‹ Œuvres de Bossuet (volume 4)Chapitre 21 sur 245 · XIX. Profonde sagesse de Dieu dans cette dispensation · texte numérisé non relu

XIX. Profonde sagesse de Dieu dans cette dispensation

Il ne faut point douter qu'il n'en ait été de même de beaucoup d’autres prophéties. La conduite du Saint-Esprit dans les prophéties est un grand mystère. Dieu, qui excite, quand il lui plaît, l’esprit des prophètes, par la suite du même mystère excile aussi , quand il lui plaît, l'esprit de ceux qui les doivent entendre ; quelquefois même une prédiction révélée à un prophète, selon l'ordre de la Providence, a besoin: d'un autre prophète pour l'expliquer. Ainsi Daniel, l’homme de desirs ‘, jeûnoit et prioit, pour entendre ce que Dieu avoit révélé à Jérémie sur les septante ans de la captivité de son peuple ?. Il y a des prophéties dont il plaît à Dieu que le sens soit clairement entendu, lorsqu'elles s’accomplissent : les prophètes, quand il lui plaît, parlent sans énigmes. Dans le dessein que Dieu avoit de faire entendre à Cyrus qu'il vouloit se servir de lui pour la délivrance de son peuple, et pour le rétablissement de son temple, il le fait nommer par son ñom à Isaïe plusieurs siècles avant la naissance de ce prince *; et ainsi il lui donna lieu de commencer son édit par ces paroles : Voici ce que dit Cyrus … Dieu m'a commandé de rétablir sa maison dans Jérusalem *. Mais voyons s’il en est ainsi de toutes les autres prophéties, je dis même des plus expresses. La persécution d'Antiochus, par combien de vives douleurs étoit-elle marquée dans Daniel ‘? On y en-voit le temps, la manière, les circonstances particulières, le caractère du persécuteur , toute son histoire circonstanciée, son-audace, ses blasphèmes, sa mort, Cependant nous ne lisons pas qu’on ait pensé à la prophétie quand elle s'accomplissoit. Nous avons deux livres divins, qui sont les deux livres des Machabées, où cette persécution et toutes ses circonstances sont écrites fort au long. Nous avons l’histoire de Josèphe qui nous en apprend beaucoup de particularités mémorables. Nous avons dans saint Jérôme sur Daniel, des extraits de beaucoup d'historiens qui ont écrit de ces temps-là ; en tout cela il ne paroît pas qu’on ait seulement songé à la prophétie de Daniel : cependant on appliquoit à l’état où se trouvoit alors le peuple Juif le Psaume Lxxvin. On connoissoit Daniel, et on trouve dans les Machabées

1 Dan: 1%: 99.— 2 Jérem. xxv, xxx. — 3 Î5. XLIV, XLV, XLVI,— 42. Paralip. xxxvs. 29, 28. I: Esd. 5 1,2, — * Dan. vit, vtr, x, x1.

8% PRÉFACE deux éndroits tirés de son livre : mais pour sa prédiction, on n'en parle pas : elle n’en est pas moins constante, et il y a démonstration plus que morale de son véritable sens. Bien plus, et les livres des Machabées et ceux de Josèphe nous marquent si fort en particulier tous les faits qui la justifient, qu'on ne peut point douter de son intelligence : cependant on ne voit en aucun endroit qu'on tournât les yeux de ce côté-là. Mais pourquoi donc, dira-t-on, étoient faites ces prophéties qu'on n’entendoit pas dans le temps qu'onen avoit le plus besoin, c'est-à-dire, lorsqu'elles s'accomplissoient ? Ne demandons point de pourquoi à Dieu : commençons par avouer un fait constant, et par adorer la secrète conduite de son Saint-Esprit dans la dispensation de ses lumières : mais après l'avoir adorée, nous verrons bientôt qu'elle a ses raisons; et outre celles qui passent notre intelligence, en voici une qui touchera les enfants de Dieu qui aiment sa sainte parole : c'est que pendant que les uns accomplissoient et exécutoient cette prophétie ; pendant que les autres écrivoient ce qui s’étoit fait pour l’accomplir, et en faisoient, pour ainsi dire; par ce moyen un commentaire très-clair sans y penser, Dieu préparoit cette preuve, pour faire sentir dans un autre temps la divinité de son Écriture ; preuve d'autant plus convaincante, qu’elle venoit naturellement, et sans qu’on pût soupçonner eeux qui la donnoient d'être entrés le moins du monde dans ce dessein.

XX, Suite de la même matière.

