‹ Œuvres de Bossuet (volume 4)Chapitre 184 sur 245 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

mille ans. Le feu du ciel sera ici après les anathèmes de l'Église, la vengeance céleste sur ces hérétiques factieux : mais tout cela, au fond, n’est qu'une figure, dont le parfait et véritable accomplissement est réservé à la fin des siècles, où le feu du ciel paroïtra visiblement, et où le déchainement, en effet, sera très-court, parce que Dieu, qui aura pitié de ses élus, abrégera pour l'amour d’eux le temps d’une tentation sidangereuse. Matth. xxrv. 22.

Réflexion sur l’opinion des Millénaires. Passage de saint Justin falsifié par les protestants.

Papias, très-ancien auteur, mais d'un très-pelit esprit ', ayant pris trop grossièrement certains discours des apôtres, que leurs disciples lui avoient rappcrtés, introduisit dans l'Eglise ce règne de Jésus-Christ dont il a été parlé, durant mille ans dans une terrestre Jérusalem magnifiquement rebâtie, où la gloire de Dieu éclateroit d’une manière admirable, où Jésus-Christ régneroit visiblement avec ses martyrs ressuscités, où à la fin néanmoins les saints seroient attaqués, et leurs ennemis consumés par le feu du ciel, après quoi se feroit larésurrection générale, et le jugement dernier. Cette opinion disparut dans la grande lumière du quatrième siècle, en sorte qu'onn'’en voit presque plus aucun vestige. Mais comme quelques protestants, qui tâchent de la relever, veulent persuaderau monde qu’elle est établie par une tradition constante des trois premiers siècles, je crois devoir dire un mot sur un passage de saint Justin, dont ils abusent. Joseph Mède, qui nous oppose ce passage ?, a fait deux grandes fautes : l’une de suivre, comme nous verrons, une version infidèle; et l'autre, d'y ajouter une insigne faisification.

Le passage dont il s’agit, est tiré du dialogue avec Tryphon, et le voici traduit de mot à mot sur le grec *. Tryphon demande à saint Justin s'il est vrai que les chrétiens reconnoissent que la ville de Jérusalem sera rebâtie, et que Jésus- Christ y régnera avec les patriarches et les prophètes, et avec les autres justes de la nation judaiïque. Sur quoi saint

1: Eus. 111. 89. Hieron. in Pap. — ? Joseph. Med. comm. in Apoc, p. 533. — 3 Dial, cum. Trjph p. 306. n, Su.

Justin lui répond ainsi : Je vous ai déjà déclaré que je croyois avec PLUSIEURS AUTRES que la chose arriveroil en celte manière qui est connue parmi vous : mais qu'il y en avoit PLUSIEURS DE LA PURE ET RELIGIEUSE DOCTRINE DES CHRÉ- TIENS, qui n'étoient pas de ce sentiment. Voilà d'abord ce sentiment du règne de Jésus-Christ sur la terre, rapporté, non pas comme un sentiment universel, mais comme le sentiment de saint Justin, et de plusieurs autres. Non content de parler ainsi, il ajoute en termes formels, qu’il y a des chrétiens de pure et religieuse doctrine, c'est-à-dire, de bonne et saine croyance, qui n’étoient pas de cette opinion; et par conséquent on voit par lui-même que le sentiment qu’il suit avec plusieurs autres chrétiens, étoit tenu pour indifférent dans l’Église. Joseph Mède, qui a prétendu le contraire, n’a trouvé d'autre moyen d’éluder ce passage, qu’en y ajoutant une négative; et au lieu que saint Justin a dit que plusieurs qui sont de la pure et religieuse doctrine des chrétiens, ne sont pas de ce sentiment, il a mis du sien, plusieurs quine sont pas de cette pure et saine doctrine; ce qui, non-seulement n’est pas dans le texte, mais encore n’y peut pas être, comme ceux qui le liront dans l'original, et qui le compareront au passage, comme il est cité par Joseph Mède, le reconnoîtront aisément. L'autre faute qu'il a commise, est d’avoir suivi une mauvaise version : mais voici la suite du texte fidelement traduit sur le grec. Après que saint Justin a déclaré qu'il y avoit des chrétiens purs et orthodoxes quin’étoient pas de son sentiment sur le règne de mille ans, il continue son discours en cette sorte : Je vous ai dit outre cela, qu'il yen a qu'on appelle chrétiens, mais qui en effet sont des hérétiques sans religion et sans piélé, qui enseignent des choses pleines de blasphèmes. Or, afin que vous sachiez que je ne veux pas dire cela seul, je ramasserai, autant qu'il sera possible, tout ce qu'on dit parmi nous sur ces matières, et j'écrirai ce que je vous ai déclaré que je reconnois. Car encore que vous ayez rencontré des hommes, qui, non-seulement ne confessent pas ces choses, mais encore qui blasphèment contre le Dieu d'Abraham, d'Israël, ou de Jacob, et qui disent qu'iln'y a point de résurrection des morts, mais qu'incon-

