira cette utilité , que ces esprits malfaisants , malgré la haine qu'ils ont contre nous , profiteront néanmoins à notre salut en nous apprenant à craindre Dieu par l'exemple de leur ruine , et à veiller sur nous-mêmes par l'appréhension de leurs ruses. C'est le fruit que je me propose de ce discours , qui étant de telle importance , je ne puis douter du secours d'enhaut dans une entreprise si salutaire. Oui , mes frères , le Saint-Esprit descendra sur nous , Marie nous assistera par ses prières 5 et s'agissant de combattre les démons , un ange nous prêtera volontiers ses paroles pour implorer son secours. Ave.
C'est le dessein du Fils de Dieu de tenir ses fidèles toujours en action , toujours occupés , et vigilants et animés , jamais relâchés ni oisifs : et parce que comme de tous les emplois celui de la guerre est le plus actif et qui tient l'esprit le plus occupé , de là vient qu'il nous enseigne , dans son
' Ce sermon est au fond le même que le précédent. D. Déforis a tenté, mais sans succès, de les fondre ensemble. Quoiqu'ils se ressemblent beaucoup, chacun néanmoins a ïpn caractère propre , des tours souvent très-différents; l'un développe ce qui n'est qu'ébauché dans l'autre ; et d'ailleurs celui-ci contient des morceaux considérables qui ne se trouvent poiiit dans le premier Nous les donnons donc tous deux tels que Bossuet les a composés. {Édit. de yersailles,)
SUR LES DÉMONS
Ecriture , que « notre vie est une milice ' , » et que comme nous sommes toujours dans le combat , aussi ne devons-nous jamais cesser d'être sur nos gardes : Sobrii estote et vigilate » : « Soyez ■< sobres , et veillez. « L'évangile de ce jour nous fait bien connaître cette vérité. Nous y voyons Jésus conduit au désert, pour y être tenté du diable ; c'est-à-dire , notre capitaine qui descend au champ de bataille, pour venir aux mains avec nos ennemis invisibles : Ductus est Jésus a Spiritu in desertum , ut tentaretur a diabolo.
Ne croyez pas , mes frères , que nous devions être spectateurs oisifs de ce combat admirable : nous sommes engagés bien avant dans cette querelle ; et le Fils de Dieu ne permet aux démons d'entreprendre aujourd'hui sur sa personne, qu'afm de nous faire entendre par son exemple ce qu'ils machinent tous les jours contre nous-mêmes. Que s'il est ainsi, chrétiens, que nous soyons obligés à combattre, faisons ce que l'on fait dans la guerre; et avant que d'entrer dans la mêlée , avançons-nous avec le Sauveur pour reconnaître ces ennemis qui marchent contre nous si résolument. Si nous sommes soigneux de les observer, dans l'évangile de cette journée, nous remarquerons aisément leur puissance , qui les rend superbes et audacieux. Ils entreprennent, messieurs, contre le Fils de Dieu même , ils tentent de le mettre à leurs pieds : peut-on voir une audace plus emportée? Ils l'enlèvent en un moment du désert sur le pinacle du temple , Jésus-Christ le permettant de la sorte pour l'instruction de ses fidèles : n'est-ce pas une force terrible? S'ils sont forts et entreprenants, ils ne sont pas moins rusés ni malicieux. La haine invétérée qu'ils ont contre nous, les oblige de recourir à des artifices également subtils et malins. Ils tentent Jésus-Christ de gourmandise après un jeûne de quarante jours : Die ut lapides isti panes fiant : « Dites que ces pier- « res deviennent des pains ; » et ils tâchent de le porter à la vaine gloire , après une action d'une patience héroïque : n'était-ce pas un dessein plausible et une finesse bien inventée ?
Tout cela, chrétiens, nous doit faire peur, puisque nous avons à nous défendre dans le même temps, et de la violence et de la surprise, et de la force et des ruses. Et néanmoins ce même évangile, qui nous représente ces ennemis avec cet appareil redoutable, nous décou^re aussi d'une même vue qu'il n'est rien de plus aisé que de les vaincre; puisque nous voyons clairement et toutes leurs forces abattues , et toutes leurs finesses éludées par une simple parole. Voilà , mes frères , en peu de mots , ce que nous apprend l'Evangile
• Job. vn , I.
' I. Petr. V, 8.
de l'état de nos ennemis et de leur armée. Si vous regardez leur marche hardie, et leur contenance fière et présomptueuse , vous verrez d'abord leur force et leur puissance : si vous observez de plus près leur marche, vous reconnaîtrez aisément leurs ruses et leurs détours : et enfin si vous pénétrez jusqu'au fond, vous verrez qu'avec leur mine superbe et leur appareil redoutable , ils sont déjà rompus et défaits; et qu'étant encore tremblants et effrayés de leur déroute , il est très-facile de les mettre en fuite. C'est ce que je me propose de vous faire entendre , et voilà en peu de mots le partage de ce discours : commençons par leur force et par leur puissance.
PBEMIEB POINT.
