MES CHÈRES FILLES
La paix et la charité soit avec vous.
Outre les lettres que vous avec vu que nous écrivons à la commuünauté, nous vous faisons celle-ci, pour vous témoigner la satisfaction que nous avons de votre conduite, depuis que, prévenant le reste de vos Sœurs par la promptitnde‘de votre obéissance, vous nous'avez reconnu pour le supérieur légitime que Jésus-Christ vous envoyoit. Vous voyez que Dieu a béni nos soins. :
Madame votre abbesse a trouvé dans le rapporteur qu'elle avoit choisi pour rapporter sa requête, un avocat plutôt qu’un juge, je le dirai franchement : elle n’a rien oublié pendant six semaines, non seulement pour instruire messieurs les commissaires et les juges, mais encore pour lesirriter contre moi par tous les moyens possibles, sans oublier les faux récits qu'on lui inspiroit de faire et de publier. Mais la vérité a triomphé, et de trente-cinq à quarante juges, à peine a-t-elle eu trois ou quatre suffrages favorables : ainsi toutes les chicanes sont finies. Il ne reste plus autre chose, sinon que nous travaillions à l’avancement spirituel de la maison, tant en particulier qu’en général, et au rétablissement du temporel dans sa première splendeur : c'est à quoi vous devez maintenant concourir avec moi, en vous déclarant plus hautement que jamais pour l’obéissance.
J'abandonnerai dorénavant celles qui auront peur, si leur crainte retarde leur zèle.
Ne manquez point de respect à madame votre abbesse : mais gardez-vous bien de croire qu'elle puisse rien contre mes or dres. Tâchez de ramener toutes vos Sœurs par la douceur. Je pourvoirai au surplus dans la visite que j’espère faire dans les premiers jours du mois prochain, et encore que je veuille espérer que toutes vos Sœurs suivront alors vos bons exemples, je me souviendrai toujours que vous êtes les saintes prémices recueillies en notre Seigneur, que je prie d’être avec vous, et suis de bon cœur, etc.
À Versailles, ce 28 juillet 1690.
LETTRE IV. — A la prieure et communauté de Jouarre.
Sur le rejet de la requête de l’abbesse ; l'inutilité de ses sollicitations à Rome ; et la prochaine visite du prélat à Jouarre.
La requête de madame votre abbesse, en cassation de l’arrêt du 26 janvier dernier, après avoir été vue durant trois ou quatre séances par MM. les commissaires du conseil, avec toutes les pièces dont elle étoit soutenue, a enfin été rapportée mercredi dernier en plein conseil, où elle a été rejetée tout d'une voix, à la réserve de trois ou quatre. Vous devez juger par là combien sa cause étoit déplorée; puisque madame votre abbesse a été condamnée sur sa propre requête, sans que je fusse en cause, et n’a pu même obtenir de m'y mettre. Après cela vous voyez bien, mes Filles, qu’elle n’a plus nulle ressource dans le royanme,
Rome, qu'on à tâché d’émouvoir, n’a rien voulu écouter, encore qu’on ait écrit en votre nom, quoique apparemment sans votre approbation, quatre ou cinq lettres également irrespectueuses contre moi, et contre tout le clergé de France, qu'on n’a pas épargné : mais on sait bien en ce pays là que je ne fais rien que conformément aux bulles des papes, et aux décrets des conciles œéuméniques. Ainsi, mes Filles, sans vous laisser désormais flatter par les discours vains et mensongers, dont on vous amuse depuis six mois, commencez à chercher la paix de votre maison dans l’obéissance que vous devez à Jésus- Christ et à l'Eglise en ma personne.
Je me prépare à faire une nouvelle visite an commencement du mois prochain, où j'espère que, toutes altercations éteintes, etavec moi et entre vous à jamais, nous ne parlerons que des instructions et consolations spirituelles qui sont attachées aux fonctions de notre ministère apostolique. Celles de vous qui
voudroient croire qu’il y ait plus de grâces dans les religieux qui vous viennent voir sans ordre, que dans notre caractère où réside la plénitude de l'esprit de gouvernement et de conduite, ne prévaudront pas, et leur erreur comme leur foiblesse sera connue de tous. Vous ne verrez aucun changement dans les louables coutumes de votre maison, où je tâcherai seulement de vous confirmer, et en toutes manières de vous faire croître en Jésus-Christ,
Je vous ordonne, en vertu de la sainte obéissance, de tenir prêt pour la visite tout ce que vous aurez en main chacune de vous, pour me faire connoître l’état du temporel de la maison, c’est à dire, tant du revenu que des dettes, charges et dépenses ordinaires; afin que, réglant le tout avec une juste proportion, je travaille à ramener toutes choses à l’état des anciens jours. Que toutes celles qui ont quelques comptes à rendre les tien nent prêts, pour nous les faire voir et les rendre devant nous.
Simadame votre abbesse veut entrer dans un concours amiable avec moi, pour votre bien et pour le sien propre, elle me trouvera très disposé : et pouf cela je vous permets de lui envoyer copie de cette lettre; car jene m'ingèrerai plus à lui donner de conseils, après le peu de succès qu'ont eu ceux que je lui ai donnés ei devant, quoiqu'il fussent très salutaires et très propres à lui faire éviter les inconvénients où elle est tombée.
Je vous défends d’avoir égard à tous les changements qu’on pourroit faire dans les offices, et en général dans la maison, jusqu’à mon arrivée.
Je souhaite de tout mon cœur que ni madame l’abbesse, ni aucunes de vous ne m'obligent jamais à leur faire sentir la puissance qui est en nous; car leseffets en sont terribles, et en ce monde et en l’autre.
Soyez fidèles à mes ordres, sans écouter rien au contraire; parce que rieu ne vaut contre celui à qui le Saint-Esprit a donné sur vous la première et principale autorité : je veux dire en un mot, et pour éviter toute équivoque, aussi bien que pour ne vous laisser aucune vaine terreur, que l'autorité de madame l’abbesse est nulle contre la mienne ; de quoi je suis obligé de vous avertir, afin que vous connoissiez €e que vous n'avez jamais su ce que c’est qu’un supérieur.
Je viendrai à vous en esprit de paix et de douceur, mais aussi de fermeté et de zèle : celles qui craindront Dieu seront avec moi. Je suis en la charité de notre Seigneur, mes Filles.
A Versailles, ce 28 juillet 1690.
LETTRE V. — À une religieuse de Jouarre.
1] lui témoigne le desir qu'il a d’obliger la maison.
J'ai envoyé querir mes receveurs, et les ai priés de traiter Jouarre le plus doucement qu'il se pourroit. Ils m'ont dit qu'ils avoient offert tous les accommodements possibles pour faciliter toutes choses et éviter les frais. [ls m'ont payé, et je ne puis les empêcher d'exercer mes droits dont ils ont traité. Is disent que M. Cheverin leur a dit qu’on regorgeoit de grain dans la maison; de sorte qüe ce n’étoit que pour faire beaucoup de bruit qu’on cerioit tant à cette occasion. Le fermier de Mée a répondu qu’il étoit prêt à payer, mais qu’il en étoit empêché par les religieuses : il ne s’agit que de dix muids de très petit blé. Si madame la prieure proposoit quelque chose pour assurer le paiement, je ferois ce que je pourrois. On voit bien ma bonne volonté dans la diminution des décimes, qui étoit bien difficile dans ce temps : mais je ne puis pas donner le bien d'autrui, ni faire perdre à mes receveurs ce qui leur est dû. Voilà, ma Fille, ce que je vous prie de dire à madame la prieure : si je pouvois faire davantage, je le ferois pour l’amour de la communauté, et en particulier pour l'amour de vous qui m'en priez de si bonne grâce.
À Meaux, ce 30 septembre 1690.
LETTRE VI. — A'madame de Luynes.
Comment les chrétiens doivent considérer la mort.
La mort, toutes les fois qu’elle nous paroît, nous doit faire souvenir de l'ancienne malédiction de notre nature, et du juste supplice de notre péché : mais parmi les chrétiens, et après que Jésus-Christ l’a désarmée, elle nous doit faire souvenir de sa victoire, et du royaume éternel où nous passons, en sortant de seite vie. Ainsi, dans la perte de nos proches, la douleur doit être mêlée avec la consolation. Ne vous affligez pas, disoit saint Paul !, à la manière des Gentils qui n’ont point d'espérance. [ne défend pas de s’affliger, mais il ne veut pas que ce soit comme les Gentils. La mort parmi eux fait une éternelle et irrémédiable séparation : parmi nous ce n’est qu'un voyage, et nous dévons nous séparer comme des gens qui doivent bientôt se rejoindre. « Que les chrétiens dans ces occasions répandent
1 1. Thess, 1v: 12.
donc des larmes, que les consolations de la foi répriment aussitôt : » Fundant ergo Christiani consolabiles lacrymas, quas cito reprimat fidei gaudium *. Ces larmes, en attendant, font un bon effet : elles imitent Jésus qui pleura en la personne de Lazare Ja mort de tous les hommes : elles nous font sentir nos misères, elles expient nos péchés, elles nous font desirer cette céleste patrie où toute douleur est éteinte et toutes larmes essuyées. Consolez-vous, ma Fille, dans ces pensées ; croyez que je prends part à votre douleur, et que je m'unis de bon cœur à vos prières.
À Germigny, ce 13 octobre 1690.
LETTRE VII. — Aux religieuses de Jouarre.
Sur le vin nouveau de l'Evangile, dont il les invite à s’enivrer.
Je recois, mes Filles, avec une sincère reconnoissance les témoignages de votre amitié. Je souhaite que tout le monde vienne bientôt boire avec vous ce vin nouveau de l'Evangile, que je suis prêt à distribuer également à toutes et à chacune selon sa mesure, c’est à dire, selon les degrés deses besoinset desa foi, sans aucune autre distinction de mon côté. Enivrez-vous, mes saintes Filles, de ce vin céleste, que les vierges de Jésus-Christ ont droit de prendre plus que tous les autres fidèles; puisque c’est ce vin qui les rend fécondes à Jésus-Christ leur Epoux, et qui les produit elles-mêmes. Je prie Dieu, mes chères Filles, qu’il soit avec vous. Votre bon Père, etc.
À Meaux, ce 22 janvier 1691.
P. S. Il ne faut pas oublier la bonne coutume de saluer en particulier la secrétaire.
LETTRE VII. — A madame du Mans.
11 la tranquillise sur ses confessions.
Les circonstances que vous me marquez ne changent rien dans mes résolutions ; parce que ou vous les avez expliquées, ouelles ne sont pas essentielles : ainsi vous pouvez demeurer en repos. Il y a des choses qu'on doit supposer que le confesseur entend, par l'usage même de les entendre, et par les réflexions qu'il y doit faire. Vous avez dit tout ce qu’il falloit pour
18, Aug. serm. CLxxII. n. 2; tom. V, col. 828.
me faire bien entendre vos péchés : j’en ai été content alors; il n’en faut plus parler. Voilà, ha Fille, la courte réponse que vous souhaitez.
À Meaux, ce 22 janvier 1691.
LETTRE IX. — A madame de Luynes»
{1 lui parle de ses notes sur les Psaumes, et l’assure de son estime et de son amitié,
Je suis bien aise, ma Fille, de la satisfaction que vous témoignez de mes Psaumes. Je vous propose la traduction de la préface, qui pourra aider celles de nos Filles à qui Diéu donuera le goût et le desir d'en profiter; mais à votre grand loisir.
Madame d’Albert vous aura pu dire combien j'ai été touché du doute où vous paroissiez être, du plaisir que je prenois à recevoir les témoignages de votre amitié, n’y ayant personne de la maison que j'estime plus que vous. Vous pouvez apprendre ici de nos amis communs avec quel sentiment je parle de vous: en un mot, je vous prie, ma Fille, d'être bien persuadée que vous n’avez point d'ami plus fidèle, ni de serviteur plus acquis. J'en prends à témoin M. de Chevreuse, avec qui je m’entretins encore hier très longtemps de vous.
Madame d’Albert vous dira ce qui regarde les affaires; et toutes deux vous en direz à nos chères sœurs ce que vous jugerez convenable.
À Paris, ce 6 mars 1691.
LETTRE X. — À madame du Mans.
{ témoigne sa peine de n’avoir pu entretenir assez longtemps le père Gardien de Coulommiers.
Le père Gardien des Capucins de Coulommiers me sera toujours considérable, et par son mérite, et par ce qu’il vous est. Je fus fâché d'avoir si peu de temps pour l’entretenir, à eause que j’étois fort las, venant de donner la confirmation à douze ou treize cents personnes. J'approuve que vous ayez fait ce que vous m'avez proposé pour avoir quelques livres, et vous avez pu en ce cas prendre mon silence pour un aveu.
Madame de Lusanci, à qui je réponds sur les avis qu’elle me donne par votre moyen, vous communiquera ma réponse. Assurez-vous toujours, ma Fille, de mon estime et de ma con-
fiance particulière, et que je vous offre à Dieu de tout mon cœur.
A Meaux, ce 18 juin 1691.
LETTRE XI. — A la même.
Sur un présent que les religieuses de Jouarre lui avoit fait.
L'avis a étélutroptard.Je commencoisà ouvrir la lettre, quand M. Girard m'a rendu le gros paquet. J'ai interrompu pour voir ce que c'’étoit. Je me suis mis à considérer la plus jolie reliure du monde : les anges, les dauphins, tout m'a frappé. J'ai bientôt connu, aux ornements et au volume, que c’étoit l'Exposition, qu'on avoit voulu si bien parer. J'ai lu ensuite votre lettre : il n’étoit plus temps ; M. Girard avoit vu tout le mystère. Je n’ai pu après cela que ne plus mot dire, et je ne crois pas qu'il v ait fait grande attention. |
Voilà, ma Fille, un récit fidèle de ce qui s’est passé. Il ne me reste qu'à vous remercier, et à admirer la belle reliure de Jouarre : en vérité, iln°ya rien de plus industrieux, et on y a de toutes sortes d’esprits. Le bon est qu’on y trouve aussi des cœurs bien disposés à la soumission et au devoir ; et c’est de quoi je rends grâces à Dieu de tout mon cœur, le priant d’avancer le temps que j'aurai à travailler uniquement à les unir à Dieu.
À Germigny, ce 28 juin 1691.
P.S. J'aurai soin de vous envoyer des reliures de ma ma nière, en récompense des vôtres.
LETTRE XII. Aux religieuses de Jouarre.
1} explique en peu de mots quelques unes des béatitudes, et parle du renouvellement des vœux.
J'ai reçu, ma Fille, ma béatitude *. Si J'ai cette faim et cette soif de la justice, je l'aurai pour moi et pour les autres, ce qui est le devoir d'un pasteur; et si je suis rassasié, vous serez toutes heureuses. La terre qui nous est promise, est la terre des vivants ; et Ja douceur qui nous est donnée comme le moyen d’y arriver, est la fleur de la charité.
+ On tiroit tous les mois à Jouarre selon le pieux usage de plusieurs monastères, des sentences de l’Ecriture au sort, pour chacune des religieuses, et il y en avoit une pour le prélat, intimement uni à ces saintes Filles.
Possuet,t, Xxvyrr, 22
Ma sœur du Mans, qui a les larmes en partage, a aussi [a consolation qui les accompagne : qu'elle pleure aux pieds du Sauveur par pénitence, et qu'elle y laisse à jamais tout ce qui est ou superflu ou délicat. Ma sœur de Saint-Michel sera vraiment pauvre, si pénétrant jusque au plus intime de son cœur, elle n'y laisse que Dieu, et met en lui tout son trésor : où sera son trésor, là sera son cœur. En général, mes Filles, renouvelez-vous tous les jours. L'ouvrage est pénible, mais la récompense est grande. Et qu'est-ce qu'un vrai et sincère amour n adoucit pas ? Regardez l'attention qu'on à sur vous, COMME un continuel avertissement qu'on vous donne de vous avancer à la perfection de votre état, qui est celle du christianisme.
Prenez garde qu'on n’aille pas s'imaginer que je vous aie obligées à renouveler vos vœux, comme si je jugeois ou insuffisapts ou imparfaits ceux que vous avez faits avant moi; car il Y auroit peut-être des esprits assez malins pour tourner si mal les choses ; et vous en voyez la conséquence. Du reste je ne vois pas qu’il y ait de façons à faire sur un renouvellement qui se fait tous les ans dans tous les monastères, ni sur la foi que vous aurez eue en la grâce du ministère épiscopal, en le faisant entre mes mains. La grâce de notre Seigneur soit avec votre esprit, mes Filles. |
À Meaux, ce 5 novembre 1691.
LETTRE XII. À madame de Lusanci.
Sur un sermon que le prélat lui envoyoit; la manière d’envisager les mysières de Jésus-Christ; les effets de la crainte et de la confiance, et le péché contre le Saint-Esprit.
Je commence, ma Fille, par vous faire excuse de ce que je me sers d’une main étrangère pour épargner une tête appe— santie par le rhume. Il ne m'a pas empêché, Dieu merci, de faire écrire le sermon que je vous envoie, comme je vous l’avois promis. Vous le trouverez peu conforme à votre état, puisqu'il attaque les pécheurs les plus endureis : mais il faut que les âmes innocentes ‘apprennent à gémir pour eux dans leur retraite; et qu’en voyant leurs excès, elles s’accoutument à ren dre grâces à Dieu des miséricordes qu'elles en ont reçues. Vous ne laisserez pas de voir dans ce sermon les plus utiles sentiments où l'on puisse entrer à la vue des mystères de Jésus-Christ, fl n’y a rien de meilleur que de regarder toujours qu'ils peuvent être en ruine aussi bien qu'en résurrection à
plusieurs ; afin que si on est assez heureux pour en profiter, on l’attribue à sa grâce. Vous pouvez faire part de cette instruction à celles que vous croirez qui en seront édifiées ; et à votre grand loisir vous me ferez plaisir d'en tirer une copie, et de me renvoyer l'original : car encore qu’il ait été fait uniquement pour vous, vous ne serez pas fâchée d’être l’occasion que d’autres en profitent.
Aussitôt que j'aurai des nouvelles à vous mander, vous en aurez, et je vous prie d’être bien persuadée que je ne perdrai pas un seul moment. Je conçois parfaitement la conséquence de tout ce que vous me mandez sur ce sujet là, et je ne desire rien tant que de procurer du repos à la maison et à vous.
À Versailles, ce 8 janvier 1692.
P.S. Renvoyez le sermon quand vous voudrez; par la poste ou autrement. La crainte doit porter à la confiance, et la confiance produire dans le cœur le desir de le purifier, afin de voir Dieu. Ceux qui y travaillent sont bien éloignés de ce péché contre le Saint-Esprit, qui ne se remet jamais. Personne ne sait quel il est ; mais il consiste principalement dans la malice, dans l’aveuglement, dans l’endurcissement.
Dites à ma sœur de Sainte-Madeleine, que je lui sais bon gré de son zèle, et que je l'invite aussi bien que vous à espérer plutôt qu'à craindre. L'acte d'abandon est le plus puissant remède contre ce terrible péché dans lequel les impies mourront.
LETTRE XIV. — A madame du Mans.
Sur la maladie de madame d’Ardon.
J'ai reçu, ma Fille, avec joie votre lettre du 9, pour ce qui vous touche; mais j'y ai vu avec déplaisir la maladie de madame d’Ardon. Obligezla aux précautions nécessaires pour se guérir, et pour prévenir la rechute; car je ne veux point qu’elle soit malade, encore moins qu’elle se Ja fasse. Je vous charge de ce soin, et je vous donne pour cet effet le pouvoir que j'ai sur elle. Je la bénis de tout mon cœur, et je prie notre Seigneur qu’il verse sur vous et sur elle ses saintes bénédictions; afin que vous le serviez en crainte et en joie, en humilité et en courage, en abandon et en.confiance. Je suis à vous en son saiñt amour.
À Versailles, ce 17 janvier 1692.
LETTRE XV. — A la même.
11 lui recommande plusieurs religieuses de Jouarre, et lui parle de ses affaires avec l’abbesse.
Je suis, ma Fille, fort en peine de la santé de madame de Saint-Ignace. Je vous charge d’en prendre soin, de la consoler en mon nom, et de l’assurer de mes prières. Prenez soin aussi de madame de Rodon. Je vous donne tout le mérite de l'obéissance pour les assister, et j'en prendrai sur moi l'obligation ; de sorte que vous contenterez Dieu et les hommes; et votre in" clination, aussi bien que votre charité, sera satisfaite.
il me semble que madame de Jouarre songe tout de bon à s'en retourner : elle sent bien qu’il faut obéir malgré qu'on en ait. Je crois que la fin des affaires approche plus qu'on ne pense, et qu'il-n°y a qu'à l’attendre avec foi et patience. Madame de Lusanci vous dira où l’on en est. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous, et je vous bénis de tout mon cœur vous et ‘nos deux Sœurs que je vous ai recommandées.
À Versailles, ce 29 janvier 1692.
LETTRE XVI. — À la même. Sur la rupture du carême, et quelques sœurs malades.
Je ne vous tiendrai point coupable de la rupture du carême, quand même vous vous y trouveriez obligée par l’abstinence de la Septuagésime : mais quand cette expérience sera bien confirmée, il faùdra une autre fois se réserver pour ce qui est plus nécessaire. Dieu aura, en attendant, votre bonne volonté pour agréable, et il ne vous imputera pas à péché d’avoir commencé avec une sincère intention de continuer.
Ayez grand soin de mes sœurs de Saint-Ignace et de Rodon. Je suis bien en peine de ma sœur des Archanges, et j'aurois un grand regret si nous la perdions. Conservez-vous aussi, ma chère Fille, et me croyez tout à vous dans le saint amour de notre Seigneur.
À Paris, ce 19 février 1692.
LETTRE XVII. — A madame de Lusanei.
Sur la mort d’une religieuse, et la manière.dont Dieu nous a montré que l’empire de la mort devoit être détruit.
Votre lettre du 48, que j'ai reçue en arrivant en cette ville, a fait, ma Fille, une grande plaie dans mon cœur, en m’apprenant la mort de notre chère sœur des Archanges. C’est la première que je rencontrai avec un visage soumis et content, en entrant à Jouarre. Son zèle ni sa foi n’ont jamais été ébranlés. Dieu nous l’ôte cependant lorsque nous avions encore tant de besoin de ses saints exemples : c’est à nous à baisser la tête sous ses ordres souverains. Consolez nos chères Filles, en les assurant de la part que je prends à leur douleur, et du soin que j'aurai de l’offrir à Dieu, en lui recommandant l’âme bien aimée que nous avons perdue sur la terre des morts, mais que nous retrouverons dans la terre des vivants.
J'ai vu, dans une lettre de madame d'Albert, une plainte de madame de Luynes, de madame Renard et de vous, que je vous laisse mourir. Sans passer plus outre, je me suis senti saisi de douleur en déplorant l'impuissance humaine, qui ne peut retenir ce qu’elle voudroit le plus pouvoir conserver, c’est à dire, de bons cœurs à qui on se trouve uni par l'amour de la vertu : mais en même temps j'ai adoré la souveraineté de Dieu dans l'inévitable arrêt de mort, qu’il a donné contre nous dès que le péché est entré dans le monde. Il faut trembler et nous taire sous l'autorité de ses jugements, et nous souvenir pourtant que le premier sur qui a été exécutée cette sentence de mort, est le juste Abel : par où, comme disoit un ancien, Dieu nous à voulu montrer que la mort avoit un foible fondement; puisque le premier qui a succombé sous ses coups, est en même temps le premier de tous les amis de Dieu. Ge qu'il a permis pour nous faire voir que l’empire de la mort ne dureroit pas, et qu'il seroit obligé de le détruire, puisqu'il avoit si mal commencé, que sa justice ne le pouvoit pas souffrir. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous. '
A Paris, ce 19 février 1692.
LETTREEXVIIL. — A madame du Mans.
Ï1 lassure de tous ses soins pour l’abbaye de Jouarre.
Je ferai tout ce que je pourrai pour la consolation de mes Filles. Je me donnerai tout le soin possible du spirituel comme
du temporel de la Maison : il faudra un peu considérer ce que mes forces et mes autres occupations demandent. Vous me réjouissez de m’apprendre qu’on espère bien de ma sœur de Saint-Ignace, que je salue de tout mon cœur, aussi bien que ma sœur de Saint-Michel, dont je suis en peine à cause du long temps qu'il y à que j'en ai oui parler. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous, ma Fille. é
LETTRE XIX. — A la même.
