‹ Œuvres de Bossuet (volume 4)Chapitre 216 sur 245 · LIV. Ce que l’on peut dire de certain de l'Antechrist · texte numérisé non relu

LIV. Ce que l’on peut dire de certain de l'Antechrist

Que sera-ce done, dira-t-on, que cet ennemi ? Je réponds que si c’est quelque chose qui soit venu il y a longtemps, comme le prétendent les protestants, c’est aussi quelque chose qui est détruit il y a longtemps, comme on a vu. C’est done une manifeste absurdité de dire que ce soit le pape. Que si l'on entend par cet ennemi quelqu'un qui soit déjà venu et détruit, soit que ce soit Néron, selon quelques-uns, ou Caligula, ou Simon le magicien, selon quelques autres, comme Grotius et Hammond, il n’y a rien là contre nous; la peine sera de faire cadrer les événements avec les paroles de saint Paul; et avec la date de son Épitre, ce que j'avoue, quant à moi, que je n’ai pu faire. Que si, comme le veulent les anciens, et comme saint Augustin nous assure par deux fois ‘, que tout le monde le croyoit sans aueun doute; si, dis-je, ce méchant est quelqu'un qui ne soit pas encore venu, qui viendra à la fin des siècles, et qu’on nommera F Antechrist, qui peut dire ce que ce sera sans être prophète ? Saint Augustin avoue du moins qu'il n'y eonnoît rien, et propose tout ce qu’il peut imaginer, laissant tout absolument dans l'incertitude. Soit done que ce soit quelqu'un, qui pour attirer les Juifs, rebâtisse le temple de Dieu dans Jérusalem, où qui en bâtisse quelque autre au Dieu eréateur, comme vouloit faire Julien, où enfin ik fasse rendre les honneurs divins, à Fexemple de tant de rois impies; soit que ce méchant choississe quelque célebre Église des chrétiens, pour s’y faire adorer commeun Dieu: soit que, selon une des interprétations de saint Augustin, ce soit un prince hérétique qui prétende que la société qui le suivra, soit la vraie Eglise, et qui par force, ou par illusion, y entraine un très-grand peuple, pour y paroître tout ee qu’il voudra à ses sectateurs; soit que ce soit un faux Christ et un faux Messie, mais plus grand trompeur, et plus rempli de Satan que tous les autres, qui se disant le Fils de Dieu, comme Jésus-Christ, et se mettant au dessus de Jui avec des signes proportionnés à sa prétention, acceomplira à la lettre tout

1 De Civit. xx, 19, etc.

AUX PROTESTANTS. 465 ce que dit saint Paul; soit que ce soit quelque chose qu'il ne soit pas donné aux hommes de prévoir : toujours est-il bien constant que c’est chercher à se tromper, que de fonder un schisme sur cette énigme; et que tout ce qu’on en peut dire de plus assuré, si c’est celui dont parle saint Paul, e’est qu’il ne durera pas longtemps, etquesachutesuivrade près son audace.

Cependant on peut encore tenir pour assuré que ce sera quelque faux réformateur des erreurs et des corruptions du genre humain, et que le fond de sa mission sera une fine hypocrisie, qui est proprement le mystère d’iniquité, dont saint

Paul a dit qu’il commencoit de son temps à se former. Mais

si ce détestable mystère se formoit au commencement par

tant de sectes qui se eachoient jusque dans le sein de l'Église sous le nom et l'extérieur de la piété, il se consommera à la fin des siècles d’une manière bien plus trompeuse. La grande apostasie précédera, soit que ce soit la révolte contre quelque grand empire, soit que ce soit un grand schisme, peut-être encore plus étendu que celui de Luther et de Calvin, où des royaumes entiers se sont eantonnés avec une haine obstinée contre l'Église catholique. Et pour ces mots de saint Paul, que celui qui tient, tienne; soit que ce soit une exhertation à ceux qui tiennent la vraie foi à la défendre contre les prestiges et les violences de Antechrist, ou pour ne-point répéter les autres interprétations, qu’il doive s'élever encore quelque grand empire, où saint Paul, à la manière des prophètes, nous ait voulu transporter en esprit, comme si la chose étoit présente : toujours est-il bien constant par les preuves qu’on en

a vues, que si e’étoit Fempire romain dominant sur tout l'u-

mivers, nous aurions déjà vu paroître, aussi bien que la chute

de ce grand empire, non-seulement les blasphèmes, les faux miraeles, et la ruine de l'Antechrist, mais encore, dans celle de tout lPunivers, le grand jour de Jésus-Christ.

