XILVII. La seconde, également mal entendue
On ne se tire pas mieux de l’autre conjoncture, où saint Paul fait naitre l'homme de péché, c’est-à-dire, dans les approches du jour du Seigneur, et de sa présence éclatante : car l’homme de péché des protestants ne devoit point du tout venir dans ces approches, ni vers le temps de ce grand éclat de la présence de Jésus-Christ ; puisque l’empire de ce méchant devoit durer dans une longue succession de papes, et plus de douze cents ans, comme on a vu : donc l'homme de péché de saint Paul, n’est pas celui des protestants.
Mais voici encore un autre inconvénient ; c’est que la chute de l'empire romain, qui est arrivée au cinquième siècle, ou en quelque autre endroit qu’on la voudra mettre, n’arien de commun avec le jour du Seigneur, puisque nous avons vu la première chose, c’est-à-dire, la chute de l'empire, très-parfaitement accomplie, et que treize cents ans après nous ne voyons encore rien de plus avancé pour l’accomplissement de l'autre. «
XLIX. En accordant aux protestants tout ce qu’ils demandent, ils ne concluent rien de cette parole de saint Paul : Celui qui tient.
Mais que veut dire ce mot de saint Paul , Que celui qui tient, tienne encore, jusqu'à ce qu'il soit détruit, Y.7? Tout ce qu'il plaira aux protestants ; et en quelque sorte qu’ils l’entendent , il n’y a rien pour eux dans ce passage.
Ils savent bien que saint Augustin approuve l’interpréta-— tion où, par celui quitient, on entend celui qui tient la foi, qui est solidement établi dessus !; et il veut selon ce sens, que saint Paul l'exhorte à persévérer malgré les illusions de VAntechrist, Il n’y a point là de mystère ; ni aucune sorte
? De Civ. xx, 19. Epist. ad Hesich, 199. col. 80.
AUX PROYESTAN(S. 449 d’ambiguité : que celui qui tient, tienne ; que celui qui a la foi, dit saint Paul, la conserve : c'est la même chose qu’il dit ailleurs, que celui qui croit être ferme, prenne garde de ne tomber pas , I. Cor. x. 12; avertissement très-nécessaire dans la grande tentation de l'Antechrist, tant que dureront ses illusions, et jusqu’à ce qu'il soit détruit par la présence éclatante du Fils de Dieu. Et dans le même chapitre dont il s’agit, saint Paul dit encore à ceux de Thessalonique : Tenez ferme , et conservez les traditions que vous avez apprises de nous, soit de vive voix, soit par écrit, II. Thess. 11. 14, où les mots dont se sert l’Apôtre, atxere, xoureïre ; Tenez ferme, conservez, gardez, ne sont pas moins forts que celui du Y. 7. ëréyuy, celui qui tient. Toutes les Épitres de saint Paul sont pleines de ces préceptes : Tenez ferme, où le mot grec xutéyers est fort voisin et à peu près de même force, comme de même origine que celui dont nous parlons; de sorte qu’il n'y a rien de plus naturel que l'interprétation de saint Augustin. Elle n’accommode pas les protestants : en voici une autre d’un grand auteur, qui ne leur conviendra pas davantage.
C'est le docte Théodoret, un des plus judicieux interprètes de l'Écriture et de saint Paul. Dans ces mots du ÿ. 6: Vous savez ce qui arrête, ou ce qui retient, il n’a pas entendu avec beaucoup d'autres Pères l'empire romain , mais l’immuable décret de Dieu, qui arrétoit l'Antechrist, parce qu’il vouloit qu'il ne parüt qu'à la fin du;monde, et après que l'Evangile auroit rempli toute la terre. I suit sa pensée au Y. 7, et il veut que celui qui tient, s'entende de l'idolâtrie , qui devoit toujours durer dans le monde, jusqu'à la venue de l'Antechrist : d’où il conclut qu’il ne paroitra qu'après que l'idolâtrie seroit tout à fait détruite, et l'Evangile annoncé par tout l'univers.
Je ne vois rien qui combatte cette exposition, et j’en pourrois rapporter beaucoup d’autres aussi peu conformes au dessein des protestants ; mais venons à celles qu'ils y croient favorables.