CHAPITRE XX. 554 tinent après la mort, les ames sont reçues dans le ciel (sans en sortir jamais pour venir reprendre leurs corps), ne les prenez pas pour des chrétiens, comme vous ne prenez pas pour Juifs, les saducéens et les autres sectes semblables. Pour moi, et tous ceux qui ont des sentiments droits, et sont chrétiens en tout et partout (outre les choses que nous venons de dire du Dieu d'Abraham), nous croyons encore la la résurrection de la chair ; et les prophètes Ezéchiel, Isaïe et les autres reconnoissent qu'on doit passer ces mille ans dans Jérusalem, après qu'elle aur aété rebâtie et augmentée. On voit ici la différence qu'il y a entre ce que croyoient tous les véritables chrétiens, c'est-à-dire, la divinité du Dieu d'Abraham et la résurrection, et ce que saint Justin et quelques autres croyoient devoir ajouter à cette foi, selon les témoignages des prophètes, c'est-à-dire, le règne de mille ans. Mais Joseph Mède, pour confondre cette opinion, dont saint Justin avoit reconnu que tous les vrais chrétiens n'étoient pas d'accord avec ce qu'ils croient tous unanimement, a suivi l'interprète qui a mal traduit : Pour moi, et tous les chrétiens, nous croyons et la résurrection générale, et le règne de mille ans, selon que les prophètes le reconnoissent; ce qui fait tomber également la foi sur le règne de mille ans et sur la résurrection, contre la vérité de l'original. C’est donc en particulier le sentiment de saint Justin, et de plusieurs autres, que les prophètes ont prédit ce règne de Jésus-Christ sur la terre, mais il paroît clairement que les autres orthodoxes n’en étoient pas d'accord. Et en effet, outre que ce sentiment ne se trouve ni dans saint Clément d'Alexandrie, ni dans saint Cyprien, ni dans Origène, et qu’au contraire les principes que ces Pères posent sont contraires à ce système, on sait d’ailleurs qu'il a été expressément combattu par Caïus et par saint Denys d'Alexandrie, une des plus vives lumières du troisième siècle, comme il paroît par Eusèbe et par saint Jérome ‘.

Au reste, il est aisé de voir que le xx° chapitre de l’Apocalypse, qui a donné lieu à l'erreur, doit être pris en un sens

5 Euseb. 11r. 98, 39. vrr. 24, Hier. de Script. Ece. in Dionys. Alex, et Præf, in lib, xvrir, in Es.

spirituel. Cette première résurrection que saint Jean y attribue aux martyrs, ne regarde visiblement que les ames seules qui vont commencer avec Jésus-Christ une vie nouvelle, incontinent après la mort corporelle, comme il résulte de nos remarques sur les y. 4, 5, 6,12, 43. Et du reste, les ministres mêmes, qui, après tant d’éclaircissements de la doctrine de ce chapitre, donnés par saint Augustin et les autres Pères, nerougissent pas d’en revenir à ces restes du judaïsme, ont si bien senti l’absurdité de faire attaquer par des nations assemblées un peuple ressuscité, et une ville où Jésus-Christ régneroit avec une si claire manifestation de sa gloire, qu’ils ont été contraints d'abandonner en ce point la lettre qui les a trompés. Car au lieu que s’il falloit entendre à la lettre ce règne de Jésus-Christ sur la terre avec ses martyrs, il faudroit dire que tous les martyrs, du moins les anciens, comme parle M. Jurieu ', ressusciteront avant tous les autres morts : ce ministre, qui a rougi de faire attaquer par des mains mortelles tant de saints ressuscités et glorieux, laisse en doutes’ilne faut passe réduire à ressusciter les apôtres ; quoique saint Jean n’en parle pas plus que des autres, et qu'aucontraireil fasse revivre en même temps tous les décollés, c’est-à-dire, comme on a vu, tous les martyrs: et au lieu qu’il faudroit aussi, pour suivre la lettre, faire demeurer Jésus-Christ avec ses martyrs, puisque c'étoit avec eux qu’il devoit régner sur laterre; ce ministre qui n’a pas osé soutenir qu’on püt attaquer Jésus-Christ dans sa majesté et dans sa gloire, trouve bon qu'après une apparition éclatante, ïl se retire dans les cieux, après néanmoins en avoir Ôté avec les apôtres un des plus beaux ornements, et les chefs du troupeau racheté. Mais où prend-il ces distinctions? dans le sens spirituel qu’il rejette ou dans le sens littéral, où il n’y en a aucun vestige ? Il n’y a que ces interprètes licencieux qui, en nous vantant l'Écriture, se donnent Ja liberté d’en prendre et d’en laisser ce qu'il leur plait, et de tourner le reste à leur fantaisie. Mais où est-ce que ce ministre a trouvé qu'il y ait trois avénements de Jésus-Christ, et plus d'un avénement glorieux ? Les anciens millénaires du moins n’en reconnoissent qu'un seul avec l'Écriture ; et

‘ Jur, Acc, des Proph. 2. p. chap. xxrt et xxrir,

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