Pour vous faire entendre , messieurs , quelle est la force des ennemis que nous avons à combattre, il faut nécessairement vous entretenir de la perfection de leur nature. Mais comme ce discours serait infini , si j'allais rechercher curieusement tout ce que la théologie nous en enseigne , je vous en dirai seulement ce mot , qui sera trèsutile pour votre instruction : c'est que la noblesse de leur être est telle , qu'à peine les théologiens peuvent-ils comprendre de quelle sorte le péché a pu trouver place dans une perfection si éminente. Il faut donc nécessairement qu'elle soit bien haute. Et en effet, mes frères, que des mortels comme nous , abîmés dans une profonde ignorance , accablés de cette masse de chair, agités de tant de convoitises brutales , abandonnent si souvent le chemin étroit de la loi de Dieu, bien que ce soitune extrême insolence , ce n'est pas un événement incroyable : mais que ces intelligences pleines de lumières divines, elles dont les connaissances sont si distinctes et les mouvements si paisibles, que Dieu avait créées avec tant de grâce et dans une condition si heureuse , qu'elles pouvaient mériter leur béatitude par un moment de persévérance, se soient néanmoins retirées de Dieu , bien qu'elles fussent si assurées que leur souveraine félicité ne fût qu'en lui seul ; c'est ce qui est surprenant et terrible. Le prophète même s'en étonne : Quomodo cecidisti de cœlo, Lucifer '1 0 Lucifer, astre brillant qui luisait dans le ciel avec tant d'éclat, comment es-tu tombé si soudainement? quelle est la cause de ta chute? qui a pu donner l'entrée au péché, puisqu'il ne pouvait y avoir ni erreur parmi tant de connaissances , ni surprise dans un si grand jour, ni trouble dans une si parfaite tranquillité et dans un tel dégagement de la matière? Cependant, mes frères, cet astre est tombé , et il a entraîné avec lui la quatrième partie
> Js. XIV, 12.
SUR LES DEMONS
des étoiles. De quelle sorte cela s'est-il fait? Ne soyons pas curieux d'un si grand secret , et reconnaissons seulement qu'en vérité être créature, c'est bien peu de chose.
Lesfous marcionites , et les manichéens, encore plus insensés , estimaient que la méchanceté des démons était leur condition naturelle : car de même qu'il y a un souverain bien duquel tous les biens découlent dans cet univers, ainsi parce qu'il s'y rencontre diverses sortes de maux , ils inféraient de là qu'il y avait un principe commun de tout mal , un souverain mal , pour ainsi parler, un Dieu méchant , dont tout le plaisir est de nuire, ruminant toujours en soi-même quelque dessein tragique et funeste ; et ils voulaient que les diables fussent ses créatures et ses satellites ; de sorte , disaient-ils , qu'ils sont méchants par nature. Certes je m'étonnerais qu'une doctrine si monstrueuse ait pu avoir quelque vogue parmi des gens qui se disaient chrétiens , si je ne savais qu'il n'y a point d'abîme d'erreur où l'esprit humain ne se précipite, lorsqu'enflé des sciences humaines , et secouant le joug de la foi , il se laisse emporter à sa raison égarée.
Mais autant que leur doctrine était ridicule et impie, autant sont excellentes les vérités que les anciens Pères leur ont opposées : et surtout je ne puis assez admirer avec quelle force de raisonnement l'incomparable saint Augustin', et après lui le grand saint Thomas , son disciple , ont réfuté leur extravagance. Ces grands hommes leur ont appris qu'en vain ils recherchaient les causes efficientesdu mal; que le mal n'étant qu'un défaut, il ne pouvait avoir de vraies causes ; que tous les êtres venaient du premier et souverain Être, qui , étant très-bon par essence , communiquait aussi une impression de bonté à tout ce qui sortait de ses mains; d'où il résultait manifestement qu'il ne pouvait y avoir de nature mauvaise. Ce qui se confirme par le sentiment et le langage commun des hommes, qui appellent les choses bonnes quand elles sont dans leur constitution naturelle : et par conséquent il est impossible qu'une chose soit tout ensemble et naturelle et mauvaise. A quoi ils ajoutaient que le mal , n'étant qu'une corruption du bien , ne pouvait agir ni travailler que sur un bon fond ; qu'il n'y a que les bonnes choses qui soient capables d'être corrompues ; et que les créatures ne pouvant devenir mauvaises que parce qu'elles s'éloignent de leurs vrais principes, il s'ensuivait de là que ces principes étaient trèsbons. Ainsi, disaient ces grands personnages, tant s'en faut que les manquements des créatures prouvent qu'il y a de mauvais principes , qu'au
' J!)e Civ. Dei, lib. xiv, cap. xiii, t. vu, col. SfiS. Lib. de ver. Relig. n* 35, 36, 37 , t. i , col. 759, 760, et alibi.
contraire il serait impossible qu'il y eût aucun manquement dans le monde , si les principes n'étaient excellents : par exemple , il ne pourrait y avoir de dérèglement, s'il n'y avait une règle première et invariable ; ni aucune malice dans les actions , s'il n'y avait une souveraine bonté, de laquelle les méchants se retirent par un égarement volontaire. Enfin , pour couronner leurs belles raisons par une parole expresse du Fils de Dieu, ils ont remarqué que Notre-Seigneur, en parlant du diable, en saint Jean, n'avait pas dit qu'il était né dans le mensonge, mais « qu'il n'était pas de- « meure dans la vérité : » In veritate non stetit\ Que s'il n'y est pas demeuré , il y a donc été établi; et s'il en est tombé, ce n'est pas un vice de sa nature , mais une dépravation de sa volonté. Laissant donc à part ces vieilles erreui-s , ensevelies depuis si longtemps dans l'oubli , recherchons de plus haut et par les véritables principes l'origine de ces esprits dévoyés , et la cause de leui's erreurs. Suivez-moi , s'il vous plaît , chrétiens.