Combien sommes-nous édifiés tous les jours lorsqu'en méditant les prophéties, et en feuilletant les histoires des peuples dont la destinée y est écrite, nous y voyons tant de preuves de la prescience de Dieu? Ces preuves inartificielles, comme les appellent les maîtres de la rhétorique, c'est-à-dire, ces preuves qui viennent sans art, et qui résultent, sans qu'on y pense, des conjonctures des choses, font des effets admirables. On y voit le doigt de Dieu, on y adore la profondeur de sa conduite, on s’y fortifie dans la foi de ses promesses : elles font voir dans l'Écriture des richesses inépuisables ; elles nous donnent l’idée de l’infinité de Dieu, et de cette essence adorable qui peut jusqu'à l'infini découvrir toujours en elle-même de nouvelles choses aux créatures intelligentes. C’est une des consolalions de notre pèlerinage. Nous trouvons dans les dogrnes connus en. tout temps, la nourriture nécessaire à notre foi; et dans les sens particuliers qui se découvrent tous les jours en méditant l'Écriture , un exercice utile à notre esprit, l'attrait

* Mach. vrr. 17, Ibid. rt 59,60.

céleste qui excite notre piété, et comme un nouvel assaisonnement des vérités que la Foi nous a déjà révélées.

XXI. Application de ces: vérités à l’Apocalypse, et à la chute de Rome.

On n'aura point de peine à croire que Dieu nous ait préparé ces chastes. délices dans l'Apocalypse de son bien-aimé disciple. Ainsi, sans nous informer si l'on a toujours entendu tous les rapports de ce divin livre avec les histoires tant de l'empire que de l'Église, ne nous lassons point de rechercher ces commentaires , que nous avons dit qu'on fait sans y penser, des prophéties, lorsqu'on écrit naturellement et sans en faire le rapport, ce qui arrive dans le monde.

Il paroït assez clairement que, sans faire injure à ceux qui ont vécu dans l'Église durant que ces prédictions s’accomplissoient, on peut dire qu'ils n’en sentoient pas l’accomplissement aussi clairement que nous pouvons faire maintenant. Il faut, pour ainsi parler, être tout à fait hors des événements pour en bien remarquer toute la suite. Je m'explique. Ceux qui souffroient sous Trajan et sous Marc Aurèle, ne voyoient que le commencement des plaies de l'Église; ceux qui virent tomber Rome sous Alaric, ne voyoient pas les suites funestes qui pouvoient faire regarder ce coup comme si fatal à Rome et à son empire. Ceux qui ont vécu durant les suites de ce grand événement, affligés de leurs maux présents, ne réfléchissoient pas toujours sur les commencements d'un si grand mal ; en un mot, ceux dont la vie étoit attachée à un endroit de l'événement, occupés de la partie où ils étoient, et des peines qu'ils avoient à y endurer, ne songeoient pas à en embrasser l’universalité dans leur pensée. Quand on est tout à fait hors , de tous ces maux, et qu'on en voit devant ses yeux toute la suile recueillie dans les histoires, on est plus en état d’en remarquer tous les rapports : et c'est assurément dans ces rapports que consiste l'intelligence de la prophétie.

XXII, Conduite des saints Pères dans l'interprétation des Écritures, et en particulier de l’Apocalypse.

Les saints Pères tournoient rarement leur application de ce côtélà. Dans l'explication de l'Écriture, ils ne poussoient guère à bout le sens littéral, si ce n’est lorsqu'il s’agissoit d'établir les dogmes , et de convaincre les hérétiques. Partout ailleurs ils s’abandonnoient ordinairement au sens moral ; et ils croyoient avoir atleint le vrai sens, ou pour mieux dire, la vraie intention de l'Écriture, lorsqu'ils la tournoient tout entière à la doctrine des mœurs.

Une raison particulière obligeoit les Pères à de plus grandes réserves sur le sujet de l'Apocalypse, à cause qu'elle contenoit les destinées de l'empire, dont il leur falloit parler avec beaucoup de ménagement et de respect, pour ne point exposer l'Église à la calomnie de ses ennemis. On peut dire pour ces raisons, que ces saints docteurs (que rien ne pressoit d’enfoncer le sens caché de l'Apocalypse) premièrement n'y pensoient pas toujours, et ensuite qu'ils se gardoient bien d'écrire tout ce qu'ils pensoient. sur une matière $i délicate.

Il est maintenant aisé d'entendre pourquoi nous ne trouvons pas dans leurs écrits tout ce que nous remarquons maintenant sur la chute de l'empire romain, et sur l'accomplissement de l'Apocalypse : c'est qu'ils ne voyoient pas toutes les suites funestes que nous avons vues de la victoire d'Alaric; ou qu'ils ne disoient pas tout ce qu’ils avoient dans l'esprit sur la chute de l'empire, de peur qu'il ne semblât qu'ils auguroient mal de la commune patrie; ce qui paroît par les manières mystiques et enveloppées dont ils parlent de ce triste sujet !.

