‹ Œuvres de Bossuet (volume 4)Chapitre 205 sur 245 · VIII. Évidence de la démonstration précédente · texte numérisé non relu

VIII. Évidence de la démonstration précédente

De là résulte ce raisonnement. Saint Jean a voulu donner à la bête qu’il nous a montrée, des caractères par où on la pourroit reconnoître : je le prouve. Il a voulu que l’on connût Rome; il l’a si bien caractérisée, qu’il n’y a personne qui ne croie la voir, dans sa situation par ses sept montagnes, et dans sa dignité par son empire sur tous les rois de la terre. S'il avoit voulu marquer l'Église, il ne l’auroit pas désignée moins clairement : or, dans toute son Apocalypse, on ne trouve pas un seul mot qui marque la bête, ni la prostituée comme une Église corrompue. Donc démonstrativement ce n’est pas là ce qu’il a voulu marquer.

IX. Confirmation de cette preuve, parce que saint Jean a évité d’appeler du nom d’adultère, la prostituée de son Apocalypse.

Loin de marquer la prostituée comme une Église corrompue, nous avons montré clairement qu'il a pris des idées toutes contraires à celles-là ; puisqu’au lieu de produire une Jérusalem infidèle, ou du moins une Samarie, autrefois partie du peuple saint, comme il auroit fait, s’il avoit voulu nous

t Préf. 5. n. 25.

représenter une Église corrompue, il nous propose une Babylone, qui jamais n’a été nommée dans l'alliance de Dieu. Nous avons aussi remarqué‘ qu’il n'avoit jamais donné à la prostituée le titre d'épouse infidèle ou répudiée ; mais que partout il s’étoit servi du terme de fornication , et de tous ceux qui revenoient au même sens. Je sais que ces mots se confondent quelquefois avec celui d’adultère; mais le fort du raisonnement consiste en ce que de propos délibéré, saint Jean évite toujours ce dernier mot, qui marqueroit la foi violée, le mariage souillé et l'alliance rompue : tout au contraire de ce que Dieu fait en parlant de Juda et d'Israël, de Jérusalem et de Samarie, à qui il ne cesse de reprocher, qu'elles sont des adultères, qui ont méprisé leur premier époux, en s'abandonnant aux dieux étrangers. C'est pourquoi il parle ainsi dans Ézéchiel : Je fai, dit-il’, introduite au lit nuptial : je l'ai engagé ma foi par serment : j'ai fait avec toi un contrat, et tu es devenue mienne ; et cependant, poursuit-il, tu as prostitué ta beauté aux dieux étrangers : ainsi, conclut-il, je te jugerai du jugement dont on condamne les femmes adultères, parce que tu es du nombre de celles qui ont abandonné leur époux. C’est ce que le même prophète répète en un autre endroit : Samarie et Jérusalem, dit-il‘, sont des femmes adultères, el elles seront jugées comme on juge de telles femmes; elles seront lapidées, qui est, comme on sait, le supplice des épouses infidèles, afin que rien ne manque à la figure. Mais qu'y a-t-il de plus clair que ce qu’il avoit dit auparavant ‘? Tu l'es bâti un lieu infâme, c’est-à-dire, un temple d’idoles ; ef {u n'y as pas été comme une femme publique qui se fait valoir en faisant la dédaigneuse, mais comme une femme adulière, qui reçoit des étrangers dans la couche de son époux. Le Saint-Esprit a jugé cette image si propre à donner aux Juifs et aux chrétiens, qui manqueroient à la foi promise à Dieu une juste horreur de leur infidélité, qu’il la met sans cesse à la bouche de tous ses prophètes ; car écoutez Jérémie * : Un mari ne recherche plus la femme qu’il a quittée, et qui s'est donnée 1 Préf, n. 9* . — 2 Ezech. xvr. 8, 15, 31, 32, 38, 45. — 3 Ibid.

zxtr1, 87, 45, 47. — 4 Ibid. zvr. 31, 22 5 Jer. TE, 15 4°

äun autre homme. Tu t'es abandonnée à tes amants ; toutefois reviens à moi, je le recevra : viens me. dire : Vous êtes celui à qui. j'ai été donnée étant vierge. Et dans une autre vision! : J'ai répudié la rebelle et l'infidèle Israël, à cause de ses adultères, et je lui ai envoyé la lettre de divorce; mais l'infidèle Juda sa sœur n'a point profité de cet exemple, s'abandonnant elle-même à ses amants, el commettant adultère avec les idoles de bois et de pierre : revenez néanmoins , convertissez - vous, parce que je suis votre époux. Isaïe n’en dit pas moins”? : Quelles sont les lettres de divorce que j'ai envoyées à votre mère? Et Osée* : Jugez, jugez votre mére, parce qu'elle n'est plus ma femme, et je ne suis plus son mari; qu'elle effuce ses adultères. Et un peu après‘ : Elle reviendra, et me dira : O mon cher époux! Tout est plein d'expressions semblables dans les prophètes ; mais j'en ai rapporté assez pour faire voir que le Saint-Esprit s’y plaît, parce qu’en effet il n’y en a point de plus propre à nous faire sentir l'horreur de nos prévarications contre Dieu, la justice de ses vengeances quand il nous punit, et l’excès de sa bonté quand il nous pardonne. Si donc la prostituée que saint Jean dépeint avec de si horribles couleurs, est une Église infidèle, comme Jérusalem et Samarie, pourquoi évite-t-il si soigneusement de lui donner les mêmes titres ? Pourquoi Dieu ne marque-t-il en aucun endroit qu’il punit en elle la foi méprisée? Que ne lui reproche-t-il, comme à l'infidèle Jérusalem”, les joyaux qu’il lui a donnés en l’épousant, l'eau sainte dont il l'a lavée, et les immenses richesses dont il l'a dotée dans sa misère? Saint Jean, à qui l'ange dit°, comme on a vu’, que pour écrire son Apocalypse, il a été rempli de l'esprit de tous les prophètes, et qui en effet emploie toutes leurs plus belles figures, pour en montrer dans ce divin livre un parfait accomplissement : que n'a-t-il du moins une fois donné à la prostituée le nom de répudiée et d’adultère ? Jésus-Christ avoit bien appelé les Juifs, race mauvaise et adultère*, les regardant comme un

