‹ Œuvres de Bossuet (volume 4)Chapitre 206 sur 245 · XIX. Blasphème du ministre Jurieu · texte numérisé non relu

XIX. Blasphème du ministre Jurieu

Ce qui passe toute croyance, c’est qu'un homme qui visi- 1 Voyez Explic, Chap. xvr1, 14, — 2 Ezech. xxxiv. 18, 19.

blement ne sait plus où il en est; qui pour parler très-modérément, ne va qu’à tâtons dans cette matière, pour ne pas dire qu'il choppe à chaque pas, ose encore nous assurer que les oracles des anciens prophètes sur Jésus-Christ, ne sont pas plus clairs que ceux qu’il produit, pour montrer que le pape est l'Antechrist, C’est ce qu'il n’a pas de honte d’avoir écrit tout nouvellement, et en sa dernière lettre pastorale, et je ne m'en étonne pas, puisque je me souviens très-certainement d’avoir lu dans son Accomplissement des prophéties, quoiqu’à présent je n’aie pas le lieu sous ma main, que le chapitre zrrr d’Isaïe, où tous les chrétiens ont cru jusqu'ici voir Jésus-Christ aussi clairement que dans les quatre Évangiles, n’est pas plus formel en sa faveur, que le sont les passages qu'il produit pour établir sa prétendue Rome antichrétienne. Je ne crois pas qu’il y ait un chrétien qui ne frémisse à un tel blasphème. Mais afin que rien n’y manquât, le ministre ajoute ces mots * : Îl est certain que les chicanes des Juifs contre nos oracles sont beaucoup plus apparentes que celles des papistes, des faux protestants et des libertins, contre les oracles qui dépeignent le papisme et le pape sous les termes de Babylone et de l’homme de péché. Voilà, mes frères, les enthousiasmes de votre prophète; voilà comme il vous apprend à reconnoître Jésus-Christ dans les prophéties ; voilà comme il justifie les Juifs : et quoiqu'il avoue que des protestants, qu’il appelle faux, mais qui sont aussi bien que lui dans la commmunion des Églises protestantes, ne veulent pasreconnoître son prétendu Antechrist, il soutient qu'il est prédit aussi clairement que Jésus-Christ même : tantil est vrai que sa haine l’emportesur sa foi, et qu’il a plus d’aversion pour le pape, que d’attachement à Jésus-Christ. XX. Que les protestants font dire à saint Jean sur les sept gouvernements

de Rome, des choses, non-seulement peu convenables, mais encore wvi-

siblement fausses.

Avant que de sortir des sept rois, je demande encore aux ministres, ce que font à l'Apocalypse et à la persécution de l'Eglise, les sept gouvernements de Rome, dont cinq avoient précédé la naissance du christianisme? C'est, dit-

‘ Lett, xrr, p. 92,9 col. -— 2 Ibid,

0h, que saint Jean vouloit décrire tout l’état de Rome, que Tacite, au commencement de ses Annales, avoit réduit à six gouvernements ; à quoi, pour ne rien oublier, saint Jean ajoute le septième, qui est le papal. Mais, je vous prie, qu’avoit à faire saint Jean de nous décrire curieusement tout l'état de Rome, et à quoi bon ici copier Tacite ? Saint Jean n'étoit pas un historien qui voulüt décrire ce qui s'étoit passé devant lui, mais un prophète qui alloit nous représenter ce que Rome devoit faire ou souffrir dans la suite. Il est vrai qu'il nous veut montrer cette grande ville'; mais il nous la veut montrer comme persécutrice des saints, et comme enivrée du sang des martyrs de Jésus. Que servoient ici les consuls et les dictateurs, et les rois de Rome et ses dé- -cemvirs, et ses tribuns militaires ? C’étoit, dira-t-on peutêtre, pour mieux faire connoître Rome. Mais elle étoit assez marquée par ses sept montagnes, par sa domination sur toute la terre, et par ses violences contre les saints, qu’elle a si longtemps tyrannisés, Que si enfin saint Jean vouloit faire voir qu’il connoissoit parfaitement l’état de Rome, pourquoi done n’a-t-il pas marqué dans le sixième gouvernement, qui étoit celui des empereurs, qu’ilseroit un jour chrétien ?.Pourquoi mettre des noms de blasphème également sur les sept têtes ? Qu'on en mette, à la bonne heure, sur les rois de Rome, sur ses consuls, sur ses dictateurs, qui tous étoient idolâtres : quoique les blasphèmes de la bête regardent principalement ceux qu’elle vomissoit contre l'Eglise, contre le tabernacle de Dieu, et contre les saints qui y habitent ? ; ce que n’ont pas fait les consuls ni les dictateurs qui ne les connoïssent pas. Mais pourquoi mettre encore des noms de blasphème sur la sixième tête comme sur les autres, c’est-à-dire, sur les empereurs ? Saint Jean ignoroitil que ces empereurs se convertiroient, et que de trois à quatre cents ans qu’ils devoient durer depuis le temps de sa prophétie, il y en avoit près de cent cinquante qu'ils devoient être chrétiens ? cependant saint Jean les fait tous également blasphémateurs, sans épargner , ni les Constantins, ni les Théodoses. Et les protestants ne s’aperçoivent pas des ef-

