XXX. Réponse du ministre Jurieu
Écoutez-moi ici encore une fois, mes chers frères, à qui on adresse ces blasphèmes : est-il possible que des excès si insupportables ne vous fassent jamais ouvrir les yeux ? Pour diminuer l'horreur que vous en auriez, si on ne tâchoit de les adoucir, votre ministre vous dit que l'idolâtrie et l’antichristianisme qu’il objecte aux Pères du quatrième et du cinquième siècle, n’étoit qu'une idolâtrie et un antichristianisme commencé : c’est déjà une étrange impiété d'attribuer à l'Eglise et à ses saints, dans les siècles les plus illustres, cette idolâtrie et cet antichristianisme commencé, puisqu’en quelque état que l’on considère un si grand mal, ilest constamment toujours mortel : mais votre ministre ne s’en tient pas là; et il vous fait voir dans des temps si saints et dans les plus saints hommes qui y fleurissoient, une idolâtrie et un antichristianisme régnant..
Arrétez-vous ici un peu de temps, mes chers frères, à considérer les artifices de votre ministre. Je lui avois objecté
dans l'histoire des Variations ‘, combien il étoit horrible de faire d’un saint Léon et des autres saints des antechrists, c'est-à-dire, ce qu’il y a de plus exécrable parmi les chrétiens. J’avois relevé les trois caractères où ce ministre avoit établi son antichristianisme prétendu, qui sont dans les papes l’usurpation de la primauté ecclésiastique, la corruption des mœurs et l’idolâtrie : trois abominables excès, qu’on ne peut imputer aux saints sans blasphémer. J'avois même poussé plus loin mes réflexions, et j’avois dit, ce qui est très-vrai, qu’on ne pouvoit trouver ces trois excès dans saint Léon, sans être obligé de les attribuer aux Pères du quatrième siècle, où on trouvoit les mêmes choses qui font faire de saint Léon un antechrist ; et je m’attachois principalement à l’idolâtrie, comme à l’exécration des exécrations, dont la moindre tache effaçoit toute sainteté dans l'Église. J'ai objecté toutes ces choses en quatre ou einq chapitres que vous pouvez voir, ils-ne tiennent que sept ou huit pages; et c’est sur cela que votre ministre a entrepris de vous satisfaire : mais vous verrez aisément qu’il ne fait que vous amuser, dissimuler les difficultés et augmenter les erreurs. Laissons à part ses manières dédaigneuses et insultantes : si je les ai relevées, c’est pour l'amour de vous, afin que vous connussiez un des artifices dont on se sert pour vous tromper : c’est assez que vous l’ayez vu; n’en parlons plus. Mais voici l'important et le sérieux * : « L’exclamation de M. Bos- » suet est à peu près aussi bien placée, que si je la mettois » après ce que je vais dire : les phthisies, les hydropisies, et » cent autres maladies très-mortelles ont des commencements » insensibles ; c’est une indigestion d'estomac, quelque dé- » réglement dans les humeurs, quelque dureté dans le foie, » quelque intempérie dans les entrailles, qui dans le com- » mencement n’empêchent pas de boire, de manger, d’aller » à la chasse et à la guerre ; la maladie augmente, et met le » patient à l'extrémité. Un habile médecin se fait instruire » des premiers et des plus simples accidents de la maladie : » il en marque le commencement et l’origine, du temps de » ces premières intempéries, qui n'empéchoient le malade 1 Var. liv. xur. n. 20, et suiv. — ? Lett, xrtr. p. 98.
» d'aucune de ses fonctions. Un homme comme M. Bossuet » lui diroit : Il faut avoir bu la coupe d’assoupissement , pour » renfermer dans le période d’une maladie mortelle, des se- » maines et des mois dans lesquels on buvoit, on mangeoit » bien, on montoit à cheval, on couroit le cerf, on se trou- » voit dans les occasions. Certainement l’antichristianisme » est cela même; c'est une maladie mortelle dans l'Église : » elle a commencé dès le temps des apôtres ; des l’âge de saint » Paul, le mystère d’iniquité se mettoit en train ; l'orgueil et » l'affectation de la préséance étoient les premiers germes de » la tyrannie; le service des anges, que l’apôtre condamne, » étoit le commencement de l’idolâtrie : ces germes couvè- » rent durant plusieurs siècles, et ne vinrent à éclore que » dans le cinquième siècle. Ce monstre ne vint pas au monde » tout grand ; il fut petit durant un long temps, et il passa » par tous les degrés d’accroissement. Pendant qu’il fut petit, » il ne ruina pas l'essence de l'Église. Léon et quelques-uns » de ses successeurs furent D'HONNÈTES GENS, Cela se peut, » autant que l'honnêteté et la piété sont compatibles avec une » ambition excessive. Il est certain aussi que de son temps » l'Église se trouva FORT AVANT engagée dans L'IDOLATRIE du » culte des créatures, qui est un des caractères de l’antichris- » tianisme; et bien que ces maux ne fussent pas ENCORE ExX- » TRÈMES, et ne fussent pas tels qu’ils DAMNASSENT la per- » sonne de Léon, qui d’ailleurs avoit de bonnes qualités, » c’étoit pourtant assez pour faire les commencements de l’an- » tichristianisme .»
