FRAGMENT SUR LA BRIÈVETÉ DE LA VIE
BT LE NÉANT DE l'HOMME.
C'est bien peu de chose que l'homme , et tout ce qui a fin est bien peu de chose. Le temps viendra où cet homme qui vous semblait si grand ne sera plus, où il sera comme l'enfant qui est encore à naître, où il ne sera rien. Si longtemps qu'on soit au monde , y serait-on mille ans , il en faut venir là. Il n'y a que le temps de ma vie qui me fait différent de ce qui ne fut jamais : cette différence est bien petite , puisqu'à la fin je serai encore confondu avec ce qui n'est point ; ce qui arrivera le jour où il ne paraîtra pas seulement que j'aie été , et où peu m'importera combien de temps j'ai été, puisque je ne serai plus. J'entre dans la vie avec la loi d'en sortir, je viens faire mon personnage , je viens me montrer comme les autres ; après , il faudra disparaître. J'en vois passer devant moi, d'autres me verront passer; ceux-là même donneront à leurs successeurs le même spectacle ; tous enfin viendront se confondre dans le néant. Ma vie est de quatre-vingts ans tout au plus, prenons-en cent : qu'il y a eu de temps où je n'étais pas ! qu'il y en a où je ne serai point ! et que j'occupe peu de place dans ce grand abîme des ans ! Je ne suis rien ; ce petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant où il faut que j'aille. Je ne suis venu que pour faire nombre , encore n'avait-on que faire de moi ; et la comédie ne serait pas moins bien jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre. Ma partie est bien petite en ce monde, et si peu considérable, que quand je regarde de près, il me semble que c'est un songe de me voir ici , et que tout ce que je vois ne sont que de vains simulacres : Prœterit figura hujm mundi\
Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus ; et pour aller là , par combien de périls fautil passer? par combien de maladies , etc. ? à quoi tient-il que le cours ne s'en arrête à chaque moment? ne l'ai-je pas reconnu quantité de fois? J'ai échappé la mort à telle et telle rencontre : c'est mal parler, j'ai échappé la mort. J'ai évité ce péril , mais non pas la mort : la mort nous dresse diverses embûches -, si nous échappons l'une , nous tombons en une autre ; à la fin il faut venir entre ses mains. Il me semble que je vois
< Cor. VII, 31.
SUR LES VAINES EXCUSES
un arbre battu des vents ; il y a des feuilles qui tombent à chaque moment ; les unes résistent plus, les autres moins : que s'il y en a qui échappent de l'orage , toujours l'hiver viendra, qui les flétrira et les fera tomber : ou comme dans une grande tempête, les uns sont soudainement suffoqués , les autres flottent sur un ais abandonné aux vagues ; et lorsqu'il croit avoir évité tous les périls , après avoir duré longtemps , un flot le pousse contre un écueil , et le brise. Il en est de même : le grand nombre d'hommes qui courent la même carrière fait que quelques-uns passent jusques au bout; mais après avoir évité les attaques diverses de la mort , arrivant au bout de la carrière où ils tendaient parmi tant de périls , ils la vont trouver eux-mêmes , et tombent à la fin de leur course : leur vie s'éteint d'elle-même comme une chandelle qui a consumé sa matière.
Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus , et de ces quatre-vingts ans , combien y en a-t-il que je compte pendant ma vie? le sommeil est plus semblable à la mort : l'enfance est la vie d'une bête. Combien de temps voudrais-je avoir effacé de mon adolescence? et quand je serai plus âgé, combien encore? voyons à quoi tout cela se réduit. Qu'est-ce que je compterai donc? car tout cela n'en est déjà pas. Le temps où j'ai eu quelque contentement, où j'ai acquis quelque honneur? mais combien ce temps est-il clair-semé dans ma vie ? c'est comme des clous attachés à une longue muraille, dans quelques distances ; vous-diriez que cela occupe bien de la place ; amassez- les , il n'y en a pas pour emplir la main. Si j'ôte le sommeil , les maladies , les inquiétudes , etc. de ma vie ; que je prenne maintenant tout le temps où j'ai eu quelques contentements ou quelque honneur, à quoi cela va-t-il ? Mais ces contentements , les ai-je eus tous ensemble? les ai -je eus autrement que par parcelles? mais les ai-je eus sans inquiétude, et s'il y a de l'inquiétude, les donnerai-je au temps que j'estime, ou à celui que je ne compte pas? et ne l'ayant pas eu à la fois , l'ai-je du moins eu tout de suite? l'inquiétude n'a-telle pas toujours divisé deux contentements? ne s'est-elle pas toujours jetée à la traverse pour les empêcher de se toucher ? Mais que m'en reste-t-il des plaisirs licites ? un souvenir inutile : des illicites? un regret, une obligation à l'enfer, ou à la pénitence , etc.
Ah ! que nous avons bien raison de dire que nous passons notre temps ! nous le passons véritablement , et nous passons avec lui. Tout mon être tient à un moment ; voilà ce qui me sépare du rien : celui-là s'écoule , j'en prends un autre : ils se passent les uns après les autres ; les uns après les autres je les joins , tâchant de m'assu-
rer; et je ne m'aperçois pas qu'ils m'entraînent insensiblement avec eux, et que je manquerai au temps, non pas le temps à moi. Voilà ce que c'est que de ma vie ; et ce qui est épouvantable , c'est que cela passe à mon égard ; devant Dieu cela demeure , ces choses me regardent. Ce qui est à moi , la possession en dépend du temps , parce que j'en dépends moi-même ; mais elles sont à Dieu devant moi, elles dépendent de Dieu devant que du temps ; le temps ne les peut retirer de son empire , il est au-dessus du temps : à son égard cela demeure , cela entre dans ses trésors. Ce que j'y aurai mis , je le trouverai : ce que je fais dans le temps , passe par le temps à l'éternité ; d'autant que le temps est compris et est sous l'éternité , et aboutit à l'éternité. Je ne jouis des moments de ce plaisir que durant le passage ; quand ils passent , il faut que j'en réponde comme s'ils demeuraient. Ce n'est pas assez dire : Ils sont passés , je n'y songerai plus : ils sont passés , oui pour moi , mais à Dieu , non ; il m'en demandera compte.