LV. Que le méchant de saint Paul ne peut être aueune des bêtes de saint Jean, et qu’ilny a de rapport entre saint Paul et l’Apocalypse, qué dans le chap. xx de cette dernière prophétie.

Au reste, les protestants se fondent beaucoup sur ce que la bête de l’Apocalypse, surtout la seconde, et le méchant de saint Paut sont la mème chose; et il est vrai qu'il y a quel-

ques caractères semblables, par exemple, celui des faux miracles qu’on voit paroitre dans la seconde bête de saint Jean, comme dans le méchant de saint Paul. Mais ce caractère équivoque leur est commun avec beaucoup d’autres, et nous avons remarqué entre eux deux différences essentielles : la première, que la bête de saint Jean ne se dit point Dieu, et ne se fait point adorer elle-même comme le méchant de saint Paul; mais au contraire, loin de s'élever avec ce méchant sur tout ce qu’on adore, elle fait adorer un autre: la seconde, que le méchant de saint Paul vient et périt dans les approches du jugement universel, en sorte que sa séduction sera la dernière de l’univers comme celle que Jésus-Christ se réserve à détruire par son dernier avénement, au lieu qu'après le supplice des deux bêtes de saint Jean, et les mille ans qui le doivent suivre ‘, quel qu’en puisse être le mystère, il reste encore à l'Église une dernière persécution à essuyer, qui est celle de Gog et de Magog, plus dangereuse que toutes les autres, comme il à été remarqué, puisqu'elle sera l'effet du dernier déchaïinement de Satan *.

Il ne faut done point comparer avec le second chapitre de la seconde aux Thessaloniciens tout ce qu'il y a dans l’Apocalypse, depuis le chapitre 1v jusqu’au xx, comme si c'étoit la même chose; il n’y à de rapport précis du passage de saint Paul avec l’Apocalypse, que dans le chapitre xx et dans le feu tombé du ciel qui consume Gog et Magog, puisque ce feu n'étant autre chose que celui du dernier jugement, il a le rapport qu’on voit avec la dernière ét éclatante apparition de Jésus-Christ, comme il a pareillement été dit ailleurs *.

J'espère que les catholiques se rendront aisément à ces preuves; et pour ce qui est des protestants, qu’ils se désabuseront de l’erreur grossière qui leur fait imaginer leur Ante— cbrist dans plusieurs personnes et dans une suite de treize siècles ; en sorte qu'après sa venue, il nous fasse attendre si longtemps le jugement universel : contre tout ce qu’a dit saint Paul, et contre toute la tradition qui l’a toujours en-tendu comme nous faisons, dès l’origine du christianisme.

1 Apoc. xrx. 20. xx. 4.7. — 2? Voyez lés notes du ch. xx. — 3 Ibid.

LVT. Qu'il y a, selon le ministre, un autre Antechrist, à qui, malgré qu’il en ait, les paroles de saint Paul conviennent mieux.

