XXXII. Autre parole prodigieuse du même ministre
Mais voici dans le même lieu des paroles qui ne sont pas moins étranges : Îl est, dit-il”, à remarquer que cet espritde fable s’est introduit dans l'Eglise précisément dans le temps que l’idolâtrie antichrétienne a commencé d'y entrer. Les vies des anciens moines, Paul, Antoine, Hilarion, etc. , ont été écrites par saint Jérôme, sans bonne foi et sans jugement. L'histoire de l'Eglise depuis ce temps (c’est, comme on voit, depuis le quatrième siècle, car c’est alors que saint Jérôme écrivoit ces vies), commence à être un roman, à cause qu’à chaque page la réforme y est confondue. Allez, et accomplissez la mesure de vos pères : accomplissez les prédictions de l'Apocalypse au sens que vous voulez nous les appliquer; et faites voir par votre exemple que
1 Am, Marc. — ? Ibid.
496 AVERTISSEMENT des chrétiens peuvent blasphémer contre Dieu, et contre les saints.
XXXIII. Que les Pères que ce ministre accuse d’idolâtrie, sont, de son aveu, les plus grands théologiens de l’Église.
Cependant il ne faut pas croire que ce ministre, tout audacieux qu’il est, puisse mépriser en son cœur ces saints docteurs du quatrième siècle, qu’il charge de tant d’outrages : c'est sa cause qui le contraint ; car au reste voici ce qu’il dit de ces grands hommes : Les 1v° et v° siècles produisirent des docteurs distingués en comparaison des précédents. Les premiers docteurs du christianisme, après les apôtres, ont été de pauvres théologiens; ils ont volé raïz pieds raiz terre : il y a plus de théologie dans un seul ouvrage de saint Augustin, que dans tous les livres des trois premiers siècles, si l'on en excepte Origène ‘. Il dit aussi que jusqu’au cinquième siècle, et durant l'espace de quatre cents ans, l'Eglise apostolique enfantoit le christianisme *. Il fait durer la victoire qu’elle remporta sur les démons, jusqu'à Théodose, sous lequel tous ces grands hommes florissoient. Comment donc le pur argent de l’Église s’est-il changé tout à coup en écume ? comment tant de saints docteurs sont-ils tout à coup devenus idolâtres ? et comment établissent-ils l'empire du démon, pendant qu’on avoue qu’ils le renversent ?
XXXIV. Étrange idée du christianisme dans le parti protestant.
Voici, mes frères, dans la doctrine de votre ministre, une étrange constitution de l'Église chrétienne, et une terrible tentation pour tous ceux qui se disent réformés. Pour peu qu'il leur reste d'amour envers l’Église de Jésus-Christ, ils ne peuvent pas n'être pas émus, quand ils la voient livrée au blasphème et à l’idolâtrie durant douze cent soixante ans. D'abord on avoit mis à couvert de la corruption les quatre, les cinq, les six, ou mème les sept à huit premiers siècles, qu'on appeloit les beaux jours; mais ils se sont trouvés trop papistiques : on les a attaqués comme les autres, et le quat'ième, tant révéré jusqu’à nos jours, n’a pu s’en sauver, On
Acc, 11. p. p. 333, — ? Ibid. 1. p. 22,23.
avoit du moins réservé les trois premiers siècles, où la doctrine bannie de tous les autres, sembloit avoir un refuge ; mais maintenant c’est toute autre chose. Les Pères de ces trois siècles sont de pauvres théologiens, si on en excepte Origène, c'est-à-dire, celui de tous dont les égarements sont les plus certains, et les plus extrêmes.