Eh bien ! mon âme , est-ce donc si grande chose que cette vie? et si cette vie est si peu de chose , parce qu'elle passe , qu'est-ce que les plaisirs qui ne tiennent pas toute la vie , et qui passent en un moment ? cela vaut-il bien la peine de se damner ? cela vaut-il bien la peine de se donner tant de peine , d'avoir tant de vanité? Mon Dieu , je me résous de tout mon cœur en votre présence de penser tous les jours , au moins en me couchant et en me levant , à la mort. En cette pensée , j'ai peu de temps , j'ai beaucoup de chemin à faire , peut-être en ai-je encore moins que je ne pense ; je louerai Dieu de m'avoir retiré ici pour songer à la pénitence. Je mettrai ordre à mes affaires , à ma confession , à mes exercices avec grande exactitude , grand courage , grande diligence ; pensant non pas à ce qui passe , mais à ce qui demeure.
PREMIER SERMON
POUR
LE DIMANCHE DE LA PASSION
Possibilité des commandements de Dieu. Efficacité de la grâce, pour surmonter nos plus fortes inclinations : combien les excuses des mauvais chrétiens sont vaines. Orgueil et fausse paix , deux causes principales qui les empêchent d'écouter avec plaisir les vérités de l'Évangile. Faux prétexte qu'ils allèguent contre les prédicateurs , pour se dispenser de faire ce qu'ils disent.
Si vcritatem dicô vobis, quare non creditis mihi? Si je vojis dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas ? Joan. viii ,46.
Il n'y a jamais eu de reproche plus équitable que celui que nous fait aujourd'hui le Sauveur
DES PÉCHEURS
des âmes , et que l'Église met dans la bouche de tous les prédicateurs de l'Évangile. On prêche la vérité , et personne ne la veut entendre ; on montre à tous les peuples la voie du salut, et on méprise de la suivre ; on élève la voix tout un carême pour crier hautement contre les vices, et on ne voit point de pénitence. Si l'on prêchait à des infidèles qui se moquent de Jésus-Christ et de sa doctrine , il ne faudrait pas trouver étrange si elle était mal reçue ; mais que ceux qui se disent chrétiens , et qui font profession de la respecter, la renient néanmoins par leurs œuvres , et vivent comme si l'Évangile était une fable : Obstupescite, cœli, super hod « 0 ciel ! ô terre ! « étonnez-vous d'un aveuglement si étrange! »
Chrétiens, qu'avez-vous à dire contre l'Évangile de Jésus-Christ , et contre ses vérités qu'on vous annonce? est-ce que vous n'y croyez pas? avez-vous renoncé à votre baptême? avez- vous effacé de dessus vos fronts l'auguste caractère de chrétiens? A Dieu ne plaise ! me direz-vous, je veux vivre et mourir enfant de l'Église. Dieu soit loué, mon frère, de ce que le dérèglement de vos mœurs ne vous a pas fait encore oublier votre religion et votre foi; mais si vous avez du respect pour elle, si vous croyez , comme vous le dites , que ce que nous vous enseignons c'est la vérité , pourquoi refusez-vous de la suivre? pourquoi vois-je une telle contrariété entre votre vie et votre créance? Si veritatem dico vobis, quare non creditis mihi? Avez-vous quelque raison, ou quelque excuse , ou du moins quelque prétexte vraisemblable? dites-le-nous franchement ; nous sommes prêts de vous entendre.
Chrétiens, voici trois excuses que je trouve, sinon dans la bouche , du moins dans le cœur de tous les pécheurs : c'est là qu'il les faut aller attaquer pour les abattre, s'il se peut , aux pieds de Jésus et de ses vérités adorables. Ils répugnent premièrement à notre doctrine , parce ({u'elle leur semble trop haute ; et ils disent que cette vie est au-dessus des forces humaines. Us y résistent secondement , parce qu'encore qu'elle soit possible, ehe choque leurs inclinations; et ainsi il ne faut pas s'étonner si nos discours leur déplaisent. Enlin la troisième cause de leur résistance, cest qu'ils se plaignent de nous-mêmes , ou que nous ne prêchons pas comme il faut, ou que nous ne vivons pas comme nous prêchons ; et ils se croient autorisésà mal faireen déchirant notre vie. Voilà, messieurs, les froides raisons pour lesquelles ils méprisent les enseignements que nous leur donnons de la part de Dieu ; où vous verrez qu'ils mêlent ensemble le faux , le vrai , le douteux :
' Jtrcm. II, 12.
tant ils sont obstinés à se défendre contre ceux qui ne demandent que leur salut.
Car pour ce que vous nous reprochez que la vie que nous prêchons est trop parfaite , et que vous ne pouvez pas y atteindre , cela est faux manifestement , parce que Dieu , si sage et si bon, ne commande pas l'impossible. Que si la cause pour laquelle nous vous déplaisons , c'est que nous contrarions vos désirs , pour cela nous confessons qu'il est véritable : aussi notre dessein n'est pas de vous plaire, mais de faire, si nous pouvons, que vous vous déplaisiez à vous-mêmes , afin de vousconvertiràNotre-Seigneur. Enfin quand vous rejetez sur nous votre faute , et que vous dites que notre vie ou notre manière de dire en est cause ; en cela peut-être que vous dites vrai , et peut-être aussi nous imposez-vous. Mais qu'il soit vrai ou faux, notre faute ne vous justifie pas; et quoi qu'il soit de nous, qui ne sommes que faibles ministres, les vérités que nous annonçons doivent se soutenir par leur propre poids : c'est en peu de mots ce que j'ai à dire. Que sert de vous demander vos attentions , vous n'êtes guère clu'étieus , si vous la refusez à des matières si importantes. Commençons à combattre la première excuse, qui nous reproche que ce que nous prêchons est impossible.
