‹ Œuvres de Bossuet (volume 4)Chapitre 204 sur 245 · AVERTISSEMENT AUX PROTESTANTS · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT AUX PROTESTANTS

fidèles ont eu raison de secouer le joug de la tyrannie pontificale, et qu'ils sont obligés à persécuter le pape et les papistes. Un titre si violent n’étoit rien encore en comparaison du corps du chapitre, où on lisoit ces mots : Ce n'est pas assez aux fidèles d’être sortis de Babylone, s'ils ne lui rendent perte pour perte, et ruine pour ruine. Rendez-lui, dit l'Apocalypse, comme elle vous a rendu : rendez-lui le double de tous les maux qu'elle vous a fait souffrir, et faites-lui boire deux fois autant du calice dont elle vous a donné à boire. Il est vrai que Dieu est la source des miséricordes; mais il ne garde point de mesure avec cette prostiluée ; et encore qu'en toute autre occasion il défende la vengeance, il veut à ce coup qu'on arme contre elle, et qu'on se venge avec une rigueur impitoyable. C’est ainsi que parloient aux rois et aux peuples les docteurs de la réforme : ces gens qui, en apparence, ne se glorifioient que de leur patience, ne respiroient, dans le fond du cœur, que des desseins de se venger; et comme si c'eût été peu d’avoir établi sur l'Apocalypse ces maximes sanguinaires, ils ajoutoient à une telle doctrine, cette cruelle exhortation : Que tardent les fidèles à persécuter les papistes? Se défient-ils de leurs forces? Mais le Seigneur leur promet une victoire assurée sur la prostituée el sur ses compagnes,sur Rome et sur toutes les églises desa communion. Voilà, mes chers frères, les exhortations dont retentissoient toutes vos églises. Toutes les boutiques des libraires étoient pleines de livres semblables. Les luthériens n’étoient pas plus modérés que les calvinistes ; et le ministre principal de la cour de l'électeur de Saxe, nommé Mathias Hode, fit débiter à Francfort un livre dont letitre étoit : Le Jugement et l'entière extermination de la prostituée, de la Babylone romaine, ou Livre vi des commentaires sur l'Apocalypse ‘. Le livre n’est pas moins outré que le titre : et voilà ce qu'on écrivoit en Allemagne et dans le Nord. En France, tous nos réformés avoient entre les mains, avec une infinité d’autres livres sur cette matière, celui de du Moulin sur l’accomplissement des prophéties, où, en parlant des dix rois qui, selon lui, devoient détruire le pape avec Rome, et de l’ac-

1 Lips. in-4°.

romplissement prochain de cette prophétie, il donnoit cette instruction aux rois : C’est aux rois à se disposer à servir Dieu dans une si grande œuvre ‘. C'est ce qu'il disoit dans ce livre, qui est devenu si fameux par la remarque qu’il y fait sur l’an 1689. On voit qu’il ne tenoit pas à lui que les rois ne hâtassent l'exécution de la prophétie par tous les moyens qu'ils ont en main. Le ministre Jurieu ne dégénère pas de cette doctrine, puisqu'il dit dans son avis à tous les chrétiens ?, à la tête de son Accomplissement des prophéties : C’est maintenant qu’il faut travailler à ouvrir les yeux aux rois et aux peuples de la terre; car voici le temps qu'ils doivent dévorer la chair de la bête, et la brûler au feu, dépouiller la paillarde, lui arracher ses ornements, renverser de fond en comble Babylone, et la réduire en cendres. Qui n’admireroit ces réformés ? Ils sont les saints du Seigneur, à qui il n’est pas permis de toucher, et toujours prêts à crier à la persécution. Mais pour eux, il leur est permis de tout ravager parmi les catholiques ; et si on les en croit, ils en ont reçu le commandement d’en haut. C’est à quoi se terminoit toute la douceur qu’on ne cessoit de vanter dans la réforme. Ses ministres ont toujours cherché à faire paroître dans l'Apocalypse la chute prochaine de Rome, dans le dessein d’inspirer à ses ennemis l'audace de tout entreprendre pour la perdre; et ceux-là même qui ne croyoient pas que ces excessives interprétations fussent véritables, croyoient néanmoins qu'il les falloit conserver à cause de l'utilité publique, c’està-dire, pour nourrir dans les protestants la haine contre Rome, et une confiance insensée de la détruire bientôt. Voilà ce que Grotius écrivoit de bonne foi à Gérard-Jean Vossius *, qui le savoit aussi bien que lui. Que si les ministres n’en veulent pas croire Grotius , qui leur est suspect, quoiqu'il n'ait jamais été tout à fait des nôtres, et qu’alors constamment il fût des leurs : que répondront-ils à Vossius, un si bon protestant , et tout ensemble un si savant homme, qui raconte à Grotius, en faisant réponse à sa lettre ‘, qu'ayant

