‹ Œuvres de Bossuet (volume 3)Chapitre 17 sur 31 · SUR L'ÉTAT DE SÉCHERESSE · texte numérisé non relu

SUR L'ÉTAT DE SÉCHERESSE

Je vous dirai d'abord que dans cet état de sécheresse, vous ne devez pas faire plus qu’une terre sèche et aride. Que fait-

elle, tout épuisée d'humeur et pleine de crevasses ? elle demeure toujours exposée simplement au même soleil qui la dessèche. Pensez ainsi, dans les sécheresses ; que votre âme est ûne misérable terre. Ne faites donc qu'exposer en l’oraison cette terre à son divin soleil, qui a causé ses aridités, non par son ardeur, mais par son absence : croyez-moi, n’en faites pas davanlage; car cette soif de votre pauvre âme dit toutes choses à Dieu par son humble exposition : comme c’est lui qui vous aretiré toute l’humeur et l’onction pour les choses divines, il

- sait bien aussi qu'il ne faut que la divine rosée pour contenter votre soif. Je voudrois que vous aimassiez cet état plus qu’aucun autre ; parce que nous apprenons du Prophète que l’âme aride et desséchée de toutes les douceurs des consolations, est plus capable de voir la vertu etla gloire de Dieu. Ne fut-ce pas dans le désert que Dieu fit éclater ses miracles, tirant l’eau d’une roche? et n’est-ce pas dans les aridités de l’âme que Dieu se-fait mieux connoître, en l’arrosant de cette divine eau quand elle n’en attend rien? |

Je vous déclarerai iei deux sentiments bien opposés; c’est que quand vous êtes dans la sécheresse, j'aime l’état où vous êtes, et que je le crains : je l'aime, parce que vous tombez dans cette heureuse pauxreté d'esprit, laquelle nous rend dignes d’être remplis de Dieu, puisque alors la place est toute pour lui: mais aussi jecrains cet état, parce qu'il est facile dans cette disposition de se laisser aller en cent actions à une ma+ nière d'agir fort naturelle, ou de donner au moins quelque peu à ses sens : l'esprit peut être touché raisonnablement de cette crainte, considérant sa foiblesse et sa légèreté.

Vous devez donc penser que vous n’êtes que comme un enfant, qui a été porté jusque ici par la force de la grâce, n'étant pas capable de marcher de lui-même : si bien que cette tendresse de vertu naissante venant à être tentée par ce genre d’épreuve intérieure, elle vous doit faire appréhender quelque relâchement : car il n’est pas croyable combien d'une part il est facile en cette disposition d’aridité d'agir humainement, et de perdre cette délicatesse de conscience si nécessaire pour conserver la pureté de l’âme; et de l’autre, combien Dieu se retire pour une petite liberté : et par une même suite, il n’est pas éroyable combien alors l'âme est digne de compassion dans les efforts qu’elle fait pour se remettre dans la voie, sans y pouvoir réussir.

Soyez done, en cet état de votre âme, plus rigoureuse à vous- *

même que jamais, plus proche de vous pour conduire vos sens, : 29.

et plus ennemie des moindres satisfactions : car il n’est guëre de tentation plus dangereuse que celle des aridités intérieures; parce qu'elles viennent pour l'ordinaire de l'épuisement et du dessèchement du cœur, causé par les images des créatures, ét l'attache qu’on leur porte. Il en est comme d’un parterre sec et aride, qui n’est pas capable de pousser aucune belle fleur, par le défaut d'humeur nécessaire pour être fécond. Ainsi l’âme, dans cet état d’aridité, venant à perdre l’onction dont elle a besoin pour agir, que peut-elle produire? le cœur étant desséché, elle est réduite à un état de langueur qui lui ôte ses fonctions, et il ne lui reste presque plus de moyens de produire les belles fleurs des vertus.

Au reste, ne vous lassez point dans cet état et dans ces épreuves, de vous défaire de toutes ces images inutiles et de @æs fantômes qui se présentent à l'esprit, et qu’on appréhende trop peu, parce que de leur nature ils sont indifférents et qu'ils n'ont rien qui fasse peur. Cependant il n’est que trop vrai qu'ils sont les sources malheureuses de ces sécheresses déplorables, et que semblables à une éponge ils tirent du cœur toute l'onction et l'humeur qui pourroit y nourrir et y entretenir la piété. C'est pourquoi dans ces états de sécheresse on ne sauroit trop parmi les autres soins avoir celui d’écarter, autant qu'il est possible, les pensées vaines que l'imagination ne cesse de présenter à l'esprit. Faites done votre étude particulière et votre propre occupation de vous dégager doucement l'esprit de tous ces fantômes de distraction, C’est la plus nécessaire application que vous puissiez avoir ; parce que le défaut le plus dangereux pour ceux qui veulent s’avancer dans la vertu, c’est de donner une trop grande liberté à leur imagination, qui pour cela est toujours grosse de cent images extravagantes qui accablent l'âme et l’épuisent. Ces peintures ridicules laissent après elles de si vives impressions, que le cœur en est tout desséché, et perd tout goût et tout sentiment pour les choses divines. Est-on ensuite fondé à se plaindre qu’on souffre de si grandes aridités? Seroit-il possible qu'avec ‘cette espèce de libertinage- d'esprit, que se permettent si fréquemment ces âmes si peu mortifiées, elles fussent capables de sentir de l'attrait et du goût pour l’oraison ? 1

Le meilleur avis qu’on puisse donc vous donner, c'est de ne souffrir jamais volontairement ces pensées inutiles qui vous assiégent; et quand vous ne feriez pas plus tous les jours que celui qui écarte incessamment des mouches qui l’importunent, vous travailleriez toujours beaucoup, et votre temps seroit uti-

lement employé. Vous pourriez dire alors à qui vous demanderoit : Que faites-vous tous les Jours? Je ne travaille qu'à me défaire de toutes les extravagances de mon imagination, et qu'à m en éloigner doucement pour me tenir proche de mon Dieu. Que cette OCCupation est efficace pour conserver l’onction de l'âme, et qu'elle attire: puissamment les douces influences de la grâce!

Mais, me direz-vous, si ces mouches me Poursuivent avec uneimportunité opiniâtre : hé bien ! souflrez humblement l'importunité, sans vous plaindre el sans vous lasser pour cela de les chasser, vous tenant toujours bien renfermé dans votre fond. Nous sommes toujours en cette vie comme dans un désert et au temps de la tentation : il faut donc demeurer dans le désert de son cœur, lors même qu'il nes’y trouve rien de bon et de doux, sans que la tentation et les péines des sécheresses puissent jamais nous en faire sortir. Du reste, priez avec persévérance, avec Soumission, avec confiance; et les secours de la manne et des eaux du rocher ne vous seront pas refusés, pour Yous soutenir au milieu dela disette et des aridités de ce désert.

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