‹ uvres de Bossuet (volume 2)Chapitre 91 sur 164 · A L'ÉGARD DES NÉCESSITÉS DE LA VIE · texte numérisé non relu

A L'ÉGARD DES NÉCESSITÉS DE LA VIE

messieurs, à ce superflu qui vous écoule des mains si facilement. Mais nous reste-t-il encore assez de temps pour parler de la grandeur extraordinaire? Tranchons ce discours en un mot, pour dégager notre parole.

TROISIÈME POINT

J'ai encore à vous proposer deux maximes trèsimportantes pour régler les sentiments des chrétiens sur le sujet de sa grandeur. J'ai appris l'une de saint Augustin , et l'autre du grand pape saint Léon; et toutes deux sont tirées de leurs épîtres. Pour ne vous être point ennuyeux, je vous les rapporteraisimplement, sans ajouter que fort peu de chose aux paroles de ces deux grands hommes, seulement pour en faire entendre le sens; je laisserai à vos dévotions de le méditer à votre loisir. Saint Augustin , mes frères , dans son épître, instruisant la veuve sainte Probe, cette illustre dame romaine, de quelle sorte les chrétiens pouvaient désirer pour eux ou pour leurs enfants les charges et les dignités du siècle, le décide par cette belle distinction. Si on les désire non pour elles-mêmes, mais pour faire du bien aux autres qui sont soumis à notre pouvoir, Si utper hoc consulant eis qui vivunt sub eis, ce désir peut être permis : que si c'est pour contenter leur ambition par une vaine ostentation de grandeur, cela n'est pas bienséant à des chrétiens : Si aiitem propter inanem fastum elationis pompamque superfluam^ vel etiam noxlam vanitatis , non decet'.

La raison , en un mot , mes frères , c'est que c'est une règle certaine et admirable de la modération chrétienne, de ramener toujours les choses à leur première institution, en coupant et retranchant de toutes parts ce que la vanité y ajoute : la raison , c'est que le christianisme va chercher ce qu'il y a de plus solide dans les choses , et le démêle de ce qui ne l'est pas. Deux choses à distinguer dans les dignités , la pompe et le pouvoir de faire du bien. Ce dernier, seul solide, seul bien véritable, parce que, selon le même saint Augustin, au même lieu, le vrai bien c'est celui qui nous rend meilleurs. Or, faire du bien aux autres nous rend meilleurs; non la pompe, qui au contraire nous rend pires par la vanité ; et c'est la véritable institution de la grandeur. Car étant tous formés d'une même boue , Dieu ne permettrait pas une si grande différence parmi les hommes , si ce n'était pour le bien des choses humaines. Si nous remontons jusqu'à l'origine , nous verrons que la grandeur n'est établie que pour faire du bien aux autres ; elle est élevée comme les nues pour verser ses eaux sur la terre, ou bien

' Epis t. I.XXX , n" 12 , t. II , col. 386.

comme les astres pour répandre bien loin ses influences. C'est pourquoi Jésus-Christ , dans notre évangile, refuse la royauté qu'on lui présente, parce que cette royauté n'était pas utile à son peuple. Un jour il acceptera le titre de roi , et vous le verrez écrit au haut de sa croix , parce que c'est là qu'il sauve le monde; et il ne veut point de titre d'honneur qui ne soit conjoint nécessairement avec l'utilité publique.

Apprenez de là , chrétiens , de quelle sorte il vous est permis d'aspirer aux honneurs du monde ; si c'est pour vous repaître d'une vaine pompe , rougissez en vous-mêmes de ce qu'étant disciples de la croix , il reste encore en vous tant de vanité. Que si vous recherchez dans la grandeur ce qu'elle a de grand et de solide, qui est le pouvoir et l'obligation indispensable de faire son emploi de l'utilité publique, allez à la bonne heure avec la bénédiction de Dieu et des hommes. Mais s'il est vrai, ce que vous nous dites, que vous vous proposez une fin si noble et si chrétienne , allez-y par des degrés convenables; élevez- vous par les voies de la vertu , et non par des pratiques basses et honteuses. Que ce ne soit pas l'ambition, mais la charité qui vous mène , parce que l'ambition tourne tout à soi, et qu'il n'y a que la charité qui regarde sincèrement le bien des autres. C'est la première maxime , qui est celle de saint Augustin, de ne chercher dans les grands emplois que le bien public. Que si , pour le malheur du siècle , ceux qui ont cette sainte pensée ne s'élèvent pas, qu'ils apprennent de saint Léon nonseulemeut à se contenir, mais à s'exercer dans leurs bornes; c'est la seconde maxime : Intra fines proprios atque legitimos, prout quis votuerit, in latiludine se charitatis exerceat ' ; « Que « chacun en se tenant dans ses limites s'exerce « de tout son pouvoir dans la vaste étendue de la '<■ charité. »

Ne te persuade pas , chrétien , que pour ne pouvoir pas t'élever à ces emplois éclatants , tu demeures sans occupation et sans exercice. Il ne faut point sortir de ta condition ; ta condition a ses bornes, mais la charité n'en a point, et son étendue est infinie , où tu peux t'exercer tant que tu voudras. Ton grand courage veut-il s'élever? élève-toi jusqu'à Dieu par la charité. Ton esprit agissant veut-il s'occuper? considère tant d'emplois de charité, tant de pauvres familles abandonnées , tant de désordres publics et particuliers; joins-toi aux fidèles serviteurs de Dieu qui travaillent à les réformer. Demeure dans tes limites , c'est un effet de modération, mais exercetoi dans ces limites , dans les emplois de la charité qui sont infinis, et ne porte jamais ton ambition

' Ep. I.XXX , nd Anal. cap. iv.

à une condition plus élevée, qu'un plus grand bien ne t'y appelle. [ Imite] l'exemple de Néhémias, qui [ne désire et ne sollicite l'autorité du commandement que pour rétablir le temple, relever les murs de Jérusalem , et « procurer le bien des enfants « d'Israël:» Quiquœreretprosperitatemfiliorum Israël '. En sorte que tu puisses dire comme lui , à la fin de ton administration : « O mon Dieu , « souvenez-vous de moi pour me faire miséri- « corde , selon tout le bien que j'ai fait à ce peu- « pie : » Mémento mei Deus meus in bonum , secundiim omniaquœfeci populo huic ^ ]. Je ne crains point , mes frères , de vous assurer, en la vérité de Dieu que je prêche , que quiconque regarde la grandeur dans un autre esprit , ne la regarde pas en chrétien.