PAEMIEB POINT.
La première raison de ceux qui , sous le nom du christianisme, mènent une vie païenne et séculière, c'est qu'il est d'une trop haute perfection de vivre selon l'Évangile; et que cette grande pureté d'esprit et de corps, cette vie pénitente et mortifiée , cet amour des amis et des ennemis, passe la portée de l'esprit humain. De vouloir montrer en particulier la possibilité de chaque précepte , ce serait une entreprise infinie : prouvous-lc par une raison générale , et disons que c'est pécher contre les principes, que ce n'est pas entendre le mot de commandement , que de dire que l'exécution en est impossible. En effet, le commandement, c'est la règle de l'action; or toute règle est une mesure : Mensura homogenea, dit saint Thomas, proporlionala viensurato' : « C'est une mesure, dit-il , qui doit s'ajuster avec « la chose : » par conséquent si la loi de Dieu est la règle et la mesure de nos actions, il faut qu'il y ait de la proportion , afin qu'elles puissent être égalées ; toute mesure est fondée sur la proportion.
Que si le commandement que Dieu nous donne était au-dessus de nous, nous aurions raison de lui dire : Seigneur, vous me donnez une règle à laquelle je ne puis me joindre , dont je ne puis
" I. Pari. qu*st. m, art. v, ad 2; i. 2. qua'st. \ix, art. iv, ad 2.
SUR LES VAINES EXCUSES
pas même approcher : cela n'est pas de votre sagesse. Aussi n'en est-il pas de la sorte; et luimême , en donnant sa loi , il a été soigneux de nous dire : « Ah ! mon peuple , ne te trompe pas ; « le précepte que je te donne aujourd'hui n'est « pas au-dessus de toi , il n'est pas séparé de toi « par une longue distance : » Mandatum hoc , quod ego prœcipio tibi hodie, non supra te est, neque procul positum ' : « 11 ne faut point mon- « ter au ciel , il ne faut point passer les mers pour « le trouver : » nec in cœlo situm... neque transmare positum *. C'est une règle que je te donne ; et afin que tu puisses l'ajuster à elle, je la mets au niveau , tout auprès de toi : Juxtate est sermo valde, valde, valde : « Il est tout auprès, en ta « bouche , et en ton cœur pour l'accomplir : )^ In ore tuoetin corde tuo, utfacias illum^. Et vous direz après cela qu'il est impossible?
Mais peut-être que vous penserez que cela s'entend du Vieux Testament , qui est de beaucoup au-dessous de la perfection évangélique. Que de choses j'aurais à répondre pour combattre cette pensée ! car il est écrit que « les chemins tortus « deviendront droits : » Eruntprava in directa^. Mais je m'arrête à cette raison ; qu'elle est solide ! qu'elle est chrétienne! Quel est le mystère de l'Évangile? un Dieu homme, un Dieu abaissé : Et Verbum caro factura est ^ : « Le Verbe s'est « fait chair. » Et pourquoi s'est-il abaissé ? Apprenez-le par la suite : Et habitavit in nobis ^ ; c'est afin de demeurer avec nous , dit le bien-aimé disciple : et ailleurs ; pour lier société avec nous : JJtsocietas nostra sit cum Pâtre etFilio ejus Je su Christo. Il ne pouvait y avoir de société entre sa grandeur et notre bassesse,entre sa majesté et notre néant; il s'abaisse, il s'anéantit pour s'accommoder à notre portée. Il se couvre d'un corps comme d'un nuage, non pour se cacher, dit saint Augustin , mais pour tempérer son éclat trop fort, qui aurait ébloui notre faible vue : Nube tegitnr Christus, non ut obscuretur, seduttemperetur". Ce Dieu , qui est descendu du ciel en la terre pour se mettre en égalité avec nous , mettra-t-il audessus de nous ses préceptes ? et s'il veut que nous atteignions à sa personne , voudra-t-il que nous ne puissions atteindre à sa doctrine? Ah ! mes frères , ce n'est pas entendre le mystère d'un Dieu abaissé; une telle hauteur ne s'accorde pas avec une telle condescendance.
Ce n'est pas que je veuille rien diminuer de la
' Deut. XXX, 11.
» Ibid. 12, 15.
> Ibid. 14.
* Luc. m , 5.
* Joan. I, 14.
» I. Joan. 1 , 3.
' Jn J-jan. Tract, xxiv, n" 4, t. m, part, n, col. 535.
perfection évangélique; mais je suis ravi en admiration , quand je considère attentivement par quels degrés Dieu nous y conduit. Il nous laisse bégayer comme des enfants dans la loi dénature ; il nous forme peu à peu dans la loi de Moïse ; il pose les fondements de la vérité par des figures; il nous flatte , il nous attire au spirituel par des promesses temporelles ; il supporte mille faiblesses , comme il dit lui-même , à cause de la dureté des cœurs , à laquelle il s'accommode par condescendance ; il ne nous mène au grand jour de son Evangile, qu'après nous y avoir ainsi disposés par de si longues préparations : et encore dans cet Évangile il y a du lait pour les enfants, il y a du solide .pour les hommes faits : Facti estis quibus lacté opus sit, non solido cibo ' : « Vous « êtes devenus comme des personnes à qui on ne « devrait donner que du lait , et non une nourri- « ture solide. » Lac vobis potum dedi"" : « Je ne « vous ai nourris que de lait: » tout y est dispensé par ordre. Ce Dieu qui nous conduit ainsi pas à pas , et par un progrès insensible , ne nous montre-t-il pas manifestement qu'il a dessein de ménager nos forces , et non pas de les accabler par des commandements impossibles qui nous passent? Venez, venez, et ne craignez pas, soumettez-vous à sa loi; c'est un joug, mais il est l doux ; c'est un fardeau , mais il est léger : Jugum enim meum suave est, etonus meum levé ^. C'est lui-même qui nous en assure ; et il ne dit pas qu'il est impossible de le porter sur nos épaules. Toutefois je passe plus loin , et je veux bien accorder, messieurs, que les commandements de Dieu sont impossibles : oui , à l'homme abandonné à lui-même , et sans le secours de la grâce. Or c'est un article de notre foi , que cette grâce ne nous quitte pas que nous ne l'ayons premièrement rejetée ; et si tu la perds , chrétien , Dieu te fera connaître un jour si évidemment que tu ne l'as perdue que par ta faute , que tu demeureras éternellement confondu de ta lâcheté : Non deserit, sinon deseratur^ : « Ilnese retire point, a à moins que l'on ne l'abandonne le premier. » « J'ai bien lu , dit saint Augustin , qu'il en a rarae- « né à la divine voie plusieurs de ceux qui l'aban- « donnaient ; mais qu'il nous ait jamais quittés le « premier, c'est une chose entièrement inouïe. » C'est donc une extrême folie de dire que les commandements nous sont impossibles , puisque nous avons si près de nous un si grand secours : aussi tous ceux qui l'ont assuré ont senti justement le coup de foudre ; et tant que l'Église sera Église,
' Hebr. v, 12.