I] lève les scrupules qu’elle avoit sur ses confessions.
La règle, pour les confessions, c’est déjà, ma Fille, qu’on ne doit point se gêner à répéter les péchés véniels, quelque empéchement qu’on soupeonne avoir été dans le confesseur ; et pour le surplus, à moins d’avoir vu clairement qu’il n’avoil pas l’esprit libre , il faut demeurer en repos, quand même il se seroit troublé davantage dans la suite : ainsi il n’est pas besoin que vous recommenciez vos confessions en cette occasion. Je trouve très bon que ma sœur Cornuau recoiveles lettres dont vous me parlez. Je salue de tout mon cœur la chère malade, et je prie Dieu qu'il la soulage.
À Meaux, ce 18 mars 1692.
LETTRE XX. — A madame de Lorraine, abbesse de Jouarre.
Sur l'obligation où elle est de rentrer dans son monastère.
Je crois, Madame, être obligé de vous donner avis que je pars , et en même temps de vous faire souvenir de la promesse que vous m'avez faite de partir vous-même bientôt.
Vous voyez que je ne vous presse pas. Vous êtes venue ijei contre la parole qu'on m’a portée de votre part, que j’ai par écrit. Vous demeurez hors de chez vous au delà de tous les termes de votre obédience, sans que j’entende seulement parler de vous. Je ne sais qui vous peut donner de tels conseils , ni en quelle sûreté vous pouvez recevoir les sacrements; puisque, dans quelque nécessité où vous vous croyiez être de passer un si longtemps hors de la clôture, vous devez savoir qu’il ne vons est pas permis. de le faire sans congé. Je me tais cependant: et sans vous rien permettre, ni vous rien défendre, je vous laisse au jugement de Dieu et à votre conscience.
Je sais vos infirmités, et je veux bien ne vous pas presser.
Faites, Madame , de vous-même ce que vous demande votre devoir et la règle de l'Eglise. Si vous ne pouvez partir si {ôt, renvoyez ce que vous pourrez de vos religieuses : vous ne songez pas combien l'air du siècle est contagieux pour celles qui font profession de s’en éloigner. Et pour vous, Madame, prolitez du temps. Parmi tant d’habiles gens qui sont ici, choisissezen quelqu'un, comme je vous ai déjà exhorté, entre les mains de qui vous remettiez votre conscience.
Je prie Dieu sincèrement qu'il vous conserve : mais enfin On ne doit pas vous dissimuler que les maladies sont des avertisse— ments de Jésus-Christ qui frappe à la porte. Prenez une bonne fois un conseil solide, et qui, éloigné de tout intérêt, ne songe qu’à votre salut.
Pour ce qui est de votre maison , outre les choses que j'ai eu l'honneur de vous représenter par ma lettre précédente, il y en a deux à vous dire : l’une, que vous preniezsoin de faire ramasser les papiers de vôtre abbaye, qui sont ici en grand nombre, et de les renvoyer à Jouarre : tous les procès où ils pouvoient être nécessaires sont finis, et il y va de votre conscience de les remettre en leur lieu : l’autre chose, c’est que vous vouliez bien une fois nous faire voir tout ce que vous devez, et tout l’état de vos affaires; afin qu’on sache sur quoi compter. Du reste , donnez vos ordres de manière que je ne sois pas obligé d’en donner aucun. Soyez, Madame , bien persuadée que je ne souhaite rien tant que de vous voir en repos; et sans avoir rien à ordonner sur l’administration du temporel, de n'avoir à m’appliquer qu’à votre salut, et à celui de vos Filles.
À Paris, avril 1692.
LETTRE XXI. — À madame du Mans.
Sur une religieuse de Jouarre, et sur le vœu de pauvreté.
Je donne de tout mon cœur ma bénédiction à notre chère sœur de Saint-lgnace, et je ne manquerai pas de la recommander à Dieu toute ma vie, en quelque sorte que sa divine bonté dispose d'elle. Je lui confirme ce que je lui ai dit du regard miséricordieux qui étoit sur elle, et je l’exhorte à augmenter et à embellir ses couronnes par la patience et la confiance.
C'est un grand vœu à une religieuse que celui de la pauvreté : celui-là rend le vœu à Notre-Dame de Liesse peu nécessaire, Que peut donner une religieuse quin'arien? nya
rien de meilleur que de donner son rien à Dieu. Pour les petites choses que vous vous êtes données mutuellement, elle et vous avec madame de Rodon, je les permets.
Priez Dieu pour moi, et soyez-lui toujours fidèle. À Meaux, ce 5 mai 1692.
LETTRE XXII. — À ja même.
Sur la mort de la sœur de Saint-Ignace.
Dieu a voulu avoir notrechère sœur de Saint-Ignace : ille faut louer des consolations qu'il lui a! données , et des bons exemples qu’elle nous laisse. Je ne laisse pas d’être fort touché de cette perte ; etilme fâche que votre maison perde tant de bons sujets. Dieu saura bien réparer nos pertes, etilne faut qu’avoir la foi pour toutattendre delui. Lesheuresne peuventpas être mises en meilleures mains que celles. que vous me marquez. Consolez madame de Rodon ; qu’elle vous console. Je ne puis vous dire le temps que je serai à Jouarre. Je vous donnerai, ma Fille, le temps que vous demandez, et serai toujours disposé à vous aider au grand ouvrage auquel vous travaillez. Je prie notre Seigneur qu’il soit avec vous.
À Meaux, ce 12 mai 1692.
LETTRE XXIII. — A la même.
Sur les raisons qui l’avoient porté à renvoyer ensemble les deux confesseurs de Jouarre.
Je crois, ma Fille, que vous avez su la raison qui m’a obligé à renvoyer ensemble les deux confesseurs. Toutes les fois qu’il y en aura qui ne pourront s’accorder entre eux , et qui donneront lieu à des partialités, j'en userai de même. Je les avois fait avertir tous deux de changer de conduite, et que s’ils ne le faisoient, je serois obligé d’en venir où j'en suis venu. Voilà , ma Fille, ma raison, qui est très solide. Je ne sais rien des discours que vous dites qu'on à tenus à Jouarre : mais je puis bien vous assurer que personne ne m'a rien écrit pour me porter à ce que j'ai fait, et que je n’y ai été déterminé que par la continuation des divisions,
Je ne refuserai jamais de vous entendre autant que personne, et avec autant de confiance ; mais à ce coupje crois que le meilleur sera de se soumettre: Je ne fais tort à personne, et il ne tiendra qu’à madame de Jouarre de réparer la perte qu’on fait;
ce qui ne lui sera pas fort difficile. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.
À Germigny, ce 26 juin 1692.
LETTRE XXIV. — A ja même.
Sur la conduite qu’on doit tenir lorsque on se sent en péché mortel : et sur les péchés oubliés.
Vous n’avez qu'à demeurer en repos sur l'affaire dont vous m'écrivez : continuez vos communions à votre ordinaire , sans recommencer vos confessions. Je serai bien aise de ce qu'on vous communiquera du côté de Coulommiers, et je donne toutes les permissions depart et d'autre.
Dans le cas que vous proposez, il n’y a nul doute qu'aussitôt qu’on se sent en péché mortel, on ne soit obligé à la pénitence, et à se disposer à la confession ; mais non pas toujours à Ja faire sur le champ : il est bon de gémir auparavant, et de se mettre en état de bien faire , sans rien précipiter ni rien négliger.
Il est sans doute que les péchés oubliés sont pardonnés avec les autres, quelque temps qu'ait duré oubli, et qu'on ne doit confesser que celui dont on se rappelle. Je prie Dieu qu'il console ma sœur de Saint-Michel, et je vous donne, ma Fille , une bénédiction très cordiale.
A Paris, ce 19 juillet 1692.
LETTRE XXV. — A la même.
témoigne ses dispositions pour elle, et confirme ce qui avoit été fait ci devant à Jouarre.
Vous ne devez point douter, ma Fille, que je ne fasse avec plaisir tout ce qui sera utile au bien de votre âme et à votre perfection. Les choses qui ont été faites à Jouarre avant que je fusse entré dans les affaires, conservent toute leur force, et je les approuve. Ce que vous me dites de mes réflexions sur le sermon de notre Seigneur sur la montagne, me donne courage pour achever quelques autres ouvrages de cette nature.
Soyez Marie de desir, et Marthe par obéissance. Afin de gagner les indulgences, pour le plus sûr il se faut confesser à cette intention. Je prie Dieu, ma Fille, qu’il soit avec | vous.
A Germigny, ce 25 septembre 1692.
LETTRE XXVI. — A la même.
Il la rassure dans ses craintes de lui être à charge; et explique ce que c’est qu'un cœur pur.
Vous avez tort, ma Fille, de croire que vous me causiez une insupportable fatigue : où allez-vous prendre cela? Ce qui me fatigue , n’est pas d’avoir à écouter; mais d’avoir à le faire quand je vois le temps qui presse. Loin de vous abandonner , j'ai au contraire formé le dessein de vous entendre une autre fois préférablement , et je ne vous manquerai en rien.
Un cœur pur, c'est un cœur dégagé de tout; etc'est ce qui rend capable de voir Dieu. Quelle pureté, quel détachement demande une si pure et si sublime vision.
Dieu daigne bénir par sa grâce ceux qui profitent de sa parole. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous, ma Fille.
À Germigny, ce 3 novembre 1692.
LETTRE XXVII. — A la même.
Sur la demande d’un confesseur extraordinaire, et la longueur des lettres.
J'ai reçu, ma Fille, la demande que vous me faites, pour donner un confesseur à mesdames Paget, de Menou et Jourdin. Puisque le premier dimanche de l’avent, pour lequel elles le demandoient, est passé, il est bon qu'elles attendent jusqu'à ce que je sois à Meaux, c’est à dire à la semaine prochaine, s’il plaît à Dieu. Madame de Jouarre m’ayant en quelque sorte reproché la facilité que j’avois à donner des confesseurs extra ordinaires, ces dames ne trouveront pas mauvais que j’examine un peu les temps convenables. J'ai fait la même réponse à madame de Lusanci, croyant que la demande m'’étoit venue de sa part : mais votre lettre du 21 du passé, que je viens de relire, m'a fait voir que c’étoit vous.
Je ne me suis jamais plaint de la longueur des lettres, mais seulement de la résistance qu’on apporte aux décisions, et du temps que l’on y perd; et tout cela, sans vouloir rebuter personne, mais au contraire tout faciliter à tout le monde.
J'approuve pour trois fois la semaine ce que vous me proposez, à condition que vous discontinuerez de bonne foi si vous vous en trouvez incommodée. Dieu aura votre bonne volonté plus agréable, et je le prie, ma Fille, de bénir vos bons desseins.
A Versailles, ce 9 février 1693.
P. S. Je donne ma bénédiction de tout mon cœur à toutes nos malades, et en particulier à madame la prieure.
LETTRE XXVIIT. — A la même.
Sur l'entrée de la sœur Cornuau à Jouarre, et la manière de recevoir les consolations du Seigneur.
Je n’ai reçu qu'hier votre lettre, et il n’étoit plus-temps de vous envoyer la permission pour ma sœur Cornuau : mais, ma Fille, je vous assure que si elle est entrée, j'en serai bien aise.
Recevez les consolations que Dieu vous envoie avec une entière reconnoissance , sans vous mettre en peine de la suite ; Dieu est puissant pour y pourvoir. Dites seulement avec David : Confitemini Domino quoniam bonus, quoniam in seculum misericordia ejus *. Vous me direz quand vous voudrez vos difficultés. Je prie notre Seigneur d’être avec vous.
À Meaux, ce 24 mars 1693.
LETTRE XXIX. — À la même,
Sur les dispositions où elle devoit être à l'égard des croix, et la confiance eu la bonté de Dieu.
J'ai, ma Fille, recu agréablement le travail de votre pinceau, et les témoignages de votre amitié. Il n’y a ni or ni argent, et vous avez été fidèle à mes ordres.
Pour ce qui regarde votre intérieur, vous n'avez, ma Fille, qu’à recevoir ce que Dieu vous donne, en admirant ses bontés. il ne faut point faire d'acceptation expresse des croix et des privations qui vous sont montrées confusément et en gros, mais seulement en général de la volonté de Dieu, qui vous donnera des forces à proportion des exercices qu'il lui plaira de vous envoyer.
Vous pouvez me communiquer la suite de ces états. Ne vous servez plus de ce terme, que je ne veux pas répéter. Je vous écoute avec joie ; soyez soumise seulement : ces dispositions demandent beaucoup de fidélité et d’obéissance, et peu de raisonnement. s
La fréquente communion doit être votre grand soutien, et vous devez suivre Jésus-Christ qui vous y attire. Il n'y a rien de suspect dans vos dispositions, ni dans vos vues. Dieu ne s'est
{ Ps, cxvrr. |.
pas fait une loi de ne faire des grâces particulières qu'aux âmes pures et innocentes. Voyez comme il traite la pécheresse, et quelle douceur il mêle dans ses larmes. Voyez comme il traite Marie-Madeleine, de laquelle il avoit chassé sept démons, et combien agréablement il se montre à elle après lui avoir envoyéses anges. Ses bontés sont au dessus de toutes ses œuvres. Marchez en confiance, et ne craignez rien, Dieu est avec vous.
A Meaux, ce 29 mars 1693.
LETTRE XXX.— A la même.
Sur la conduite qw’elle doit tenir, et la grande perfection que son état exige.
J'ai oublié, ma Fille, à vous répondre sur un des articles principaux de votre lettre. Il est vrai que les grâces que vous re— cevez demandent une grande séparation des compagnies ; car Dieu veut les âmes à soi : mais il ne faut pourtant rien faire qui vous fasse remarquer ; et quand il arrivera dans les conversation quelque forte touche, si vous prévoyez qu'il en doive paroître quelque chose au dehors, vous devez alors vous étourdir, et, s’il se peut, détourner le cours de vos pensées : que si vous ne croyez pas le pouvoir, retirez-vous doucement. Au reste, il faut beaucoup de courage pour soutenir les efforts d’un Dieux jaloux, lorsqu'il veut posséder une âme. Vous entrez dans une carrière difficile par l'extrême fidélité qu’il y faut garder : mais le secours est grand , et la couronne digne du combat.
Notre Seigneur soit avec vous.
À Meaux, ce 30 mars 1693.
LETTRE XXXI. — A la même.
I] lui témoigne sa bonne volonté pour Jouarre.
J'aireçu, ma Fille, celle que vous m'avez écrite. Abandon nez-vous à la divine Providence, et abandonnez-y les affaires de la maison. Assurez-vous que je ne perdrai jamais de vue ce qui sera pour son bien, et que je m'attacherai plus que jamais, | quoique d’une autre manière, à ce.qui la touche, et vous toutes.
À Paris, ce 19 avril 1693. s
LETTRE XXXII. — À la même.
Il la porte à s’abandonner entièrement à Dieu, et modère son ardeur pour les austérités.
Abandonnez le passé à la divine miséricorde : ne vous en inquiétez pas ; ne refusez point les grâces que Dieu vous offre, par la crainte des difficultés qui en naîtront. Songez à celui qui dit : J'ai vaincu le monde !. Il vaincra le monde en nous, quand il anéantira les mauvais desirs; c’est à dire la concupiscence des yeux ; c’est à dire, la curiosité de l'esprit, la concupiscence de la chair: c’est à dire tout Le sensible ettout orgueil.
Recevez, ma Fille, ce que Dieu vous donne, et à Ja manière qu’il voudra vous le donner. Il saura proportionner ses dons et ses exercices à votre foiblesse : c'est un sage médecin, laissez-le faire. Ne vous embarrassez pas si c’est lui qui parle : attribuez- Jui sans hésiter, tout ce qui vous invite à la perfection; car c'est toujours lui qui le dit.
Je vous permets l'usage de cette ceinture, deux jours de cette semaine. Ne me fatiguez plus à me demander des austérités. Je n'aurai rien sur cela à vous répondre, sinon : allez doucement. Ne quittez le saint sacrement que le moins que vous pourrez. Ecoutez, parlez pour le Roi, pour l'Etat et pour la paix. Ne m'oubliez pas. Dieu soit avec VOUS.
A Meaux, ce 25 mai 1693.
LETTRE XXXIIL — A madame du Mans et de Rodon.
Sur la sœur Cornuau.
Voilà, mes Filles, ma sœur Cornuau qui va jouir de la grâce que vous lui avez procurée : je vous la recommande : instruisezla, conseillez-la, conduisez-la. Priez pour moi, et me CrOYez à vous de tout mon cœur.
A Meaux, ce er juin 1693.
LETTRE XXXIV. — A madame du Mans.
Sur la requête de l’abbesse, en cassation de l’arrêt du parlement contre lexemption de Jouarre.
Je connois la disposition de nos Sœurs encore désobéissantes: je les ai toutes vues, à la réserve d'une ; et je vous assure, ma Fille,
1 Joan. XVI. 23.
qu'elles ne me tromperont pas, s’il plaît à Dieu. Laissons rapporter l'affaire du conseil. Si madame votre abbesse est refusée de sa requête, tout est fini, et elle demeurera sans aucune ressource : ou elle sera reçue, et cela n’aboutira qu’à m'assigner, l'arrêt du parlement restant toujours dans sa force. Lequel des deux qui arrive, je vous assure, ma Fille, et vous pouvez en assurer nos chères Filles, que vous me verrez bientôt, s’il plaît à Dieu, et que je viendrai à des remèdes plus forts, sans tous les ménagements que j'ai eus jusque ici. Au surplus , vous pouvez tenir pour certain tout ce que j'ai mandé par mes précédentes, et encore, que tous les gens de bon sens ne veulent pas qu'il y ait le moindre sujet de douter que la requête de madame de Jouarre ne soit rejetée. Je prie, ma Fille, notre Seigneur qu’il soit avec vous.
À Paris, ce 29 juin 1693.
LETTRE XXXV.— A la même.
Sur la communion, et la soumission à la volonté de Dieu.
J'ai lu votre lettre, ma Fille : il n’y a rien de nouveau à \ répondre; si ce n’est sur la communion de tous les jours : je vous en permets le desir. Suivez Dieu, marchez en confiance et en assurance. Ge n’est pas à vous à prescrire à Dieu les voies qu'il veut tenir. La foi consiste à suivre ce qu'il veut, à attendre ce qu’il voudra faire, à se soumettre à ce qu'il vent. Quand vous avez exposé, vous n'avez plus qu’à vivre en paix.
À Meaux, ce 18 juillet 1693.
LETTRE XXXVI. — A la même.
1 lui recommande d’empêcher que ses états intérieurs ne paroissent au dehors.
Vous faites bien , ma Fille ,- d'exposer les choses, vous ne devez point hésiter à continuer. Réprimez, autant que vous pourrez, Ce qui se peut faire connoître au dehors : c’est là seu— lement que je vous permets de résister à l'attrait, et de le vaincre à quelque prix que ce soit. Il faut demeurer maître de l'extérieur, et en demander la cp à Dieu. Je vous permets ce que vous me demandez pour l’octave de l’Assomption, mais avec modération. Notre Seigneur soit avec vous.
À Germigny, ce 5 août 1693.
LETTRE XXXVII. — A la même.
Sur les motifs de confiance dans les fautes qu’on commet, et sur la communion.
Lorsqu'il nous arrive, ma Fille, de nous oublier nous-mêmes, et de commettre quelque péché, il ne faut pas perdre courage ; mais au contraire reprendre de nouvelles forces, et se sou— venir de cette parole de saint Jean ‘ : « Si nous péchons, nous avons un avocat, un intercesseur, un défenseur, savoir Jésus- Christ, ce juste qui est la propitiation pour nos péchés, et non seulement pour nos péchés ; mais encore pour ceux de tout le monde. »
Vous avez bien fait de communier , et de ne pas attendre ma permission pour cela : l'avis de votre confesseur suffit, et vous en devez userainsien toutes rencontres. J'espère aller à Jouarre dans quelques jours, et y faire, sans manquer, le discours sur la prière.
Quant à la maison, mettez tout entre les mains de Dieu, et assurez-vous que je serai toujours attentif à y faire ce que je pourrai. Je prie notre Seigneur qu'il bénisse ma sœur @ odon, et nos autres chères Filles que vous me nommez.
A Germigny, ce 25 septembre 1693.
P.S. Je ne vois nul inconvénient à recevoir madame de Giri : elle est infirme à Ja vérité, mais, à ce qu'il me paroïit, bonne religieuse ; et cette réception sera utile à Ja maison.
LETTRE XXXVHII. — A la même.
Sur ses confessions passées; les austérités qu’elle doit pratiquer.
Je suis étonné, ma Fille, après toutes les choses que je vous : ai dites, que vous me recommenciez votre confession. Ne le faites plus dorénavant , et ne parlez plus du passé à qui que ce soit , à confesse , ni hors de confesse.
Je n’ai rien à vous dire de nouveau sur les austérités. Mortifiez votre propre volonté , gouvernez votre eœur; et rendezvous-en la maîtresse. Demandez à Dieu son secours : ne parlez qu’en charité et avec mesure, ne donnez rien à votre humeur ; voilà les austérités que Je ordonne. Portez en pénitence celles que la religion prescrit ; aimez le silence et la retraite. Il y a une retraite et un silence que les emplois du dehors n'altè-
rent pas. Je prie notre-Seigneur qu’il soit avec vous. ]
WF Joan. 11. tet 2e
LETTRE XXXIX. — A la même.
11 ranime son courage et sa confiance.
Encore un coup, ma Fille, que vos fautes ne vous découragent pas ; au contraire qu’elles vous animent : ne perdez point votre confiance. Si vous saviez les bontés de Dieu et les ardentes poursuites de ce céleste amant, avec quelle sainte familiarité vous reviendriez à lui après vos foiblesses ! Exposez-lui tout, et il sera facile à vous pardonner. Per
Je prie Dieu que le nom d'Ange ne soit pas donné inutilement à celle à qui on l’a donné. Je salue nos Sœurs.
À Germigny, ce 13 octobre 1693.
LETTRE XL. — À madame de Lusanci.
Sur le mystère de la prédestination ; les conditions de Ja prière , et le bien que Dieu sait tirer du péché.
Je suis bien aise, ma Fille, de ne pas tarder à répondre à vos demandes , et j’ai de la joie de vous pouvoir donner cette satisfaction, On peut et on doit croire très certainement qu'on est du nombre de ceux pour qui Jésus-Christ a opéré ses mys-
tères : le baptôme et les sacrements nous en sont un gage , etil ne nous esi pas permis d'en douter. Pour ce qui est de la prédestination , c’est un secret impénétrable pour nous; etle doute sur une chose si importante nous rendroit la vie insupportable , si nous n'étions invités par là à mettre notre salut entre les mains de Dieu, et à dépendre de lui beaucoup plus que de nousmêmes, On est assuré d'être exaucé, pourvu qu'on attende tout de sa bonté paternelle. Ce qui nous oblige le plus à prier , c'est l'extrême bonté de Dieu qui nous donne ‘au dessus de nos mérites, et encore qu’il faille tâcher d'accomplir les conditions de la prière, il faut être persuadé que Dieu ne nous Juge pas à la rigueur, et qu'il se laisse fléchir au moindre commencement de bonne volonté. .
Ce que je vous disois dernièrement , c’est sijene me trompe, que Dieu a su tirer le plus grand de tous les biens du plus grand de tous les péchés , qui est la n de Judas, l'injustice de Pilate , et l’ingratitude des Juil e grand mystère nous doit faire voir, qu'il ne permet le péché que pour sa gloire : et quoique on ne puisse assez haïr le péché, cela n'empêche pas d'aimer le bien que Dieu sait en faire sortir. S'il n'y avoit point de haine, d'impatience , d'injustice dans le monde, les vertus
DE PIÉTÉ ET DE DIRECTION, p21
ne parviendroient pas à leur perfection. Déplorons donc le péché ; mais en rendant grâces à Dieu de l'extrême patience avec laquelle il le supporte, et de la toute puissante bonté par laquelle il le tourne en bien pour ses amis. Je ne vous répondrai rien sur ce qu'on vous dit que j'approuve ; vous savez bien mes sentiments. Je prie, ma Fille, notre Seigneur , qu'il soit avec vous.
