‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 90 sur 164 · A L'ÉGARD DES NÉCESSITÉS DE LA VIE · texte numérisé non relu

A L'ÉGARD DES NÉCESSITÉS DE LA VIE

vous lui donnez , ne fait qu'irriter ses désirs. ïi n'est donc rien qui soit plus perdu que ce que vous jetez dans cet abîme ; il n'est rien de plus perdu que ce que vous donnez pour la contenter, puisque jamais elle ne se contente. C'est ce qu'il nous faut méditer. Je vous prie, messieurs, de me suivre pendant que je m'en vais vous représenter la prodigieuse dissipation que fait l'excès de nos convoitises.

La première chose qui nous fait connaître son avidité infinie , c'est qu'elle compte pour rien tout le nécessaire. Cela est trop commun , et par conséquent ne la touche pas. Il est venu dans le monde une certaine bienséance imaginaire , qui nous a imposé de nouvelles lois, qui nous a fait de nouvelles nécessités que la nature ne connaissait pas. De là, messieurs, il est arrivé, le croirez -vous, si je vous le dis? ô dérèglement des dioses humaines ! de là, dis -je, il est arrivé qu'on peut être pauvre sans manquer de rien. Je n'ai ni faim ni soif, je suis chauffé et vêtu , et avec tout cela je puis être pauvre, parce que la prétendue bienséance a trouvé que la nature , qui d'elle-même est sobre et modeste, n'avait pas le sentiment assez délicat ; elle a raffiné par-dessus son goût ; il lui a plu qu'on pût être pauvre sans que la nature souffrît , et que la pauvreté fût opposée non plus à la jouissance des biens nécessaires , mais à la délicatesse et au luxe ; tant le droit usage des choses est perverti parmi nous. Bien plus, elle méprise si fort la nature, et ses sentiments la touchent si peu, qu'elle la force de s'incommodei* afin que la curiosité soit satisfaite dans ces habits superbes , que vous faites faire si étroits , afin qu'on'admire votre belle taille, que vous chargez de tant de i-iehesses , ix)ur étaler aux yeux toute votre pompe.

Peut-on vous demander, mesdames? Conscieniiam tuamperrogabo ; « Oui , je vous le demande, « dit Tertullien , lequel est-ce que vous sentez le " premier, que vous soyez serrées ou vêtues , que « vous soyez chaînées ou couvertes? » Conscientiam tuam perrogabo, quid te prius in toga sentias i/idutum, anne o?iustum''l Quelle extravagance,dit le même auteur, de s'habiller d'un fardeau ! Hominem sarcina vestirc , et d'accabler le corps , le faire gémir sous le poids que lui impose une propreté affectée, afin de contenter la curiosité. Je m'étonnerais de ces excès, si ses emportements n'allaient bien plus loin.

Je vous ai dit , messieurs , que la convoitise raffine sur la nature, cela n'est rien pour elle , elle va tous les jours se subtilisant elle-même, et raffinant sur sa propre délicatesse. Tout ce qu'elle voit de rare , elle le désire , et n'épargne rien pour l'avoir ; aussitôt qu'elle le possède , elle le méprise ,

' De Pallio. a" 5.

et elle s'abaudonne à d'autres désirs Aussitôt que l'on voit paraître quelque rareté étrangère , tout le monde s'empresse, tout .le monde y court. Quand le soin des marchands ou l'adresse des ouvriers l'a rendu commun , on n'en veut plus , parce qu'il n'est plus rare; il n'est plus l>eau, parce qu'il n'est plus dier. C'est pourquoi , dit Tertullien , voici une belle parole : la curiosité immodérée augmente sans mesure le prix des choses, pom- s'exciter elle-même : Pretia rébus injlammavitutsequoque acceucfere^'. C'est-à-dire, elle y met la cherté par l'empressement de les avoir, parce qu'elle ne les estime que lorsqu'elles sont hors de prix , et commence à les mépriser quand on les peut avoir facilement. 0 gouffre de la convoitise, jamais ne seras-tu rempli? jusques à quand ouvriras-tu tes vastes abîmes pour engloutir tout le bien des pauvres , qui est le sujKirflu des riches? Mes frères, n'attendez pas qu'elle se contente ; tout ce qu'on lui donne ne fait que l'irriter davantage; comme ceux qui aiment le vin excessivement se plaisent à exciter la soif en euxmêmes par le sel, par le poivre et par le haut goût ; ainsi nous attisons volontairement le feu toujours dévorant de la convoitise , pour faire naître sans fin de nouveaux désirs. De cette sorte elle s'accroît sans mesure, c'est un gouffre qui n'a point de fond ; et j'ai eu raison de vous dire que vous dissipez inutilement tout ce que vous employez à la satisfaire.