^ I. Cor. m, 2.
» Matth. XI , 30.
* S. Aug. in Ps. cxi.v, n" 9, t. IV, col. Itf.a,
DES PÉCHEURS
une telle proposition sera condamnée par un anathème irrévocable.
Par ce principe solide et inébranlable que tout est possible à la grâce , se détruit facilement la vaine pensée des hommes mondains qui accusent leur tempérament de tous leurs crimes. Non, disent-ils , il n'est pas possible de se délivrer de la tyrannie de l'humeur qui nous domine : je résiste quelquefois à ma colère , mais enfin à la longue ce penchant m'emporte; pour me changer, il faut me refaire : c'est ce qu'ils disent ordinairement, vous reconnaissez leurs discours. Eh bien ! chrétiens , s'il faut vous refaire , est-ce donc que vous ignorez que la grâce de Dieu nous réforme et nous régénère en hommes nouveaux? Les apôtres, naturellement tremblants et timides, sont rendus invincibles par cette grâce : Paul ne se plaît plus que dans les souffrances : Gyprien, renouvelé par cette grâce, « voit ses doutes se « dissiper, ce qui était auparavant scellé pour lui « s'ouvrir devant lui, les choses qui ne lui repré- « sentaient que ténèbres devenir lumineuses ; il « surmonte aisément des difficultés qui lui pa- « raissaient insurmontables : « Confirmare se dubia, patere clausa, lucere tenehrosa... geri posse quod impossïbile videbaiur^ : et le reste, qu'il explique si éloquemment dans cette belle épître à Donat. Augustin , dans la plus grande vigueur de son âge , professe la continence , que dix jours auparavant il croit impossible.
Et tu appréhendes , fidèle , que Dieu ne puisse pas vaincre ton tempérament et le soumettre à sa grâce? c'est entendre bien peu sa puissance ; car le propre de cette grâce , c'est de savoir changer nos inclinations et de savoir aussi s'y accommoder. C'est pourquoi saint Augustin dit qu'elle est « convenable et proportionnée ; qu'elle « est douce , accommodante et contempérée : « Apta, congruens, conveniens, contemperata : permettez-moi la nouveauté de ce mot ; je n'ai pu rendre d'une autre manière ce beau contemperata de saint Augustin ; ceux qui ont lu ses livres à Simplicien savent que tous ces mots sont de lui : « qu'elle sait nous fléchir et nous attirer de la « manière qui nous est propre : » quemadmodum aptum erat^y c'est-à-dire, qu'elle remue si à propos tous les ressorts de notre âme , qu'elle nous mène où il lui plaît par nos propres inclinations , ou en retranchant ce qu'il y a de trop, ou en ajoutant ce qui leur manque , ou en détournant leur cours sur d'autres objets. Ainsi l'opiniâtreté se tourne en constance , l'ambition devient un grand courage qui ne soupire qu'après les choses véritablement élevés, la colère se change
» Eptst. I , p. 2.
^ D* div. qu<sst. ad Simpl. lib. I, t. vi, coi. 95.
en zèle, et cette complex ion tendre et affectueuse en une charité compatissante.
Mais à qui est-ce, mes frères, que je dis ces choses? Ceux qui nous allèguent sans cesse leure inclinations, qui se déchargent sur leur complexion de tous leurs vices , ne connaissent pas cette grâce ; ils ne croient pas que Dieu se mêle de nos actions , ni qu'il y en ait d'autre principe que la nature : autrement, au lieu de désespérer de pouvoir vaincre leur tempérament, ils auraient recours à celui qui tourne les cœurs où il lui plaît : au lieu d'imputer leur naufrage à la violence de la tempête , ils tendraient les mains à celui dont le Psalmiste a chanté , qu'il « bride « la fureur de la mer, et qu'il calme , quand i! « veut, ses flots agités : » Tu dominarispolestati maris, motum autem fluctuum ejus tu mitigas'.