J'ai rapporté au long ces paroles, parce qu’elles expliquent très-bien et de la manière la plus spécieuse , le sentiment des protestants : mais il ne faut que deux mots pour tout renverser. Ces commencements d’idolâtrie et d’antichristianisme , qui n’empêchoient pas saint Léon d’être honnête homme, et qui enfin ne le damnoïent pas, étoient-ce des commencements de la nature de ceux qu’on remarque du temps des apôtres, lorsque le mystère d’iniquité se mettoit en train? Si cela est, l’antichristianisme étoit formé dès lors comme depuis dans saint Léon, et les mille deux cent soixante ans du
règne de l’Antechrist doivent être commencés du temps de
saint Paul. Les ministres ne le diront pas; car le terme seroit écoulé il y a déjà plusieurs siècles. Ce n'étoit donc pas en ce sens que saint Léon étoit l’Antechrist; c'étoit l'Antechrist formé ; bien plus, c'étoit l'Antechrist régnant ; car le ministre nous vient dire que l’idolâtrie, qui est un des caractères de l’antichristianisme, devoit régner dans l'Eglise durant les mille deux cent soixante ans, qui commencent, comme on à vu, au quatrième siècle ; et on prétend que le mal s’est augmenté sous saint Léon, jusqu’à faire de ce saint pape, sans rien ménager, un véritable antechrist. Voilà donc l'Antechrist formé, ou même l’Antechrist régnant, un honnêle homme ; et pour ne pas dire que c’étoit un saint révéré de toute l’Église et de tous les siècles, c’est du moins un homme qui n'est pas damné.
Si on ne sent pas encore l’absurdité de cette pensée, malgre les belles couleurs et les riches comparaisons dont on tâche de la couvrir, il ne faut qu’entendre saint Jean, qui nous apprend que durant douze cent soixante jours, la ville sainte fut foulée aux pieds ; les deux témoins persécutés jusqu’à la mort! ; la femme enceinte poussée dans le désert ?, et la guerre déclarée aux saints. C’est dès le commencement de ces jours que la bête commence à blasphémer contre Dieu, contre son saint nom, contre le ciel et ses citoyens *; et durant tout le cours de ces jours malheureux, les blasphèmes ne sont point interrompus. Tout cela a dû commencer du. temps de saint Léon, et a dû durer sansinterruption douze cent soixante ans, si les jours, qui sont des années, commencent sous ce grand pape. Qu'on nous dise comment des blasphèmes vomis contre Dieu, la guerre déclarée aux saints , et l’Église foulée aux pieds, n’empêchent pas, je ne dirai plus qu’on ne soit saint, puisque le ministre ne veut plus donner un si beau ütre à saint Léon, mais qu’on ne soit honnête homme, et qu’on n’évite la damnation.
Le ministre voudroit bien pouvoir exempter l'Église romaine de ces attentats affreux du temps de saint Léon et de saint Gélase, sous prétexte que l’Antechrist peut n’voir pas
1 Apoc. x1, —2 Ibid..x1t. 6, 14, — 3 1bid. xrrr.. 5, G.
fait en naissant tout le mal qu'il a fait dans la suite ‘. Mais saint Jean est trop exprès; il fait trop formellement commencer la persécution et les blasphèmes au moment que la bête paroît ; il les fait durer trop évidemment durant tous ses jours ; il faut enfin trancher le mot, et avouer que l’Eglise commença dès lors, c'est-à-dire, sous l’antechrist saint Léon, à blasphémer contre Dieu et contre ses saints; car ôter à Dieu son véritable culte pour en faire part aux saints, c’est blasphémer contre eux *. Si saint Léon est exempt de ces blasphèmes, il n’est donc pas la bête de saint Jean; s’il l’est, quelque jeune qu’elle soit encore, elle est .infâme et horrible, blasphématrice et persécutrice dès qu’elle paroît ; autrement saint Jean s’est trompé, et il ne faut plus donner de croyance à ses prophéties.