Et cependant , ô mœurs dépravées 1 ô étrange désolation du christianisme ! nul ne les regarde en cet esprit ; on ne songe qu'à la vanité et à la pompe. Parlez , parlez , messieurs , démentezmoi hautement , si je ne dis pas la vérité. Quel siècle a-t-on jamais vu où l'ambition ait été si désordonnée? quelle condition n'a pas oublié ses bornes? quelle famille s'est contentée des titres qu'elle avait reçus de ses ancêtres? On s'est servi de l'occasion des misères publiques pour multiplier sans fin les dignités. Qui n'a pas pu avoir la grandeur, a voulu néanmoins la contrefaire ; et cette superbe ostentation de grandeur a mis une telle confusion dans tous les ordres , qu'on ne [peut] plus y faire de discernement ; et par un juste retour la grandeur s'est tellement étendue qu'elle s'est enfin ravilie. 0 siècle stérile en vertu, magnifique seulement en titres ! Saint Chry sostôme a dit% et il a dit vrai, qu'une marque que l'on n'a pas en soi la grandeur, c'est lorsqu'on la cherche hors de soi dans des ornements extérieurs. Donc , ô siècle vainement superbe , je le dis avec assurance, et la postérité le saura bien dire, que pour connaître ton peu de valeur, et tes dais, et tes balustres , et tes couronnes , et tes manteaux , et tes titres , et tes armoiries , et les autres ornements de ta vanité, sont des preuves trop convaincantes.

Mais j'entends quelqu'un qui me dit qu'il se moque de ces fantaisies et de tous ces titres chimériques; que pour lui il appuie sa famille sur des fondements plus certains , sur des charges puissantes et sur des richesses immenses qui soutiendront éternellement la fortune de sa maison. Ecoute, ô homme sage , homme prévoyant, qui étends si loin aux siècles futurs les précautions de la prudence ; voici Dieu qui te va parler, et qui

' II. Esdr. H, 10.

'' Ibid. V, I!).

» In Mallh. Hom. iv, t. vu, p. 05, OO.

SUR NOS DISPOSITIONS etc.

va confondre tes vaines pensées , sous la figure d'un arbre , par la bouche de son prophète Ezéchiel. « Assur, dit ce prophète , s'est élevé comme « un grand arbre , comme les cèdres du Liban ; » le ciel l'a nourri de sa rosée , la terre la engraissé de sa substance; les puissances l'ont comblé de leurs bienfaits, et il suçait de son côté le sang du peuple. « C'est pourquoi il s'est élevé superbe eu « sa hauteur, beau en sa verdure, étendu en ses « branches, fertile en ses rejetons : » Pulcher ramis, etfrondibus remorosus, excelsusque aliitudine, et inter condensas frondes elevatum est cacumen ejus \ « Les oiseaux faisaient leurs nids « sur ses branches ; » les familles de ses domestiques : « les peuples se mettaient à couvert sous « son ombre ; « un grand nombre de créatures attachées à sa fortune. « Ni les cèdres ni les pinss « ne l'égalaient pas, les arbres les plus hauts du « jardin portaient envie à sa grandeur ; » c'est-àdire, les grands de la cour ne l'égalaient pas : CedH nonfuerunt altioresillo inparadiso Dei, ahietes non adœquaverunt summitatem ejus.... ALmulata sunt eum omnia ligna voluptatis quœ erant in paradiso Dei... In ramisejusfecerunt nidos omnia volatilia cœli.... Subumbraculo illius habitabat cœtus gentium plurimarum"^.

Voilà une grande fortune , un siècle n'en voit pas deux de semblables ; mais voyez sa ruine et sa décadence. « Parce qu'il s'est élevé superbe- « ment, et qu'il a porté son faîte jusqu'aux nues, « et que son cœur s'est enflé dans sa hauteur : » Pro eo quod... dédit summitatem suam virentem atque condensam, et elevatum est cor ejus in altitudine sua : pour cela, dit le Seigneur, je le couperai par la racine , je l'abattrai d'un grand coup, et je le porterai par terre ; il viendra une disgrâce, et il ne pourra plus se soutenir; il tombera d'une grande chute : Projicient eum super montes; on le verra tout de son long sur une montagne , fardeau inutile de la terre. « Tous « ceux qui se reposaient sous son ombre se retire- « ront de lui, » de peur d'être accablés sous sa ruine : Recèdent de umbraculo ejus omnespopuli terrœ, et relinquent eum^. Ou s'il se soutient durant sa vie, il mourra au milieu de ses grands desseins, et laissera à des mineurs des affaires embrouillées qui ruineront sa famille ; ou Dieu frappera sur son fils unique, et le fruit de son travail passera en d'autres mains; ou il lui fera succéder un dissipateur, qui, se trouvanttoutd un coup dans de si grands biens, dont l'amas ne lui a coûté aucune peine, se jouera des sueurs d'un pèro

' Ezech. XXXI , 3.

2 Ibid. 6, 8, 9.

^ Ibid. 10, 12.

SUR L'AMBITION

insensé qui se sera damné pour le laisser riche , et devant la troisième génération , le mauvais ménage , les dettes auront consumé tous ses héritages. « Les branches de ce grand arbre se trou- «veront dans toutes les vallées : » In cunctis convallibus corruent rami ejus ■ ; je veux dire ces terres et ces seigneuries qu'il avait ramassées avec tant de soin , se partageront en mille mains ; et tous ceux qui verront ce grand changement, diront en levant les épaules , et regardant avec étonnement le reste de cette fortune délabrée : Est-ce là que devait aboutir toute cette pompe et cette grandeur formidable? est-ce là ce grand lleuve qui devait inonder toute la terre? je ne vois plus qu'un peu d'écume. Ne le voyons-nous pas tous les jours?

0 homme , que pense-tu faire ? pourquoi te travailles-tu vainement , sans savoir pour qui? Mais je serai plus sage ; et voyant les exemples de ceux qui m'ont précédé, je profiterai de leurs fautes : comme si ceux qui t'ont précédé n'en avaient pas vu faillir d'autres devant eux , dont les fautes ne les ont pas rendus plus sages. La ruine et la décadence entre dans les affaires humaines par trop d'endroits pour que nous soyons capables de les prévoir tous, et avec une trop grande impétuosité pour en pouvoir arrêter le cours. Mais je jouirai de mon travail. Et [pour] dix ans que tu as de vie? Mais je regarde ma postérité, que je veux laisser opulente. Peut-être que ta postérité n'en jouira pas? Mais peut-être aussi qu'elle en jouira. Et tant de sueurs pour un peut-être? Regarde qu'il n'y a rien d'assuré pour toi , non pas même un tombeau pour y graver dessus tes titres superbes , les seuls restes de ta grandeur abattue : l'avarice de tes héritiers le refusera à ta mémoire, tant on pensera peu à toi après ta mort ! Ce qu'il y aura d'assuré , ce sera la peine de tes rapines , ta vengeance éternelle de tes concussions et de ton ambition désordonnée. 0 les beaux restes de ta grandeur! ô les belles suites de ta fortune! 0 folie! ô illusion! ô étrange aveuglement des enfants des hommes !