Puis donc qu'ils ne croient pas en la grâce , montrez-leur par une autre voie que l'on peut se vaincre soi-même. Je ne veux que la vie de la cour pour les en convaincre par expérience; dans un si grand auditoire , il n'est pas qu'il ne s'y rencontre plusieurs courtisans. Qu'est-ce que la vie de la cour? faire céder toutes ses passions au désir d'avancer sa fortune : qu'est-ce que la vie de la cour? dissimuler tout ce qui déplaît, et souffrir tout ce qui offense, pour agréer à qui nous voulons : qu'est-ce encore que la vie de la cour? étudier sans cesse la volonté d'autrui, et renoncer pour cela, s'il est nécessaire , à nos plus chères pensées : qui ne sait pas cela ne sait pas la cour. Mes frères , après cette expérience , saint Paul va vous proposer de la part de Dieu une condition bien équitable : Sicutexhibuistismembra vestra servire immunditiœ, et iniquitati ad iniquitatem , ita nunc exhibete membra vestra servire justitiœ in sanctijicationem * : « Comme « vous vous êtes rendus les esclaves de l'iniquité t et desdésirs séculiers, en la même sorte rendez- « vous esclaves de la sainteté et de la justice. « Mon frère, certainement vous avez grand tort de dire que Dieu vous demande l'impossible ; bien loin d'exiger de vous l'impossible , il ne vous demande que ce que vous faites : Sicut exhibuistis,.... ita nunc exhibete.... « Faites, « dit-il , pour la justice, ce que vous faites pour la « vanité. » Vous vous contraignez pour la vanité, contraignez- vous pour la justice; vous vous êtes tant de fois surmonté vous-même pour servir à la vanité , ah ! surmontez-vous quelquefois pour servir à la justice. C'est beaucoup se relâcher, pour un Dieu, de ne demander que l'égalité; néanmoins il se réduit là : Sicut exhibuistis , . ..
' Ps. LXXXVUI , 10.
» Rom. VI, 19.
SUR LES VAINES EXCUSES
iia nunc exhibete. Encore se réduira-t-il beaucoup au-dessous ; car quoi que vous fassiez pour son service, quand aurez- vous^égalé les peines de ceux que la nécessité engage au travail , l'ambition aux intrigues de la cour, l'amour infâme et déshonnête à des lâchetés inouïes, l'honneur aux emplois de la guerre , l'avarice à des voyages immenses et à un exil perpétuel de leur patrie ; et pour passer aux choses de nulle importance , le divertissement, lâchasse, le jeu, à des veilles, à des fatigues, à des inquiétudes incroyables? Et quand je vous parle de Dieu , vous commencez à ne rien pouvoir ; vous m'alléguez sans cesse le tempérament et cette complexion délicate : où était-elle dans ce carnaval? où est-elle lorsque vous passez les jours et les nuits à jouer votre bien et celui des pauvres? Elle est revenue dans le carême : il n'y a que ce qui regarde l'intérêt de Dieu que vous appelez impossible. Ah ! j'atteste le ciel et la terre que vous vous moquez de lui , lorsque vous parlez de la sorte ; et que quoi que puisse dire votre lâcheté , le peu qu'il demande de vous est beaucoup plus facile que ce que vous faites.
Eh bien ! mon frère , ai-je pas bien dit que tu ne pouvais maintenir longtemps ton impossibilité prétendue? as-tu encore quelque froide excuse ? as-tu quelque vaine raison que tu puisses encore opposer a l'autorité de la loi de Dieu? Chrétiens , écoutons encore ; il a quelque chose à nous dire ; voici une raison d'un grand poids. La coutume l'entraîne , dit-il ; c'est ainsi qu'on vit dans ie monde ; il faut vivre avec les vivants , il est impossible de faire autrement. Nous en sommes, messieurs, en un triste état ; et les affaires du christianisme sont bien déplorées, si nous sommes encore obligés à combattre cette faible excuse. 0 Église ! ô Évangile ! ô vérités chrétiennes ! où en seriez- vous , si les martyrs , qui vous ont défendus , s'étaient laissé emporter par le grand nombre ; s'ils avaient déféré à la coutume , s'ils avaient voulu périr avec la multitude des infidèles?
Mon frère , qui que tu sois qui gémis sous la tyi-annie de la coutume , après que l'Église l'a désarmée, je n'ai que ce mot à te repartir, et je l'ai pris de Tertullien , dans le livre de l'Idolâtrie : Tu veux vivre avec les vivants ; à la bonne heure , je te le permets ; « il nous est permis de vivre « avec eux, mais non de mourir avec eux : » Licet convivere... commori non licef^ : autre chose est la société de la vie , autre chose la corruption de la discipline. Réjouis-toi avec tes égaux par la société de la nature , s'il se peut par celle
« De Mol. n" H.
de la religion; mais que le péché ne fasse point de liaison ; que la damnation n'entre pas dans le commerce. La nature doit être commune, et non pas le crime ; la vie, et non pas la mort ; nous devons participer aux mêmes biens, et non pas nous associer pour les mêmes maux: Convivamus cum eis, conlœtemur ex communione naturœ, non superstitionis : pares anima sumus, non disciplina; compossessores mundi, non erroris\ Loin de nous cette société damnable : il y a pour nous une autre vie et une autre société à prétendre : Licet convivere, commori non licet. Chrétiens, si vous méditez sérieusement les grandes choses que je vous ai dites , jamais , jamais , j'en suis assuré, jamais vous ne répondrez que ce que nous prêchons est impossible. Mais qu'il ne soit pas impossible; c'est assez, direz-vous, qu'il nous déplaise , pour nous le faire rejeter : voyons s'il est ainsi comme vous le dites , et entrons en notre seconde partie.
SECOND POINT
Je trouve deux causes principales pour lesquelles les chrétiens mal vivants ne peuvent écouter sans peine les vérités de l'Évangile. La première, c'est qu'elles offensent leur orgueil, et ils s'élèvent contre elles; la seconde, c'est qu'elles troublent le repos de leur mauvaise conscience , et ils ne le peuvent souffrir. Contre cet orgueil des pécheurs , qui ne peuvent endurer qu'on les contredise , ni qu'on se mette au-dessus d'eux en censurant leurs actions , je ne puis rien dire de plus efficace que ces belles paroles de saint Augustin', dans le livre de la Correction et de la Grâce ^ : « Qui que tu sois, dit-il , qui , non « content de désobéir à la loi de Dieu qui t'est si « connue, ne veux pas encore qu'on te reprenne « d'une si injuste désobéissance ; c'est pour cela « que tu dois être repris , parce que tu ne veux « pas l'être : » Propterea corripiendus es, quia corripi non vis. « C'est par ta faute que tu es « mauvais ; et c'est encore une plus grande faute « de ne vouloir point être repris de ce que tu es « mauvais : » Tuum quippe vitium est quod malus es; et majus vitium corripi nolle quia malus es : « Comme s'il fallait louer les pécheurs ; ou « comme si faire bien ou mal , c'était une chose '< indifférente » sur laquelle il faille laisser agir chacun à sa mode : quasi laudanda aut indijjerenter habenda sint vitia.