Non ! je ne cherche point d'autres causes pourquoi les auges ont pu pécher, sinon que c'étaient des créatures : la raison, saint Augustin nous l'a enseignée \ La créature est faite de la main de Dieu; donc il ne se peut qu'elle ne soit bonne , parce que son principe est la bonté même : mais la créature est tirée du néant; c'est pourquoi il ne faut pas s'étonner si elle retient quelque chose de cette basse et obscure origine ; ni si étant sortie du néant , elle y retombe si facilement par le péché , qui l'y rengage de nouveau , en la séparant de la source de son être. Ainsi , messieurs , c'est assez de voir que les anges étaient créatures, pour conclure qu'ils n'étaient pas impeccables. Cet honneur n'appartient qu'à Dieu. Ils lui sont semblables, il est vrai, mais non pas en tout : et encore que nous voyions, dit Tertullien , « qu'une image bien faite représente tous les traits « de l'original , elle ne peut exprimer sa vigueur, « étant destituée de mouvement ; ainsi quelque « ressemblance que nous voyions des perfections « infinies de Dieu dans les anges et les natures « spirituelles , elles ne peuvent jamais exprimer « sa force, qui est le bonheur de ne pécher pas : » Imago, cum omnes lineas exprimat veritatis, vi tamen ipsa caret, non habens motum.; ita et anima, imago spiritus, solam vim ejus exprimère non valuit, id est non peccandi felicitatem^.
Tirés du néant , et c'est assez dire : de lâ , messieurs , il est arrivé que les premiers des anges se sont endormis en eux-mêmes dans la complaisance
I Joaii. VIII, 44.
' De Civ. Dei , lib. xiv, cap. xm , t. vil , col. 365.
•> Lib. II , adv. Marcion. u° 9.
SUR LES DÉMONS
de leur beauté. La douceur de leur liberté les a trop charmés, ils en ont voulu faire une épreuve malheureuse et funeste; et, déçus par leur propre excellence , ils ont oublié la main libérale qui les avait comblés de ses grâces. L'orgueil s'est emparé de leurs puissances : ils n'ont plus voulu se soumettre à Dieu ; et ayant quitté , les malheureux , cette première bonté , qui n'était pas moins l'appui de leur bonheur que le principe de leur être , vous étonnerez-vous si tout est allé en ruine , ni s'il s'en est ensuivi un changement si épouvantable? Dieu Ta permis de la sorte.
Tremblons , tremblons , mes frères , et soyons saisis de frayeur en voyant ce tragique exemple , et de la faiblesse de la créature, et de la justice divine. Hélas! on a beau nous avertir, nous courons tous les jours aux occasions du péché les plus pressantes , les plus dangereuses : nous ne veillons non plus sur nous-mêmes que si nous étions impeccables; et nous croyons pouvoir conserver sans peine, parmi tant de tentations, ce que des créatures si parfaites ont perdu dans une telle tranquillité. Est-ce folie? est-ce enchantement, est-ce que nous n'entendons pas quels malheurs le péché apporte? pendant que nous voyons à nos yeux ces esprits si nobles , défigurés si étrangement par un seul crime, que d'anges de lumière ils sont faits tout d'un coup anges de ténèbres , d'enfants ils sont devenus ennemis irréconciliables ; et étant ministres immortels des volontés divines , ils sont enfin réduits à cette extrémité de misère, qu'il n'y a plus pour eux d'occupation que dans l'infâme emploi de tromper les hommes. Quelle vengeance, quel changement! c'est le péché qui l'a fait , et nous ne le craignons pas! n'est-ce pas être bien aveugles? Mais revenons à notre sujet et jugeons de la force de nos ennemis par la perfection de leur nature.
C'est le grand apôtre saint Paul qui nous y exhorte par ces excellentes [paroles : ] « Revêtez- « vous, dit-il, des armes de Dieu, parce que vous « n'avez pas à combattre la chair ni le sang , » ni aucune force visible : Non est nobis colluctaiio adversus camem et sanguinem, sed adversus principatus et potestates, adversus mundi redores, contra spiritualia nequitiœ in cœlestibus ' ; « mais contre des principautés et des « puissances, et des malices spirituelles : » spiritualia nequitiœ. Pourquoi exagère-t-il en termes si forts leur nature spirituelle? c'est à cause que dans les corps , outre la partie agissante , il y en a aussi une autre qui souffre , que nous appelons la matière : c'est pourquoi les actions des causes naturelles , si nous les comparons à celles
' Ephes. VI, 12.