1 Jer. tir. 8, 9, 14. — 2 Is. n. 4. — 3 Oste. 11. 2 — 6 Ibid. 46. — 5 Ezech. xvr, 9, 10, et seq. — 6 Apoc. xxrr. 6. — 7 Voy. ci-dess. Préf, n. 4, 2.— 8 Matth. xr1. 19, xvar. 5. Marc. vrtr. 38,

AUX PROTESTANTS: 581 peuple qui violoit l'alliance. Mais saint Jean évite exprès toutes les expressions semblables, comme nous l'avons démontré; sa prostituée n’est jamais une épouse corrompue, comme le furent Samarie et Jérusalem; elle n’est qu’une femme DROAGUES et ne recoit de reproches que ceux que nous avons vu qu’on faisoit à une Tyr, à une Ninive, à une Babylone, à une Sodome, à une Égypte, tous peuples qui n’avoient jamais rien eu de commun avec le peuple de Dieu, et n'avoient jamais été compris dans son alliance.

X. Deux endroits de l’Apocalypse produits par les protestants, et leur inutilité.

Au défaut de ces grandes marques d’épouse infidèle que les ministres devroient montrer partout dans l’Apocalypse, et qu’is ne montrent en aucun endroit, ils s’attachent à deux passages tournés d’une étrange sorte ; le premier tiré du chapitre x1, et le second du chapitre xvrir.

Ils disent done premièrement, qu'il y a un parvis du temple qui sera livré aux Gentils, et qu'ils fouleront aux pieds la cité sainte. Cela, disent-ils” , s'entend de l'Église considérée dans son extérieur ; j'en conviens sans hésiter : donc il y aura dans l'Église une nouvelle espèce de gentilité, qui en remplira les dehors, encore qu’elle ne pénètre pas jusqu’à l’intime, qui sont les élus. Où va-t-on prendre cette conséquence ? Où, dis-je, prend-on cette gentilité dont nous verrons dans Ja suite qu’on ne nous pourra donner la moindre marque ? Mais sans s'arrêter à ces chimères qu’on avance en l'air et sans preuve, ce que veut dire saint Jean n’est pas obseur * : c’est que les Gentils, les vrais Gentils que tout le monde connoît, les adorateurs des faux dieux, de Junon et Jupiter, fouleront aux pieds tout l'extérieur de la vraie Église, en abattront les maisons sacrées, en affligeront les fidèles, en contraindront à l’apostasie les membres infirmes : donc la société antichrétienne marquée dans l’Apocalypse, est une Église où il y aura des Gentils, et une nouvelle gen-

1 Préf. n. 9, 40. — ? Jurieu. Accom. des proph, 4. p. ch. xr.p. 476, et suiv. Lett. xt. 3. an. p 89, etc. — 3 Voyez les notes sur le ch. MT Ve Le

5832 AVER11ISSEMENT

tilité dont l'Écriture ne dit pas un mot : où en est-on réduit,

quand on n’a que de telles preuves pour établir des pro-

diges si nouveaux ?

Celle qu'on tire de la Babylone de l’Apocalypse, dont le peuple de Dieu doit sortir ‘, est de même genre : le peuple de Dieu y est, j'en conviens, comme il étoit autrefois dans l’ancienne Babylone : c’est donc une Église chrétienne qui renferme le peuple de Dieu dans sa communion. On ne sait plus d’où vient cette conséquence, ni à quel principe elle tient : il faut conclure tout le contraire, et dire que la Babylone de saint Jean est une Rome païenne, qui, à l'exemple de lancienne Babylone, renfermoit les enfants de Dieu dans son enceinte, non pas comme ses citoyens et comme ses membres, mais comme ses ennemis et ses captifs : de sorte que pour être mis en liberté, il faut en sortir; non pas comme on sort d’une église, sans changer de place, en quittant sa communion ; mais comme on sort d’une ville, en cessant effectivement de demeurer renfermé dans ses murailles, qui nous tenoient lieu d’une prison. Voilà qui est clair ; mais je me réserve à dire encore aux ministres, sur ce sujet, des choses plus coneluantes.

XI. Autre objection ridicule sur un jeu de mots. Ce que c’est dans V’Apocalypse que vendre les ames. Témoignages des savants protestants.

Voilà, de très-bonne foi, ce qu’on nous objecte, pour montrer que la Babylone de l'Apocalypse est l'Église romaine : il y a néanmoins encore une objection, mais qui m’a presque échappé, tant elle est mince; c’est que dans le sac de la nouvelle Babylone, qui est décrit au xvrri° chapitre de l’Apocalypse, on compte les ames parmi les marchandises qu’on y achetoit. Voici en effet comme les marchands déplorent la ruine de leur commerce dans la chute de cette ville opulente : Personne, disent-ils, n’achètera plus ni les beaux ouvrages d’or et d'argent , ni les pierreries, ni les chevaux, ni les carrosses , ni les esclaves , ni les ames des hommes. Du Moulin et les autres ministres veulent qu’on entende ici le trafic des ames qu'ils font exercer à la Cour