Mais peut-être que l’ignorance de ces pauvres théologiens des trois premiers siècles est dans des points peu importants. Non, dans les lettres que M. Jurieu oppose aux Variations, il n’accuse de rien moins ces saints docteurs, que d’avoir tellement embrouillé le mystère de la Trinité, qu'il est demeuré informe jusqu'au concile de Nicée : la théologie de ces trois siècles a varié sur ce mystère : les anciens n’avoient pas une juste idée de l’immutabilité de Dieu, et ils ne savoient même pas du premier Être ce que les philosophes en avoient connu : ils ont mis de l'inégalité dans la Trinité; ils n’avancent point cela comme leur propre imagination ; c’étoit la doctrine re- Que : et tous les anciens des trois premiers siècles sont coupables de cette erreur. Le mystère de l’incarnation n’a pas été mieux connu; ce n’est que par les disputes avec tous les hérétiques, et entre autres avec les eutychiens, qu’enfin cette vérité est arrivée à sa perfection au concile de Chalcédoine. Etde combien de ténèbres les lumières se trouvent-elles mêlées dans les Pères des trois premiers siècles, et même en ceux du quatrième ‘? À peine connoissoient-ils Dieu : il n’y a rien qu'ils dussent mieux savoir que l'unité, la toute-puissance, la sagesse, l'infinie bonté et l’infinie perfection de ce premier Être ; car c’est ce qu’ils soutenoient contre les païens : cependant combien trouve-t-on sur ce sujet de varialions et de fausses idées ? Voilà ce que dit la première lettre, où les Variations sont attaquées. La r1° qui est en ordre la vi de 1688, confirme tout cela, et fait voir la même ignorance et la même instabilité dans ce qui regarde la grâce et la satisfaction de Jésus-Christ, articles essentiels au christianisme; et en un mot la théologie des anciens est demeurée informe, imporfaite, flottante dans la manière d'expliquer les mystères. Aussi pe paroît-il pas que les anciens docteurs des trois pre-
: Lett. vr. de 1688. p. 43, et suiv.
miers siècles se soient beaucoup attachés à la lecture de l’Ecriture sainte, où la vérité prend sa dernière forme : Ils sortoient des écoles des platoniciens, et remplissoient leurs ouvrages de leurs idées, au lieu de s'attacher uniquement aux pensées du Saint-Esprit‘.
Il est vrai que la fin de cette lettre en détruit le commencement. Car aussi comment répondre aux objections des sociniens ou des tolérants, comme les appelle M. Jurieu *, qui concluent que tous ces mystères ne sont pas bien importants, si les Pères des trois premiers siècles les ont ignorés ? mais enfin s’il a fallu, pour les satisfaire, dire qu’on n’a pas varié sur des points si essentiels, il a fallu dire le contraire, pour soutenir les variations de la nouvelle réforme : il faut, dis-je, que les premiers siècles aient varié; et il faut à la fin varier soimême, afin de confondre l'évêque de Meaux, qui a osé avancer que la véritable religion ne varie jamais. ;
Cependant, à quoi s’en tiendront les réformés ? A l’Ecriture, dira-t-on ; pendant qu’on la fait en même temps un livre que les docteurs des trois premiers siècles n’entendoient pas, n’étudioient guère, et où, loin de trouver les mystères que Jésus-Christ avoit enseignés en venant au monde, ils ne trouvoient même pas ce que les philosophes connoissoient de Dieu par leur simple raisonnement : de sorte qu’à suivre le système entier des protestants, les impies peuvent reprocher au christianisme, que jamais secte ne fut plus mal instruite, quoiqu’elle se vante d’avoir des livres divins: puisque dans les trois premiers siècles qui touchent de plus près à la source de l'instruction apostolique, on ne voit qu’une si pauvre, une si infirme, une si flottante et si variable théologie; et dans le quatrième siècle, où la science commence, on se replonge aussitôt dans l’idolâtrie : sans quoi il n’y a point de bête, ni de Babylone pour les protestants ; il n’y a point de pape antechrist ; il n’y a point d’idolâtrie antichrétienne.
+ Lett, vrr. de 1688. p. 50, 51. — 2 P, 56,
XXXV. Démonstration, que de l’aveu du ministre il n’y a rien dans l’Apocalypse qui marque sa prétendue idolâtrie ecclésiastique , quoique rien ne s’y dût trouver davantage selon ses principes.