Il y avoitencore un autre obstacle qui les empêchoit de voir l'accomplissement de l'Apocalypse dans la chute de Rome; c’est qu'ils ne vouloient pas que l'empire romain eût une autre fin que celle du monde, à quoi ils étoient portés par deux motifs : premièrement, parce que l'un et l’autre événement leur paroissoient liés en plusieurs endroits de l'Apocalypse, comme on le verra en son lieu; secondement, à cause qu'ayant à parler de la ruine de l'empire où ils vivoient, et dont par conséquent ils devoient favoriser la durée, ils trouvoient moins odieux et plus respectueux, s’il falloit que leur patrie périt, d'espérer que ce ne seroit qu'avec toutela nature ?. . Comme donc ils ne voyoient pas que le monde fût encore péri, ils n'osoient dire que l'empire romain fût tombé. A la vérité, saint Jérôme qui le voyoit si ébranlé, et prêt à tomber tout à fait du temps d'Alaric et après le sac de Rome, crut aussi que le monde alloit périr. C'est ainsi qu'il s’en expliquoit dans son commentaire sur Ézéchiel ; et à peu près dans le même temps. Le monde, dit-il, s’en va en ruine, et nos péchés ne tombent pas. Même avant ce dernier malheur de Rome, lorsqu'il voit le prodigieux mouvement que les: Barbares faisoient dans les provinces, et le manifeste ébranlement: de tout l'empire romain en Occident, il s'écria dans une de ses

* Hier. proæm. in lib. vrir, com. in Ezech. Ep. ad Aug. int. Ep. Aug. xxvi. nunC cxxttr. — 2 Iren, v, 830. n. 2. Tertul. Apol. 32. Lact. vit. 15, 16. Divin. Instit. Hier. Oros..locis citat. etc. Apoc. vr. 16. xr. 18, etc, — 3 Proœm, in libr. vrrr. in Ezech,

lettres ‘: À quoi est-ce que je m'arrête ? Après que le vaisseau est brisé, je dispute sur les marchandises. On ôte celui qui tenoit (le monde sous sa puissance). L'empire romain tombe en ruines, et nous ne Concevons pas que l’Antechristva venir’, c'est-à-dire, selon tous les autres Pères et selon lui-même, le monde va finir, puisqu'il n’attendoit l'Antechrist qu'à la fin du monde, comme il s'en explique toujours, principalement sur Daniel *, ce qui lui fait ajouter dans la même lettre : L’Antechrist que le Seigneur Jésus détruira par le souffle de sa bouche, va venir. Il en voit la défaite avec la venue, et l'une et l'autre, comme saint Paul, avec le jour du Seigneur, qui sera le dernier de l'univers : c'est pourquoi il poursuit ainsi : Le Quade, le Vandale, le Sarmate, les Alaïns, les Gépides, les Hérules, les Saæons, les Bourguignons, les Allemands, et, 6 malheur déplorable! (c'est celui de son pays qu'il déplore ainsi) nos ennemis les Pannoniens ravagent tout. Les Gaules ont déjà perdu leurs plus belles villes. À chaque heure les Espagnes tremblent, et n'attendent que le moment de leur perte. Les Romains, qui portoient la querre aux esctrémités de la terre, combattent dans leur empire : ils cdmbattent, qui le croiroit ? non plus pour la gloire, mais pour le salut ; ou plutôt, ils ne combattent méme plus, et ne songent qu'à racheter leur vie avec leurs richesses. Il est certain qu'il écrit ces choses un peu avant que Rome eüt été entièrement saccagée, puisqu'il ne parle pas encore de ce dernier malheur, qu'il a depuis déploré avec tant de larmes ; et néanmoins parce qu’il voit l'empire ébranlé de tous côtés, il conjecture que le monde va finir. Il fait un affreux dénombrement des peuples qui commençoient à démembrer ce grand empire, etil en nommejusqu'à dix, comme on à pu voir, peut-être par une secrèle allusion à ces dix rois qui devoient ravager Rome, selon l’oracle de l'Apocalypse, ce qu'il conclut à la fin par ce demi-vers : Quid salvwm est, si Roma perit ? Qu'est-ce quise sauvera, si Rome périt ? On voit assez par tous ces passages, que dans la chute de Rome qu'il voyoit si proche, ilvoyoit aussi celle de l'univers, et tout finir avec elle. Par une raison contraire, lorsqu'on vit que l'univers duroit encore, on crut aussi. que Rome n'étoit pas entièrement abattue, et qu'elle se relèveroit de cette chute. Maintenant que l'expérience nous a fait voir que la puissance romaine étoit tombée par le coup qu'Alaric lui donna, et cependant que le monde demeuroit en son entier, nous voyons que si l'Apocalypse propose ensemble ces deux événements, ç'a été pour d’autres raisons que pour cellé de la liaison qu'on s'étoitima-