Non , il n'en est pas de la sorte; c'est en valu que tu nous dis : Priez pour moi; mais ne me reprennez pas avec tant d'empire. Nous voulons bien prier pour toi , et Dieu sait que nous le fai-
' De Mol. n" 14.
» Cap. V, n" 7, t. x , col. 753.
DES PECHEURS
sons tous les jours ; mais il faut aussi te reprendre , afin que tu pries toi-même : il faut te mettre devant les yeux toute la honte de ta vie « afin « que tu te lasses enfin de faire des actions hon- « teuses , et que , confondu par nos reproches , « tu te rendes digne de louanges : » Ut Deo miserante. . . desinai agere pudenda atque dolenda, et agat laudanda atque gratanda '.
Et certainement , chrétiens , quelque dur que soit le front du pécheur, il n'a pas si fort dépouillé les sentiments de la raison , qu'il ne lui reste quelque honte de mal faire. « La nature, dit « Tertullien , a couvert tout le mal de crainte ou n de honte : » Omne malum aut timoré autpudore natiira perfundit * : mais surtout il faut avouer que la honte presse vivement les consciences. Tel pécheur, à qui l'on applaudit , se déchire lui-même en secret par mille reproches, et ne peut supporter son crime : c'est pourquoi il se le cache en lui-même, il en détourne ses yeux; « il « le met derrière son dos , « dit saint Augustin 3. J'ai trahi lâchement mon meilleur ami, j'ai ruiné cette famille innocente ; quelle honte ! mais n'y songeons pas; songeons que j'ai établi ma fortune, ou contenté ma passion. N'y songeons pas, ditesvous ; c'est pour cela , c'est pour cela qu'il faut vous y faire songer. Oui , oui , je viendrai à vous, ô pécheurs, avec toute la force , toute la lumière , toute l'autorité de l'Évangile. Ces infâmes pratiques que vous cachez avec tant de soin sous le masque d'une vertu empruntée , ce que vous vous cachez à vous-mêmes par tant de feintes excuses par lesquelles vous palliez vos méchancetés; vous savez bien le traité infâme que vous avez fait de ce bénéfice , c'est ce que je veux étaler à vos yeux dans toute son étendue.
Ces vérités évangéliques , dont la pureté incorruptible fait honte à votre vie déshonnête , vous ne voulez pas les voir, je le sais , vous ne les voulez pas devant vous, mais derrière vous ; et cependant, dit saint Augustin, quand elles sont devant vouselles nous guident ; quand elles sontderrière, elles nous chargent. Vive Dieu ! ah ! j'ai pitié de votre aveuglement : je veux ôter de dessus votre dos ce fardeau qui vous accable, et mettre devant vos yeux cette vérité qui vous éclaire. La voilà, la voilà dans toute sa force, dans toute sa sainteté , dans toute sa sévérité ; envisagez cette beauté , et ayez confusion de vous-même ; regardez- vous dans cette glace , et voyez si votre laideur est supportable. Otez , ôtez , vous me faites honte , et c'est ce que je demande : cette honte , c'est votre salut. Que ne puis-je dompter cette impudence ! que
» Cap. V, n" 7, t. X, col. 753.
* Apolog. n" 1.
' Enar. in Ps. c, n" 3, t. iv, col. 1083.
ne puis-je amollir ce front d'airain ! Jésus regarde Pierre qui l'a renié , et qui ne sent pas encore son crime ; il le regarde , et lui dit tacitement : 0 homme vaillant et intrépide, qui devais être le seul courageux dans le scandale de tous tes frères , regarde où aboutit cette vaillance : ils s'en sont fui , il est vrai ; tu es le seul qui m'as suivi , mais tu es aussi le seul qui me renies. C'est ce que Jésus lui reprocha par ce regard , et Pierre l'entendit de la sorte : il eut honte de sa présomption, et il pleura son infidélité : Flevit amare \
Que dirai-je du roi David, qui prononce sa sentence sans y penser? Il condamne à mort celui qui a enlevé la brebis du pauvre , et il ne songe pas à celui qui a corrompu la femme et fait tuer le mari : les vérités de Dieu sont loin de ses yeux, ou s'il les voit, il ne se les applique pas. Vive Dieu ! dit le prophète Nathan ; cet homme ne se connaît plus, il faut lui mettre son iniquité devant saface. Laissons la brebis et la parabole : C'est vous , ô roi , qui êtes cet homme , c'est vous-même : Tu es ille vir *. Il revient à lui, il se regarde ; il a honte, et il se convertit. Ainsi je ne crains pas de vous faire honte : rougissez , rougissez , tandis que la honte est salutaire ; de peur qu'il ne vienne une honte qui ne servira plus pour vous corriger, mais pour vous désespérer et vous confondre. Rougissez , rougissez en voyant votre laideur ; afin que vous recouriez à la grâce qui peut effacer ces taches honteuses, et qu'ayant horreur de vous-même, vous commenciez à plaire à celui à qui rien ne déplaît, que le péché seul : Confundantur et convertantur ^. Ah ! qu'ils soient confondus, pourvu enfin qu'ils soient convertis.
Je vous ai dit, messieure, que non-seulement l'orgueil se fâche d'être repris, mais que la fausse paix des pécheurs se plaint d'être troiÂlée par nos discours. Plût à Dieu qu'il fût ainsi ! cette plainte ferait notre gloire ; et notre malheur, chrétiens , c'est qu'elle n'est pas assez véritable. Nous savons , à la vérité , que nous remplissons d'amertume l'âme des pécheurs , lorsque nous les venons troubler dans leurs délices. Laban pleure , et ne se peut consoler de ce qu'on lui a enlevé ses idoles : Curfuratus es deos meos "*? « Pourquoi « m'avez- vous dérobé mes dieux? Le peuple insensé s'est fait des dieux qui le précèdent , des dieux qui touchent ses sens ; et il danse , et il les admire , et il court après , et il ne peut souffrir qu'on les lui ôte.
