‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 88 sur 164 · PRÊCHÉ A CLAYE · texte numérisé non relu

PRÊCHÉ A CLAYE

Parallèle des torts des hérétiques avec ceax des mauvais catholiques.

Lire l'Évangile de la Femme adultère.

Exposition. Jésus-Christ effraye et éloigne les coupables : que ne doit craindre la même femme adultère, quand il ne restera que l'innocence? Voici celui qui peut juger, parce qu'il est juste : mais il peut aussi justifier, parce qu'il est juste. Pour condamner, il faut être juste : mais aussi, pour justifier, il faut être juste. Vous tremblez pour cette femme adultère, parce qu'elle est devant le juste : espérez pour elle et pour vous , parce qu'elle est devant le juste, qui justifie.

' Ezech. XXXIII, II.

î Ephes. IV , 30.

3 Bourg près de Meaux.

SUR LES JUGEMENTS HUMAINS, etc.

Qui est cette femme adultère ? l'âme chrétienne : son image au chapitre seizième d'Ézéchiel. Née ^ dans ton impureté , dans ton sang , on ne t'a point ; lavée , on ne t'a point coupé le nombril : tes péchés : sont sur toi ; ni la chair ni ses désirs ne sont re- ' tranchés. Elle a été jetée en terre en naissant dans des désirs terrestres et sensuels. Elle a crû ; et ses mamelles se sont enflées; la chair a pris de nouvelles forces. Elle est venue , permettez-moi de le dire dans les paroles du prophète , elle est venue à l'âge des amants. Je l'ai aimée , dit le Seigneur, j'ai étendu sur elle mon vêtement , je l'ai épousée, je lui ai donné ma foi , j'ai reçu la sienne ; je l'ai reçue dans ma couche. Est-ce qu'elle était belle? non , elle était encore dans son impureté. Je j'ai lavée [par] le baptême. Elle n'avait point été ointe d'huile : je l'ai ointe de l'huile céleste ; je lui en ai fait un signe sur le front, signe qu'elle était rachetée par la croix de Jésus-Christ; elle a été faite mienne, une chair avec moi par l'eucharistie : corps à corps, cœur à cœur, esprit à esprit. EUeestdevenuebelle ; ses ornements , des colliers, des pendants d'oreilles. Elle était belle : sa beauté célébrée aux environs. Était-elle belle par ellemême? Non, dit le prophète, belle de la beauté qu je lui avais donnée. Elle m'a quitté, la déloyale. Voyez les degrés ; d'abord elle n'a eu qu'un amant : [elle était] timide , tremblante. [Mais ensuite] elle s'est abandonnée , et prostituée à ceux qu'elle aimait, à ceux [même] qu'elle ne connaît pas. Sa volonté lui a fait commettre certains crimes , sa complaisance lui en fait commettre certains autres. Au commencement elle se laissait corrompre par les récompenses ; elle corrompt les autres maintenant. Voyez comme elle descend dans la profondeur de l'iniquité.

Ah! malheureuse, qui te pourra purifier de ton crime? Elle va encore plus avant : Ai,dificasti tibi lupanar; « Vous vous êtes bâti un lieu « de prostitution, un lieu déshonnête : » Une conscience entièrement corrompue, profession publique du crime , repos dans le crime , nul reproche de la conscience, repos dans l'opprobre ; on n'a honte que de n'être pas assez impudente ; on ne rougit que de conserver quelque reste de pudeur. Ah ! malheureuse , tu as élevé le signe de la prostitution, les enseignes de la vanité, du luxe. [Tu as couru après] les Chaldéens , les Égyptiens , etc. [Tu t'es] prostituée et abandonnée sans mesure. Je te livrerai à tes amants [tes mauvaises inclinations], afin qu'ils te perdent, qu'ils te ravagent.