1 Apoc, xvitr. Acc. 4. p. pag. 269. Lett. xrr.

de Rome ; et le ministre Jurieu, qui n'ose insister sur une si misérable observation, ne veut pas qu'on la méprise tout à fait'. Ces messieurs devroient du moins se souvenir que la Rome dont parle saint Jean, est l’acheteuse ; au lieu que celle dont ils nous parlent, et à qui ils attribuent ce sale commerce, est celle qui vend : si bien que pour entrer dans leur idée, saint Jean auroit dû dire que sa Babylone ne trouve plus de marchands à qui elle vende ses marchandises , et non pas, comme il fait, que les marchands ne la trouvent plus pour acheter les leurs. On voit donc bien que ces téméraires interprètes ne songent qu'à éblouir ceux qui Hisent sans attention la sainte parole. Nous les avons renvoyés aux critiques et à la Synopse d’'Angleterre*, pour y être convaincus par le témoignage des meilleurs auteurs protestants, que les ames, dont le débit cesse dans la chute de la Babylone de saint Jean, selon le style de l'Écriture, ne sont autre chose que les hommes ; de sorte que tout le mystere, c’est que dans une ville comme Rome, où étoit l’abord de tout l'univers, on vendoit chèrement avec les autres marchandises que saint Jean rapporte, tant les esclaves que les hommes libres, et que ce commerce cesseroit par sa ruine ; par où cet apôtre continue à nous donner l’idée d’une grande ville qui périt, et non pas d'une Église qu’on dissipe. Ainsi la démonstration est complète de tout point en cette sorte : s’il y avoit quelque chose à marquer bien expressément dans la Babylone de l’Apocalypse, c’est ce qu’elle auroit de plus particulier : or cela, dans le système des protestants, c'est qu’elle devoit être une Église chrétienne, et encore la principale : il n’y en a pas un mot dans Y'A pocalypse. En parcourant tout ce qu’on a pu ramasser contre nous depuis cent ans, nous n’avons trouvé, ni dans les deux bêtes, ni dans la prostituée de saint Jean, aucun trait, ni aucun vestige d’une Église corrompue : mais au défaut de toutes preuves, on présente ensemble à des esprits prévenus, la pourpre et la prostitution, les sept montagnes, le mystère, et les autres choses dont le mélange confus éblouit de foibles

z Acc, des proph. 2. p. ch. 12. p. 214. — ? Voyez les notes sur ce passage.

yeux, et fait mettre l'Église romaine, contre laquelle on est préoccupé, à la place de la ville de Rome que saint Jean avoit en vue, comme celle qui de son temps et dans les siècles suivants, tyranniseroit les fidèles.

XII. Réflexion sur ce qui vient d’être dit. On passe au second défaut du système des protestants, qui est de détruire tous les caractères marqués dans l’Apocalypse.

Vous qui vous laissez éblouir à de si vaines apparences, et qui, à quelque prix que ce soit, voulez voir une Église chrétienne dans la Babylone de saint Jean, sans que cet apôtre, qui l’a si bien caractérisée, vous en ait donné la moindre marque : mes chers frères, n’ouvrirez-vous jamais les yeux pour considérer jusqu'à quel point on abuse de votre crédulité ? Vos ministres vous disent toujours : Lisez vous-mêmes, vous avez en main la sainte parole ; vous n’avez qu'à voir si vous n’y trouverez pas tout Ce que nous vous disons. C’est par cette trompeuse apparence qu'ils vous déçcoivent ; C’est par cet appât de liberté apparente, qu’ils vous font croire tout ce qu'il leur plaît. L’Apocalypse vous en est un bel exemple : vous croyez y voir tout ce qu’ils vous disent, et le pape vous 3 paroît de tous côtés; mais vous ne vous apercevez pas qu’on vous a premièrement inspiré une haine aveugle contre l’Église romaine. Prévenus de cette haine, vous voyez tout ce qu'on veut : vos ministres n’ont plus à vous ménager ; et il n’y a rien de si grossier ni de si faux qu’ils ne vous fassent passer pour des vérités capitales. N'épargnons pas nos soins pour rompre cette espèce d’enchantement, et tâchons de vous faire voir le second défaut de vos interprétations.

XIII. Les chap. xur et xvn de l'Apocalypse : deux choses à considérer.

Je commence cet examen par le chapitre où, de l’aveu des ministres, comme du nôtre, consiste le dénoûment de la prophétie, c'est-à-dire le xvn° conféré avec le x1r1°.

Il y a deux choses dans ces chapitres, les sept têtes et les dix cornes, où saint Jean explique lui-même ‘ qu’il faut entendre les sept rois d’un côté, et dix rois de l’autre. Voilà

1 Apoc, xvii. 9, 12,

un fondement certain : mais les protestants ajoutent d’un commun accord , que les sept rois signifient l'empire romain dans tous ses États, et que les dix rois en représentent le démembrement et la chute, qui devoit être le signal de la naissance de leur prétendu Antechrist romain. Pour faire toucher au doigt combien leurs conjectures sont malheureuses, je n’aurois qu'à répéter ce que j'en ai dit ailleurs '; mais je veux aller plus avant. I est vrai que dans un ouvrage comme celui des Variations, j'avois cru devoir seulement, en historien, marquer cinq ou six grands traits du système des protestants ; mais ce peu que j'en avois dit pour le faire bien connoître, étoit décisif ; et ceux qui doutent encore qu'il y eût de quoi imposer silence au ministre Jurieu, le vont voir par ses réponses.

XIV. Les sept tètes pour les sept formes de gouvernements. Première illusion des protestants.

Je commence par les sept rois; c’est, dit-on, sept formes de gouvernements par lesquels Rome a passé : les rois, les consuls, les dictateurs, les décemvirs, les tribuns militaires avec la puissance de consul, les empereurs, et finalement les papes; voilà, dit-on, les sept rois ; et c’est de quoi tous les protestants conviennent d’un commun accord.