: Acc. des Proph. p. 288, à Sedan, an. 4624. — 2 Ibid. p. 988, à Sedan, an. 1624, P. 4. — 3 Ibid. p. 288, Epist. 537. quæ est Grot. — 4 ibid. Epist. 574,

doucement remontré à un ministre de Dordrect, qu'il appelle, en se moquant, lourde tête, qu'il ne devoit pas imposer, comme il faisoit, aux papistes des sentiments qu'ils n'avoient jamais eus : ce séditieux harangueur lui demande brusquement s'il vouloit défendre les papistes? et conclut comme un furieux qu'on ne pouvoit trop décrier la doctrine de l'Eglise romaine devant le peuple, afin qu'il déteste davantage cette Eglise; ce qui revient assez, poursuit Vossius, à ce qu’on me disoit à Amsterdam : À quoi bon dire que le pape n'est pas l'Antechrist? est-ce afin qu’on nous quitte de plus en plus, pour s'unir à l'Eglise romaine, comme s’il n'y avoit déjà pas assez de gens qui le fissent, et qu'il en fallüt encore augmenter le nombre? On voit donc qu'il n’est que trop vrai, du propre aveu des ministres, que rien ne retenoit tant le peuple protestant dans le parti, que la haine qu'on lui inspiroit contre l'Église romaine, et ses séditieuses interprétations où on la faisoit paroître comme l'Eglise antichrétienne que Jésus-Christ alloit détruire. Cet esprit a dominé de tout temps dans la réforme : à la première lueur d’espérance, il se réveille; et quoique trompés cent fois sur la chute imaginaire de Rome, les protestants croient toujours la voir prochaine dès le premier succès qui les flatte. C’est en vain qu'on leur représente la nullité de leurs preuves, la visible contradiction de leurs faux systèmes, l'expérience des erreurs passées, et la témérité manifeste de leurs prophètes tant de fois menteurs. Dès que quelque chose leur rit, ils n’écoutent plus; et sans songer aux profondeurs des conseils de Dieu, qui livre durant quelque temps à des espérances trompeuses ceux qu’il veut punir, ou, comme j'aime mieux le présumer, ceux qu'il veut désabuser de leurs erreurs, ils s’obstinent à croire leurs flatteurs. Je ne m'étonne donc pas de les voir aujourd’hui crier de tous côtés à la victoire, et s’imaginer qu’ils vont profiter des dépouilles des catholiques par toute la terre. Il y a longtemps que Bucer, un de leurs réformateurs les plus vantés, a écrit ‘ : Qu'ils parloient toujours avec beaucoup de courage, lorsqu'ils se croyoient soutenus du bras de la chair. Nourris dans cet esprit, ils le reprennent aisément ; et : Bucer, int. Ep. Calv, p. 509, 510. Hist, des Variat. lib. v. n. 14.

il semble que c’est inutilement que nous allons ‘entreprendre de les désabuser pendant qu’ils sont enivrés de leurs prophéties imaginaires. Mais comme l'illusion pourra passer, et d’ailleurs qu’ils ne sont pas tous également emportés, je leur adresse ce discours pour leur faire voir que tout ce qu’ils tirent contre nous des prophéties, est une profanation manifeste du texte sacré : et parce que l’Apocalypse est le livre dont ils abusent le plus, c'est à celui-là principalement que je m’attacherai dans ce discours. J'en ai déjà dit assez dans un autre ouvrage *, pour détruire tout le système protestant : mais comme M. Jurieu a fait de vains efforts pour y répondre, je découvrirai les illusions dont il éblouit ses lecteurs, en continuant à faire le prophète : je passerai encore plus avant, et je me propose de démontrer aux protestants trois défauts essentiels de leurs interprétations : le premier, en ce qu’elles n'ont aucun fondement, ni d’autres principes que leur haine; le second, en ce qu’elles ne satisfont à aucun des caractères de l'Apocalypse, au contraire , qu’elles les détruisent tous sans en excepter un seul; et le troisième, en ce qu’elles se détruisent elles-mêmes. Voilà trois défauts essentiels que je prétends démontrer, et je ne crains point de me trop avancer en me servant de ce mot. Il se pourroit faire qu’on n’eût encore que des conjectures vraisemblables sur le véritable sens de l'Apocalypse. Mais à l'égard de l'exclusion du sens des ministres, comme on y procède par des principes certains, on peut dire avec confiance qu’elle est démontrée. C’est ce qu’on verra clairement, pour peu qu’on lise ce discours avec attention, et qu’on écoute Dieu et sa propre conscience en le lisant.

IT. Premier défaut. Que le système des protestants n’a aucun principe. Preuve par eux-mêmes, et par le ministre Jurieu.