' Ezcch. XXXI, 12.

DEUXIEME SERMON

POUR

LE QUATRIÈME DIMANCHE DE CARÊME

PEÊCnÉ A L\ COUR,

SUR L'AMBITION

Deux choses nécessaires à la félicité. Dérèglement de nos affections, et corruption de nos Jugements. Conduite que Dieu nous prescrit, afin que nous devenions grands. Quelle; est la puissance que nous devons désirer. Comment les vices croissent avec la puissance. Réponse aux vains prétextes des ambitieux. Inconstance et malignité de la fortune. Étrange aveuglement des ambitieux : leur juste et déplorable confusion ; inutilité de leurs folles précautions.

Jésus ergo cum cognovisset quia venturi essent ut râpèrent eum et facerent eum regem, subiit iteruni in montem ipse solus.

Jésus ayant connu que tout le peuple viendrait pour l'enlever et le/aire roi , s'enfuit à la montagne tout seul. Joan. vi, 15.

Je reconnais Jésus-Christ à cette fuite généreuse, qui lui fait chercher dans le désert un asile contre les honneurs qu'on lui prépare. Celui qui venait se charger d'opprobres devait éviter les grandeurs humaines. Mon Sauveur ne connaît sur la terre aucune sorte d'exaltation que celle qui l'élève à sa croix ; et comme il s'est avancé quand on eut résolu son supplice , il était de son esprit de prendre la fuite pendant qu'on lui destinait un trône.

Cette fuite soudaine et précipitée de Jésus- Christ dans une montagne déserte , où il veut si peu être découvert, que l'évangéliste remarque qu'il ne souffre personne en sa compagnie , ipse solus , nous fait voir qu'il se sent pressé de quelque danger extraordinaire ; et comme il est toutpuissant et ne peut rien craindre pour lui-même, nous devons conclure très-certainement, messieurs , que c'est pour nous qu'il appréhende.

En effet, chrétiens , lorsqu'il frémit , dit saint Augustin ' , c'est qu'il est indigné contre nos péchés; lorsqu'il est troublé, dit le même Père, c'est qu'il est ému de nos maux : ainsi lorsqu'il craint et qu'il prend la fuite , c'est qu'il appréhende pour nos périls. Jésus-Christ voit dans sa prescience en combien de périls extrêmes nous engage l'amour des grandeurs; c'est pourquoi il fuit devant elles , pour nous obliger à les craindre ; et nous montrant par cette fuite les terribles tentations qui menacent les grandes fortunes , il nous apprend tout ensemble que le devoir essentiel du chrétien est de réprimer son ambition. Ce n'est pas une entreprise médiocre de prêcher cette vérité à la cour ; et nous devons plus que

' In Joan. Inict. XLix, n" 19, t. m, part, ii, col. 627.

SUR L'AMBITION

jamais demander la grâce du Saint-Esprit par l'intercession de Marie. Ave.

C'est vouloir en quelque sorte déserter la cour, que de combattre l'ambition , qui est l'âme de ceux qui la suivent ; et il pourrait même sembler que c'est ravaler quelque chose de la majesté des princes , que de décrier les présents de la fortune , dont ils sont les dispensateurs. Mais les souverains pieux veulent bien que toute leur gloire s'efface en présence de celle de Dieu ; et, bien loin de s'offenser que l'on diminue leur puissance dans cette vue, ils savent qu'on ne les honore jamais plus intimement que quand on les rabaisse de la sorte. Ne craignons donc pas , chrétiens , de publier hautement dans une cour si auguste, qu'elle ne peut rien faire pour des chrétiens qui soit digne de leur estime. Détrompons , s'il se peut , les hommes de cette attache profonde à ce qui s'appelle fortune ; et pour cela faisons deux choses. Faisons parler l'Évangile contre la fortune ; faisons parler la fortune contre elle-même : que l'Évangile nous découvre ses illusions, qu'ellemême nous fasse voir ses légèretés ; que l'Évangile nous apprenne combien elle est trompeuse dans ses faveurs, elle-même nous convaincra combien elle est accablante dans ses revers : ou plutôt voyons l'un et l'autre dans l'histoire du Fils de Dieu. Pendant que tous les peuples courent à lui , et que leurs acclamations ne lui promettent rien moins qu'un trône , cependant il méprise tellement toute cette vaine grandeur, qu'il déshonore et flétrit son propre triomphe par son ti-iste etmisérable équipage. Mais ayant foulé aux pieds la grandeur dans son éclat, la fortune dans ses faveurs , il veut être lui-même l'exemple de l'inconstance des choses humaines; et dans l'espace de trois jours on a vu la haine publique attacher à une croix celui que la faveur publique avait jugé digne du trône. Par où nous devons apprendre que la fortune n'est rien ; et que nonseulement quand elle ôte , mais même quand elle donne, non-seulement quand elle change, mais même quand elle demeure, elle est toujours méprisable : c'est tout le sujet de ce discours.

PREMIER POINT

J'ai donc à faire voir dans ce premier point que la fortune nous joue lors même qu'elle nous est libérale. Je pourrais mettre ses tromperies dans un grand jour, en prouvant , comme il est aisé , qu'elle ne tient jamais ce qu'elle promet ; mais c'est quelque chose de plus fort de montrer qu'elle ne donne pas , quand même elle fait semblant de donner. Son présent le plus cher, le plus précieux, celui qui se prodigue le moins, c'est celui qu'elle nomme puissance, c'est celui-là qui

enchante les ambitieux , c'est celui-là dont ils sont le plus jaloux , si pctiteque soit la part qu'elle leur en fait. Voyons donc si elle le donne véritablement, ou si ce n'est point peut-être un grand nom par lequel elle éblouit nos yeux malades.

Pour cela il faut rechercher quelle puissance nous pouvons avoir, et de quelle puissance nous avons besoin durant cette vie. Mais comme l'esprit de l'homme s'est fort égaré dans cet examen , tâchons de le ramener à la droite voie par une excellente doctrine de saint Augustin , au livre treizième de la Trinité : là ce grand homme pose pour principe une vérité importante; que la félicité demande deux choses, pouvoir ce qu'on veut, vouloir ce qu'il faut : Passe quod velit, velle quod oporteiK Le dernier est aussi nécessaire [que le premier]. Que le concours de ces deux choses soit absolument nécessaire pour nous rendre heureux , il paraît évidemment par cette raison : car comme si vous ne pouvez pas ce que vous voulez , votre volonté n'est pas satisfaite ; de même si vous ne voulez pas ce qu'il faut , votre volonté n'est pas réglée, et l'un et l'autre l'empêche d'être bienheureuse, parce que si la volonté qui n'est pas contente est pauvre , aussi la volonté qui n'est pas réglée est malade ; ce qui exclut nécessairement la félicité , qui n'est pas moins la santé parfaite de la nature que l'affluence universelle du bien. Donc il est également nécessaire de désirer ce qu'il faut , que de pouvoir exécuter ce qu'on veut.