: Epist. vrr. ad Gaud. nune xcvirr, — 2 Fist. xr. ad Ageruch. nunc xcr. — à In Dan, cap. vit, xr, XIE,

giné entre le temps de l'un et de l’autre. Ces raisons seront exphiquées très-clairement en leur lieu ‘; et il faut nous contenter de prendre des Pères ce qu'il y a d’essentiel ; c'est-à-dire, la chute de la puissance romaine marquée dans l’Apocalypse, laissant à part l'innocente erreur qui leur faisoit présumer que cette chute n’arriveroit qu'avec celle de l'univers.

Il fantencore avouer que les saints Pères, dont les regardsétoient ordinairement attachés. à la fin des siècles, songeoient plus à ce dernier sens que nous avons dit qu'ils croyoient que l'Apocalypse auroit alors ;. et pleins de cette pensée, ils passoient aisément par dessus tout ce qui étoit entre deux; puisque quelque grand qu'il püt être, ce n'étoit rien-en comparaison des approches du grand jour de Dieu, etde cette dernièreet inévitable conclusion de toutes les affaires du monde.

XXIII. Qu'on a toujours assez entendu de l’Apocalypse pour en tirer de grandes utilités.

Cependant il est aisé d'entendre que cette admirable prophétie a eu son utilité même dans le temps où le sens n'en avoit pas été si clairement développé. Car, par exemple, n'est-ce pas une assez grande consolation aux fidèles persécutés, que de sentir mêmeen général dans l’Apocalypsela force qui devoit être inspirée aux saints martyrs, et de découvrir avec tant de magnificence, non-seulement leur gloire future dans le ciel, mais encore le-triomphe qui leur étoit préparé sur la terre ? Quel mépris devoient concevoir les chrétiens de la puissance tyrannique qui les opprimoit, lorsqu'ils en voyoient la gloire effacée et la chute si bien marquée dans les oracles divins ? Mais de plus, je ne veux pas assurer que Dieu n’en ait pas fait sentir davantage à qui il lui aura plu, et selon le degré qu'il lui aura plu : il pouvoit partager ses consolations et ses lumières de plus en plus jusqu'à l'infini ; et dans le moindre degré des connoissances qu'il pouvoit donner, un cœur affamé, pour ainsi parler, de ses vérités et de sa parole, trouvoit toujours de quoi se nourrir.

Il pourroit donc bien être arrivé à quelqu'un de ceux qui gémissoient en secret des maux del'Église, d'en avoir trouvé le mystère révélé dans l'Apocalypse : et tout ce que je-veux dire, c’est qu'il n'étoit pas nécessaire que ces goûts et ces sentiments particuliers vinssent à la connoissance des siècles futurs; parce qu'ils ne faisoient aucune partie du dogme de l'Église, ni de ces vérités célestes, qui doivent toujours paroître sur le chandelier pour éclairer la maison de Dieu.

1 Dans l'explie. du chap. vi. #. 16, etc.

XXIV. Autres endroits prophétiques de l'Écriture, dont il ne s’est conservé aucune tradition.

C'est par la même raison qu'il ne s'est conservé dans l'Église aucune évidente tradition du secret dont saint Paul écrit à ceux de Thessalonique ! : car encore que les saints Pères nous aient dit d'un commun accord que ce passage s'entend du dernier Antechrist, comme l'appelle saint Augustin ?, c’est-à-dire, dans son langage et dans celui de tous les Pères, de l’Antechrist qui viendra à la fin du monde, et dans les dernières approches du jugement universel ; ils ne marchent qu’à tâtons dans l'explication du détail de la prophétie, marque assurée que la tradition n'en avoit rien laissé de certain.

Quand on voudroit imaginer avec Grotius que la prédiction de saint Paul est entièrement accomplie, sans qu'il y ait rien à en attendre àla fin des siècles, il demeurera toujours pour certain que le secret dont parle saint Paul, encore qu'il l'eût expliqué de vive voix aux Thessaloniciens, et que par là ils dussent entendre cequ'il vouloit dire lorsqu'il leur en écrivoit à demi-mot,comme à des gens instruits d’ailleurs, est demeuré inconnu, et qu'il ne s'en est conservé aucune tradition constante dans l'Église.