C'est déjà une bizarre imagination de prendre des rois pour des formes de gouvernement, et de compter parmi les rois de Rome, les consuls qui les ont chassés : C’est ce que que j'avois objecté dans l'Histoire des Variations *; et le ministre n’en dit pas un mot dans sa xr11° Lettre pastorale, où il entreprend expressément de répondre à ce que j’avois objecté sur les sept rois; mais il dissimule des choses bien plus pressantes. Je lui avois demandé* où il avoit pris que des formes de gouvernement fussent des rois; quel exemple de l'Écriture il en avoit; où il y trouvoit qu’un roi fût autre chose qu’un homme seul en qui résidât la puissance souveraine, et en un mot un monarque ? comment done il pouvoit penser que deux consuls, ou dix décemvirs et sept ou huit tribuns militaires fussent un roi ? dans quel endroit de I his-

r Hist. des Var. liv. xrtr, n. 39; el suiv, — 21bid. — 3 Ibid,

Bossugr, t. 11. 17

toire sainte, dans quelle figure des prophètes il avoit trouve une façon de parler si bizarre et si nouvelle? II sait bien en sa conscience, qu'il n’en à aucun exemple : aussi ne se défend-il de cette objection que par le silence. J'avois fait plus : non content de lui faire voir que dans toute l'Écriture il n'y rien de semblable à ce qu’il prétendoit, je lui avois montré tout le contraire au même lieu de l’Apocalypse dont il s’agissoit, en lui proposant un raisonnement qui se réduit à cette forme. Dans le chapitre xvir de lApocalypse, qui est celui dont nous disputons, les sept rois du Y. 9 sont des rois de même nature que les dix rois du ÿ. 12. Or, ces dix rois sont de vrais rois, comme on en demeure d'accord, et non pas indéfiniment, toute forme de gouvernement. Les sept rois sont donc aussi des rois véritables, et pris à la lettre; et ce seroit tout brouiller, que de prendre les rois en trois versets dans des significations si opposées.

Tout cela étoit compris manifestement dans cette demande des Variations! : Pourquoi les sept rois du Y. 9 sont-ils si différents des dix rois du Y. 12, qui constamment sont dix vrais rois, et non pas dix sortes de gouvernement ? Je ne pouvois mieux établir le style de l'Apocalypse, que par l’Apocalypse même, ni le.sens d’un verset, qu’en le conférant avec un autre verset qui suit de si près celui dont il s’agit. II falloit donc du moins dire quelque chose sur un passage si précis, et si clairement objecté; mais le ministre se tait, et il croit satisfaire à tout, en disant au commencement * que mes preuves sont si pitoyables, qu'il croit que j'ai voulu trahir ma cause ; pendant qu’il les sent si fortes, qu’il n’a osé seulement les faire envisager à son lecteur.

Mais après avoir vu ce qu'il a tu, voyons du moins s’il réussit dans ce qu’il a dit. De toutes mes objections sur les sept formes de gouvernement”, il ne répond qu’à celle-ci : Si saint Jean a voulu marquer tous les noms de la suprême puissance parmi les Romains, pourquoi avoir oublié les triumvirs? N'eurent-ils pas pour le moins autant de puissance que les décemvirs? Que si l'on dit qu'elle fut trop courte pour être comptée, pourquoi celle des décemvirs, qui ne dura

1 Hist. des Var. arr. 39. —>° Létt. srrr. —3 Var, ibid.

que deux ans, le sera-t-elle plutôt? Puisque c'est ici la seule objection qu'il choisit pour y répondre, c’est celle où il se sent le plus fort; mais écoutons ce qu'il dit : c’est que saint Jean ne parle point des triumvirs, parce que les triumoirs doivent être rapportés à la dictature perpétuelle. Et, en effet, poursuit-il, le triumvirat d'Auguste, de Lépide et d'Antoine fit partie de la dictature perpétuelle, établie par Sylla et par César. La république ne fut rédigée en forme d'empire qu'après le triumvirat ; car quand nous mettons les dictateurs pour l'un des gouvernements, nous n'entendons pas cette dictature extraordinaire qui ne duroit quelquefois qu'un mois du deux, et même beaucoup moins. Nous entendons ici cette dictature perpétuelle qui fut érigée par Sylla, et qui continua jusqu'à l'empire d'Auquste. Le triumoirat fut la fin de cette dictature perpétuelle, et ne fut rien autre chose que la dictature divisée et posée sur trois têtes. On ne peut pas brouiller davantage l’idée des choses. Si ce ministre avoit consulté M. Grævius, ou quelque autre de ces savants hommes qui ont cultivé les belles-lettres , il n’auroit pas dit que Sylla avoit érigé la dictature perpétuelle, comme si cette magistrature füt devenue de son temps ordinaire à Rome ; ce ne fut qu’un pouvoir extraordinaire donné à Sylla, qui devoit expirer avec sa vie. Après qu'il l'eut abdiqué, comme il fit au bout de trois ou quatre ans, le consulat reprit le dessus trente ans durant; de sorte qu’il n’y a rien de plus contraire à l’histoire, que de faire continuer ce gouvernement jusqu'aux empereurs. Il est vrai qu'après ces trente ans, la dictature perpétuelle fut donnée à César, qui en jouit cinq ou six ans, et le triumvirat suivit de près. Mais il ne fut jamais établi pour être perpétuel, puisqu'il ne devoit durer que cinq ans : de sorte qu'il n’y avoit rien de plus éloigné de la dictature perpétuelle : et cette charge tenoit plus du consulat que de la dictature, puisque même la dictature avoit été abolie à jamais, en haine de la tyrannie de César, et qu'on donna aux triumvirs la puissance consulaire : le nom même de triumvirs répugnoit à la dictature, cette dernière magistrature n’étant autre chose qu'une parfaite monarchie, 1 Lett. xurr. p. 100. x, col.