Ajoutons , si vous le voulez , qu'il est encore sans difficulté plus essentiel de désirer ce qu'il faut que de pouvoir ce que l'on désire; car l'un vous trouble dans l'exécution, l'autre porte le mal jusques au principe. Lorsque vous ne pouvez pas ce que vous voulez , c'est que vous en avez été empêché par une cause étrangère ; et lorsque vous ne voulez pas ce qu'il faut, le défaut en arrive toujours infailliblement par votre propre dépravation : si bien que le premier n'est tout au plus qu'un pur malheur, et le second, toujours une faute; et en cela même que c'est une faute, qui ne voit, s'il a des yeux , que c'est sans comparaison un plus grand malheur? Ainsi l'on ne peut nier, sans perdre le sens, qu'il ne soit bien plus nécessaire à la félicité véritable d'avoir une volonté bien réglée , que d'avoir une puissance bien étendue.

Et c'est ici , chrétiens , que je ne puis assez m'étonner des dérèglements de nos affections et de la corruption de nos jugements. Nous laissons la règle , dit saint Augustin ' , et nous soupirons après la puissance. Aveugles, qu'entreprenons-

' Cap. XIII, n" 17, t. VIII, col. 939.

- Iako nio.r cilaUi , col. 0:!3.

SUR L'AMBITION

nous . La félicité a deux parties , et nous croyons la posséder tout entière , pendant que nous faisons une distraction violente de ses deux parties. Encore rejetons-nous la plus nécessaire; et celle que nous choisissons étant séparée de sa compagne , bien loin de nous rendre heureux , ne fait (pi'augmenter le poids de ilbtre misère. Car que |)eut servir la puissance à une volonté déréglée , sinon qu'étant misérable en voulant le mal , elle le devient encore plus en l'exécutant? Ne disionsnous pas dimanche dernier que le grand crédit des pécheurs est un fléau que Dieu leur envoie ? pourquoi , sinon , chrétiens , qu'enjoignant l'exécution au mauvais désir, c'est donner le moyen à un malade de jeter du poison sur une plaie déjà mortelle; c'est ajouter le comble? N'est-ce pas mettre le feu à l'humeur maligne , dont le venin nous dévore déjà les entrailles? Le Fils de Dieu reconnaît que Pilate a reçu d'en haut une grande puissance sur sa divine personne. Si la volonté de cet homme eût été réglée , il eût pu s'estimer heureux en faisant servir ce pouvoir, sinon à punir l'injustice et la calomnie, du moins à délivrer l'innocence. Mais parce que sa volonté était corrompue par une lâcheté honteuse à son rang , cette puissance ne lui a servi qu'à l'engager contre sa pensée dans le crime du déicide. C'est donc le dernier des aveuglements, avant que notre volonté soit bien ordonnée , de désirer une puissance qui se tournera contre nous-mêmes et sera fatale à notre bonheur, parce qu'elle sera funeste à notre vertu.

Notre grand Dieu , messieurs , nous donne une autre conduite , parce qu'il veut nous mener par des voies unies , et non pas par des précipices. C'est pourquoi il enseigne à ses serviteurs , non à désirer de pouvoir beaucoup , mais à s'exercer à vouloir le bien , à régler leurs désirs avant de songer à les satisfaire ; à commencer leur félicité par une volonté bien ordonnée , avant que de la consommer par une puissance absolue. Où je ne puis assez admirer l'ordre merveilleux de sa sagesse, en ce que la félicité étant composée de deux choses , la bonne volonté et la puissance , il les donne l'une et l'autre à ses serviteurs , mais il les donne chacune en son temps. Si nous voulons ce qu'il faut dans la vie présente , nous pourrons tout ce que nous voudrons dans la vie future. Le premier est notre exercice, l'autre sera notre récompense. Que désirons-nous davantage ? Dieu ne vous envie pas la puissance , mais il a voulu garder l'ordre , qui demande que la justice marche la première : Non quod potentia guasimali aliqiiid fugienda sit, sedordo servandus est, quo prior est juslitia\ Réglons donc

' s. Aug: vhi supra.

notre volonté par l'amour de la justice , et il nous couronnera en son temps par la communication de son pouvoir. Si nous donnons ce moment de la vie présente à composer nos mœurs , il donnera l'éternité tout entière à contenter nos désirs.

Mais il est temps , chrétiens , que nous fassions une application plus particulière de cette belle doctrine de saint Augustin. Que demandez-vous , ô mortels? quoi? que Dieu vous donne beaucoup de puissance? Et moi je réponds avec le Sauveur que « vous ne savez pas ce que vous demandez '. » Considérez bien où vous êtes , voyez la mortalité qui vous accable , regardez cette « figure du monde « qui passe'. » Parmi tant de fragilité , sur quoi pensez- vous soutenir cette grande idée de puissance? Certainement un si grand nom doit être appuyé sur quelque chose : et que trouverezvous sur la terre qui ait assez de force et de dignité pour soutenir le nom de puissance? Ouvrez les yeux , pénétrez l'écorce , la plus grande puissance du monde ne peut s'étendre plus loin que d'ôter la vie à un honune : est-ce donc un si grand effort que de faire mourir un mortel , que de hâter de quelques moments le cours d'une vie qui se précipite d'elle-même? Ne croyez donc pas , chrétiens , (ju'on puisse jamais trouver du pouvoir où règne la mortalité , Nam quanta potentia potest esse mortalium ? C'est une sage providence : et ainsi, dit saint Augustin^, le partage des hommes mortels est d'observer la justice ; la puissance leur sera donnée au séjour d'immortalité : Teneant mortalesjustitiam , po tentia immortalibus dabitur.

Aspirons , messieurs , à cette puissance. Si nous sentons d'une foi vive que nous sommes étrangers sur la terre , nous ne désirerons pas avec ambition de gouverner où nous n'avons qu'un lieu de passage , d'être les maîtres où nous ne devons pas même être citoyens. Songeons en quelle cité nos noms sont écrits, songeons qui est celui à qui nous demandons tous les jours que son règne advienne. Si c'est celui que nous appelons notre Père , ne prétendons pas être tout-puissants avant que le règne de notre Père soit arrivé ; ce serait un contre-temps trop déraisonnable. Ainsi, pour aspirer à la puissance , attendons patiemment que son règne advienne, et contentons-nous, en attendant, de lui demander que sa volonté soit faite. Si nous faisons sa volonté , en nous laissant diriger par sa justice , le règne arrivera où nous participerons à sa puissance.