Selon eux, celui qui tient, celui qui obtient, selon Genève; celui qui occupe, selon M. Jurieu, c’est l'empire romain, qui
tenoit tout l'univers en sa puissance. C’est l'interprétation de plusieurs Pères ; mais si on la nie aux protestants , comment la prouveront-ils? Par les Pères et la tradition? ce seroïit contre leurs principes ; et puis les Pères varient, et la tradition n’est pas uniforme. Quoi done, par le texte même? il n’y a rien de clair pour l'empire romain. Que si l’on dit avec quelques Pères, qu’en cela même que saint Paul affecte un langage mystérieux, il montre qu’il entendoit quelque chose qu’il y eût eu du péril à expliquer clairement, comme eût été la prédiction de la chute de l'empire, dont on auroit pu faire un crime aux chrétiens et à l'Apôtre, cette réponse ne satisfait pas : car premièrement, nous pouvons répondre qu’il n’y a rien là d’ambigu, ni rien de mystérieux, selon l’interprétation qu’on vient de voir de saint Augustin; secondement , qu'il peut y avoir beaucoup d’autres choses que saint Paul aura voulu envelopper dans un discours mystérieux, particulièrement dans l'avenir , où il transporte en esprit ses lecteurs.
En accordant néanmoins qu'il s’agit ici de l'empire romain, plusieurs catholiques ont pensé qu’encore que cet empire ait été détruit en un certain sens , lorsqu'il le. fut en Occident, où étoit sa source, et dans Rome même, il a subsisté en quelque manière dans les empereurs d'Orient , et ensuite dans Charlemagne et dans les empereurs françois et allemands qui durent encore.
Ce sens est indifférent pour l’Apocalypse. La chute de Rome punie pour ses persécutions et pour son attachement à l’idolâtrie, avec la dissipation de son empire dans sa source, est un assez digne objet de la prophétie de saint Jean ; et rien n'empêche que tant de siècles après cette chute, on ne reconnoisse encore ce foible renouvellement de l'empire romain , qui depuis un si longtemps n’a plus rien à Rome. Que si l’on veut soutenir que jusqu’à la fin du monde ce nouvel empire sera exempt des vicissitudes humaines, sans jamais pouvoir périr qu’à la venue de l’Antechrist, et que ce soit là le sens de saint Paul, ce seroit en même temps
manifestement la ruine des protestants , puisque cet empire subsiste encore.
- Aussi s’y opposent-ils de toute leur force ‘ : ils ne trouvent aucune apparence que saint Paul, par celui qui tient , parole si forte pour désigner un empire sous qui tout l'univers tremble, entende le nouvel empire ; et ils veulent qu’il entende l’empire romain, dont nous avons vu la chute : mais c’est ce que je détruis par cette preuve démonstrative; car voici leur raisonnement : Celui qui tient, selon saint Paul, c’est Rome qui tenoit alors tout l'univers sous sa puissance ; lorsque cette puissance sera détruite, l’'Antechrist , selon cet apôtre, paroîtra. Or il est détruit, poursuivent-ils, cet empire de l’ancienne Rome, sous qui l’univers avoit ployé : l'homme de péché est done venu. Voilà leur raisonnement dans toute sa force. Mais poussons un peu plus loin la conséquence, pour découvrir clairement la fausseté du principe. Le même saint Paul qui nous donne la chute de celui qui tient pour signe prochain de l’Antechrist, nous la donne aussi pour signe prochain du jour du Seigneur ; car écoutons ses paroles, et prenons la suite de son discours : Ne vous laissez point troubler, dit-il, par ceux qui vous ont écrit sous mon nom , que le jour du Seigneur alloit venir, 1. Thess. 11. 2, Pour les empêcher d’être troublés de la crainte d’une si soudaine arrivée de ce grand jour, il leur raconte un grand événement dont il devoit être précédé, qui étoit la découverte de ce méchant que Jésus-Christ devoit détruire. Vous savez, dit-il, ce qui l'empêche , ce qui le retarde, afin qu’il paroisse en son temps, car le mystère d'iniquité commence déjà ; seulement , que celui qui tient , tienne encore jusqu'à ce qu'il soit détruit ; et alors sera découvert ce méchant que le Seigneur détruira par le souffle de sa bouche, et qu'il perdra par l'éclat de sa présence. Voilà les mots de saint Paul, Y. 6, 7, 8, eton en voit le rapport avec le jour du Seigneur, du ÿ. 2. On voit donc plus clair que le jour, qu’il fait marcher ensemble ces deux choses , la découverte du méchant qui s’élèvera au dessus de Dieu, et sa soudaine destruction au jour du Seigneur, par l’éclatante apparition de sa gloire : or est-il que ce grand jour et l’éclatante apparition de la gloire de Jésus-Christ, n'est pas venue; par 1 Jurieu, Accom, p. 82.