c'est-à-dire, la souveraine puissance sans restriction dans un seul homme : de sorte que regarder avec M. Jurieu le triumvirat comme une dictature divisée et posée sur trois têtes, c’est renverser la notion de cette charge. Par la mème raison, on pourroit dire que le décemvirat n’étoit aussi qu'une dictature posée sur dix têtes : on pourroit dire que la puissance des tribuns militaires, qui n’étoit en effet que la consulaire, d'où vient qu’on les appeloit, {ribuni malifum consulari potestate, n'étoit que le consulat posé sur quatre où sur six têtes, au lieu qu'auparavant il ne l’étoit que sur ‘deux. Ainsi les tribuns militaires, qui en effet ne sont que des consuls multipliés, feroient encore moins un état à part, et une forme particulière de gouvernement que les triumvirs. Bien plus, les empereurs même, qu’on nous donne pour si distingués des dictateurs, n’étoient en effet que des dictateurs perpétuels, c’est-à-dire, sous un autre nom, des monarques ns Ainsi, ce nombre de sept si précis, selon M. Jurieu', pour distinguer les États de Rome, ne l’est point du tout : si on regarde les noms, il y en a plus de sept; si on regarde les choses, il y en a moins : c’est un nombre fait à plaisir : et tout le système protestant tombe à terre par ce seul défaut.

Quel opprobre du christianisme et de la sainte parole, de faire représenter à saint Jean tout l'État de Rome avec tant de confusion et de si fausses idées! Mais, dit M. Jurieu ?, si saint Jean n’a pas voulu poser dans Rome ces sept formes de gouvernement, on nesait plus ce qu’il veut dire par ses sept têtes, ni par ses sept rois. Quoi, parce que les protestants ne savent plus où ils en sont sans ces sept Etats de Rome, il faudra que saint Jean ait dit toutes les absurdités qu'il leur aura plu de lui attribuer? Mais quia dit à M. Jurieu que saint Jean ait voulu représenter tout l'État de Rome? Nous lui ferons bientôt voir le contraire par lui-même. Qui lui a dit que ce saint apôtre, dans un si grand nombre d’empereurs, n’en ait pas voulu choisir sept à qui convienne cet endroit de sa prophétie? ou bien qu'iln’ait pas voulu désignerun certaintemps,

où il y aiteuen a sept empereurs sous qui l'Église ait souf- : Lett. xitt p. 100. r. col. — 2 Ibid,

AUX PROTESTANTS. 389 fert? Que si tous ses dénoùments, qui ont contenté d’autres interprètes, ne lui plaisoient pas, ne valoit-il pasmieux avouer qu'on n’entendoit pas un passage obscur, que de n’y trouver de sortie qu’en faisant dire des extravagances à un prophète?

XV. Incertitude des protestants, et renversement prodigieux de l’histoire dans leur système.

J'avois encore objecté aux protestants leur incertitude sur la naissance de l’Antechrist. Crépin le faisoit naître vers le temps de Grégoire VIT. Du Moulin remontoit de quelques siecles, et le faisoit commencer vers l’an 755 ‘. On verra que cette opinion ne s'accorde guère avec les principes de la réforme, qui demandent quel'Antechrist naissedans le temps que l'empire romain se démembre : mais c'est qu'on n’osoit pas remonter plus haut; et on respectoit le temps desaint Grégoire, loin de porter ses attentats jusque sur saint Léon : c'est pourquoi d’autres protestants mettoient l'Antechrist naissant un peu après saint Grégoire sous Boniface IIT, à cause, àcequ’on prétend, quoique sans preuve, qu'il se dit évêque universel. M. Jurieu, plus hardi que tous les autres, remonte jusqu’à saint Grégoire dans ses Préjugés légitimes *, et même jusqu’à saint Léon dans son Accomplissement des prophéties. Nous avons vu * que rien n’empêchoit qu’on ne remontât jusqu’à saint Innocent, n’étoit que les mille deux cent soixante ans, qu’il faut donner nécessairement au règne de l’Antechrist, seseroient écoulés, et l'imposture confondue par l'expérience. Voilà ce qui a sauvé saint Innocent; car tout le reste lui convenoit aussi bien qu'à saint Léon, et l'audace ne manquoit pas à notre interprète.

Il compte pour rien ces variations, et il croit tout sauver en répondant que le pape n’en est pas moins l’Antechrist', quoiqu'on ne convienne pas du temps où il commence de l'être; il fait semblant de ne pas voir la difficulté. Si les marques de l’Antechrist sont aussi éclatantes qu'on le prétend dans la réforme, elles doivent être reconnues, et, par manière de dire, sauter aux yeux, lorsque Dieu les fait paroître. En-

1 Accom, des proph. ch. 1v. p. 215. — 2 Préj. 1, p.p. 53, etc. — 3 Var. xt11. 22,29. — 4 Lett. xr11. p. 96, 97.

core si la différence n’étoit que de peu d’années, on pourroit dire qu’il faudroit quelque temps à l’Antechrist pour se déclarer; mais elle est au moins de trois cents ans; il y en à autant bien comptés de 455, où commence M. Jurieu, jusqu'à 155, où commence du Moulin; des 755 de du Moulin jusqu’au temps de Grégoire VII, il y en a encore autant : ainsi, depuis le cinquième siècle jusqu’à l’onzième, il y a six cents ans, dans lecours desquels les interprètes protestants se jouent pour trouver leur Antechrist prétendu, c’est-à-dire, qu’on n’y voit rien. Que le pape soit l’Antechrist, c’est une idée que la haine inspire, et qu'on suit dans tout le parti; mais on n'a aucune marque pour le reconnoître.