A Germigny, ce 16 octobre 1693.
LETTRE XLI. — A madame de Baradat.
Que dans la contemplation-il ne faut point séparer en Jésus-Christ la nature humaine de la divine; réponse à différentes questions sur l'union avec Dieu, sa manière de se communiquer à nous, et l’acceptation de ses dons.
Je ne connois point du tout le livre dont vous me parlez. La méditation de Jésus-Christ en qualité d'homme n’oblige pas toujours à le regarder selon son humanité. La contemplation de la divinité n’est pas une oraison abstraite, mais épurée; c'est la première vérité. Mais la vue de Jésus-Christ ne peut pas en ‘détourner : au contraire, Jésus-Christ en tant qu'homme à été en tout et partout guidé par le Verbe, animé du Verbe : iln'a pas fait une action , il n’a pas prononcé une parole. a pas fait un clin-d’œil qui ne soit plein de celte sagesse 4m que le Père engendre dans son sein. Ainsi, pour concilier toutes choses , il ne faut point séparer la nature humaine de la divine. C’est un effet de sa bonté infinie que de s’être si étroitement uni à l’homme. Tout ce qui reluit de divin dans l’homme Jésus- Christ , retourne à Dieu : quand nous y sommes, on peut S'y tenir avec un secret retour sur Jésus-Christ , qu'on ne perd guère de vue quand on aime Dieu. Après tout, c’est l'attrait qu'il faut suivre dans les objets où tout est bon, etil n'y à qu'à marcher avec une entière liberté.
Ce sont de faux spirituels qui blâment le saint attachement qu’on à à Jésus-Christ, à son Ecriture , à ses mystères et aux attributs de Dieu. Il est vrai que Dieu est quelque chose de si caché, qu'on ne peut s’unir à lui, que quand il y appelle, et qu'avec une certaine transcendance au dessus des vues particu-
lières ; la marque qu'il y cuite c’est quand on commence à
le pratiquer. En cela on n itte point les attributs de Dieu, mais on entre dans l'obscurité, c’est à diré, en d’autres paroles, dans la profondeur et dans l'incompréhensibilité de l'Etre diwin. Cest là sans doute un attribut divin, et des plus augustes.
On ne sort done jamais tellement des attributs de Dieu, qu'on n’y rentre d’un autre côté, et peut-être plus profondément.
Les jours ne sont pas faits pour Dieu. Ceux que l'Eglise destine aux mystères, parlent d'eux-mêmes à l’âme attentive : demeurer en Dieu, c’est demeurer au centre de tous les mystères. k
L'état où l’on reçoit l'impression d’une certaine vérité cachée , qui semble ne faire qu'’effleurer l'esprit , et qui fait taire cependant toute autre pensée, n’est pas oisif; ou c'est dans cette bienheureuse oisiveté que consiste Le divin sabbat, et le jour du repos du Seigneur.
Dieu semble nous échapper quand il se communique plus obscurément , et que par là il nous fait entrer dans son incompréhensible profondeur : alors, comme toute ‘la vue semble : être réduite à bien voir qu’on ne voit rien , parce qu’on ne voit rien qui soit digne de lui, cela paroît un songe à l’homme animal ; mais cependant l’homme spirituel se nourrit.
Où le péché a abondé , la grâce a surabondé!. C’est honorer cette vérité que de recevoir les dons de Dieu , quelque grands qu'ils soient , et malgré ses péchés de tendre de tout son cœur à lui être uni , sans donner aucunes bornes à ce desir.
stsassez d’avoir dit ses péchés, sans marquer les occa- :lafoi bannit les vains scrupules.
Je vous renvoie votre lettre, afin, si vous ne l’avez pas assez présente , que vous voyiez la réponse à chaque article.
Ne craignez point, ma Fille; Dieu est avec vous : soyez fidèle et courageuse, vous avez un bon défenseur.
À Germigny, ce 25 octobre 1693.
LETTRE XLII. — A madame de Lusanci.
Raisons qui peuvent la porter à suivre la mitigation établie à Jouarre. De quelle manière il a approuvé le livre de l’abbé de la Trappe, sur les Devoirs de la vie monastique, et quelle doit être la fin de sa retraite.
J'ai reçu, ma Fille, vos lettres du 4 et du 2. J'ai envoyé les pouvoirs pour le père Côme, après lui avoir donné en peu de mots les avis que j'ai crus nécessaires.
Pour ce qui est de la mitigationde Jouarre , vous n'êtes obligée à garder la règle sur ce pointque selon la pratique reçue etusitée dans le monastère : le sürplus pourroit regarder les supérieurs , et leur donner lieu d'approfondir davantage la ma-
! Rom. v. 20.
tière. Mais dans ces choses qui ne sont pas de droit divin, ni même de l'essentiel de l'institution monastique , la pratique qui se Continue au vu et au su des supérieurs, peut mettre en repos la conscience des inférieurs ; et vous devez, ma Fille $ vous en tenir là; la seule uniformité vous y obligeroit. Quoique j aie approuvé le livre de M. de la Trappe , ce n’est pas à dire pour cela que j’approuve toutes ses pensées comme nécessaires : il suffit qu’elles soient utiles, pour donner lieu à l'approbation. Du reste , je n’approuverois point da tout qu’on se distinguât des autres , et vous devez vous conformer au général de la maison, Jusqu'à ce qu’il y soit pourvu, s’il le faut.
Le dessein de votre retraite doit être principalement de vous avancer dans la perfection de votre institut. Dieu permettra peut-être que dans le premier voyage , en vous parlant del'oraison , je vous donnerai de la pâture pour votre retraite. Il ne me vient rien à présent , sinon que vous devez lire le chapitre xvni de saint Jean, et apprendre à prier en conformité de la prière de notre Seigneur , eten union avec lui: cela, avec les vérités du sermon dont vous vous souvenez, vous suffira. Abandonnez tout à Dieu; unissez-vous à sa sainte volonté, tant pour votre particulier que pour la maison en général. Cherchez votre paix en Dieu , et goûtez combien il est bon. Je le prie, ma Fille, d’être avec vous. “4
et de
Je n’ai pas le loisir d'écrire à mes sœurs du Man Rodon. , Fe À Germigny, ce 30 octobre 1693.
LETTRE XLIIL. — A madame du Mans.
Sur les distractions causées par l'exercice de la charité , et sur les austérités.
Qui pratique la charité est en Dieu , et Dieu en lui. Ainsi, ma Fille, ne vous plaignez pas de vos distractions dont la charité est la cause. La charité couvre la multitude des péchés ! : ainsi ne vous découragez pas, puisque cette charité dont vous croyez que l'exercice cause vos péchés en vous dissipant, au contraire en est le remède. Pour ce qui est des pénitences que vous me demandez, mon silence est un refus. Je ne suis pas de l’avisque vous souhaitez : les austérités de la religion vous doivent suffire, avec le travail de votre obédience. Je suis bien obligé à mesdames de Saint-Maur et de t-Placide de leur souvenir. Je prie notre Seigneur qu’il soit avec vous.
À Germigny, ce 3 novembre 1693.
1 J. Petr. 1Y. 8.
LETTRE XLIV. — A la même.
Des règles pour prévenir l’infirmité , et pour ses méditations. Il suspend ses austérités.
Je vous prie de faire mes compliments à vos malades. Ne vous mettez point du nombre : modérez les exercices de l'esprit; ne vous abandonnez pas aux larmes. Soyez à Dieu , ma Fille , je le veux : soyez oubliée et comptée pour rien; Dieu vous regardera. La considération est bonne , l’attention, l'admiration : ce n’est point une perte de temps. Dieu a tant aimé le monde ! : vous avez raison , c’est l’abrégé de l'Evangile et de tout le mystère de Jésus-Christ. L’amour ne connoît point d'ordre, etne peut s’assujettir à des méthodes. La confusion est son ordre : la distraction ne vient point de ce côté là. Expliquez-vous nettement sur la personne dont vous me parlez. Trève d’austérités, même des communes , tant que ce rhume durera. C’est assez faire que d’obéir sans réplique , et sans demander des explications. Gardez votre poitrine et votre tête. Notre Seigneur soit avec vous.
A Meaux, ce 12 décembre 1693.
LETTRE XLV. — A la même.
Sur la ‘sh dont une personne avoit usé à son égard ; et la discrétion dans ses exercices, °
J'ai, ma Fille, reçu votre lettre ,-dont je profiterai dans l'occasion : vous avez bien fait de me l'écrire. Je ne vous dissimule point qu'ayant entrevu , par quelque conjecture , que cette per— sonne se servoit de certains livres, j'en ai d'autant plus rabattu, que j'ai vu sur tout cela un silence qui m'a fait beaucoup de peine. Pour ce qui est de vous , je ne vous ai rien révoqué ; mais J'ai ajouté une certaine discrétion et modération qu’il est juste de vous prescrire. Vous faites bien de n’user point des livres d’oraison. Ecoutez Dieu : je le prie, ma Fillé, qu’il soit avec vous. Lisez le psaume xxxin en humilité et confiance.
À Meaux, ce 14 décembre 1693.
P.S. 1 faudra voir la conduite de madame de B*** : le mieux qu'elle puisse faire, est de se tenir en repos; et si elle veut rester, en revenir à être simple religieuse bien humble.
! Joan. nr. 16. LR] Ë
DE PIÉTÉ ET DE DIRECTIONe 525
LETTRE XLVI. — A la même.
Il l’exhorte à recevoir les touches de Dieu , en faisant son possible pour les empêcher de paroître, et lui donne à méditer les qualités de l'enfant Jésus.
Oui, ma Fille, faites l'impossible, et Dieu le fera avec vous. Vous avez bien fait de vous humilier. Je consens au rétablissement de ce que j'avois suspendu à cause du rhume, supposé qu'il soit passé tout à fait. Recevez les touches de Dieu, et les larmes comme le reste , en faisant ce qui se pourra pour les empêcher de paroître : Dieu vous aidera à le faire. Recevez aussi l'assurance de la rémission de vos péchés, telle qu’on la peut recevoir en cette vie, etla consolation du Saint-Esprit. Dispensezmoi de vous donner des pratiques : ni cela n’est nécessaire, ni je n’en ai le loisir. Ecrivez, si vous voulez , les qualités de l'enfant Jésus : je vous donne à méditer celles que le sort vous fera échoir: et le sort, qui est dirigé par le Seigneur, vous tiendra lieu d’obédience. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.
A Meaux, ce 23 décembre 1693.
LETTRE XLVII. — A madame de Lusancie
Sur le moyen de se procurer la véritable paix; l'infraction de la règle , que
l'infirmité est une raison pour exclure de la profession.
Jésus-Christ , le prince de paix, ma Fille, a pacifié le ciel et la terre par son sang et par son abandon à son père : c’est aussi par cet abandon que vous aurez la paix que le monde ne peut donner. Le principe de la paix est dans ces paroles , Fiat voluntas tua : avec cela tout est bon, parce que Dieu est la bonté même.
Je tâcherai , à la visite, de soutenir la discipline... Une échappée peut être exempte de péché, mais non pas une con— tinuité qui n’est jamais sans quelque mépris et quelque scan— dale.…. Malgré toutes les raisons qu'on dit en faveur de l'infirmité , à moins d’une vocation tout à fait extraordinaire, C'est une raison d’exelure. Notre Seigneur soit avec vous.
A Meaux, ce 30 décembre 1963.
LETTRE XLVIIL. — A madame de Luynes.
J1 la remercie de ses saints présents, et lui explique ce que c’est que le bon vin de la nouvelle alliance.
Je ne puis, Madame , que vous rendre grâces très humbles de tous vos saints présents, et de toutes les bontés que vous me marquez. J'y réponds avec une parfaite sincérité , et je vous prie de ne jamais révoquer en doute cette fidèle correspondance. Je suis, ma Fille, à vous de tout mon cœur.
À Meaux, ce 2 janvier, 1694.
P..S. Je n'ai pas trouvé dans le paquet le billet de la sainte Vierge. Je me trompe : en dépliant le paquet, je le trouve avec plaisir et reconnoissance. Je la prie de vous impétrer ce bon vin de Ja nouvelle alliance, qui n’est autre chose que l'esprit dont les apôtres furent enivrés à la Pentecôte , et le. sang de Jésus- Christ, qui a été exprimé de la vraie vigne. L'étude des Ecritures convient parfaitement avec ce bon vin, et c'est dans ce divin cellier qu’on le boit. Vous êtes de celles, ma Fille, qui pouvez entrer plus avant dans ce cellier mystique, et vous y laisser transporter au dessus du monde et de toutes ses pensées, Personne au monde ne ressent plus cette vérité que moi:
LETTRE XLIX. — A plusieurs religieuses de Jouarre.
Sur l’eulogie qu’elles lui avoient envoyée.
J'ai reçu , mes Filles, votre eulogie avec beaucoup de reconnoissance et de joie ; et vous jugez bien que celle que j'ai ressentie en voyant à la tête le nom de votre sainte et illustre abbesse, a été très grande. Répondez, mes Filles, à ses bontés et à l'exemple qu'elle vous donne. Assurez-vous toujours, mes Filles, de mon amitié et de l'estime que j'ai pour vous.
À Paris, ce 15 janvier 1694.
LETTRE L: — A madame de Lusanci.
Sur l'obligation d'assister au chœur , la nécessité de se tenir toujours prêt à paroître devant Dieu.
Il est vrai, ma Fille, que j'ai oublié de vous répondre sur l'assistance au chœur et sur le chant : l’un et l’autre est d'obliga-
tion, et on ne peut s’en dispenser sans raison. Je ne crois pas qu'on puisse excuser de péché mortel la négligence qu’on auroit à cet égard , et encore moins le mépris. Vous entendez bien que la négligence consiste dans l’habitude et la trop grande facilité de manquer à un des devoirs principaux de la vie religieuse.
Je ne doute point que la mort de madame de Lorraine ne vous ait vivement touchée : c'est à dire, qu’il faut toujours se tenir prêt, parce qu’on ne sait à quelle heure doit venir le maître. Je verrai ce qu’il y aura à faire pour les intérêts de la maison. Je prie notre Seigneur qu’il soit avec vous.
A Paris, ce 27 janvier 1694.
LETTRE LI — À madame du Mans.
Sur une résolution de M. de Sainte-Beuve, touchant la manière de recevoir les novices.
J'ai vu une résolution de cas de conscience sur la réception par scrutin * , qui ne fait rien à notre question : car il ne s’agit pas de savoir si les abbesses sont obligées en conscience de changer la forme qui y est marquée ; mais si les supérieurs majeurs ne peuvent pas introduire l’autre pour un plus grand bien, et s’ils n’y sont pas obligés dans certains cas particuliers.
A Faremoutier, ce 2 avril 1694.
LETTEE LIL. —A la même.
II la presse de ne point suivre ses scrupules à l'égard de ses confessions et communions ; lui marque ce qui cause les résistances que l’abbesse de
Jouarre oppose à ses ordres.
Croyez-moi, ma Fille , communiez à votre ordinaire : faites votre jubilé, ne raisonnez point, obéissez. Ne répétez rien de vos confessions passées , ni des pénitences omISes : VOUS POUVEZ
* Bossuet , à cause des abus qui résultoient de la réception des novices par suffrages publics, voulut établir à Jouarre l'usage des ballottes secrètes ; ce qui occasionna entre lui et l'abbesse une contestation dans laquelle cette dame ou son conseil prétendoit s'appuyer de la résolution dont il est ici parlé ; contestation qui donna lieu à la grande lettre que Bossuet écrivit cette année à l’abbesse sur cette matière, et qui fut terminée par une ordonnance du prélat, qui prescrivit , dans les délibérations capitulaires , pour la réception des novices , la forme du scrutin.
réserver de m’en parler à loisir : mais cela n’oblige pas à suspendre le cours ordinaire de vos confessions et communions. Acceptez la peine que Dieu permet qui vous arrive; mais n’y adhérez pas davantage, et suivez ponctuellement cette réponse.
Il n’y aura point de guerre entre madame votre abbesse et moi. Pour sa sortie , si elle écoutoit ce que lui dit le fond de son cœur , sans être prévenue d’ailleurs, elle m'en remercieroit: car ce fond aime la retraite. Pour les réceptions , je lui donnerai le temps de revenir à ses premiers sentiments, qui étoient de laisser la chose en ma disposition. Cette obéissance simple et sincère seroit une action digne d’une religieuse; Dieu le Jui avoit inspiré : si elle étoit fidèle à cette grâce , elle lui en attireroit d’autres plus grandes : mais elle se laisse étourdir par les sentiments du dehors, au lieu d’écouter son cœur, et ce que le Saint-Esprit y disoit.
Vous aurez vu, par le mot que je vous ai dit sur la consultation de M. de Sainte-Beuve, qu'elle ne fait rien à notre sujet: nous la savions bien. La question , encore un coup , n’est pas de savoir à quoiüune abbesse est obligée par elle-même; mais à quoi elle l’est, quand son supérieur parle et ordonne, et encore quand il ordonne avec autant de connoissance, et d'aussi pressantes raisons que celles qui me déterminent.
Le Saint-Esprit avoit fait sentir d’abord à madamede Jouarre que le bon parti étoit d’obéir ; c’est aussi la vérité. Priez Dieu qu’elle y revienne : ce sera une grande avance pour sa sanctification, et Dieu me le fait sentir ainsi. Notre Seigneur soit avec vous. Obéissez, ne raisonnez pas.
À Meaux, ce 5 avril 1694,
LETTRE LIII.—A la même.
J1 lui permet de communiquer à madame de Luynes ce qu’il lni a écrit sur la réception des novices.
Je veux bien, ma Fille, que vous communiquiez à madame de Luynes ce que je vous ai écrit sur les réceptions. Je l'ai fait à tout hasard ; afin que dans l’occasion vous en puissiez dire quelque mot, dans la liberté que vous avez à parler. Du reste ne hasardez rien, ne faites point d’affaires ; surtout parlez so— brement de ce que j'ai dit sur le péché mortel : je ne vous oblige à rien du tout. Vous avez très bien parlé et très bien ré-
pondu sur ma sœur Cornuau : madame elle-même m'a écrit Ja chose. Ma sœur Cornuau lui fait ses remerciments , et lui demande ses ordres. Je vous donne de tout mon cœur à notre Seigneur.
À Meaux, ce 6 avril 1694.
LETTRE LIV.— A madame de Soubise, abbessé de Jouarre.
Sur les inconvénients des suffrages publics dans la réception des Filles ,;etla nécessité d'établir à Jouarre l'usage des ballottes secrètes.
J'apprends, Madame, de tous côtés, qu’il se répand un bruit dans Paris , d’où j'arrive, que nous ne sommes pas bien ensem— ble, et que messieurs vos parents se plaignent de moi comme si je vous étois opposé : ce que je puis croire assez aisément , puisqu'ils m'ont témoigné à moi-même qu'ils étoient mécontents, et même offensés de l’ordre que je voulois établir pour la réception des Filles. Je ne vous dis point ceci par forme de plaintes contre des personnes que je continue et continuerai d'honorer toute ma vie. Je respecte leur vertu plus encore que leur naissance ; et je n’ai rien à leur reprocher que d'entrer peut-être un peu trop avant dans des choses dont il se faudroit reposer sur moi, comme attaché à mon ministère. Aussi, lorsqu'ils me tinrent ce discours, ils vous pourront dire que, sans me fâcher ; ce qui ne m'arrivera jamais, s’il plaît à Dieu, avec personne, et moins encore avec eux qu'avec tous les autres; je leur répondis seulement, avec toute l'honnêteté qu’on doit à des personnes de ce rang, mais en même temps avec la franchise qui convient à un évêque, que je les priois de me laisser traiter avec vous une affaire où leur état ne devoit pas leur permettre d'entrer, et où j'étois assuréde vos sentiments, toutes les fois que vousagiriez entièrement par vous-même. Car, en effet, vous me les aviez assez déclarés, et que quelles que fussent vos pensées, vous les soumettriez aux miennes avec une entière obéissance. Mais comme il se pouvoit faire que par des raisons plutôt politiques que religieuses, on tâcheroit de vous inspirer d'autressentiments, j'ai cru devoir vous dire encore une fois toutes mes raisons en esprit de charité et de douceur, comme il convient à un père, et vous les dire même par écrit, et amplement ; afin que vous ayez plus de moyens d’y réfléchir, et même de prendre avis de personnes doctes et spirituelles , si vous croyez en devoir chercher d’autres que les miens, en ce qui regarde le gouvernement de votre monastère.
Bossuet ,t, xxvire 23
Je suppose comme certain, que , selon la pratique de Jouarre même , les réceptions se doivent faire à la pluralité des suffrages des religieuses, sur la proposition que l’abbesse en fait dans le chapitre. I n’y a point là dessus de question ; et tout ce qui reste à examiner est la manière de donner les suffrages. Or, je dis que celle de les donner publiquement et de vive voix, expose vos religieuses au danger de trahir leur conscience en matière grave, et par conséquent à commettre autant de péchés mortels qu'il se feroit de réceptions dans votre maison.
Que la matière soit grave, personne n’en peut douter ; puisqu'il s’agit de la réception des sujets , d’où dépend tout l'or dre , toute la régularité , toute la bonne constitution d'un monastère.
Qu’en faisant donner les suffrages à haute voix, on expose les religieuses à cet inconvénient, la chose est claire pour deux raisons, qui ne peuvent pas être meilleures : l’une qu'elles craindront toujours de déplaire à leur abbesse, sous laquelle elles sont dans une absolue et perpétuelle dépendance, en refusant un sujet qu’elle leur propose ; l'autre, qu’elles craindront en même temps d’offenser leurs Sœurs ; l'expérience faisant voir que celles qu'on propose sont ordinairement portées par une partie de la eommunauté. Quand on s’oppose à leur sentiment, cela cause des contestations infinies : celles dont le sentiment a été combattu, préparent de semblables exclusions à l'autre parti : les novices oules professes, dont on aura voulu empêcher la réception , sont tentées si violemment d’en garder le ressentiment dans leur cœur, qu'il n’y en a presque point qui n’y succombent, où qui n’aient besoin, pour y résister, de si grands efforts, que la charité ne permet pas qu’on les y expose. Pour ne se point attirer de semblables aversions , on prend le parti de dissimuler, et de laisser aller les réceptions comme elles pourront, au gré d’une abbesse, et de celles qui favoriseront la personne proposée; en sorté que tout est plein de respects humains, et qu'à vrai dire, il n’y a ni liberté ni véritable délibération. ;
On me demandera si je connois et d'où je connois cette disposition dans le couvent de Jouarre : et je répondrai que je la connois dans la timidité naturelle d’un sexe infirme ; je la con-
. nois par l'expérience des autres couvents de filles, où, lorsque on a voulu établir, par des moyens assurés, la liberté des suffrages et ter tout respect humain dansles réceptions, on n’arien tronvé ‘de meilleur que les suffrages secrets ; et ce qui est vrai ordinairement de ces monastères, je sais, par la connoissance partieu-
lière que j'ai de celui de Jouarre depuis que Je le gouverne, c'est à dire depuis trois ou quatre ans, que cette disposition de crainte pour leur abbesse, et d'égards les unes pour les autres, y est autant et plus que dans aucun autre; et Je puis dire devant Dieu que j'en suis aussi certain qu'onle peutêtre humainement de choses de cette nature.
Ce n'est pas d'aujourd'hui, Madame, ni seulement de votre temps que je suis de ce sentiment : je puis justifier par mes procès verbaux, signés de toutes les oflicières, grandes et petites de votre maison, que je suis entré avec elles, dès mes premières visites, dans eet examen : j'y suis encore entré-plus avant dans une visite générale, où j’entendis toutes les religieuses en particulier, dès le temps de madame de Lorraine, où je puis dire que le plus grand nombre, et presque toutes, tant celles qui m'éloient le plus soumises, que celles qu’on appeloit alors le parti de Madame , me déclarèrent qu'il n'y auroit jamais ni de liberté de suffrages ni de réceptions sincères, qu’on ne les fit faire par ballottes ou fèves blanches et noires ; toute autre voie ne suffisant pas pour donner aux religieuses la liberté, sans laquelle leurs suffrages ne seroient que l'effet des regards humans, et une profonde dissimulation de’leur sentiments.