conséquent l’homme de péché qui en devoit être un si prochain avant-coureur, ne l’est non plus , et on ne peut croire que saint Paul, par celui qui tient, entende l'empire romain dont nous avons vu la chute.
L. S'il y a quelque avantage à tirer des Pères qui font venir PAntechrist et le jugement à la chute de l’empire romain.
Mais que veulent donc dire les Pères, lorsqu'ils entendent ces mots, celui qui tient, de l'empire qui tenoit alors l’univers en sa puissamee ? Il est aisé de répondre : en premier lieu, ce n’est pas le sentiment de tous les Pères, comme on le peut voir sans aller plus loin, et d’une manière à n’en point douter, dans les passages de saint Augustin et de Théodoret qu'on vient de produire ; il faut donc soigneusement distin-— guer les conjectures particulières des Pères d'avec leur conseutement unanime : mais secondement , les mêmes Pères, qui entendent l'empire romain par celui qui tient, entendent aussi par le jour du Seigneur et par l'éclatante apparition de Jésus-Christ, le jour du jugement universel, dont ce méchant devoit être le prochain avant-coureur : tellement que s’ils joignent la chute de ce grand empire avec la venue de J’Antechrist, ils joignent aussi la venue de l’Antechrist avec le jugement dernier et la fin de l'univers: en un mot, ils présumoient que l'empire romain sur toute la terre ne finiroit qu'avec le monde : ce qu’ils ont bien pu conjecturer avant que les choses fussent arrivées; mais ce qu'on ne peut dire sans folie, maintenant que l'expérience nous à fait voir le contraire.
LI. Que le sentiment des Pères est directement contraire au système protestant, en ce qu’ils reconnoissent l’Antechrist pour un seul homme.
Il ya encore un autre endroit où l'interprétation protestante ne s’accorde en aucune sorte avec celle des Pères ; c’est que tous unanimement, et sans exception d’un seul, ils ont cru que l’'Antechrist, dont saint Paul parle en ce lieu, seroit un seul homme ‘. Car ils ont bien vu avec saint Jean qu'il y auroit plusieurs antechrists, parce que le dernier, comme on l’ap-
4 Aug. de Civ. xx. 29, sup.
AUX PROTESTANIS, 453
peloit, qu'ils attendoient à la fin des siècles, auroit plusieurs avant-coureurs; mais pour lui, tous l'ont pris pour un seul homme, et ils étoient naturellement conduits à ce sens par ces expressions de l'Apôtre ' : L'homme de péché, le fils de perdition, l'ennemi, le méchant, celui qui viendra avec tous les signes trompeurs, celui que Jésus-Christ détruira, tous caractères individuels qui désignent un homme particulier , comme nous l'avons observé ailleurs *,
On nous objecte que le Saint-Esprit nous représente souvent comme un seul homme, tout un corps et tout un état ; témoin le faux prophète de l'Apocalypse, que nous-mêmes nous avons pris pour une société de philosophes magiciens, encore que par trois fois il soit appelé en singulier et avec l'article, le faux de sh comme l’Antechrist est appelé le méchant, l'impie*. .