Je crois que vous voyez maintenant, messieurs, quelle sorte de puissance nous devons désirer du-

' Matth. XX, 22.

5 I. Car. VII,. 31.

3 S. Aug. vbi supra.

SUR L'AMBITION

vant cette vie : puissance pour régler nos mœurs, pour modérer nos passions , pour nous composer selon Dieu ; puissance sur nous-mêmes , puissance contre nous-mêmes ; ou plutôt , dit saint Augustin ' , puissance pour nous-mêmes contre nousmêmes : Velit homo prudens esse , velitfortis, velit temperans... alque ut hœc veraciter passif , potentiam plane opte t , atque appetat ut potens sitin seipso, et miro modo adversus seipsum pro seipso. 0 puissance peu enviée ! et toutefois c'est la véritable. Car on combat notre puissance en deux sortes , ou bien en nous empêchant dans l'exécution de nos entreprises, ou bien en nous troublant dans le droit que nous avons de nous résoudre; on attaque dans ce dernier l'autorité même du commandement , et c'est la véritable servitude. Voyons l'exemple de l'un et de l'autre dans une même maison.

Joseph était esclave chez Putiphar, et la femme de ce seigneur d'Egypte y est la maîtresse. Celui-là dans le joug de la servitude n'est pas maître de ses actions , et celle-ci tyrannisée par sa passion n'est pas même maîtresse de ses volontés. Voyez où l'a portée un amour infâme. Ah! sans doute, à moins que d'avoir un front d'airain, elle avait honte en son cœur de cette bassesse; mais sa passion furieuse lui commandait au dedans comme à une esclave : appelle ce jeune homme, confesse ton faible, abaisse-toi devant hii, rends-toi ridicule. Que lui pouvait conseiller de pis son plus cruel ennemi? c'est ce que sa passion lui commande. Qui ne voit que dans cette femme la puissance est liée bien plus fortement qu'elle ne l'est dans son propre esclave?

Cent tyrans de cette sorte captivent nos volontés, et nous ne soupirons pas. Nous gémissons quand on lie nos mains, nous portons sans peine ces fers invisibles dans lesquels nos cœurs sont enchaînés. Nous croyons qu'on nous violente quand on enchaîne les ministres, les membres qui exécutent; et nous ne soupirons pas quand on met dans les fers la maîtresse même , la raison et la volonté qui commande. Éveille-toi, pauvre esclave , qui songe à sauver quelques soldats , et laisse prendre le roi prisonnier ; et reconnais enfin cette vérité, que si c'est une grande puissance de pouvoir exécuter ses desseins , la grande et la véritable c'est de régner sur ses volontés.

Quiconque aura su goûter la douceur de cet empire , se souciera peu , chrétiens , du crédit et de la puissance que peut donner la fortune ; et en voici la raison : c'est qu'il n'y a point de plus grand obstacle à se commander soi-même, que d'avoir autorité sur les autres. Car considérez

> Vbi Supra, col. i)39.

quelle est la condition des grands de la terre? qu'est-ce qui grossit leur cour, et qui fait la foule autour d'eux? N'écoutons pas ce qu'ils disent, voyons ce qu'ils portent au dedans du cœur. Chacun a ses intérêts et ses passions, l'un sa vengeance , [l'autre] , son ambition , son avarice ; et pour exécuter leurs desseins, ils tâchent de ménager les puissances. Celui qui est obHgé , pour se faire des créatures , de satisfaire les passions d'autrui , quand prendra-t-il la pensée de donner des bornes aux siennes? Qui compescere debuisti cupiditates tuas, explore cogeris aliénas \

Mais entrons plus avant encore dans ces ressorts secrets et imperceptibles qui font remuer le cœur humain , afin, s'il se peut, de vous faire voir comment les vices croissent avec la puissance. En effet , il y a en nous une certaine malignité qui a gâté notre nature jusqu'à la racine , qui a répandu dans nos cœurs le principe de tous les vices. Ils sont cachés et enveloppés en cent replis tortueux , et ils ne demandent qu'à montrer la tête. Le meilleur moyen de les réprimer, c'est de leur ôter le pouvoir ; c'est ce qui fait dire à saint Augustin , qui l'avait bien compris , en l'une de ses épîtres à Macédonius , si je ne me trompe , que pour « guérir la volonté il faut réprimer « la puissance : » Frœnatur facultas... utsanetur voluntas"^. Eh quoi donc! des vices cachés en sont-ils moins vices? est-ce l'accomplissement qui en fait la corruption? Comment donc! est-ce guérir la volonté que de laisser le venin dans le fond du cœur ? Voici le secret : on se lasse de vouloir toujours l'impossible , de faire toujours des desseins à faux, de n'avoir que la malice du crime. C'est pourquoi une malice frustrée commence à déplaire , on se remet, on revient à soi à la faveur de son impuissance, on prend aisément le parti de modérer ses désirs. On le fait premièrement par nécessité ; mais enfin comme la contrainte est importune , on y travaille sérieusement et de bonne foi , et on bénit son peu de puissance , le premier appareil qui a donné le commencement à la guérison.

Par une raison contraire , qui ne voit que plus on sort de la dépendance , plus on rend ses passions indomptables? Nous sommes des enfants qui avons besoin d'un tuteur sévère , la difficulté ou la crainte. Si on lève ces empêchements , nos inclinations corrompues commencent à se remuer et à se produire, et oppriment notre liberté sous le joug de leur licence effrénée; comme des voleurs dispersés par la crainte de ceux qui les poursuivaient, troupe sanguinaire qui va désoler toute la province. Ah ! nous ne le voyons que trop tous

' s. Aug. Epist. c.cw, ad Bonif. n"6, t. ci, col. 813. 2 Ad Maced. Ep. cuu, n» 16, t ii, col. 530.

SUR LÂMBITION.

los jours. Ainsi vous voyez, chrétiens, combien la fortune est trompeuse , puisque , bien loin de nous donner la puissance , elle ne nous laisse pas même la liberté. Que si je pouvais vous découvrir aujourd'hui le cœur d'un Nabuchodonosor dans l'Histoire sainte , d'un Néron ou de quelque autre monstre dans les histoires profanes, vous verriez ce que peut faire dans le cœur humain cette terrible pensée de ne voir rien sur sa tête, et à proportion ce qui en approche. C'est là que la convoitise va tous les jours se subtilisant, et se ren viant pour ainsi dire sur elle-même. De là naissent des vices inconnus , des monstres d'avarice , des raffinements de volupté , des délicatesses d'orgueil qui n'ont point de nom. Et qui les produit, chrétiens? la grande puissance féconde en crimes, la licence mère de tous les excès.