Mais voici le comble : tu es semblable à ta mère, à la gentilité dont tu es sortie. Tu as justifié Sodome ta sœur aînée : le judaïsme , « Jéru- « salem , Sodome spirituelle où leur Seigneur a été

« crucifié ' : » et Samarie ta jeune sœur, l'hérésie ; toujours postérieure à l'Église. Dites-moi qui de mes prédécesseurs [ne condamne pas vos erreurs et votre conduite]? Vous méprisez cette chaîne de la succession; c'est assez, [répondezvous], d'avoir Dieu, non la succession de la doctrine. 0 faiblesse ! comme qui dirait : Je veux garder les eaux, je ne me soucie pas du canal. Tu as justifié Sodome ta sœur aînée : le judaïsme, le Juif a crucifié le Seigneur de la gloire ; mais « s'ils l'avaient connu , dit saint Paul », ils ne « l'auraient jamais fait : » tu le crucifies , le sachant et le connaissant pour tel. [Ils sont] fidèles à Moïse, qui est loué dans toutes les synagogues , qui leur a imposé un joug de fer « que ni « nos pères ni nous n'avons pu porter ^. » et nous infidèles à Jésus , dont le joug est si doux et le fardeau si léger.

Mais comment, Samarie la cadette [en a-t-elle usé?] Elle a méprisé l'Église, [s'est] séparée de sa communion, grand crime; mais tu l'as justifiée : car croire l'Église , et ne point vivre selon l'Église , [c'est un plus grand crime. ] Elle a méprisé le carême ; et toi , ou tu ne le fais pas , le croyant d'obligation , ou tu le fais judaïquement. Tu l'as justifiée : car est-ce que ces viandes sont impures? Non, il fallait s'abstenir des jeux, des plaisirs , du moins des péchés , des médisances. Elle a retranché la confirmation contre [la pratique expresse des apôtres]; tu la justifies [en montrant si peu de zèle pour cette foi à laquelle les pères ont tout sacrifié, que tu t'étais engagé de défendre aux dépens même de ta vie , en recevant ce sacrement.] Elle a retranché l'extrêmeonction, pour ne pas mourir comme entre les mains des apôtres; tu la justifies [par l'opposition de toute ta vie aux maximes , à l'esprit , aux exemples de ces fondateurs de ta religion.] Elle a retranché le sacrement de pénitence contre [l'institution sainte de Jésus-Christ, l'usage constant de toute l'antiquité.] Tu la justifies, [par l'abus continuel que tu fais de ce sacrement , pour perpétuer tes désordres.] Elle a retranché le sacrement [de l'eucharistie.] Je ne veux croire, dit-elle , que ce que je vois , etc. ; tu la justifies , le croyant et le profanant. On devrait connaître sa présence à ton respect, comme le roi, où l'on voit la cour découverte et respectueuse; tu la justifies [par tes irrévérences, le peu de préparation que tu apportes à la réception de ce sacrement auguste, le peu de fruit que tu en retires, l'indécence et l'irréligion avec laquelle tu assistes au sacrifice redoutable de nos autels.] Appuyer

' Apoc. XI, 8.

' I. Cor. 11,8.

3 Act. XV, 10.

SUR NOS DISPOSITIONS A L'ÉGARD, etc.

sur l'un et sur l'autre 5 sur le tort de Thérésic et le plus grand tort des catholiques , qui méprisent [ou tournent à leur perte tant de moyens de salut.] Tout parcouru , quelle espérance pour toi? Ah! dit le Seigneur, je me souviendrai des jours de ta jeunesse , je renouvellerai mon pacte , ma foi que je t'ai donnée. Ce n'est pas elle qui revient, c'est Dieu : exhortation à écouter sa voix. [Ne] plus distinguer les anciens et les nouveaux catholiques , abolir ces restes de division. Je ne me relâcherai pas, je reviendrais du tombeau. J'ai un second , le roi : humble sujet partout ailleurs, dans la religion j'ose dire que le prince ne va que le second.

PREMIER SERMON

LE QUATRIÈME DIMANCHE DE CARÊME

Objet des soins paternels de la Providence envers nous. A qui Dieu promet la suûsistance nécessaire : étendue et nature de ses promesses. Quelles doivent être les dispositions de ses enfants à l'égard de cette vie mortelle , et de tout ce qui y a rapport. Nécessité de réprimer les désirs d'une cupidité insatiable : excès qu'elle produit dans le monde. Maximes qui doivent régler les sentiments des chrétiens au sujet de la grandeur ^cunibien elles sont peu suivies. En quelle manière Uieu confoiwi les vaines pensées de l'ambitieux.

Cum sublevasset ergo oculos Jésus , et vidisset quia mullitudo niaxima venit ad eum , dixit ad Philippuin : Unde ememus panes ut manducent lii ?