BOSSUET. — T. U
desanges, paraîtront languissantes et engourdies, à cause de la matière qui ralentit toute leur vertu. Au contraire , ces ennemis invisibles , qui s'opposent à notre bonheur, ne sont pas, dit-il, de chair ni de sang : tout y est dégagé , tout y est esprit ; c'est-à-dire, tout y est force, tout y est vigueur : ils sont de la nature de ceux dont il est écrit « qu'ils portent le monde '. » Et de là nous devons conclure que leur puissance est très-redoutable.
Mais vous croirez peut-être que leur ruine les a désarmés, et qu'étant tombés de si haut ils n'ont pu conserver leurs forces entières. Désabusez-vous , chrétiens ; tout est entier en eux , excepté leur justice et leur sainteté et conséquemment leur béatitude. En voici la raison solide, tirée des principes de saint Augustin : c'est que la félicité des esprits ne se trouve ni dans une nature excellente , ni dans un sublime raisonnement , ni dans la force , ni dans la vigueur; mais elle consiste seulement à s'unir à Dieu par un amour chaste et persévérant. Quand donc ils se séparent de lui, ne croyez pas qu'il soit nécessaire que Dieu change rien en leur nature pour punir leur égarement ; il suffit , dit saint Augustin , pour se venger d'eux , qu'il les abandonne à eux-mêmes : Quia sua superbia sibi placuerunt, Dei justitia sibi donarentur*. De cette sorte ces anges rebelles que l'honneur de leur nature a enflés , que leurs grandes connaissances ont rendus superbes jusqu'à vouloir s'égaler à Dieu , ne perdront pas pour cela leurs dons naturels. Non , ils leur seront conservés; mais il y aura seulement cette différence , que ce qui leur servait d'ornement cela même leur tournera en supplice , par une opération cachée de la main de Dieu , qui se sert comme il lui plaît de ses créatures , tantôt pour la jouissance d'une souveraine félicité, tantôt pour l'exercice de sa juste et impitoyable vengeance.
Par conséquent, messieurs, il ne faut pas croire que leurs forces soient épuisées par leur chute. Toute l'Ecriture les appelle forts. « Les « forts, dit David , se sont jetés sur moi : >- /rruerunt in me fortes ^ ; par où saint Augustin entend les démons ^. Jésus-Christ appelle Satan « le « fort armé : » fortis armatus ^. Non-seulement il a sa force , c'est-à-dire , sa nature et ses facultés , mais encore ses armes lui sont conservées , c'està-dire, ses inventions et ses connaissances : fortis armatus. Ailleurs il le nomme « le prince du
' Job. IX , 13.
5 De Civ. Dei , lib. XIV, cap. xv, t. Tii , col. 366.
» Ps. LVIII,!.
* In Fs. Lviii, enarr. i, n" 6, t. iv, col. 559.
' Luc. XI, 21.
SUR LES DEMONS
n monde: ^> princeps hujua mundi^ ;etsaintPaul, « gouverneur du monde : » redores mundi ^. Et nous apprenons de TertuUien que les démons faisaient parer leurs idoles des robes dont se revêtaient les magistrats, qu'ils faisaient porter devant eux les faisceaux et les autres marques d'autorité publique , comme étant , dit-il , « les vrais « magistrats et les princes naturels du siècle : » Dœmones magistratus sunt sœculi^. Satan n'est pas seulement le prince, le magistrat et le gouverneur du siècle ; mais , pour ne laisser aucun doute de sa redoutable puissance , saint Paul nous enseigne qu'il « en est le dieu : » deus hujus sœculi^. En effet, il fait le dieu sur la terre, il affecte d'imiter le Tout-Puissant. Il n'est pas en son pouvoir de faire comme lui de nouvelles créatures , pour les opposer à son Maître ; voici ce qu'invente son ambition : il corrompt celles de Dieu , dit TertuUien % et les tourne autant qu'il peut contre leur auteur : enflé démesurément de ses bons succès, il se fait rendre enfin des honneurs divins; il exige des sacrifices , il reçoit des vœux , il se fait ériger des temples , comme un sujet rebelle qui par mépris ou par insolence affecte la même grandeur que son souverain : Ut Dei Domini placita cum contumelia affectans ^.
Telle est la puissance de notre ennemi ; et ce qui la rend plus terrible , c'est la violente application avec laquelle il unit ses forces dans le dessein de notre ruine. Tous les esprits angéliques, comme remarque très-bien saint Thomas', sont très-arrêtés dans leurs entreprises : car au lieu que les objets ne se présentent à nous qu'à demi , si bien que par de secondes réflexions nous avons de nouvelles vues qui rendent nos résolutions chancelantes ; les anges, au contraire , dit saint Thomas , embrassent tout leur objet du premier regard avec toutes ses circonstances ; et ensuite leur résolution est fixe , déterminée et invariable. Mais s'il y a en eux quelque pensée forte, et où leur intelligence soit tout appliquée, c'est sans doute celle de nous perdre. « C'est un ennemi « qui ne dort jamais , jamais il ne laisse sa ma- «■ lice oisive » : Pervicacisaimus hostis ille nunquam malitiœ suce otium facit : quand même vous le surmontez , vous ne domptez pas son audace , mais vous enflammez son indignation : Tuncplurimum accenditur, dum extinguitur^ : « Quand son feu semble tout à fait éteint, c'est
' Joan. XH, 31.