C’est la méthode perpétuelle des protestants : aussitôt qu’ils ont trouvé dans l’Écriture une figure, ils l'outrent sans aucune mesure, en sorte qu’on ne sait plus par où distinguer ce qui se dit proprement. Que si les Juifs ou les libertins, qui ne reçoivent pas l'Évangile, vouloient dire que les passages des anciens prophètes, où il est parlé du Messie, désignent aussi un certain corps et un certain état, et non pas un homme particalier, n’y auroit-il point de règle pour les confondre ? et s’il doit y avoir un Christ, un homme particulier qui soit le Christ par excellence, devancé par plusieurs ‘christs en figure, pourquoi ne voudra-t-on pas qu'il y ait un antechrist éminent, un homme particulier qui paroisse à la fin des siècles, que d’autres antechrists inférieurs en impiété eten malice, un Nabuchodonosor, un Antiochus, un Néron, un Simon le magicien ou d’autres pareils imposteurs, aient précédé ?
La règle que nous donnons pour entendre les figures de l'Écriture, est de consulter l’Écriture même. Par exemple, si nous disons que le faux prophète désigné dans l’Apocalypse comme un homme particulier, peut être pris pour un corps entier et une société, c’est que dès le commencement il est
1 II. Thess. 11. 3, 4, 8, 9. — 2 Hist. des Var, x11. #4, — à Apov, VI. A9 AIS, C0. Lx. 10!
appelé une bête : Et je vis, dit saint Jean ', une autre bête; terme consacré dans ce livre, pour signifier un corps de société, un grand empire, une ville dominante, ou quelque autre chose semblable, comme il est formellement expliqué par saint Jean même * ; et cette idée venoïit de plus haut, €’està-dire, de Daniel, où les quatre bêtes représentent quatre royaumes, comme il est distinctement expliqué par ces paroles précises : Ces quatre bêtes sont quatre royaumes qui s'élèveront de la terre *.
Il faudroit donc nous montrer que saint Paul nous eût parlé en quelque endroit de ce méchant, autrement que comme d’un homme particulier, ou qu’on ait jamais entassé tant de caractères individuels, pour signifier une suite d'hommes. Et si l’on dit que ce méchant est le même que le faux prophète de saint Jean, visiblement cela ne se peut; puisqu’outre les autres raisons par lesquelles nous nous réservons de le démontrer dans la suite, il suffit de dire à présent, qu’au lieu que le méchant de saint Paul se porte pour Dieu, ets’élève au dessus de tous les dieux, le faux prophète de saint Jean ‘, qui est la seconde bête, ni ne se donne pour un dieu, ni ne se fait adorer, mais qu'il fait adorer la première bête.
LIT. Que les protestants ne s'accordent ni avec les Pères, ni avec saint Paul, ni avec eux-mêmes, -
C’est donc pour cette raison que tous les Pères unanime ment, etsans en excepter un seul, dès l’origine du christianisme, ont reconnu naturellement le méchant, l’impie, l’homme de péché, etl’enfant de perdition de saint Paul, et en un mot l’Antecbrist, pour un homme particulier qui devoit venir à la fin du monde, pour faire la dernière épreuve des élus de Dieu, et l'exemple le plus éclatant de sa vengeance avant le jugement prochain.
Les protestants nous répondent, qu’aussi ne suivent-ils pas le plan des Pères : qu’il est bien vrai qu'avec eux ils prennent le méchant de saint Paul pour l’Antechrist, et
Apoc. xtr1. 11. — ? Ibid. xvirr. 9, 48. — 3 Dan, vrs 47. — P , 4 Apoc. xr1r. 49.
le font venir encore avec eux à lachutedel'empireromain;mais qu'ils ne les suivent pas en ce qu'ils joignent toutes ces choses au dernier jour, et encore moins en ce qu'ils font de VAntechrist un particulier. Voilà ce qu’ils nous répondent : d’où je conelus premièrement, qu’il ne faut done plus, comme ils font, et comme fait encore en dernier lieu M. Jurieu‘, s’autoriser des anciens, pour tout à coup les abandonner aux endroits les plus essentiels ; et secondement, je leur demande ce que c’est done, selon eux, que le jour du Seigneur, et l’éclatante apparition de Jésus-Christ.