Jésus ayan l élevé sa vue , et découvert un grand peuple qui était venu à lui dans le désert, dit à Philippe: D'oie achèterons-nous des pains pour nourrir tout ce monde qui noies a suivis ? Joan. vi , 5,

Je ne crois pas , messieurs , que nous ayons jamais entendu ce que nous disons , lorsque nous demandons à Dieu tous les jours , dans l'Oraison dominicale , qu'il nous donne notre pain quotidien. Vous me direz peut-être que , sous ce nom de pain quotidien , vous lui demandez les biens temporels qu'il a voulu être nécessaires pour soutenir cette vie mortelle; c'est ce que j'accorderai volontiers , et c'est pour cela , chrétiens , que je ne crains point de vous assurer que vous n'entendez pas ce que vous dites : car si jamais vous aviez coïnpris que vous ne demandez à Dieu que le nécessaire , vous plaindriez- vous comme vous faites lorsque vous n'avez pas le superflu ? Ne devriezvous pas être satisfait , lorsque l'on vous donne ce que vous demandez ? Et celui qui se réduit au pain, doit-il soupirer après les délices? Car si nous avions bien mis dans notre esprit que ce peu qui nous est nécessaire , nous sommes encore obligés de le demander à Dieu tous les jours, ni nous ne le rechercherions avec cet empressement que nous sentons tous , mais nous l'at-

UOSSLET — T If.

tendrions de la main de Dieu en humilité et en patience; ni nous ne regarderions nos richesses comme un fruit de notre industrie, mais comme un présent de sa bonté, qui a voulu bénir notre travail ; ni nous n'enflerions pas notre cœur par la vaine pensée de notre abondance , mais nous sentant réduits, contraints tous les jours à lui demander notre pain , nous passerions toute notre vie dans une dépendance absolue de sa providence paternelle.

D'ailleurs si nous faisions réflexion que nous ne demandons à Dieu que le nécessaire , nous ne nous plaindrions pas , comme nous faisons , lorsque nous n'avons pas le superflu. Après avoir restreint nos désirs au pain , nous verrions que nous n'avons aucun droit de soupirer après les délices ; et contents d'avoir obtenu de Dieu ce que nous avons demandé avec tant d'instance , nous nous tiendrions trop heureux d'avoir le vêtement et la nourriture. Habentes autem alimenta et quibus tegamur, his contenti sumits ' : « Ayant « donc de quoi nous nourrir et de quoi nous cou- « vrir, nous devons être contents. « Et conmie nous sommes si fort éloignés d'une disposition si sainte et si chrétieime , j'ai juste sujet de conclure que nous n'entendons pas ce que nous disons , quand nous prions Dieu comme notre père de nous donner notre pain quotidien. C'est pourquoi il est nécessaire que nous tâchions aujourd'hui de l'apprendre , puisque l'occasion en est toute née dans l'évangile qui se présente.

Pour exécuter un si grand dessein , et si fructueux au salut des âmes , il faut remarquer avant toutes choses trois degrés des biens temporels marqués distinctement dans notre évangile. Le premier état, chrétiens, c'est celui de la subsistance qui regarde le nécessaire , le second naît de l'abondance qui s'étend au délicieux et au superflu ; le troisième c'est la grandeur qui embrasse les fortunes extraordinaires : voyons tout cela dans notre évangile. Jésus nourrit le peuple au désert , et voilà ce qu'il faut pour la subsistance : Accepit ergo Jésus panes, et distribuit discumbetiiibus ' : Après qu'ils furent rassasiés , il resta encore douze paniers pleins : Collegerunt et impleverunt duodecim cophinos fragmentoriim^\ et voilà manifestement le superflu. Enfin ce peuple , étonné d'un si grand miracle , accourt au Fils de Dieu pour le faire roi : It râpèrent eum, et facerent eum regem^ : où vous voyez clairement lagrandeur marquée. Ainsi nous avons dans notre évangile ces trois degrés des biens

■ I. Tim. VI , 8.

2 Joan. IV, II.

3 Ibid. 13.

♦ Ibid. 15.

SUR NOS DISPOSITIONS

temporels, le nécessaire, le superflu , l'extraordinaire. La subsistance, c'est le premier; l'abondance , c'est le second ; la fortune éminente , c'est le troisième.