Je dis donc avant toutes choses, que les protestants parlent sans principes, et n’ont de guide que leur haine, lorsqu'ils appliquent la prostituée et la bête de l'Apocalypse au pape et aux églises de sa communion. Je n’en veux point de meilleures preuves que leur propre légèreté, et l’inconstance dont

3 Hist, des Var. Liv. xr11,

ils ont usé en cette matière. Selon le ministre Jurieu, dans son A vis à tous les chrétiens ‘, à la tête de son Accomplissement des prophéties, la doctrine du pape antechrist est une vérité si capitale, que sans elle on ne sauroit être vrai chrétien. C'est, poursuit-il ?, le fondement de toute notre réformation : car certainement, ajoute-t-il, je ne la crois bien fondée qu'à cause de cela. Ceux des protestants qui ont osé mépriser ce fondement de la réforme, sont l’opprobre, nonseulement de la réformation, mais du nom chrétien. Ce n’est donc pas seulement iei un article fondamental de la réforme, mais c’est encore le plus fondamental de tous, sans lequel la réforme ne peut subsister un seul moment ; et cet article est si essentiel, que le nier, c’est la honte du christianisme. Loin de rougir de ces excès, le ministre les a confirmés dans les lettres qu’il a publiées contre l'endroit des Variations, où la suite de mon histoire m’amenoit à cette matière, C'est la, dit-il ?, le grand fondement de notre séparation d'avecl’E glise romaine, lequel comprend tous les autres. Et encore : Si l'Eglise romaine n'étoit point Babylone, vous n’auriez pas été obligés d'en sortir; car il n'y a que Babylone dont il nous soitordonné de sortir : Sortez de Babylone, mon peuple. C'est donc ici, encore un coup, à l'égard de la réforme, le fondement des fondements, que le pape est l’Antechrist, et que Rome est la Babylone antichrétienne. Mais en même temps, pour faire voir combien ce fondement est ruineux, de l'aveu de la réforme même , il ne faut que considérer ce que j'en ait ditdans lelivre des Variations. M. Jurieu croit avoir droit de mépriser cet ouvrage, à l'exception des endroits où je parle du pape antechrist ; car pour ceux-là il reconnoît qu’à cause que j'y attaque directement son Accomplissement des prophéties, 41 y doit prendre un intérêt particulier ‘. Voyons donc s'il répondra un seul mot à ce que j'ai dit sur ce sujet. J'ai dit que ce dogme si essentiel et si fondamental du pape antechrist tiroit son origine des manichéens les plus insensés, les plus impurs, et les plus abominables de tous les hérétiques. A cela M. Jurieu ne dit pas un seul mot; et comme un nouveau

1P. 49. — 2 Ibid. 50. — 3 Lett. xr. de la troisième ann. p. 85. col. 4. — 4 Lett. zr. de la troisième ann. p, 85. col, 1.

prophète, qui ne doit compte à personne de ce qu’il annonce, il se contente de m’appeler au juste tribunal de Dieu. Mais pardonnops-lui cette omission : peut-être que cet endroit ne touche pas d'assez près son accomplissement des prophéties. J'ai avancé ‘ que Luther, qui le premier des nouveaux réformateurs a renouvelé ce dogme du pape antechrist, avoit posé pour fondement, que l'Église, où l'Antechrist présidoit, étoit Ja vraie Église de Dieu; car c’est ainsi qu’il entendoït ce mot de saint Paul, qui établit la séance de l’Antechrist dans le temple de Dieu. Quel aveuglement, ou, s’il est permis une fois d'appeler les choses par leur nom, quel renversement du bon sens, et quelle brutalité, que pour reconnoîitre le pape comme l'Antechrist, et l'Église romaine comme antichrétienne, le premier pas qu'il faille faire, soit de reconnoître cette Église comme le vrai temple où Dieu habite, et comme la vraie Église de Jésus-Christ; en sorte qu’il en faille sortir et y demeurer tout ensemble, l’aimer et la détester en même temps? M. Jurieu passe encore ceci sous silence. J'ai ajouté que quelque emportés que fussent les réformateurs contre le pape, ils n’avoient osé insérer le dogme à présent si fondamental qui en a fait l’Antechrist, dans leurs confessions de foi”, puisqu'on ne le trouve, ni dans celle d’Augsbourg, qui étoit celle des luthériens, ni dans celle de Strasbourg, qui étoit celle du second parti de la réforme en Allemagne; de sorte que ce £ÿrand dogme se trouve banni de la confession de foi des deux partis réformés. M. Jurieu se tait à tout cela. Loin que dans ces confessions de foi on ait traité le pape d’Antechrist, on y supposoit le contraire, puisqu'on s’y soumettoit au concile qu’il assembleroit. On y appeloit à ce concile; on y déclaroit publiquement qu’on n’en vouloit pas à l'Église romaine; et ces déclarations se trouvent également dans les confessions de foi des deux partis, dans celle d’Augsbourg et dans celle de Strasbourg. Appeloit-on au concile convoqué par l’Antechrist ? Qui ne voit donc que ce dogme du pape antechrist, maintenant le plus essentiel, et celui qui comprend tous les autres, ne fut jamais avancé sérieusement, et qu'il