On voit donc bien maintenant, combien sont vaines les comparaisons dont le ministre éblouit le monde : il y a des dispositions à l'hydropisie et à la phthisie, qui n’empêchent peut-être pas absolument la santé, parce qu’elles ne dominent pas encore assez pour faire une hydropisie ou une phthisie formée : mais on ne dira jamais que la phthisie et l’hydropisie déjà formée soit autre chose qu’une extrême et funeste maladie. Qu'il y ait des dispositions à l’antichristianisme qui ne soient peut-être pas tout à fait mortelles , cela n’est pas impossible : mais que l’antichristianisme formé, c’est-à-dire, le blasphème et l’idolâtrie formée, ne soit pas d’abord un mal mortel et un monstre exécrable dès le premier jour, c’est brouiller toutes les idées , et il ne reste plus aux ministres que de faire des blasphèmes, une oppression, une idolâtrie innocente.
Mais, dit-il *, l’idolâtrie avoit commencé dès le temps de saint Paul ; et cet apôtre en reprenoit le commencement dans quelques Asiatiques qui adoroient les anges. II est vrai; mais aussi que dit saint Paul à ces adorateurs des anges? Qu'ils ne sont plus attachés à celui qui est la tête et le chef‘, c’està-dire, à Jésus-Christ, d'où nous vient l'influence de la vie : voilà comme cet apôtre traite ce commencement d'idolâtrie.
: Lett.xrrr. p. 99. 2.col. — ? Ibid, — 3 Lett. xmr. p. 99. 1. col. — 4 Goloss, 11. 19.
Si celle que saint Léon et les autres Pères ont autorisée, étoit de cette nature; ils étoient dès lors séparés de Jésus- Christ.
Maisil faut remonter plus haut que saint Léon. J'ai demandé au ministre ‘ qu’il nous montrât dans ce grand pape, ou dans les auteurs de son temps, au sujet des saints, quelque chose de plus ou de moins qu’on ne trouve au quatrième siècle dans saint Ambroise, dans saint Basile, dans saint Chrysostôme, dans saint Grégoire de Nazianze, dans saint Augustin : il ne fait pas seulement semblant de m’entendre, et ilne dit mot, parce qu'il sait bien qu’il n’a rien à dire.
Tâchons de suppléer à ce défaut. Dans le temps de saint Léon, le ministre avoit choisi Théodoret, comme celui dans les paroles duquel le faux culte des saints et des seconds intercesseurs étoit si bien formé * Ecoutons done les paroles d'un si savant Théologien, et voyons comme il a parlé aux Gentils sur les martyrs * : Nous n'en faisons pas des dieux comme vous faites de vos morts : nous ne leur offrons, ni des effusions, ni des sacrifices ; mais nous les honorons comme des serviteurs de Dieu, comme ses martyrs,et comme ses amis. C’est ce qu’avoient dit avant lui tous les autres Pères. Que s’il appelle leurs temples, ceux qu’on érige à Dieu en leur mémoire, ce n’étoit pas pour en faire des divinités, puisqu'il venoit de détruire cette fausse idée, et qu’il ajoute incontinent après, qu'on s'assembloit dans un temple pour y chanter les louanges de leur Seigneur : en quoi il ne dégénère pas des Pères ses prédécesseurs, puisque saint Grégoire de Nazianze avoit parlé comme lui des maisons sacrées qu'on offroit comme un présent aux martyrs ‘ ; mais il avoit aussi ajouté que c’étoit le Dieu des martyrs qui les recevoit.
J’avois donc eu raison de conelure ‘, qu'avec la même raison qu'on emploie à faire un antechrist de saint Léon, on en auroit pu faire autant de saint Augustin, de saint Basile et
T Var. x111. 27, 28. — 2 Acc. 11. p. p. 21, 29. — 3 Serm. vrrr. de
Martÿr, tom. 1v. p. 599, 605, etc? — 4 Orat. nr. quæ est 1. in Julian, tom. 1. p. 59, et seq. — 5 Var. xrrr. 98.
AUX PROTESTANTS. 425 des autres Pères du quatrième siècle : qu’il leur falloit faire commencer les blasphèmes et l’idolâtrie de la bête, et que rien n’en empéchoit, si ce n’est que les douze cent soixante ans seroient expirés trop tôt : cela étoit concluant, aussi n’y a-t-on rien opposé que le silence.
J’avois parlé de la même sorte de la primauté du pape ; et j'avois demandé qu’on me montrât que saint Léon en eût été plus persuadé que ses prédécesseurs, en remontant, sans aller plus loin, jusqu’au pape saint Innocent. Il n’y avoit, pour me satisfaire, qu’à lire vingt ou trente lettres de ces papes, et à me montrer que saint Léon eût dit de sa primauté quelque chose de plus ou de moins que ces grands hommes. On me dit pour toute réponse ‘, qu’un de nos critiques, a écrit que Léon avoit poussé plus loin que les autres les prérogatives de son siége : mais ce critique parle-t-il de la prérogative essentielle, qui est celle de la primauté, ou de certains priviléges accidentels qui peuvent croitre ou diminuer avec le temps? Qu'il le demande à cet auteur; il lui répondra que la primauté est de droit divin, et également reconnue par les prédécesseurs de saint Léon, et par luimême. Le ministre ne veut donc encore qu’amuser le monde par ces foibles allégations ; et cependant il dit tout court, sans en apporter la moindre preuve : La tyrannie de l'évéque de Rome étoit inconnue avant Léon’. Saint Léon est donc le premier tyran qui se soit assis dans la chaire de saint Pierre : les tyrans sont devenus honnêtes gens; et la tyrannie, même accompagnée de l'idolâtrie, ne damne plus.