Tels sont les excès de la convoitise , qui dissipe non-seulement tout le superflu , mais qui est capable d'absorber tout le nécessaire. Pour arrêter ces excès , il nous faut considérer, chrétiens y un beau mot de Tertullien : Castigando et castrandosœculoerudimura Domino'' : Dieu nous a appelés au christianisme, pourquoi? pour modérer les excès du siècle, et retrancher ses superfluités. C'est pourquoi dès le premier pas il nous fait renoncer aux pompes du monde; il nous apprend que nous sommes morts et ensevelis avec Jésus-Christ. Donc loin de nous tout ce qui éclate : Dieu veut que nous soyons revêtus comme d'un deuil spirituel , par la mortification chrétienne. Bien loin de nous permettre de soupirer après les délices , il nous instruit , mes frères , à ne demander que du pain , à nous réduire dans le nécessaire. C'estainsi que les chrétiens devraient vivre; telle est, messieurs, leur vocation : Castigando sœculo.

Mais , ô désordre de nos mœurs ! ô simplicité mal observée ! qui de nous fait à Dieu cette prière dans l'esprit du christianisme : Seigneur , donnezmoi du pain, accordez-moi le nécessaire? Les

' Dp ciifl- f<em. Jil). i* n" 8.

2 ÎOid. lUi. Il , n" 9.

SUR NOS DISPOSITIONS

lèvres le demandent , mais cependant le cœur le dédaigne. Le nécessaire , quelle pauvreté 1 sommes-nous réduits à cette misère? Eh bien! mes frères , je donne les mains ; ne vous contentez pas du nécessaire , joignez-y la commodité , et encore la bienséance. Mais quelle honte que vous vous teniez malheureux de vous contenir dans ces bornes ; que l'excès vous soit devenu nécessaire ; que vous estimiez pauvre tout ce qui n'est pas somptueux , et que vous osiez après cela demander du pain, et le demander à Dieu même, qui sait combien vous méprisez ce présent, que les millions ne suffisent pas pour contenter votre luxe ! Et vous ne rougissez pas d'une si honteuse prévarication à la sainte profession que vous avez faite ! On en rougit si peu , qu'on fait parade du luxe jusque dans l'Église , et qu'on le mène en triomphe aux yeux de Dieu même.

Temple auguste, sacrés autels , et vous hostie que l'on y immole , mystères adorables que l'on y célèbre, élevez-vous aujourd'hui contre moi, si je ne dis pas la vérité. On profane tous les jours votre sainteté, en faisant triompher la pompe du mondejusquedansla maison de Dieu. Il est vrai, la magnificence sied bien dans les temples : Sanctimonia et magnificentia in sanctificatione cjus \ Elle sied bien sur les autels; elle sied bien sur les vases et sur les ornements sacrés; elle sied bien dans la structure de l'édifice ; et c'est hono. rer Dieu que de relever sa maison. Mais que vous veniez dans ce temple mieux parée que le temple même ; Circumornatœ ut similitudo tempii '- ; que vous y veniez la tête levée orgueilleusement comme l'idole qui y veut être adorée; que vous vouliez paraître avec pompe dans un lieu où Jésus-Christ se cache sous des espèces si viles ; que vous y fendiez la presse avec grand bruit pour détourner sur vous et les yeux et les attentions que Jésus-Christ présent nous demande ; que pendant que l'on y célèbre la terrible représentation du sacrifice sanglant du Calvaire, vous vouliez que l'on songe non point combien son humanité a été indignement dépouillée, mais combien vous êtes richement vêtue ; ni combien son sang a sauvé d'âmes, mais combien vos regards en peuvent perdre : n'est-ce pas une indignité insupportable? n'est-ce pas insulter tout visiblement à la sainteté, à la pureté, à la simplicité de nos mystères?