XXV. Que ce que dit saint Irénée sur certains mystères de l’Apocalypse, ne lui est venu par aucune tradition.

I en est de même de l’Apocalypse; et pour en être convaincu, il ne faut qu'entendre saint Irénée sur ce nom mystérieux dont les lettres devoient composer le nombre de six cent soixante-six *. Car dans la recherche qu'il fait de ce nom, loin de proposer une tradition qui soit venue jusqu'à lui de main en main, il ne propose que ses conjectures particulières. Après avoir rapporté trois noms auxquels ce nombre convient, il trouve des convenances pour deux de ces noms : pour celui de Lateinos, à cause que c’étoient les Latins qui tenoient alors l'empire, et pour celui de Teitan, à cause que c'éloit un nom de tyran et un nom d'idole. Mais après tout, il conclut qu’on n’en peut rien assurer ; et que si saint Jean avoit voulu que la connoissance en fût donnée au temps proche du sien, il s'en seroit expliqué plus clairement. Il reconnoît donc en termes formels que le saint apôtre n’en avoit rien dit, ou qu'il n’en restoit aucune mémoire de son temps, quoiqu'il y eût à peine quatre-vingts ou cent ans entre le temps de saint Jean, et ceiui où il vivoit.

“II, Thessal, 11. — 2 Aug. de Civ. Dei, x5, 49. — 3 Iren. 1. v. 30.

Saint Hippolyte suit les conjectures de saint [rénée ' ; et après avoir rapporté les mêmes noms, il se tient aussi, comme ni, et pour la même raison, à celui de Lateinos. Mais en même temps il témoigne que la chose est fort douteuse, et que nous ne devons pas nous y trop arrêter, mais garder avec grande crainte dans notre cœur le mystère de Dieu, et les choses qui sont prédites par les prophètes, assurés que celui dont ils ont voulu parler, seroit déclaré en son temps.

C'est ainsi que les plus anciens auteurs ont parlé de ce nom caché dans l'Apocalypse. On n’en sait pas davantage de la plupart des autres mystères de la prophétie : d'où il faut conclure qu'on se tourmenteroit en vain de chercher ici une tradition constante ; c'est une affaire de recherche et de conjecture; c'est par les histoires, c’est par le rapport et la suite des événements, c'est, en un mot, en trouvant un sens suivi et complet, qu'on peut s'assurer d'avoir expliquéet déchiffré, pour ainsi parler, ce divin livre. Or, comme ce déchiffrement n'appartient point à la foi, il se peut faire que le dénoûment s’en trouve plus tôt ou plus tard, ou en tout ou en partie, selon les raisons qu'il y aura des’appliquer plus ou moins, et en un temps plutôt qu’en un autre, à cette recherche, et aussi selon les secours qu'il plaira à Dieu de nous fournir.

XXVI. Raisons qui font espérer plus que jamais d'avancer dans l’intelligence de l’Apocalypse. Abus que les hérétiques font de ce saint livre, reconnu dans la secte même.

Ce qui peut faire espérer d’avancér présentement dans l'intelligence de ce grand secret, c'est la raison particulière qu’on a de s'y appliquer. L'Apocalypse est profanée par d'indignes interprétations, qui font trouver l’Antechrist dans les saints, l'erreur dans leur doctrine, l’idolâtrie dans leur culte.On se joue de ce divin livre pour nourrir la haine, et amuser les frivoles espérances d'un peuple crédule et prévenu. Ce n'est pas assez de gémir en secret d'un tel opprobre de l'Église et de l'Écriture ; il faut venger les outrages de la chaire de saint Pierre, dont on veut faire le siége du royaume antichrétien, mais les venger d'une manière digne de Dieu, en répandant des lumières capables de convertir ses ennemis, Ou de les confondre.

L'ouvrage est commencé, et par uné disposition particulière de la providence de Dieu, il est commencé par les protestants. Ils’est trouvé dans leur communion des gens d'assez bon sens, pour être las et indignés des contes qu’on y débitoit sur l’Apocalypse; d'un

1 S. Hippol, Gud. p. 74, 75. Edit, Fabr. de Antich. 1. p. 25,

Antéchrist qui défend contre toutes les hérésiés le mystère de Jésus- Christ, qui l'adore de tout son cœur, et qui apprend à mettre son espérance dans son sang; d'une idolâtrie, où, non-seulement on reconnoît le seul Dieu qui de rien a fait le ciel et la terre, mais encore où tout se termine à le servir seul; du mystère écrit sur la tiare du pape, et du caractère de la bête, établi dans l'impression de la croix. [ls ont eu honte de voir introduire ces vains fantômes dans les admirables visions de saint Jean; étils leur ont donné un sens plus convenable dans la dispersion des Juifs, dans l'histoire des combats de l'Église, et dans la chute de Rome précipitée avec tous ses dieux et toute son idolâtrie. C’est Grotius et Hammond dont je veux parler, gens d'un savoir connu, d'un jugement exquis et d'une bonne foi digne de louange. Je ne me suis pas mis en soin de chercher les autres protestants qui sont entrés dans cette opinion, et je dirai seulement que c'est Bullinger, le successeur de Zuingle, qui en a l'un des premiers apporté les preuves : car encore que, selon les préjugés de sa secte, il ait fait tout ce qu'il a pu pour trouver l’Antechrist dans le Pape, et Babylone dans l'Église romaine, il à si bien établi le sens qui rapporte ces choses à l'ancienne Rome idolâtre, qu'il ne faut que ses seuls principes pour se déterminer à suivre ce sens.

