A L'EGARD DES JNECESSIÏËS DE LA VIE
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point adorer cette statue , il faut s'exposer à la fournaise : pour ne point sacrifier à l'avarice , il faut se résoudre une fois à ne pas craindre la pauvreté , à n'avoir point d'empressement pour le nécessaire.
Ouvrez les yeux , ô enfants d'Adam ; c'est Jésus-Christ qui nous exhorte par cet admirable discours que nous lisons en saint Matthieu , chapitre sixième, et en saint Luc, chapitre douzième, dont je vous vais donner une paraphrase : ouvrez donc les yeux , ô mortels ! contemplez le ciel et la terre et la sage économie de cet imivers : est-il rien de mieux entendu que cet édifice? est-il rien de mieux pourvu que cette famille? est-il rien de mieux gouverné que cet empire ? Ce grand Dieu qui construit le monde , et qui n'y a rien fait qui ne soit très-bon, a fait néanmoins des créatures meilleures les unes que les autres. Il a fait les corps célestes , qui sont immortels ; il a fait les terrestres, qui sont périssables. Il a fait des animaux admirables par leur grandeur; il a fait les insectes et les oiseaux, qui paraissent méprisables par leur petitesse. Il a fait ces grands arbres des forêts qui subsistent des siècles entiers ; il a fait les fleurs des champs , qui se passent du matin au soir. 11 y a de l'inégalité dans ses créatures, parce que cette même bonté qui adonné l'être aux plus nobles , ne l'a pas voulu envier aux moindres. Mais depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites , ' sa providence se répand partout ; elle nourrit les petits oiseaux, qui l'invoquent dès le matin par la mélodie de leur chant: et ces fleurs dont la beauté est si tôt flétrie , elle les pare si superbement durant ce petit moment de leur vie , que Salomon dans toute sa gloire n'a rien de comparable à cet ornement. Si ses soins s'étendent si loin, vous hommes qu'il a faits à son image , qu'il a éclairés de sa connaissance, qu'il a appelés à non royaume, pouvez-vous croire qu'il vous oublie ? Est-ce que sa puissance n'y suffira pas ? mais Bon fonds est infini et inépuisable : cinq pains et deux poissons pour cinq mille hommes. Est-ce que sa bonté n'y pense pas? mais les moindres i-réatures sentent ses effets.
Que si vous les voulez connaîtreen vous-mêmes, regardez le corps qu'il vous a formé, et la vie ({u'il vous a donnée. Combien d'organes a-t-il fabriqués, combien de machines a-t-il inventées, combien de veines et d'artères a-t-il disposées pour porter et distribuer la nourriture aux parties du corps les plus éloignées? Et croirez- vous après cela qu'il vous la refuse? apprenez de l'anatomie combien de défenses il a mises au-devant du cœur et combien autour du cerveau ; de combien de tuniques et de pellicules il a revêtu les nerfs et les muscles , avec quel art et quelle industrie il
vous a formé celte peau qui couvre si bien le dedans du corps, et qui lui sert comme d'un rempart ou comme d'un étui pour le conserver. Et après une telle libéralité , vous croirez qu'il vous épargnera quatre aunes d'étoffe pour vous mettre à couvert du froid et des injures de l'air ! Ne voyez-vous pas manifestement que ne manquant ni de bonté ni de puissance , s'il vous laisse quelquefois souffrir, c'est pour quelque raison plus haute? C'est un père qui châtie ses enfants, un capitaine qui exerce ses soldats , un sage médecin qui ménage les forces de son malade.