Ainsi je ne m'étonne pas si le pécheur, voyant la parole divine venir à lui impérieusement pour détruire ces idoles pompeuses qu'il a élevées ; si
' Luc. XXII , 62.
' M.Reg.wi,!.
' Ps. CXXVIII , 5.
* Cènes, xxxi, 30.
SUR LES VAINES EXCUSES
voyant qu'on veut réduire à néant ce qui occupe en son cœur une place si spacieuse , ces grands palais , ces chères idées , ces attachements trop aimables ; il ne peut souffrir sans impatience de voir tout dhin coup s'évanouir en fumée ce qui lui est le plus cher : car encore que vous lui laissiez ses richesses , sa puissance , ses maisons superbes, ses jardins délicieux ; néanmoins il croit qu'il perd tout, quand vous voulez lui en donner un autre usage : comme un homme qui est assis devant une table délicate , quoique vous lui laissiez toutes les viandes , il croit néanmoins perdre le festin, s'il perd tout à coup le goût qu'il y trouve et l'appétit qu'il y a.
Ainsi les pécheurs , accoutumés à se servir de leurs biens pour contenter leurs passions , se persuadent qu'ils n'ont plus rien quand vous leur défendez cet usage. Quoi ! vous me dites , ô prédicateur, qu'il ne lafaut plus voir qu'avec crainte, ni lui parler qu'avec réserve, ni l'aimer autrement qu'en JNotre-Seigneur! et que deviendront toutes ces douceurs , toutes ces aimables familiarités? Il s'imaginerait avoir tout perdu , et qu'il ne saurait plus que faire en ce monde : c'est pourquoi il s'irrite contre ces conseils , et il ne les peut endurer.
Mais il y a encore une autre raison de l'impatience qu'il nous témoigne, c'est qu'il goûte une paix profonde dans la jouissance de ses plaisirs. Au commencement , à la vérité , sa conscience incommode venait l'importuner mal à propos ; elle l'effrayait quelquefois par la terreur des jugements de Dieu ; maintenant il l'a enchaînée , et il ne lui permet plus de se remuer : il a ôté toutes les pointes par lesquelles elle piquait son cœur si vivement ; ou elle ne parle plus, ou il ne lui reste plus qu'un faible murmure , qui n'est pas capable de l'interrompre : parce qu'il a oublié Dieu, il croit que Dieu l'a oublié et ne se souvient plus de le punir : Dixit enim in corde suo : Oblitus estDeus i; c'est pourquoi il dort à son aise, sous l'ombre des prospérités qui le flattent. Et vous venez l'éveiller; vous venez, ô prédicateurs, avec vos exhortations et vos invectives, animer cette conscience qu'il croyait avoir désarmée : ne vous étonnez pas s'il se fâche. Comme un homme qu'on éveille en sursaut dans son premier somme où il est assoupi profondément , il se lève en murmurant : 0 homme fâcheux, quel importun vous êtes ! qui étes-vous, et pourquoi venez-vous troubler mon repos? Pourquoi; le demandez- vous? c'est parce que votre sommeil est une léthargie, parce que votre repos est une mort; parce que je ne puis vous voir courir à votre perte éternelle
? Ps. IX, 34.
en riant, en jouant, en battant des mains, comme si vous alliez au triomphe. Je viens ici pour vous troubler dans cette paix pernicieuse. Surge, qui dormis, etexurge a mortuis ' : « Levez-vous, « vous qui dormez ; sortez d'entre les morts : » Je viens rendre la force et la liberté à cette conscience malheureuse, dont vous avez si longtemps étouffé la voix.
Parle, parle, ô conscience captive : parle, parle , il est temps de rompre ce silence violent que l'on t'impose. Nous ne sommes point dans les bals , dans les assemblées , dans les divertissements , dans les jeux du monde ; c'est la prédication que tu entends , c'est l'Église de Dieu où tu es. Il t'est permis de parler devant ses autels ; je suis ici de sa part , pour te soutenir dans tes justes reproches. Raconte à cette impudique toutes ses infamies , à ce voleur public toutes ses rapines ; à cet hypocrite, qui trompe le monde , la honte de son ambition cachée ; à ce vieux pécheur, qui avale l'iniquité comme l'eau , la longue suite de ses crimes : dis-lui que Dieu, qui l'a souffert, ne le souffrira pas toujours : Tacui semper, silui, sicut parturiens loquar \ « Si je me « suis tu, dit le Seigneur, je me ferai entendre « comme une femme qui est dans les douleurs de « l'enfantement. » Dis-lui que sa justice ne permettra pas qu'il se moque toujours de sa bonté ; ni qu'il brave insolemment sa miséricorde par ses ingratitudes continuelles : dis-lui que la foi si souvent violée , les sacrements si souvent profanés , la grâce si souvent foulée aux pieds , ce long oubli de Dieu, cette résistance opiniâtre à ses volontés, ce mépris si outrageux de son Saint- Esprit, lui amasse un trésor de haine, dont le poids est déjà si grand , qu'il ne peut plus différer longtemps à tomber sur sa tête et à l'écraser; et que si Dieu patient et bon ne précipite pas sa vengeance, c'est à cause qu'il saura bien nous faire payer au centuple un mépris si outrageux de sa clémence.
Ah ! que ce discours est importun! que plût à Dieu, mon frère, qu'il te le fût encore davantage ! Plût à Dieu que tu ne pusses te souffrir toimême ! peut-être que ton cœur ulcéré se tournerait au médecin ; peut-être que le sentiment de ta misère te ferait gémir en ton cœur , et regretter les désordres de ta vie passée : au lieu det'irriter contre celui qui t'exhorte, tu t'irriterais contre toi-même; et ayant fait naître une douleur qui sera la cause de ta guérison, tu dirais un jour à ton Dieu , dans l'épanchement de ton cœur : Tribulationem et dolorem inveni ^. Enfin je
' Hphes. V, 14.