Voilà, Madame, quel étoitalors le sentiment de vos religieuses. S'il vous paroît maintenant qu’elles changent, ce que pourtant J'ai peine à-croire, ce me sera une nouvelle preuve que dès qu'une abbesse parle, elles n’ont plus de liberté, et que c’est le cas, plus que jamais, où il faut que je parle pour elles.-Je l’aurois fait il ya longtemps, et sous madame de Lorraine, si cette abbesse, avec qui je voulois, comme avec vous, trailer tout à l'amiable, n'avoit été toujours absente de son monastère : et pour la stabilité d’un règlementsi nécessaire je croyois le devoir faire dans une visite où l'abbesse fùt présente.
- Au ,surplus, ce n’est pas ici une nouveauté ; mais une manière d'assurer la liberté des suff'ages, dont je trouve Ja nécessité déjà établie. C'est un moyen d’unir davantage la communauté ; et plus les religieuses auront de liberté
dans les réceptions, plus celles qu’elles recevront el avec qui ellés ont à passer leur vie, auront de part à leur commune cha rité. Les postulantes et les novices s’appliqueront aussi d'autant plus à leur devoir, qu'elles se verront obligées à contenter non la seule abbesse, mais tout une communauté où elles auront autant d’inspectrices qu'il y aura de capitulantes,
Que si je m'attache à la. voie secrète comme au moyen le plus propre à procurer {ous ces biens à votre maison, et à remédier
aux inconvénients que j'ai remarqués, je ne fais que suivre Vexemple des grands monastères, qui sont gouvernés par les évêques ; et je puis ici alléguer non seulement ceux du diocèse , comme celui de Faremoutier, qui le premier a donné l’exemple de la plus étroite observance ; mais encore hors du diocèse, comme dans la métropole les célèbres monastères de Montmartre, de Chelles, du Val-de-Grâce, pour ne point parler des autres, eten particulier le saint monastère de Chasse-Midi, où vous avez été si bien élevée. Une illustre tante qui en a été encore plus le modèle par ses vertus que l’institutrice par ses sages constitutions, en a fait une expresse pour celte manière de recevoir. C'est pourquoi vous êtes vous-même venue à Jouarre avec une sincère disposition de recevoir les Filles dans la religion, de la même sorte que vous y étiez vous-mêmeentrée: et si maintenant vous hésitez, nous savons d’où vous en vien— nent les impressions. .
Si tant de grands évêques ont établi cette règle, principalement depuis le concile de Trente, c'a été en suivant l'exemple de saint Charles, dont voici un canon célèbre, livre vr des constitutions de ce saint, titre, De la manière de recevoir les Filles à la religion, chapitre var. « Qu'il soit procédé à la réception des Filles pour le noviciat, et du noviciat à la profession, par suffrages secrets; afin que chacune des religieuses puisse satisfaire librement à sa conscience , sans être empêchée par aucune passion. » Il est porté expressément dans ce canon, qu'il est du premier concile de là provinee de Milan , qu'il a été expressément confirmé par Pie V, et que toute réception faite dans une autre forme, sera nulle et sans effet.
Voilà le modèle qu'ont depuis suivi les évêques; et ce canon de saintCharlescontienten abrégé toutes les raisons quiappuient ma résolution. Elles se rapportent à deux générales, qui, si l’on veut, n’en feront qu'une : que les suffrages doivent être secrets, pour mettre les religieuses en état, premièrement de satisfaire librement à leur conscience, et secondement d'y satisfaire sans aucune crainte, sans aucune affection, passion ou égard humain, nullo affectu impeditæ ; qui sont précisément les deux motifs que je viens d'étendre plus au long. Et remarquez, Madame, s’il vous plaît, qu’il paroît par les paroles de saint Charles, qu’il s’agit ici de satisfaire à un devoir de la conscience , et de donner à des Filles, c’est à dire à un ‘sexe infirme et timide , le moyen d’y satisfaire avec liberté, qui est aussi le grand motifque je me propose. : 7 506
I est vrai que le concile de Trente n’a pas voulu établir cette
loi , laissant à la discrétion des évêques de le faire peu à peu, en temps convenable : mais il a assez indiqué que c’étoit l'esprit de l'Eglise et le sien, lorsque en réglant la forme de l'élection des supérieurs ou supérieures, il a voulu qu’elle se fit par suffrages secrets, per vota secreta ; en sorte que le nom des élisants ne fût jamais su : et cela, dit le saint concile , afin que tout se. fasse droitement et sans aucune fraude, recte et sine ulla fraude‘: indiquant par là que les élections faites par suffrages publics, sant exposées au péril de fraude et de peu de sincérité, par les dissimulations qui s'y pratiquent.
C'est en conséquence de ce décret du concile, que saint Charles, qui a tout fait dans l’esprit de cette sainte assemblée, et ensuite tous ou presque tous les évêques ont étendu cette obligation de procéder par vœux secrets, aux réceptions des Filles, qui dans le fond sont de véritables élections : et c’est tellement l'esprit de F'Eglisé, que dans tous les brefs’ de translation d’un ordre à un autre , le Pape qui ordonne que la réception dans un autre couvent se fasse par les suffrages des religieuses, exprime nommément qu'elle se fera par des suffrages secrets : ce qui est la clause ordinaire de semblables brefs, dont j'ai un exemple tout nouveau dans une translation qui m'est renvoyée, laquelle, aux termes du bref, doit être faite, prævio consensu monialium, capitulariter, tacilisque suffragiis : «avec le consentement préalable. des religieuses capitulairement assemblées , et par suffrages secrets : » le saint siége ne jugeant pas que sans cette précaution la liberté des suffrages soit suffisamment établie.
On n’oppose à tant de fortes raisons et à tant de graves autorités que ce seul inconvénient, que donner cette liberté aux religieuses, c'est rendre les réceptions trop douteuses et trop difficiles, et donner lieu à l'exclusion de beaucoup de Filles, dont la vocation sera très bonne , par un esprit de contradiction à une abbesse qui les aura proposées. Je ne nierai point que cela ne puisse arriver quelquefois : mais de deux inconvénients celui qu'il faut le plus éviter, c'est celui qui sera le plus ordinaire. el le plus grand. Or, il est bien plus ordinaire que l’esprit de timidité se trouve dans les religieuses , que l'esprit de con—
“tradiction contre leurs abbesses, pour lesquelles on les voit plutôt disposées à une excessive flatterie qu'à la résistance. Il n'est pas moins véritable que le plus grand inconvénient est celui de contraindre la liberté, dont le défaut entame Île fond
1 Conc, Trid, de Regul. ét Monial. Sess. XXV, cap. vi.
de la délibération, n°y en ayant point de véritable ou Ja liberté ne se trouve pas: ce qui fait aussi que saint Charles et les évêques , selon l'esprit du concile et du saint siége, ont pris le parti prudent d'établir la liberté des suffrages, plutôt que celui de prévoir la contradiction des religieuses, qui non seulement est plus rare, mais encore moins essentielle, comme on vient de le voir.
Je sais bien que votre intention n’est pas de contraindre vos Filles, mais au contraire de leur déclarer en toute sincérité que vous prendrez tous leurs sentiments en bonne part. Mais outre que les règlements ne doivent pas être faits seulement pour le temps présent, mais pour toute la postérité, ni sur les dispositions particulières, mais sur celles qu'on sait être les plus ordinaires ; je vous dirai encore, Madame, qu'avec toute votre bonté, vous ne sauriez rassurer vos Filles contre vousmême : elles craindront toujours des retours secrets, que la flatterie ou les intérêts de celles qui obsèdent souvent les abbesses, rappellent dans leur esprit; et quelque injuste que fût leur crainte par rapport à vous, il y en auroit assez pour les empêcher de vous parler librement. Et qûand vous seriez venue à bout de leur lever cette appréhension, vous ne les mettrez jamais à couvert des divisions auxquelles les exposeroit la déelaration de leurs sentiments , puisque vous-même vous seriez bien empêchée à-les éteindre.
On objecte enfin une consultation de M. de Sainte-Beuve , où sur le cas d’une abbaye de Saint-Benoît, dans laquelle les suffrages pour les réceptions se portent secrètement À l'oreille de l’abbesse, qui conclut ensuite à la pluralité des voix ; M. de Sainte-Beuve résout que cette abbesse n’est point obligée, sous peine de péché mortel, à abolir cette coutume. Mais, Madame , on vous trompe visiblement si on vous flatte de la réponse de ce docteur. Notre question n’est pas si vous êtes obligée , sous peine de péché mortel, d'abolir de vous-même une coutume de votre abbaye ; mais si vous pouvez, sans péché mortel , désobéir à votre évêque lorsqu'il trouve nécessaire de la changer. Sion avoit consulté un si habile homme sur ce cas, je ne suis pas en peine de ce qu'il auroit répondu , surtout cet évêque ne voulant rien faire qui ne soit visiblement canonique, établi dans tout le diocèse, conforme à lexemple de la plupart des évêques et de saint Charles, et dans Pesprit-du concile de Trente. et du saint siége. Songez que votre maison n'a jamais été visitée depuis cinq cents ans. Si durant une si longue et une si dangereuse indépendance on n’y a pas établi tout l'ordre que je crois
nécessaire , pour des raisons générales et particulières, c'est à moi à y pourvoir selon Dieu; et vous voulez bien, Madame, que je vous dise que c’est à vous à obéir. C'est aussi ce que votre cœur vous a dit d’abord, et ce qu'il vous dira toujours toutes les fois qu’en vous mettant devant Dieu en toute humilité, vous n’écouterez que lui seul.
Mais venons au fond : pourroit-on croire que les règlements des évêques dans les monastères, ne doivent s'étendre qu’à empêcher ce qui seroit précisément un péché mortel? Ce seroit une doctrine tout à fait absurde. Ils ne doivent pas seulement détruire les péchés mortels effectifs, mais en prévenir les périls et les tentations, du moins les plus ordinaires, et même, selon l'exigence des cas, établir par leur autorité ce qui tend à la perfection , ce qui assure le bon état d'un monastère, ce qui est de plus grande édification , ce qui fait entrer davantage dans l’esprit de l'Eglise. M. de Sainte-Beuve, qui est consulté sur le cas précis du péché mortel d’une abbesse, ne répond qu’à la demande qu'on lui fait, et n’auroit eu garde dans le reste de restreindre l'autorité des évêques : ainsi sa résolution ne regarde point notre cas.
Mais il énonce que dans la règle de saint Benoît il n°y a rien qui oblige l'abbé à procéder par suffrages secrets dans les réceptions : on pourroit encore ajouter qu'il n’y a rien-qui l’oblige à y suivre la pluralité des voix, et même qu'il y à un chapitre ou il est généralement affranchi de cette nécessité.
, Cela néanmoins n'empêche pas que M. de Sainte-Beuve ne conclue que l’abbesse dont il s’agit est obligée de suivre la pluralité dans les réceptions : ce qui suffit pour montrer qu’il y a des cas où le temps et l'expérience ont fait apporter des restrictions à l'autorité des abbesses. On en pourroit alléguer plusieurs ; mais celui-ci nous suffit. v - Que si on a pu restreindre cette autorité sur la pluralité des suffrages, à plus forte raison le doit-on faire pour en établir la liberté, sans que l’on puisse alléguer ni l'autorité de la règle, . ni la coutume contraire; puisque on y peut déroger par des statuts postérieurs, et qu’on le doit même selon l'exigence des CAS. :
Au surplus, la plus mauvaise manière de procéder aux réceptions, est celle de porter sa voix à l'oreille de l’abbesse : çar ni elle ne déracine tout à fait la crainte où l’on est que le secret n'échappe, ni elle ne remédie en aucune sorte au principal sujet de l’appréhension ; puisque c’est l’abbesse ellemême que l’on craint le plus. Ainsi on ne pourvoit point à Ja
liberté des suffrages, et on attire à une abbesse des soupçons tout à fait préjudiciables et au respect qui lui est dù, etau repos de sa communauté. Personne ne niera jamais qu'un évêque ne pût abolir une coutume qui a ses inconvénients , sans que la consultation de M. de Sainte-Beuve, qui ne le regarderoit point , fût capable de l'en détourner.
On avoue done sans difliculté, avec ce docteur et avee les auteurs qu'il allègue, que les-coutumes diverses de donner les voix, même celle de n'en donner point et de laisser tout faire aux abbés seuls, comme il se pratique ordinairement dans les monastères d'hommes, absolument peut subsister sans péché mortel ; mais la prudence qui restreint cette autorité dans un sexe plus infirme, doit avec la liberté des suffrages donner aussi les moyens les plus convenables pour la maintenir; et en cela les évêques, selon leur prudence et l'exigence des cas, peuvent se conformer aux meilleurs exemples, encore que tout le monde ne les suive pas : et aucun docteur n’a dit ni ne dira qu'on puisse leur désobéir quand ils le feront.
Au reste , rien. ne montre tant l'esprit de l'Eglise, el le besoin où l'on est de rendre les suffrages le plus secrets qu’on pourra, que la coutume constante de toutes les nouvelles communautés, eten particulier de celles-là même ou la supériorité n’est que triennale, Car si on craint qu'une supérieure d’un pouvoir si court ne contraigne les suffrages, que ne doit-on pas craindre en ce genre des abbesses dont on dépend si absolument dans toute sa vie ? ‘
Il ne me reste après cela, Madame, qu'à vous exhorter à rentrer dans vos premiers sentiments, qui éloient en m'exposant les difficultés de part et d'autre, de vous soumettre au Jugement de celui que Dieu vous a donné pour supérieur. Si vous saviez les grâces qui sont attachées pour vous à cette soumission , rien ne seroit capable de vous en détourner. Surtout ne Vous laissez pas tromper par ceux qui veulent. vous inspirer de plaider plutôt que d’obéir. Hs ne songent pas que ce n’est pas ici une matière contentieuse, ou de la nature de celles qui . puissent être portées par appel au métropolitain, Tant qu’un évêque ne fait rien qui nesoit bon , convenable, utile, conforme aux canons, aux meilleurs exemples, à l'esprit de l'Eglise et du saint siége, il peut suivre avec une sainte liberté les mouvements de sa conscience, et. c'est le cas où il ne doit compte de ses actions. qu’à Dieu seul, Nous avons un trop habile métropolitain pour entrer avec moi dans ces discussions ÿ dont il n’a non plus à.se mêler que de la conduite de mon
séminaire. Et d'ailleurs trouvera-t-il mauvais que je me conforme aux usages de son diocèse et à l'exemple de la métropole ?
Où iriez-vous done porter vos plaintes ? à la justice séculière, dans un cas de cette nature, de pure discipline monastique ? Dieu vous en préserve. Les juges laïques seront les premiers à : vous dire que ce n’est pas ici une matière de possessoire, qui soit de leur compétence. Si ce n’est lorsque Les évêques voudront faire quelque nouveau statut pour la bonne observance de ceux qui sont déjà établis, ou pour le bien de la paix, ou introduire cette nouvelle prononciation , que les monastères seront maintenus dans la possession de ne pas obéir : chose si absurde qu’on ne la peut seulement penser. Pour l’abus dans des choses de cette nature , où je ne fais que suivre les meilleurs exemples, sans outre-passer le pouvoir qui est attaché à mon caractère, ou le mettra-t-on ? Croyez-moi, Madame, je vous le dis en ami, en père qui desire la véritable droiture de votre conscience devant Dieu, et votre honneur devant les hommes: il ne vous convient pas de vous exposer à soutenir une cause si déplorée, et de vous mettre au rang des abbesses qui préfèrent la domination à l'obéissance. {1 y a des choses où, pour être vraiment maîtresse selon Dieu , il ne faut pas souhaiter d’être maîtresse absolue. Votre communauté, quoi qu’on vous en dise peut-être à cette occasion, n’est point contrariante nientreprenante contre ses abbesses. Au contraire, je n’en connois point où l'on y soit plus attaché , et où l'obéissance soit plus sincère. Laissez-moi donc lui donner la liberté qui Jui convient par tant de raisons: elle n’en sera que plus volontairement soumise à vos ordres.
Je sais que vous trouverez de mauvais conseils : on m'a même fait voir un mémoire dressé par un avocat pour les suffrages publics : mais il est rempli de si pitoyables raisons, qu’en vérité j'en ai honte. Ce ne sont que subtilités et politiques humaines, bien éloignées des maximes qui doivent régler la conscience d’une religieuse. H ne s’agit pas de chercher ce qui pourroit peut-être éblouir les ignorants, mais de peser ce qu’on peut porter devant le tribunal de Jésus-Christ. Les raisonnements du palais sont peu propres à cela. Fiez-vous à votre pasteur, qui sait mieax que qui ce soit ce qui vous est utile, et qui le veut plus que personne.
Je ne me presse pas comme vous VOYEZ: j'attends avec patience un paisible conséntement; et j'aime mieux , sil se peut, que vous preniez de vous-même une bonne résolution, que d'user de l'autorité que le Saint-Esprit m'a donnée. Si vous
n'écoutez que Dieu seul et votre propre conscience, vous m'écouterez. Ne croyez pas vous abaisser en vous humiliant devant celui qui vous tient lieu de Jésus-Christ. Ne croyez pas vous élever en lui résistant : car tout cela est du monde et de l'esprit de grandeur, auquel vous avez renoncé , et dont il ne faut point garder le moindre reste. Ne croyez pas que l’obéissance ne soit qu’en paroles, comme si la reconnoissançe de la supériorité ecclésiastique ne consistoit qu’en compliment. Il en faut venir aux effets quand on veut être vraiment religieuse et vraiment humble. Alors on reçoit de Dieu les plus pures et les vé- ritables lumières de son état.
Au reste, je ne vous parlerai point de la sortie qu’on vous a proposée, pour assister à Paris à la bénédiction de madame de Notre-Dame de Soissons, où le moindre inconvénient eût été celui d'une grande dépense inütile. L'assistance de deux abbesses, dans une cérémonie si sainte et si nécessaire , s’est introduite contre l'ordre du pontifical , qui ne demande la présence que de deux matrones, c’est à dire de deux femmes vénérables par leur âge et par leur vertu. Moi-même j'ai béni deux abbesses avec cette simplieité et cette régularité. H n’eût pas été digne dé vous de sortir pour un si frivole sujet d'un monastère où à peine êtes-vous entrée. Je ne vous fais donc point d’excuse de ce que je vous ai dit sur ce sujet là, et que vous avez si bien recu. Je vous prie seulement d'apaiser ceux qui semblent ÿvouloir trouver à redire, et de croire que tout ce que je fais en cette occasion vient d’un desir sincère de conserver la réputation de votre régularité, si nécessaire non seulement à votre maison, mais encore à l'édification publique . accompagné d'une estime particulière de votre vertu.
A Meaux, ce 25 avril 1694.
LETTRE LV. — A la même.
Sur la lettre précédente.
En arrivant de Paris, J'envoie, Madame, selon ma coutuine, apprendre des nouvelles de votre santé , et en même temps je vous envoie aussi une grande lettre à laquelle ce petit voyage ; qui w’a duré que trois jours, à donné occasion. Je vous supplie de la lire à part vous seul, sous les yeux de Dieu. Dans quelques Jours je vous prierai de me déclarer vos intentions. Vous y verrez les miennes; et après avoir tant agité cette affaire, ilen faut xenir à une décision pour avoir la paix , n°y ayant rien de moins
propre à la conserver que de laisser les choses trop longtemps en suspens. Je n’ajouterai rien sur ce sujet à la lettre qui dit tout : croyez seulement que la charité l’a dictée.
A Meaux, ce 26 avril 1694.
LETTRE LVI.—A madame du Mans.
11 l’exhorte à chercher son repos en Dieu, et à ne point se décharger des novices.
Ne cherchez point de repos qu'en la pure bonté de Dieu : jusqu'à ce que vous en soyez là, vous ne serez jamas sans trouble. C’està tort que vous vous êtes inquiétée sur cette pénitence ; avant ou après, tout est bon. Ne me parlez jamais de recommencer vos confessions.
Je ne souhaite point, ma Fille, que vous fassiez rien pour vous décharger des novices. Ce que vous me mandez sur la première maîtresse est digne de réflexion. Consolez ces âmes affligées, et faites-les marcher dans la latitude. Ma sœur Cornuau me paroît fort contente. Notre Seigneur soit avec vous.
A Meaux, ce 26 avril 1694.
LETTRE LVIIL.— A la même.
Sur la gratuité de la rémission des péchés , et la disposition du prélat à obéir à la décision de Rome sur les affaires de Jouarre.
Puisque l'affaire du noviciat est consommée, et que l’obéissance l'a décidée , Dieu le veut ainsi. Il est vrai que J'avois consenti aux desirs de madame de Rodon; mais à condition que l’obéissance en décidât.
Vous êtes bien simple , ma Fille, quand vous vous troublez, faute de croire que vous ayez mérité la rémission de vos péchés. Ne songez-vous pas qu'elle est gratuite, et que si vous y cherchez d’autres mérites que ceux de Jésus-Christ, vous ne sentez pas assez le fruit de votre rachat ?
* J'ai reçu la lettre dont vous me faites mention dans celle du 96. Quand ma lettre * ne produiroit d'autre effet que celui d’avoir fait précéder l'instruction et l’exhortation à la conclusion , c’est tout pour moi. Au reste, s'il vient un ordre de Rome en forme , j’obéirai certainement avec joie, et je serai ravi d’avoir à donner un exemple d’obéissance. Notre Seigneur soit avec vous.
A Meaux, ce 27 avril 1694.
.. * Sa grande lettre à l’abbesse de Jouarre.
LETTRE LVIÏII.— A la même.
If lui donne une règle pour ses retraites, et la porte à éviter Pagitation et l'inquiétude.
Je vous offrirai à Dieu de tout mon cœur, ma Fille. Ne vous mettez point tant en peine si votre état de langueur est agréable à Dieu. Sa volonté est d'une étendue infinie et embrasse tout, pourvu qu'on se conforme à elle.
La règle pour vos retraites est , ma Fille, de consulter avant toutes choses ce qui se peut ou ne se peut pas du côté du dehors; et quand vous serez en liberté de ce côté là , entrer en retraite : sinon trouver la retraite comme tout le reste dans la volonté de Dieu.
Quant à l’autre point ‘ dont vous me parlez, on ne doit point penser à cela; j'y penserai moi-même quand il faudra. H faut auparavant savoir l’état des choses en général , et je n’en puis être informé que par un voyage à la Frappe. Alors, quand je verrai ce qui se pourra, je règlerai sous les yeux de Dieu ce qu'il faudra. En attendant, être en repos est le seul parti : autrement le bon desir se tourne en agitation et inquiétude, Notre Seigneur soit avec vous. Recommandez le secret.
A Germigny, ce {3 mai 1694.
LETTRE LIX.-=-A madame de la Guillaumie.
1 lui montre le remède de ses peines dans la foi; et la porte à continuer ses fonctions dans une ferme confiance au secours de Dieu.
Je vous plains d'un côté, ma Fille, dans l’état pénible où vous êtes; etde l’autre je me console, dans l'espérance que J'ai que Dieu travaillera en vous très secrètement. II sait eacher son ouvrage, et il n’y a point d'adresse pareille à la sienne pour agir à couvert. Ce n'est point par goût, et encore moins par raison ou par aucun effort que vous serez soulagée ; c'est par la seule foi obscure et nue, par laquelle vous mettant entre ses bras , et vous abandonnant à sa volonté en espérance contre l'espérance, comme dit saint Paul, vous attendrez son secours. Pesez bien cette parole de Saint Paul, nr spèm contra spem , «en espérance contre l'espérance. » Je vous la donne pour guide dans ce chemin ténébreux, et c’est vous donner le même guide qui conduisit Abraham dans tout son pèlerinage. Com-
:*# Le desir de se retirer de l’abbaye des Clairets, proche celle de la. Frappe.
muniez sans hésiter, et dans cette foi, tous les jours ordinai-
res; et non seulement toutes les fois que l’ohéissance le de-
mandera, mais encore lorsque vous y serez portée, si Dieu le
permet, par quelque instinct, pour obscur qu’il soit. Faites de
même vos autres fonctions, sans aucun effort , pour sortir d’où. vous êtes , persuadée que plus Dieu vous plongera dans l’abîme,
plus il vous tiendra secrètement par la main. Il n’y a point de
temps à lui donner , ni de bornes à lui prescrire. Quand vous
n'en pourrez plus, il sortira des ténèbres un petit rayon de
consolation qui vous’ servira de soutien parmi vos détresses.
