‹ Œuvres de Bossuet (volume 3)Chapitre 4 sur 31 · SECOND AVERTISSEMENT DE LA MÊME SŒUR · texte numérisé non relu

SECOND AVERTISSEMENT DE LA MÊME SŒUR

Elle rend compte d’un grand nombre de faits fort intéressants, relatifs à la manière dont Bossuet cenduisoit les âmes,

Ce grand prélat étant mort depuis que ces lettres ont été transcrites, la personne à qui elles ont été adressées, qui n’avoit osé

! Bossuet vivoit encore lorsqu'elle composa cet avertissement,

DE PIÉTÉ ET DE DIRECTION. ay

mettre, du vivant de ce saint prélat, des choses qu’elle savoit bien que son humilité n’eût pas souffertes, se croit obligée de les ajouter dans un second Avertissement, ne pouvant cacher aux per: sonnes de confiance qui verront ces lettres, des choses qui les édiferont, et augmenteront leur estime et leur vénération pour la mémoire d’un prélat si distingué par tous ses rares talents, par ses sublimes et héroïques vertus, par ses grandes lumières et son grand discernement dans la conduite des âmes ; si humble, si plein d'amour pour Dieu, et si rempli de cette ardente charité que Saint Paul demande dans les pasteurs : c’est ce qu’on remarquera encore plus particulièrement dans ce qu’elle ajoute simplement et naturellement, devant cela à la vérité, et à la mémoire d’un prélat à qui elle a des obligations infinies.

Il'est arrivé plusieurs fois à cette personne de témoigner à ce prélat combien de certaines choses qu'il lui avoit écrites, l'avoient touchée et pénétrée, et l'utilité qu’elle en avoït retirée. Il lui disoit avec humilité profonde : « Mes paroles, ma Fille, n’en sont pas meilleures, pour avoir en vous l'effet que vous me dites, Dieu bénit votre obéissance, et celui dont je tiens la place veut se faire sentir : brûlez et soupirez pour lui, é’est une marque que ce que je vous ai écrit, m'avoit été donné par l'Esprit saint, car ce qui vient de l’homme ne touche point l’homme , et n'entre point dans son cœur : ainsi regardez-le comme venant de Dieu; et non de moi; et laissezvous bien pénétrer de sa sainte vérité, qu'il veut bien vous faire sentir par son foible ministre, qu’il daigne employer à de si grandes choses. Je suis, par ma charge, un canal par où passent les instructions pour les autres : mais j'ai sujet de craindre que je ne sois que cela ! Il faut du moins donner et distribuer ce qu’on reçoit, et autant que l’on peut, tâcher qu'il nous en revienne quelques gouttes : demandez bien cela pour moi au céleste Epoux. »

Quand il faisoit faire la retraite à cette personne, ce qu'il vouloit qu’elle fit tous les ans, après avoir connu ce qui étoit nécessaire à cette âme pour son avancement spirituel , et ce que Dieu demandoit d'elle, il lui donnoit pour sujet de sa retraite les chapitres de l'Ecriture sainte et les psaumes qui convenoient à ses dispositions : après cela il laissoit le Saint-Esprit maître de cette âme, et il né vouloit point du tout, à ce qu'il disoit, mêler son ouvrace avec celui de Dieu. Il disoit à cette personne ; avec une humilité profonde et un amour de Dieu immense , qu’il ne devoit avoir de part à sa retraite que de lui bien faire écouter Dieu et suivre ses saintes inspirations ; que c’étoit là toute sa charge. Cela n’empêchoit pas qu’il ne vit cette personne tout autant qu'elle en avoit besoin pour son instruction : mais ses entretiens étoient courts ; et après avoir échauffé le cœur par quelques paroles du céleste Epoux, il disoit qu’il ne falloit pas interrompre le sacré commerce de ce saint Époux dans une retraite. Il n’improuvoit pas , à ce qu'il disoit, la conduite de tant d’habiles directeurs qui règlent jusque aux moindres pensées et affections dans les retraites, et veulent qu'on leur

rende compte jusqu'à un 1ota de tout ce que l’on a fait : mais pour lui, il ne pouvoit goûter cette pratique à l’égard des âmes qui aimoient Dieu , et un peu avancées dans la vie spirituelle. Toutes les pratiques qu’il donnoit dans les retraites, étoient de beaucoup prier pour l'Eglise, pour le Pape, pour le Roi, pour la maison royale, pour l'Etat, pour lui, pour son diocèse et pour les pécheurs : car son amour pour l'Eglise, pour le Roi et pour la famille royale étoit bien au delà de ce qu’on en peut penser : il n’accordoit presque jamais de prières ou de communions à cette personne qu'à cette condition. à

Lorsqu'elle lui faisoit la revue de sa conscience, après qu'il avoit dit la messe à cette intention; quand cette personne approchoit de lui, il commencçoit le plus souvent à se mettre à genoux, en disant le Vent, sancte avecune dévotion et une élévation d'esprit à Dieu qui étoit admirable. Cette personne le voyoit tout entier, pendant qu'elle lui parloit, si pris et si épris de Dieu, qu’elle sentoit qu'il ne lui parloit que par le mouvement de l'Esprit saint. Il prétoit une attention si particulière à ce qu’elle lui disoit; il répondoit avec tant de douceur et de bonté, et en même temps avec tant de zèle et d'amour pour Dieu, qu’il étoit impossible de ne pas se rendre à tout ce qu'il disoit, de ne pas concevoir un nouveau goût de la vertu, et une nouvelle haine du vice. Quand il donnoit l’absolution , il renouveloit son attention avec une dévotion surprenante, etune ferveur qui, quelquefois, l’emportoient comme hors de luimême : il demeuroit assez de temps les deux mains levées dans un silence profond ; et quand il prononçoit les paroles de l’absolution, il sembloit que c’étoit Dieu même qui parloit par sa bouche, tant il en sortoit d’onction. É