» Eph. VI , 12.
3 De Idol. n" 18.
* lï. Cor. IV, 4.
s De Idol. n" 4.
* Tert. ad Uxor. n° 8.
' Part. I Qtiteitt. Lvm , art. m.
* Tert. de Pœnif. n" 7.
« alors qu'il se rallume avec plus de force. » Ce superbe , ayant entrepris de traiter d'égal avec Dieu, pourra-t-il jamais croire qu'une créature impuissante soit capable de lui résister ? et si , renversé comme il est dans les cachots éternels, il ne cesse pas néanmoins de traverser autant qu'il peut les desseins de Dieu ; s'il se roidit contre lui avec une telle opiniâtreté , bien qu'il sache que tous ses efforts seront inutiles ; que n'osera-t-il pas contre nous, dont il a si souvent expérimenté la faiblesse?
Ainsi je vous avertis , mes chers frères , de ne vous relâcher jamais, et de vous tenir toujours en défense. Tremblez même dans la victoire : c'est alors qu'il fait ses plus grands efforts, et qu'il remue ses machines les plus redoutables. Le voulez-vous voir clairement dans l'histoire de notre évangile? il attaque trois fois le Fils de Dieu : trois fois repoussé honteusement , il ne peut encore perdre courage. « Il le laisse, dit l'Écriture, « jusqu'à un autre temps : « Recessit ab illo usque ad tempus ' ; surmonté et non abattu , ni désespérant de le vaincre ; mais attendant une heure plus propre et une occasion plus pressante. 0 Dieu! que dirons-nous ici, chrétiens? si une résistance si vigoureuse ne ralentit pas sa fureur, quand pourrons-nous espérer de trêve avec lui? Etsi laguerre est continuelle, si un ennemi si puissant veille sans cesse contre nous avec tous ses agents , qui pourrait assez exprimer combien soigneuse , combien vigilante , combien prévoyante et inquiète doit être à tous moments la vie chrétienne ? Et nous nous endormons 1 Je ne m'étonne pas si nous vivons sous sa tyrannie , ni si nous tombons dans ses pièges , ni si nous sommes enveloppés dans ses embûches et dans ses finesses.
SECOND POINT
Puisque l'ennemi dont nous parlons est si puissant et si orgueilleux, vous croirez peut-être, messieurs , qu'il vous attaquera par la force ouverte , et que les finesses s'accordent mal avec tant de puissance et tant d'audace. En effet, saint Thomas remarque ^ que le superbe entreprend hautement les choses ; et cela , dit ce grand docteur, parce qu'il veut contrefaire le courageux, qui a coutume d'agir ouvertement dans ses desseins , et qui est ennemi de la surprise et des artifices. Il serait donc malaisé d'entendre de quelle sorte Satan aime les finesses, « lui qui est le « prince de tous les superbes , » comme l'appelle l'Écriture sainte : Ipse est rex super universos filios superhiœ ^ si cette même Écriture ne nous
' Lvc. IV, 13.
' Quœst. Lv, art. 8 , ad 2.
3 Jo6. xu,25.
SUR LES DÉMOrsS.
apprenait que c'est un superbe envieux, Invidia diaboli ' , et par conséquent trompeur et malin. Car encore qu'il soit véritable que l'envie soit une espèce d'orgueil , néanmoins tout le monde sait que c'est un orgueil lâche et timide , qui se cache, qui fuit le jour, qui , ayant honte d'elle-même , ne parvient à ses fins que par de secrètes menées : et de là vient qu'une noire envie rongeant éternellement le cœur de Satan et de ses malheureux complices, et le remplissant de fiel et d'amertume contre nous , elle le contraint d'avoir recours à la fraude , à la tromperie , à des artifices malicieux ; il ne lui importe pas , pourvu qu'il nous perde.
D'où lui vient cette envie? C'est ce qu'il serait long de vous expliquer, et vous en êtes sans doute déjà bien instruits : car qui ne sait , messieurs , que cet insolent, qui avait osé attenter sur le trône de son Créateur, frappé d'un coup' de foudre , chut du ciel en terre , « plein de rage et de « désespoir ? » Habensiram magnam *. Se sentant perdu sans ressource , et ne sachant sur qui se venger, il tourne sa haine envenimée contre Dieu , contre les anges , contre les hommes , contre toutes les créatures, contre lui-même; et après une telle chute, n'étant plus capable que de cette maligne joie qui revient à un méchant d'avoir des complices , et à un esprit malfaisant , des compagnons de sa misère , il conspire avec ses anges de tout perdre avec eux, d'envelopper, s'ils pouvaient , tout le monde dans leur crime. De là cette haine , de là cette envie qui le remplit contre nous de fiel et d'amertume.