* Var. liv. 111. n. 60, 62.— 2 Præf, Conf. Aug. Conf. Argent. in fine. Var. 111. 62. x1v. 784.

n'étoit proposé que comme un amusement du peuple, que, non-seulement on n’osoit insérer dans les confessions de foi, mais qu’on y combattoit ouvertement? M. Jurieu, si fécond à répondre à tout lorsqu'il croit avoir la moindre raison, garde encore ici le silence. Répondra-t-il du moins à ce que jedis', que les articles de Smalcalde de 1536, lorsque le parti de Luther, fortifié par des ligues, commença à devenir plus menaçant , furent le premier acte de foi où l’on nomma le pape antechrist, et que Mélanchton, si soumis d’ailleurs à son maitre uther, s’y opposa en deux manières : l’une, en protestant qu'il étoit prêt à reconnoitre l'autorité du pape; et l'autre, en déclarant qu'il falloit se soumettre au concile qu’il convoqueroit? Tout cela n’est rien pour M. Jurieu, et il ne fait pas même semblant de l'avoir lu, de peur d'être obligé d'y répondre. J'ai continué l’histoire de ce nouveau dogme, et je reconnois franchement que pour la première fois nos prétendus réformés le voulurent passer en article de foi, et l'insérer dansleur confession en 1603, dans le synode de Gap, cinquante ans après qu’elle eut été dressée. Le ministre commence ici à rompre le silence : Voilà donc, dit-il *, que est passé en article de foi dans les églises de France; et je souhaite, ajoute-t-il deux lignes après, qu'on fasse attention à cet endroit, afin qu'on sache que tout protestant qui nie que le papisme soit l’antichristianisme, par cela même renonce à la foi et à la communion de l'Eglise réformée de France; car c'est un article d'un synode national. Qu'il est fort, et qu'il parle haut, lorsqu'il croit avoir quelque avantage! Mais cependant il oublie que ce grand article, qu’on nous donnoïit pour si solennel et pour scellé du sang des martyrs *, avoit pour titre, Article omis. Je l’avois expressément remarqué : mais M. Jurieu, qui se voyoit convaincu par l'autorité de son synode, où l’on confessoit qu’un article qu’on jugeoit si important avoitnéanmoins été omis, etnecommençoit à paroître parmi les articles de foi que tant d'années après la réforme, passe encore ceci sous silence, et se contente d’exagérer magnifiquement l'autorité d’un synode national. Mais encore pourquoi ce synode a-t-il tant d'autorité ? Nous avons fait 1 Var, liv. xri1, n. 6. — 2 Lett, xr, 85, col. 2. — 35 Hier. ibid.

voir en tant d’endroits que les synodes les plus généraux de la réforme sont pour M. Jurieu si peu de chose ‘ : et sans sortir de celui de Gap, il se moque ouvertement de ce qu’il a défini sur l'affaire de Piscator , encore qu’en cet endroit il soit suivi par trois autres synodes nationaux. Mais c'est que dans la réforme, les synodes n’ont rien de sacré et d’inviolable, que ce qu’on y dit pour nourrir la haine des peuples contre Rome , et entretenir leurs espérances.

Le ministre me demande ici que je lui montre que ce synode ait jamais été révoqué”. II me produit un grand nombre d'auteurs protestants qui ont soutenu que le pape étoit l’Antechrist *; et il s'étonne de m’entendredire que dans tous les entretiens que j'ai eus avec nos protestants, je n’en ai jamais trouvé aucun qui fit fort sur cet article. Il trouve mauvais que j'allègue Hammond et Grotius, auteurs protestants ; et c’est là le seul endroit de mon livre où il paroisse vouloir faire quelque réponse. Mais il dissimule ce qu'il y a de principal. Si je dis que la controverse du pape antechrist m'avoit toujours paru tout à fait tombée, c’est après que le ministre reconnoît lui-même à la tête de son Accomplissement des prophéties ‘, que celte controverse de l'Antechrist a langui depuis un siècle; qu'on l’a malheureusement abandonnée ; que la cause de tous les malheurs et de ces dernières foiblesses des prétendus réformés, c’est qu’on ne leur mettoit plus devant les yeux cette grande el importante vérité, que le papisme est l'antichristianisme. Il y avoit, dit-il, si longtemps qu'ils n'avoient ouï dire cela, qu'ils l'avoient oublié : ils croyoient que c'étoit un emportement des réformateurs dont on étoit revenu. On s’est uniquement attaché à des controverses qui ne sont que des accessoires, et on a négligé celle-ci, qui étoit la fondamentale et la plus essentielle de toutes. Voilà ce qu'il avoit dit lui-même. Il m'attaque et il me reproche que j'allègue mon propre témoignage; mais il dissimule que je ne le fais qu'après avoir produit le sien. Que lui sert de me citer des ministres qui ont écrit pour ce nouveau dogme du pape antechrist ? Ce