Ce n'est pas sans raison, messieurs, que le Fils de Dieu nous instruit à craindre les grands emplois; c'est qu'il sait que la puissance est le principe le plus ordinaire de l'égarement; qu'en l'exerçant sur les autres , on la perd souvent sur soi-même; enfin qu'elle est semblable à un vin fumeux qui fait sentir sa force aux plus sobres. Celui-là seul est maître de ses volontés , qui saura modérer son ambition, qui se croira assez puissant , pourvu qu'il puisse régler ses désirs , et être assez désabusé des choses humaines, pour ne point mesurer sa félicité à l'élévation de sa fortune.

Mais écoutons , chrétiens , ce que nous opposent les ambitieux*. Il faut, disent-ils, se distinguer;

* Mais écoutons, chrétiens, ce que disent ici les ambitieux : Je me modérerai : et comment ? Ne porterez-vous pas toujours avec vous cette humeur inquiète et remuante ? comme si nous nous gouvernions par raison , et non par humeur ; ou comme si l'ambition n'était pas sans comparaison moins traitable , quand on lui laisse prendre goût aux honneurs du monde. 11 faut se distinguer par quelque moyen : il leur semble que c'est la marque de peu de mérite , de demeurer dans le commun : les génies extraordinaires se démêlent toujours de la troupe, et forcent la destinée. Les exemples les inquiètent.

Donnons quelque conseil aux grands de la terre. Que leur condition est périlleuse ! ce que c'est que d'agir par humeur, et non par raison! c'est ce qui cause que les passions sont insatiables, parce que l'humeur nous demeure. Et il faut considérer en ce lieu ce que c'est que l'avarice des passoins.

Tel qu'est le péril d'un homme qui, ayant épousé une femme d'une rare et ravissante beauté, serait obligé néanmoins de vivre avec elle comme avec sa sœur, et même de ne la regarder qu'avec réserve ; vous ne comprenez que trop son péril : autant est-il difficile de garder la modération dans les dignités ' Il y en a néanmoins [qui le font] ; Dieu prête de ses serviteurs à l'ordre du siècle. Que feront-ils, chrétiens? il ne faut pas se permettre toutes choses; qu'ils se prêtent au monde, qu'ils se donnent à Dieu; qu'ils se prêtent aux affaires , qu'ils se donnent au ciel. (Qu'ils imi-

' S. Ckrys. Hotnil. xL, in Mutth. t. vu, n" 442 et seq.

c'est une marque de faiblesse de demeurer dans le commun : les génies extraordinaires se démêlent toujours de la troupe et forcent les destinées. Les exemples de ceux qui s'avancent semblent reprocher aux autres leur peu de mérite ; et c'est sans doute ce dessein de se distinguer qui pousse l'ambition aux derniers excès. Je pourrais combattre par plusieurs raisons cette pensée de se discerner. Je pourrais vous représenter que c'est ici un siècle de confusion , où toutes choses sont mêlées ; qu'il y a un jour arrêté à la fin des siècles pour séparer les bons d'avec les mauvais , et que c'est à ce grand et éternel discernement que doit aspirer de toute sa force une ambition chrétienne. Je pourrais ajouter encore que c'est en vain qu'oti s'efforce de se distinguer sur la terre où la mort nous vient bientôt arracher de ces places éminentes, pour nous abîmer avec tous les [autres] dans le néant commun de la nature ; de sorte que les plus faibles, se riant de votre pompe d'un jour et de votre discernement imaginaire, vous

tent la conduite d'Esther, qui disait à Dieu :) « Voussa- « vez, Seigneur, que je hais la gloire des injustes .... vous « savez la nécessité où je me trouve , et qu'aux jours où « je parais dans la magnificence et dans l'éclat, j'ai en « abomination la marque superbe de ma gloire , que je « porte sur ma tête; que je la déteste comme un linge « souillé, et qui fait horreur; que je ne la porte point dans « les joui-s de mon silence; que je n'ai point mangé à la

« table d'Aman, ni pris plaisir au festin du roi et que

«. depuis le temps que j'ai été amenée en ce palais jus- « ques aujourd'hui, jamais votre servante ne s'est réjouie « qu'en vous seul , ô Seigneur Dieu d'Israël : » FA nosti

quiaodevimgloriaminiquorum tu scis nécessita-

tem meam, quod abominer signum superbice qicod est super caput meum in diebus ostentationis mcœ ; et quod non comederim in mensaAman, nec mihi pla-

cuerit convivium régis et nunquam lœtata sit an-

cilla tua.... nisi in te, Deus Israël '.

Mais pour cela, que faire.? elle évite ce qu'elle peut; ce qu'elle ne peut éviter, elle en éloigne son cœur; elle fuit les délicatesses exquises et plus que royales de la table du favori ; et pour la table du roi , elle ne pouvait l'éviter étant son épouse ; mais elle détourne son cœur, et au milieu de ses délices royales , elle ne trouve sa joie qu'au Dieu d'Israël. [Il faut] s'examiner de tous côtés , pour voir si l'orgueil ne lève point la tête par quelque endroit. « Seigneur, « disait le prophète roi ^, mon cœur ne s'est point enflé d'or- « goeil , et mes yeux ne so sont point élevés : » Domine, non est exaltatum cor meum, neque elati stint oculi mei. ( Il nous marque tous les degrés de l'orgueil). Enflure du cœur, les yeux élevés, se méconnaître, point de réflexion sur soi-même, s'entretenir dans sa grandeur : Ambulavi in magnis ; des desseins d'emportement : 7ieque in mirabilibus super me. Et enfin il la déracine : « "Vous « savez. Seigneur, que j'ai eu d'humbles sentiments de « moi-même; mon âme, qui s'appuie entièrement sur « vous , est semblable à un enfant nouvellement sevré, qui « se repose uniquement sur sa mère : » Si non humiliter sentiebam, sed exaltavi animam meam; sicut ablacfatus est super matre sua, ita retributio in anima mea.

» Esth. 14-18.

' Ps. cxxx.