Quand il arrivoit à cette personne de lui marquer son étonnement de la douceur avec laquelle il venoit de la traiter, après tant de chutes qu’elle lui avoit fait connoître : « Dieu est bon , ma Fille, disoit ce prélat; il vous aime, il vous pardonne. Eh! comment ne le ferois-je pas? il me souffre bien, moi qui suis son indigne ministre. »

Mais où la charité de ce saint prélat paroissoit plus ardente, c’étoit quand il arrivoit que cette personne avoit peine à lui dire des choses humiliantes : il l’encourageoit avec une douceur toute sainte, en lui disant : « Hélas! ma Fille, que craignez-vous? Vous parlez à un père, et à un plus grand pécheur que vous. »

Enfin on peut dire que ce grand prélat étoit véritablement, pour les âmes qu’il avoit sous sa conduite, ce bon et charitable pasteur de l'Evangile; car il n’oublioit rien pour leur avancement dans la vertu. [ les cherchoit infatigablement, quand elles étoient égarées des voies où Dieu les vouloit, et des règles qu’il leur avoit prescrites ; il appliquoit à leurs maux tous les remèdes que la tendresse d'un père peut prescrire, sans néanmoins que cela l'empéchât d’apporter fortement les remèdes nécessaires à leurs plaies, dont il adoucissoit lamertume par la douceur de ses paroles, et de ses

insinuantes et douces manières. Enfin on peut dire, s’il est permis de parler de la sorte, qu’il avoit des inventions saintement admirables, pour amener les âmes au point où il vouloit; mais sans prendre jamais un ton de maître, ni des paroles dures et humiliantes. Ce saint prélat se contentoit de dire : « Est-ce aimer Dieu, ma Fille , que d'agir comme vous faites? Il veut tout autre chose de vous : il faut le faire; il vous l’ordonne par ma bouche, et je vous y exhorte. Réparez donc avec courage les faux pas que vous avez faits ; et reprenez de nouvelles forces pour courir dans la voie que Dieu vous marque, avec amour et fidélité. »

Quand ce saint prélat connoissoit la bénédiction que Dieu avoit donnée. à ses paroles, et les bons effets que sa douceur avoit produits, il disoit avec humilité : « Que nous sommes redevables à saint François de Sales, de nous avoir appris les règles de la conduite des âmes? Que la doctrine de ce grand saint est à révérer ! Je veux toute ma vie me la proposer pour exemple ; puisque c’est celle que le Seigneur a enseignée lui-même. » Il n’étoit point du tout du goût de ce prélat que l’on usât de sévérité ni de répréhension trop vive : i-disoit que quand il pensoit à l'entretien du Sauveur avec la Samaritaine, et aux saintes adresses dont il se servit pour faire connoître à cette femme pécheresse ses égarements, il se confirmoit de plus en plus que la douceur ramenoit plus d'âmes à Dieu , et les retiroit plus véritablement de leurs déréglements, que la sévérité, qui ne servoit ordinairement qu'à les aigrir et à les soulever contre les avis qu’on leur donnoit.

Cette charité immense, que ce saint prélat avoit pour les âmes, ne se bornoit pas seulement à celles que Dieu avoit mises sous sa conduite par des voies particulières; car quoiqu'il ne voulüt pas se charger de trop de conduites, il ne refusoit pas ses avis quand il croyoit que cela étoit utile. La personne à qui ces lettres sont écrites, en peut rendre sous les ÿeux de Dieu un grand témoignage ; ce prélat ayant bien voulu qu’elle l'ait consulté pour nombre de personnes à qui il a bien voulu parler, dont il a même entendu les confessions en général, et à qui il a donné des temps considérables pour leur mettre l'esprit et la conscience en repos. Îl donnoit autant d'application à celles qui étoient peu éclairées et d’un petit génie, qu'à celles qui l’étoient davantage. Cette personne à été témoin qu'il fut une fois trois heures de suite à faire faire une confession générale à une âme pénible à entendre, et encore plus à s’expliquer. Comme elle lui marqua son étonnement de la fatigue qu'il avoit bien voulu prendre pour cette âme, il lui dit lui-même avec plus d’étonnement : « Eh! pourquoi suis-je fait, ma Fille? Cette âme n’a-t-elle pas été rachetée du sang de Jésus-Christ, et n’est elle pas l’objet.dé son amour , comme celle d’une personne d’esprit et de naissance distinguée. »

Il est arrivé plusieurs fois qu’on a fait beaucoup de peine à la

ersonne à qui ces lettres sont écrites , ét qu'on l’a même assez Fvmiiée ; en lui disant qu’elle occupoit trop ce prélat, qu'elle lu.