* Lett. x. dela 3. ann. 2. Var. xtr. 27, et suiv. — 2 Ibid. — 3 Ibid. p. 86. — 4 Avis à tous les chr, p. 48, 49.

AUX PROTESTANTS. 571 n'est pas ce que j'ai nié : je sais bien que les ministres n’ont cessé de faire ce qu'ils ont pu pour entretenir dans le peuple ce sujet de haine contre Rome. Mais je dis qu’on ne laissoit pas d'abandonner cette controverse, comme le ministre l'avoue ‘: que ce soit, comme il voudroit le faire croire, par une mauvaise politique, et pour obéir aux princes papistes : quoi qu'il en soit, j'ai raison de dire que ce grand article de foi du synode de Gap étoit oublié, puisque M. Jurieu l’a dit aussi en termes plus forts que je n’ai fait. Je passe encore plus avant. Loin de croire qu'on abandonnât cet article par politique, je dis que ce n'étoit que par politique, et pour animer la multitude, que la plupart des ministres le soutenoient ; mais qu’au fond, ils n’y croyoient pas. Je viens d’en produire la preuve par Vossius”?, irréprochable témoin. J’ajoute que ce n’étoit pas seulement par politique qu’on abandonnoit un dogme si insoutenable; c’est qu'on avoit ouvert les yeux à son absurdité; c’est que Grotius, protestestant alors, et estimé de tous les savants du parti, en avoit rougi, et en avoit inspiré la honte aux habiles gens de la réforme; c’est qu’il avoit été suivi publiquement par Hammond, constamment le plus savant et le plus célèbre de tous les protestants anglois, sans que personne l’en eût repris; et qu’il avoit conservé sa dignité, sa réputation, son crédit parmi les siens, quoiqu'il combattit ouvertement ce dogme qu’on nous veut donner pour si essentiel ; c’est que d’autres savants protestants étoient entrés dans les mêmes sentiments, jusque-là que M. Jurieu lui-même étoit si touché des raisons, ou de l'autorité de si graves auteurs, qu’en 4685, un an devant qu'il publiât son Accomplissement des prophéties, il écrivoit ces paroles : Chacun sait, et ce n’est pas la peine d'en faire un mystère, que nous regardons le papisme comme le siége de l’Antechrist : si c'étoit une chose unanimement reçue, ce ne seroit plus un préjugé ; ce seroit une démonstration. Ce n’étoit donc pas une chose unanimement reçue ; ce ministre savoit bien qu’on en doutoit dans la réforme : c’est pourquoi il n’ose dire que ce soit une démonstration, c'est-

r Avis à tous les chr. p. 48, 49. -— 2 Sup. n. 1. —- 3 Préj. lég. 1. p. CHILI D. 12:

à-dire, une chose assurée, mais seulement un préjugé, c'està-dire, selon lui, une chose vraisemblable. Il doutoit donc lui-même encore en 1685, de ce qui lui a paru en 1686 le fondement le plus essentiel de la réforme, sans lequel elle ne peut subsister.

On n’imagine pas ce qu’il pouvoit répondre à un passage si précis : car je lui demande ce qu’il lui faudroit, afin que le dogme du pape antechrist passât en démonstration comme une chose unanimement reçue? Que demanderoit-il pour cela ? Quoi, notre consentement ? Voudroit-il faire dépendre de notre aveu sa démonstration, et le pape ne sera-t-il jamais convaincu d’être l’Antechrist, qu’il ne l'avoue? Donc ce qui empêche la démonstration de ce dogme, c’est que la réforme elle-même, malgré l’article de Gap, n’en convenoit pas comme d’une chose assurée, et unanimement reçue. C’est pourquoi M. Jurieu ajoute encore! qu’il laisse indécise cette grande controverse, quoiqu'il n'oublie aucune des raisons dont on s’est servi dans le parti, et au contraire qu'il les étende jusqu’à en faire un gros volume. Il avoue donc que son dogme du pape antechrist, si essentiel en 1686, demeuroit en-. core indécis avectoutes les preuvesdonton le soutienten1685.

