‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 86 sur 164 · POUR L£ SAMEDI · texte numérisé non relu

POUR L£ SAMEDI

DE LA TROISIÈME SEMAINE DE CARÊME

SUR LES JUGEMENTS HUMAINS

Conduite tout extraordinaire de Jésus à l'égard de la femme adultère : leçons qu'il nous y donne. Insolence de l'entreprise de nos jugements. Quelles sont les actions que nous devons condamner, et celles sur lesquelles nous devons suspendre notre jugement. Dans quel esprit et avec quelle retenue nous sommes oBligés déjuger nos frères. Combien la bonté est plus propre que la justice à nous pénétrer vivement ne nos fautes. Grandeur de celle de Jésus pour nous : sentiments qu'elle doit produire dans nos cœurs.

Ncmo te condemnavit? Quae dixit : Nemo , Domine. Dixit autem Jésus : Nec ego te coDdemnabo; vade , et jam amplius uoH peccare.

Personne ne t'a condamnée? dit Jésus à la femme adultère. Laquelle lui répondit : Personne, Seigneur. Et Jésus lui dit : Je ne te condamnerai pas aussi ; va , et dorénavant nepècheplus. Joan. vni, 10, II.

Quel est, messieurs, ce nouveau spectacle? Le juste prend le parti des coupables , le censeur des mœurs dépravées désarme les zélateurs de la loi, élude leur témoignage, arrête toutes leurs poursuites; en un mot, Jésus, le chaste Jésus, après s'être montré si sévère aux moindres regards immodestes, défend aujourd'hui publiquement une adultère publique ; et bien loin de la punir étant criminelle, il la protège hautement étant accusée , et l'arrache au dernier supplice étant convaincue. Voyez comme il renverse les choses ; au lieu de confondre la coupable , il l'encourage ; au lieu d'encourager les accusateurs, il les confond ; et changeant toute la rigueur de la peine en un simple avertissement de ne pécher plus , il ne craint pas de faire revivre l'espérance abattue de la pécheresse , et d'effacer, pour ainsi dire , de ses propres mains , la honte qui couvrait jus-

' Prov. XTiu , 9.

tement sa face impudique. Il y a quelque mystère caché dans cette conduite du Sauveur des âmes, et il en faut aujourd'hui chercher le secret, après avoir imploré la grâce du Saint-Esprit par l'intercession de la sainte Vierge. Ave,

Je commencerai ce discours en vous faisant le récit de l'histoire de notre évangile, afin que vous laissiez d'abord épancher vos cœurs dans une sainte contemplation de la clémence incomparable du Sauveur des âmes. Les Juifs lui amènent avec grand tumulte cette misérable adultère, et le font l'arbitre de son supplice. « La femme « que nous vous présentons , disent-ils , a été « surprise en adultère : Moïse nous a commandé « de lapider de tels criminels ; mais vous, Maître, « qu'ordonnerez-vous? » Tu ergo, quiddicis'i C'est ce que disent les pharisiens. Mais Jésus , qui , lisant dans le fond des cœurs, voyait qu'ils étaient poussés , non point par le zèle de la justice , qui craint la contagion des mauvais exemples, mais par l'impatience d'un zèle amer, ou par l'orgueil fastueux d'une piété affectée, ne rougit ni devant Dieu , ni devant les hommes de prendre en main la défense de cette impudique. « Celui de vous qui est innocent, qu'il jette, dit- « il , la première pierre'. » Ils se retirent confus ; et je ne vois plus , dit saint Augustin , que le médecin avec la malade , et la chasteté même avec l'impudique ; je vois la grande et extrême misère avec la grande et extrême miséricorde : Remansit peccatrix et salvator, remansit œgrota et medicus, remansit misera et misericordia^ .

Cette pauvre femme étonnée, après avoir échappé des mains des coupables qui avaient eu honte de la condamner, se croyait perdue sans ressource , regardant devant ses yeux la justice même , et se voyant appelée à son tribunal , lorsque Jésus, l'aimable Jésus, toujours facile, toujours indulgent, « non par la conscience d'aucun « péché , mais par une bonté infinie , » rassura son âme tremblante par ces aimables paroles que la douceur même a dictées : « Nul , dit-il , ne t'a « condamnée , et je ne te condamnerai pas non « plus que les autres : » de même que s'il eût dit : « Si la malice t'a pu épargner, pourquoi crain- « drais-tu l'innocence? » Si malitia tibi parcere potuit, quid metuis innocentiam^l Je suis un Dieu patient, qui pardonne volontiers les iniquités : j'en veux aux crimes et non aux personnes , et je supporte les péchés afin de sauver les pécheurs : « Va donc, et seulement ne pèche " plus : » Vade, et jam amplius noli peccare.