Mais encore faudroit-il du moins que saint Jean nous eût expliqué ce grand mystère, et le ministre en convient : car en parlant de ce nouveau genre d'idolâtrie ecclésiastique, qu'ilétablit dès le quatrième siècle, Cela, dit-il', ne s'est point fait par hasard: Dieu l'a permis, Dieu l'a prévu, et sans doute Dieu l'a prédit ; car il n’y a point d'apparence, continue-t-il, qu'ayant pris le soin de marquer dans ses prophéties des événements incomparablement moins considérables, il eût oublié celui-ci. J'en conviens ; je donne les mains à une vérité si manifeste : je dis aussi, à l'exemple du ministre : une idolâtrie dans l’Église, qui y règne treize cents ans dans ses plus beaux jours, et à commencer au quatrième siècle, une idolâtrie dont les saints sont les auteurs, est un prodige assez grand, pour mériter d’être prédit; et Dieu qui ne fait rien, comme il dit lui-même, qu'il ne révèle aux prophètes ses serviteurs *, ne devoit pas leur cacher un si grand secret. Il s’en est tu néanmoins : je vois bien dans l’Apocalypse uneidolâtrie persécutrice des saints ; mais je n’y vois pas que les saints en soient les auteurs, qu’un saint Basile, un saint Augustin, un saint Ambroise, un saint Léon, un saint Grégoire dussent être ces idolâtres, parmi lesquels l'Antechrist prendroit naissance. Je vois bien, encore un coup, dans Apocalypse *, que la sainte cité sera foulée aux pieds par les Gentils. Que les saints, ces nouveaux Gentils, dussent eux-mêmes fouler aux pieds la cité sainte; c'est bien à la vérité le mystère des protestants et de M. Jurieu, après Joseph Mède et les autres ; mais je ne le vois pas dans l’Apocalypse, quoiqu’on prétende que ce mystère en fasse le principal sujet. | |
Il est vrai que M. Jurieu produit deux passages de l’Apocalypse, où il a tenté de trouver cette idolâtrie qui devoit régner dans l’Église : mais il est lui-même convenu que ces deux passages ne satisfont pas. Le premier étoit au chapitre
11 p.p. 178. — * Amos, 1er. 7. — 3 Apoc. xt. 2.
x1 dans le parvis livré aux Gentils. Le second étoit au chapitre xvir, où, dit-il !, l'idolâtrie papistique est comparée à une adultère. Mais dans la suite il déclare qu’il n’est pas content de ces passages : Le premier, dit-il *, esf trop obscur , et le second trop général. Il n’y a rien en effet de plus obscur que le premier passage. Le parvis du temple est livré aux Gentils * ; donc ces Gentils seront chrétiens : comme s’il étoit impossible que les vrais Gentils, les Romains, adorateurs des faux dieux, aient opprimé l’extérieur de l’Église : non-seulement cela est obscur, comme l’avoue le ministre, mais il est absolument faux, comme nous l’avons démontré ‘. Pour les lieux où le ministre soutient que l’idolâtrie de l’Apocalypse est appelée une adultère, et que c’est par conséquent l'infidélité d’une épouse, c’est-à-dire, d’une Eglise, cela n’est pas seulement trop général, comme l’avoue le ministre, mais évidemment inventé par le mensonge du monde le plus hardi; puisque le mot d’adultère, loin de se trouver dans saint Jean une seule fois, y est même, comme on a vu *, expressément évité.