J'aurai soin de ce que vousme mandez sur le sujet de M. le grand vicaire : sa condüite est sainte ; vous ne devez pas vous en retirer : la mienne et la sienne n’est qu'un. Notre Seigneur soit avec vous.
A Meaux, ce 8 juin 1694.
PS. Soyez fidèle jusqu'à la fin, et je vous donnerai la cou ronne. ,
LETTRE LX.— A madame du Mans.
Sur la modération dans ses mouvements, et l'attention aux desirs que Dieu inspire.
On m'a rendu votre lettre ce matin, ma Fille, dans une conjoncture où à peine avois-je le loisir de l'ouvrir, bien loin d'y pouvoir répondre. La lettre est fort bien. Conseillez à votre amie de ne se donner aucun mouvement. Si j'avois suivi le mien, j'aurois tout rompu d’un seul coup : mais il faut être plus attentif aux desirs que Dieu inspire, quoiqu'il n’en véuille pas toujours l’accomplissement. Je le prie beaucoup pour cette pérsonne , et j'espère qu’il me donnera la décision sur ce qu'il veut d'elle; mais il faut auparavant tout connoitre. Pour vous, ma Fille, marchez en fidélité et en confiance. Notre Seigneur soit
avec VOUS, ; A Meaux, ce 14 juin 1691.
LETTRE LXI.— A madame de la Guüillaumie.
Sur certains desirs que Dieu lui donnoit ; et sur ce qu’elle devoit faire pour profiter de ses sécheresses.
Je me réjouis, ma Fille, de votre tranquillité. Je n’écris rien, à 4 &? : < . * pese . K ni n’écrirai rien à personne sur votre desir *. Je penserai soi
* Elle sollicitér une place dans le monastère des Clairets..
sneusement à vous faire faire la volonté de Dieu : ce n’est pas chose où il faille aller vite, ni sans des marques extraordinaires, où du moins bien particulières de vocation. Dieu ne veut pas toujours l’accomplissement de tous les desirs qu'il inspire. Soyez donc toujours soumise et fort secrète : j'en userai avec le même secrel.
Vous tirerez tout le fruit que Dieu veut de vos sécheresses , si vous continuez, ma Fille, à vous acquitter de vos devoirs comme vous pourrez , sans quitter aucun de vos exercices , et moins encore l’oraison et la communion Mettez à la place des regrets de vos péchés, qui vous manquent, celui que Jésus- Christ en a offert pour vous à son père, êt rendez-le-vous propre par la foi. Je n’ai plus rien à vous dire sur le reste. Notre Seigneur, que je prie sans cesse de vous aider, soit avee vous, ma Fille.
A Meaux, ces 18 et 21 juin 1694.
‘LETTRE LXII.—A madame du Mans.
Il la rassure à l'égard de ses confessions passées , et la presse de s’appliquer la grande indulgence de la mort de Jésus-Christ.
Je suis en peine de votre santé, et encore plus de votre peine qui peut même nuire beaucoup à votre santé. Je suis, au reste, bien assuré que vous n’avez rien à craindre pour les péchés de votre vie passée, ni rien à suppléer d’obligation dans les confessions générales, et dans les revues que vous avez faites; et vous feriez chose agréable à Dieu de vous en tenir là, sans rien remuer davantage : que si je vous ai promis de vous ouir, c'est par pure condescendance. Ainsi vous feriez très bien de déposer tout doute et tout scrupule, et quand même vous seriez à l'article de Ja mort, car c’est même principalement à ce moment là qu'il faut, à l'abandon, se jeter entre les bras de la miséricorde de Dieu, et quitter tout ce qui empéchele cœur de se dilater en elle. Faites ainsi, et ne craignez rien, et ne songez point à vous confesser de rien du passé; puisque je vous assure que vous yavezsatisfait : je vous connois assez pour vous mettre en repos sur cela et sur toutes choses. Allez done en paix, si Dieu le veut. |
Vous voyez , ma Fille, jusque où je pousse les choses. Je ne me départs point cependant de la promesse que je vous ai faite : quoique je n'y eroie point de nécessité. Portez votre mal en humilité eten patience, Jésus-Christ soit avec vous. Appliquez-
(sl
vous, autant que le peut une foi vive, la grande indulgence de sa mort : la foi en porte l'effet jusqu'à l'infini: et toutes les autres indulgences, qu’il est bon de chercher et de desirer , sont fondées sur celle-là. Je vous bénis de tout mon cœur ,et ne cesserai de vous offrir à Dieu.
A Meaux, ce 22 juin 1694.
LETTRE LXIII.—A madame de la Guillaumie.
Dans quel esprit elle doit porter la perte d’une de ses Sœurs.
Les plaies que fait le bien aimé sont le soutien d'un cœur blessé de son amour : croyez , ma Fille, que c’est de lui qu'est parti ce trait qui vient de vous percer. Ne le priez pas qu'il adoucisse la rigueur du coup , mais qu'il vous soutienne pour le bien porter. Les temps des croix sont les temps précieux de la vie : il faut se donner en proie à celui qui, par les plaies qu’il nous fait, veut tirer tout notre sang, c’est à dire toute la vie des sens. Songez à tout ce que Dieu ôta à Job en un instant, et comme tout ce qu'il lui laissa Jui tourna en supplice : il n’eut pas de honte de confesser et de témoigner, sa douleur. Ne‘déchirez pas votre habit ; mais laissez-vous déchirer le cœur par celui qui à voulu vous metire à cette rigoureuse épreuve. Réunissez en lui seul tout ce que cet objet mortel pouvoit attirer, el vivez de la vérité. Je prie pour vous : notre Seigneur soit avec vous à jamais,
A Marly, ce 24 juillet 1694.
LETTRE LXIV,— A madame du Mans.
Sur un emploi que son abhesse vouloit lui confier; et la manière dont elle doit écouter Dieu , pour éviter l’illusion et les jugements téméraires.
Quoique je plaigne les novices que vous avez sous votre -charge , pour être au nombre des Sœurs , je trouve l’autre affaire , que madame votre abbesse vous confie, d’une telle conséquence, que vous ne devez pas y refuser votre ministère, 1}. n’est point question, ma Fille, de conduire des contemplatives ; mais , sañs aucun égard à ces hauts états vrais ou prétendus, d'en examiner les qualités par rapport à la vocation au monastère de Jouarre, sans écouter autre que Dieu. Quand je dis, écouter Dieu, je n’attends pas que vous attendiez qu'il vous parle d’une façon particulière : ces manières particulières d’écouter Dieu me font plus douter qu’elles ne me rassurent,
Ecouter Dieu , c’est bien examiner les faits qui peuvent faire ou pour ou contre, peser les raisons ; et assurer l'esprit de Madame dans les divers rapports qu'on à pu lui faire. Vous ‘parviendrez à cela, ma Fille, si vous vous tenez sans prévention sur tout ce qui se dit de part et d’autre; si vous priez Dieu avec une sainte indifférence de vous éclairer, et que, sans avoir égard à ce qui se dit de part ou d’autre, vous vous rendiez atten à la vérité; car Dieu parle quand on la connoît, et onla connoît quand on la cherche. N'ayez done ni éloignement ni prévention ; penchez plutôt à secourir une âme qui se veut donner à Dieu , qu’à la bannir de sa maison ; mais regardez les choses simplement ; dites-les de même, et Dieu bénira vos'intentions qui seront pures, comme celles de madame votre abbesse le sont.
Tâchez de n’abandonner pas entièrement vos novices : peutêtre que la seconde cellérière pourroit en conserver le soin sous votre conduite , et profiter de vos connoissances et du crédit que vous avez sur elles. Voilà, ma Fille, ce que vous avez à faire à cet égard. $
Pour ce qui est de vos confessions passées , et de l’omission des péchés ou des circonstances aggravantes , vous ferez bien de n’y plus songer. Vous avez bien fait de ne vous en pas confesser ni pendant votre maladie, ni depuis le rétablissement de votre santé. Tenez-vous-en à cette réponse, ét me croyez tout à vous.
À Paris, ce 26 juillet 1694.
LETTRE LXV.— A la même.
Sur les obédiences, la conclusion de la visite, et la conduite de l’abbesse de Jouarre,
Après vous avoir mandé mon sentiment sur vos obédiences , par conseil, et non autrement, je vous laisse, ma Fille , à la disposition de madame votre abbesse et de la divine Providence. { n'ya plus rien à dire sur les deux novices dont vous m’écrivez: je n'entre pas volontiers dans cet examen sans nécessité, L’année ne se passera pas, s'il plait à Dieu, que je ne conclue la visite par les règlements qui seront le plus nécessaires. Ne faites point d’austérités que votre santé ne soit plus forte. Je prie Dieu qu'il vous sanctifie en vérité.
Continuez toujours, ma Fille, dans votre conduite ordinaire ävec madame votre abbesse. Je suis obligé de partir lundi pour
Paris : j'irai mon train dans le temps convenable; et comme je vous l'ai dit, je prends pour compliment tout ee qui n’est pas une entière obéissance, comme on la doit à un supérieur qui représente Jésus-Christ, et qui ne veut que la règle. Aussitôt qu'il y aura des Discours sur la Comédie, j'en enverrai pour vous, pour mesdames de Lusanci et de Rodon, et pour nos autres chères Filles et ma sœur Cornuau.
Notre Seigneur soit avec vous. æ:
A Germigny, ces {1 et 13 août 1694.
LETTRE LXVI.— A madame de la Guillaumie.
Sur le livre du prélat contre la Comédie, et sur les sécheresses de cette religieuse.
Je suis bien aise, ma Fille, du bon effet qu'ont produit en vous les passages de saint Basile et des autres saints , cités dans le livre de la Comédie : c’est un flambeau allumé devant les yeux des chrétiens, tant dans le siècle que dehors, pour les faire entrer dans l’incompréhensible sérieux de la vertu chrétienne.
Sur le sujet de vos sécheresses , songez seulement que l’ouvrier invisible sait agir sans qu’il y paroisse, et que le tout est de lui abandonner secrètement son cœur pour y faire ce qu’il sait, et de ne perdre jamais la confiance , non plus que la régularité aux exercices prescrits de l’oraison et de la commu nion , sans avoir égard au goût et au dégoût qu’on y ressent , mais dans une ferme foi de son efficace cachée. Nofre Seigneur soit avec vous : je ne vous oublie jamais devant lui.
A Germigny, ce {3 septembre 1694.
P. $. Je vous bénis de tout mon cœur avec vos novices , et Je loue Dieu des grâces qu’il vous fait pour elles.
LETTRE LXVII.—A madame du Mans.
Sur un faux bruit qui s’éloit répandu de sa mort; et les causes de ses retardements.
Je vois bien que la nouvelle de ma mort subite a été portée jusqu'à Jouarre : je n’en sais point de fondement; puisque en vérité je n'ai pas eu seulement mal au bout du dôigt. Le fruit de ces bruits que Dieu permet, est, ma Fille, de nous tenir tous en la main de Dieu, |
Tant que je vivrai , je n’abandonnerai jamais la sainte maison. Il faut se soumettre à la volonté de Dieu pour l’affaire des réceptions. Si en cette affaire, ou dans les autres choses, je tardois par des vues ou par des affaires humaines, je me reprocherois mes retardements et mes absences : mais comme Dieu sait que non, c’est à lui à suppléer par sa présence ce qu'il feroit par la mienne. C’est ce que vous pourrez dire à celles qui en sont capables. Je vous donne les permissions et.les approbations que voûs demandez, qui sont très dans lordre. Notre Seigneur soit avec vous.
A Germigny, ce 13 septembre 1694.
LETTRE LXVIIL.—A la même.
Sur un prédicateur; sur sa manière de procéder dans ses visites ; et sur le vin qui sert au saint sacrifice.
C’est à la paroisse de Coulommiers que j'ai cru faire plaisir, en Jui donnant le père gardien pour prédicateur. J'ai beaucoup d’estime pour lui, et je tâcherai de le conserver en ce pays.
On n’a garde de savoir mes intentions pour la visite ; je ne les sais pas moi-même. Je ne porte jamais à ces actions des jugements déterminés : l’occasion , le besoin décide, et la charité, toujours douce , toujours patiente, par dessus tout. Il faut sur cela s’abandonner à la Providence. Vous parlez bien sur ce sujet, et J'en suis content.
Pourvu que le vin soit pur, naturel, et non mélangé, quoique foible par sa nature, il peut servir au sacrifice. Il est bien pourtant d’en donner qui soit un peu plus fort, et surtout qui ne soit point dégoûtant, à cause des mauvais effets de ce dégoût. Quand le vin nouveau sera reposé , il n'y a point d’inconvénient d’en donner. k |
Desirer et s’humilier sans découragement ni inquiétude , voilà, ma Fille, ce que je vous souhaite.
À Germigny,.ce 10 octobre 1694.
LETTRE LXIX.— A la même.
Sur son découragement , et les avantages qu’elle doit retirer de Pexpérience , de sa foiblesse.
Letoutest, ma Fille, de ne vous pas décourager de votre découragement. Que trouvez-vous de si nouveau dans vos foiblesses,
que pour cela vous vous troubliez jusqu’à vouloir tout laisser à? Quand vous seriez cent fois plus foible, votre infidélité anéantit-elle la bonté de Dieu ? et votre infirmité détruit-elle sa force ? Pauvre créature ! vous vous imaginiez être forte, et voilà que vous vous êtes trouvée telle que vous étiez en effet. Repentez-vous, demandez pardon avec douleur, mais sans chagrin ; dites avec David : « C’est maintenant que je commence : » Dia nunc cœpi ‘. Et que savez-vous si Dieu ne veut pas commencer en vous quelque chose de nouveau, par une expérience si forte de votrenéant? Donnez-vous à lui : remettez-vous tranquillement dans vos exercices. J'espère vous voir le jour des Morts. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous. *
A Germigny, ce 28 octobre 1694.
LETTRE LXX — A madame de la Guillaumie.
Sur les caractères de la vraie foi, et l'union parfaite.
La foi, qui est le principe et le fondement de l'oraison , est Ja même qui est définie par saint Paul?, le soutien des choses qu’il faut espérer, la conviction de ce qui ne paroît pas. C’est, ma Fille, cette foi qui nous attache à la vérité de Dieu sans la connoître. Contente de sa sainte obseurité , elle ne desire aucune lumière en cette vie. Sa consolation est de croire et d'attendre : ses desirs sont ardents, mais soumis. L’Epoux lui donné un soutien obscur comme la foi : elle l’aimé de cette main ; elle baise cette main souveraine , qui la caresse et la châtie , comme il lui plaît : ses châtiments mêmes sont des caresses cachées. Il a pitié de sa foiblesse, toujours prêt à lui pardonner ses infidélités, pourvu qu’elle ne perde point cou rage : il l’entretient à son gré, lorsqu'elle se retire pour l'amour de lui.
Je ne trouve rien que de bien dans l'écrit que vous a Iù ma sœur Cornuau. Je prendrai le temps de lui insinuer ce que - vous souhaitez : tenez-vous-en à ce que vous m'avez dit sur son sujet, et agissez avec cette sainte liberté et cordialité qui est le propre des âmes dévotes. Desirez l'union parfaite ; séparez-vous de tout, et levrai tout vous sera donné. C’est à peu près ce que je vous ai dit sur Ja foi, autant qu’il m’en souvient. Notre Sei- gneur soit avec VOUS.
A Meaux, ce 5 novembre 1694.
ps. Lxxvr 1.2 7 Hebr. xr. 1.
LETTRE LXXI.—A madame du Mans.
Sur ses confessions précédentes ; sur la manière dont elle doit recevoir les dons du Saint-Esprit , et sur les austérités.
Vous n'avez point, ma Fille, à vous mettre en peine de vos confessions précédentes, et je vous le défends absolument : c’est moi qui en réponds à Dieu. Vivez dans cette confiance , et mettez-vous dans le repos qui est nécessaire pour laisser agir le Saint-Esprit. Recevez ses dons sans craindre que vos infidélités en empêchent la vérité : recevez à chaque moment ce que Dieu vous donne ; tâchez d’en profiter : quand vous ne le ferez pas, ne vous en affligez pas jusque au point de vous chagriner et de perdre courage. Quelle merveille que Dieu soit meilleur que vous , et que sa grâce abonde malgré vos péchés!
Les austérités sont très bonnes; mais saint Francois de Sales m'a appris que celles qu’on démande par dessus Ja règle , régulièrement ne sont pas utiles. Tenez-vous-en là.
À Paris, ce 4 décembre 1694. \
LETTRE LXXII.— A la même.
Sur ceux qui le-faisoient parler, et sur les vicissitudes de la créature.
Je veux absolument que vous me mandiez qui sont ceux qui se mêlent de me faire parler; afin que je leur fasse savoir doucement dans l’occasion, et sans vous commettre, que je n'ai pas besoin d’interprète. Au reste, ma Fille, ne vous étonnez pas de ces vicissitudes de l’âme ; c’est l'apanage de la créature d'être sujette au changement. Priez le seul immuable qu'il vous alermisse : ne changez rien dans votre conduite au dehors.
Offrez à l'enfant Jésus le desir d'imiter en tout son obéissance et sa petitesse. Notre Seigneur soit avec vous.
A Meaux, ce 21 décembre 1694.
LETTRE LXXIIL.—A la même.
Sur la correction fraternelle, et les effets de l'amour-propre.
Al faut, ma Fille, tenir un milieu avec les Sœurs, ne leur laisser rien passer de considérable; car ce leur seroit un titre pour se mettre comme en possession de mal faire. Du reste, c’est un grand sujet de nous humilier, lorsque nous commettons des fautes nous-mêmes en reprenant celles des autres; mais il n’en faut pas moins faire son devoir : ce n’est pas nous,
c’est la charge, c'est l’ordre de Dieu qui doit agir; c’est Dieu même par conséquent, et nous ne faisons que lui prêter ministère.
Si nous étions bien persuadés de notre extrême foiblesse, nous ne serions pas si étonnés lorsque nous tombons dans des fautes, et je vous avertis que dans la description que nous en faisons, il s’y peut souvent mêler beaucoup d'amour-propre, qui attire insensiblement un certain découragement ou une espèce de chagrin. Ne vous arrêtez pas à éplucher tout avec inquiétude : mais quand votre conscience vous avertira d'une faute bien véritable, tournez-vous à Dieu en lui disant : Hé bien, Seigneur, quelle merveille qu'une pécheresse pèche? soutenez-moi, je vous en prie; autrement je ferai toujours de même. Cela dit, demeurez humiliée, et non troublée devant lui, et il viendra à votre secours quand vous y penserez le moins. Seulement soyez fidèle à vos exercices, et à la fréquentation des sacrements, surtout de ee grand sacrement de l’eucharistie , où est toute notre force. Notre Seigneur daigne vous donner une bonne année.
& A Meaux, ce 31 décembre 1693.
LXXIV. — QUESTIONS faites par madame du Mans, avec les réponses de Bossuet,
PREMIÈRE DEMANDE. Quand on a reçu pour pénitence en con fession d'offrir à Dieu toutes les bonnes actions de sa vie , toutes celles de la règle que l’on a embrassée, peut-on, Monseigneur, recevoir plusieurs fois cette même pénitence de différents confesseurs , et à plusieurs confessions même générales ?
RéPonse. Quand c’est le même confesseur , il faut croire qu'il n’a dessein que d’inculquer davantage cette obligation, qui d'ailleurs est de droit divin et naturel dans son fond : quand c’est ur autre confesseur , il faut l'avertir , afin qu'il s’explique. :
SECONDE DEMANDE. Quand on craint d’abuser des grâces de Dieu, peut-on, dans cette vue là, le prier de nous en faire moins, afin d’être moins coupable ; et ne se le rend-on point de se priver de ces grâces particulières si volontairement ?
“RéPonsE. Ce seroit um mauvais motif, qu'il ne faut jamais avoir..Quand les saints ont dit : C'est assez, c'étoit des grâces de douceur et de sensibilité, comme contraires souvent à lesprit de la croix. | TROISIÈME DEMANDE. Ne se trompe-t-on point quand les tou-
ches de Dieu font verser des larmes, lorsque on se trouve encore sensible aux créatures, et qu'à leur occasion on en.verse? Il me semble que les premières devroient tarir les secondes.
RÉPONSE. C’est foiblesse d’être si sensible pour les créatures : mais il ne s'ensuit pas que ce soit tromperie de s’abandonner aux mêmes impressions pour les choses de Dieu : ce qui est imparfait n’est pas toujours faux pour cela. +
QUATRIÈME DEMANDE. Peut-on se disiraire et se dissiper volontairement, quand une certaine application à Dieu cause quelque mal de tête; et dans la crainte de devenir infirme, ne pas aber aussi Join que semblent le demander les vues que nous croyons que Dieu nous donne ?
RÉPONSE. Cela se peut et se doit.
CINQUIÈME DEMANDE. Quand on se sent dans l'abattement du corps et de l'esprit, et qu'on ne sauroil discerner si c’est paresse, dégoût des choses de Dieu, tentation, négligence ou inirmité, fait-on autant de fautes devant Dieu que cet état là nous le donne à croire, et faut-il le dire au confesseur ? À
RÉPONSE. Ce ne sont pas là toujours des fautes : il n'est pas besoin de les confesser, ni encore de s’en faire un serupule. {y a bien des choses qu'il n’est pas besoin de trop pénétrer. Il faut toujours s’humilier devant Dieu, mais non toujours se livrer à l’anxiété de se confesser.
SIXIÈME DEMANDE. Est-il plus parfait, dans les peines intévieures-et extérieures, de s’abandonner à Dieu, sans en demander du soulagement ou la délivrance, quoique avec soumission à sa volonté; et-n°y a-t-il point de la témérité à les vouloir porter sans le soulagement d'un directeur ou d'une amie eonfidente ?
RÉPONSE. Cela dépend des occasions qu’on a de traiter avec un sage directeur, et des cireonstances particulières. 1 y a beaucoup de choses à Waiter entre Dieu et soi, sans y admettre un liers, qui souvent fait un embarras.
SEPTIÈME DEMANDE, Quand la nature se sent plus contrariée d'unechoseque d'une autre, et qu'on avuqueDieu demande qu’on fasse choix decelle qui nous fait peine, est-ce | Monseigneur, ane faute de ne pas suivre cette vue? L'on nous dit que toutes-ces pensées là ne sont pas des inspirations, comme nous le croyons.
RÉPONSE. Ces vues particulières ne sont pas des règles : il y faut fort peu adhérer, et agir bonnement avec Dieu qui est la bonté même. Ha Hi
AUITIÈME BEMANDE. Peut-on faire servir la lecture que nous faisons faire à nos enfants, : pour celle que la règle nous pres-
crit? ce ne sont pas de celles à qui l’on apprend; j'entends celles qui le savent parfaitement,
RÉPONSE. Cela se peut; et encore qu’on n’apprend rien de nouveau, c'esttoujours beaucoup de renouveler et comme rapprendre de nouveau, en se mettant au rang des enfants.
NEUVIÈME DEMANDE. Doit-on, sans votre permission, se faire donner par les confesseurs des pénitences-extraordinaires, dans des temps de ferveur qui prennent ?
RÉPONSE. On le peut, avec discrétion et circonspection.
DIXIÈME DEMANDE. Quand une supérieure a ordonné quelque chose qu’on n’approuve pas, quoique on veuille bien obéir, il se fait un murmure et un caquet intérieur qui se soulève contre elle et contre ce qu’elle ordonne : cela est-il mal, et l'obéissance est-elle désagréable à Dieu ?
RÉPONSE. Ce murmure est le plus souvent involontaire; et de ceux qu’il faut laisser écouler comme l'eau, sans s’entêter à le combattre.
ONZIÈME DEMANDE, Lorsque une personne vous à fâché et vous à fait peine, quoique on réprime ce mouvement en se taisant, l'intérieur étant troublé, et ne pouvant empêcher le trouble ni dans l’oraison ou autres prières, est-on coupable deyant Dieu? est-ce une faute dont il faille se confesser et qui doive empêcher la communion?
RÉPONSE. J'en dis autant que du précédent article.
DOUZIÈME DEMANDE. Puis-je sans scrupule préférer les besoins ou instructions de mes novices à mes lectures spirituelles, que vous savez que notre sainte règle nous prescrit chaque jour, quand l’on a aussi.peu de temps, et chargée comme je le suis?
