LETTRES À L'ABBESSE ET AUX RELIGIEUSES DE L'ABBAYE DE JOUARRE
LETTRE PREMIÈRE. — A madame de la Croix, prieure.
Sur lindécence de la conduite de cette religieuse dans les. affaires qu'il avoit avec l’abbesse.
Je veux bien vous l'avouer, Madame ; car je ne puis me résoudre à vous appeler ma Fille, jusqu’à ce que vous le méritiez par votre soumission, ou du moins par votre confiance. Je ne comprends rien à votre conduite; me trompiez-vous ou vouliez-vous m'amuser de belles paroles, quand en effet vous m'en donniez de si agréables? A Dieu ne plaise. Qu'est-ce donc qui vous à changée si soudainement ? Est-ce crainte, légèreté,
* Nous avons réuni toutes les lettres que Bossuet a écrites à madame d’Albert de Luynes; parce qu’il nous a paru qu'il seroit utile de lire sans interruntion les règles de conduite que lui donnoit le prélat, et de considérer sous un même point de vue le détail des affaires de l’abbaye de Jouarre, où Bossuet a développé toute l'étendue de son zèle, et montré autant de sagesse que de fermeté. Les mêmes raisons nous portent à ne point séparer les lettres écrites à d’autres religieuses de la même abbaye ; rapprochées de celles de madame d'Albert, elles développent beaucoup de faits relatifs à cette abbaye, et forment comme une histoire suivie des contestations qu’elle aeues avec Bossuet, et de la conduite du prélat dans ce monastère ayant et après l'établissement de sa juridiction.
complaisance? Tout cela est bien peu digne d’une religieuse de votre mérite et de votre âge.
.Qu'attendez-vous, et quelle fin auront ces dissensions ? Espérez-vous qu'on vous donne un supérieur que -madame votre abbesse ne demande pas, et ne peut ni n’ose demander ? Mais que ne vient-elle donc gouverner son monastère, plutôt que de vous laisser dévorer les unes les autres ? Si elle étoit ici, tout seroit en paix; car il faudroit bien qu’elle obéît elle-même, et qu'elle fit obéir les autres. Quel parti est celui-là, de n’oser venir, et de soulever de loin tout un monastère?
Mais quel parti est-ce à vous, Madame, d’être l'instrument dont on se sert pour tenir dans l'oppression plus de la moitié de la communauté ; en sorte qu'elle ne peut traiter avec moi qu'avec le secours de la justice séculière ? Vous jugez bien que cela ne peut pas durer, et que je ne délaisserai pas celles qui me reconnoissent, et qui obéissent aux conciles en m'obéissant.
Vous attirez des affaires à madame votre abbesse, dont elle ne sortira jamais ; car vous voyez bien jusque oùelle peut être poussée sur son absence sans ma permission. Ses flatteurs, qui la perdent, ne la tireront pas d’un si mauvais pas. Il faudra done, et bientôt, qu’elle révoque les ordres secrets qu’elle envoie ici pour tout troubler ; puisque on ne garde plus avec moi aucune mesure, et qu’on pousse la violence jusqu'à vous empêcher vous-même de me tenir des paroles si précises. Vous concevez aisément ce que je dois faire contre elle. Vous déplorez avec moi son aveuglement, et vous coopérez aux mauvais desseins que lui donne un conseil autant aveugle que violent et intéressé. Je suis obligé de vous avertir que c’est agir contre votre conscience. |
Je vous garderai le secret sur ce que vous m'avez dit de particulier, et même je suis tout prêt à vous recevoir encore, si vous revenez à vos premiers sentiments. C’est pousser la complaisance trop loin, que de se laisser priver des sacrements, Pousserez-vous cela jusqu'à Pâques? car pour moi je ne puis vous donner ni permettre qu'on vous donne un sacrement que vous n'êtes pas en état de recevoir. Vous en avez assez fait pour conserver, si vous croyez qu'il le faille, un droit ruineux, ou plutôt un droit ruiné, et nul de son origine.
Quoi qu'il en soit, le Pape ne viendra pas vous gouverner. Ayant à vous remettre en d’autres mains, pour la décharge de sa conscience et pour votre propre salut, pouvoit-il rien faire de mieux que de vous remettre à celui que Jésus-Christ avoit
chargé de vous? et le pouvoit-il faire d'une manière plus avantageuse que dans un concile œcuménique? Seriez-vous bien mieux gouvernées par quelque religieux de Cluni, ou quelque autre prêtre séculier ou régulier, qui vous verroit en passant deux ou trois fois en plusieurs années, ou par un évêque qui ne vous verroit jamais, et qui, accablé du fardeau qu'il a déjà sur les épaules, se chargeroit encore de celui d'autrui? Ne verrez-vous jamais que l'Eglise ne peut plus souffrir de telles conduites, et qu’il en faut revenir à ce que Jésus-Christ a fait?
Revenez, ma Fille, revenez à celui qui vous tend les bras. Donnez la paix à vos Sœurs qui vous aiment. Donnez-la-vous à vous-même, et ne vous jouez pas de Jésus-Christ pour l'amour des créatures.
Ce 4 mars 1690.
LETTRE H. — À madame Renard.
Sur les moyens de faire revenir de son illusion une religieuse qui se privoit des sacrements.
Je me souviens bien, ma Fille, de cette religieuse de Tours, qui se prive des sacrements depuis si longtemps. Je ne vous puis rien dire de précis sur ce qu’il y auroit à faire : tout ce que je puis, c’est de parler des choses dont je suis chargé, et j'évite d'entrer dans les autres. Je dirai bien seulement que la privation du droit de suffrage, et les autres peines de cette nature, apparemment feront peu d’effet sur un esprit de ce carac tère. Elle sait les peines portées par les décrets de l'Eglise , qui sont bien plus redoutables.
Je croirois en général qu’il faut la traiter comme une malade, et songer à guérir son esprit blessé, avec douceur, avec patience, en lui expliquant les miséricordes de Dieu, et en lui montrant les passages des saints, où ils ont combattu si vivement ceux qui se retirent du saint sacrement par des vues de perfection, qui leur en font perdre la grâce. Je ne sais rien davantage. +
Si on est porté à me consulter, à cause que j'ai eu longtemps entre les mains une personne qui a été dans le même état, on doit songer en même temps que je ne l'en ai pas tirée : elle se confessa et communia en mourant sans aucune peine : elle n’avoit jamais été Opiniâtre; et ce caractère que vous me marquez dans cette religieuse, est celui qui me paroft le plus fâcheux. Mais cela même est quelquefois une ma-
ladie; et ces sortes d’aheurtements qui viennent d’une certaine foiblesse d'esprit , demandent la même douceur et la même patience que les autres peines : ordinairement elles ne veulent pas être attaquées directement : souvent même il ne faut pas faire semblant qu’on les attaque, ni qu’on en soit si fort étonné; car cela rebute un pauvre esprit : je dis pauvre en cela, encore que je voie bien que celle-ci est forte d’ailleurs. Je prie Dieu qu'il l'éclaire, et qu'il éclaire ceux qui sont chargés de sa conduite.
Ce 6 mars 1690.
LETTRE III. — Aux religieuses de Jouarre, qui lui avoient rendu les < premières une obéissance particulière. ”
Sur les efforts de l’abbesse pour faire casser l’arrêt du parlement, et sur les moyens qu’elles doivent prendre pour ramener leurs Sœurs à l’obéissance.