# Apoc, xvit. — 2 Ibid, xtrr, 6.

froyables ténèbres qu’ils répandent sur sa prophétie, et des contradictions dont elle seroit convaincue selon leur système.

Mais voici bien plus : saint Jean veut si peu parler de Rome dans les États qui ont précédé son Apocalypse, qu’au contraire il dit expressément que la bête- dont il y parloït devoit venir. La bête que vous avez vue, dit-il, doit s'élever de l'abime, Apoc. xvar. 8 : elle ne s’en étoit donc pas encore élevée. En cffet, saint Jean l'en voit sortir : Je vis, ditil, une bête qui s’élevoit de la mer, xrtx. 4, et il assiste à la sortie. M. Jurieu en convient lui-même ; et en parlant de la bête à sept têtes, elle étoit à venir, dit-il', puisqu'elle devoit monter de l’abîme, et un peu après : celte bête qui devoit monter de l’abime, c'est celle-là dont il a dit : Elle n’est plus. Je demande aux protestants, quelle est cette bête qui devoit venir du temps de saint Jean, et qui devoit périr dans la suite. Si c’est l'empire romain dans tous ses états, à commencer par les rois et à finir par le pape, comme le veulent les ministres, saint Jean nous a trompés : il nous fait voir comme devant venir, et comme commençant alors à s'élever de l’abime, un empire qui avoit déjà duré sept ou huit cents ans. Ce n'étoit donc pas de Rome, ni de l'empire romain dans tous ses états, que saint Jean vouloit parler : c’est de l'empire romain dans un certain état qui devoit venir, où il persécuteroit le christianisme avec la dernière et la plus implacable violence, comme il a paru dans le commentaire *. Ainsi, encore une fois, les interprètes protestants n'ont apporté aucune attention à la lecture de saint Jean ; ils n'ont songé qu'à surprendre les lecteurs aussi prévenus qu'eux, et aussi peu attentifs à ce divin livre.

XXI. Illusion des protestants sur les dix rois qui doivent d'abord favoriser Rome, et ensuite la détruire.

Pour ce qui regarde les dix rois, comparons ce que saint Jean en a dit au chapitre xvir de l’Apocalypse, avec ce qu’en disent les protestants ; et afin dene nous pas embrouiller dans les noms mystérieux de cet apôtre, remarquons d’abord que