Qu'’ainsi ne soit : écoutons M. Jurieu sur les causes qui ont empêché d’en établir la naissance dans saint Léon : C’esé, ditil', qu'on n’avoit pas fait jusqu'ici assez d'altention sur ce passage de saint Paul : Quand celui qui tient, c'est-à-dire, l'empireromain, sera aboli, alors leméchantsera révélé; ni à cet autre de saint Jean: Les dix rois prendront puissance avec la bête; passages que les protestants ne cessent de faire valoir depuis cent ans dans toutes leurs disputes et dans tous leurs livres; et cependant M. Jurieu nous assure que jusqu'ici on n'y avoit pas fait assez d'attention. Car, poursuit-il, on y auroit vu bien nettement que l’on doit compter les ans de l’Antechrist, du temps auquel l'empire romain a été aboli et démembrèé en dix royaumes, c’est-à-dire, au cinquième siècle. Mais si la chose est si nette, comment les protestants ne l’ontils pas vu depuis tant d'années ? Tous sont d'accord avec M. Jurieu, que l’Antechrist doit prendre naissance dans le démembrement de l'empire; ils savent tous aussi bien que lui que l’empire a été démembré au cinquième siècle : d’où vient donc qu'ils ont hésité à faire naître l’Antechrist en saint Léon, si ce n’est qu'ils gardoient encore quelque mesure avec la sainte antiquité, et qu’ils n’étoient point parvenus à un si haut point d’audace.

Mais ce qui fait voir clairement qu’il n’y a là aucun fond, c'est que tout s’y dément à l'œil. Il est plus clair que le jour, que saint Léon et ses successeurs, loin-de changer, pour peu

1UTelt ex. 98.

que ce soit, la forme du gouvernement de Rome, n’ont pas seulement songé à s’y attribuer la puissance temporelle; et afin que M. Jurieu ne nous dise pas, selon sa coutume, que les Papes commencèrent alors à s'établir, ou que ce füt là, comme il parle, l'enfance du gouvernement papal, je maintiens que durant ce temps, et plus de trois cents ans durant, on ne voit dans la papauté aucun trait de puissance politique: les papes demeurent sujets des empereurs, ou des Hérules et des Ostrogoths qui régnoient dans Rome, pour ne point parler des empereurs françois et allemands. La forme du gouvernement ne fut done point changée à Rome par saint Léon et les autres papes, ni au temps du démembrement de l'empire, ni plus de trois cents ans après: par conséquent, la septième tête qu’on fait commencer alors, n’est pas une forme de gouvernement. Quesil’on vouloitcompter pourseptièmegouvernement, le gouvernement spirituel qu'ilfaudroit dire que saint Léon se voulut attribuer alors, outre qu’il est bien certain que Rome, pour le spirituel, ne déféra pas plus à saint Léon qu’elle avoit fait à ses prédécesseurs, on iroit contre le système, puisqu'on y regarde la bête à sept têtes au x1r1° et au xvrr° chapitre, comme un empire mondain *, et la septième tête de la bête, comme une septième forme du gouvernement politique, continuée avec la sixième, qui estcelle desempereurs; joint qu’il seroit ridicule quesaint Jean ayant entrepris de conduire la description de l’état temporel de Rome durantsix gouvernements consécutifs, le laissât là tout d’un coup pour passer au spirituel, et encore sans en avertir, ni nous en donner la moindre marque. Ainsi la septième tête qu’on veut faire commencer à saint Léon, n’est ni un gouvernement politique, ni un gouvernement spirituel. Ce n’est non plus un gouvernement mêlé du

“spirituel et du temporel; puisque toujours il faudroit conclure ou que saint Léon auroit été prince temporel, contre toutes les histoires, ou que ce ne seroit pas en lui qu’auroit commencé la septième tête.

r Préf. lég. 1. p. p. 102.

592 AVERTISSEMENT w

XVI. Renversement de tout le système démontré par un seul mot de l’Apocalypse.

Mais quand à force de s'être entêté de la beauté du système, on auroit dévoré ces inconvénients; quand on auroit par force plié son esprit à prendre des formes de gouvernement pour des rois, et qu’ons’opiniâtreroit, contre la véritéde l’histoire, à soutenir que l’antechrist saint Léon auroit du moins commencé à changer le gouvernement de Rome, voici un mot de saint Jean qui va tout foudroyer par un seul coup. Car enfin, le septième roi, qui n’étoit pas encore venu de son temps, qui, selon les protestants, devoit venir en 455, au démembrement de l'empire, ou, si l’on veut, en 600, plus ou moins, en un mot, le pape antechrist : Quandil viendra, dit saint Jean, il ne doit subsister qu'un peu de temps, xvir. 10. C’est le caractère que saint Jean lui donne, et il ajoute au verset suivant : Îl va à sa perte; il n’a qu'un moment de durée, etne paroit que pour disparoître aussitôt après, #. 11. Or le pape dure encore, et sa durée, selon le système, doit être de douze cents ans; donc il est plus elair que le jour qu’il ne s’agit pas ici du pape.

XVII. Illusion des ministres sur la courte durée de la septième tête.

Les ministres se moquent de nous trop grossièrement, lorsqu'ils allèguent ici ces beaux passages ‘ où il est dit que mille ans devant Dieu ne sont qu'un jour * ; car il ne faut ètre grand prophète pour deviner de cette sorte. Ce ne sont pas les prophètes du Seigneur; ce n’est pas un saint Jean qui prévoit ainsi ce que tout le monde sait comme lui. Il ne s’agissoit pas de comparer la durée du septième roi avee l'éternité de Dieu, devant qui tous les siècles sont moins qu'un moment; il s’agissoit de la comparer avec la durée des autres rois et des autres gouvernements, parmi lesquels il y en avoit, comme on vient de voir, qui n’avoient duré que deux ans. Mais quand on voudroit comparer tous les six gouvernements ensemble avec celui de la papauté, il se trouveroit que le dernier, à qui on donne la brièveté pour

1P. 5, 99, 4. — 2 II, Petr. 111, 8.