Voilà ce que le ministre a produit pour trouver dans l'Apocalypse sa prétendue idolâtrie ecclésiastique. Mais à ces deux passages qu'il a produits dans son Accomplissement des prophéties, il en ajoute un troisième dans une de ses lettres ®; c’est celui de la femme cachée dans le désert douze cent soixante jours; d’où il conclut avec un air triomphant : 1! faut donc que l'idolâtrie règne dans l'Eglise chrétienne douze cent soixante ans. Où y a-t-il en ce lieu un seul mot d’idolâtrie, et encore d’idolâtrie régnante dans l'Eglise? Est-ce qu’on ne peut être dans le désert, dans la fuite, dans la retraite, sans idolâtrie ? Mathatias et ses enfants, et les autres qui les suivirent dans les montagnes et dans le désert, pour y chercher le jugement et la justice’, y sacrifioient-ils aux idoles ? Mais l’idolâtrie qui les y poussoit par ses persécutions, étoit-ce une idolâtrie ecclésiastique, et au contraire n’éloit-ce pas l’idolâtrie d’un Antiochus et
1 Jur. Acc. 1. p. Chap. xt. p. 178. — 2 Ibid. p. 979.— 3 Apoc. xr.
— à Ci-dessus, n. 8. Explic. du chap. xr de l’Ap. ÿ.2. — 5 Ci-dessus, n. 9. Préf. n. 9. — 6 Lett. xvir. 1. an. p. 139. — 7 I. Mach. 1. 929,
des ste Pourquoi n’en sera-t-il pas de même de cette femme mystique, c’est-à-dire, de l'Église ? C’étoit la persé-
cution des paiens qui la contraignoit à cacher son culte dans les endroits les plus retirés de la vue des hommes; c’étoit là le désert où elle étoit : mais elle y étoit dans un lieu préparé de Dieu , où on la laissoit, comme porte l'Apocalypse!, où ses pasteurs lui administroient la sainte parole. Elle y étoit soutenue par ces deux témoins qui ne cessèrent de la consoler tant que durèrent ses souffrances. Elle y avoit ses Moïse, ses Aaron, ses Mathatias et ses autres sacrificateurs,
comme le peuple dans le désert en sortant d'Égypte, afin qu'on n’aille pas ici s’imaginer un état d’Église invisible,
que l'Écriture ne connoit pas, et que les ministres mêmes ne souffrent plus.
Ainsi le ministre est forcé de sortir de l’Apocalypse, pour trouver son idolâtrie ecclésiastique. En effet, il ne la trouve, dit-il’, bien clairement expliquée que dans la première à Timothée, chapitre 1v. Dieu soit loué : enfin, l'Apocalypse est à cet égard en sûreté contre ses profanations : voyons en peu de paroles comme il profane saint Paul. Cet écart ne sera pas long, et nous reviendrons à saint Jean dans un moment.
XXXVI. Examen d’un passage de saint Paal , où le ministre prétend trouver, après Joseph Mède, son idolâtrie régnante dans l’Église.
Voici le passage de saint Paul, où, à quelque prix que ce soit, on veut trouver cette idolâtrie qui doit régner dans l'Église. L'esprit dit expressément, que quelques-uns dans les derniers temps s'abandonneront à des esprits abuseurs, et à des doctrines de démons. La voilà, dit le ministre ‘ cette idolâtrie antichrétienne que nous cherchons. Pour moi, j'ai beau ouvrir les yeux, je n’y vois rien; mais Joseph Mède, le plus outré et le plus entêté des interprètes, a développé ce secret, dont aucun auteur, ni catholique, ni protestant, ne s’étoit encore avisé. La note de Desmarais avoit entendu naturellement une doctrine de démons, celle
1 Apoc. xr. 3. xrr. 6. Voyez l’Explication de ces se — 2 Voyez l'Explication de ces passages, p. 166. — 31. Tim. 1v. 1. — 4P. 166.
dont les démons sont les auteurs ou les promoteurs. Les autres avoient tous dit la même chose ; on ne trouve que ce sens-là dans les critiques d'Angleterre. Il est vrai que dans la Synopse on propose le sentiment de Joseph Mède ; mais on ne cite que lui seul ; et il paroit que tout le reste lui étoit contraire. Quoi qu’il en soit, Joseph Mède nous apprend, ét le premier et le seul, que la doctrine des démons, c'est la doctrine qui honore les démons, c’est-à-dire, celle qui honore les anges et les ames bienheureuses ; et en un mot, c’est la doctrine du culte des saints, c’est-à-dire, comme il en convient, celle des docteurs du quatrième siècle.