Le voulez-vous voir, chrétiens , voulez- vous voir cet envieux représenté chez Ézéchiel sous le nom de Pharaon , roi d'Egypte? Spectacle épouvantable ! Tout autour de lui sont des corps meurtris par de cruelles blessures. « Là gît Assur, dit « le prophète , avec toute sa multitude : là est « tombé Élam et tout le peuple qui le suivait : là « Mosoch et Thubal , les rois d'Idumée et du « Nord, et leurs princes et leurs capitaines, et - tous les autres , qui sont nommés multitude im- « mense , nombre innombrable : » ils sont tout autour couchés par terre, nageant dans leur sang : « Pharaon est au milieu qui voit tout ce carnage , « et qui se console de ses pertes , et de toute sa « multitude tuée par le glaive; Pharaon et toute « son armée ; » Satan et tous ses complices : Vidit eos Pharao, et consolatus est super univer sa multitudine sua quœ interfecta estgladio; Pharao, et omnis exercitus ejus ^.
Enfin , enfin , disent-ils, nous ne serons pas les
' Sap.n, 24.
' Apoc. XII, 12.
3 Ezech. XX XII, 31.
seuls ; çà , çà , voici des compagnons. 0 justice divine ! tu as voulu des supplices , en voilà ; soûle ta vengeance; voilà assez de sang, assez de carnage. Voilà , voilà ces hommes que Dieu avait voulu égaler à nous, les voilà enfin nos égaux dans les tourments; cette égalité nous plaît : plutôt, plutôt périr, que de les voir à nos côtés dans la gloire. Malheur à nos lâches compagnons qui le souffrent : il vaut bien mieux périr, et qu'ils périssent avec nous. Ils nous jugeront quelque jour, ces hommes mortels; il faudra bien l'endurer, puisque Dieu le veut. Ah! quelle rage pour ces superbes! mais auparavant , disent-ils, combien en mourra-t-il de notre main ! ah ! que nous allons faire de sièges vacants ! et qu'il y en aura, parmi les criminels , de ceux qui pouvaient s'asseoir parmi les juges I Puis se tournant aux saints anges : Eh bien ! vous en avez de votre côté ? est-ce que nous sommes seuls ? vous semblonsnous mal accompagnés au milieu de tant de peuples et de nations? Allez , glorifiez- vous de votre petit nombre d'élus , que vous avez à peine tirés de nos mains ; mais confessez du moins que notre multitude l'emporte.
Que faisons-nous , mes frères, d'entendre parler si longtemps ces blasphémateurs? Voyez leur rage , voyez leur envie , et comme ils triomphent de la mort des hommes. C'est là leur application , « c'est tout leur ouvrage : » Operatio eorum est hominis eversio'. Que ne peuvent-ils aussi se venger de Dieu? sa puissance infinie ne le permet pas. Outrés d'une rage impuissante , ils déchargent tout leur fiel sur l'homme qui est son image; ils mettent en pièces cette image, ils repaissent leur esprit envieux d'une vaine imagination de vengeance. C'est, mes frères, cette noire envie , mère des fraudes et des tromperies , qui fait que Satan marche contre nous par une conduite cachée et impénétrable. Il ne brille pas comme un éclair, il ne gronde pas comme un tonnerre; il ressemble aune vapeur pestilente qui se coule au milieu de l'air par une contagion insensible et imperceptible à nos sens : il inspire son venin dans le cœur; ou, pour me servir, chrétiens, d'une autre comparaison qui lui convient mieux, il se glisse comme un serpent : c'est ainsi que l'Écriture l'appelle*.
Et Tertullien nous décrit ce serpent par une expression admirable : Abscondat se itaque serpens, totamque prudenfiam suam in latebrarum ambagibus torqueat : « Il se cache autant « qu'il peut, il resserre en lui-même par mille dé- « tours sa prudence malicieuse : « c'est-à-dire qu'il use de conseils cachés et de ruses profondé-
» Tert. Àpolog. n» 22 ' Apoc. XII , 9.
SUR LES DÉMONS
ment recherchées. C'est pourquoi TertuUien poursuit en ces mots : « Il se retire , dit-il , dans les « lieux profonds , il ne craint rien tant que de pa- « raître ; quand il montre la tête , il cache la a queue ; il ne se remue jamais tout entier, mais « il se développe par plis tortueux , bête ennemie « du jour et de la clarté : » Alte habitet, in cœca detrudatur, peranfractus seriem suam evolvat, tortuose procédât, nec semel totus, lucifuga besiia '.
C'est Satan , c'est Satan , messieurs , qui nous est représenté par ces paroles ; c'est lui qui ne se déplie jamais tout entier : il étale la belle apparence, et il cache la suite funeste : il rampe quand il est loin , et il mord sitôt qu'il est proche. Prenez garde à vous , mes chers frères , crie le grand apôtre saint Paul , « prenez garde que « vous ne soyez trompés par Satan ; car nous n'i- « gnorons pas ses pensées : » Ut non circumveniamur a Satana, non enim ignoramus cogitationes ejtis^. Non, non, nous n'ignorons pas ses pensées ; nous savons que sa malice est ingénieuse ; que son esprit inventif, raffiné par un long usage, excité par sa haine invétérée , n'agit que par des artifices fins et déliés , et par des machines imprévues. Ah! mes frères , qui pourrait vous dire toutes les profondeurs de Satan , et par quels artifices ce serpent coule?