Grotius, qui paroît en beaucoup d’endroits avoir profité de ses remarques, auroit eu un meilleur succès, sans une erreur de chronologie où il est tombé. Aulieu de prendre de saint Irénée ‘, auteur presque contemporain de saint Jean et des autres anciens auteurs”, la vraie date de l'Apocalypse que tous les savants anciens et modernes ont suivie, il leur a préféré saint Epiphane, quoiqu'il soit seul dans son sentiment, et qu'il ne l’appuie d'aucune preuve : joint encore que sa négligence, en malière de chronologie, n’est ignorée de personne. Ainsi pour avoir mal daté ce divin livre, comme on le verra en son lieu très-clairement ?, et avoir mis sous Claudius l'exil de saint Jean, qui constamment n’est arrivé que longtemps après, vers la fin de Domitien; lui et ceux qui l'ontsuivi, non-seulement ont fait prédire à saint Jean des choses passées, c'est-à+ dire, ce qui: étoit arrivé sous Néron, sous Vespasien, et dans les commencements de Domitien lui-même, mais encore ils ont embrouillé tout l’ordre de la prophétie : ce qui néanmoins n'empêche pas qu'ils n'aient donné d'excellentes vues pour la bien entendre. Le P. Possines, qui a bâti sur le plan de Grotius, et qui en a suivi la chronologie, n'a pas laissé d'éclaireir beaucoup la matière; et

tIren 1.v. 30.— 2 Euseb. lib. 111. 48.— 3 Dans l'explic, du chap.r, 3.9:

92 PRÉFACE | on doit tâcher maintenant d'amener peu à peu la chose à sa perfection.

Notre siècle est plein de lumière ; les histoires sont déterrées plus que jamais; les sources de la vérité sont découvertes; le seul ouvrage de Lactance, Des morts des persécuteurs , que l'Église vient de recouvrer, nous apprend plus les caractères de ces princes, que n’avoient fait jusqu'ici toutes les histoires : le besoin pressant de l'Église et des ames que l’on séduit par de trompeuses interprétations de l'Apocalypse, demande qu'on s'applique à la mieux entendre. Dans ce besoin, et avec de tels secours, on doit espérer quelque chose : c'est en un mot le motif de cet ouvrage ; et s'il se trouve des gens assez humbles pour vouloir bien profiter de mon travail, tel quel, comme j'ai tâché de profiter de celui des autres, j'ose presque me promettre, et Dieu veuille bénir mes vœux, qu'on avancera dans la connoissance du secret de ce divin livre. | L

Quoi qu'il en soit, il est toujours bon de proposer ses pensées : une explication vraisemblable d'une prophétie si pleine de mystères, ne laisse pas de fixer l'imagination, de réaliser, pour ainsi dire, le sujet des visions montrées à saint Jean, beaucoup mieux que ne peuvent faire des pensées confuses et vagues, et d'ouvrir l'entrée dans l'intelligence des merveilles qui sont découvertes à ce grand apôtre. Ainsi, après avoir vu le travail des autres, et leurs fautes, aussi bien que les endroits où ils ont heureusement rencontré, je tâche de proposer avec une meilleure date, des événements plus particuliers, des caractères plus marqués, une suite plus manifeste, et de plus soigneuses observations sur les liaisons que saint Jean lui-même, pour diriger les esprits, a voulu donner à sa prophélie. Si je réussis, du moins en partie, à la bonne heure, Dieu en soit loué à jamais ; sinon, j'aurai du moins gagné sur les protestants, qui nous débitent leurs songes si mal suivis avec une assurance si étonnante, j'aurai, dis-je, gagné sur eux, qu'avec un enchainement plus clair dans les choses, des convenances plus justes, des principes plus assurés, et des preuves plus concluantes, on peut encore avouer qu’on est demeuré fort au dessous du secret divin, et encore attendre humblement une plus claire manifestation de la lumière céleste.

