‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 87 sur 164 · TU. I · texte numérisé non relu

TU. I

et compatissante; mais elle doit aussi souvent ( mprunler quelque espèce de rigueur et de dureté de la vérité , qui est inflexible.

Vous voyez donc qu'il nous est permis, bien plus, qu'il nous est ordonné de condamner hardiment les conduites scandaleuses des pécheurs publics ; parce que le jugement de Dieu précédant le nôtre , nous ne craignons pas de nous égarer. Mais voici la règle immuable que nous devons observer : c'est de suivre Dieu simplement , sans rien usurper pour nous-mêmes. Telle est la règle assurée que sa vérité rend souveraine ; son équité, infaillible ; sa simplicité , vénérable. Mais nous péchons doublement contre l'équité de cette règle ; car, dans sa simplicité, elle ne laisse pas d'avoir deux parties nécessairement enchaînées : la première , de suivre Dieu ; et au contraire nous jugeons plus que Dieu ne juge : la seconde , de ne rien usurper pour nous ; et au contraire , en jugeant les crimes , nous nous attribuons ordinairement une injuste supériorité sur les pei-sonnes , qui nous inspire une aigreur cachée ou un superbe dédain.

Par exemple (car il faut venir au détail des choses , et j'ai promis d'y descendre , cet homme est voluptueux, et cet autre est injuste et violent : vous condamnez leur conduite , et vous ne la condamnez pas témérairement , puisque la loi divine la condamne aussi. Mais si vous les regardez , dit saint Augustin ' , comme des malades incurables ; si vous vous éloignez d'eux comme de pécheurs incorrigibles, vous faites injure a Dieu , et vous ajoutez à son jugement. Vous avez vu ces personnes dans des pratiques dangereuses; vous blâmez ces pratiques , et vous faites bien , puisque l'Écriture les blâme. Mais vous jugez de l'état présent par les désordres de la vie passée : vous dites avec le pharisien : Si l'on savait quelle est cette femme ; et vous ne regardez pas , non plus que lui, qu'elle est peut-être changée par la pénitence : vous ne jugez plus selon Dieu , et vous passez les bornes qu'il vous a prescrites. Ne jugez donc plus désormais ni de l'avenir par le présent , ni du présent par le passé ; car ce jugement n'est pas selon Dieu , ni selon ses saintes lumières.

« Chaque jour, dit l'Écriture , a sa malice * : » ainsi , lorsque vous découvrez quelque désordre visible, au lieu d'outrager vos frères par des invectives cruelles, espérez plutôt un temps meilleur et plus pur, et tempérez par cette espérance l'amertume de votre zèle , qui s'emporte avec trop d'excès. Ne jugez donc pas de l'état présent par vos connaissances passées : car iguorcz-vons

' De Serm. Dom. in monte , vhi siiprn. ' Matth. VI, 3i.

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les miracles qu'opère l'esprit de Dieu dans la conversion des cœurs? Peut-être que ce vieux pécheur est devenu un autre homme par la grâce de la pénitence. Si vous découvrez encore en sa vie quelque reste de faiblesse humaine , gardezvous bien de conclure que c'est un trompeur et un hypocrite ; ne dites pas , comme vous faites : Ah! le cœur commence à paraître, le naturel s'est fait voir à travers le masque dont il se couvrait : car, ô Dieu I ô juste Dieu ! quel est ce raisonnement? Quoi! s'ensuit-il qu'on soit un démon, parce qu'on n'est pas un ange; ou que l'embrasement dure encore , parce que l'on voit quelque fumée ou quelque noirceur; ou que la campagne soit inondée , parce que la rivière en se retirant a laissé peut-être quelques eaux en des endroits plus profonds ; ou que les passions dominent encore , parce qu'elles ne sont pas peutêtre tout à fait domptées? Vous dites que c'est malice , et c'est peut-être imprudence ; vous dites que c'est habitude , et c'est peut-être chaleur et emportement.