1 Préj. lég. r. p. ch. vrr, p. 122. — 2 Voyez sur les chap: xrrr et KVIT

la bête, la prostituée, ou la femme vêtue d’écarlate, et Babylone, sont au fond la même chose. Car déjà la prostituée qui est assise sur de grandes eaux, Y. 1, avec laquelle les rois de la terre se sont corrompus, et les habitants de la terre se sont enivrés, Ÿ. 2, est la grande vil'e qui règne sur les rois de la terre, Y. 18, et les eaux sur lesquelles elle est assise, sont les peuples et les nations qui lui obéissent, Y. 15. Cette ville qui est aussi la prostituée, est la grande Babylone, la mère des impuretés de la terre, Y.5; et c’est encore la bête aux sept têtes, puisque ses sept têtes sont les sept montagnes, sur lesquelles la femme, c'est-à-dire, la ville, est assise, Y.9 : de. sorte, comme on l'a dit, que la femme, ou la prostituée, la bête aux sept têtes ct la ville aux sept montagnes, ou la Babylone mystique, sont la même chose, sans encore exainer ce que c’est. Cela étant supposé, l'histoire des dix rois est aisée à faire, et consiste principalement en deux choses : l’une, qu’ils donneront leur force, leur puissance et leur royaume à la bête, qui est aussi la femme ou la prostituée, et la grande ville ou Babylone, #.41, 17, et que dans la suite, i/s la haïront, la réduiront dans la dernière désolation , la dépouilleront, en dévoreront la substance ou les chairs, c’est-à-dire, les richesses et les provinces ; ef la feront brüler au feu, Y. 16. Ce qui fait qu'au chapitre xvr11 l’ange s’écrie, que la grande ville de Bcbylone, c'est-à-dire, en même temps la bête et la prostituée, avec laquelle les rois de la terre se sont corrompus, est tombée, Y. 1,2, désolée par la famine et brülée par le feu, Y. 8; et c’est de quoi on loue Dieu au ciel dans le chapitre x1x, parce qu'il a condamné la grande prostituée, qui a corrompu la terre par sa prostitution, . 2.

On voit d’un coup d’œil que tout cela nous représente la même action et le même événement ; et il paroît sans difficulté que c’est la chute de Rome, ainsi que je l’ai fait voir dans le commentaire, sans qu’il soit ici besoin de le répéter. La question est maintenant, si selon la prétention des protestants, ce peut être l'Eglise romaine : mais d’abord on voit bien que non, par les principes des protestants mêmes : car ils demeurent d'accord que dans le chapitre xvn, les

versets où il est dit des Rois, qu’ils haïront la prostituce la désoleront, la brûüleront, en dévoreront la substance, en pilleront les trésors, en partageront les provinces, représentent au vif la chute de Rome sous Alaric ou Gensérie, ou sous tel autre qu'ils voudront avec le démembrement de son empire. Car en effet, c’'étoit à l'empire que tous ces rois en vouloient : ce n rétoit pas l'Église romaine qu'ils dépouilloient des richesses et de la domination qu’elle n’avoit pas; c’étoit l'empire romain qu’ils envahissoient, et ses provinces dont ils faisoient de nouveaux royaumes. Les protestants en conviennent ; et c’est de là qu’ils concluent que le règne de lPAntechrist commence alors, à cause, selon saint Paul, que celui qui tenoit , c'est-à-dire, comme 1e l'interprètent , l'empire romain, fut aboli, IT. Thess. 11.7. Mais de cette sorte, la prostituée n’est donc plus l'Église romaine, et ne peut être autre chose que la ville de Rome pillée, saccagée, brülée, dépouillée de ses provinces et de son empire par Alaric et les autres rois ; de sorte que la prophétie des dix rois qui devoient désoler Rome, a eu sa fin.

C’est donc dans le système protestant une contradiction manifeste, de s’imaginer encore une autre chute de Babylone, et dix rois encore une fois acharnés contre elle ; cela est entièrement accompli. C’est une autre contradiction de séparer l'événement du chapitre xvi1 d'avec celui du chapitre xvixr. Car c'est manifestement la même prostituée, la même bête, la même ville et la même Babylone qui tombe par les mêmes mains. Ce qu’on décrit si amplement dans le chap. xvin, c’est ce qu’on a préparé, et ce qu'on a dit en moins de mots dans le chap. xvir. Ainsi tout est accompli : il n’y à plus d’autre Babylone dont il faille sortir de nouveau, et en attendre la chute, comme font les protestants ; il n’y a plus un autre mystère à chercher; et lorsque les protestants sont convenus que le chapitre xvt1 s’entendoit du démembrement de l'empire, ils ont eux-mêmes détruit tout ce qu'ils ont dit de la corruption et de la désolation future de l'Église romaine.