prenoit du temps qu'il auroit mieux employé. Quand elle lui faisoif connoitre cela ; en lui avouant qu’elle craïgnoit de le fatiguer et de le rebuter, il lui disoit avec une très grande bonté, et avec un zèle ardent pour la gloire de Dieu et le salut des âmes : « Allez, ma Fille ; répondez à ceux qui vous parlent aisi, qu'ils connoissent peu les devoirs de la charge pastorale; car une des plus grandes obligations d’un évêque, est la conduite des âmes : mais comme il ne peut pas tout faire, il est obligé de se décharger sur d'autres de ce Soin : il doit cependant s’estimer heureux, quand Dieu permet qu'il puisse trouver le temps d’en conduire quelques unes. Je vous avoue, ma Fille, que je m’estine très honoré de ce que Dieu m'en a confié , et de ce qu'il daigne bénir mes travaux et mes instructions : ainsi n’écoutez point ces gens , et croyez que rien ne me rebute, ne vous rebutez donc pas aussi, et laissez là ces vains discours. »

Ce saint prélat regardoit la direction des âmes comme quelque chose de très considérable : mais il vouloit que tout ce qui sentoit l’amusement, ou qui pouvoit seulement y tendre, en fût banni. Il disoit qu’un directeur tenoit à chaque âme qu'il avoit sous sa conduite, la place de Dieu; qu’ainsi il falloit de part et d’autre être unis à Dieu par le fond et par les puissances de l’âme , et que tout fût grave et sérieux. ,

Toute la conduite dece grand évêque est digne d’admiration dans la direction des âmes pour les faire aller à Dieu ; examinant avec application et avec une sainte attentionles voies de Dieu sur elles, pour les y faire marcher. I ne pouvoit goûter que l’on conduisit les âmes selon les vues, quoique bonnes, que l’on pouvoit avoir. Il aditplusieurs fois en confidence à cette personne, qu’il souffroitune extrême peine de la violence que l’on faisoit à l'Esprit de Dieu sur la conduite des âmes ; qu'il n’avoit jamais été de sentiment qu’il fallût contraindre l’état de celles que l’on avoit à conduire; qu’il suffisoit de les mettre en assurance sur les voies qu'elles suivent, en les assurant qu’il n'ya rien de suspect, et en leur faisant suivre l'attrait de la grâce; mais qu'on ne pouvoit trop leur inspirer le saint amour, leur faire goûter Dieu etsasainte vérité ; que quand une fois le cœur étoit touché dece bien unique et souverain, il aspiroit sans cesse à le posséder et à en être possédé; que ce n’étoit point son sentiment qu'il fallût attendre de certains états et de certains progrès, pour parler du divin amour à une âme que Dieu attiroit à lui par cette voie ; qu'il falloit, au contraire, être attentif à secunder les desseins de Dieu, en donnant toujours à cette âme une pâture propre à augmenter son amour, et avoir soin de temps en temps de ranimer cet amour: que rien ne lui sembloit plus propre à avancer la perfection d’une âme, que cette conduite qui rendoit le saint amour maitre du cœur, pour y établir son pouvoir souverain, et y détruire les passions ; qu'il n’étoit pas du sentiment qu'on les püt bien détruire par leur contraire; que souvent cela ne servoit qu’à les aigrir et à les soulever plus fortement : mais qu'il falloit seulement, par la voie du Saint amour, leur faire changer d'objets ; qu’insensiblement une âme

me ve

soumise et docile abandonnoit le vice pour s’attacher à la vertu; que ce changement d’objets, sans presque lui donner de travail, rendoit son amour pour Dieu plus ferme et plus afdent. « Aimer, disoit ce saint prélat après saint Augustin, et faites ce que vous voudrez; parce que si vous aimez véritablement, vous ne ferez que ce qui sera agréable au céleste Epoux. » C’est la conduite que ce saint prélat a tenue sur les âmes dont il a bien voulu se charger : il y en a plusieurs qui auroient été perdues par une conduite contraire. C’est ce qu’il a fait l'honneur de dire souvent à la personne à qui ces lettres sont écrites, qui s’est trouvée dans la situation de consulter beaucoup ce prélat pour des personnes qui l'en prioient.

Néanmoins il faut regarder cela comme choses propres pour les personnes déjà attirées à Dieu, et non comme une conduite que ce prélat auroït tenue avec des personnes dans des passions criminelles, et avec de grands attachements pour le monde. Car, quoique sa conduite en général fut très douce pour les personnes qu’il conduisoit, il vouloit du travail, et que l’on fût souple, comme il disoit, sous Ja main qui conduisoit. Il vouloit bien qu’on lui représentât ses raisons, quand ce qu’il ordonnoit paroiïssoit pénible ; mais après cela il ne souffroit plus de raisonnement, et doucement il faisoit comprendre qu'il falloit se soumettre, et ne pas se persuader qu’à force de raisonnements on püt lui faire quitter ses sentiments, quand il les croyoit utiles pour l'avancement des âmes. Il étoit d’une fermeté étonnante sur ce fait, malgré sa douceur qu'il sembloit quitter dans ces occasions. La personne à qui ces lettres sont écrites, outre ce qu'elle sait par elle-même là dessus, sait encore ce qui est arrivé à d’autres personnes. Il y en a eu quelques unes, quoique très parfaites d’ailleurs et très considérées de ce prélat, dont ila absolument abandonné la conduite, pour avoir apporté trop de retardements à se soumettre, et trop de raisons. Quelques prières qu'on ait pu lui faire pour ces personnes, jamais on n’a pu le fléchir pour les reprendre, quoiqu'il ait toujours continué de les eslimer, et d’avoir de la considération pour elles. Cette personne marqua plusieurs fois son étonnement à ce prélat de sa conduite ; et comme elle ne put s’empécher de lui avouer qu’elle lui paroissoit trop sévère, qu’à tout péché il y avoit miséricorde, il lui dit : « Ma Fille, il y a une grande différence entre pardonner une injure qu’on doit oublier , et entre ce qui est de direction : car la direction tournera en vrai amusement, dès qu’un directeur, par mollesse et par complaisance, pliera sous la volonté des âmes qu’il dirige; qu'il souffrira leurs raisonnements et leur peu de soumission, qui font que jamais elles ne peuvent avancer dans la perfection. C’est une vraie perte de temps qu’un telle direction; et je n’en veux jamais avoir de semblables. »