Au reste, quoiqu'il paroisse assez inutile de demander de l’attention. à son lecteur, car qui ne sait que sans attention les discours même les plus clairs n’entrent pas dans l'esprit ? Néanmoins en cette occasion, dans la révélation de tant de mystères, et dans la considération d'une si longue suite d'histoire, je me sens obligé

SUR L'APOCALYPSE. 03 de dire qu'on a besoin d'une attention particulière, sans quoi mes explications, mes réflexions, mes récapitulations, et en un mot, tout ce que je fais pour soulager mon lecteur seroit inutile. Qu'il se rende donc attentif, non pas tant à ma parole, qu'à l'ordre des jugements de Dieu que je tâche de lui représenter après saint Jean. J'espère qu'il verra la lumière croître toujours visiblement devant lui, et qu'il aura le plaisir de ceux qui, voyageant dans une nuit obscure, s'aperçoivent qu'insensiblement les ténèbres diminuent, et que l'aurore naissante leur promet le jour prochain.

Réflexion importante sur la doctrine de ce livre.

XXVII. Quelques ‘remarques sur la doctrine de l’Apocalypse, et premièrement sur-le ministère des anges. Passage d'Origène,

Pour ce qui regarde la doctrine de ce divin livre, elle est la même sans doute que des autres livres sacrés : mais nous avons à y remarquer -en particulier les vérités que nous y voyons particulièrement expliquées.

Nous y voyons avant toute chose le ministère des anges : on les voit aller sans cesse du ciel à la terre, et de la terre au ciel; ils portent, ils interprètent , ils exécutent les ordres de Dieu, et les ordres pour le salut, comme les ordres pour le châtiment, puisqu'ils impriment la marque salutaire sur le front des élus de Dieu, Apoc. vit. 3. puisqu'ils atterrent le dragon qui vouloit engloutir l'Église, xu. 7. puisqu'ils offrent -sur l'autel d’or, qui est Jésus- Christ, les parfums qui sont les prières des saints, vit. 3. Tout cela n’est autre chose que l'exécution de ce qui est dit : Que les anges sont Esprits administrateurs envoyés pour le ministère de notre salut. Heb. 1. 44. Tous les anciens ont cru, dès les premiers siècles , que les anges s'entremettoient dans toutes les actions de l'Église! : ils ont reconnu un ange qui présidoit au baptême, un ange qui intervenoit dans l'oblation, et la portoit sur l'autel sublime, qui est Jésus-Christ, un ange qu'on appeloit l’Ange de l'Oraison *?, qui présentoit à Dieu les vœux des fidèles : et tout cela est fondé principalement sur le chapitre vri1. de l'Apocalypse, où -on verra clairement la nécessité de reconnoître ce ministère angélique.

Les anciens étoient si touchés de ce ministère des anges, qu'Origène, rangé ayec raison par les ministres au nombre des théologiens les plus sublimes *, invoque publiquement et directement l'ange du baptême, et lui recommande un vieillard qui alloit deve-

3 Tertul. de Bat. 5,6. — 2 Id. de Orat, 12, — 3 Jur, accomp. des Proph. p. 333.

nir enfant de Jésus-Christ par ce sacrement ! : témoignage de la doctrine du troisième siècle, que les vaines critiques du ministre Daillé ne nous pourront jamais ravir.

Il ne faut point hésiter à reconnoître saint Michel pour défenseur de l'Église, comme il l’étoit de l'ancien peuple, après le témoignage de saint Jean, Apoc. xr1. 7. conforme à celui de Daniel, x. 43, 21, x11, 4. Les protestants qui, par une grossière imagination, croient toujours ôter à Dieu tout ce qu'ils donnent à ses saints et à ses anges dans l'accomplissement de ses ouvrages , veulent que saint Michel soit, dans l’Apocalypse, Jésus-Christ même le prince des anges, et apparemment dans Daniel le Verbe conçu éternellement dans le sein de Dieu ? :, mais ne prendront-ils jamais le droit esprit de l'Écriture? Ne voient-ils pas que Daniel nous parle du prince des Grecs, du prince des Perses *, c'est-àdire, sans difficulté, des anges qui président par l’ordre de Dieu à ces nations ; et que saint Michel est appelé dans le même sens le prince de la synagogue, ou, comme l’archange saint.Gabriel l'explique à Daniel, Michel, votre prince ? et ailleurs, plus expressément : Michel, un grand prince, qui est établi pour les enfants de votre peuple. Et que nous dit saint Gabriel de ce grand prince? Michel, dit-il, un des premiers princes 4. Est-ce le Verbe de Dieu, égal à son Père, le créateur de tous les anges, et le souverain de tous ces princes, qui est seulement un des premiers d’entre eux ? Est-ce là un.caractère digne du fils de Dieu ? Que si le Michel de Daniel n’est qu'un ange, celui de saint Jean, qui visiblement est le même dont Daniel a parlé, ne peut pas être autre chose. Si le dragon et.ses anges combattent contre l'Église, il n'y a point à s’étonner que saint Michel.et.ses anges la défendent, Apoc. x1r. 7. Si le dragon prévoit l'avenir, et redouble ses efforts contre l'Église, lorsqu'il voit qu’il lui reste peu de temps pour la combattre, là méme 12; pourquoi les saints anges ne seroient-ils pas éclairés d'une lumière divine pour prévoir les tentations qui sont préparées aux saints, et les prévenir par leurs.secours? Quand je vois dans les prophètes, dans l'Apocalypse, et dans l'Evangile même, cet ange des Perses, cet ange des Grecs, cet ange des Juifs’, l'ange des petits enfants, qui en prend la défense devant Dieu contre ceux qui les scandalisent°, l'ange des eaux, l'ange du feu’, et ainsi des autres; et quand je vois parmi tous ces anges celui qui met sur