Mais c'est peu de les trouver dans notre évangile, si nous ne sommes soigneux d'y chercher aussi quelque instruction importante pour servir de règle à notre conduite à l'égard de ces trois états ; et en voici , messieurs , de très-importantes qu'il nous est aisé d'en tirer. Il y a trois vices à craindre : à l'égard du nécessaire , l'empressement et l'inquiétude ; à l'égard du superflu , la dissipation et le luxe; à l'égard de la grandeur éminente, l'ambition désordonnée. Contre ces trois vices , messieurs , trois remèdes dans notre évangile. Le peuple , suivant Jésus au désert sans aucun soin de sa nourriture , la reçoit néanmoins de sa providence ; voilà de quoi guérir notre inquiétude. Jésus-Christ ordonne à ses apôtres de ramasser soigneusement ce qui était de reste , < de peur, dit-il , qu'il ne périsse : » CoUigite quœ superaveruntfragmentanepereant ; etc'esti^oxir empêcher la dissipation. Enfin, pour éviter qu'on le fasse roi, il se retire seul dans la montagne : Fuffit iterum in montem ipse solus; et voilà l'ambition modérée. Ainsi la suite de notre évangile nous avertit, messieurs, de prendre garde de rechercher avec empressement le nécessaire , de dissiper inutilement le superflu , de désirer avec ambition , de désirer démesurément l'extraordinaire ; c'est ce que contient notre évangile , et ce qui partagera ce discours.

PREMIER POINT

Pour vous délivrer, ô enfants de Dieu ! de ces soins empressés qui vous inquiètent touchant les nécessités de la vie , écoutez le Sauveur, qui vous dit lui-même que votre Père céleste y pourvoit, et qu'il ne veut pas qu'on s'en mette en peine. « Ne soyez pas en trouble, dit-il, dans la crainte de « n'avoir pas de quoi manger, ni de quoi boire , « ni de quoi vous vêtir. Car il appartient aux « païens de chercher ces choses ; mais pour vous, « vous avez au ciel un Père très-bon et très-pré- « voyant , qui sait le besoin' que vous en avez. « Cherchez donc premièrement le royaume de « Dieu , cherchez la véritable justice ; et toutes « ces choses vous seront données comme par sur- « croit. ') Qiiœrite ergo primum regnum Dei et justUiam ejus : et hœc omîiia adjicienturvobis ' . Comme ces paroles du Fils de Dieu règlent la conduite du chrétien , pour ce qui regarde les soins de la vie , tâchons de les entendre dans le fond ; et pour cela présupposons quelques vérités qui nous

* Malth. VI, 31, 32, 33.

en ouvriront l'intelligence. Je suppose premièrement que le dessein de notre Sauveur n'est pas de défendre un travail honnête , ni une prévoyance modérée : lui-même avait dans sa compagnie un disciple qui gardait son petit trésor destiné pour la subsistance : saint Paul a travaillé de ses mains pour gagner sa vie , et n'a pas attendu que Dieu lui envoyât du pain par ses anges ; et enfin tout le genre humain ayant été condamné au travail, ensuite du péché du premier homme , ce n'est pas de cette sentence que le Sauveur nous est venu délivrer, c'est de la damnation éternelle. En effet, considérez ses paroles : « Ne vous inquiétez pas, « ne vous troublez pas : « Nolite solliciti esse ■ : « n'ayez pas l'esprit en suspens : « Nolite in sublime tolli ^ Donc il n'empêche pas le travail , mais l'empressement et l'inquiétude. Il n'empêche pas une sage et prudente économie , mais des soins qui nous troublent et qui nous tourmentent. Et la raison , en un mot, messieurs, c'est qu'il veut bien établir la confiance , mais non pas autoriser l'oisiveté.