Du Moulin, très-embarrassé de cette difficulté, et d’une si prompte exécution de son antechrist qui devoit durer douze à treize cents ans, paraphrase d’une étrange sorte ce verset de saint Paul : Et lors le méchant sera révélé, lequel le Seigneur Jésus déconfira par l'esprit de sa bouche, et abolira par la clarté de son avénement. Voilà le texte de saint Paul, selon la version de Genève, et en voici la paraphrase selon le ministre * : Et quand cet empire romain sera détruit, alors sera pleinement manifesté ce pontife, et le siège papal sera exalté par la ruine de l'empire; lequel pontife Dieu abattra ET AFFOIBLIRA, Mais Ne LE DÉTRUIRA point fotalement qu'au dernier jour du jugement, lorsque Jésus-Christ viendra en sa gloire. Ce que voulant expliquer plus amplement, il nous représente l’empire papal ébranlé par la prédication de Luther ‘ ; et quant à la pleine abolition, il la réserve au jour du jugement, dans cinq ou six cents ans, s’il plait à Dieu.
On voit bien ce qui le contraint à parler ainsi; c’est qu’enfin il n’a osé dire que Luther ait abattu et détruit ce prétendu antechrist de la réforme, comme il s’en étoit vanté: c’est pourquoi il a fallu distinguer deux temps, l’un où l’Antechrist seroit affoibli, et l’autre où il seroit détruit tout à fait. Mais ce n’est pas ainsi que saint Paul procède : il n’y a dans le texte aucun vestige de cette distinction ; c'est-à-dire, que le ministre a vu le mal, et n’y a point trouvé de remède qu’en falsifiant le texte de saint Paul.
1 Préj. Accompl. Lett. xrr. — ? Acc, des proph. p. 78. — 3 Ibid, 44. p. 152.
Pour colorer une si indigne falsification, il a voulu s’imaginer que le mot grec qu'on a traduit à Genève par le vieux mot déconfra, et celui qu’on y traduit par abolira, sont d’une vertu bien différente : dvalwoe (analôsei), selon lui, ne signifie pas tuer, comme l’a traduit la Vulgate, mais une déconfiture par certains progrès, comme qui diroit user, dissiper, consumer. Que veut dire ce faux savant avec son grec jeté en l'air pour éblouir le monde? Et qui jamais a conçu qu'analôsei, où il a traduit déconfira, soit plus foible que xarupyäoe (cutar gései), où il traduit abolira? Quel enfant, qui ait oui parler de la ruine de Troie, ne sait pas qu'elle s'appelle wow (alôsis) de la racine &\ioxw (alisco) qui a la même vertu ; et que ce terme &owotç signifie excidium, la destruction, la ruine, la perte totale, comme l’ava- Awoet (analôsei) de saint Paul signifie détruira, perdra, abolira tout à fait ? Que si C’est là ce qu'a fait Luther, que fera de plus Jésus-Christ quand il viendra dans sa gloire ? Mais qu'y at-il qui tombe plus vite que ce qu’on abat par un souffle ? et qui ne voit plus clair que le jour, que ces deux expressions de saint Paul : Jésus-Christ perdra le méchant par son souffle, et le détruira par la gloire de son avénement, ne signifient que la même chose répétée deux fois, selon le génie de l’'hébreu.
Saint Chrysostôme, qui assurément savoit le grec, voulant expliquer la force du mot ävahioxew (analiskein), dont se sert saint Paul, et tout ensemble faire voir combien promptement l’Antechrist seroit défait par l’éclatante apparition de Jésus-Christ, ce sera, dit-il", comme un feu, qui tombant seulement sur de petits unimaux, avant même que de les toucher, et quoiqu'ils soient encore éloignés, les rend immobiles de frayeur, et les consume, analiskei; ainsi Jésus- Christ, par son seul commandement et par sa seule présence, consumera l’Antechrist, analôsei : c’est assez qu'il paroisse, et tout cela périt aussitôt.