I] ne faut donc plus s'étonner si tout se dément dans leur système. On leur demande en quoi les rois goths, vandales,

saxons, françois, et les autres, ou païens, ou hérétiques, et presque tous oppresseurs de Rome et des papes, ont aidé l'Eglise romaine, et quelle puissance ils lui ont donnée pour établir son empire. C’est en peu de mots ce que j'objectois dans le livre xux des Variations ‘. M. Jurieu répond ? : Voila une belle difficulté pour un grand auteur ! Et où a-t-ù trouvé que ces dix rois devoient donner leur puissance à la bête dès qu'ils commenceroient de régner ? Cela n'est pas dans le texte de saint Jean. Cela est sorti du cerveau de M. Bossuet. Qui ne croiroit, à voir ces airs dédaigneux et malhonnèêtes, que je me les suis attirés par quelque extravagance manifeste ? Mais qu’on apprenne à connoître M. Jurieu , et à se convaincre ici que lorsqu'il est le plus méprisant, c’est lorsqu'il est le plus foible. Car que dit le texte de Saint Jean où il nous appelle ? Que dit-il dans la version de Genève même ? Les dix cornes sont dix rois qui n'ont pas encore commencé à régner, mais qui prendront puissance comme rois en un même temps avec la bête*. M. Jurieu et tous les ministres concluent de là que ces rois commenceront à régner en démembrant l'empire romain, en même temps que commencera l'empire du pape antechrist. Poursuivons : Ceux-ci ont un même conseil, et ils bailleront leur puissance ct autorité à la bôte*. Voilà par où ils commencent ; et en même temps que saint Jean leur fait prendre leur puissance, il la leur fait communiquer à ce qu'il appelie la bête, qui est, selon les ministres, l'Église romaine : et après cela on me demande où j'ai pris que ces dix rois devoient donner leur puissance à la bête dès qu'ils commenceroient à régner ? Mais continuons; et après avoir appris de saint Jean, par où ces rois devoient commencer, et comme d’abord ils aideroient la prostituée ou la bête, passons outre, et apprenons de lui-même que dans la suite ils la haïront : Les dix cornes que tu as vues, sont ceux qui haïront la prostituée, et la rendront désolée, et la brüleront au feu * ; mais ce sera, comme il vient de dire, après l’avoir auparavant favorisée, et lui avoir donné leur puissance.

1 Var. xurr, 34. — ? Lett. xuxr. p. 100. 2 col. — 3 Apoc. xvrr. 12, — 4 Ibid. 13. — 5 Ibid. 16.

Et de peur qu’on ne s’imagine que saint Jean ait renversé, quoique sans raison, l’ordre des temps, il va lui-même audevant de cette chicane : Car, poursuit-il', Dieu a mis dans leurs cœurs qu'ils feront ce qu'ililui plaît , et qu'ils arrêtent un même propos, et qu'ils baillent leur royaume à la bête jusqu'à ce que les paroles de Dieu fussent accomplies ; c'està-dire, manifestement, jusqu'à ce que la bête périsse, et que l'heure de son jugement soit arrivée : et tel étoit son jugement, que par un conseil admirable de Dieu qui tient en sa main les cœurs des rois, les mêmes qui la haïssoient, et qui devoient la détruire, fussent auparavant ses défenseurs.

C’est ce qu’on a vu arriver à la chute de l'empire romain’. On a vu que les rois ses alliés tournèrent tout à coup leurs armes contre elle; et si M. Jurieu n’a pas voulu apprendre cette vérité de Grotius et de Hammond, il auroit pu la trouver dans Bullinger*. à

Que si au lieu de l'empire on entend iei l'Église romaine, on n’a plus besoin de demander en quel temps ces rois destructeurs devoient commencer à l’aider ou à la détruire, puisqu'ils ne l'ont ni aidée, ni détruite, ainsi que M. Jurieu le reconnoît *.

Mais, dit-il*, afin que ces rois soient dits véritablement avoir donné leur puissance à l'Église romaine, c'est assez qu'ils l’aient fait dans leur progrès, quoiqu’ils ne l’aient pas fait au commencement, ni plusieurs siècles après; parce qu'enfin ce sont toujours les mêmes royaumes, comme le Rhin et les autres fleuves ne laissent pas d’être les mêmes que du temps de César, encore que ce ne soient pas les mêmes eaux, parce que c’est le même lit.