Et sans entrer-dans la dispute de la primauté, si c’est un caractère d’antechrist que saint Léon ait été reconnu au concile de Chalcédoine comme le chef de l’Église et du concile’, ce caractère avoit commencé dès le concile d’Éphèse, où les légats de saint Célestin disent hautement, avec l'approbation de tous les Pères : Nous rendons grâces au saint et vénérable concile, de ce que tous les saints membres qui le composent, par vos saintes acclamations, se sont
1 Var. xr11. 99. — 2 Ibid. — 3 Epist, ad Leon. etc. Labb, Conc. t. 1v. col. 833. etc.
unis avec leur saint chef, votre sainteté n'ignorant pas que saint Pierre est le chef de la foi et des apôtres .
Qu'on me montre enfin que. saint Léon ait jamais rien dit de plus magnifique sur la primauté de son siége, que ce qu’en dit saint Innocent, lorsqu'il répond aux conciles de Carthage et de Milevi *, qui lui demandoient la confirmation des chapitres qu'ils avoient dressés sur 1x foi; qu'ils s’étoient acquittés de leur devoir, en recourant, comme ils avoient fait, au jugement du chef de leur ordre, selon qu’il étoit prescrit par l'autorité divine, et le reste qui est connu de tout le monde. Sur quoi, loin de lui répondre qu’il s’étoit attribué trop d'autorité, saint Augustin répond au contraire qu'il avoit parlé comme il convenoit au prélat du siége apostolique.
Rétablissons done hautement les conséquences de l'histoire des Variations que le ministre a tâché de détruire; et concluons que de faire un antechrist de saint Léon, de dire avec les ministres, que l’Antechrist ait été dans ce saint pape, au lieu de dire avec tous les Pères, que c’est saint Pierre et Jésus-Christ même qui ont parlé par sa bouche , et de faire commencer sous lui les blasphèmes, la tyrannie et l’idolâtrie de la bête, c’est le comble de l’extravagance, et non-seulement une fausseté, mais encore une impiété manifeste.
XXXI. Le ministre établit le commencement de l’idolâtrie dans les miracles que Dieu fait pour confondre Julien l’Apostat.
En vérité, mes chers frères, il n’est pas possible que vous envisagiez distinctement ce que vos docteurs sont obligés de vous dire, pour trouver au quatrième siècle leur idolâtrie prétendue dans l'Église de Jésus-Christ. Pourriez-vous entendre sans horreur ces paroles de votre ministre *? Durant près de trois cent cinquante ans, dit-il, on n’avoit ouï parler d'aucun miracle fait par les reliques ; mais sous le règne de Julien l'Apostat, le martyr Babylas, enterré dans un faubourg d'Antioche., appelé Daphné, cent ans après sa mort, s’avisa de faire des miracles. Des paroles si mépri-
t Conc. Eph. act. 11. Labb. t. 111. col. 619. — 2 Int. Ep. Aug. 91, 93. — 3 Jur. Acc. 1. p. ch. xt. p. 203.
AUX PROTESTANIS. 425 santes, dont on traite les saints martyrs, ne vous ouvrirontelles jamais les yeux ? Mais on n’a osé vous tout dire, de peur de vous faire voir trop d’impiété dans le discours que vous venez d'entendre : on vous a tu que ces miracles du saint martyr Babylas, dont on se moque, avoient été faits pour confondre le faux oracle d’Apollon, que Julien l'Apostat alloit consulter. Cet impie en fut effrayé; toute l'Eglise fut édifiée, et apprit à mépriser les menaces d'un prince infidèle; tous les saints, d'un commun accord, louèrent Dieu de la gloire qu’il avoit donnée à ses martyrs, que cet apostat traitoit de misérables esclaves et de scélérats. Je ne sais quandles miracles sont nécessaires, si ce n’est dans ces occasions ; et ceux-ci eurent tant d'éclat, que les païens même ne les turent pas'. Mais tout cela est le jouet de votre ministre; et pour comble d’impiété, il ajoute : Ainsi la Corruption du christianisme commença dans le même lieu, où les fidèles avoient commencé d'être appelés chrétiens, c'est-à-dire, à Antioche. En vérité, est-on chrétien, quand on fait commencer la corruption et l’idolâtrie dans les miracles que Dieu fait pour confondre un prince qui relevoit les idoles abattues ?