AUTRE CONCLUSION DU MÊME SERMON
PRÊCHÉ DEVANT LE ROI
0 folie! ô illusion! ô étrange aveuglement des enfants des hommes! Chrétiens, méditons ces choses ; pensons aux inconstances , aux légèretés , aux trahisons de la fortune. Mais ceux dont la puissance suprême semble être au-dessus de son empire, sont-ils au-dessus des changements ? Dans leur jeunesse la plus vigoureuse, ils doivent penser à la dernière heure qui ensevelira toute leur grandeur. « Je l'ai dit : Vous êtes des « dieux, et vous êtes tousenfants du Très-Haut' ; » ce sont les paroles de David , paroles grandes et magnifiques : toutefois écoutez la suite : Mais ô dieux de chair et de sang , ô dieux de terre et de poussière , « vous mourrez comme des hommes, > ettoute votre grandeur tombera par terre : Verumtamen sicuthomines moriemini \ Songez donc, ô grands de la terre , non à l'éclat de votre puissance , mais au compte qu'il en faut rendre , et ayez toujours devant les yeux la majesté de Dieu présente.
De tous les hommes vivants , aucuns ne doivent avoir dans fesprit la majesté de Dieu plus présente ni plus avant imprimée que les rois ; car comment pourraient-ils oublier celui dont ils portent toujours en eux-mêmesune image si présente et si expresse? Le prince sent en lui-même cette vigueur, cette fermeté , cette noble confiance du commandement : il voit qu'il ne fait que remuer les yeux , et qu'aussitôt tout se remue d'une extrémité du royaume à l'autre ; et combien donc doit-il penser que la puissance de Dieu est active ! Il perce les intrigues les plus cachées , les oiseaux du ciel lui rapportent tout ^ ; il a même reçu de Dieu , par l'usage des affaires , une certaine pénétration qui fait penser qu'il devine : Divinatio in labiis Régis ^ ; et quand il a pénétré les trames les plus secrètes , avec ses mains longues et étendues il va prendre ses ennemis aux extrémités du monde , et les déterre , pour ainsi dire , du fond des abîmes , où ils cherchaient un vain asile. Combien donc lui est-il facile de s'imagi-
' Ps, LXXXI , C.
» Ihid. 7.
3 Eccl. X , 20.
* Prov, XVI , 10.
SUR L'AMBITION
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lier (jue la vue et les mains de Dieu sont inévitables !
Mais quand il voit les peuples soumis obligés à lui obéir non-seulement « pour la crainte , mais « encore pour la conscience » , comme dit l'apôtre • ; quand il voit qu'on doit immoler et sa fortune et sa vie pour sa gloire et pour son service, peut-il jamais oublier ce qui est dû au Dieu vivant et éternel ? C'est là qu'il doit reconnaître que tout ce que feint la flatterie, tout ce qu'inspire le devoir, tout ce qu'exécute la fidélité , tout ce qu'il exige lui-même de l'amour, de l'obéissance , de la gratitude de ses sujets , c'est une leçon perpétuelle de ce qu'il doit à son Dieu, à son souverain. C'est pourquoi saint Grégoire de Nazianze, prêchant à Constantinople en présence des empereurs, leur adresse ces belles paroles : « 0 prin- « ces, respectez votre pourpre; révérez votre « propre puissance , et ne l'employez jamais con- '<■ tre Dieu, qui vous l'a donnée. Connaissez le « grand mystère de Dieu en vos personnes : les « choses hautes sont à lui seul ; il partage avec « vous les inférieures : soyez donc les sujets de « Dieu , et soyez les dieux de vos peuples ^. «
Ce sont les paroles de ce grand saint, que j'adresse encore aujourd'hui au plus grand monarque du monde. Sire, soyez le dieu de vos peupies : c'est-à-dire , faites-nous voir Dieu en votre personne sacrée ; faites-nous voir sa puissance , faites-nous voir sa justice, faites nous voir sa miséricorde. Ce grand Dieu est au-dessus de tous les maux, et néanmoins il y compatit et il les soulage : ce grand Dieu n'a besoin de personne , et néanmoins il veut gagner tout le monde , et il ménage ses créatures avec une condescendance infinie. Ce grand Dieu sait tout , il voit tout , et néanmoins il veut que tout le monde lui parle; il écoute tout et il a toujours l'oreille attentive aux plaintes qu'on lui présente ; toujours prêt à faire justice. Voilà le modèle des rois ; tous les autres sont défectueux, et on y voit toujours quelque tache. Dieu seul doit être imité en tout, autant que le porte la faiblesse humaine. Nous bénissons ce grand Dieu de ce que Votre Majesté porte déjà sur elle-même une si noble empreinte de lui-même, et nous le prions humblement d'accroître ses dons sans mesure dans le temps et dans l'éternité. Amen.
« E&m. xm , 5.
» Orat. xxvii, 1. 1, p. 471.