Je suppose premièrement, et ceci, messieurs, est très-important, que ce soin paternel de la Providence ne regarde que le nécessaire , et non pas le surabondant ; je veux dire, si vous prétendez , délicats du siècle , que la Providence divine s'engage à fournir tous les jours à vos dépenses superflues, vous vous trompez, vous vous abusez , vous n'entendez pas l'Évangile. Mais le Sauveur n'assure-t-il pas que Dieu pourvoira à nos besoins? Il est vrai, à vos besoins, mais non pas à vos vanités. Sa parole y est très-expresse : « Votre « Père céleste , dit-il , sait que vous avez besoin « de ces choses : » Scit enim Pater rester quia his omnibus indigetis ^, Donc il se restreint dans le nécessaire , et il ne s'étend pas au superflu , et bien moins au délicat ni au somptueux. Il soutient la vie , et non pas le luxe ; il promet de soulager la nécessité ; mais il ne se charge pas d'entretenir la délicatesse. Dans une grande famine , dont Dieu affligea les Israélites sous le règne de l'impie Achab , « Va-t'en à Sarephta , dit- « il à Élie; c'était une ville des Sidoniens; tu y « trouveras une veuve à laquelle j'ai commandé « de te nourrir : » Vade in Sarephta Sidoniorum, etmanebis ibi ; prœcepi enim ibi mulieri viduœutpascatte. Etquedemandera-t-il à cette veuve? Da mihi paululum aquœ in vase ut bibam : « Donne-moi , dit-il un peu d'eau ; » et ensuite : « Fais-moi cuire un petit pain sous la « cendre , avec un peu de farine : » Fac de ipsa farinula subcinericium panem parvulum; et

' Matth. VI, 3r

2 Luc. XII, 29.

3 Matlh. VI, 32.

A L'ÉGARD DES iNÉCESSITES DE LA VIE.

après : « Voici ce qu'a dit le Dieu d'Israël : « Hœc dicil Dominus Deiis Israël : Hydria farinœ non deficiet, ncc lecythus olei minuetur ' : « Je neveux pas, dit le Seigneur, ni que la farine « se diminue, ni que la mesure d'huile dépérisse. » Du pain, de l'eau et de l'huile, voilà le festin du prophète. Et au chapitre dix-neuvième il envoie un ange au même prophète , qui lui dit : « Lève- « toi , et mange ; car il te reste à faire beaucoup « de chemin : » Surge, comede; grandis enim tibi restât via * . Le prophète regarde , et voit auprès de lui un pain et de l'eau : Respexit, et ecce ad caput suum subcinericius panis , et vas aquœ ^. Quoi ! fallait-il envoyer un ange pour un si pauvre banquet? Oui, mes frères, ce banquet est digne de Dieu , parce qu'il juge digne de lui de soulager la nécessité , mais non pas d'entretenir la délicatesse, et que la première disposition qu'il faut apporter à sa table, c'est la sobriété et la tempérance.

Ne murmure donc pas en ton cœur en voyant les profusions de ces tables si délicates , ni la folie magnificence de ces ameublements somptueux : ne te plains pas que Dieu te maltraite en te refusant toutes ces délices. Mon cher frère, n'as-tu pas du pain? Il ne promet rien davantage. C'est du pain qu'il promet dans son évangile; « c'est du pain qu'il veut qu'on lui demande, par- « ce que c'est la seule chose nécessaire aux vrais « fidèles : » Panem peti mandat, quod solumfidelibus necessarium est, dit Tertullien •* : « et « il nous montre par là, poursuit le même auteur, « ce que les enfants doivent attendre deleurpère : » Ostendit enim quid à pâtre filii expectent. C'est-à-dire , si nous l'entendons , qu'il s'engage de leur donner, non ce qu'exige leur convoitise , mais ce qui est nécessaire pour leur subsistance. La raison , en un mot , messieurs , c'est que le corps est l'œuvre de Dieu , et la convoitise est l'œuvre du diable , qui l'a introduite par le péché. Comme notre corps est un édifice qu'il a lui-même bâti de sa main , il se charge volontiers de l'entretenir. Il veut bien soutenir en nous ce qu'il y a fait , mais non pas ce que le péché y a mis : tellement qu'il donne au corps ce qui lui suffit, mais il n'entreprend pas d'assouvir cette avidité démesurée de nos convoitises. « Autre- « ment, dit saint Augustin, au lieu de nous ren- « dre sobres et pieux , il nous rendrait avares et " délicats ; » il nous attacherait aux plaisirs du monde, desquels il est venu retirer nos cœurs; il renverserait lui-même son Évangile , en flattant

• m. Reg. XVII, 9, 10, 12, 14.

' Ihid. XIX, 7.