Cherchez donc sa vérité et sa justice , cherchez le royaume qu'il vous prépare, et soyez assurés sur sa parole que tout le reste vous sera donné, s'il est nécessaire ; et s'il ne vous est pas donné , donc il n'était pas nécessaire. 0 consolation des fidèles ! parmi tant de besoins de la vie humaine, parmi tant de misères qui nous accablent , dussent toutes les villes être ruinées et tous les États renversés , mon établissement est certain ; et jn suis assuré sur la foi d'un Dieu , ou que jamais je ne souffrirai de nécessité, ou que je ne ferai jamais aucune perte qu'un plus grand bien ne la récompense. Ainsi je puis avoir de la prévoyance, ja puis avoir de l'économie, pourvu qu'elle soit juste et modérée, mais du trouble, de l'inquiétude, si j'en ai, je suis infidèle.
Admirez, ô enfants de Dieu, la conduite de votre père! je ne me lasse point de vous <ni parler, et cette vérité est trop belle pour croire que vous vous lassiez de l'entendre. Voyez les degrés merveilleux par lesquels il vous conduit insensiblement à cette haute tranquillité d'âme que nul accident de la fortune ne puisse ébranler. 11 voit nos désirs épanchés dans le soin des biens superflus , il les restreint premièrement dans le nécessaire. Ah ! que de soins retranchés , que d'inquiétudes calmées ! Qu'il est aisé de se contenter lorsqu'on se réduit simplement à ce que la naturo demande! elle est si sobre et si tempérée! Étant réduit à ce nécessaire , il nous montre quelque chose de plus nécessaire , son royaume , sa vie , sa félicité; il détourne par ce moyen notre espritde. cette forte application qui nous inquiète pour la conservation de cette vie. IN'en faites pas, dit-il, un soin capital, regai'dez-la comme un accessoire, et aspirez au bien immuable que je vous destine : Quœiite primum regmini' Dei. Enfin nous ayant menés à ce point , nous ayant ouvert le chemin à ce royaume de félicité, il rompt en un moment toutes nos chaînes, il termine toutes nos craintes. « Ne craignez pas , ne craignez pas , petit trou- " peau, parce qu'il a plu à votre Père céleste do « vous donner le royaume '. » Vendez tout, ae
' Luc. XII, 32.
SUR NOS DISPOSITIOINS
vous laissez rien ; persuadez-vous fortement qu'il n'y a qu'une chose qui soit nécessaire : Porro unum estneccssarium'. Commencez à compter cette vie mortelle parmi les biens superflus. Méprisez tout , abandonnez tout , et n'aimez plus que lebien quine se peut perdre. C'est ainsi qu'il nous avance à la perfection , c'est ainsi qu'il nous ouvre peu à peu les yeux pour découvrir clairement cette vérité importante que je viens de dire et que j'ai apprise de saint Augustin , qui nous enseigne « que cette vie même tout entière doit « être comptée parmi les choses superflues , par « ceux qui pensent qu'il y a pour eux une autre «vie.» Etiam ista vita, cogitantibus aliamviiam, ista, inquam, vita inter superflua deputanda est'.
Je vous ai appris , âmes fidèles , à mépriser les biens superflus ; méprisez donc aussi votre vie ; car elle vous est superflue , puisque vous en attendez une meilleure. Je n'avais qu'un héritage, on me l'a brûlé; ah! l'on m'ôte le pain des mains. Mais j'en ai un autre aussi riche, vous ne perdez rien que de superflu. Donc si nous pensons à l'éternité , toutes choses seront superflues. Mon logement est tombé par terre ; j'ai une autre maison dans le ciel qui n'est pas bâtie de main d'hommes , dont la durée est éternelle : JF.diJicationem ex Deo habemus, domum non manufactam , œternam in cœlis ^ La perte de ce procès ôte le pain à vous et à vos enfants : courage , mon frère , il vous reste encore cette nourriture immortelle qui est promise dans l'Évangile à ceux qui ont faim de la justice; ah! ils seront rassasiés éternellement. Lâche et incrédule : pourquoi dites-vous que vous avez perdu tous vos biens par la violence de ce méchant homme, ou par l'infidélité de ce faux ami? Vous dites que vous n'avez plus de ressource, que votre fortune est ruinée de fond en comble; vous à qui il reste encore un royaume florissant , riche, glorieux, abondant en toutes sortes de biens, qu'il a plu à votre Père de vous donner : Complacuit Patri vestrodare vobis regnum. Mes frères, entendez- vous ces promesses ? Entendraije encore ces lâches paroles : Ah ! si je quitte ce métier infâme , ces affaires dangereuses dont vous me parlez, je n'aurai plus de quoi vivre. Écoutez ïertuUien qui vous répond: « Eh quoi donc ! mon « ami, est-il nécessaire que tu vives? Qu'as-tu « affaire de Dieu , si tu ne te règles que sur tes '< propres lois? » Non habeo aliud quo vivam? Vivere ergo habesP quid tibi cum Deo est a tuis Icgibus'*! Sachez aujourd'hui, chrétiens, que
" Ltic. X , 42.