Donc, mes frères, considérant attentivement aujourd'hui à quels débordements nous emportent la curiosité et le luxe, résolvons, avant que de sortir d'ici , de retrancher désormais de notre \ie ces superfluités prodigieuses : CoUùjitc quœ superaverunt fragmenta, ne perçant. L'âme n'a

' Ps. XCV , 6.

' Ps. CXLIII, 14.

de capacité pour contenir qu'autant que Dieu lui en donne : Dieu lui en donne jusqu'à une certaine mesure ; ce qui est au delà, superjluit, s'écoule pardessus et se perd, comme dans un vaisseau [ trop plein ]. Mettez-le dans les mainsdes pauvres, parce que c'est un lieu où tout se conserve. Manuspauperis est gazophtjlacimn Christi ' ; « La main « des pauvres, dit saint Pierre-Chrysologue, c'est « le coffre de Dieu, » c'est où il reçoit son trésor; ce que vous y mettez, Dieu le tient éternellement sous sa garde, et il ne se dissipe jamais. Ne laissez pas tout à vos héritiers ; héritez vous-mêmes de quelque partie de votrebien. Hors de là tout est perdu ; et plût à Dieu , mes frères , plût à Dieu qu'il ne fût que perdu ! Il faut en rendre compte : les pauvres s'élèveront contre vous , pour vous demander compte de leur revenu dissipé : vous avez aliéné le fonds sur lequel la Providence divine leur avait assigné leur vie; ce fonds, c'était votre superflu.

De quoi me parlez-vous de mon superflu ? j'ai été contraint d'emprunter, mon revenu ne suffisait pas , et toute cette dépense m'était nécessaire. J'avais la passion de bâtir, la curiosité des tableaux. Vous me montrez fort bien tout cela nécessaire à la passion ; mais la faible justification , puisqu'elle-même sera condamnée ! La convoitise est un mauvais juge du superflu. Elle ne le connaît pas, dit saint Augustin, elle ne peut savoir les bornes de la nécessité : Nescit cupiditaauhifinitur nécessitas ^; parceque l'excès même lui est nécessaire. Ainsi vous ne deviez pas suivre ses conseils; vous deviez vous retenir dans les bornes d'une juste modération et d'une honnête bienséance. Maintenant que vous avez rompu toutes ces limites , venez répondre devant Dieu aux larmes des veuves et aux gémissements des orphelins qui crient contre vous; rendez compte de votredépense, qui vous seraallouée dans ce jugement, non sur le pied de vos convoitises, c'est un trop mauvais juge, mais sur les règles de la modestie et de la simplicité chrétienne que vous aviez professée dans le saint baptême.

Mais, dites-vous, je l'ai amassé ce superflu justement : il fallait donc le dépenser de même. [Il ne suffisait pas de ne] point [faire] de rapines : « Vous avez tué ceux que vous n'avez pas « assistés : » Occidisti quia non pavisti ^. Mais ceux-ci faisaient de la sorte : aussi voyez-vous qu'ils sont cités pour le même fait , et tremblent avec vous devant le Juge. Jusques à quand m'alléguerez-vous de mauvais exemples? Ah ! qu'il est nécessaire d'y bien penser! prenez garde,

I 5. Pctr. Chrysol. Serin, viii, de Jejun. et Eleemos. » Cimt. Jiil. vil). IV, cap. xiv, n" 70, t. x, col. 018. ' Lart. Divin. Iiist. lib. vi,cap. xi.

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