Passons-lui la comparaison pour la France, pour l’Angleterre et pour l'Espagne : mais le Danemarck, la Norwége, la Suède, la Pologne, l'Ecosse, seront-elles encore de ces fleuves qui auront commencé leur cours au temps du démembrement de l'empire? Autre belle difficulté! dit notre auteur’, comme si le sens de l'oracle évidemment n’éloit pas que l'empire

? Apoc. xvit. 17. — 2 Voyez l’Explic. du chap. xvrr. — 3 Bulling. Com. m Apoc. hic, — 4 Ibid, — 5 Lett. xrcr. p. 101. — 6 Ibid,

AUX PROTESTANTS. 475 antichrétien devoit toujours avoir sous lui dix royaumes, plus ou moins : ajoutons, qui lui donnassent leur puissance ; car c’est ce qu’il faut trouver pour expliquer l’oracle de saint Jean. Mais où étoient-ils, ces royaumes qui devoient être toujours? où étoient-ils durant tout le temps où les François et les Anglois étoient païens, où les autres royaumes étoient ariens , où tous ces royaumes ensemble, de l’aveu de M. Jurieu, ne songeoient pas seulement à agrandir VÉglise ro-

maine ?

Ne lui tenons pas tant de rigueur ; exceptons trois ou quatre cents ans de son foujours, et venons au point où les rois doivent enfin donner leur puissance à l'Église romaine. Quelle puissance lui ont-ils donnée ? La spirituelle peut-être, qui est celle que Léon 1°, et ses successeurs commencèrent à s'arroger sur toute l'Eglise'. Point du tout, car saint Jean a dit que ces rois donnerojent leur puissance; c'est la leur qu’ils devoient donner, c’est-à-dire, la temporelle, et non pas la spirituelle, qui n’est pas à eux. M. Jurieu l’a bien senti : c’est pourquoi, nous ne disons pas, répond-il*, que ce soient ces rois proprement qui aient donné au pape leur primauté spirituelle ; ce sont les papes qui l'ont usurpée sur les autres évêques. Donc les rois ne donneront pas au pape la primauté spirituelle, qui est celle qui proprement le constitue antechrist, selon les ministres. Mais lui donnerontils du moins la puissance temporelle, qui est véritablement la leur ? Où trouvera-t-on dix rois qui aient donné aux papes quelque puissance temporelle ? Pour moi, je n’en connois point avant Pepin et Charlemagne, plus de trois cents ans après saint Léon, et je ne trouve alors, ni plusieurs siècles après, que les rois de France qui aient fait aux papes de pareils présents. Où sont donc tous les autres rois qu’on veut faire prophétiser à saint Jean ? M. Jurieu a tranché ce nœud, en disant : {l suffit, pour l'accomplissement de l'oracle, que dans la suite les rois aient été assez foibles pour se laisser arracher, par l'Eglise romaine, leurs biens temporels et leur puissance temporelle. Lui donner, selon saint

1 Lett. xtur. p. 101. — 2 Ibid. — 3 Ibid. 4009, 101.

Jean, leur puissance, n'est autre chose que la laisser prendre. Voilà cette prophétie du pape antechrist plus claire et plus lumineuse que toutes celles où le Saint-Esprit a tracé et Jésus-Christ et son règne. Hélas ! que penseront de Jésus- Christ, et des prophètes qui nous l'ont promis, ceux qui ne les connoîtront que par les ministres ?

Mais après les temps où les rois donnent, il faut encore trouver ceux où ils détruisent, c’est-à-dire, qu'il faut venir au temps de Luther, onze cents ans après saint Léon et la naissance de l’Antechrist, pour trouver ces rois ennemis qui attaquent directement l'Église romaine. Mais quand est-ce que s’achèvera ce grand œuvre de sa destruction ? IL faut laisser écouler douze cent soixante aps, puisque son règne doit durer autant. Est-ce ainsi qu’on fait traîner durant tant

de siècles, ce que saint Jean fait marcher d’un pas si ra-

pide ? et n’y a-t-il qu'à brouiller mille ou douze cents ans d'histoire, changer la force des mots, et non-seulement renverser tout l’ordre de la prophétie, mais encore ses propres pensées, pour faire dire à l’Apocalypse tout ce qu’on voudra ?