' Sejtn. LXii, n" 14, t. V, col. 365.
3 II. Cor. V, r.
\ De Mol. n" 6.
c'est un article de notre foi , ou que Dieu y pourvoira par une autre voie, ou que s'il vous laisse manquer de biens temporels, il vous récompensera par de plus grands dons. Après cela, quel aveuglement de s'empresser pour le nécessaire ! Mais passons à l'autre pai-tie , et parlons de l'usage du superflu.
SECOND POINT
« Recueillez les restes, dit le Fils de Dieu , et « ne souffrez pas qu'Us se perdent, «c'est-à-dire, recueillez votre superflu, ne le dissipez pas en le prodiguant à vos convoitises; mais soyez soigneux de le conserver, en le distribuant par vosaumônes. Il m'est bien aisé de montrer que vous dissipez vainement tout ce que vous donnez à la convoitise. Pour cela je pourrai vous représenter, mes frères, que « la figure de ce monde passe, et sa « convoitise'. » Donc tout ce que vous lui donnez se passe avec elle , et donc tout ce grand appareil, toutes ces dépenses prodigieuses , tout cela est perdu inutilement. « Celui qui dans le temps est « si opulent, viendra pauvre et vide à l'éternité: » Quem temporalitas habuit divitem, mendicum setnpiternitas possidebit'. Je pourrais encore ajouter que , sans sortir de l'ordre de la nature , il est clair que ce qu'on lui donne au delà des bornes qui lui sont prescrites , non-seulement ne lui sert de rien, mais encore ordinairement lui est à charge. Un exemple de l'Écriture : Dieu avait marqué aux Israélites une certaine mesure pour prendre la manne; tout ce que l'avidité entassait au-dessus se trouvait le matin changé en vers^ Pour nous apprendre, mes frères, que de se vouloir remplir par-dessus la juste mesure ce n'est pas amasser, mais perdre et dissiper entièrement. En vain t'es-tu soûlé à cette table , tu as pris, dit saint Chrysostôme^, plus de pourriture, et non pas plus de substance ni plus d'aliment : la nature connaît ses bornes , et tout le reste la surcharge. La simplicité de ce logis suffisait pour te mettre à couvert ; toute cette pompe, que l'ambition y a ajoutée , ne sert plus de rien à la nature ; tout cela est perdu pour elle, ce n'est plus qu'un amusement et un vain spectacle des yeux. Je laisse, messieurs, toutes ces pensées, et voici à quoi je m'arrête.
Il n'y a rien qui soit plus perdu que ce quo vous employez à contenter un insatiable. Or telle est votre convoitise : c'est un gouffre toujouis ouvert, qui ne dit jamais : « C'est assez ^; » plus vous jetez dedans , plus il se dilate ; tout ce que
' I. Joan. II, 17.
' S. Petr. Chrysol. Serm. cxxv, de Fillic. iniq.
3 Exod. XVI, 16, 19,20.
< In Epist. ad Ilœbr. Homil. XXIX, t. XII, p. 276, 277.
' Prov.