Il faut bien du circuit pour arriver là : voyons par quel chemin M. Jurieu, le premier sectateur de Mède, nous y conduit '. Nous apprenons de saint Augustin, que les corps des martyrs Gervais et Protais furent découverts à la faveur d'un songe. Poursuivons : Je ne voudrois pas faire à saint Ambroise le tort de l'accuser d'avoir supposé cette vision pour tromper le peuple, pour faire de faux miracles, afin de faire triompher le parti du consubstantiel sur l'arianisme. Voilà un homme précautionné, qui à ce coup, semble vouloir épargner les saints : il insinue néanmoins qu’il pourroit bien y avoir quelque petite partialité, et que ces miracles servoient à soutenir le parti de saint Ambroise, c’està-dire, celui du Fils de Dieu contre les ennemis de sa divinité. Mais sans entrer là-dedans, le ministre décide ainsi : Ce qui est certain, c'est que ce fut un esprit trompeur qui abusa saint Ambroise, et qui lui découvrit ces reliques pour en faire des idoles. Il traite de la mêrne sorte toutes les autres visions célestes que tous les Pères racontent en ce temps, et tous les miracles qui suivirent. Il n’étoit pas digne de Dieu, d'autoriser par des miracles la consubstantialité de son Fils, pendant qu’une impératrice en persécutoit les dé-' fenseurs ; et c’est une œuvre à renvoyer aux esprits trompeurs.
Mais enfin, quand cela seroit, toujours auroit-on peine à comprendre, que par la doctrine des démons il fallüt entendre, non pas la doctrine qu’ils inspirent, mais la doctrine
qui enseigne à les adorer. On auroit encore plus de peine à entendre que saint Ambroise et les catholiques adorassent les démons, sous prétexte qu’on leur fait accroire qu'ils adorent les saints anges et les ames bienheureuses. Le ministre n’y trouve pourtant qu’un seul embarras : C’est que le démon, dans l'Ecriture sainte, ne se prend jamais en bonne part : il signifie toujours ces esprits impies qui séduisent les hommes en ce monde, et les tourmentent en l’autre‘. Voilà une objection qui ne souffroit point de réplique. Mais Joseph Mède, et après lui M. Jurieu, trouvent dans les Actes que les Athéniens parlent de saint Paul, comme d'un homme qui annoncçoit de nouveaux démons”; c’est-à-dire, de nouveaux dieux. Voilà done le nom de démons pris en bonne part, je l’avoue, par les Athéniens et par les Gentils, que saint Luc fait parler ici, et à qui ce langage étoit familier : mais ne nous montrer ce langage que dans la bouche des Gentils, c'est visiblement confirmer que ce n’est pas le langage de l’Écriture. Mais, dit-on , c’est saint Paul lui-même, qui dans le même chapitre dit encore aux Athéniens, qu'il les trouve plus attachés que les autres au culte des démons, Sercrtèarmovestépous *. Quand cela seroit, les dieux des Gentils, selon le style de l'Écriture, ne sont-ils pas de vrais démons séducteurs, qui se font adorer par les hommes ? Et quand saint Paul auroit parlé aux Athéniens selon leur langage, s’ensuit-il qu’il dût ainsi parler à Timothée ? Mais au fond, le mot de saint Paul ne veut dire que superstition ou fausse dévotion, comme l’a traduit la Vulgate et les protestants eux-mêmes ‘. À à
Il n’y a donc constamment aucun endroit de Y'Écriture où le mot de démons se prenne autrement que pour de mauvais esprits ; et M. Jurieu est insupportable, pour trouver son idolâtrie prétendue, de forcer tout le langage des livres divins, et de faire écrire saint Paul à Timothée dans un style qui n’est connu que des Gentils. Mais ce qui suit est risible : Il'y a, dit-il°, beaucoup d'apparence que c'est des Turcs que parle saint Jean au chapitre 1x de l’Apocalypse ; et que
x P. 491, 192. — 2 Act. xvrr. 18. — 3 Act. xx. 92, -— 4 Bib. de Gen. note de Desmar, — 5 Ibid, 192.