Caractère, devoit lui seul durer autant et plus que tous les autres ensemble, comme le ministre l'avoue ! : et la preuve en est évidente, puisqu'on donne, comme on a vu, douze cent soixante ans à ce nouveau gouvernement, et que toute la durée de Rome, depuis sa fondation jusqu'à la chute de son empire, n’en à pas tant.

XVIII. Réponses des ministres du Moulin et Jurieu ; et manifeste corruption du texte sacré.

On sera bien aise de voir ce qu'ont ici répondu les deux ministres, dont le parti protestant suit maintenant les Iumières, je veux dire le ministre du Moulin et le ministre Jurieu. Le premier a bien senti le ridicule du dénoûment de l'éternité, auprès de laquelle tout est. court *; mais, après tout, il sait trancher ce qu’il ne peut résoudre. Au lieu que saint Jean dit mot à mot du septième roi, c’est-à-dire, selon les ministres, de la septième forme de gouvernement, que lorsqu'il sera venu, il faut qu'il demeure peu, \iyov. Genève avoit adouci ce peu, si tranchant, en traduisant, pour un

«peu de temps ; et du Moulin avoit encore adouci en paraphrasant, que ce septième roi devoit demeurer quelque temps * ; ce qui, cesemble, lui prolongeroit un peu plus sa vie quesaint Jean, qui le fait passer aussi vite qu’on le vient de voir. Mais comme cela ne cadre pas encore assez juste, et qu’il ne suffit pas, pour un si durable gouvernement, de dire qu’il demeurera quelque temps, le ministre tranche le mot, et voici comme il interprète le peu de saint Jean‘ : Et quand le septième gouvernement , qui est celui du pape, sera venu, il faut qu'il dure un peu plus de temps que les autres : tout au contraire de saint Jean, qui, en comparant le septième roi avec les autres, lui donne en partage la courte durée, celuici le fait durer un peu plus de temps que tous les autres ensemble. Voilà ce qu'est devenu entreles mains des ministres cet SMyoy de saint Jean, qui passe si vite; et il n’y a rien à ce prix qu’on ne trouve, ou qu'on ne mette dans l'Apoca-

lypse.

1 Acc. 1. p. ch. 1. p. 11, — ? Du Moulin, Acc, des prophét. p. 265. -— 3pP, 267. — 4 P,. 284.

M. Jurieu n'ose se tenir à cette pitoyable interprétation, qui n’est qu’une corruption manifeste du texte sacré : voyons si ce qu’il invente, après tous les autres, vaudra mieux. Quand la septième tête sera venue, il faut qu'elle demeure pour un peu de temps; c’est-à-dire, selon ce ministre ‘, à faut qu’elle demeure pour un long temps réel, mais pour un petit temps prophétique ; merveilleuse interprétation ! pour un peu de temps, C'est-à-dire, pour un long temps. Mais je lui impose, dira-t-il; il ne dit pas absolument, que peu de temps C’est un long temps; il dit que c’est un long temps réel ; je l'avoue, et c’est par là que je prétends que ce peu de temps est d'autant plus absolument un long temps, qu'il est, selon le ministre, un long temps réel; et, selon le même ministre, un temps qui n’est court qu’à cause de la manière figurée dont il prétend qu’on l'explique : mais poursuivons, et de peur qu’il ne nous accuse de lui imposer, rapportons de suite toutes ses paroles. Le peu de temps de saint Jean, c’est un long lemps réel, mais un petit temps prophétique ; car sa durée est marquée à quarante-deux mois, à douze cent soixante jours, c'est-à-dire, trois ans et demi; ce qui est un petit temps dans le style prophétique, selon lequel les siècles ne sont que comme des jours. Mais quel temps ne sera pas court en ce sens ? et pourquoi la durée de la septième tête . sera-t-elle caractérisée par sa rapide brièveté, si toutes les autres têtes, à l'entendre dans le même sens, passent encore plus vite, puisque enfin elles occupent mojns de temps réel ? C’est ce qu’il falloit expliquer : mais c’est à quoi le ministre ne songe seulement pas, parce qu’il y trouveroit sa confusion trop manifeste; car écoutons ce qu’il ajoute : c'est que le Seigneur, dès le temps de saint Jean, dit : Je viens bientôt , quoique son avénement füt éloigné de près de deux mille ans. Ce docteur n’ignore rien; il sait dans quel temps précis doit venir le Fils de Dieu, c’est-à-dire, qu’il sait ce que Les anges ne savent pas, ce que le Fils de l'homme lui-même a bien voulu dire qu’il ignoroit *; pour faire entendre à ses

ï Préj. légit. x. p. ch, vrr. p. 424. — 2 Ibid. — 3 Matth. xxiv. 36. Marc. xrcr. 392.

apôtres qu’il leur cachoit et à son. Église cette connoissance : mais laissons-lui étaler sa vaine science, et venons à notrefait. Jésus-Christ à dit dans l' Apocalypse, qu'il viendroit bientôt : en effet, il viendra bientôt pour chacun de nous; parce que le terme de notre vie, qui est celui où il vient pour nous, est bien court : et quand il faudroit entendre, Je viendrai bientôt, par rapport à l’avénement général et dernier, le ministre ne. comprendra-t-il jamais, que Jésus-Christ, quand il parle, peut bien dire que devant lui, et par rapport à l'éternité qui lui est toujours présente, tout est court; mais que cette façon de parler, qui abrége également tous les temps, n’est pas celle que l’on emploie, lorsqu'on les veut caractériser en particulier? Continuons : Ce temps, qui, prophétiquement et figurément parlant, étoit très-court, parce qu’il n'étoit que de trois ans et demi prophétiques, devoit être, par égard aux hommes, fort long, puisqu'il devoit être de douze cent soixante ans. Avouons qu’on ne s'entend guère soi-même, quand on se jette dans de telles ambiguités, et qu’on se charge inutilement de tant de paroles. Ce que veut dire le ministre, c'est que ce temps, qui figurément est fort court, est en effet à le bien entendre, et à prendre l'esprit de la prophétie, nonseulement long, mais encore fort long : de sorte que le saint apôtre qui l'appelle court absolument, parle dans le sens de ceux qui lentendront mal, et non par rapport à la vérité, selon laquelle il est fort long. Qui vit jamais de tels embarras ? et n'est-ce pas montrer à saint Jean qu'il ne s’entend pas lui-même, puisqu'il appelle peu de temps un temps qui en effet est tres-long, mais que les ignorants seuls prendront pour très-court ?