Ah ! cet homme que vous blâmez d'une façon SI cruelle, fait peut-être beaucoup davantage. Non-seulement il se blâme , mais il se condamne , mais il se châtie, mais il gémit de son mal, qu'il voit sans doute devant Dieu bien plus grand, sans comparaison , que vos jugements indiscrets ne le font paraître à vos yeux. Cessez donc de vous égaler à la puissance suprême par la témérité déjuger vos frères. Blâmez ce que Dieu blâme , condamnez ce que Dieu condamne ; mais ne passez point ces limites sacrées. « Ne soyez « point sages plus qu'il ne faut , mais soyez sages « selon la mesure • ; » c'est-à-dire, ne jugez pas plus que Dieu n'a voulu juger. Autant qu'il a plu à ce grand Dieu de nous découvrir ses jugements, ne craignez point de les suiv re; mais croyez que tout ce qui est au delà est un abîme effroyable , où notre audace insensée trouvera un naufrage infaillible.

;. Ce n'est pas assez, chrétiens; et nous avons remarqué que , même en nous élevant contre les péchés publics , nous tombons dans un autre excès. Nous exerçons sur nos frères une espèce de tyrannie , nous prenons contre eux un esprit d'aigreur ou un esprit de dédain , et devenons tellement censeurs , que nous oublions que nous sommes frères. Tel était le vice des pharisiens ; ce n'était pas la compassion de notre commune faiblesse qui leur faisait reprendre les péchés des hommes ; ils se tiraient hors du pair ; et comme s'ils eussent été les seuls impeccables, ils parlaient toujours dédaigneusement des pécheurs et des

' Som. XII, 5.

publicains : ils s'érigeaient en censeurs publics, non point pour guérir les plaies et corriger les péchés , mais pour s'élever au-dessus des autres , et étaler magnifiquement leur orgueilleusejustice. C'est pourquoi le Seigneur Jésus les voyant approcher de lui dans cet esprit dédaigneux , il les confond par cette parole : « Celui , dit-il , qui est « innocent, qu'il jette la première pierre. >>

Apprenons de là, chrétiens, en quel esprit nous devons juger, même des crimes les plus scandaleux : gardons-nous de tirer aucun avantage de la censure que nous en faisons ; car n'avons-nous pas reconnu que ce n'est pas à nous de rien prononcer, mais de suivre humblement ce que Dieu prononce? La lumière de vérité qui brille en nos âmes , et y condamne les dérèglements que nos frères nous rendent visibles dans leurs actions criminelles, n'est pas une prérogative qui nous soit donnée pour prendre ascendant sur eux; mais c'est une impression qui se fait en nous de la justice supérieure par laquelle nous serons jugés tous ensemble. Ainsi , prononçant par le même arrêt leur condamnation et la vôtre, pouvez-vous en tirer aucun avantage? et ne devez-vous pas au contraire être saisis de frayeur et de tremblement? Considérez le Sauveur, et voyez dans quel esprit de condescendance il dit à la femme adultère : Je ne te condamnerai pas. Si la justice même est si indulgente, faut-il que la malice soit inexorable? si le juge est si patient, le criminel ose-t-il être rigoureux? car enfin si le crime que vous condamnez , si cet infâme adultère qui vous fait dédaigner cette pécheresse, n'est pas dans votre cœur par consentement, il n'est pas moins dans le fond de votre malice, ou dans celui de votre faiblesse.

Ignorez- vous, chrétiens, de quelle sorte les péchés s'engendrent en nous? Ils y naissent comme des vers : Os fatuorum ebullit stultitiam' -, non engendrés par le dehors, mais conçus et bouillonnants au dedans de la pourriture invétérée de notre substance , et du fond malheureusement fécond de notre corruption originelle. Ainsi, quand les crimes que vous blâmez ne seraient point dans vos consciences par une attache actuelle , ils sont enfermés radicalement dans ce foyer intérieur de votre corruption ; et si jamais ils en sortent par une attache effective , en condamnant votre frère , n'aurez-vous pas parlé contre vous, et foudroyé votre tête? Et quand nous ne tomberions jamais dans ce même crime , ne tombons-nous pas tous les jours dans de semblables excès , également condamnés par cette suprême vérité qui est l'arbitre de la vie humaine? Car

' Prov. XV, 2.