' Joan. vm, 4, 5.

2 Ibid. vin , 7.

^ Serm. xiii , n" 5 , t. v , col. 80.

< 5. Aug. EpisL cuu, ad Macedon. n" 15, t. il, col. 53û.

SUR LES JUGEMENTS HUMAINS

Voilà , messieurs , un rapport fidèle de ce que raconte saint Jean dans l'évangile de cette journée. Quelles seront là-dessus nos réflexions? Je découvre de toutes parts des instructions importantes que nous pouvons tirer de cet évangile : mais il faut réduire toutes nos pensées à un odjet fixe et déterminé ; et parmi ce nombre infini de choses qui se présentent, voici à quoi je m'arrête. Les deux vices les plus ordinaires et les plus universellement étendus que je vois dans le genre humain , c'est un excès de sévérité , et un excès d'indulgence ; sévérité pour les autres , et indulgence pour nous-mêmes. Saint Augustin l'a bien remarqué , et l'a exprimé élégamment en ce petit mot : Curiosum genus ad cognoscendam vitam alienam , desidiosum ad corrigendam suam ' : Ah 1 dit-il , que « les hommes sont diligents à re- « prendre la vie des autres, maisqu'ils sont lâches « et paresseux à corriger leurs propres défauts! » Voilà donc deux mortelles maladies qui affligent le genre humain : juger les autres en toute rigueur, se pardonner tout à soi-même ; voir le fétu dans l'œil d'autrui, ne voir pas la poutre dans le sien ; faire vainement le vertueux par une censure indiscrète , nourrir ses vices effectivement par une indulgence criminelle ; enfin n'avoir un grand zèle que pour inquiéter le prochain, et abandonner cependant sa vie à un extrême relâchement dans toutes les parties de la discipline.

0 Jésus , opposez-vous à ces deux excès et apprenez aux hommes pécheurs à n'être rigoureux qu'à leurs propres crimes. C'est ce qu'il fait dans notre évangile; et cette môme bonté, qui réprime la licence de juger les autres , éveille la conscience endormie, pour juger sans miséricorde ses propres péchés. C'est pourquoi il avertit tout ensemble , et ces accusateurs échauffés qui se rendent inexorables envers le prochain , qu'ils modèrent leur ardeur inconsidérée ; et cette femme trop indulgente à ses passions , qu'elle ne donne plus rien à ses sens. Vous, dit-il , pardonnez aux autres , et ne les jugez pas si sévèrement ; et vous , ne vous pardonnez rien à vous-même , et désormais ne péchez plus. C'est le sujet de ce discours.

PREMIER POINT

Cette censure rigoureuse , que nous exerçons sur nos frères, est une entreprise insolente, et contre les droits de Dieu , et contre la liberté publique. Le jugement appartient à Dieu, parce qu'il est le souverain ; et lorsque nous entreprenons do juger nos frères sans en avoir sa commission, nous sommes doublement coupables,

' Confess. Jib. x, cap. m, t. x, col. 171,

parce que nous nous rendons tout ensemble , et les supérieurs de nos égaux , et les égaux de notre supérieur, violant ainsi par un même attentat et les lois de la société , et l'autorité de l'empire. Pour nous opposer, si nous le pouvons , à un si grand renversement des choses humaines, il nous faut chercher aujourd'hui des raisons simples et familières , mais fortes et convaincantes.

Pour les exposer avec ordre, distinguons avant toutes choses deux sortes de faits et deux sortes d'hommes que nous pouvons condamner; ou plutôt ne distinguons rien de nous-mêmes ; mais écoutons la distinction que nous donne l'apôtre. Il y en a dont les actions sont manifestement criminelles , et d'autres dont les conduites peuvent avoir un bon et un mauvais sens. Il faut aujourd'hui poser des maximes pour bien régler notre jugement dans ces deux rencontres , de peur qu'il ne s'égare et ne se dévoie. Cette distinction est très-importante , et saint Paul n'a pas dédaigné de la remarquer lui-même , écrivant ces mots à saint Timothée : « Il y a des hommes, dit-il , dont « les péchés sont manifestes , et précèdent le ju- « gement que nous en faisons ; et aussi il y en a « d'autres qui suivent le jugement : » Quorumdam hominum peccata manifesta sunt , prœcedentia ad judicium; quosdam autem et sequuntur '.