RÉPONSE. Vous le pouvez sans scrupule et vous le devez, Dieu l'aura fort agréable.
TREIZIÈME DEMANDE. J'aurois bien souhaité que vous eussiez ‘a bonté de me lixer le temps où il vous plait que je fasse la lecture des évangiles, que vous m'avez donnés pour pénitence à lire pendant quinze Jours.
Réponse. il faut tâcher de n’avoir plus rien à me dire sur les pénitences que j'ai données , après la chose faite; parce que, pour-plusieurs raisons, je n’y puis rien ajouter ni diminuer.
QUATORZIÈME DEMANDE. Il faut vous avouer que tout ce qui me consoloit le plus, et où je trouvois de l’onction et du goût, me fait peur, et je crains de m'y ennuyer : je ne sais ce que je vais devenir, Monseigneur. Oh! que le salut me paroît diffieile aujourd’hui ! Ne rien faire pour Dieu, n'être qu'importune à son pasteur, et être insupportable à soi-même : enfin, Mon-
seigneur, que devient-on dans un tel état? Je n'ai presque plus d'espérance d'aucun côté. Vous nous avez dit, dans votre ex— hortation, que celui-là aime davantage à qui on a plus remis, et-quecelui-là aime moins à qui on a moins remis: je crains donc que tous mes péchés ne me soient point remis, puisque je n’aime point, et que je ne gagnerai pas le jubilé, puisque je me sens déjà toute désespérée. Enfin, je n'ai point coutume d'être comme je suis : d'où cela peut-il venir? J'ai la cervelle toute renversée; de sorte que j'oublie que j’abuse de votre palience. Je vousen demande mille pardons, et mille fois je me prosterne devant vous, Monseigneur, pour vous conjurer d'avoir pitié de moi. Ce n’est pas manque de vénération et de respect, que je vous dis tout ceci ; je vous honore et chéris plus que jamais, et vous promets, en tout ce qu'il vous plaira de m’ordonner, uie parfaite soumission, etc. Sœur Du Mans. Ce 30 miars 1695.
RÉPONSE. Quoi, vous pensez à ce que vous allez devenir ! Est-ce là comme vous vous abandonnez à Dieu? 4
Vous avez peur que Je temps des consolations ne soit passé. Qui vous a dit les desseins de Dieu, et comment osez-vous enirer dans sés conseils? Recevez humblement ce qu’il vous donne, et ne pensez point à ce qu'il veut faire que lorsqu'il lui plait de se déclarer. |
Ma sœur Cornuau est ici : je lui ai dit l'état des choses et vos bonnes volontés : du reste votre bonne et votre prudente abbesse fera ce qui lui plaira. Si c’est par rapport a moi qu'elle change et qu'elle vacille, je crains qu’elle n’en réponde un jour à Dieu : quant à moi j'ai dit ce que j’ai à dire, et n'y ajouterai pas une syllabe. Notre Seigneur soit avec vous.
LETTRE LXXV.— À la même.
Sur ses novices ; sur la manière de se comporter dans ses fautess et sur la conduite à tenir envers les enfants touchant l’abstinence:
Reprenez vos cemmunions : demandez pardon à Dieu de les avoir interrompues. Pour vos novices, tenez-les autant que vous pourrez entre le desir et la jouissance : ménagez-leur les -consolations comme les peines : servez-vous de la faim de communier dont quelques unes vous paroissent pressées, pour les engager à devenir humbles ; faites-leur dire Magnificat toutes ensemble dans le noviciat, et dites-le avecelles. 1
de vous vois, ma Fille, trop étonnée quand vous tombez en
quelque faute : humiliez-vous, encouragez-vous , mettez votre confiance en Dieu seul, et demeurez en repos. Je trouve très bon que vous parliez à celles des novices qui ont été sons votre charge. Pour les abstinences, après l’âge de sept ans je m'en rapporte aux médecins : avant cela, il ne faut point en être en peine. Notre Seigneur soit avec vous.
À Meaux, ces 4 et 5 janvier 1695.
LETTRE LXXVI. — A madame de Luynes.
Sur un présent qu’elle lui avoit offert au nom des religieuses de Jouarre.
Quoi, ma Fille, tant d’éloquence avec un si beau présent! C’en est trop, et je ne puis y répondre. Je remettrai en effet la réponse à demain ; mais je ne puis tarder davantage les remerciments que je dois à un secrétaire, dont le mérite est si rare et brille avec tant d'éclat; qui m’a toujours honoré d’une affection si distinguée, comme j'ai toujours eu pour lui tant d'estime et de confiance.
À Meaux, ce 4 janvier 1695.
LETTRE LXXVIT. — A madame du Mans.
Sur l'union quirégnoit dans la communauté de Jouarre.
Je suis bien aise, ma Fille, que tout se soit bien passé, et que madame soit aussi contente de la communauté que la communauté d’elle : c’est ainsi qu'il faut agir. Plus elle montre de bonté et de confiance, plus il faut avoir de complaisance et de soumission; et ce sera là ma joie. Je me réjouis en particulier avec nos Filles : apprenez-leur bien qu’elles doivent prendre un autre esprit que celui qui a régné jusque ici parmi les sœurs à Jouarre. Travaillez à le déraciner, et concourez en cela avec tous les bons desseins de madame votre abbesse. La soumission est le principal; la fidélité à la maison est le second point; la paix et la concorde, le troisième. Notre Seigneur soit avec vous.
À Meaux, ce 13 janvier 1695,
k Bossuet , t, xxvIT, 24
LETTRE LXXVIIT. A madame de Luynes.
Sur l’union qui régnoit à Jouarre, et l'estime qu’on y faisoit de madame de Luynes.
Le récit que vous mefaites me ravit: le comble de ma joie, c’est de voir cette parfaite union, une digne abbesse contente , et une communauté également satisfaite. Vous voyez, ma Fille, que Dieu aime Jouarre. Vous en faites un ornement principal, et je vous y vois honorée et chérie de tout le monde. Je suis ravi quand j'entends madame l’abbesse parler de vous comme elle fait : mais vous avez encore plus le solide que tout le reste. Je vous rends grâces de votre lettre, et suis à vous, ma Fille, comme vous savez. :
À Meaux, ce 13 janvier 1695.
LETTRE LXXIX. — A madame du Mans.
Sur ce qu’elle doit exiger de ses novices.
Prenez, ma Fille, un soin particulier de vos Filles qui sont à recevoir : faites-leur promettre d'entrer dans un esprit de soumission particulière , et de se gouverner par la règle et l’obéissance, et non point par les exemples.
Vous pouvez dire à madame d'Albert que jai fort approuvé vos vues sur les vœux, et que j'en ai écrit à madame comme de moi-même. Notre Seigneur soit avec vous.
À Paris, ce 19 janvier 1695.
: LETTRE LXXX. — A la même.
Sur les avantages de travailler pour les âmes.
Je ne suis point d'avis, ma Fille, que vous rêmettiez votre office à madame votre abbesse. Considérez ce que c’est que de travailler pour les âmes : on regagne avec usure d’un côté ce qu’on croit perdre de l’autre. Il faut préférer à tout, excepté à l’obéissance , le bonheur de n'avoir à songer qu’à soi. Continuez à bien instruire vos Filles sur les points que je vous ai marqués. Dites sincèrement vos sentiments sur celles qui sont à recevoir : dans le doute, inclinez par charité à la réception. Notre Seigneur soit avec vous, ma Fille.
A Paris, ce 28 février 1695.
LETTRE LXXXI. — A madame de la Guillaumie.
Sur le mépris qu'une religieuse doit faire de sa naissance; sur l’oraison : règles à suivre dans la correction des Sœurs : excès du livre de Malaval.
Étant revenu ici, ma Fille, où j’ai trouvé parmi mes papiers votre lettre du 42 avril, je vous y fais réponse sur le champ, et je vous prie de m’excuser sur la peine que vous aura donné un billet de moi à ma sœur Cornuau, où j’avois confondu cette lettre de vous avec quelques autres.
Ce que vous avez à faire à l'égard de votre novice, c’est premièrement, comme je crois vous l’avoir dit, de lui faire envisager les obligations de son état en lui-même, selon la règle, etsans aucun égard à tous les exemples qu’elle verra, en quelque lieu et en quelque personne quece soit; parce qu’elle ne sera pas jugée selon les exemples, mais selon les règles quisontdictées par leSaint-Esprit, approuvéesde toute l'Eglise etconformes à l’Evangile. Secondement, mettez-lui bien dans l'esprit cette parole du Psalmiste ‘ : Ecoutez, ma Fille, et voyez ; oubliez votre peuple et la maison de votre père. Dites-lui bien qu’un des grands obstacles à la grâce que Dieu veut faire aux personnes de sa naissance qui se consacrent à Dieu , c’est de s’occuper, pour peu que ce soit, de leur extraction : car une chrétienne doit croire qu'il n’y a rien dans sa naissance qui ne soit à déplorer, et qu’elle doit compter pour sa véritable naissance sa seconde nativité par le baptême, où l’image de Dieu, qui fait toute la dignité de la créature raisonnable, a été réformée et renouvelée.
C’est à cette condition, etpar le mépris de tous les avantages, que la foiblesse humaine veut imaginer dans les naissances que le monde appelle grandes, qu’elle acquerra une beauté intérieure très cachée, qui fait ajouter au Psalmiste : Et le Roi desirera votre beauté. Ce Roi, c’est Jésus-Christ le vrai Roi de gloire ; mais qui a mis sa gloire et sa beauté dans l'humilité et dans la bassesse. Il ne peut être touché que de ce qui lui res- . semble ; etle moindre acte d’humilité vaut mieux, pour une âme chrétienne, que tout l'éclat du monde, qu’il faut oublier entièrement, et dont il faut perdre, autant qu’on peut, toute l'idée , selon ce que dit le Psalmiste, Obliviscere, « Oubliez. » Il ne dit pas, faites-en peu d'état ; mais, oubliez, comptez tout cela comme n'étant pas et n’ayant jamais été, parce qu’en effet ce n’est rien. Et pour effacer cette idole trop inhérente dans les
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esprits, il est bon de faire des actes d'humiliation, tels que les feroient les servantes : mais le secret est de les faire dans l’esprit d'un véritable dépouillement, ne s’estimant pas plus que si en effet on étoit né dans la plus basse condition ; à cause, encore un coup, que tout-ce qui n’est pas Dieu et ne nous approche pas de Dieu, est un rien,et moins qu’un rien ; puisqu'il ne sert qu'à nous faire pécher et à nous enorgueillir; ce qui est la chose du monde qui déplaît le plus à Dieu ; ee qui aussi lui fait dire par la bouche de son prophète : Pourquoi vous glorifiez-vous, terre et cendre? En voilà assez pour cette fois : une autre fois, quand Dieu le donnera, nous.en dirons davantage.
Pour ce qui est de votre oraison ,-laissez là Malaval et tous les maitres humains, si vous voulez que le Saint-Esprit vous enseigne au'dedans.-C’est lui qui vous apprendra ce silence de paroles et de pensées, qui consiste àsse tenir devant Dieu dans le vrai esprit de la foi, qui est sans doute une pensée , mais une pensée très simple, qui-en produit d’autres aussi simples qu’elle, qui sont l’espérance et l'amour, Quant à la sécheresse où l’on tombe dans la cessation de l'attrait, il ne faut point s’en étonner; mais aller son train avec Dieu, se réduisant à la simple obscurité de la foi, et‘s’enfonçcant dans son pur néant où l'on trouve Dieu.
Je suis très aise de vous voir peinée del’inutilité des discours : c'est ce qui vous doit attirer à parler beaucoup à Dieu, et à ne parler aux créatures qu‘autant que l’obéissance et la charité le demandent. La bienséance fait une partie de la charité ; paree la charité, autant qu’elle peut, ne veut fâcher personne. Pour celles qu'il faut fâcher en les reprenant, c’est un-grand don de Dieu de le bien faire. 1 faut bien se garder de moillir, ni de leur faire des excuses, car ce seroit détruire l'ouvrage de la correction ; mais l’aécompagner de toute l'humilité et douceur. Et loin que la mauvaise disposition de celles qui la recoivent mal doive éloigner de-priér , c’est-un nouveau sujet de prier :' car lorsque ceuxà qui noûs parlons de la part de Dieu ne nous écoutent pas , c’est alors qu'il faut-parler à Dieu ‘pour eux, et le prier de nous donner le véritable esprit de charité dans la répréhension. Pour ce-qui ést de cesser de les reprendre, îlne le faut faire qu'à l’égard'des incorrigibles ;'et encore quand-on y voit de l’orgueil ; et en même temps leur faire entendre que.s1-0n les reprend moins, ou qu'on éesse de les reprendre tout à fait, c’est.un grand sujet de tremblement pour eux ; puisque leur état en ce cas ne diffère en rien de celui d'un malade abandonné par les médecins, à qui l’on ne donne
DE PIÉTÉ ET DE DIRECTION. 501 plus de remèdes, ou à qui l’on n’en donne guère. Il faut qu'ils sentent qu'on est toujours prêt à les leur rendre avec autant de charité et de patience que-jamais , pour peu que le sentiment, etlasantéleur reviennent et quand on en estréduit à neleur plus parler, c'est une raison de se rejeter dans ce silence intérieur ; afin que Dieu parlant en nous, nous ne parlions plus que par son ésprit.
Je vous dirai encore un mot sur le sujet de Malaval; c’est que son livre a été condamné à Rome, et que peut-être je serai obligé de le condamner moi-même pour plusieurs excès, et entre autres, parce qu'il éloigne de Jésus-Christet de sa sainte humanité. Il ne laisse pas d'y avoir quelques bonnes choses dans son livre : mais si mêlées, que la lecture n’en peut être que dangereuse. Né vous étonnez pourtant pas du goût que-vous y avez trouvé, car Dieu se sert de qui il lui plaît : il suffit de laisser Jà les livres mélés de bien et de mal, quand on en est averti.
Ma sœur Cornuau peut vouslaisser ses papiers; je luien donne une entière liberté. Notre Seigneur soit avec vous:
A-Paris, ce 25 avril 1695.
P. S. Si vousavez la Vie de.saint. François de Sales, par M. de Maupas, évêque du Puy, lisez la page 42 et suivantes de l’abrégé de l'esprit intérieur; vous verrez qu’il dit mieux que Malaval.
LETTRE LXXXII. — A la même.
1j la rassure sur son oraison. .
Ne soyez point en peine. de votre oraison, ma Fille : elle est très bonne, comme vous me, l'avez exposée, et si Malaval vous instruisoit en quelques endroits, Dieu, qui vous instruisoit bien, vous en a fait prendre. ce qui étoit bon, et il a béni, selon sa coutume, vos bonnes intentions. Vous n'avez rien à dire à personne sur ce sujel; et mon ordonnance que j'enverrai lundi de Meaux, vous ‘instruira toutes. Notre Seigneur soit avec vous. :
A Paris,-ce 6.mai 1695.
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LETTRE LXXXIII. — À madame de Lusanci.
Sur la malice des péchés véniels, et les fruits qu’on retire de la confession de ces péchés.
H est vrai, ma Fille, que les péchés véniels n’ont pas causé la mort à Jéeus-Christ : mais outre qu'ils sont par d’autres endroits haïssables en eux-mêmes, ils ont encore ceci de malin, que faits volontairementils disposent au péché mortel, et peuvent de ce côté avoir rapport à la mort du Sauveur des âmes : du moins on ne peut douter qu’ils n’aient pu ajouter quelque augmentation à ses peines : puisque c’est par le mérite de son sang qu'ils sont remis. La confession de ces péchés, faite avec les dispositions convenables, et surtout avec un desir sincère de s’en corriger, produit l'accroissement de la grâce sanctifiante, et des secours actuels pour les éviter.
À Germigny, ce 17 mai 1695.
LETTRE LXXXIV. — À madame du Mans.
Sur l’oraison , les dispenses , et la discrétion dans sa conduite.
On a bien parlé de vous à Germigny; on ya vu de vos lettres: on vous y desiroit d’un côté; de l’autre on préféroit les solitaires. Il ne faut point s’embarrasser des actes : il y a un article qui doit tirer de peine celles qui les veulent faire trop méthodiques, trop arrangés et trop formels. Ne soyez en peine de rien sur cela : votre oraison doit être simple, du cœur et non de l'esprit, et plus humble que délectable, Abandonnez vos infidélités à la miséricorde de Dieu, et vivez en paix.
Régulièrement parlant, le plus sûr pour les dispenses, comme pour le reste, c’est de s’en tenir à l’obéissance. Je ne trouverois pas mauvais que vous vous en affranchissiez quelquefois sur le sujet des dispenses, quand ces deux choses concourent ensemble : l’une, que vous vous soyez assurée qu’il n’arrivera au. cun accident ou inconvénient à la santé ou autrement, pour s'être tenu à la régularité; l’autre, que vous voyez clairement qu'on relâche de l'obligation du maigre et du jeûne plutôt par une espèce d’inadvertance, qu'avec une attention sérieuse. Dans le doute, prenez le parti de l’obéissance. Pour le reste , lé temps viendra; et il vaut mieux avoir patience, que de tout pousser à bout en précipitant. Notre Seigneur soit avec vous.
À Meaux, ce 27 mai 1695.
LETTRE LXXXV.— A madame de Lusanci.
il loue son amour pour la clôture; et approuve qu'on préfère pour Ja vie religieuse les personnes de naissance.
I est vrai, ma Fille, que M. l'abbé, votre frère, m'a prié , de la part de toute la famille, d'inviter madame votre abbesse à vous mener à Lusanci : mais je lui ai répondu fort franchement que c’étoit chose peu convenable que je prévinsse, et que tout ce qu’on pouvoit attendre de moi, c’étoit de permettre. Je sais vos sentiments là dessus , aussi bien que ceux de madame votre nièce. Je ne vous dissimulerai pas, à présent que les choses sont faites, que je n’eusse été bien aise de vous voir avec les autres: mais il ne m'arrivera jamais de prévenir là dessus, et je ne croirois pas obliger celles pour qui je ferois ces avances. Je ne saurois assez louer l’amour que vous avez , et que vous inspirez à madame votre nièce pour la clôture. Hélas! Dieu nous échappe assez par notre foiblesse , sans que nous allions encore nous échapper davantage. Fuyons , fuyons, cachons-nous; fuyons les saints mêmes que nous ne trouvons pas dans le clos sacré de l’Epoux. Notre Seigneur soit avec vous.
A Meaux, ce 10 juin 1695.
P. S. J'ai depuis reçu votre lettre par le père Berard : je n’ajoute rien pour la sortie. Les entretiens utiles sur les choses fâicheuses, sont bons : ceux de. décharge sont meilleurs étant supprimés.
Quand vous aurez des personnes de naissance à proposer pour Jouarre, j'en ferai très volontiers la proposition sur votre parole, sans vous Y mêler qu’autant que vous voudrez. Pour celleci, je ne la connois en aucune sorte; et quelque obligé que je sois à madame de Jouarre de la bonne réception qu’elle lui a faite, je ne m'yintéresse pas davantage, sans pourtantlui vouloir nuire. Japprouve fort la préférence donnée aux personnes de naissance qui ont de bonnes dispositions, dont l'éducation est meilleure , et souvent les besoins plus grands d’une certaine
facon. :
LETTRE LXXXVI.— A madame du Mans.
Comment on doit.se conduire dans la vie spirituelle.
Je n'approuve point du tout que vous ayez remis votre obédience. Je vous admire de vouloir qu'on vous règle en tout, et
cependant, ma Fille, de faire des choses si importantes sans en dire un mot. Sachez que dans la vie spirituelle il ne faut jamais rien donner à la peine. Si vous alliez un peu mieux votre droit chemin, vous songeriez plutôt à avancer toujours devant vous qu’à tant réfléchir sur vous-même. Je ne dis pas qu’il ne faille examiner ses dispositions; mais ce n’est pas pour abandonner les emplois où Dieu nous a mis. Puisque cela est fait, attendez l'ordre de madame votre abbesse, et ne répliquez seulement pas.
J'approuve bien que cette bonne fille fasse la règle le mieux qu’elle pourra; mais non qu’elle s’y astreigne par vous. Notre Seigneur soit avec vous, ma Fille.
À Meaux, ce 10 juin 1695,
LETTRE LXXXVIL— A Ja même,
Avis sur sa trop grande précipitation , et sur le rapport qu’elle fait des Filles:
J'ai vu à Meaux un moment cette sainte et humble servante de Dieu, qui m'a paru fort pressée : ainsi. je n'ai pas compris qu’elle eût rien à demander. C’est au retour, en venant ici, qu'on m’a rendu vos lettres. Je m’en vais demain en visite, et je ne sais, ma Fille, quand je reviendrai précisément. Cette bonne fille vous trouve bien précipitée : cependant toute la vertu consiste à attendre les moments de Dieu, et à porter avec patience ce qu'on ne peut empêcher. Vous avez bien fait de demeurer dans votre obéissance. Agissez en conscience dans le rapport que vous faites des filles, et puis abandonnez tout à la Providence. Notre Seigneur soit avec vous.
À Germigny, ce 17 juin 1695.
LETTRE LXXXVIII.—A Ja même.
Sur les états de sécheresse, et l’omission de certains péchés dans la confession. |
Je suis très touché de la mort de madame de Ja Grange : je la recommande à notre Seigneur. Je suis arrivé depuis lundi, et Je n’ai eu qu'aujourd'hui le temps d'écrire.
Songez, ma Fille, que la sécheresse est un des moyens dont Dieu se sert pour nous réunir à lui, en nous faisant perdre toute espérance en nous-mêmes.
Ne réiterez jamais vos confessions : Quand vous avez fait un examen sérieux durant un petit quart d'heure, abandonnez
tout le reste à la miséricorde de Dieu. Quand dans un doute raisonnable vous vous.croyez obligée de recommencer, si la matière est griève, marquez la faute comme oubliée dans la confession précédente. J'appelle doute raisonnable, celui où l’on a une espèce de certitude de n'avoir pas confessé un certain péché : le reste doit être à labandon. H n’est pas nécessaire d'en faire la confession au même. Laissez croire auconfesseur ce qu'il lui plaira, et ne vous inquiétez pas quand vous ne sérez pas connue : ilest bon pourtant que vous le soyez.
Je crois qu’en l’absence de madame l'abbesse vous aurez pu exécuter ce qu’a souhaité de vous madame de Sainte-Dorothée. Je trouve bon que vous payiez les petites dépenses pour les lettres. Je prie notre Seigneur qu'il soit avec-vous.
À Germigny, ce-1*" juillet 1695.
” LETTRE LXXXIX.— A la même.
Il lui conseille de ne pas abaridonner ses communions.
Jouissez, ma Fille, en paix et en soumission de la grâce que Dieu vous a faite à la dernière confession ; mais ne vous y arrêtez pas de manière*que vous abandonniez vos communions, si cette onction vient à vous manquer : je m'en charge de bon cœur devant Dieu. Quant à cette bonne personne, je lui aurois donné tout letemps qu’elle eût voulu, si elle n’eût paru si pressée. Notre Seigneur en a disposé autrement. J'aurai soin de faire rendre à madame d’Albert l'ordonnance qu'elle vous a donnée pour elle. Je-m’offre à Dieu de tout mon cœur pour prendre tous les soins nécessaires pour établir à Jouarre le règne de Dieu. Je le prie d’être avec vous à jamais.
A Paris, ce 16 juillet 1695.
LETTRE XC.— A la même.
Sur l'obéissance, et les dispositions pour être une vraie Fille de l’Assomption; et sur les dispositions de l’abbesse, pour maintenir la régularité,
Je crois, ma Fille, que Dieu vous inspire la prière que vous voulez faire, et je vous l’ordonne de bon cœur. Conformez-vous à l'obéissance, et contentez madame l’abbesse. Il n'y à guère d'apparence au voyage que je méditois avant la fête. Je ne vous oublierai pas au saint autel au jour du prochain triomphe. Puissiez-vous être une vraie fille de l’Assomption*, élevée au
* Elle s’appeloit sœur de l’Assomption.
dessus du monde, ettout abimée dans la gloire de Jésus-Christ par l'espérance, en attendant la jouissance. |
Je suis bien aise, ma Fille, de voir dans votre lettre du 22 août, les dispositions de madame votre abbesse pour contenir les Sœurs, et la consolation que vous a donnée le chapitre qu’elle a tenu sur ce sujet. Sur l’observance dont vous me parlez, je m’en rapporte à votre sentiment, et à la décision de madame l’abbesse. Je prie notre Seigneur qu’il soit avec vous, et je vous bénis en son saint nom.