* Orig. Hom. T. in Ezech, — ? Du moul. acc. des Proph. sur le ch. xir. Ÿ. 7. p.173 et 178. — 3 Dan. x. 13, 20. — 4 Ibid. 21. xrr. 1 — $ Ibid. x. 13, 20, 21. x1r. 4. — 6 Matth. xvsrr. 10. — 7 Apoc. x1V. 18. xvr. 5.

l'autel le céleste encens des prières ! : jereconnois dans ces paroles une espèce de médiation des saints anges; je vois même le fondement qui peut avoir donné occasion aux païens de distribuer leurs divinités dans les éléments et dans les royaumes pour y présider : car toute erreur est fondée sur quelque vérité dont on abuse. Mais à Dieu ne plaise que je voie rien dans toutes ces expressions de l'Écriture, qui blesse la médiation de Jésus-Christ, que tous les esprits célestes reconnoissent comme leur Seigneur, ou qui tienne des erreurs païennes, puisqu'il y a une différence infinie entre reconnoître, comme les païens, un Dieu dont l'action ne puisse s'étendre à tout, ou qui ait besoin d'être soulagé par des subalternes, à là manière des rois de la terre, dont la puissance est bornée; et un Dieu qui, faisant tout et pouvant tout, honore ses créatures, en les associant, quand il lui plait, et a la manière qu'il lui plaît, à son action.

XXVIII. Grande puissance des saintes ames associées à Jésus-Christ. Passage de saint Denys d'Alexandrie,

Je vois aussi dans l'Apocalypse, non-seulement une grande gloire, mais encore une grande puissance dans les saints. Car Jésus-Christ les met sur son trône, et comme il est dit de lui dans l'Apocalypse, conformément à la doctrine du Ps. 11. qu’il gouvernera les nations avec un sceptre de fer ?; lui-même, dans le même livre, il applique le même Psaume et le même verset à ses saints, en assurant qu'en cela il leur donne.ce qu'il a reçu de son père. Ce qui montre que non-seulement ils seront assis avec lui dans le jugement dernier, mais encore que dès à présent il les’associe aux jugements qu'il exerce, Et c’est aussi en cette manière qu'on l'entendoit dès les premiers siècles de l'Église, puisque saint Denys d'Alexandrie, qui fut une des lumières du troisième , l'explique ainsi en termes formels par ces paroles® : Les divins martyrs sont maintenant assesseurs de Jésus-Christ et associés à son royaume, ils participent à ses jugements, et ils jugent avec lui, où il ne faut pas traduire, comme ont fait quelques-uns , qu'ils juyeront avec lui : cum illo judicaturi, mais qu'ils jugent, au temps présent, cuvdtxtovres; d'où ce grand homme conclut: Les martyrs ont reçu nos frères tombés; casserons-nous leur sentence, et nous rendrons-nous leurs juges ?

Et on ne doutera pas que saint Denis n'ait très-bien pris l'esprit de saint Jean, si on considère ces paroles de l'Apocalypse,

1 Apoc. vrit. 3. —2 Ibid, x1x. 45. Ps. 11. 9. — 3 Ibid. 11. 27, — 4 Eus. vi. 42.

xx. 4 : Je vis les ames de ceux qui avoient élé décapités pour le témoignage de Jésus, et des trônes; et le jugement leur fut donné. C'est à ces ames séparées des corps, qui n’avoient encore eu part qu'à la première résurrection, que nous verrons n'être autre chose ‘que la gloire où seront les saints avec Jésus-Christ avant le jugement dernier’; c'est, dis-je, à ces ames saintes que le jugement est donné. Les saints jugent donc le monde en cet état; en cet état ils règnent avec Jésus-Christ, et ils sont associés à son empire.

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