€ Bossuer, t. 11. 19
ceux qui sont affligés par leurs armées, sont les chrétiens auxquels est attribué le culte des démons, à cause qu'ils adoroient les saints et les anges. Se moque-t-il, de nous donner ses visions pour preuves ? et qui ne voit au contraire qu'il n’y a rien de plus creux que ses visions, si pour les soutenir, il faut reaverser tout le langage de l'Écriture ?
Voici enfin son dernier refuge. Il est vrai, il n’est pas possible de trouver un seul endroit de l'Écriture où les démons se prennent, comme nous voulons, en bonne part: mais nous ne laisserons pas de dire que les papistes adorent les démons ; parce qu’encore qu'ils croient adorer ou les anges, ou les ames saintes, toutefois ces esprits bienheureux ne recevant pas leur culte, il ne peut aller qu'aux démons. Qui ne seroit fatigué de ces violences qu’on fait au bon sens ? Parce moyen, s’il faut définir la religion des Mahométans, ou même celle des Juifs, et quel est l’objet qu’ils adorent, il n’y aura qu’à dire, ce sont les démons , parce qu’il n’y a que les démons à qui leur culte soit agréable. Mais il y a plus : il n’y a qu'à dire que saint Ambroise et les autres saints du quatrième siècle, lorsqu'ils demandoient aux saints la société de leurs prières, et qu’ils honoroient leurs reliques, étoient ces adorateurs des démons, dont on prétend que saint Paul a voulu parler, puisque, selon M. Jurieu, ni Dieu ni les saints n’admettoient leur culte. Voilà donc, selon ce ministre, les saints mêmes adorateurs des démons : et c’est là tout le dénoùment de la pièce.
XXXVII. Le ministre entraîné dans ses excès par le désespoir 25 sa cause.
Lorsqu'on tombe dans de si énormes excès, il faut être tout à fait livré à l’esprit d'erreur. Mais on voit aussi ce qui pousse le ministre dans cet abime ; car il déclare luimême‘ que s'il s'est enfin déterminé à l'opinion de Joseph Mède, ce n'a pas été sans balancer, et qu'il a cru longtemps que celte opinion étoit plus ingénieuse que solide. Qu'’est-ce donc qui l’a entraîné à ce mauvais choix, où il n’a Papprobation de personne, pas même des habiles gens de Ja ré-
‘ Bib. de Gen. note de Desmar. p. 172.