3 Ibid. 6.

♦ De Orat. n» 6.

l'excès de notre luxe, l'intempérance de nos pesions, et les autres excès : Nec nos pios faceret talis servitus, sed cupides et avaros ' . Vous donc qui vous confiez en Notre-Seigneur et aux soins de sa providence , apprenez avant toutes choses à vous réduire simplement au pain , c'est à dire , à vous contenter du nécessaire. Ah! direz-vous, que cela est dur! C'est l'Évangile ; le Fils de Dieu n'a dit que cela , n'en attendez pas davantage : Scit enim Pater vester quia his omnibus indigetis * : «■ car votre Père sait que vous avez be- « soin de toutes ces choses. »

Secondement , à qui promet-il cette subsistance nécessaire? est-ce à tout le monde indifféremment, ou particuHèrement à ses fidèles? Écoutez la décision par son évangile : Qiiœrite primum regnum Dei ^ : « Cherchez d'abord le « royaume de Dieu ; » il veut dire : Le royaume de Dieu est le principal , les biens temporels ne sont qu'un léger accessoire , et je ne promets cet accessoire qu'à celui qui recherchera ce principal , Quœrite primwn. C'est pourquoi, dans l'Oraison dominicale , il ne nous permet de parler du pain qu'après avoir sanctifié son nom et demandé le royaume , pour vérifier cette parole : Cherchez premièrement le royaume ; c'est une remarque de Tertullien ^. Ainsi la vérité de cette promebse ne regarde que ses fidèles. Ce n'est pas que je veuille dire qu'il refuse généralement aux pécheurs les biens temporels, lui « qui fait luire « son soleil sur les bons et sur les mauvais , et « qui pleut sur les justes et sur les injustes ^ : « et pourquoi nourrit-il si soigneusement ce grand peuple qui le suit? Mais, quoiqu'il donne beaucoup à ses ennemis, remarquez, s'i/ vous plaît, messieurs , qu'il ne s'engage qu'à ses serviteurs, Quœrite primum regnum Dei : et la raison en est évidente, parce qu'il n'y a qu'eux qui soient ses enfants et qui composent sa famille : ils ont cherché le royaume , il leur a voulu ajouter le reste. Toi donc, mon frère, qui te plains sans cesse de la ruine de ta fortune et de la pauvreté de ta maison , mets la main sur ta conscience : as-tu cherché le royaume de Dieu? as-tu fait ton affaire principale de sa vérité et de sa justice? N'as-tu pas au contraire employé tes biens , ou pour opprimer l'innocent , ou pour contenter tes mauvais désirs par les voluptés défendues? Dieu a maintenant retiré sa main , et te laisse dans l'indigence ; ne murmure pas contre lui , ne dispute pas contre sa justice , tu n'as point de part à sa promesse.

' De Civ. Dei, lib. I, cap. viii, t. vu, col. 8. ' Miiiih. TI, 32.

* Ibid. 33.

* De Orat. n» 6.

* Matth. V, 45.

SUR NOS DISPOSITIONS

Troisièmement , messieurs , et voici cequ'il y a de plus important , ce n'est pas le dessein de notre Sauveur de donner même à ses fidèles une certitude infaillible de ne souffrir jamais aucune indigence. Lorsque Dieu irrité contre son peuple appelait la famine sur la terre, comme parle l'Écriture sainte : Vocavit Dominus famem super terratn ' , pour désoler toutes les familles, nous ne lisons pas, chrétiens, que les justes fussent exempts de cette affliction universelle : au contraire , vous avez vu le prophète Élie réduit à demander un morceau de pain ; et saint Paul , racontant aux Corinthiens ses incroyables travaux , leur dit qu'il a souffert la faim et la soif, et le