Le cardinal Bellarmin s’étoit servi très à propos de ces paroles de saint Chrysostème, trop pressantes pour du Moulin, quoiqu’alors foiblement traduites. Ce ministre les
1 In IL. ad Thess. ec. 11. Hom. tv. n. 1.
AUX PROTESTANTS. 457 affoiblit encore davantage‘ : au lieu de cette frayeur qui rend ces animaux immobiles, il veut que le feu, contre sa nature, ne fasse que les assoupir ; au lieu de cette prompte action du plus vif et du plus vorace des éléments, il lui donne une lenteur qu'il n'eut jamais ; et non content de changer le sens de saint Chrysostôme, il voudroit encore changer la nature même, pour faire vivre son antechrist plus que saint Paul ne le permet.
Le même du Moulin blâme la Vulgate*, qui traduit l'analôsei de saint Paul, par le latin interficiet. Mais saint Jérôme traduit partout ainsi: il dit partout : Le méchant que le Seigneur fuera, fera mourir, interficiet, par le souffle de sa bouche, et détruira par l'éclat de son avénement. Et voici comme il l'explique * : Le Seigneur, dit-il, le fera mourir, interficiet, par le souffle de sa bouche, c’estä-dire, par sa divine puissance, et par un commandement absolu , puisqu'à lui, commander, c'est faire : ainsi ce ne sera ni par une armée, ni par la force des soldats, ni par les secours des anges, que l’Antechrist sera tué; et de même que les ténèbres sont dissipées par le seul avénement du soleil, ainsi J'sus-Christ détruira l'Antechrist par le seul éclat de son avénement.
Voilà l'idée que met naturellement dans les esprits le passage de saint Paul : ce n’est pas un antechrist qu’on fasse périr d’une mort lente, et qu'on consume, pour ainsi dire, à petit feu ; on n’en fait point à deux fois, si on me permet de parler ainsi, et il périt tout d’un coup devant Jésus- Christ, qui vient en sa majesté juger les vivants et les morts.
Le ministre Jurieu l'a pris autrement que du Moulin’, et par la clarté de l'avénement de Jésus-Christ, il entend , non pas le dernier avénement du Seigneur, mais celui par lequel il viendra longtemps avant la fin du monde, abattre le paganisme, le mahométisme , le papisme, etc. Nous ne connoissions jusqu'ici que deux avénements de Jésus-Christ; l’un avec la mortalité, qui est accompli ; l'autre en gloire,
1 In II. ad Thess. c. 11. Hom. 1v. n. 63. — 2 Ibid. — 3 Ep. xr. ad Ageruch. — 4 Ep. ad Alg. q. xt. — 5 Préj. lég. 1. p. ch. 1v. p. 89. Acc. des proph. 1r. p. ch. xxrtr.
Bossuer, t. 11. 20
qui est celui que nous attendons ; maïs le ministre en met trois. Les Thessaloniciens ne eraignoient qu'un seul jour du Seigneur, dont saint Paul leur avoit déjà parlé dans sa première Épitre !; et e’étoit le jour du jugement, capable de faire trembler les plus justes. C’est ce jour dont la prochaine arrivée, que quelques-uns leur annonçoient, les avoit troublés : ik n’y avoit done à attendre qu’un jour du Seigneur. Le ministre leur en montre deux ; mais encore lequel des deux craignoient-ils ? celui où Jésus-Christ devoit apparoître pour confondre l’Antechrist avec le paganisme, le mahométisme, le papisme ? Qu’'y avoit-il à craindre pour eux dans ce jour ? et devoient-ils être païens, mahométans, oupapistes ? Dans quel abiîme se jette le ministre ? II faut être bien poussé à bout, lorsqu'on fait de telles violences au langage de l’Écriture : mais avec tout cela on ne gagne rien, et la difficulté demeure toujours. Car enfin, quoi qu'on veuillé faire du jour du Seigneur, et de la présence éclatante de Jésus-Christ, il est toujours très-constant que saint Paul l’attache à la chute de celui qui tient : Alors, dit-il, se découvrira le méchant que Jésus-Christ détruira par l'éclat de sa présence. Et tout cela devoit paroïtre aussitôt après la chute de celui qui tient, Y. T, puisqu'il n’y avoit que cela qui retenoit, Y. 6. Que ce soit donc tout ce qu’on voudra, où l’entier renversement du monde dans le jugement dernier, ou dans quelque autre apparition de notre Seigneur, la destruction de l'Antechrist, si celui qui tient, c’est l'empire dont Alaric, ou quelque autre qu’on voudra, a commencé la dissipation, et que pour cette raison l’homme de péché ait dû paroître vers ce temps-là, on en doit avoir vu vers ce même temps, non-seulement les attentats et les prodiges, mais encore la destruction éclatante, la prédiction de saint Paul nous menant si rapidement de l’un à l'autre, et ne laissant entre deux aucun intervalle.