SUR L'AMBITION

diront avec le prophète : 0 homme puissant et superbe, qui pensiez par votre grandeur vous être tiré du pair, « vous voilà blessé comme nous, « et vous êtes fait semblable à nous : y Et tu vulneratus es sicut et nos, nostri similis effectiis es\

Maissansm'arrêter àces raisons, je demanderai seulement à ces âmes ambitieuses par quelles voies elles prétendent se distinguer. « Faisons « tomber, disent les impies, le juste dans nos pié- « ges , parce qu'il nous est Incommode : » Circumveniamus justum , quoniam inutilis est nobis \ L'injuste peut entrer dans tous les desseins , trouver tous les expédients , entrer dans tous les intérêts :à quel usage peut-on mettre cet homme si droit, qui ne parle que de son devoir? Il n'y a rien de si sec , ni de moins flexible ; et il y a tant de choses qu'il ne peut pas faire , qu'à la fin il est regardé comme un homme qui n'est bon à rien , entièrement inutile. Ainsi , étant inutile , on se résout facilement à le mépriser, ensuite à le sacrifier à l'intérêt du plus fort , et aux pressantes sollicitations de cet homme de grand secours qui n'épargne ni le saint ni le profane pour entrer dans nos desseins, qui sait remuer les intérêts et les passions, ces deux grands ressorts de la vie humaine. Conjortatisuntin terra, quia de malo ad malum egressi sunt^ : « Ils ont cher- « ché à se fortifier sur la terre , parce qu'ils ne '( font que passer d'un crime à un autre. « [ Le vice sait couvrir] une médisance secrèteme-nt semée par une calomnie encore plus ingénieuse ; une première injustice, par une corruption : il enveloppe la vérité dans des embarras infinis ; il a l'art de faire taire et parler les hommes, parce qu'il sait les flatter, les intimider, les intéresser par toutes sortes de voies.

Que fera ici la vertu avec sa froide et impuissante médiocrité? à peine peut-elle se remuer, tant elle s'est renfermée dans des limites étroites- Elle se retranche tout d'un coup plus de la moitié des moyens ; j'entends ceux qui sont mauvais ou suspects , et c'est-à-dire assez souvent les plus efficaces. La voie du vice est honteuse , celle de la vertu est bien longue. La vertu ordinairement n'est pas assez souple pour ménager la faveur des hommes ; et le vice , qui met tout en œuvre, est plus actif, plus pressant, plus prompt, et ensuite il réussit mieux que la vertu, qui ne sort point des règles , qui ne marche qu'à pas comptés , qui ne s'avance que par mesure. Ainsi , vous vous ennuierez d'une si grande lenteur; peu à peu votre vertu se relâchera, et après elle aban-

' Is. XIV, 10.

» Sap. Il, 12.

•* Jerem. ix , 3.

donnera tout à fait sa première régularité pour s'accommoder à l'humeur du monde. Ah! que vous feriez bien plus sagement de renoncer tout à coup à l'ambition! peut-être qu'elle vous donnera de temps en temps quelques légères inquiétudes , mais toujours en aurez-vous bien meilleur marché; et il vous sera bien plus aisé de la retenir, que lorsque vous lui aurez laissé prendre goût aux honneurs et aux dignités. Vivez donc content de ce que vous êtes , et surtout que le désir de faire du bien ne vous fasse pas désirer une condition plus relevée. C'est l'appât ordinaire des ambitieux : ils plaignent toujours le public, ils s'érigent en réformateurs des abus , ils deviennent sévères censeurs de tous ceux qu'ils voient dans les grandes places. Pour eux que de beaux desseins ils méditent ! que de sages conseils pour l'Etat ! que de grands sentiments pour l'Église ! que de saints règlements pour un diocèse ! Au milieu de ces desseins charitables et de ces pensées chrétiennes, ils s'engagent dans l'amour du monde, ils prennent insensiblement l'esprit du siècle , et puis , quand ils sont arrivés au but , il faut attendre les occasions , qui ne marchent qu'à pas de plomb , pour ainsi parler, et qui enfin n'arrivent jamais. Ainsi périssent tous ces beaux desseins, et s'évanouissent comme un songe toutes ces grandes pensées.

Par conséquent , chrétiens , sans soupirer ardemment après une plus grande puissance , songeons à rendre bon compte de tout le pouvoir que Dieu nous confie. Un fleuve pour faire du bien n'a que faire de passer ses bords ni d'inonder la campagne : en coulant paisiblement dans son lit, il ne laisse pas d'arroser la terre et de présenter ses eaux aux peuples pour la commodité publique. Ainsi , sans nous mettre en peine de nous déborder par des pensées ambitieuses , tâchons de nous étendre bien loin par des sentiments de bonté; et dans des emplois bornés, ayons une charité infinie. Telle doit être l'ambition du chrétien, qui, méprisant la fortune, se rit de ses vaines promesses et n'appréhende pas ses revers, desquels il me reste à vous dire un mot; dans ma dernière partie.

DEUXIÈME POINT

La fortune , trompeuse en toute autre chose , est du moins sincère en ceci , qu'elle ne nous cache pas ses tromperies ; au contraire, elle lesétale dans le plus grand jour, et , outre ses légèretés ordinaires , elle se plaît de temps en temps d'étonner le monde par des coups d'une surprise terrible, comme pour rappeler toute sa force en la mémoire des hommes, et de peur qu'ils n'oublient jamais ses inconstances , sa malignité , ses bizar-

SUR L'AMBITION

reries. C'est ce qui m'a fait souvent penser que toutes les complaisances de la fortune ne sont pas des faveurs , mais des traliisons ; qu'elle ne nous donne que pour avoir prise sur nous , et que les biens que nous recevons de sa main ne sont pas tant des présents qu'elle nous fait que des gages que nous lui donnons pour être éternellement ses captifs assujettis aux retours fâcheux de sa dure et malicieuse puissance.

Cette vérité établie sur tant d^xpériences convaincantes , devrait détromper les ambitieux de tous les biens de la terre ; et c'est au contraire ce qui les engage. Car au lieu d'aller à un bien solide et éternel sur lequel le hasard ne domine pas, et de mépriser par cette vue la fortune toujours changeante, la persuasion de son inconstance fait qu'on se donne tout à fait à elle, pour trouver des appuis contre elle-même. Car écoutez parler ce politique habile et entendu: la fortune l'a élevé bien haut , et dans cette élévation il se moque des petits esprits qui donnent tout au dehors, et qui se repaissent de titres et d'une belle montre de grandeur ; il se croirait peut-ètic assez grand, s'il ne voulait chercher des appuis à sa grandeur. Pour lui il appuie sa famille sur des fondements plus certains , sur des charges considérables, sur des richesses immenses qui soutiendront éternellement la fortune de sa maison. Il pense s'être affermi contre toutes sortes d'attaques; aveugle et malavisé ! comme si ces soutiens magnifiques qu'il cherche contre la puissance de la fortune n'étaient pas encore de son ressort et de sa dépendance, et pour le moins aussi fragiles que l'édifice même qu'il croit chancelant.