Il avoit à peu près la même conduite pour les scrupules, hors qu'il portoit une grande compassion à celles qui en étoient travaillées : il mettoit tout en usage pour les guérir; et son attention et sa vigilance

pour en garantir une âme, étoient surprenantes : il prévoyoit Jusque aux moindres choses qui pouvoient seulement y tendre ; et sans presque que l’on s’en aperçüt, quand on étoit soumise et docile, il déracinoit avec une sainte adresse cette imperfection si capable, a ce qu'il disoit, d'empêcher le progrès d’une âme dans la vie spirituelle. C’est ce qu'on pourra remarquer dans la suite de ces lettres; car la personne à qui elles sont écrites , en auroit été accablée sans le secours de ce saint prélat: mais il les lui levoit aussitôt, et La faisoit outre-passer ses réflexions et ses retours. C’est ce que l’on verra particulièrement sur la sainte communion, où cette personne étoit fort attirée, mais d’où ses scrupules l’auroient fort éloignée : et comme il avoit connu, par une expérience constante, que ses COmmunions ayoient toujours une bonne suite, il craignoit d’affoiblir ou de diminuer l’amour divin dans son âme, en souffrant qu’elle eût le moindre scrupule; et il vouloit d'elle sur cela une entière soumission, comme sur autre chose.

La maxime de ce saint prélat étoit, en fait de tentations, et particulièrement de celles qui regardent la pureté, de ne se pas laisser inquiéter ni agiter par trop de réflexions, et de ne-pas souffrir que les âmes que Dieu exerçoit par ces sortes d'épreuves fissent trop de retour sur ces peines, quand particulièrement ces âmes avoient toute la fidélité qu’elles devoient pour ne donner aucune prise au tentateur. Lorsqu'on lui avoit dit en peu de paroles, ou plutôt à demi mot, ses peines, ses craintes, ses doutes et ses embarras là dessus, c’étoit assez : Dieu lui donnoit les lumières dont il avoit besoin dans ces sortes d’humiliations, et il ne faisoit jamais de questions gênantes sur ce sujet; au contraire, il aïdoit, il consoloit et encourageoit une àme peinée avec une douceur et une compassion qui charmoit. Il gémissoit au fond de son cœur de la torture où tant de gens mettent les âmes par trop de questions sur cet article ; il entendoit les âmes timorées et à Dieu. Il n’a rien tant recommandé à celte personne que cette conduite ; parce qu’elle s’est trouvée dans la situation d’avoir à instruire des personnes sur cette matière. Il disoit qu'il pouvoit arriver qu’en pensant à guérir ces sortes de peines, et prévenir les suites qu’elles pouvoient attirer, on y faisoit tomber les âmes en leur échauffant l'imagination par trop de questions , et pour vouloir trop approfondir; qu’il falloit, quand on étoit obligé de’ parler de ces sortes de peines et de les entendre, ne tenir à la terre que du bout du pied. Mais il ne vouloit pas aussi que l’on fût trop craintif là dessus; il vouloit au contraire que l’on gardât ce milieu, que la charité et l’amour de Dieu sait faire trouver, qui fait dire les choses nécessaires, et taire les inutiles dans cette matière si délicate. Ce saint prélat à dit en confidence à cette personne, qu’il n’étudioit jamais ces matières ; que cependant Dieu lui donnoit les lumières dont il avoit besoin dans les cas où il étoit consulté, qu'après cela il ne savoit plus rien. Cette personne a remarqué, dans les entretiens qu’elle a été obligée d’avoir avec ce prélat sur ces articles, qu’il étoit pur comme un ange.

L'humilité de ce prélat, quoique si connue étoit encore bien au delà de ce qu'on peut en penser. Il a fait l'honneur de dire quelquefois à cette personne, qu’il souffroit d’être obligé par sa dignité de garder une manière de supériorité pour le bien même des personnes, afin de les tenir plus dans la soumission et dans l’ordre: mais que c'étoit un pesant fardeau pour lui.

Cette personne le voyant si occupé de grandes affaires, et ne pas laisser de lui écrire beaucoup, lui disoit quelquefois qu’elle ne pouvoit comprendre comment il pouvoit faire pour trouver tout le temps dont il avoit besoin pour tant de différentes choses ; et ce saint prélat lui répondoit bonnement : « Tout ce que j’observe, ma Fille, est de ne me pas laisser accabler, non par crainte d’être accablé, mais parce que l’accablement jette dans l'agitation et-la précipitation; ce qui ne convient point aux affaires de Dieu. Un homme, surtout de ma médiocrité, ne pourroit pas suffire À tout, s’il ne se faisoit une loi de faire tout ce qui se présente à chaque moment avec tranquillité et repos; assuré que Dieu, qui charge ses foibles épaules de tant d’affaires, ne permettra pas qu'il ne puisse faire tout ce qui est nécessaire : et quand les affaires de Dieu retardent les affaires de Dieu, tout ne laisse pas d’alier bien. »