Mais ce rapide accomplissement de la prédiction de saint Paul , qu’il explique avec des paroles si vives, n’a rien qui convienne à l’Antechrist des protestants ; car il leur faut douze cents ans pour en composer la fable. L’Antechrist
\ 1. Thess, v. 2.
qu'ils nous proposent, est un antechrist dont on ne voit trois cents ans durant, ni les impiétés , ni les prodiges. C’est un saint durant quatre siècles, plus où moins ; et après qu’il a commencé à se déclarer, il faut encore huit ou neuf cents ans pour le détruire ; encore ne sait-on pas si on en viendra tout à fait à bout devant ce temps; et on croit qu’on sera contraint de lui laisser une vie traînante durant quelques siècles. Tout cela, qu'est-ce autre chose que de changer les vives idées et les éclairs de saint Paul , en la froide allégorie d’une histoire aussi languissante qu’elle est d’ailleurs mal appuyée ?
LIIT. Froideur des allégories des protestants.
Mais après tout, qui a dit à nos réformés que ces grands mots de saint Paul : L'impie qui s’élèvera au dessus de tout ce qu'on appelle Dieu, qui se montrera dans le temple de Dieu, comme étant Dieu lui-même, et le reste : qui leur a dit, encore un coup, que toutes ces choses soient des caractères allégoriques ? Est-ce qu'il n’est pas possible qu’elles arrivent à la lettre? mais nous avons cent exemples de rois orgueilleux , qui se sont fait rendre les honneurs divins ; et sans rappeler ici les Nabuchodonosor et les autres rois impies que l'on connoit, on sait que Caligula se vouloit faire adorer jusque daus le temple de Jérusalem ; que Néron ne fut pas moins emporté, ni moins impie; que les Césars avoient des temples, ei qu’ils furent les plus respectés de tous les dieux. Ges choses étoient communes dans le monde au temps que saint Paul écrivoit, et il parloit aux fidèles selon les idées qui étoient connues. Pourquoi veut-on y substituer des allégories, ou plutôt des calomnies manifestes de la papauté ? Quand je fais ces objections à M. Jurieu', il me reproche sérieusement que je n’ai pas voulu voir les endroits qu’il a rapportés, où le pape est appelé Dieu *. Quoi, il voudroit qu’on allàt répondre à toutes les thèses et à toutes les épîtres dédicatoires, à tous les mauvais compliments que lui et ses confrères ont ramassés, à cause qu’ils les débitent avec un air aussi sérieux , que si c’étoient autant de dogmes
1 Var. Liv. xurx, 3, 4, 7. — 2 Lett. xr1r
de l'Église catholique ? Mais je vais donner beau. jeu à ses vains reproches. Oui, je lui avoue que le pape est un de ces dieux dont a parlé le Psalmiste, qui meurent comme les hommes, mais qui néanmoins sont appelés dieux , parce qu'ils exercent sur la terre une autorité qui vient de Dieu, et qu'ils en représentent la puissance, jusqu’au point que Dieu a voulu. Qui blâme cette façon de parler, n’a qu’à s’en prendre au Saint-Esprit qui l’a dictée à David, et à Jésus- Christ qui l'a approuvée?. Si les flatteurs en abusent, qu’ils aillent en perdition avec leurs lâches et profanes discours ; mais peut-on dire sérieusement que le pape se fasse Dieu en un mauvais sens, pendant qu'il se reconnoit, non-seulement homme, mais encore pécheur, et que comme les autres fidèles , il confesse ses péchés aux pieds d’un prètre ? mais il se'dit vice- Dieu, C'est-à-dire, lieutenant de Dieu : il n’est donc pas Dieu. Les rois sont à leur manière vicaires de Dieu. Le pape l’est d'une autre sorte et d’une facon plus