C'est trop parler de la fortune dans la chaire de vérité. Ecoute, homme sage, homme prévoyant , qui étends si loin aux siècles futuis les précautions de ta prudence ; c'est Dieu même qui te va parler, et qui va confondre tes vaines pensées par la bouche de son prophète Ézéchiel : Pulcher ratnis, et frondibus nemorosus, excelsusgue altitudine, et inter condensas frondes elevatum est cacumen ejus • : Assur, dit ce saint prophète, s'est élevé comme un grand arbre, comme les cèdres du Liban : le ciel l'a nourri de sa rosée , la terre l'a engraissé de sa substance ; les puissances l'ont comblé de leurs bienfaits, et il suçait de son côté lesangdu peuple. C'est pourquoi il s'est élevé, superbe en sa hauteur, beau en sa verdure, étendu en ses branches , fertile en ses rejetons : les oiseaux faisaient leurs nids sur ses branches; les familles de ses domestiques , les peuples se mettaient à couvert sous son ombre ; un grand nombre de créatures , et les grands et les

• Ezech. XXXI, 3.

BOSSUET. — T. 11

petits, étaient attachés à sa fortune : ni les cèdres ni les pins, c'est-à-dire, les plus grands de la cour, ne l'égalaient pas : Ahietes non adœquaverunt summitatem ejus... œmulata sunt eum omnia ligna voluptatis quœ erant in paradiso Dei^.. Autant que ce grand arbre s'était poussé en haut , autant semblait-il avoir jeté en bas de fortes et profondes racines.

Voilà une grande fortune , un siècle n'en voit pas beaucoup de semblables ; mais voyez sa ruine et sa décadence. « Parce qu'il s'est élevé superbe- « ment , et qu'il a porté son faîte jusqu'aux nues , « et que son cœur s'est enllé dans sa hauteur : « pour cela , dit le Seigneur, je le couperai par la « racine ; je l'abattrai d'un grand coup et le por- « terai par terre : il viendra une disgrâce et il ne « pourra plus se soutenir; il tombera d'une grande « chute. Tous ceux qui se reposaient sous son « ombre se retireront de lui , de peur d'être acca- « blés sous sa ruine : » Recèdent de umbraculo ejus omnes populi terrœ, et relinquent eum. « Cependant on le verra couché tout de son long « sur la montagne, fardeau inutile de la terre : » Projicient eum super montes % ou , s'il se soutient durant sa vie , il mourra au milieu de ses grands desseins, et laissera à des mineurs des affaires embrouillées qui ruineront sa famille; ou Dieu frappera son fils unique , et le fruit de son travail passera en des mains étrangères; ou Dieu lui fera succéder un dissipateur qui, se trouvant tout d'un coup dans de si grands biens dont l'amas ne lui a coûté aucunes peines, se jouera des sueurs d'un homme insensé qui se sera perdu pour le laisser riche : et devant la troisième génération , le mauvais ménage et les dettes auront consumé tous ses héritages. « Les branches « de ce grand arbre se verront rompues dans « toutes les vallées : » In cunctis convallibus corruent rami ejus ^, je veux dire , ces terres et ces seigneuries qu'il avait ramassées comme une province, avec tant de soin et de travail, se partageront en plusieurs mains, et tous ceux qui verront ce grand changement diront en levant les épaules, et regardant avec étonnement les restes de cette fortune ruinée : Est-ce là que devait aboutir toute cette grandeur formidable au monde? est-ce là ce grand arbre dont l'ombre couvrait toute la terre? il n'en reste plus qu'un tronc inutile : est-ce là ce fleuve impétueux qui semblait devoir inonder toute la terre? je n'aperçois plus qu'un peu d'écume. 0 homme , que penses-tu faire? et pourquoi te travailles-tu vainement ?

' Ezech. XXXI ,8,9.

» Ibid. 12.

' Ibid.

SUR L'AMBITION

Mais je saurai bien m'affermir, et profiter de l'exemple des autres; j'étudierai le défaut de leur politique et le faible de leur conduite, et c'est là que j'apporterai le remède. Folle précaution; car ceux-là ont-ils profité de l'exemple de ceux qui les précèdent? 0 homme , ne te trompe pas, l'avenir a des événements trop bizarres; et les pertes et les ruines entrent par trop d'endroits dans la fortune des hommes , pour pouvoir être arrêtées de toutes parts. Tu arrêtes cette eau d'un côté, elle pénètre de l'autre ; elle bouillonne même par-dessous la terre. Vous croyez être bien muni aux environs , le fondement manque par en bas , un coup de foudre [frappe] par en haut. Mais je jouirai de mon travail. Eh quoi! pour dix ans de vie ! Mais je regarde ma postérité et mon nom. Mais peut-être que ta postérité n'en jouira pas. Mais peut-être aussi qu'elle en jouira. Et tant de sueurs, et tant de travaux, et tant de crimes, et tant d'injustices , sans pouvoir jamais arracher de la fortune , à laquelle tu te dévoues, qu'un misérable peut-être! Regarde qu'il n'y a rien d'assuré pour toi , non pas même un tombeau pour graver dessus tes titres superbes , seuls restes de ta grandeur abattue. L'avarice ou la négligence de tes héritiers le refuseront peutêtre à ta mémoire ; tant on pensera peu à toi quelques années après ta mort! Ce qu'il y a d'assuré , c'est la peine de tes rapines , la vengeance éternelle de tes concussions et de ton ambition infinie. 0 les dignes restes de ta grandeur I ô les belles suites de ta fortune ! ô folie ! ô illusion ! ô étrange aveuglement des enfants des hommes !

Chrétiens , méditez ces choses; chrétiens, qui que vous soyez , qui croyez vous affermir sur la terre, servez-vous de cette pensée pour chercher le solide et la consistance. Oui, l'homme doit s'affermir ; il ne doit pas borner ses desseins dans des limites si resserrées que celles de cette vie : qu'il pense hardiment à l'éternité. En effet , il tâche , autant qu'il peut, que le fruit de son travail n'ait point de fin ; il ne peut pas toujours vivre , mais il souhaite que son ouvrage subsiste toujours : son ouvrage , c'est sa fortune qu'il tâche , autant qu'il est possible, de faire voir aux siècles futurs telle qu'il l'a faite. Il y a dans l'esprit de l'homme un désir avide de l'éternité ; si on le sait appliquer, c'est notre salut. Mais voici l'erreur, c'est que l'homme l'attache à ce qu'il aime; s'il aime les biens périssables , il y médite quelque chose d'éternel ; c'est pourquoi il cherche de tous côtés des soutiens à cet édifice caduc , soutiens aussi caducs que l'édifice même qui lui paraît chancelant. 0 homme, désabuse-toi: si tu aimes l'éternité cherche-la donc en elle-même , et ne crois pas pouvoir appliquer sa consistance inébranlable à cette

eau qui passe et à ce sable mouvant. 0 éternité , tu n'es qu'en Dieu, mais plutôt, ô éternité, tu es Dieu même ; c'est là que je veux chercher mon appui, mon établissement, ma fortune , mon repos assuré en cette vie et en l'autre. Amen.

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