S'il vous trouve déjà agités , il vous prend par le penchant de l'inclination. Votre cœur est-il déjà effleuré par quelque commencement d'amour, il souffle cette petite étincelle jusqu'à ce qu'elle devienne un embrasement : il vous pousse de la haine à la rage, de l'amour au transport, et du transport à la folie. Que s'il vous trouve éloigné du crime , jouissant des saintes douceurs d'une bonne conscience, ne croyez pas qu'il vous propose d'abord l'impudicité , il n'est pas si grossier, dit saint Chrysostôme : Multa utitur versutia, perseverantia, attemperatione adhominumperniciem, et a minimis statim congreditur. Multo, multo utitur condescensu ut nos ad mala prœcipitet ^. « Il use , dit-ii , avec nous d'une grande condes- « cendance. " Que veut dire cette parole? Dieu se rabaisse.... Satan se rabaisse aussi à sa mode. Il voudrait bien, mes frères, vous rendre d'abord aussi méchants que lui , s'il pouvait : car que «désire ce vieil adultère, sinon de corrompre « l'intégrité des âmes innocentes'^, « et de les porter dès le premier pas à la dernière infamie? Mais vous n'êtes pas encore capables d'une si grande action, il vous y faut mener pas à pas : c'est
' Advers. Falent. u° 3.
»1I. Cor. Il, H.
3 Uom. Lxxxvii, in Matth. t. vil, p. 8U.
* -S. Aug. in Ps. xxxix, n" i , t. iv, col. 326.
pourquoi il se rabaisse , dit saint Chrysostôme, il s'accommode à votre faiblesse , il use avec vous de condescendance. Ah ! ce ne sera, dit-il, qu'un regard ; après, tout au plus qu'une complaisance et un agrément innocent. Prenez garde , le serpent s'avance ; vous le laissez faire , il va mordre. Un feu passe de veines en veines , et se répand par tout le corps. Il faut l'avoir, il faut la gagner. C'est un adultère : n'importe. Eh bien ! je la possède, est-ce pas assez? Il faut la posséder sans trouble. Elle a un mari : qu'il meure. Vous ne pouvez le faire toutseul : engageons-en d'autres dans notre crime : employons la fraude et la perfidie. David , David , le malheureux David ! et qui ne sait pas son histoire? Judas : [inspirons-lui] le dessein de se porter à vendre son maître.Le crime est horrible! Allons par degrés : qu'il le vole premièrement ; après , qu'il le vende. Voilà l'appât , l'avarice : il y a donné , il est à nous. Poussons , poussons de l'avarice au larcin , du larcin à la trahison, à la corde et au désespoir. Mes chers frères , éveillez vous, et ne vous laissez pas séduire à Satan ; car vous êtes bien avertis , et vous n'ignorez pas ses pensées : non enim ignoramus cogitaiiones ejus. C'est pourquoi il vous est aisé de le vaincre : c'est par où il faut conclure en peu de paroles.
TBOISIÈME POINT.
Il semble que je sois ici obligé de me contredire moi-même , et de détruire en cette partie ce que j'ai établi dans les deux autres. Car après vous avoir fait voir que notre ennemi est fort et terrible , il faut maintenant vous dire au contraire qu'il est faible et facile à vaincre. Comment concilier ces deux choses si ce n'est en vous disant, chrétiens , qu'il est fort contre les lâches et les timides , mais très-faible et impuissant pour les courageux? En effet, nous voyons, dans les saintes Lettres, qu'il nous y est représenté tantôt fort, tantôt faible, tantôt fier et tantôt tremblant; et il n'y eut jamais une bête plus monstrueuse.
C'est un lion rugissant qui se rue sur nous : c'est un serpent qui rampe par terre, et il n'est rien de plus aisé que d'en éviter les approches. « Il « tourne autour de vous pour vous dévorer; » voilà qui est terrible : Circuit quœrens quem devoret'. « Mais résistez-lui seulement , et il se « mettra en fuite : » lîesistite diabolo , etfugiet a vobis \ Écoutez comme il parle à notre Sauveur ; c'est une remarque de saint Basile de Séleucie : Quid mihiet tibi est, Jesu, Fili Dei altissimi ^ <• Qu'y a-t-il entre toi et moi , Jésus Fils de Dieu ?
' I. Petr. V, 8.
' Jac. IV, 7.
3 Luc. VIII , 28.
SUR LES DEMONS
Voilà un serviteur qui parle bien insolemment à son maître ' ; mais il ne soutiendra pas longtemps sa fierté. « Et je te prie , dit-il , ne me tourmente « pas : " Obsecro te, ne me torqueas. Venisti ante tempus torquere nos ». Voyez comme il tremble sous les coups de fouet. Que si j'avais assez de loisir pour repasser sur toutes les choses qui nous l'ont fait paraître terrible, il me serait aisé de vous y montrer des marques visibles de faiblesse.