Ainsi ce prélat ne paroissoit jamais à cette âme ni pressé, ni empressé, ni fatigué de ce qu’elle lui disoit, et du temps qu'il étoit obligé de lui donner : au contraire, il la rassuroit contre la crainte qu’elle en avoit avec une bonté et des manières aussi honnêtes, comme si elle eût été une personne de distinction. Il vouloit qu’elle agit avec lui comme avec un père, et qu’elle lui dît Simplement ses vues, même par rapport à lui; il disoit : « Il faut tout écouter, et retenir pour soi ce qui convient et ce qui est bon. »

Quelquefois il ne répondoit pas d’abord aux questions que cette personne lui faisoit; mais il lui mandoit simplement : « Ma Fille, Dieu ne m’a rien donné sur vos questions; quand il me le donnera, je vous le donnerai ; »et souvent dès le lendemain il Jui envoyoit ce qu’elle lui avoit demandé, en lui disant : « Le céleste Epoux, ma Fille, a pourvu à ma pauvreté, et dès cette nuit il m'a donné ceque vous me demandez; je vous l’envoie comme venant de cette divine source. » Il ne cessoit d'imprimer dans lesprit de cette personne de recevoir ses instructions, non comme venant de lui, mais comme lui étant données d’en haut. Il ne s’attribuoit assurément aucune chose, et son humilité là dessus étoit excessive : c’est ce qui a fait que l’on a si peu connu son élévation dans l’oraison, dans l’amour de Dieu, dans toutes les voies les plus sublimes, et ses rares talents dansla conduite des âmes, qu'il ne laissoit paroître qu’à ceux qui en avoient besoin. ü

S'il étoit permis à cette personne de parler de l'affaire du quiétisme, elle diroit des choses admirables sur son humilité dans tout ce qu’on a dit de lui, et dans tout ce qu’on lui a reproché si vivement ; sur son zèle pour la gloire de Dieu et la sainte doctrine. Car comme cette personne lui parloit souvent de cette affaire, dans la crainte

que le travail que ces écrits lui pouvoient causer n'altérät sa santé, cela l’obligeoit souvent à lui dire ses sentiments sur ce qu’on lui reprochoit, où elle apercevoit un désintéressement si grand par rapport à tout ce qui pouvoit le regarder dans cette affaire, qu’elle en étoit dans l'admiration : on pourra voir dans les lettres xv, xxIx, LXXXVII, LXXXIX, XCII, XCIV, XCIX, CI, Ce qu'il lui en a mandé quelquefois. Mais où elle a le plus connue ce parfait désintéressement, Son amour pour Dieu, et son véritable zèle pour le soutien de la vérité, c'est qu'elle sait ce qu'il a sacrifié pour cela ; parce que comme elle avoit l'honneur de connoitre particulièrement les amis de ce prélat, qu’elle honoroit beoucoup, et qu’elle avoit été à portée d’être souvent témoin de ses tendresses de père pour les uns, et d’une estime particulière pour les autres, elle sait que le cœur de ce prélat a été déchiré mille fois, non des reproches qu'on lui a faits, mais d’être obligé de rompre avec de si intimes amis. Cependant, malgré celte sensibilité, que la bonté de son cœur et sa sincérité lui ont pu faire souffrir, il n’a jamais hésité à soutenir les intérèts de son maître aux dépens de tout, et même de sa vie; car il a fort bien connu que cette affaire diminuoit sa santé. C’étoit aussi de quoi l’accabler, que ses immenses travaux dans cette affaire, et les grands sacrifices qu’il fut obligé de faire. Enfin on peut dire que l'humilité de ce prélat étoit presque sans exemple, aussi bien que son zèle pour la gloire de Dieu et sa sainte vérité.

Ce saint prélat a bien voulu quelquefois, pour la consolation de cette personne et dans des cas particuliers, lui dire quelque chose de ses dispositions, quand cette personne l’en prioit; ce qui lui étoit toujours très utile. Un jour du saint sacrement, le mauvais temps ayant empêché la procession de sortir, on la fit dans l’église : comme elle fut assez longue, cette personne vit plusieurs fois passer le saint sacrement par l'endroit où elle étoit; et il lui sembla que le saint prélat qui le portoit, étoit tout perdu en celui qu'il tenoit. Ayant eu occasion de le voir l'après diner, elle le supplia, si ce n'étoit point lui trop demander, de lui dire où il étoit pendant qu’il tenoit Le saint Epoux dans ses mains. Il lui avoua bonnement qu'il avoit encore plus porté le saint Epoux dans son cœur que dans ses mains ; que lil lui avoit dit tout ce qu’un amour tendre et respectueux peut dire, et qu'il avoit été si occupé de cette jouissance, qu'il n’avoit pas pensé s’il marchoit ou non. Il lui dit cela d'une manière sinaturelle et tout ensemble si élevée, que cette personne en fut toute charmée.

D'autres fois en lui parlant d’affaires de communautés, pour lesquelles elle alloit souvent le trouver, elle le voyoit soudainement pris de Dieu d’une manière qui lui faisoit dire les choses du monde les plus intimes et les plus enlevantes; et il lui disoit avec un air de joie et de confiance : « Qu'on est heureux, ma Fille, quand on peut parler de Dieu, de ses bontés et deson amour à des âmes qui en sont touchées! Aimez-le, ma Fille, ce bien unique et souverain; brülez sans cesse pour lui d’un éternel et insatiable amour : mais ce n’est

pas assez de brüler, il faut se laisser consumer par les flammes de l'amour divin, comme une torche qui se consume elle-même tout entière aux yeux de Dieu : il en saura bien retirer à lui la pure flamme, quand elle semblera s’éteindre et pousser les derniers élans. »