» Is. XLII, 14.
•> Ps. CXIV, 4.
DES PECHEURS
l'ai trouvée , cette affliction fructueuse , cette douleur salutaire de la pénitence. « J'ai trouvé l'af- « fliction et la douleur : » plusieurs afflictions m'ont trouvé, que je ne cherchais pas ; mais enfin j'ai trouvé une affliction qui méritait bien que je la cherchasse; c'est l'affliction d'un cœur contrit et attristé de ses péchés : je l'ai trouvée, cette douleur, « et j'ai invoqué le nom de Dieu : « je me suis affligé de mes crimes, et je me suis converti à celui qui les efface : Tribulationem et dolorem inverti, et nomen Domini invocavi \ On m'a sauvé, parce qu'on m'a blessé; on m'a donné la paix, parce qu'on m'a offensé; on m'a dit des vérités qui ont déplu premièrement à ma faiblesse , et ensuite qui l'ont guérie. Si ce sont ces vérités que nous vous prêchons, pourquoi refusez-vous de les entendre ? et pourquoi une petite amertume que votre goût malade y trouve d'abord , vous erapêche-t-elle de recevoir une médecine si salutaire? Si veritatem dico vobis, quare non creditis mihi? c'est ce que j'avais à vous dire dans ma seconde partie.
TEOISIÈME POINT.
Les pécheurs superbes et opiniâtres, convaincus par tous les endroits qu'il n'y a aucune raison qui puisse autoriser leur résistance contre les prédicateurs de l'Évangile, s'imaginent faire quelque chose bien considérable pour appuyer leur rébellion, en alléguant de mauvais exemples , et surtout quand ils les rencontrent dans ceux qui sont destinés pour les instruire : c'est alors, messieurs, qu'ils triomphent, et qu'ils croient que désormais il n'y a plus rien par où l'on puisse combattre leur impénitence. C'est pourquoi le sauveur Jésus, prévoyant qu'ils auraient encore ce méchant prétexte pour ne se rendre point à la vérité , a été au-devant dans son Évangile , lorsqu'il a dit ces paroles : Quœcumque dixerint vobis , servate et facile^ : 0 hommes curieux et diligents à rechercher les vices des autres , lâches et paresseux à corriger vos propres défauts , pourquoi examinez- vous avec tant de soin les mœurs de ceux qui vous prêchent ? considérez plutôt que ce qu'ils vous disent, c'est la vérité , et que leur mauvais exemple ne ruine pas en vos esprits leur bonne doctrine. Quœcumque dixerint vobis, servate ctfacite.
Ce n'est pas mon intention, chrétiens, de vous alléguer ces paroles, pour autoriser les désordres ou la mauvaise vie des prédicateurs qui disent bien et font mal. Je sais qu'ils ne doivent pas se persuader que le bien qu'ils ont dit serve d'excuse au mal qu'ils ont fait ; au contraire dit saint
» Ps. CXIV, 4.
* Matth. XXXII , 3.
Augustin', il leur sera reproché avec justice, que « puisqu'ils voulaient qu'on les écoutât , ils «devaient auparavant s'écouter eux-mêmes; « qu'ils devaient dire avec le prophète : » Audiam quid loquatur in me Dominus Deus, quoniam loquetur pacem in plebemsîtam^ : « J'é- « conterai ce que dira en moi le Seigneur, parce « qu'il mettra en ma bouche des paroles de paix « pour son peuple : » ce qu'il me donne autorité de parler, je le dirai aux autres , parce que c'est ma vocation et mon ministère : Loquebatur pacem in plebem suam; mais je serai le premier des écoutants : Audiam quid loquatur in me Dominus Deus : et si nous manquons de le faire , je le dirai hautement, quand je me devrais ici condamner moi-même , nous trahissons lâchement notre ministère , le plus saint et le plus auguste qui soit dans l'Église; nous détruisons notre propre ouvrage, et nous donnons sujet aux infirmes de croire que ce que nous enseignons est impossible, puisque nous-mêmes, qui le prêchons , néanmoins ne le faisons pas.
Après que nous nous sommes ainsi condamnés nous-mêmes , si nous manquons à notre devoir ; nous parlons maintenant , messieurs , en faveur de la vérité qui vous est annoncée par notre entremise ; et encore que nous puissions dire qu'il y a beaucoup de prédicateurs qui édifient l'Église de Dieu par leurs œuvres et par leurs paroles, néanmoins, sans nous servir de cette défense , nous nous contentons de vous avertir, en la charité de Notre-Seigneur, que vous ne soyez point curieux de rechercher la vie de ceux qui vous prêchent ; mais que vous receviez humblement la nourriture des enfants de Dieu, quelle que soit la main qui vous la présente ; et que vous respectiez la voix du pasteur, même dans la bouche du mercenaire. Saint Augustin, messieurs, voulant nous faire entendre cette vérité, s'objecte d'abord à lui-même ce passage de l'Écriture : Numquid colligunt de spinis uvas, aut de tribu-' lis ficus ^ ; « Des épines peuvent-elles produire des « raisins? » Des prédicateurs corrompus peuventils porter la parole de vie éternelle ? peuvent-ils engendrer un fruit qui n'est pas de leur espèce ? Et il éclaircit cette difficulté par une excellente comparaison. Il est vrai , dit ce docteur incom^ parable , qu'un buisson ne produit point de rai* sins ; mais il les soutient quelquefois : on plante une haie auprès d'une vigne ; la vigne étendant ses branches , en pousse quelques-unes à travers la haie ; et quand le temps de la vendange ap^^ proche, vous voyez une grappe suspendue anj
> Enarrat. in Ps. XLix, n» 23, t. iv, col. 4&7- ' Ps. LXXXIV, 8.
3 Matth. Ml, 16.