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celui qui a dit : Tu ne tueras pas, a défendu aussi l'impudicité; et quoique les tables des commandements soient partagées en plusieurs articles , c'est la môme lumière très-simple de la justice divine qui autorise tous les préceptes, proscrit tous les crimes, réprouve toutes les transgressions.

« Toi donc qui juges les autres, tu te condam- « nés toi-même , » comme dit l'apôtre". Par conséquent , chrétiens , si nous osons condamner nos frères , et nous le devons quelquefois , quand leurs crimes sont scandaleux, ne condamnons pas leurs excès, comme en étant éloignés ; que ce ne soit pas pour nous mettre à part , mais pour entrer tout ensemble dans un sentiment intime et profond , et de nos communs devoirs , et de nos communes faiblesses. Ainsi , nous souvenant de ce que nous sommes, ne nous laissons jamais emporter à ces invectives cruelles , à ces dérisions outrageuses quidétournentlmalicieusement contre la personne l'horreur qui est due au vice : c'est un jeu cruel et sanglant qui renverse tous les fondements de l'humanité. « Un innocent, dit « Tcrtullien , parlant contre les jeux des gladia- « teurs (c'en est ici une image), ne fait jamais son « plaisir du supplice d'un coupable : » Innocens de supplicio alterius lœtari non potest^. Que si c'est une cruauté de se réjouir du supplice de son frère, quelle horreur, quel meurtre, quel parricide de se faire un jeu , de se faire un spectacle , de se faire un divertissement de son crime même !

Si nous devons être si réservés dans les péchés scandaleux , quelle doit être notre retenue dans les choses cachées et douteuses? A quoi pensonsnous, mes frères, de nous déchirer mutuellement par tant de soupçons injustes? Hélas que le genre humain est malheureusement curieux ! chacun veut voir ce qui est caché , et juger des intentions. Cette humeur curieuse et précipitée fait que ce qu'on ne voit pas , on le devine ; et comme nous ne voulons jamais nous tromper, le soupçon devient bientôt une certitude , et nous appelons conviction ce qui n'est tout au plus qu'une conjecture. Mais c'est l'invention de notre esprit à laquelle nous applaudissons, et que nous accroissons sans mesure. Que si parmi ces soupçons notre colère s'élève , nous ne voulons plus l'apaiser, parce que « nul ne trouve sa colère « injuste : » Nulli irascenii ira sua videtur injusta^. Ainsi l'inquiétude nous prend, et par cette inquiétude nourrie par nos défiances , souvent nous nous battons contre une ombre, ou plu-

' Kom. II, I.

' De Spcctac. n" 19.

' S. Auy. Epist. XXXVIII, n' 2, t. H, col. 83.

tôt l'ombre nous fait attaquer le corps. Nous frappons, de peur d'être prévenus; nous vengeons une offense qui n'est pas encore : Ipsa sollicitudine prias malum facimus quam patimur \ Voyez le progrès de l'injustice. Mon Dieu, je renonce devant vous à ces dangereuses subtilités de notre esprit qui s'égare. Je veux apprendre de votre bonté et de votre sainte justice à ne présumer pas aisément le mal , à voir et non à deviner, à ne précipiter pas mon jugement, mais à attendre le vôtre.

Vous me dites que si j'agis de la sorte , je serai la dupe publique , trompé tous les jours mille et mille fois ; et moi, je vous réponds à mon tour : Eh quoi ! ne craignez-vous pas d'être si malheureusement ingénieux à vous jouer de l'honneur et de la réputation de vos semblables? J'aime beaucoup mieux être trompé , que de vivre éternellement dans la défiance , fille de la lâcheté et mère de la dissension. Laissez- moi errer, je vous prie , de cette erreur innocente que la prudence , que l'humanité , que la vérité même m'inspire : car la prudence m'enseigne à ne précipiter pas mon jugement ; l'humanité m'ordonne de présumer plutôt le bien que le mal ; et la vérité même m'apprend de ne m'abandonner pas témérairement à condamner les coupables, de peur que sans y penser je ne flétrisse les innocents par une condamnation injurieuse.