. Il ne vouloit pas en général que l’on parlât du fond de ses dispo-sitions intérieures; mais aussi il ne vouloit pas que l’on fit mystère de tout. Ce saint prélat vouloit que l’on gardât un certain milieu qui convient absolument aux voies de Dieu et à la perfection; et quoiqu'ilne voulût pas qu’on'eût trop d’attention sur son état, il disoit : « Dans les grâces que l’on recoit de Dieu, c'est une fausse humilité et une vraie ingratitude, de ne les pas reconnoître ; mais dès qu’on les reconnoît comme grâces, l'humilité est contente. Autre chose seroit d'en parler par estime de son état; car on doit être fort ré-servé là dessus, en s’oubliant soi-même et se laissant tel qu’on est, quand Dieu permet qu’on ait un directeur qui veille sur l’âme pour: la garantir de toute illusion. »

Ce saint prélatavoit un amour si grand pour tout ce qui attachoit à Dieu, et particulièrement pour les vœux de la religion, qu’il ravissoit quand il en parloit à cette personne. Il lui a dit plusieurs fois qu’il tâchoit de vivre comme s’il les avoit fails, qu’il se regardoit dans sa dignité comme ne possédant rien, que Dieu lui faisoit la grâce de ne s’approprier aucune chose, et de ne se servir de ce qu'i avoit que pour sa gloire, pour l'Eglise et pour les pauvres. C’étoit par cet amour de la pauvreté qu'il avoit laissé à son ancien intendant tout le soin de ses affaires et de son revenu , et qu'il n’avoit d'argent que pour les charités qu’il faisoit : quelquefois même son intendant ne lui en donnoit pas facilement, ce qui lui causoit en un sens de la joie, le faisant entrer dans l'esprit de la sainte pauvreté. C’est ce qu'il a dit à cette personne en confidence, à l’occasion du vœu qu’elle avoit fait d’être religieuse, que ses affaires l’empéchoient encore d’exééuter. Car comme ce saint prélat croyoit que son desir auroit un Jour son effet, il vouloit qu’elle en pratiquât par avance tous les vœux; et celui de la pauvreté n’étoit pas celui pour lequel elle avoit plus de goût : mais ce saint prélat sut bien dans Ja suite lui en faire trouver ; car il voulut qu’elle fitses vœux r’étant encore que séculière, après qu’il eut connu que Dieu le demandoit d'elle. Comme cela fut fort secret, c'étoit ce prélat qui lui régloit toutes choses sur ce vœu et sur les autres qu’elle avoit faits. II est étonnant dans quel détail il est entré par rapport à ces vœux, pour qu’elle en remplit les devoirs sans embarras et sans scrupule ; ce qui est arrivé, ce prélat ayant pris som lui-même, jusqu’à ce qu’elle fût entrée en religion, de lui régler toutes choses; et tout cela: par l'amour qu’il avoit pour la pauvreté. + fre

Ïl n’avoit pas un moindre amour pour tout ce qui tendoit à ou blier son corps, pour ne songer qu’à son âme : c'étoit par ce mo- ‘tif qu'il prétoit si peu d'attention à tout ce qui pouvoit ineommo, , der. Car quoiqu'il voulât qu'on eût un soin raisonnable de sa santé-

il y avoit bien des choses, à ce qu'il disoit, où il ne falloit pas étre si attentif : il poussoit cela trop loin par rapport à lui. Cette personne lui parloit une fois de ses dispositions en un lieu assez petit, dans un temps où il faisoit grand froid : comme il y faisoit une fumée épouvantable, parce qu'il y avoit grand feu, elle se trouva mal, et lui demanda la permission de se retirer. Ce prélat lui dit avec une espèce d’étonnement : « Qu’avez-vous donc, ma Fille ? » Elle lui répondit avec le même étonnement: « Eh quoi, Monseigneur, ne voyezvous pas cette horrible fumée? » « Ah, lui dit-il, il est vrai,il en fait beaucoup ; mais je vous avoue, ma Fille, que je ne la voyois pas, et que je la sentois encore moins dans un sens. Dieu me fait la grâce que rien ne m'incommode ; le soleil, le vent, la pluie, tout est bon. »

Un jour cette même personne se promenant avec ce prélat, il vint tout à coup une pluie terrible : ily avoit dans le jardin assez de monde, comme prêtres, religieux et autres. Tout le monde se mit à courir pour gagner la maison , et on lui dit en passant : « Eh quoi! Monseigneur, vous n'allez pas plus vite ! » Il répondit avec un air très sérieux : « Il n’est pas de la gravité d’un prélat de courir ; »etil alla toujours à petits pas. La pluie donnant cependant avec force, ‘il s’aperçut que cette personne étoit inquiète de le voir tout mouillé; mais il lui dit avec un air content : «Ma Fille, ne vous inquiétez point : celui qui a envoyé cette pluie saura bien me garantir de toute incommodité. » Il ne laissoit pas pendant ce temps de parler à cette personne avec autant d’attentien que s’il eût été très à son aise, et il revint trouver la compagnie avec un air de joie qui étoit charmant, en disant: « Nous avons été mouillés un peu plus que vous; mais nous ne sommes point si las, car nous n'avons point couru. » L

Cette personne ne sauroit aussi passer sous silence son amour pour les prières de la nuit : il auroit souhaité que tout le monde eût eu du goût pour ces saintes veilles. Il disoit quelquefois à cette personne qu'il étoit obligé à ses ouvrages, qui souvent dans la nuit le réveilloient plusieurs fois ; et que, comme il se levoit aussitôt qu'il lui venoit quelque pensée , cela lui donnoit occasion de parler un peu au saint Epoux. Ce saint prélat disoit que l'âme étoit bien plus disposée à écouter Dieu, et à obtenir ses grâces, dans le silence de la nuit. Il en avoit donné un grand goût à cette personne, et lui avoit prescrit les mêmes pratiques, mais entre Dieu et elle; car c’étoient des choses où il vouloit du secret.