Voilà de toutes les autorités qu’on pouvoit jamais produire contre M. Jurieu, la plus pressante pour lui, puisque c’étoit la sienne propre, dans un livre composé exprès sur la matière dont il s’agit entre nous. À cela on sent d’abord qu’il n'ya rien à répondre, ni d’autre parti à prendre que celui du silence. C’est aussi ce qu’a fait M. Jurieu. Je lui objecte ces passages dans le xr1° livre des Variations ?; et c’étoit une des autorités dont je me servois, pour détruire la certitude de ce nouvel article fondamental. M. Jurieu s’étoit engagé dans sa lettre x1°, de répondre à cet endroit de mon livre comme à une chose où il a un intérêt particulier*. 11 n’y avoit rien où il eût un intérêt plus particulier, qu'une autorité tirée de lui-même : mais il n’en dit pas un mot. Il traite cette matière dans sa onzième lettre pastorale, et il dit dans la douzième au commencement, qu'après avoir anéanti

r Préj. lég. 1. p. ch. av. p. 72. — 2 Var. xrrr, n. 10. —13 Lett, xr. de la 3° ann. p, 85.

les autorités de M. Bossuet dans sa lettre précédente, il faut anéantir ses raisons. Il en est donc aux raisons, et il a passé le lieu des autorités, dont la plus considérable étoit la sienne, à laquelle il ne dit mot.

Qui ne voit maintenant plus clair que le jour, que ce dogme du pape antechrist n’est fondé sur aucun principe ? Dans les préjugés légitimes en 1685, il n’est pas certain : en 1686, dans l’Accomplissement des prophéties, il est si certain et si évident, qu’on ne le peut nier sans renoncer, non-seulement à la réforme, mais encore au christianisme, et sans en être l'opprobre. Mais je dis plus : dans l’Accomplissement des prophéties, où M. Jurieu se donne aux siens, non tant comme un interprète, que comme un homme inspiré, il confesse et il répète souvent qu'il y a tant d'obscurité dans les endroits de Apocalypse, où il met le dénoùment de tout le mystère, qu'après les avoir lus vingt et vingt fois, il n'y entendoit pas davantage ; et qu'il s’assuroit seulement que personne n'y avoit jamais rien entendu‘. S'il avoit voulu parler de bonne foi, il nous auroit avoué que les interprétations des protestants sur les autres endroits de l’Apocalypse, ne sont ni plus claires, ni plus certaines : c’est pourquoi un an auparavant et en 4685, il nous les donnoit pour problématiques. Il ne répond rien à tout cela, et ne laisse pas de nous dire avec un air triomphant*, qu'il a anéanti mes autorités, et qu'il ne reste plus qu'à anéantir mes raisons. S'il appelle anéantir, passer sous silence ce qu'il y a de plus décisif, il a tout anéanti, je le confesse : mais si, pour anéantir des autorités, il faut du moins en dire quelque mot, on doit croire que mes raisons seront autant invincibles, que mes autorités lui ont paru inattaquables.

Concluons, encore une fois, qu’il n’y a point de principes dans le système protestant; qu'on l'avance, qu’on l’abandonne, qu’on le reprend, qu'on le rabaisse, qu’on le relève sans raison : de sorte qu’il ne faut point s'étonner si, durant un si long temps, les honnêtes gens en ont rougi, et si M. Jurieu lui-même n’a osé s’y appuyer tout à fait.

1 Avis aux chr. 46. Acc. des proph, ch. rv. vis, etc. — 2? Lett. XII,

III. Que les ministres n’ont aucun principe pour prouver que la Babylone de l’Apocalypse fut une Église chrétienne, et que cela est impossible.

Mais comme il paroît se peu soucier qu’on ait varié dans son parti, et d’avoir varié lui-même, recommenconsle procès, et cherchons si les protestants ont en effet quelque principe par où ils puissent prouver que la Babylone de saint Jean soit l'Église romaine. Je démontre qu’ils n’en ont aueun ; car tout le principe qu'ils ont, c’est que visiblement il s’agit de Rome : or ce n’est pas là un principe; puisqu'ils n’en font rien pour eux, s'ils ne montrent dans l’Apocalypse, non-seulement Rome, mais encore l'Église romaine, dont il n’y a pas seulement le moindre vestige dans les endroits qu’ils produisent.

Qu’ainsi ne soit, cherchons dans ce divin livre quelque caractère de l'Église romaine en particulier, ou, pour ne point trop pousser nos adversaires, du moins de quelque Église en général. Saint Jean dit que la bête est posée sur sept montagnes; je l'avoue : c’est un caractère de Rome, mais qui ne montre pas une Église chrétienne. Saint Jean dit qu'elle a sept rois; quoi que ce soit que ces sept rois, ils ne marquent pas une Église, et ce n’en est pas là un caractère. Saint Jean dit qu’elle est vétue d'écarlate; ce n’est pas un caractère d’Église, puisque le sénat de Rome, ses magistrats et ses princes avoient cette marque. Saint Jean dit qu'elle a l'empire sur tous les rois de la terre ; Rome païenne lavoit, et il falloit autre chose pour nous marquer une Église.