SECOND POINT

H pourrait sembler, chrétiens, que c'est presser trop mollement cette pécheresse à se censurer elle-même, que de lui ordonner simplement de ne pécher plus , et la traiter cependant avec une telle indulgence; mais il faut vous faire comprendre qu'il n'y a rien de plus efficace pour rappeler une âme étonnée au sentiment de ses crimes.

Nous pouvons voir nos péchés , ou dans la justice de Dieu , ou dans ses miséricordes et dans les trésors de ses bontés infinies. Je soutiens, et il est vrai, que si la justice nous les fait voir d'une manière plus terrible , la bonté nous les fait sentir d'une manière plus vive et plus pénétrante. Nos péchés sont contraires , je vous l'avoue, à la justice de Dieu qui les punit ; mais ne le sont-ils pas beaucoup plus à la bonté de Dieu qui les efface? Que faites- vous, ô justice? vous laissez le crime , et vous y ajoutez la peine. Mais vous , ô bonté , ô miséricorde , vous ôtez tout ensemble la peine et le crime ; et en pardonnant au pécheur, vous portez au fond de son cœur, par votre indulgence, la lumière la plus perçante, pour confondre son ingratitude.

' s. Aug. Serm. CCCVI, n° 9, t. v, col. 1242.

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La justice tonne et foudroie : que fait-elle par ses foudres et par son tonnerre? elle remplit Timagination do la terreur de la peine. La bonté va bien plus avant , qui , par ses facilites et ses compassions, fait sentir au dedans l'horreur de la faute. Au milieu du bruit que fait la justice, dans la crainte , le mouvement , le coeur se trouble, et à peine se sent-il lui-môme : il se resserre en lui-môme , il voudrait se cacher à ses propres yeux : il fuit de toute sa force la colère qui le poursuit; et pour fuir plus précipitamment, il voudrait pouvoir se séparer de soi-même, parce qu'il trouve toujours dans son fond un Dieu vengeur. Les douceurs de la bonté dilatent le cœur, pour recevoir les impressions du Saint- Esprit : tout s'épanche , tout se découvre , et jamais on ne sent mieux son indignité, que lorsqu'on se sent prévenu par une telle profusion de grâces.

Quand Joseph se découvrit à ses frères, et qu'il leur dit ces paroles : « Je suis Joseph, votre " frère, que vous avez vendu en Egypte, ils « furent saisis d'une grande horreur ' ; » ils sentirent bien qu'ils avaient mal fait de le livrer de la sorte. Mais lorsqu'il commença non-seulement à les rassurer, mais à les excuser, et qu'il leur dit ces paroles : « Eh ! ne vous affligez pas de m'a- « voir vendu : ce n'a pas tantétépar votre ma- '< lice , que par un conseil de Dieu , qui voulait < vous préparer ici un libérateur par une telle " aventure *. » Et lorsque « il les embrassa , px « qu'il pleura sur chacun d'eux en particulior : » Et plomvit super singulos^ : ah! les reproches les plus sanglants , qu'il aurait pu inventer contre eux , n'eussent pas été capables de les faire entrer dans le sentiment de leurs crimes , à l'égal de ces larmes , de cette tendresse , de ces embrassements imprévus d'un frère si outragé , et néanmoins si bon , si tendre et si bienfaisant.

Il en est de même de notre grand Dieu : qu'il tonne, qu'il menace et qu'il foudroie, qu'il crie à mon âme étonnée , par la bouche de son prophète : Tu m'as quitté, infidèle, tu t'es abandonnée à tous les passants , épouse volage et parjure : Tu autem fornicata es cum amatoribiis muUis ^ : j'entre , à la vérité , dans le sentiment de mes horribles infidélités. Mais lorsqu'il ajoute après : «Tou- « tefois retourne à moi, et je te recevrai, dit le « Seigneur; » c'est ce qui achève de percer mon cœur, et je ne vois jamais mieux mes ingratitudes qu'au milieu de ces bontés si peu méritées. Non , mes frères , il n'y a rien de plus efficace pour nous

' Gènes, xi.v ,4,5.