A Germigny, ces 13 août et 25 septembre 1695.
LETTRE XCI. —A la même.
1] l’encourage à parler librement à l’abbesse, quand sa charge l’exigera.
N'hésitez point, ma Fille, faites votre charge; n’engagez point votre conscience, en vous retirant ou vous taisant, quand il faut que vous parliez, ou parlant contre votre pensée. Il ne faut point pour cela demander votre décharge; demeurez dans l’obéissance : vous pouvez dire seulement avec beaucoup de respect qu'on vous Ôte de votre place, si on ne vous faisse point parler librement, et qu’on ne se donne pas à Dieu pour lui manquer. Pour le surplus, j'écris à ma sœur Cornuau comme vous le souhaitez. Notre Seigneur soit avec vous.
À Germigny, ce 30 septembre 1695.
LETTRE XCII.—A la même.
Sur la retraite de mesdames de Luynes, qui devoient quitter Jouarre.
Je plains Jouarre, et il est vrai, mes Filles, que ce que j'y perds * m'y faisoit trouver beaucoup de consolation : mais vous pouvez vous assurer que ma considération ni mes soins ne diminueront pas par cette retraite. Ma conscience et la volonté de Dieu sont mon unique règle. Je suis à vous, mes Filles, comme vous savez, et je ne vous manquerai jamais, ni à pas une de mes Filles : assurez-les-en comme si je les nommois toutes en particulier. |
À Germigny, ce 8 octobre 1693.
# Les dames de Luynes qui y étoient religieuses, et qui paroissoient devoir bientôt quitter Jouarre pour aller à Vilarseaux. Ce projet n’eut pas lieu ; mais deux ans après l’aînée fut faite prieure de Torcy , dans le diocèse de Paris, ou sa sœur madame d'Albert la suivit.
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LETTRE XCIII.— À madame de Luynes.
11 l’exhorte à accepter la supériorité. du monastère de Vilarseaux.
Je ne crois pas, ma Fille, que vous deviez différer d'envoyer votre procuration. J'avoue que c’est un nouveau pas, et que c'en sera un bien plus grand de partir; car le retour sera presque impossible, et les religieuses de Vilarseaux emploieront tout pour vous retenir. Quelle raison leur pourra-t-on dire qui ne soit très désobligeante ? je n’en envisage presque point. Cependant je crois qu’il faut partir, et que Dieu le veut. Je n'y sais point autre chose, que de prendre pour marque de sa volonté les conjonctures inévitables, selon la prudence et les conseils des gens sages, et surtout de ceux à la conduite de qui Dieu vous à soumise, Allez donc avec le mérite de l'obéissance. Quand il faudroit revenir, Jouarre ne seroit pas pour cela votre pis aller, puisque on voit que vous n’en partez que pressée et presque violentée par votre famille, à qui le moins que vous puissiez accorder, c’estde reconnoîtreet d’éprouver. Quant à vos nouvelles religieuses, la raison de voire santé, qu'on sait être délicate, sera suffisante, et n'aura rien de choquant. Madame de Notre-Dame de Soissons, qui à été, quoique en passant, dans ce monastère, dit qu'il est fort beau et la communauté très réglée ; mais que la situation dans un fond n’est pas agréable : l'air pourroit ne vous être pas bon; mais le dire sans épreuve, ce seroit montrer trop de répugnance à une chose qui vous est offerte si obligeamment. Enfin donc, ma Fille, il faut disposer toutes choses pour partir, et sacrifier vos répugnances aux ordres de Dieu, qui sait ce qu’il en veut faire. Vous verrez le reste dans la lettre à madame d’Albert, Ne vous engagez ni pour la sœur de l’Assomption m1 pour Saint-Placide : je ne vois rien de faisable dans leurs projets.
À Germigny, ce 12 octobre 1695.
LETTRE XCIV.— A la même.
Sur le desir que Dieu lui donnoit de demeurer dans l'humilité d’une vie privée et obéissante.
Je crois, ma Fille, qu’il n’y a plus à délibérer : l'attrait invincible que Dieu vous rend, pour demeurer dans l’humilité d’une vie privée et obéissante, est un grand don de $a grâce ; et vous devez suivre l'instinct que vous avez d’y persévérer. Dieu n’a permis ce qui est arrivé que pour donner lieu à la réflexion
que vous avez faite sur le poids de la supériorité. Vivez donc dans la soumission : prenez une ferme résolution de n'écouter plus rien qui vous en tire : prenez les moyens les plus efficaces pour être plus que jamais retirée et dans le silence ; vous y connoîtrez Dieu mieux que jamais. J'écris à M. le duc de Chevreuse, qui cèdera à mes raisons, et fera entrer dans nos sentiments madame la duchesse de Luynes. Ecrivez-lui vos sentiments en toute simplicité : priez-la de remercier madame l'abbesse de Saint-Cyr et ces saintes religieuses, qui vous ont tant desirée. Dieu sera avec vous, et vous ferez sa volonté. Je salue madame votre sœur, et suis à vous dans le saint amour de notre Seigneur.
Pardonnez-moi mon brusque départ d'hier : je voyois le temps s’avancer, et je ne voulois pas me mettre comme la dernière fois dans la nuit, où je courus risque. de verser : d’ailleurs je n'avois rien à vous dire encore, et il me falloit le peu de temps que j'ai pris pour me déterminer.
A Germigny, ce 18 octobre 1695.
LETTRE XCV. — A madame du Mans.
Sur les égards dus au confesseur lorsqu’il est au confessionnal ; les communions extraordinaires accordées à quelques Sœurs ; et la confiance en Dieu.
On ne doit point retirer un confesseur du confessionnal, ni, en quelque manière que ce soit, interrompre Ja confession, sans une extrême nécessité.
Si la communion. accordée extraordinairement à quelques unes des Sœurs trouble la paix des autres au point que vous me le dites, il vaut mieux, ma Fille, rendre la chose égale.
Pous vous, allez toujoursen simplicité : ne vous défiez point de Dieu : abandonnez-vous à lui. Tout le bien vient de lui. et lui seul peut empêcher le mal qui viendroit de nous naturelle ment. A lui soit honneur et gloire dans tous ses saints. |
À Germigny, ces 22 octobre et 7 novembre 1695,
LETTRE XOVI.— A madame de Luynes.
Combien elle sera heureuse de préférer la vie particulière à toutes les LE supériorités. à : arte
Vous êtes heureuse, ma Fille, si vous persistez dans le-des-
sein que vous avez pris par un véritable amour d’une vie par-
ticuhère et très retirée. Si vous sentez dans votre cœur quelque
autre motif, quel qu'il soit, de la répudiation de la supériorité qu’on vous offre, purifiez votre cœur ; et cachée en Jésus-Christ le reste de votre vie, songez à ne paroître qu'avec lui. Heureuse, encore une fois, trois et quatre fois heureuse, et plus heureuse que si l’on vous donnoit les plus belles crosses, de posséder votre âme en retraite et en solitude, sans être chargée de celles des autres. C’est ce que Dieu demande de vous, et il me le fait sentir plus que jamais. ;
A Meaux, ce 23 octobre 1695,
LETTRE XCVIL. — A madame du Mans.
3] lui apprend que selon l'esprit de l’Église la confirmation doit être reçue avant la communion. -
L'ordre de l'Eglise étoit anciennement de recevoir la coufirmation avant la communion : c’est encore aujourd'hui son esprit; puisqu’elle fait donner la confirmation à septans, et qu'elle diffère la communion jusqu’à dix ou douze, ou plus. Il n'y à que la nécessité ‘qui dispense de ces règles : vous pouvez là dessus prendre votre résolution.
A Meaux, ce 20 décembre 1695.
LETTRE XCVIN. — Aux religieuses de Jouarre.
Sur une agape qu'elles lui avoient envoyée. |
Tout ce qui part de vos mains, mes Filles, est agréable et béni de Dieu. Je recois de bon cœur votre agape, comme sortie de la crèche de Bethléem. Je révère l’illustre abbesse qui a bien voulu paroître à la tête de vos signatures. Je répute pour très présente celle qui a signé sans y être. J‘honore la sainte assemblée, etj'assure le secrétaire d’une reconnoissance particulière.
A Meaux, ce 5 janvier 1696.
LETTRE XCIX.— A madame du Mans.
Sur les répugnances qu’elle pouvoit avoir à souffrir; et la résignation daus san henpensi Ra ; es croix.
Croyez-moi, ma Fille, rendez-vous à l’obéissance pour l'abstinence et le jeûne du carême : n’hésitez pas, et non seulement pour cela, mais encore pour le double office. Mesurez vos forces; Dieu ne veut pas que vous vous laissiez accabler. Pour les maladies, il estle maître; mais de son côté il faut faire ce
qu’on ordonne pour les éviter. De croire que quand elles vien nent on ne les ait pas naturellement en horreur , c'est une erreur : cette horreur en fait souvent le mérite. Je prie Dieu pour votre santé, mais je prie Dieu en même temps qu’il vous fasse dire : Non ma volonté, mais la vôtre.
On me mande, ma Fille, que vous êtes fort peinée des maladies, et que vous voudriez choisir toute autre croix que celle-là. Mais Jésus-Christ n’a pas eu le choix de la sienne. Il est dans les malades, et c’est à lui à nous crucifier à sa mode : car il a vu toutes nos croix dans son agonie , et il les a toutes bénies. Je le prie pourtant qu’il allége votre fardeau , du moins en le portant avec vous.
À Paris, ces 11 et 25 février 1696.
LETTRE C.—A la même.
Sur des scrupules; sur les peines causées par les confessions passées ; et sur le temps qu'on donne à chacun.
J'ai eru, ma Fille, que la résolution que j'ai donnée à madame d’Albert sur les scrupules causés par les sermons du prédicateur, satisferoit à toutes les peines de celles qui en avoient été inquiétées : il n’y a sur tout cela qu’à se tenir en repos. Vous en revenez trop souvent aux peines de vos confessions passées : il les faut entièrement éloigner. S’il falloit raisonner avec un chacun sur le temps qu’on donne aux autres, on ne finiroit jamais : on donne le temps selon les besoins. Soyez en paix.
À Meaux, ce 23 avril 1696.
LETTRE CI.— A la mème.
H lui ordonne d'obéir, dans son infirmité, à une des Sœurs.
Pour vous ôter tout scrupule sur le sujet de la remise de votre volonté à madame de Saint-Michel; en voici, ma Fille, les conditions. |
Je ne prétends pas vous tenir toujours dans cette condition; mais tant que le médecin jugera que vous serez au rang des infirmes.
. J'oblige madame de Saint-Michel à prendre l'avis du médein, quand on en aura le loisir; et ce n’est que quand on n à pas un moyen aisé de le consulter, que je vous ordonne de lui obéir. |
Cet ordre n’est pas seulement pour les jeûnes et les abstinen-
ces de la règle; mais encore pour celles de l’Eglise. Voici bientôt la semaine des Rogations qui sera presque toutes d’abstinence : les vendredis et les samedis peuvent causer de grandes incommodités, et reculer la parfaite guérison. Il n°ya pas moyen de vous entendre tant raisonner : encore un coup, rompez votre volonté et obéissez.
Vous êtes dans le cas de dire avec David ! : Si je monte au ciel, vous y étes; si je descends aux enfers, vous y êtes aussi présent, et votre main me guide partout. Notre Seigneur soit avec Vous.
A Germigny, ce 12 mai 1696.
LETTRE CII. —A la même.
Sur des scrupules au sujet de ses confessions : qu’elle doit dilater son cœur par la confiance.
Il n’est pas besoin, ma Fille, de demander pardon à celui que vous n’avez point offensé. Si je me fâche, c’est pour vous; parce que je vois que par vos raisonnements vous mettez un 0bstacle à l’œuvre de Dieu. Je ne vous permettrai jamais de recommencer vos confessions, pas même à l'heure de la mort, si je vous voyois inquiète et angoissée. Il faut finir en cherchant et en mettant son repos dans la miséricorde de Dieu et dans le sang de son Fils : c’est par là qu'on en vient à cette dilatation de cœur, où Dieu vous appelle par ma voix. Je ne sais où vous avez pris qu’elle n’est que pour les âmes innocentes : VOUS avez donc oublié toutes les paroles de Jésus-Christ aux pécheurs. Est-ce en vain qu'il a dit de l’enfant prodigue : Rendez-lui sa première robe?? Est-ce en vain qu'il met en joie le ciel et la terre à la conversion d’un pécheur? Ce céleste médecin ne dit-il pas qu'il est venu pour les malades? et de qui est-il Sauveur, si ce n’est des pécheurs *? Entrez donc dans Ja confiance et dans cette bienheureuse dilatation : je ne puis plus souffrir autre chose en vous; et sans cela, il faudroit recommencer toujours, et votre conduite deviendroit non seulement pénible et angoisseuse, ce qu'assurément Dieu ne veut pas, mais encore impossible et impraticable.
Je vous en dis autant pour l’autre point. Rompez votre volonté, et apprenez la pratique de cette parole : L’obéissance vaut mieux que le sacrifice.
A Germigny, ce 12 mai 1696.
1 Ps. cxxxvin, 7, 8,9, 10. —- ? Luc. xv. 22. — 3 Ibid. v. 31,32.
Pr]
LETTRE CIII.—A la même.
Sur la mauvaise impression que lui avoient faite ses défenses; sur la com= munion des enfants; et sur le courage qu’elle doit avoir.
Il'est certain, ma Fille, que les défenses que je vous ai faites ne sont point du tout une marque de votre réprobation ; et loin de cela, elles sont au contraire des moyens de-vous unir davantage à Dieu, si vous êtes fidèle et obéissante. Prenez garde que cette impression de réprobation ne soit un effet de vos mauvais raisonments, que je veux détruire. Quoi qu'il en soit, ne quittez aucun de vos exercices, ni la confession ni la communion , à votre ordinaire : faites l’oraison comme vous pouvez.
N'hésitez point à faire communier à la Pentecôte vos enfants qui ont communié à Pâques. Je trouve le terme trop long pour des personnes innocentes, de les différer deux mois : je voudrois les accoutumer à la communion les premiers dimanches du mois, en observant néanmoins leur progrès dans la vertu selon leur âge.
Gardez-vous bien de perdre la confiance : savez-vous que Dieu veut de vous un courage qui égale celui des martyrs ? L'enfer déchaîné n’est pas moins à craindre que la fureur des tyrans armés. Je vous mets sous la protection de votre saint ange et de saint Michel. Dieu Père, Fils et Saint-Esprit soit avec vous. Non mea, sed tua voluntas fiat.
À Meaux, ce 7 juin 1696,
LETTRE CIV.-— À la mêmei
Sur la prière en maladie ; sur la confiance en la bonté de Dieu ; les confessions répétées à d’autres personnes ; le maigre, et ses peines.
Ne craignez point, ma Fille, de faire la confession que je vous ai permise pour une fois seulement : Dieu vous apprendra dans la suite à ne plus tant raisonner. |
Je suis très fâché de votre fièvre : en cet état Je mal prie, pourvu qu’on le prenne, sinon avec patience, du moins avez soumission, lors même que l'impatience se soulève le plus. Si tout vous embarrasse, apprenez à mettre votre confiance en la seule bonté de Dieu, et regardez ma condescendance comme venant
de cette source infinie. Notre Seigneur soit avec vous. Com-
muniez sans vous gêner, quand vous le pourrez dans cette octave,
J'ai, maFille, recu votre lettre par ma sœur Cornuau. Apaisez-vous l'esprit, je vous en prie. Vous voyez bien que les confessions répétées ne vous peuvent causer que de l’embarras, étant faites à d’autres personnes : pour moi bien résolument, je n’en veux ni n’en dois écouter aucune de cette sorte.
Pour le maigre, ne voyez-vous pas que je ne puis rien décider sur une chose qui change tous les jours, et dont il n’est pas possible que je juge? Je prie madame de vous décider ce que vous avez à faire. Ne répliquez pas, n’hésitez pas : puisque vous ne voulez pas de votre infirmière, ce que je croyois plus doux, vous serez conduite par les formes. Ne vous faites point de nouvelles peines, soumettez-vous à celles que Dieu vous envoie. Je prie Dieu de bon cœur de vous soutenir par sa grâce.
À Germigny, ces: 19-et: 20 juin 1696.
LETTRE CV.— A madame de Soubise, abbesse de Jouarre.
Sur le dessein qw’elle avoit d'envoyer madame d’Albertà Paris, pour y être traitée d’un mal qu’elle avoit.
Je ne puis, Madame, assez louer votre charité et votre sa gesse dans le mal de madame d’Albert. J'approuve fort qu’elle sorte pour Paris, puisqu'il s’agit d’une opération de la main , et que madame de Luynes l'accompagne avec ma sœur Cornuau. J’envoie dès aujourd'hui votre lettre à M. de Chevreuse, et je l'accompagne d’une des miennes, où je conclus sans, hésiter au voyage de Paris. C’est, Madame, tout ce que la solennité me laisse le temps d'écrire. Vous savez, Madame, mon sincère attachement à vos intérêts. |
A Meaux, ce 20 juin 1696.
LETTRE CVIL.—A madame du Mans.
Sur ce qu'ilne va point à Jouarre; les tristes effets du tonnerre; et les joies que Dieu nous, envoie,
Croyez, ma Fille, qu'il ne m'est pas si aisé qu'on pense de faire des voyages, quoique petits, et que c'est avec déplaisir que je ne vais point à Jouarre : le temps viendra et bientôt.
Vous ne savez pas tout le tintamarre qu’a fait ici le tonnerre. il a frappé deux hauts chênes dans la forêt; il a grillé et séché un poirier chez mon curé ; mais ce qui est déplorable, il a tué un homme et blessé si cruellement un autre, qu'on n’en peut apaiser les douleurs. Soyons bien entre les bras de Dieu.
Je suis et serai toujours le même , et pour Jouarre en général, et pour chacune de mes Filles en particulier. Tout ce qui de soi est réservé au jour du Seigneur, se dissipera par la confiance et par un saint abandon. Je ne vous oublie jamais , et mercredi j'aurai de vous un souvenir particulier. La part qui ne vous sera point ôtée, est encore plus celle de Marie, mère de Dieu, que celle de Marie, sœur de Marthe et de Lazare. Soyez vraie fille de l’Assomption, et habitez aux lieux hauts et seuls.
Les joies que Dieu envoie en certains moments, sont, ma Fille, une voix secrète par laquelle l’Epoux nous appelle. C’est donc bien fait de l’écouter ; et la faute qu’on fait à cette occasion, c’est de se rebuter quand elle cesse. Ainsi , ma Fille, réjouissez-vous en notre Seigneur, et vivez en paix.
À Germigny, ces 12 et 16 août 1696.
LETTRE CVII.— A la même.
Sur les difficultés qu’elle éprouvoit; les poses dans ses prières ou ses lectures ; et les chansons d’amour.
Je vous rends grâces, ma Fille, et à toute la sainte communauté : je suis très persuadé en particulier de la sincérité de vos prières, dont je vous demande la continuation.
Dieu peut jeter en un moment au fond de la mer cet amas, qui fait devant vous une montague.
Les poses dont vous me parlez, seront très agréables à Dieu, et vous pouvez, après cette interruption, reprendre où vous en serez demeurée.
Je veux bien que vous lisiez les lettres de M. l'abbé Saint- Cyran que vous me proposez, à condition que vous me marquerez quelles elles sont, et l'effet que vous en aurez ressenti.
Il ne vous est point permis du tout de faire chanter des chansons d'amour à vos pensionnaires : dites-le à Madame, et priez-la de vous appuyer dans le dessein de vous décharger de ce joug. Du reste, obéissez à tous ses ordres, et en autres choses continuez vos soins à vos enfants.
Quand j'aurai un peu le loisir de faire transcrire ces vers *, je le ferai de bon cœur. Notre Seigneur soit avec vous.
À Germigny, ce 22 septembre 1696.
* Apparemment des vers du prélat, qui en avoit composé un grand nombre sur les Psaumes , le Cantique des Cantiques , et d’autrés textes de l'EÉcriture, pour la eonsolation des religieuses qu’il conduisoit ”
LETTRE CVIII.—A la même.
Il la console de la perte que Jouarre venoit de faire.des dames de Luynes, qui étoient allées à Torcy.
Je prends part, ma Fille, à votre douleur et à la perte de Jouarre : votre consolation doit être que Dieu l’a voulu, et que lui seul fait bien toutes choses. Il n’eût servi de rien de vous dire ce que je savois de cette affaire, ni de vous affliger avant le temps : j'ai laissé aller les choses naturellement. Dites à madame de Saint-Michel qu’elle est avec celui d’où viennent les consolations. Je vous recois toutes deux de nouveau dans mon cœur, et je prie notre Seigneur qu'il soit avec vous.
A Lusanci, lundi matin 1696.
LETTRE CIX.— A la même:
Sur la lecture de certaines lettres, la communion, et quelques autres points.
Je n’espère pas grand profit pour vous des lettres dont vous souhaitez que je vous permette la lecture : vous la pouvez faire, ma Fille; mais par le peu que j’en ai lu elles m'ont paru fort alambiquées : je m’en rapporte pourtant au. succès que je prie Dieu d'y donner. ï
Continuez vos communions; ne -vous rebutez pas pour ces désagréables pensées; obéissez à votre confesseur : voilà pour la lettre du 1*. Celle du 25 marque seulement la peine où vous êtes, n'ayant point de mes nouvelles : elles sont très bonnes par vos prières. J'approuve le prosternement après la com— munion, quand la communauté est retirée : du reste, il faut éviter les choses extraordinaires.
Je ne puis plus vous rien dire de mesdames de Luynes, depuis un grand mal de madame d'Albert à la jambe. Je prie Dieu, ma Fille, qu'il soit avec vous, et qu’il vous inspire l’humilité et le saint amour. Mon. voyage de la Trappe s’est passé avec beaucoup de consolation. Le saint ancien est bien foible ; mais j'espère que Dieu le conservera. Notre Seigneur soit avec vous, encore un Coup.
À Germigny, ce 27 octobre *.
+ Cette lettre est sans date, et hors de sa place, dans l’édition de dom Déforis. Mais le voyage de la Trappe indique qu’elle-fat écrite en 1696. Cette date est incontestable; puisque Bossuet parle de ce même voyage,
QE to
LETTRE CX.—A la même.
Sur mesdames de Luynes ; les bonnes intentions de l’abbesse ; et les mauvais conseils que suit sa famille.
Assurez-vous, ma Fille, que la retraite de mesdames de Luynes ne change rien dans ma conduite pour Jouarre, et que je n’y abandonnerai pas l'œuvre de Dieu. Vous avez pensé et fait tout ce qu’il falloit sur le sujet de ma sœur Cornuau. Rien ne vous oblige à pénétrer les motifs de madame de Luynes: ne doutez point de ses bonnes intentions, ni de ses bonnes raisons; mais elle n’a pas besoin de s’en expliquer : mettez tout entre les mains de Dieu.
Quant à M. le curé, c’est assez que vous sachiez que la justice sera mêlée avec la douceur, et que le temps le fera voir.
Je suis bien aise, ma Fille, que les affaires se soient terminées à la satisfaction de madame votre abbesse. Il faut avouer aussi qu’elle a des intentions admirables : il seroit seulement à souhaiter que sa famille , d'elle-même pleine de piété, prit de meilleurs conseils. Tout le monde se veut faire de fête auprès des grands; et, aux dépens de la vérité, on veut leur plaire et se rendre nécessaire auprès d'eux.
Songez plutôt à contenter Dieu qu’à savoir s’il est content :
. par ce moyen tout ira en simplicité et en confiance. Je le prie d’être ayec vous.
À Meaux, ces 3 et 28 décembre 1696.
LETTRE CXI. A la même.
Sur des soupcons de cette religieuse; quelques. points de Poffice divin, et le à livre de M. de Cambrai.
Me voilà arrivé, ma Fille, et.en état de vous aller voir incontinent après Pâques, s’il plaît à Dieu. Vous aimez bien à vous tourmenter, quand vous croyez que je songe à vous emparlant de ceux qui s’empressent auprès des grands : c’est de quoi je ne vous ai jamais soupçonnée. Je ne sais non plas pourquoi vous doutez que je n’aie toujours agréable que vous me parliez et des choses et des personnes convenables. Excusez si vous n'avez pas encore de mes livres.
