XXX. Le règne de l’Église combien vivement marqué
Voilà donc le premier temps de l’Apocalypse qui exprime le commencement de l’Église, et ses premières souffrances. C'étoit là le grand objet de saint Jean qui occupe aussi seize chapitres. Les deux autres temps, c’est-à-dire, celui du règne de l'Eglise, et celui de la dernière persécution, sont tracés en deux ou trois coups de pinceau, mais les plus vifs qu’on püt souhaiter, et les plus significatifs. Car déjà, pour cé qui regarde le règne de l’Église, elle recoit une assurance certaine qu'il sera long, ce qu’on nous figure par les mille ans° ; qu’il sera tranquille, ce qu’on nous montre par l’enchaînement de Satan, qui n'aura plus la liberté, comme auparavant, de susciter des persécutions universelles ; enfin, qu'il sera le règne de Jésus-Christ et de ses martyrs, dont la gloire seroit si grande par tout l'univers, et la puissance si reconnue, à cause qu’ils auront vaincu la bête et son caractère, Rome et son idolâtrie ; avec même une désignation particulière du supplice usité parmi les Romains“; afin que tout fût marqué par les caractères des temps, et par les circonstances les plus précises.
XXXI. La dernière tentation de l’Église , et le temps de l’Antechrist. Comparaison du xx° chap. de l’Apocalypse, avec celui de saint Paul. LI. Th. 41,
La dernière tentation de l'Église n’est pas moins marquée, quoiqu’en très-peu de paroles. Car saint Jean , qui n’ignoroit pas ce qu’en avoit dit saint Paul plus expressément, s'est con-
1 Chap. xvir. — 2 Ibid. ÿ. 1, et suiv. ÿ. 42, et suiv. — 3 Ibid. sx. Y. 1, jusqu'au 7, — 4 Ibid. 4, ét la note dess,
558 ABRÈGÉ tenté d’en marquer en gros les caractères, en nous faisant voir Satan déchaîné', comme saint Paul nous avoit montré toute sa puissance déployée; en caractérisant cette tentation par Ja séduction plutôt que par la violence, comme saint Paul avoit fait’; en nous marquant comme lui, la courte durée de cette séduction ; et comme lui, qu'elle finiroit par le dernier jugement, et T'éclatante arrivée de Jésus-Christ dans sa gloire : de sorte que ce sera la fin de l'Église sur la terre, et sa dernière tentation; ce qui suffit pour nous faire entendre qu’elle sera en même temps la plus terrible, comme celle où le diable déchainé fera son dernier effort, et que Jésus-Christ viendra détruire en personne par la plus grande manifestation de sa puissance.
XXXII. Pourquoi des trois temps de l'Église, le premier .dépeint plus
au long, et les deux autres tracés si rapidement,
Voilà les trois temps de l'Église : le premier, qui est celui des commencements, représenté très au long, et sous une grande multiplicité de bellés images, comme celui qui alloit venir, et contre lequel par conséquent les fidèles avoient besoin d’être le plus prémunis; et les deux autres tracés en deux mots, mais très-vivement, et pour ainsi dire de main de maître. C’étoit aussi la main d’un apôtre, ou plutôt la divine main, dont il est dit qu’elle écrivit vite”, dont les traits ne sont pas moins forts ni moins marqués, pour être tirés rapidement ; qui sait donner toute la force qu’il faut à ses expressions, en sorte que très-peu de mots ramassent, quand il lui plaît, le plus de choses.
XXXIII. Satan vaincu, .et par quel progrès; -c’est le sujet de
l’Apocalypse.