Quoique ce prélat eût, comme l’on sait, esprit si supérieur et si fait pour les grandes choses, il ne laissoit pas d'entrer dans beaucoup de choses qui auroient paru petites aux yeux du monde, mais qui avoient cependant leur mérite devant Dieu. Il faisoit état de tout ce qui étoit bon, de tout ce qui avoit rapport à Dieu, et ne marquoit Jamais ni mépris ni peu d'estime pour ce qu'on lui proposoit, ou pour les questions qu’on lui faisoit : il vouloit qu’on lui dit tout, as- Surant toujours cette personne que rien ne le fatiguoit. Elle avoit la liberté de lui demander et des prières et des messes, autant qu’elle

vouloit soit pour elle, soit pour des âmes qui lui-étoient chères; ce que ce prélat lui accordoit avec une bonté qui a peu d'exemples.

.Ce grand prélat avoit l'esprit si supérieur, comme il a déjà été dit, que rien ne lembarrassoit. Il s’étoit accoutumé à faire plusieurs choses à la fois, comme on le pourra voir dans ses lettres, qu'il a écrites à cette personne dans toutes sortes de lieux, d’affaires et d’occupations. Car soit qu’il fût à la Cour, soit qu'il fût dans le travail de quelques ouvrages, même pressés, soit qu’il füt dans ses visites, il trouvoit toujours du temps pour écrire à cette personne et à d'autres, quand cela étoit nécessaire : il avoit même un soin très exact d'informer cette personne de ses démarches ; afin que, si elle avoit nécessité de lui écrire, elle le fit ; et même souvent dans les visites de son diocèse, il lui a envoyé ses réponses par un exprès. Enfin ce grand homme étoit au dessus de tout travail et de toutes affaires; et il étoittoujours le même, toujours tranquille, toujours se possédant, parce qu’il possédoit toujours Dieu. Il avoit tellement Dieu en vue dans tout ce qu’il faisoit, et particulièrement dans la conduite des âmes, qu’il étoit d’une continuelle attention à tout ce qui pouvoit les rendre plus agréables au saint Epoux. C’est ce qui a fait que malgré les grands desirs qu'il voyoit à la personne à qui ces lettres sont écrites, pour l’état religieux, qu’elle avoit fait vœu d’embrasser dès qu’elle le pourroit, il n’a jamais voulu qu’elle ait été religieuse que son fils ne fût en âge de prendre le maniement de ses affaires; parce que cette personne en avoit beaucoup, et qu'elle étoit tutrice de son fils,

Ce saint prélat avoit envisagé que si elle se faisoit religieuse avant ce temps, son fils n’auroit presque rien, ses affaires passant en d’autres mains : ainsi il a laissé languir cette personne pendant près de vingt années dans son desir; parce qu'il avoit connu que Dieu vouloit qu’elle fût religieuse sans rien Ôter à son fils; etil n’a permis qu’elle l'ait été qu’à cette condition. Il disoit souvent à cette personne que le céleste Epoux vouloit qu’elle ne jui apportät pour dot que beaucoup d'humiliations; que c'étoient là les riches parures dont il la vouloit voir ornée : aussi eût-il beaucoup coûté à cette personne pour jouir du bonheur qu’elle possède.

Enfin cette personne ne finiroit jamais, si elle vouloit rapporter toutes les héroïques vertus qu’elle a vues en ce saint prélat, dans les grands entretiens qu’elle a eu l'honneur d’avoir avec lui. Elle n’entreprend pas aussi cet ouvrage si au dessus de la portée de son génie : elle dit seulement ce qu’elle a vu, et ce dont elle a été témoin : elle en passe néanmoins beaucoup sous silence, pour ne pas sortir des bornes d’un avertissement. Elle demande par grâce aux personnes qui verront ces lettres, de prier Dieu qu’il la console d’une si grande perte, sans qu’elle cesse néanmoins Jamais de la ressentir vivement; afin de suivre plus fidèlement tous les avis et toutes les règles que ce saint prélat lui a donnés par le mouvement de l'Esprit saint, dont il étoit toujours rempli.

Les vers qu'ila faits, en partie à la prière de cette personne, fe-

pr

AÛ LETTRES

ront connoître parfaitement ses sentiments et ses saintes disposi— tions. On s’étonnera sans doute comment il a pu, avec ses-grands ouvrages, trouver ce temps; et on s’en étonneroit encore plus, si l’on savoit que souvent il faisoit ces vers en un moment, où Hexprimoit cependant tout cé qu'il y a de plus grand, de plus intime et de plus élevé dans l'amour de Dieu et dans la vie intérieure. I est vrai que comme il étoit plein de toutes ces sublimes pensées, il lui contoit peu de les tourner en vers. Il disoit quelquefois à cette personne qu'il y avoit des temps où le langage divin sembloit augmenter | amour pur et céleste ; que du moins cela lui donnoït une noûvelle pâture; que comme Dieu attiroit les âmes à lui par diverses voies, il y en avoit à qui les divines ardeurs du divin amour ainsi expliquées étoient quelquefois très utiles. C’est ce qui a fait que ce saint prélat n’a presque jamais refusé à cette personne ce qu’elle lui demandoit, tant en vers qu’en prose; et non seulement à elle, mais à toutes celles que Dieu avoit mises soussa conduite.