» Ihid. 5-7 , 8.

'' Ibid. 15.

* Jer. Kl I.

faire rentrer en nous-mêmes : ces bontés si gratuites, si abondantes, si inespérées, si surprenantes, poussent l'âme jusqu'à son néant; et les larmes d'un père attendri , qui tombent sur le cou de son prodigue , lui font bien mieux sentir son indignité que les reproches amers par lesquels il aurait pu le confondre.

Venez donc ici, chrétiens, et écoutez votre Sauveur, qui vous montre vos ingratitudes. Ce n'est pas la voix de son tonnerre , ni le cri de sa justice irritée, que je veux faire retentir à vos oreilles : parlez , amour ; parlez , indulgence ; parlez, bontés attirantes d'un Dieu qui est venu chercher les pécheurs*, qui leur veut faire sentit leur indignité , non par la violence de ses reproches , mais par l'excès de ses grâces ; non en prononçant leur sentence , mais en leur accordant leur absolution. C'est la méthode du Sauveur des âmes : il ne dit rien de fâcheux ni aux pécheurs , ni aux publicains qui conversaient avec lui : il tourne toute son indignation contre les pharisiens hypocrites, dont le superbe chagrin s'opposait à la conversion des pécheurs. Pour lui qui était venu pou r rechercher et porter sur ses épau les ses brebis perdues , il ne rebute point les pécheurs par un dédain accablant et par des paroles désespérantes : il ne dit rien de rude ni à Madeleine, ni à la Samaritaine, ni à la femme adultère; et sans les confondre par ses reproches, il laisse faire cet ouvrage , et à l'excès de leurs crimes , et à l'excès de ses grâces.

Ah ! il n'y a plus moyen de lui résister ; il faut mourir de regret d'avoir offensé si indignement une telle miséricorde. Car d'où vient cette facilité et cette indulgence? est-ce qu'il n'a pas horreur des péchés, lui qui vient mourir pour les expier? est-ce qu'il n'a pas la puissance de les châtier, lui entre les mains duquel toutes les créatures sont autant de foudres? est-ce que les paroles lui manquent pour convaincre nos ingratitudes, lui , mes frères , dont le moindre mot pouvait laisser sur le front une impression de honte éternelle ? D'où vient qu'il se tait et qu'il dissimule? c'est qu'il connaît nos faiblesses, c'est qu'il a pitié de nos maux. Encore une fois, mes frères, il faut mourir de regret ; et en même temps qu'il nous dit : Je ne te condamne pas, il faut ramasser ensemble tout ce qu'il y a dans nos âmes et de force et d'infirmité, et de lumières et de ténèbres, et de péchés et de grâces , pour nous condamner nous-mêmes , et confondre devant sa face nos trahisons et nos perfidies.

D'autant plus^ chrétiens, et voici ce qu'il y a de plus fort, que cette indulgence lui coûte bien cher; c'est ici qu'il faut entendre , c'est ici ce qui doit presser un cœur chrétien. Si Jésus nous est

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facile et indulgent, il a acheté, mes frères, celle indulgence qu'il a pour nous, par des rigueurs inouïes qu'il a souffertes en lui-même. Il n'a pardonné aucun crime, il n'a dit aucune parole de miséricorde , de douceur, de condescendance , qui ne lui ait coûté tout son sang : car que méritait le pécheur d'un Dieu irrité , sinon des menaces , des rebuts, des arrêts de mort éternelle? Mais Jésus , notre saint pontife , pontife vraiment charitable et compatissant à nos maux , a voulu nous traiter avec indulgence : et pour acquérir ce beau droit de nous traiter, quoique indignes, avec une bonté paternelle , il s'est abandonné volontairement à des rigueurs insupportables. Venez à la croix , Madeleine , venez-y , ô femme adultère de notre évangile ; voyez les coups de foudre , voyez les rigueurs , voyez le poids des vengeances qui accable ce Dieu homme : voyez le ciel et la terre conjurant sa perte, les hommes furieux, son Père implacable , l'enfer déchaîné contre lui. 0 quel excès de rigueur ! C'est par là qu'il a mérité de vous pouvoii" traiter doucement.

