SÛR L'EXCELLENCE DE L’AME
L'âme est si admirablement élevée au dessus de la condition du corps, que vous diriez qu’elle approche plus de Dieu qui l’a créée que du corps auquel il l’a attachée, A vrai dire, il n’y a qu’elle seule, de toutes les créalures qui sont dans ce bas monde, dans laquelle on peut remarquer quelques traits ou quelques linéaments visibles des perfections de Dieu. Elle est spirituelle comme Dieu, incorruptible et éternelle comme Dieu : elle est libre, elle a une pro: vidence, elle a sa volonté dont elle dispose. Ne semble-t-il pas qu'elle jouisse des priviléges de l'éternité, lorsqu'elle anticipe sur le futur, qu’elle fait revivre le passé, qu’elle dispose du présent, etc.
Mais jamais elle ne paroît plus semblable à Dieu que lorsque, s'élevant au déssus de tout ce qui est créé, elle va se perdre dans le vaste abimé de ses perfections infinies; et que voyant qu'elle ne les peut comprendre, elle les admire et les adore, et consent d'y demeurer perdue pour jamais, sans s’en vouloir plus retirer : car qui la verroit dans cet état, diroit que ce seroit plutôt un Dieu qu’une créature : quand elle revient de là, il lui semble qu’elle est perdue, parce qu'elle n’est plus dans son aimable centre ; elle ne cherche plus rien que Dieu. Enfin cette âme est quelque chose de si grand et de si admira-
ble, qu’elle ne connoît pas elle-même; et saint Augushn s'écrioit là dessus, comme ravi hors de lui-même : Je ne sais pas moi-même ce que vous m'avez donné, Ô mon Dieu, mon créateur, en me donnant une âme de cette nature : c’est un prodige que vous seul connoissez ; personne ne le peut comprendre ; et si je le pouvois concevoir, je verrois clairement qu après vous il n’y a rien de plus grand que mon âme. , Jamais nous n’eussions pu connoître la nature de ce précieux don de Dieu, ni jamais nous n’eussions remarqué la grande estime qu'il en fait, si l’Ecriture sainte, pour s’accommoder à notre façon d'entendre n’eût usé d'une métaphore, où sous le voile de six paroles elle nous cache et nous laisse entrevoir six grandes merveilles dans la création de notre âme : Inspiravit in faciem ejus spiraculum vitæ ‘ : « Il souffla sur sa face l'esprit de la vie. » Pesez toutes ces paroles. Première ment elle nous dit que notre âme a été produite avec le souffle de Dieu : ce n’est pas qu'il ait en effet une bouche pour souffler à la façon des hommes; mais c'est pour nous faire entendre qu'il estime cette âme et la tiemt chère comme. une respiration de sa propre vie. I est bien vrai qu'il l’a tirée du néant comme le reste des créatures; mais l’Ecriture, en nous disant que c’est un souffle de sa poitrine, nous veut exprimer qu’il l’a produite avec une affection si particulière et si tendre, que c’est comme s’il l’avoit tirée de la région de son cœur, inspiravit. De plus, l'Ecriture sainte ne nous dit-pas que Dieu a pro— duit notre âme de ses mains comme notre corps, ni qu’il l'ait créée en parlant, comme le reste des êtres, mais en respirant ou soupirant : pour nous faire entendre que c’est comme s'il eûtenfanté une très chère conception, qu’il avoit portée dans ses entrailles durant toute l'éternité : c’est comme si elle disoit qu'elle procède de l’intérieur de Dieu ainsi que la respiration ; et comme lesouffle ou la respiration n’est qu'une sortie ou une rentrée continuelle de l'air qui s’en va visiter le cœur, qui ne le quitte qu'un seul moment, et puis y retourne aussitôt pour le rafraîchir, et pour lui conserver la vie ; de même notre âme n'est sortie de Dieu que pour y rentrer, il ne l'a respirée que pour l’aspirer de nouveau. Que si elle-a comme soulagé son cœur quand elle en est sortie, il semble qu’elle le rafraîchisse en quelque manière, et qu’elle le console quand elle retourne à lui par quelque aspiration amoureuse. Ô si nous savions ce que notre âme est au cœur de Dieu! Elle ne sauroit vivre sans «
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lui, et il n’est pas content sans elle. C’est plus incomparable ment que la respiration n’est à notre cœur. Qui m'empêche roit la respiration feroit étouffer mon cœur : ne puis-je pas croire que je fais violence au cœur de Dieu, quand mon âme ne suit pas les divines inspirations qui l’attirent amoureusement à lui pour se reposer dans son sein ?
Après tout cela nous n’arriverons pas à la profondeur des mystères qui sont cachés sous l'intelligence de ces paroles : I souffla sur sa face une respiration de vie. Je concois bien que ces paroles sont grosses de quelques grandes vérités qu’elles voudroient enfanter dans nos esprits, si nous étions capables de les concevoir : car elles semblent nous dire que notre âme est un esprit que Dieu met en nous, et qu’il produit par voie de spiration. Quelle merveille est-ce ici? Souvenez-vous que Dieu n’a que deux voix pour produire tout en lui-même : en l’une il parle, et il produit son Fils unique, que nous appelons son Verbe : en l’autre il ne parle pas; mais il soupire, et il produit de son cœur, c’est à dire de sa volonté, son divin amour, que nous appelons son Saint-Esprit; et cet esprit adorable est Ja clôture et l’accomplissement de tout ce qu’il fait en lui-même. Et considérant si Dieu ne fait pas quelque chose de semblable au dehors de lui, il semble qu'il a produit toutes les créatures par deux voies, en parlant et en soupirant. Premièrement, il créa tous les êtres qui composent ce grand univers ; mais c’est en parlant, Fiat lux, fiat firmamentum* : et quandil vient après tout cela à produire notre âme, ce n’est pas en parlant, mais c’est en soupirant. C’est ainsi que l’Ecriture sainte nous en parle; puis elle ajoute que cette dernière production de l’esprit fut la clôture et l’accomplissement de toutes les œuvres de Dieu au dehors de lui-même, et qu'il se reposa comme dans une divine complaisance d’un si bel ouvrage.
Où est une âme tant soit peu éclairée, qui ne soit pas transportée de joie, si elle considère ici la convenance et la liaison admirable que Dieu a voulu mettre entre son esprit ét notre esprit? Le Saint-Esprit est un sacré soupir du cœur de Dieu, qui le comble d’une joie infinie en lui-même ; et notre âme est un souffle de la poitrine de Dieu, qui lui donne de la complaisance au dehors de lui-même. Le Saint-Esprit est la dernière des ineffables productions de Dieu en lui-même, et notre âme est la dernière de toutes les admirables productions de Dieu au dehors de lui-même. O Dieu d'amour, à quel ravissement nous
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emporteroit cette vérité, si elle nous entroit bien dans l'esprit, et si nous la pouvions comprendre! Qui est-ce qui ne diroit pas avec saint Augustin et saint Bernard : 0 mon âme, qui as la gloire de porter l’image de Dieu; Ô mon äme, qui as reçu ce très grand honneur d’être un esprit de son esprit, d’être sortie comme de sa poitrine, d’être un soupir de son cœur amoureux et tout plein de bonté pour toi! aime donc ce Dieu de bonté qui f’a tant aimé; aime uniquement , aime ardemment, et te consume dans les flammes de son divin amour. Amen, ainsi, soit-il.