froid et la nudité : Injame etsiti infrigore

et nuditate * : et le même , parlant aux Hébreux de ces fidèles serviteurs de Dieu dont le monde n'était pas digne , et dont la vertu était persécutée , nous les représente affligés , dans la pauvreté et dans la misère : E génies, angustiati, affiicti \ Par conséquent il est clair que Dieu ne promet pas à ses serviteurs qu'ils ne souffriront point de nécessité , puisque le contraire nous paraît par tant d'exemples. Et en effet , si nous entendons toute la suite de l'évangile , il nous est aisé de connaître que ce n'est pas assez au Sauveur de nous détacher simplement de l'agréable et du superflu , commeje vous disais tout à l'heure, mais qu'il nous veut mettre encore au-dessus de ce que le monde estime le plus nécessaire. Car il ne nous prêche pas seulement le mépris du luxe et des vanités, mais encore de la santé et de la vie. C'est pourquoi Tertullien a dit que la foi ne connaît point de nécessité : Non admitlit status fidei nécessitâtes ^. Si elle ne craint pas la mort , combien moins la faim? « Si elle méprise la vie, « combien plus le vivre? » Didicit non respicere vitam, quanto magis victum ^? Il importe peu à un chrétien de mourir de faim ou de maladie , par la violence ou par la disette. « Ce genre de '< mort, dit Tertullien, ne lui doit pas être plus '< terrible que les autres : « Scit famem non minus sihi contemnendam esse propter Deum, quam omne mortis genus '' : pourvu qu'il meure en Notre-Seigneur, toute manière de mourir lui est glorieuse ; l'épée ou la famine , tout lui est égal , et ce dernier genre de mort ne doit pas être plus terrible que tous les autres.

Ne craignons donc pas d'avouer que les plus fidèles serviteurs peuvent être exposés à mourir de faim ; et s'il est ainsi , chrétiens , ce sei-ait une

' Ps. civ, 16. IV. Reg. viii, l.

'' IT. Cor. XI, 27.

3 Hehr. XI, 37.

* De Coron, n" II.

* De Idol. n" 12.

« Ibid.

erreur de croire que ce fût l'intention de notr Sauveur de les garantir de cette mort plutôt que des autres. Mais pourquoi donc leur a-t-il promis qu'en cherchant soigneusement son royaume, toutes les autres choses leur seront données? ses paroles sont-elles douteuses? sa promesse est-elle incertaine? A Dieu ne plaise qu'il soit ainsi ! mais voici ce qu'il faut entendre : nous sommes enfin arrivés au fond de l'affaire. Donnez-moi de nouveau vos attentions.

Comme il y a en l'homme deux sortes de biens, le bien de l'âme et le bien du corps , aussi il y a deux genres de promesses que je remarque dans l'Évangile : les unes essentielles et fondamentales , qui regardent le bien de l'âme, qui est le premier ; les autres accessoires et accidentelles , qui regardent le bien du corps, qui est le second. Si vous faites bien , vous aurez la vie , vous posséderez le royaume ; c'est la promesse fondamentale, qui regarde le bien de l'âme, qui est le bien essentiel de l'homme. Si vous cherchez le royaume , toutes les autres choses vous seront données ; c'est la promesse accidentelle qui considère le bien du corps. Ces promesses essentielles s'accomplissent pour elles-mêmes, et l'exécution n'en manque jamais; mais le corps n'ayant été formé que pour l'âme, qui ne voit que les promesses qui lui sont faites doivent être nécessairement rapportées ailleurs?» Cherchez le royaume , dit le fils de Dieu, « et toutes les autres choses vous seront données : » entendez par rapport à ce royaume , et par ordre à cette fin principale. Ainsi notre Père céleste voyant dans les conseils de sa providence ce qui est utile au salut de l'âme, il est de sa bonté paternelle de nous donner ou de nous ôter les biens temporels par ordre à cette fin principale , avec la même conduite qu'un médecin sage et charitable dispense la nourriture à son malade , la donnant ou la refusant , selon que la santé le demande. Ah ! si nous avions bien compris cette vérité , que nos esprits seraient en repos , et que nous aurions peu d'empressement pour ce qui nous semble le plus nécessaire î

Pour n'être point avare , il ne suffit pas de n'avoir pas d'ambition pour le superflu , il ne faut point d'empressement pour le nécessaire : autrement le superflu même prend le visage du nécessaire, à cause de l'instabilité des choses humaines , qui fait qu'il nous paraît qu'on ne peut jamais avoir assez d'appui. C'est pourquoi l'avarice amasse de tous côtés , [ semblable à] cette statue de Nabuchodonosor qui était d'argile, de fer, d'airain , d'or; ex testa, ferro, xre, auro • : tout lui est bon , depuis la matière la plus précieuse jusqu'à la plus vile et la plus abjecte. Pour ne

' Dan. Il, 35.

Page 1