AUX PROTESTANIS. 435
forme ? C’est que sans cette bizarre interprétation, il ne savoit plus où trouver cette idolâtrie qu’il vouloit placer dans les saints : car il falloit bien , selon lui', qu'elle fût prédite ; Dieu n’avoit pas manqué à son Église dans un point si important. Tous les passages de l’Apocalypse, où il avoit vainement tenté de le trouver, ne contentoient pas son esprit : Îl ne pouvoit croire, dit-il, que Dieu n'eût laissé quelque oracle plus clair et moins général pour prédire cette ad- . mirable conformité, qui est entre le culte de l'ancien paganisme et celui de l'antichristianisme. I falloit qu’il y eût un texte formel pour prouver ce culte antichrétien que les saints Pères du quatrième siècle devoient introduire. Or, poursuit-il , ce texte plus formel et plus clair que les autres, je ne le trouve pas ailleurs : il est donc ici, puisque autrement il ne seroit nulle part, et mon système seroit renversé. Mais renversons sur sa tête l'argument dont il se sert contre nous. Cette idolâtrie des saints, ce paganisme-régnant dans V'Église, étoit d'un caractère assez particulier pour être expressément prédit ; le ministre en est d'accord : or est-il qu'il n’est pas prédit ; on ne le trouve nulle part : le ministre n’est pas content des passages de l'Apocalypse où il avoit cru le voir ; nous avons même montré qu’ils sont contre lui: il ne trouve enfin sa chimère qu’en un endroit de saint Paul, où nul homme de bon sens ne l’avoit trouvé, pas même parmi les protestants. C’est done une vraie chimère, et une chose qui ne subsiste que dans sa pensée, et dans les calomnies des protestants, XXX VIII. La conformité que les protestants ont imagince entre la
théologie et le culte des Pères du premier siècle et les païeus, détruite par les principes,
En effet, quoi qu’ils puissent dire, le vrai Dieu qu’on adoroit au quatrième siècle, n’est pas le Jupiter des païens : les angeset les autres esprits bienheureux, dont saint Ambroise et les autres saints demandoient la société dans leurs prières, r’étoient ni des dieux, ni des génies, ni des héros, ni rien enfin de semblable à ce que les Gentils imaginoient : c’étoient
x Bib. de Gen, note de Desmar. p. 178, 179.
des créatures que Dieu avoit faites du néant, seul, et par luimême ; qu’il avoit sanctifiées par sa grâce et couronnées par sa gloire, et toujours en les tirant du néant, ou de celui de l'être, ou de celui du péché. Qu'on me montre ce caractère dans le paganisme, et j'avouerai aux protestants tout ce qu’ils voudront. Le culte est intérieur ou extérieur: l’intérieur consiste principalement dans le sentiment qu’on vient de voir, où il est clair que ni les saints Pères, ni nous qui les suivons, ne convenons pas avee les païens. Que si notre culte intérieur est si dissemblable, l'extérieur, qui n’est que le signe de l’intérieur , ne peut non plus nous être commun avec eux. -
XXXIX. Que l'interprétation des protestants brouille toutes les idées de l’Apocalypse, et ne discerne ni les idolâtres, ni les saints dont parle saint Jean.
Ainsi l'interprétation des protestants brouille toutes les idées de l’Apocalypse : on ne sait plus ce que c’est de l’ido- Jâtrie dont parle saint Jean, ni des idolâtres, des persécuteurs, des blasphémateurs dont il fait de si fréquentes peintures , si ces blasphémateurs et ces idolâtres sont des saints du quatrième siècle. Ceux qui trouvent les idolâtres dans les saints, afin que rien ne manquât à leur ouvrage, devoient encore trouver les saints dans des hérétiques et des impies. C'est ce qu’ils ont fait, puisqu'ils nous montrent les saints dans les Albigeois, qui sont de vrais manichéens; dans les Vaudois, qui font dépendre de la sainteté l’efficace des sacrements; dans Viclef, un vrai impie, qui fait agir Dieu avec une inévitable et fatale nécessité, et le fait également cause du bien et du mal; dans Jean Hus, sans en dire ici autre chose, qui a canonisé Viclef; dans les taborites, qui furent les plus barbares de tous les hommes. Tout cela est clairement démontré au livre x1 des Variations : voilà les saints de la réforme.
Il est encore démontré dans le même livre, que les Vaudois crurent comme nous la transsubstantiation; que Jean Aus l’a aussi tenue, et qu'il à dit la messe jusqu’à la fin; que Viclef a cru le purgatoire et l'invocation des saints; et que les calixtins, qu'on met encore parmi les saints, ne diffèrent
d'avec nous que dans la seule communion sous les deux espèces. On est done saint avec tout le reste de notre doctrine, et avec la papauté même, qu'on nous donne comme le caractère de l’Antechrist, puisqu'on sait que les calixtins étoient toujours prêts à la reconnoître.