Mais elle corrompt le genre humain par ses ivrogneries et ses impuretés; ce qui marque une autorité d’enseigner, et par conséquent une Église. Quelle illusion ! les prophètes en ont autant dit de Tyr, de Ninive, et de Babylone, qui sans doute n’étoient pas des Eglises corrompues. Nous avons vu ! que cestrois superbes villes avoient corrompu ouénivrélesnations : Rome païenne a corrompu le monde à leur exemple, en étendant le culte des dieux par tout son empire, en y faisantenseigner une fausse philosophie qui autorisoit l’idolâtrie.

Quand done on veut faire passer la Rome de saint Jean

1 Préf. n. 9. Exp. du ch. xvrr.

pour une Église, à cause qu’elle entreprend de faire embrasser aux hommes une religion, on abuse trop grossièrement de l'ignorance d’un peuple crédule. Car n’étoit-ce pas en effet une religion que Rome païenne vouloit établir par toute la terre, et y forcer les chrétiens? Et quand on seroit contraint par l’Apocalypse à regarder cette religion comme particulière à Rome, ce qui n’est pas, n’étoit-ce pas quelque chose d’assez particulier à Rome païenne, de faire adorer ses empereurs, et avec eux elle-même comme une déesse, dans des temples bâtis exprès? C’est l'idolâtrie que nous avons vue très-bien marquée dans l’ Apocalypse de saint Jean‘; mais de cette nouvelle idolâtrie qu'on veut attribuer à l'Eglise romaine, de cette idolâtrie dont le vrai Dieu est le principal objet, où l’on reconnoit la création par un seul Dieu, et la rédemption par un seul Jésus-Christ ; quoiqu’elle soit d’une espèce si particulière, on n’en montre pas un seul trait dans saint Jean, qui néanmoins, à ce qu’on prétend, n’a écrit que pour la faire connoitre.

IV. Démonstration que saint Jean ne parle ni du pape, ni d'aucun pasteur de l’Église chrétienne. Vaines objections des ministres.

Peut-être qu’on trouvera plus clairement le caractère du pape, c’est-à-dire, celui d’un pasteur de l’Église, que celui de l'Église même. Et en effet, nous dit-on, il y a la seconde bête, qui est appelée un faux prophète’. Mais en cela on ne voitrien qui marque un caractère de christianisme : les païens ont leur prophètes; tout en est plein dans les philosophes, parmi les Égyptiens, dans Platon, dans Porphyre, dans lamblique, dans tous les autres auteurs : on n’a qu’à voir les remarques sur le x chapitre de l’Apocalypse, pour y voir autant de l'histoire de ces faux prophètes, qu’il en faut pour épuiser le sens de l’Apocalypse. Mais, dit-on, le faux prophète del’Apocalypse fait venir le feu du ciel * ; done c’est le pape. Pour moi, j'ai bien remarqué ce prestige, dans les faux prophètes du paganisme, et j'en ai donné des exemples qu’on peut voir dans le commentaire: mais oùest ce feu du ciel que le pape envoie? C'est, dit-on, qu'il lance le foudre de l'excommunication. Si

1 Voyez les notes sur les chap. xt, x111, xvit. — ? Apoc, xrtt. 13. xvi,13. — 5 Voyez les notes sur l’Apocal. xirr. 13.

un feu allécorique suffit, quelle abondance en trouverai-je dans l’histoire du paganisme ? Il n’y a donc jusqu'ici dans les bêtes de l'Apocalypse, aucun caractère de chrétien; et quand on y trouveroit le pouvoir d’excommunier en termes formels, les ministres seroient donc aussi des antechrists comme nous, puisqu'ils ne prétendent pas moins que leur excommunication prononcée selon l'Évangile, est une sentence venue du ciel, et un feu spirituel qui dévore les méchants. Que si c’est là un caractère de l'Antechrist, il en faudra venir aux indépendants et à l'oncle de M. Jurieu', qui soutient que la puissance d’excommunier, qu’on a conservée dans la réformation prétendue, étoit dès les premiers temps, et dans l'Église romaine, la tyrannie antichrétienne qu'il falloit détruire. En un mot, quand on nous oppose la puissance d’excommunier, ou c’est l'abus, ou la chose même qu’on nous veut donner pour un caractère de faux pasteurs. Mais la chose est apostolique, et il n’y a dans saint Jean aucun mot qui marque l'abus.