partieulière, comme établi spécialement par Jésus-Christ le pasteur de tout son troupeau. Se moque-t-on, d'appeler cela un Dieu ? Mais, dit M. Jurieu*, le pape se met au dessus des rois qui sont des dieux. Qu'un homme ne rougisse pas d’objecter gravement de telles choses, et qu’on puisse les écouter sérieusement, c’en seroit assez pour se détromper à jamais de tels docteurs. Que veut-on dire, le pape se met au dessus des rois ? Sans doute, en un certain sens, et comme pasteur : qui le peut nier, puisque les rois chrétiens font gloire d’être compris au nombre de ceux dont saint Paul a dit : Obéissez à vos prélats ? Si c’est là se faire Dieu, qu'on songe du moins que ceux dont le psaume a dit : Vous êtes des Dieux ; et, Dieu s'est assis dans l'assemblée des Dieux“, ce sont tous les juges ; et parce qu’il y a des juges au dessus des juges, des grands au dessus des grands, et que le roi commande à tous, comme dit le Sage, le roi sera un Antechrist, et tout l’ordre du monde un antichristianisme ; Les fanatiques le diront peut-être". Mais le pape se dit infaillible. Si l’on demandoit au ministre quel pape l’a dit, où en est la décrétale,
1 Ps. rxxxr. 6, 7. — 2 Joan, x. 34, — 3 Lett. xrr1. —- À Ps. rxxx1. — ° Eccles. v. 7, 8. —— 6 Lett. xrvr.
AUX PROTESTANTS. AGt et quel acte à jamais fait l'Église romaine pour établir ce dogme, il demeureroit muet; car je lui maintiens qu'il n'y en à point. Mais enfin, peut-on dire sérieusement que de croire, ou d'espérer avec quelques-uns, que Dieu ne permettra pas qu'un pape décide en faveur de l'erreur, ce soit en faire un Dieu, et non pas un homme assisté de Dieu, afin que la vérité soit toujours prêchée dans l'Église par celui qui en doit être la bouche ? Cessons de perdre de temps à résoudre des objections qu’on ne peut faire sérieusement. Que saint Paul ait eu en vue des choses si froides, quand il a écrit son Épitre aux fidèles de Thessalonique, et qu'il ait voulu leur donner de si graves précautions contre des chimères de cette nature, c'est dégrader un si grand apôtre, que de le penser. Non, non, se faire passer pour Dieu, et s'élever au dessus de Dieu, ce ne sera pas seulement l'impertinente exagération de quelque flatteur, ou quelque cérémonie mal interprétée, où mème quelque prétention excessive, mais ce sera dans le littéral se donner réellement pour Dieu, et se faire bâtir des temples, comme ont fait tant de rois impies. De même, venir au monde avec toute l'opération de Satan, et toutes sortes de signes el de prodiges trompeurs, jusqu’à faire descendre le feu du eiel", et autre chose de cette nature, ce ne sera pas donner la confirmation , ou prononcer des anathèmes, ni dire, ce qui est certain, que Dieu fait des miracles par ses saints, et durant leur vie, et après leur mort, Ce sera, comme les enchanteurs de Pharaon, imiter les miracles de Moïse; ce sera, comme dit Jésus-Christ, faire de si grands prodiges, des signes si surprenants, que les élus mêmes, s'il se peut, soient induits en erreur *, en sorte que pour être parfaitement confondu, il ne faille rien de moins que l'apparition éclatante de Jésus-Christ dans sa gloire, et le grand jour du Seigneur. Qua. d les papes entreprendront de tels prodiges, et qu'ils les entreprendront pour justifier qu'ils sont des dieux, et se faire dresser des autels, je reconnoitrai lPennemi dont parle saint Paul.
« IT, Thess, 11. 9 Apoc. xrir. 43. — ? Matth. xx1v. 24.