C’est le désordre où l’on tombe nécessairement, en abandonnant le principe, et en s’éloignant de la route. Pour n’avoir pas voulu voir ce qui est plus clair que le jour, que les chapitres XVII et XVIII ne sont qu’un même événement, et que la chute de Rome avec le démembrement de son empire, en font partout le sujet, les ministres ont tout confondu. fls trouvent l’Église romaine où saint Jean déclare lui-même qu'il ne présente à nos yeux que la ville et son empire; ils trouvent de nouveaux rois amis de Rome, et ensuite ses ennemis, où saint Jean ne connoît que ceux qui en effet l'ont détruite au cinquième siècle; ils trouvent la naissance de lAntechrist dans un lieu où il n’y en a pas une seule parole; et pour tout comprendre en un mot, ils trouvent une chute de Rome distincte de celle où ils reconnoissent eux-mêmes la dissipation de son empire : ils arrachent les passages de toute leur suite; ils mettent en pièces l’Écriture, et leur Système n’est autre chose qu'une éternelle profanation de cette sainte parole,

XXII. Illusion sur l’explication du chap. xux et sur la seconde bête qui y est représentée.

Ainsi la première bête des protestants, avec leurs prétendus sept gouvernements, dont le dernier est celui du pape, et les dix rois ennemis qui devoient détruire l’Église ro maine , est un amas de contradictions et d'impossibilités. Mais le personnage qu'ils font faire à celle que saint Jean appelle l’autre bête‘, n’est pas moins absurde. La dernière tète de la première bête étoit le pape, dans lequel ressuscitoit l'empire romain blessé à mort. La seconde bête, c’est encore le pape qui fait adorer la première bête ressuscitée, c’est-àdire, toujours le pape. Cette bête, qui fait adorer la première bête, en fait encore adorer l’image ; et cette image, c’est encore le pape, qui n’est pas un vrai empereur, mais un empereur dont l'empire est imaginaire : c'est de quoi sont pleins tous les livres des interprètes protestants”. Ainsi cette autre bête, c'est la même bête, c’est le pape qui fait adorer le pape. À force de vouloir trouver le pape partout, on montre qu’il n'est nulle part, et qu’en le cherchant vainement sous toutes ls figures de l'Apocalypse, on ne songe qu'à contenter une haine aveugle. Et il faut ici remarquer que saint Jean ne dit en aucune sorte, que la seconde bête se fasse adorer ellemême; mais il dit, et il répète toujours qu’elle fait adorer la première bête*. Si la seconde bête c’est le pape, le pape ne se fait donc pas adorer lui-même, contre ce que disent tous les protestants. Mais que fait-il donc adorer? La première bète, sans doute, comme dit saint Jean. Mais est-ce la première bête dans tous ses états, et Rome sous ses consuls, sous ses dictateurs, sous ses empereurs ? Le pape les fait-il adorer ? L'ose-t-on dire ? Qui fait-il donc adorer? L'empire romain dans sa septième tête, qui est lui-même : ainsi il se fait adorer lui-même, et il ne se fait pas adorer lui-même, Est-ce là faire révérer les prophéties, ou les tourner en ridicule ?

Pour éviter cette absurdité que la seconde bête qui ne se

r Apoc. xrir. 41,12. — ? Du Moulin, Joseph Mède, et Jur. sur ces pass. de l’Apoc. — 3 Apoc. xr1r. 12.

ans AVERTISSEMENT

fait point adorer, mais qui fait adorer la première bête, soit la même que cette première et que celle à qui elle fait rendre des adorations, quelques protestants ont trouvé qu’il falloit distinguer le pape de la papauté, ou de l'empire papal'. Du Moulin a inventé ce dénoûment : Le pape, dit-il”, fait adorer la hiérarchie romaine et papale, et ainsi la seconde bête fait adorer la première. Mais pourquoi est-ce que la seconde bête ne sera pas aussi bien la hiérarchie romaine que la première, ou pourquoi la première ne sera-t-elle pas le pape comme la seconde ? Le démêle qui pourra : quoi qu'il en soit, on n'a que cela à nous répondre. D’autres protestants, peu satisfaits d’une si vaine subtilité, disent que l'empire romain ressuscité, c’est l'empire de Charlemagne et des empereurs francois et allemands que le pape fait adorer, parce que c’est lui qui l’a établi. Mais comment il fait adorer à toute la terre un empire sitôt réduit à l'Allemagne toute seule; un empire que le pape même a banni de Rome et de l'Italie; un empire dont on lui reproche qu’il prétend pouvoir disposer par un droit tout particulier, sans parler ici maintenant de mille autres absurdités, je le laisse à expliquer aux protestants.

Page 1