Il est vrai qu'il a ses forces entières; mais celui qui les lui a laissées pour son supplice , ainsi que nous avons dit , lui a mis un frein dans les mâchoires, et ne lui lâche la bride qu'autant qu'il lui plaît , ou pour exercer ses serviteurs , ou pour se venger de ses ennemis. Il a une puissance fort vaste, et son empire s'étend bien loin ; mais saint Augustin nous apprend que ce commandement lui tient lieu de peine : Pœna enim ejus est ut in potestate habeat eos qui Deiprœcepta coniemnunt^. Et en effet , s'il est véritable que d'être ennemi de Dieu ce soit la souveraine misère, celui qui en est le chef n'est-il pas par conséquent le plus misérable? Enfin est-il rien de plus méprisable que toute cette grandeur qu'il affecte , puisqu'avec cette intelligence qui le rend superbe et toutes ces qualités extraordinaires, nous lui semblons néanmoins dignes d'envie ; et , tout impuissants que nous sommes , il désespère de nous pouvoir vaincre , s'il n'y emploie les ruses et la surprise : de laquelle , certes , messieurs , ayant été si bien avertis , est-il rien de plus aisé que de l'éviter, «pourvu que nous marchions en plein jour « comme des enfants de lumière : » Utfilii lucis ambulate^'î
Que si vous voulez savoir sa faiblesse, non plus, messieurs, par raisonnement, mais par une expérience certaine , écoutez parler Tertullien dans son admirable Apologétique : voici une proposition bien hardie , et dont vous serez étonnés. Il reproche aux gentils que toutes leurs divinités sont des esprits malfaisants; et pour leur faire entendre cette vérité, il leur donne le moyen de s'en éclaircir par une expérience bien convaincante. Edatur hic aliquis sub tribunalibus vestris, quem dœmone agi constet^ : 0 juges 1 qui nous tourmentez avec une telle inhumanité, c'est à vous que j'adresse ma parole : qu'on me produise devant vos tribunaux; je ne veux pas que ce soit en un lieu caché, mais à la face de tout le monde ; « qu'on y produise un homme qui soit '< notoirement possédé du démon ; » je dis notoirement possédé , et que la chose soit très-cons-
' s. Basil. Seleuc. Orat. xxin.
' Matth. VIII, 29.
' De Gènes, cont. Munich, lib. u , n" 26 , t. I , col. 675.
* Ephes. V, 8.
' Jpolog. n''23.
I tante : quem dœmone agi constet : alors que j l'on fasse venir quelque fidèle , je ne demande 1 pas qu'on fasse un grand choix ; que l'on prenne i le premier venu, « pourvu seulement qu'il soit j « chrétien : «jussus a quolibet christiano : si en présence de ce chrétien il n'est contraint nonseulement de parler, mais encore de vous confesser ce qu'il est, et d'avouer sa tromperie, « n'osant mentira un chrétien , » christiano mentiri non audentes; messieurs, remarquez ces paroles : « là même , là même , sans plus différer, « sans aucune nouvelle procédure , faites mourir « ce chrétien impudent qui n'aura pu soutenir « par l'effet une promesse si extraordinaire : » ibidem illius christiani procacissimi sanguinemfundite.
0 joie , ô ravissement des fidèles , d'entendre une telle proposition , faite si hautement et avec une telle énergie par un homme si posé et si sérieux , et vraisemblement de l'avis de toute l'Église, dont il soutenait l'innocence! Quoi donc! cet esprit trompeur, ce père de mensonge oublie ce qu'il est , et n'ose mentir à un chrétien î christiian omentiri non audentes. Devant un chrétien ce front de fer s'amollit : forcé par la parole d'un fidèle , il dépose son impudence ; et les chrétiens sont si assurés de le faire parler à leur gré , qu'ils s'y engagent au péril de leur vie , en présence de leurs propres juges. Qui ne se rirait donc de cet impuissant ennemi, qui cache tant de faiblesse sous une apparence si fière? Non, non, mes frères , ne le craignons pas : Jésus, notre capitaine , l'a mis en déroute ; il ne peut plus rien contre nous , si nous ne nous rendons lâchement à lui.
C'est nous-mêmes que nous devons craindre ; ce sont nos vices et nos passions plus dangereuses que les démons mêmes. Bel exemple de l'Ecriture : Saiil possédé du malin esprit; David le chassait au son de sa lyre , ou plutôt par la sainte mélodie des louanges de Dieu , qu'il faisait perpétuellement résonner dessus. Chose étrange, messieurs! pendant que le démon se retirait , Saiil devenait plus furieux : il tâche de percer David de sa lance ' ; tant il est véritable qu'il y a quelque chose en nous qui est pire que le démon même, qui nous tente de plus près, et qui nous jette dans un combat plus dangereux ! Chrétiens , « c'est la convoitise qui nous tente , « dit saint Jacques ' , et qui nous attire. » Ah ! modérons-la par le jeûne, châtions-la par le jeûne, disciplinons-la par le jeûne.
0 jeûne , tu es la terreur des démons ; tu es la nourriture de l'âme , tu lui donnes le goût des
' I. Reg. XVI , 23 ; XIX , 10.
'' Jac. I, 14.