Après cela le ministre s’applaudit encore, et c’est, dit-il, une chose extrémement remarquable, que Dieu ait divisé la durée de Rome en deux périodes, environ de douze cent soixante ans chacune ; en sorte qu'autant de temps qu'avoit duré Rome païenne, autant doive durer Rome antichrétienne. Voilà les belles remarques dont on amuse les simples, qui cependant n’aperçoivent pas qu’en divisant en sept parts d'histoire de Rome, celle qu’on fait appeler courte par saint Jean, est celle qui constamment, et de l'aveu du ministre, a

seule duré autant, et plus même, comme on vient de voir ’, que toutes les autres ensemble.

Mais pourquoi disputerois-je ici davantage contre une si déplorable interprétation, puisque le ministre même l'abandonne dans sa lettre xr1° ? C’est lui qui nous vient de dire : Quand cette septième tête, qui est aussi le septième roi, sera venue, il faut qu’elle demeure pour un peu de temps : maintenant il dit tout le contraire. Nous répondons, dit-il ?, que ces paroles : 1 faut qu'il subsiste peu, ne se doivent pas rapporter à la septième tête, mais à celui que saint Jean appelle le huitième roi. Voici un nouveau dénoûment : tout à l'heure c’étoit, selon lui, la septième tête qui demeuroit peu, et il se tourmentoit à expliquer comment lui convenoit cette courte durée ; maintenant ce n’est plus la septième tête; ce n’est donc plus par conséquent le septième roi, puisque ce septième roi, c’étoit, selon saint Jean, la septième têle : Les sept têles, dit-il *, sont sept montagnes et sept rois ; cinq sont tombés; l'un est, et le septième n'est pas encore ; et quand il sera venu, il faut qu'il subsiste peu. C’est done le septième roi qui subsiste peu; par conséquent la septième tête, puisque les sept têtes sont sept rois : et le ministre ne se dément lui-même que pour démentir saint Jean encore plus ouvertement.

Voilà comme est traitée la parole sainte par ceux qui ne cessent de nous vanter qu’elle est leur règle; voilà comme ils développent les prophéties, et comme ils trompent un peuple crédule. Le charitable lecteur me plaint, je le sais, d’avoir à réfuter sérieusement ces absurdités ; mais la charité de Jésus-Christ nous y contraint; et il faut voir sien travaillant à lever les difficultés dont on embarrasse nos malheureux frères, nous en pourrons sauver quelques-uns.

Écoutons donc avec patience tout ce que dit le ministre : Celui, dit-il‘, qui doit subsister peu, n’est pas.la septième tête, mais c'est celui que saint Jean appelle le huitième roi°. La bête qui étoit, dit-il, qui n’est plus, est aussi le huitième roi. Le ministre veut embrouiller la matière; car, je vous

' Sup. n. 17: — 2 Lett, xr1r. p, 100. — 3 SP xvar, 9, 10. 41bid, — 5 Ibid. 11.

AUX PROTESTANTS. 307 prie, à quoi sert ici ce huitième roi dont saint Jean ne parle pas dans le verset dont il s’agit ? Ce huitième roi, dit saint Jean‘, est un des sept ; c'est-à-dire, comme nous l'avons expliqué, qu'il y a un de ces sept rois qui revient deux fois, et qui pour cela étant le huitième, ne laisse pas d’ailleurs

"être un des sept : mais ce roi, quel qu'il puisse être, ne sert de rien au septième dont nous parlons, puisque saint Jean né dit pas qu’il soit le septième, mais seulement un des sept; et quoi qu'il en soit, s’il est aussi le septième, il sera done, malgré le ministre, celui qui durera peu, et dont ilfaudroit pouvoir prolonger la vie pour soutenir le système. Non, dit M. Jurieu, ce huitième roi se fait par la division des empereurs qui se coupent en deux, empereurs païens et empereurs chrétiens ; et c'est celte dernière moitié de têle qui devoit subsister peu. Il se trouble; ces empereurs, soit paiens, soit chrétiens, appartiennent au sixième roi, et à la sixième tête : qu’il compte bien ; les six premiers rois du système protestant, sont les rois de Rome, ses consuls, ses décemvirs, ses dictateurs, ses tribuns, ses empereurs. Ces empereurs sont done le sixième roi, ou, ce qui est la même chose, la sixième tête : or, ce n’est pas du sixième roi, mais distinctement du septième, que saint Jean a dit qu'il dure peu. Il ne parle donc en aucune sorte, ni des empereurs païens, ni des empereurs chrétiens, soit qu’ils durent peu ou beaucoup ; mais il parle du septième roi, qui, selon les protestants, est le pape, dont l'empire doit durer peu, quoiqu'il dure douze cent soixante ans. Je ne sais plus quand il est permis de dire à un homme qu’il s’égare; et je ne sais plus comment on revient de son égarement, si ce n’est lorsqu'il est si visible : cependant les peuples écoutent ces faux pasteurs, qui comme disoit Ezéchiel *, leur gâtent leurs aliments, c'est-à dire, la sainte parole, en les foulant aux pieds, de peur qu’ils ne se nourrissent, ef qui leur troublent l'eau, afin qu'ils ne boivent rien de pur.

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