Le croyiez-vous , pauvres âmes , lorsqu'il vous parlait si obligeamment? croyiez-vous que cette douceur lui coûtât si cher ? Vous croyiez peut-être alors qu'il vous faisait une grâce qui ne lui coûtait autre chose que d'ouvrir seulement son cœur, trésor inépuisable de compassion : et il faisait un échange; et pour faire luire sur vous un rayon de faveur divine , il se dévouait intérieurement à des rigueurs infinies, à des duretés Intolérables. A vous donc toute la douceur, à lui toutes les amertumes ; à vous les consolations , à lui les délaissements ; à vous la facilité , le pardon , la condescendance , à lui les foudres , à lui les tempêtes , et tout ce que peut inventer une colère Inflexible et inexorable. Mes frères , c'est à ce prix que Jésus nous est indulgent. Pouvons-nous après cela arrêter les yeux sur les bontés qu'il exerce , sans avoir le cœur pénétré de ce que lui coûtent nos crimes? Autant de grâces qu'il nous donne, autant de péchés qu'il nous remet , autant de fois qu'il nous dit. Je ne te condamnerai pas, et il nous le dit à chaque moment ; nous devons croire , mes frères , qu'il étale autant de fois à nos yeux toutes les rigueurs de sa croix et toute l'horreur du Calvaire. Et comme à chaque moment son enfer devrait s'ouvrir sous nos pieds, autant d'Instants qu'il nous accorde pour prolonger le temps de la pénitence , autant nous dit-il de fois : Vois , je ne te condamne pas , puisque je t'attends ; je ne te condamne pas, puisque je t'invite ; je ne te condamne pas , puisque je te presse , et que je ne cesse de te dire : Retourne , prévaricateur, et tu vivras ; retournez, enfants perfides; retournez, épouses déloyales : < et pourquoi voulez- vous périr, maison

« d'Israël ' ? » Donc , mes frères , autant de moments que Jésus nous attend à la pénitence, autant de fois, non sa voix mortelle , mais ce qui est beaucoup davantage , sa bonté , sa miséricorde , sa patience déclarée, son sang, sa grâce, son Saint-Esprit , nous disent au fond du cœur : Je ne te condamne pas ; va , et désormais ne pèche plus. Et tout cet excès de miséricordes , dont nous ressentons le fruit, nous rappelle aux rigueurs horribles qui en ont été la racine. Donc, ô Jésus, ô divin Jésus, quevosmiséricordessontpressantes! ah! dans le moment que je les ressens, je vois toutes vos plaies se i-ouvrir, tout votre sang se déborder. Il faut pleurer du sang, pour le mêler avec celui que vos tendresses et mes duretés , que vos bontés et mes ingratitudes vous ont fait répandre.

Laissons-nous toucher, chrétiens , à cet excès de miséricorde , et apprenons aujourd'hui à voir toute l'horreur de nos crimes dans la grâce qui nous les remet. « Gardez- vous d'affliger et con- « trister l'Esprit de Dieu : » Nolite contristare Spirihim sancfum \ Cette affliction ne marque pas tant l'injure qui est faite à sa sainteté par notre injustice , que la violence que souffre son amour méprisé et sa bonne volonté frustrée par notre résistance opiniâtre. Affliger le Saint-Esprit , c'est-à-dire , l'amour de Dieu opérant en nous pour lui gagner nos cœurs par sa bonté. Il se mesure avec nous par les tendresses de son amour, par les empressements de sa miséricorde. Combien la dureté est-elle inhérente , si elle ne s'amollit pas , etc.

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