Au reste, s’il paroît dans quelques lettres des choses qui ne sont pas toujours si suivies, et que ce prélat passe souvent d’une grande spiritualité à des choses extérieures, il ne faut pas s’en étonner pour deux raisons : la première, c’est que ce prélat n’écrivoit à cette personne que par le mouvement de l'Esprit de Dieu, et ce qu’il lui donnoit dans chaque moment sur ce qu’elle lui écrivoit : l’autre raison, C'estque comme cette personne étoit chargée de toutes les affaires d’une communauté où elle étoit, et que même beaucoup de personnes la prioient de consulter ce prélat pour elles; quand elle lui écrivoit, elle lui parloit et de son intérieur et de tout ce dont elle étoit chargée, sans trop d’attention à mettre les choses par ordre; parce que ce prélat ne lui avoit rien tant recommandé que de lui écrire sans façon, comme à un père en qui on a toute confiance, qu’on aime, et qu'on respecte pourtant à eause de cette qualité. II Jui avoit même ordonné de ne perdre point de papier, de lui écrire au haut des pages, et de supprimer le nom de Grandeur qui ne convient point à un père.

S'il paroît comme de différent sentiment dans différentes lettres sur le même sujet, c’est qu'il répondoit à cette personne selon les dispositions où elle étoit, et qui n’étoient pas toujours les mêmes dans les mêmes peines. C’est par la même raison que l’on verra plusieurs lettres aussi sur les mêmes sujets; parce que de temps en temps cette personne lui demandoit de nouvelles explications , croyant toujours qu’elle ne s’étoit pas bien expliquée les autres fois, ou que ses peines présentes étoient d’une autre nature, où qu’elle étoit dans l'illusion, ou que les grâces qu’elle recevoit étoient fausses el suspectes : c'est ce qui l’a tant fait écrire à ce prélat, et ce qui a fait que ce prélat lui a tant écrit. Ikne faut pas être étonné aussi si. l'on voit, dans tant d’endroits de ces lettres, que ce prélat assure cette personne qu’il ne l’abandonnera pas, et qu'il prendra un soin particulier d’elle : c’est qu'une de ses grandes peines étoit la crainte que ce prélat, par ses grandes occupations et ses grandes affaires,

DE PIÉTÉ ET DE DIRECTION. 4f

ñe continuât pas à prendre soin de son àme ; et qu’elle envisageoit, par toutes les épreuves où Dieu la faisoit passer, ce qu’elle pourroit devenir sans un tel secours et sans sa protection. Deux choses si fortes, et dont il paroissoit à cette âme que son salut dépendoit, l'inquiétoient souvent; et ce prélat, quine vouloit voir en elle aucune agitation, parce qu'il disoit que cela étoit contraire à l'Esprit de Dieu, lui donnoit toutes ces assurances de temps en temps pour son repos, et avec l'esprit de cette charité dont saint Paul veut que le cœur des pasteurs soit rempli. C’est cette même charité qui l’a tant faire écrire à cette personne, et quelquefois tant de lettres dans le même temps; parce qu’il regardoit les besoins de cette âme, et que quand il la savoit peinée et dans le trouble, il n’épargnoit ni temps ni peines pour la calmer et pour résoudre ses difficultés : quand elle étoit tranquille, il lui éerivoit moins. L

Elie ne peut taire aussi, en concluant cet Avertissement, qu’elle a remarqué en plusieurs occasions que par une inspiration qui lui a toujours paru avoir quelque chose de surnaturel, ce prélat prévoyoit souvent ses plus grandes peines, et prévenoit ses plus grands besoins, lui ayant bien souvent écrit des choses pour la préparer ou à des peines intérieures, ou à des épreuves du saint Epoux ; et souvent dans le temps qu’elle lui écrivoit ses peines, elle en recevoit une lettre où tous les avis et toutes les instructions dont elle avoit besoin étoient expliquées. Quand il arrivoit à cette personne de lui marquer son étonnement de ce qu’il avoit ainsi connu ses dispositions, il lui disoit : « Ma Fille, je ne sais comment cela s’est fait ; le saint Epoux m'a mis au cœur de vous instruire, de vous soutenir, où de vous consoler sur cela : je l’ai fait en lui obéissant ; je n’en sais pas davantage, sinon que comme je demande tous les jours à Dieu les lumières qui me sont nécessaires pour les âmes dont il me charge, je m’appuie tellement sur son bras tout puissant, que je n’agis que par son mouvement. » n ?

Cette personne se croit obligée, pour un plus grand éclaircissement, d’avertir que si l’on trouve dans quelques lettres quelque chose qui arrête l’esprit sur des matières ou obscures, ou délicates, ou intérieures, qu'on lise avec patience les lettres qui suivent celles qui ont arrêté l’esprit; on trouvera l'explication et le dénouement de tout; ce saint prélat n'ayant rien laissé sans éclaircissement, lorsqu'il écrivoit ensuite à cette personne , comme on le connoîtra aisément en lisant ces lettres avec attention.

Il ne faut pas être étonné s’il y a plusieurs lettres où le lieu et le jour du mois ne sont pas marqués à la date : quelquefois ce saint prélat l’oublioit quand il étoit pressé, ou bien souvent c’est qu’il écrivoit à cette personne quand elle étoit près de lui faisant ses retraites, et souvent même avant ou après lui avoir parlé.

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