V. Que le mystère écrit sur le front de la prostituée, ne prouve point que ce soit une Église chrétienne.

Mais, dit-on, la prostituée a écrit sur son front, mystère * elle voudra donc qu’on la respecte comme une chose sacrée ? Je le veux : qui ne sait aussi que Rome païenne vouloit passer pour une ville sainte, consacrée dès son origine par des auspices éternels? C'étoit, disoit-on, par la puissante vertu de ses auspices divins, que la destinée de Rome avoit été supérieure à celle des autres villes ; c’est ce qui avoit aveuglé Brennus, ôté le sens à Annibal, effrayé Pyrrhus, en sorte qu'ils ne purent tenir Rome qu'ils avoient entre lesgmains. D'ailleurs, ne connoît-on pas les mystères du paganisme, et en particulier ceux de Rome, ses augures, ses divinations, ses consécrations, ses cérémonies cachées, ses sacrifices ? On sait même que les mystères des païens étoient souvent une imitation de la véritable religion, et qu’en particulier les philosophes païens et Julien l’Apostat affectèrent quelque imitation du christianisme ; ce qui donne lieu à saint Jean d’attri-

* Fase. Fpist, an, 1676. Epit. à M. Allix, p. 145. — ? Apoc. xvir, 5.

AUX PROTESTANTS. 377 buer à la bête deux cornes semblables à celles de l'Agneau. On n'a qu’à voir nos remarques sur cet endroit, et sur le chapitre xrr1 de l’Apocalypse, pour y trouver clairement toute autre chose qu’une Église chrétienne.

VI. Conte ridicule de Scaliger, méprise par Drusius, protestant, et relevé par le ministre Jurieu.

. [ne faudroit pas ici se donner la peine de rapporter un conte qui court parmi les protestants, si leur déplorable crédulité ne leur faisoit prendre pour vrai tout ce que leurs gens leur débitent. Les critiques d'Angleterre ont inséré parmi leurs remarques *, Qu'un homme digne de foi avoit raconté à M. de Montmorency étant à Rome, que latiare pontificale avoit écrit au frontal ces lettres d'or, MYSTERIUM, mais qu'on avoit changé celte inscription. M. Jurieu relève cette historiette toute propre à tromper les simples, avec ces termes magnifiques * : Ce n'est pas sans une providence toute particulière que Dieu a permis qu'autrefois les papes portassent ce nom de Mystère écrit sur leur mitre. Joseph Scaliger et divers autres ont attesté avoir vu de ces vieilles mitres sur lesquelles ce nom éloit écrit. Ce ministre artificieux ajoute du sien que Scaliger l’avoit vu : on vient de voir que ce qu'il en écrit n’est qu’un oui-dire de ouï-dire, et sans aucun auteur certain. Drusius, auteur protestant, en est demeuré d'accord ‘, et reconnoît que Scaliger en a parlé seulement sur la foi d'autrui : il fait même fort peu de cas de ce petit conte’, dont il demande des preuves et un meilleur témoignage. On se tourmenteroit en vain à le chercher ; c'est un fait inventé en l'air : mais M. Jurieu ne veut rien perdre; et il trouve digne de foi tout ce qui fait, pour peu que ce soit, contre le pape.

VII. Sur le mot Lateinos ; qu’il n’a rien de commun avec le pape. Démonstration par saint Irénée, duquel il est pris.

Mais voici le grand dénoûment : il est dans ce mot de Lateinos, où saint Irénée, un si grand docteur et si voisin L Apoc. xiut. 41, — 2 Critic. ad cap. xv11, 8. T. vrr. col. p. 858.—

3 Préj. lég. 1. part. ch. 7. p. 171. — 4 Critic. ad cap. xvis. 5. T, vir. p. 4557.

des apôtres, a trouvé le nombre fatal dunom de l’Antechrist. Or Lateinos visiblement c’est le nom du pape et de l'Église latine, dont il est le pasteur. Voilà tout ce qu'on a pu trouver; mais voyons en peu de mots ce que c’est.

C’est, dit-on, uneancienne tradition, que l’Antechristseroit Latin, et on la voit commencer dès le temps de saint Irénée. Mais premièrement on se trompe : car saint Irénée propose son mot Lateinos, non pas comme venu de la tradition, mais comme venu de sa conjecture particulière; et nous avons

‘, comme il dit en termes formels, qu’il n’y a point de tradition de ce nom mystique. Mais avouons, si l’on veut, la tradition du mot Lateinos ; saint Irénée l’entend-il d'une Église? A-t-ilseulementsongé qu’il regardät l’Église latine ? Écoutons : Ce mot, Lateinos, convient fort à la prophétie del'Antechrist. Pourquoi ? Parce que ceux qui règnent à présent sont les Latins. Saint Irénée vouloit donc parler de ceux qui régnoient de son temps, et ne pensoit pas seulement à une Église.

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