Ce passage de l'apôtre est assez obscur; mais l'interprétation de saint Augustin nous éclaircira sa pensée. Il y a donc des actions , dit saint Augustin ^, qui portent leur jugement en elles-mêmes et dans leurs propres excès. Par exemple , pour nous restreindre aux termes de notre évangile, un adultère public c'est un crime si manifeste , que nous pouvons condamner sans témérité ceux qui en sont convaincus; parce que la condamnation que nous en faisons est si clairement précédée par celle qui est empreinte dans la malice de l'acte , que le jugement que nous en portons ne pouvant jamais être faux , ne peut par conséquent être téméraire. Mais il y a d'autres actions dont les motifs sont douteux et les intentions incertaines, qui peuvent être expliquées, ainsi que je l'ai dit , d'un bon ou d'un mauvais sens : de telles actions , dit l'apôtre , ne portent pas en elles-mêmes leur jugement , parce qu'il ne nous paraît pas dans quel esprit on les fait : si bien que dans le jugement que nous en faisons , nous accommodons ordinairement, non point notre pensée à la chose , mais la chose à notre pensée. Ainsi., dit le saint apôtre, le jugement ne précède pas dans la chose môme ; nous ne recevons pas

' 1. 7Y>rt. V, 24.

'• De Scrm. Dnm. in montf, lib. Il, cap. xvui, n" 60, t. lU» part. Il, col 225.

SUR LES JUGEMENTS HUMAINS

la loi , mais nous la donnons sans autorité. La sentence que nous prononçons n'est donc qu'une pure idée , le songe d'un homme qui veille , le jeu où l'égarement d'un esprit qui bâtit en l'air, et qui feint des tableaux dans les nues ; mais le jugement véritable suivra eu son temps.

Car viendra le grand jour de Dieu, où tous les secrets des cœurs seront découverts, tous les conseils publiés , toutes les intentions éclaircies : et en attendant , chrétiens , le jugement du Seigneur n'ayant pas encore paru , celui que nous porterions, en cela même que très-souvent il pourvait être douteux et trompeur, serait toujours nécessairement téméraire et dangereux. Voilà les ueux états de notre prochain, sur lesquels nous pouvons juger. 0 Dieu ! que d'excès dans l'un et dans l'autre ! que de soupçons téméraires , que de préjugés iniques ! que de jugements précipités ! Delicta guis intelligit ' ? Qui pourra entendre tous ces crimes? qui pourra démêler tous ces embarras? Pour vous en donner l'ouverture , je vous propose , en un mot , une maxime générale que je mets devant votre vue comme un flambeau lumineux , sous la conduite duquel vous pourrez ensuite descendre au détail des vices particuliers , dans lesquels nous tombons par nos jugements.

Cette merveilleuselumière que j'ai aujourd'hui à vous proposer, c'est, messieurs, cette vérité, que nous de\ons suivre Dieu , et juger autant qu'il décide : car ce beau commandement de ne juger pas, si souvent répété dans les Écritures, ne s'étend pas jusqu'à nous défendre de condamner ce que Dieu condamne ; au contraii-e , c'est notre devoir de conformer notre jugement à celui de sa vérité. Non, non, ne croyez pas, chrétiens, que ce soit le dessein de notre Sauveur de faire un asile au vice , que l'on épargne le vice , ni qu'il triomphe; de le mettre à couvert du blâme, et de le laisser triompher sans contradiction. II veut qu'on le trouble, qu'on l'inquiète, qu'on le blâme , qu'on le condamne. Il faut condamner hautement les crimes publies et scandaleux : bien loin qu'il nous soit défendu de les condamner, il nous est commandé de les reprendre, et d'aller quelquefois en les reprenant jusqu'à la dureté et à la rigueur. ^ Reprends-les durement , » dit le saint apôtre : Increpa illos dure ' : c'est-à-dire, qu'il faut presser les pécheurs, et leur jeter, pour ainsi dire, quelquefois au front des vérités toutes sèches, pour les faire rentrer en eux-mêmes ; parce que la correction , qui a deux principes, la charitéetia vérité, doit emprunter ordinairement une certaine douceur de la charité , qui est douce

' Ps. XVIII, 12.

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