Je ne vois aucune difficulté à dire du Commun, quand le Pro-
dans ses lettres du mois d'octobre 1696, à madame d'Albert, à la sœur Cornuau, ete, (Edit: de Vers.)
pre manque. L’affectation de prier entre les deux élévations n’a, que je sache, aucun fondement, etil n’en faut pas beaucoup faire sur de semblables observances.
Je suis, ma Fille, plus fâché que vous de ne pouvoir vous allér voir : ‘il faut céder à la nécessité, qui est le plus certain interprète de la volonté de Dieu.
J'attends de jour en jour de mes livres pour en envoyer à Jouarre : celui de M. de Cambrai * n’est bon qu'à tourmenter les cervelles.
Je salue madame de Sainte-Gertrude dont j'ai reçu la lettre, à laquelle assurément je ferai réponse. Je n'ai de loisir que pour vous assurer de mon souvenir et de mes-prières.
À Meaux, ces 25 mars et 3 avril 1697.
LETTRE CXII. A la même.
Contre certaines dévotions qui éloïgnent de Jésus-Christ; et sur la conduite “qu’elle devoit tenir au défaut de confesseurs.
Jai, ma Fille, recu votre lettre du 18 avril. Ne souffrez point les dévotions qui éloignent de Jésus-Christ, sous le prétexte de la pure-essence :-c’est un moyen d’éteindre la foi chrétienne. Déclarez-vous hautement contre ces fausses spiritualités. - |
Je vous plains toutes de manquer de confesseurs. Allez votre train, comme vous me marquez; je l’approuve fort. Marchez avec une sainte liberté et confiance : mettez tout sur mot, et moi aussi sur l'immense bonté de Dieu. Notre Seigneur soit avec vous.
À Paris, & 22 javril 1697.
P.S.1I doit.en effet yavoir cinq traités dans mon ouvrage *"; mais les trois derniers seront très courts, parce que les prin— cipes seront posés; et il n’y aura plus qu'un volume comme celui que vous avez : il faut se donner un peu de repos.
CXIIL. — CONSULTATIONS faites par madame du Mans, avec les réponses ; 18 de Bossuet.
PREMIÈRE DEMANDE. Est-il permis, Monseigneur, de se dissiper au dehors pour faire passer certaines touches de Dieu,
Es L'Explication des Maximes des Saints, qui venoit de paroître. ++ Sur ks Ébais d'Oraison.
quand on craint d'être aperçu? car on sent en se dissipant que tout s’en va; mais on est fâché après d’avoir tout perdu.
RÉPONSE. C’est bien fait de cacher le don de Dieu en s’étourdissant, par la crainte d’être aperçu , sans trop de violence.
SECONDE DEMANDE. J'ai toujours de la peine sur mes communions fréquentes , par le peu de profit que j'en fais; et je crains que les grands desirs que je sens d’en approcher, ne soient une tromperie du démon. Il y a quelques Pères qui disent qu’il ne faut pas s'arrêter à ces desirs, et que ce sont des abus quand le profit ne s'ensuit pas. Saint Grégoire, saint Bernard, Gennade, et le père Avila, dans le livre de la Tradition de l’Eglise, de M. Arnauld , ont ce sentiment; et que quand saint Paul dit de nous éprouver nous-mêmes pour ne pas manger ce pain céleste à notre condamnation, cela ne s’entend point des péchés mortels seulement, mais aussi des véniels; ce qui est confirmé par - saint Bonaventure : et que c’est recevoir Jésus-Christ indignement, que de ne s’en pas approcher avec assez d’attention et de révérence ; el que c’est de ceux-là que l’apôtre dit qu’ils boivent et qu’ils mangent leur jugement.
RÉPONSE. Le profit n’est pas toujours aperçu, c'en ést un de ne pas tomber plus bas : je ne comprends pas dans ces chutes le péché mortel, et je parle pour ceux qui vivent bien dans la religion.
Je conviens que l’épreuve, dont saint Paul parle, comprend même le péché véniel qui se fait avec attache et trop délibérément.
Je conviens de toutes les maximes; mais souvent on les applique mal : l’amour et la confiance sont la meilleure disposition.
TROISIÈME DEMANDE. C'est sur cela que je crois être obligée de m'en priver, quand je sens que cette privation m’est sensible, et que je me sens la conscience chargée de fautes auxquelles je retourne toujours, pensant que cette pénitence humiliante me rendra plus vigilante sur moi-même, et plus digne d’en approcher.
RÉPONSE. Usez avec discernement de cette pénitence , et par les avis d'un guide éclairé. ,
QUATRIÈME DEMANDE. Je vois de meilleures âmes que moi qui communient bien moins, qui sont plus exactes et qui en profitent plus, et que je crois cependant qui prennent conseil de vous. R | … RÉPONSE. Les comparaisons sont plus dangereuses qu'utiles : il faut communier sans juger des autres. :
CINQUIÈME DEMANDE. Est-il vrai que ce sont les trop fréquentes absolutions qui font tort à notre salut, et que cela damne les religieuses? C'est l'opinion de M. le curé de, etc.
RÉPONSE. Je n’en crois rien, quoique je conseille aisément à des personnes retirées du monde de ne pas toujours se confesser pour la communion.
SIXIÈEME DEMANDE. Quand je touche l'orgue les grandes fêtes à tout l'office, peut-on y satisfaire ne le recommençant point ? le sentiment de M. D“**, confesseur , est qu’on y satisfait.
RÉPONSE. Je n’en doute point du tout.
SEPTIÈME DEMANDE. Quand on vous a demandé quelque permission, Monseigneur, quoique cela regarde la règle ou les vœux, ne doit on pas être en sûreté de conscience, sans en rien communiquer à l’abbesse, même à la mort?
RÉPONSE. Les supérieurs majeurs doivent bien prendre garde aux permissions qu'ils donnent : mais quand ils les ont données avec connoissance , il n’y a plus de compte à rendre aux abbesses et autres supérieures.
HUITIÈME DEMANDE. Est-ce une inspiration qu’il faut suivre, quand il vient dans la pensée de faire un acte de foi, d’adoration, d'amour de Dieu,. ou enfin quelque autre, dans le moment que cette pensée là vient et sur le champ : doit-on s’en faire de la peine, si on y a manqué?
RÉPONSE. On ne sauroit trop faire ces actes, pourvu qu'il soient simples, et sans scrupule si on y manque : on les a faits souvent sans le remarquer, et ceux-là ne sont pas les moins bons.
NEUVIÈME DEMANDE. Puis-je, Monseigneur, vous demander la permission de voir et lire des livres, écrits, cahiers volants, que l'on me prête, quand ils ne sont point mauvais, mais seulement curieux, comme tout ce qui se fait contre M. de Cambrai présentement, ou autrefois contre d’autres ?
RÉPONSE. Les choses sulement curieuses dessèchent l'esprit : les livres de M. de Cambrai font cet effet, et ceux contre ne sont nécessaires qu’autant qu’on y traite de grandes et utiles vérités.
DIXIÈME DÉMANDE. Je crains d’avoir tiré les actes que je vous envoie de quelques livres que vous n’approuvez pas. Je vous supplie de les lire, Monseigneur; je les ai faits dans la bonne foi, et croyant être choses agréables à Dieu : c'est ce petit papier volant. l
RÉPONSE. Je ne vois rien de mauvais dans ces actes, mais beaucoup de discours, d'efforts inquiets et de réflexions peu naturelles : Dieu veut quelque chose de plus simple.
ONZIEME DEMANDE. Si c'est mal fait de croire qu’on n'a pas la grâce pour avancer plus dans la vertu, et que peut-être Dieu ne nous veut pas plus saintes que nous ne sommes.
RÉPONSE. C’est très mal fait d'attribuer notre peu d’avancement au défaut de la grâce, et d’ailleurs c’est trop sonder le secret de Dieu : il n’y a qu’à toujours marcher devant soi sans “arrêter. |
UZIÈME DEMANDE. Quand de bonnes âmes exposent quelques difficultés, qu’elles croient devoir les empêcher de communier, puis-je les rassurer ? Ce sont des doutes contre la foi, des tentations de blasphème, ou bien des dégoûts pour ce sacrement, dont elles se croient bien indignes. Ne rendrai-je point compte à Dieu des communions que je suis cause qu'elles font, n'ayant aucune autorité, mais seulement une liberté comme entre amies ? Je l’ai fait quelquefois.
RÉPONSE. Dans le doute, conseillez toujours la communion à celles que vous voyez avoir de bonnes volontés : je prends sur moi, sans hésiter, les conseils que vous donnerez sur cela. La communion est le vrai remède de ces tentations ; et si l’on adhère aux peines, on montre au démon ce qu'il a à faire pour nous retirer de Jésus-Christ. ,
TREIZIÈME DEMANDE. Quand les consolations intérieures sont sensibles, et que l’on craint qu’il ne s'y mêle du naturel, eston obligé d’y renoncer et de faire quelque acte pour cela , afin de se rassurer ?
RÉPONSE. Il faut tâcher de prendre le spirituel, et de laisser là le naturel qui voudroit s’y mêler : une pure intention fait ce discernement.
QUATORZIÈME DEMANDE. L’On m'a dit que la règle certaine pour connoître si les larmes venoïent de Dieu, étoit de voir l'avancement et le progrès dans la vertu qui S’ensuivoit; et si on se trouvoit Sujet aux mêmes défauts et aussi plein d’amourpropre après, qu'on pouvoit croire qu’elles n’étoient que naturelles. Cependant, Monseigneur, il arrive que c'est en entendant la parole de Dieu dont on se sent pénétré, comme à votre sermon d'hier, où en lisant quelques uns de vos écrits : que faut-il faire quand cela arrive, et qu’on craint de n’en pas profiter? C’est une décision, Monseigneur, qui servira à bien d’autres qu'à moi, qui ont cette difficulté, et qui par confiance m'ont parlé de ces touches qui leur arrivent.
RÉPONSE. La règle pour toutes les grâces, c’est en effet d’en profiter : mais qui sait quel est ce profit?
Pleurer au sermon et dans la leèture des pieux écrits, est une
grâce qu'il ne faut pas rejeter quand elle vient, ni aussi l’estimer beaucoup, ou s’affliger quand elle ne vient pas : c’est là que je permets une espèce d'indifférence.
QUINZIÈME DEMANDE. C’est vous seul, Monseigneur,.qui soutenez l’usage fréquent de la sainte communion dans cette maison. Les confesseurs et directeurs en retirent les meilleures âmes, qui autrefois en approchoient souvent ; et les âmes timides et tremblantes se moulent sur ces modèles : je voustavoue que c’est cela qui contribue beaucoup à me mettre dans la crainte. L’on nous rapporte tous les passages et l’autorité de ces grands saints, dont je vous ai parlé dans le second article de cet écrit, qu'il faut bien qu’on n’entende pas comme vous. Que l’esprit de Dieu, Monseigneur, vous fasse mettre ici ce qui sera le plus pour sa gloire et l’avancement des âmes à qui j’en pourrai communiquer quelque chose : je vous en supplie très humblement et pour l’amour de lui. Vous jugez bien que les personnes dont je veux parler, sont mesdames de Lusanci , de Saint-Paul, Sainte-Madeleine, Sainte-Gertrude, Théodore : c'est avec celleslà qu’on parle le plus confidemment.
RÉPONSE. Je remédierai à ce désordre, et je ne permettrai pas qu'on établisse là dessus de fausses et excessives rigueurs.
Ceux qui ramassent avec tant de soin les sentences rigoureuses des Pères, seroient bien étonnés en voyant celles où ils disent que la multiplicité des péchés, ce qui s’entend des véniels, loin d’être un obstacle à la communion , est une raison pour s’en approcher; et que qui peut communier une fois l’an, peut communier tous les jours. Si ces passages ont leurs correcüfs, les autres plus rigoureux en ont aussi : et moi, sans entrer dans les règles qu'on peut donner aux gens du monde, à cause de la multiplicité des occupations et distractions, j'assurerai bien que, dans la vie religieuse, c’est presque une règle de faire communier souvent celles qui craignent de le faire trop.
SEIZIÈME DEMANDE. Le père Toquet m'a dit autrefois qu'il faudroit demander à Dieu, quand je serois plus avancée, d’être privée des douceurs et consolations spirituelles, et que celles qui ne le faisoient pas manquoient de courage; que c’étoient des récompenses données en ce monde qui me priveroient de plus grandes dans l’autre. Je ne veux et ne ferai rien là dessus que ce que vous m’ordonnerez.
RÉPONSE. Je ne vois. point dans l’Ecriture, ni dans les anciens Pères, ces sortes de prières : quand le père Toquet les conseille, un si saint homme a ses raisons. Pour moi, je neveux point que les âmes humbles fassent ainsi les dédaigneuses et les dé-
Bossuet, t. xxvIT, 25
goûtées , et rejettent les petits dons : il est bon d’être soumise et sans attache.
Comme je sais que votre charité ne se rebute point, je prends encore la liberté, Monseigneur, de vous supplier d’ajouter à la bone vous avez eue hier de m'écouter avec tant de patience, celle de vouloir bien me faire seulement un mot de réponse sur ce qui suit.
DIX-SEPTIÈME DEMANDE. Premièrement, si je puis également eroire les confesseurs à qui j'irai à confesse, comme M. Dajou ou autre, lorsque la maladie ou autre raison m’empêcheront d'aller à M. de la Jaille.
RÉPONSE. Vous pouvez et devez croire et obéir à tous vos confesseurs, conformément à l'exposé d'autre part, selon cette parole du Sauveur : Qui vous écoute, m'écoute.
DIX-HUITIÈME DEMANDE. Si je puis m'en tenir si expressément à ce qu'ils me diront, que je puisse même ne me pas servir de la permission que vous avez eu la bonté de me donner de vous consulter dans la suite.
RÉPONSE. Vous n’avez à me consulter que dans certains cas extraordinaires, et quand votre conséience le demandera : du reste, vous n'avez qu’à suivre celui qui vous aura confessée.
DIX-NEUVIÈME DEMANDE. Si, étant sacristine et obligée par là de sortir souvent de l'office pour répondre au tour de la sacristie, je puis dire mon office en yallant et revenant ensuite à l’église ; afin de pouvoir rejoindre le chœur si tôt que je serai de retour à ma place, quand même cela iroit à dire plus d'une heure d'office ainsi en marchant,
RÉPONSE. Vous le pouvez.
VINGTIÈME DEMANDE. Si je puis prendre des choses qui ont été bénites, comme des chasubles, nappes, et autres choses qui ont servi à l’église pour d’autres usages, lorsqu'elles ne sont plus en leur entier.
RÉPONSE. Vous le pouvez; mais il faut que ce soit pour des usages honnêtes. |
VINGT-UNIÈME DEMANDE. J'ai oublié encore hier à vous dire que M. de la Jaille ne veut point que je retourne à confesse, lorsque j'y ai été une fois. pour communier. Je crois que la raison est que, n'étant pas des plus raisonnables, -je ne finirois point d'y retourner: sur ce principe apparemment il veut absolument que je communie sans y retourner, ni même sans lui
dire ce qui m'inquiète. Je vous supplie, Monseigneur, de me marquer si je dois lui obéir aussi aveuglément en cela qu'en tout le reste.
RÉPONSE. M. de la Jaille a raison : cbéissez-lui simplement.
VINGT-DEUXIÈME DEMANDE. S'il arrivoit que les confesseurs à qui j'irai me parussent en quelque rencontre dans des sentiments opposés à ce que je saurois de vous sur cé que je leur dirois, si je pourris, à ces choses là près, m'en tenir à tout ce qu’ils me diroient d’ailleurs.
RÉPONSE. En ce cas, il me faudroit consulter, et en attendant croire le confesseur qui administrera.
VINGT-TROISIÈME DEMANDE. Je vous supplie, Monseigneur, de me donner un ordre exprès sur tout ce que je viens de vous marquer ; afin que je trouve dans ma soumission le mérite de l’obéissance , surtout si vous voulez que je communie toutes les communions générales de la communauté, qui sont, comme vous savez, très fréquentes.
RÉPONSE. Je vous ordonne de vous conformer aux réponses ci dessus faites à vos demandes ; et continuez vos communions comme votre confesseur et moi l’avons ordonné. Fait à Meaux, le 2 de l’an 1698.
Voilà, ma Fille, la réponse à vos demandes : tenez-vous-en là. Je vous donne sur tout ces points le mérite de l'obéissance, et suis à vous de bien bon cœur.
À Meaux, le 2 de l'an 1698.
LETTRE CXIV.—A madame de Luynes.
Sur une affaire qui regardoit la maison de Torcy, où elle étoit priéure; et sur quelques arrangements au sujet de la sœur Cornuau.
Nous avons pris jour pour votre affaire : M. l'archevêque nous a donné mercredi pour la décider. M. l'abbé Dreux est toujours contraire; M. de Ventabrun n’est pas ici : je suis seul à vous * défendre; mais j'espère que M. l'archevêque sera pour vous. Ipstruisez-moi pourtant, ma Fille, sur la clôture du Fresmoy, et dites-moi toutes les difficultés et tous les remèdes. J'ai obtenu, pour les accommodements de ma sœur Béni- -gne, treize ou quatorze cents francs, que je pourrai vous faire tenir au retour de Versailles : donnez votre ordre pour les reeevoir. Ne parlez point du tout de moi, si ce n'est à madame d’Albert et à ma sœur Bénigne, et défendez-lui d’en dire mot:
580 LÉTTRES
on n’a que faire de dire d’où cela vient. Agissez comme une mère ; donnez-lui ses ajustements comme à une religieuse, c’est à dire à une pauvre infirme. C’est assez qu’on sache dans le monastère que c’est en vue de la sœur Bénigne que cette somme à été donnée. Vous voyez, ma Fille, qu’encore que je sois un peu paresseux à écrire, je n’en suis pas moins attentif à ce qui regarde votre maison. Notre Seigneur soit avec vous, ma Fille.=
J'attends réponse au plus tôt : j'ai votre lettre pour M. de Ventabrun ; mais je ne sais quel usage en faire, faute d'a— dresse.
Prenez courage en notre Seigneur, et croyez qu'il ne vous abandonnera pas, si vous n’abandonnez point son œuvre.
À Paris, ce 23 août 1698.
LETTRE CXV.— À madame du Mans.
Sur la cause qu’il défendoit contre les Quiétistes ; et les confessions de cette religieuse.
Ma santé est parfaite par la grâce de Dieu, ma Fille, et par vos bonnes prières.
La cause que je défends est celle de Dieu, et il faut le prier de la soutenir. Quant à M. le curé de Vareddes, il est toujours bien disposé pour Jouarre ; mais les temps sont fâcheux.
Pour vos confessions, ma Fille, je vous conseille et je vous ordonne de mettre le repos de votre conscience en la seule bonté de Dieu, en vous soumettant à ses ministres sans résistance, comme à ceux qui vous représentent Jésus-Christ. Notre seigneur soit avec vous, ma Fille.
À Meaux, ce 24 décembre 1698.
LETTRE CXVI.— À madame de Luynes.
Sur la mort de madame d'Albert, sa sœur.
Dieu , ma Fille, écoute les affligés pour les affligés, et il a fort . agréable qu'ils se consolent les uns les autres, pendant que la douleur encore récente de leurs plaies les rend plus sensibles à celle des autres. Sacrifions à Dieu notre perte. J'ai invité le père Toquet à vous aller consoler ; et pour moi je ne puis vous dire autre chose, sinon que je suis et serai toujours également à vous. s
À Paris, ce-b février 1699.
LETTRE CXVII. — A madame du Mans.
Sur le même sujet.
Je vous sais bon gré, ma Fille, de ce que vous avez.fait pour madame d'Albert, et de tous vos bons sentiments. Il la faut mettre parmi les saintes de Jouarre : on ne vit jamais une âme si pure, ni où l'estime de sa profession fût si parfaite. Je vous rends grâces aussi de la part que vous avez prise à mon malheur : je n'attendois rien moins d’une aussi bonne fille que vous.
A Versailles, ce 21 février 1699.
LETTRE CXVII.—A madame de Luynes.
Sur son retour à Torcy, qu’elle vouloit quitter ; et sur la sœur Cornuau.
Je fus d'autant plus fâché, ma Fille, de ne vous trouver pas hier, que je ne vois aucune assurance à pouvoir retourner chez vous avant votre départ. Je ne perds pas pour cela l’espérance ni le dessein de vous aller voir à Torcy, où je suis très aise de vous voir retourner. Les tentations de quitter ce lieu étant surmontées par l’obéissance, vous ferez l’œuvre de Dieu avec plus de liberté, et l'Eglise en sera édifiée. Vous songerez plus que jamais à vous rendre la mère et l'exemple en toutes choses de votre communauté : vous vous sanctifierez aussi bien qu’elle par ce moyen. |
Je vous recommande la sœur de Saint-Bénigne, qui s'attachera plus que jamais à vous obéir, et même à vous soulager dans ce que vous voudrez lui confier et lui ordonner. Consolezla, je vous prie, du peu d'espérance qué je lui donne de la voir. Notre Seigneur soit avec vous à jamais.
À Paris, dimanche matin, à la fin de 1699.
LETTRE CXIX.— À madame du Mans.
Sur les Filles qu’elle conduisoit.
Mon neveu m'a rapporté de vos nouvelles, ma Fille, et votre lettre me fait connoître une partie de vos dispositions et de celles de la maison. Détachez-vous de vous-même, et remplissez-vous de Jésus-Christ, afin de le faire naître dans ces âmes tendres ; en sorte qu’il y établisse sa demeure. Ayez soin de madame de Rodon, et écrivez-moi de ses nou-
velles : donnez-lui ma bénédiction avec ma lettre, et croyez, ma Fille, que je n’oublie aucune de vous, et vous moins que personne.
À Meaux, ce 12 janvier 1700.
LETTRE CXX.— Aux religieuses de Jouarre.
Il fait un bel éloge de l’abbesse et des religieuses.
Il ne se peut rien ajouter, mes Filles, à la beauté de votre présent. Les témoignages de votre amitié, si bien exprimés dans votre lettre, sont d’un ouvrage incomparablement au dessus, puisqu'il est spirituel et immortel. L’illustre et digne abbesse qui à signé à votre tête, relève le prix d’un si riche présent, et fait souvenir d’une naissance que rien ne peut surpasser que sa vertu. N'oublions pas l’autre illustre abbesse, qui fait si. bien voir, en continuant de se joindre à vous, qu’on ne peut jamais oublier Jouarre, et que les sociétés qu’on y contracte ont le caractère de l'éternité. Il ne me reste qu’à vous assurer, mes Filles, que si je souhaite avec impatience Île renouvellement des belles saisons, ce n’est pas tant pour voir de nouveaux soleils, que pour contempler dans votre célèbre maison des ver- tus plus éclatantes que les soleils les plus beaux.
À Meaux, ce 5 janvier 1701.
LETTRE CXXI.— À madame du Mans.
Sur ceux qui entendent la messe en péché mortel, et ceux qui se confessent avec présomption. s
J'ai peine à croire qu’on ait dit crûment qu'on pèche en entendant la messe en péché mortel. Il y faudroit ajouter, ou avec la volonté actuelle, ou sans aucune volonté de se convertir, ou enfin sans sentiment, sans componction, ni avec un desir de l’exciter.
Quant à la confession, il est vrai que celles qui viennent à ce sacrement avec une présomption qui leur fait regarder l’absolution comme une chose qui leur est due, quelque indignes de cette grâce que les juge leur confesseur, et se rendent par ce. moyen juges du juge donné de Dieu et choisi: par elles, sont bien éloignées de la soumission que demande ce saint ministère. C'est contre de tels gens que se tiennent avec raison les discours que vous me marquez. Il est vrai qu'il faut parler avec circon-
spection, et prendre garde de faire craindre ni les sacréments ni la messe; ce qui est le plus grand de tous les maux. Nous en dirons davantage quand nous nous verrons. Demeurez ferme dans les pratiques que je vous ai enseignées, pour les sacrements et pour la prière : amour, confiance, crainte en même temps, voilà votre vie. Amen, amen. Notre Seigneur soit avec vous.
À Meaux, ce 11 janvier 1701.