Au reste, je n’ai pas besoin de répéter que la défaîte entière de Satan est au fond le grand ouvrage que saint Jean célèbre. .Ce vieux serpent nous est montré dans l’Apocalypse, | comme celui qu’il falloit abattre avec son empire ; et tout le progrès de sa défaite nous est marqué dans ces trois temps qu’on vient de voir. Car à la fin du premier temps, qui étoit celui de la première persécution , ses deux grands organes,
1 Apoc. xx, ÿŸ.7, — 2 II. Thess. 11. — 3 Ps, xziv. 9,
DE L'APOCALYPSE. 509 ja bête et le faux prophète, sont jetés dans l'étang de feu et de soufre! : là il paroît enchaîné, afin que l'Église règne plus tranquillement, à couvert des persécutions universelles! jusqu'aux environs des derniers temps. A la fin de ce second temps, Satan sera déchaïîné et plus furieux que jamais; ce qui fera le troisième temps, court dans sa durée, mais terrible par la profondeur de ses illusions : lequel étant écoulé, Satan ne sera plus enchaîné comme auparavant pour un certain temps, mais à jamais; et sans rien avoir à entreprendre de nouveau, plongé dans l’abîme, où étoient déjà la bête et le faux prophète, autrefois ses deux suppôts principaux, et les deux premiers instruments des persécutions universelles,
Que si l’on veut commencer l’enchaînement. de Satan au temps où nous avons vu que saint Jean nous a marqué, en un certain sens, le règne de Jésus-Christ et celui de ses martyrs sur la terre, par la gloire qu'ils y ont reçue dans toute l'Église, on le peut ; et les temps peut-être seront plus distinctement marqués : ce qui n’empêchera pas qu’en un autre sens, l’enchaïinement de Satan ne commence, selon la remarque de saint Augustin que j'ai suivie*, dès la prédication et dès la mort de Jésus-Christ, qui en effet est le moment fatal à l'enfer, encore que toute la suite de ce premier coup ne paroisse que longtemps après.
XXXIV. La suite toujours visible de l'Église très-clairement marquée daus l’Apocalypse.
Voilà done toute l’histoire de l’Église tracée dans l'Apocalypse, avec ses trois temps, ou ses trois états ; et ce que je trouve de plus instructif, c’est que saint Jean a été soigneux de nous marquer la suite toujours visible de l'Église, Dans la première persécution, rien ne peut faire taire ses deux témoins; C'est-à-dire, ou son clergé et son peuple, ou en quelque sorte qu’on .le veuille entendre, le témoignage éclatant qu'elle rend à la vérité : et lorsque le monde pense l'avoir fait périr entièrement, loin d’avoir été détruite par les tourments, comme on pensoit, elle paroît un moment après plus forte et plus glorieuse que jamais. Que si elle étoit contrainte
1 Chap. xrx. 20. — 2 Voyez chap. xx. Ÿ. 2,
de cacher son culte, ce qui quelquefois la faisoit paroître au monde qui la haïssoit, comme entièrement opprimée, elle y avoit ses pasteurs comme autrefois les Israélites durant leur pèlerinage, avoient Moïse et Aaron ; et comme sous Antiochus, les Juifs avoient Mathatias et ses enfants. Elle y alloit comme à un lieu préparé de Dieu pour sa retraite, qui lui étoit bien connu, et où les persécuteurs savoient bien euxmêmes qu’elle étoit, puisqu'ils l’y alloient chercher pour la tourmenter davantage‘, Après cet état elle règne’, et sa gloire est portée jusqu’au ciel durant mille ans, c’est-à-dire, durant tout le temps que le monde dure; et si elle est à la fin encore opprimée, elle n’en est pas moins visible, puisque toujours attaquée, elle soutient toutes les attaques. Ce n’est pas une troupe d’invisibles dissipés de çà et de là, sans se connoître; c’est une cifé bienheureuse qui a son gouvernement ; c’est un camp bien ordonné qui a ses chefs‘; et lorsque ses ennemis paroissent en état de l’anéantir par leur grande et redoutable puissance, ils sont eux-mêmes consumés par le feu venu du ciel, où la cité enfin est transportée pour être éternellement hors de toute atteinte.