On croira peut-être que ce qui oblige les ministres à forcer le sens de saint Paul, sur le sujet de l'Antecbrist qui doit venir, et être détruit à la fin des siècles, c’est qu’ils tiennent pour bien assuré que cet Antechrist ne viendra jamais, et que tout ce qu'en ont dit les Pères, est une fable : mais il n’en est pas ainsi. Le ministre Jurieu trouve vraisemblable qu'il y aura sur la fin des siècles, une dernière persécution qui durera trois ans et demi ‘. Quoi, trois ans et demi à la lettre, sans que ce soit à ce coup des jours prophétiques? Le ministre le veut ainsi à cette fois; et après celte persécution, pourra venir, continue-t-il, l’Antechrist de saint Irénée, à qui, dit-il, je veux bien faire cet honneur de croire qu'il avoit appris de quelques hommes apostoliques le mystère de cette dernière persécution. A cette fois il se rend traitable : saint Irénée a trouvé grâce devant lui, et le voilà réconcilié avec les martyrs et les docteurs des premiers siècles : enfin il leur accorde un Antechrist qui fera le Messie, pour tromper les Juifs, qui régneratrois ans et demi devant la fin du monde, et qui sera détruit peu de jours devant le dernier jugement. Mais il n’accorde cela qu’à condition que cet homme, que Jésus-Christ détruira par sa dernière arrivée, ne sera qu’un diminutif de l'Antechrist, qui est le pape; car surtout il se faut bien garder de croire que depuis le commencement jusqu’à la fin de l'univers, il y puisse jamais rien avoir de pis que lui, pas même celui qui se dira le Messie à la fin des siècles, qui néanmoins apparemment sera le plus impudent de tous les imposteurs, et qui par là mériteroit bien d’être cru celui dont parle saint Paul. Mais le ministre ne l’endurera jamais : il ne faut point le confondre, dit-il, ni avec l'homme de péché de ce grand apôtre, ni avec aucune des bêtes de l’Apocalypse. Mais pourquoi, en démélant l'obscurité d'un passage aussi obscur que celui du 11° chapitre de la IT° aux Thessaloniciens, ne vouloir pas nous permettre d’y placer ce dernier Antechrist ? Pourquoi ne vouloir pas croire que ce sera le plus méchant de tous, puisque Satan l'enverra à la fin des

Fr Ace, xt. p. p. 416.

siècles pour faire les derniers efforts contre les élus, et que Jésus-Christ. de son côté en réservera le ehâtiment à son grand et dernier jour, pour être le dernier coup de sa puissance? [lest. vrai que le ministre le défend, et je n’en sais pas la raison ; car de bonne foi, il n’en dit point ; mais c’est qu'il faudroit effacer tout ce qu’il a dit du pape avec toute la réforme, et renverser tout ce beau système qui le fait passer parmi les siens pour le prophète de son temps.

EVIT. Promesse de l’auteur sur Daniel. L’explication de saint Paul, I. Tim. 1v. #. Déjà donnée. Conclusion de la seconde partie de cét

De peur qu'on n’abuse encore de la prophétie de Daniel, comme de celles de saïnt Paul et de saint Jean, on en verra bientôt un eommentaire ; et je dirai en attendant, que la prophétie de Daniel, où Fon veut à présent trouver le pape, étant accomplie dans Ja perséeution d’Antiochus, comme les ministres en conviennent, ils ne peuvent plus y trouver autre sens qu'avec le secours de la tradition qu'ils rejettent.

Pour la prédiction de saint Paul dans la £° à Timothée, 1v, outre ce qu’on en a vu dans cet Avertissement ‘, on a pu voir clairement ailleurs * qu'elle est accomplie dans les manichéens et les autres sectes impies qui, dès l’origine du christianisme, avoient mis certaines viandes, et en général le mariage, parmi les choses réprouvées de Dieu et mauvaises de leur nature. Mais voici ce que répond M. Furieu * : « Les » théologiens papistes, pour éluder ce passage, Pavoïent » voulu détourner, il y a longtemps, du côté des manichéens : » mais M. Bossuet sentoit bien que peu de gens de bon sens » Seroïent capables de donner là-dedans, quand ils sau- » roient que les manichéens ont été dans tous les siècles » une secte obscure et peu nombreuse, et qui n’a pas duré » dns lé monde avee éclat. Si saint Augustin ne s’étoit » laissé surprendre par ces abuseurs, et après les avoir quittés » ne se füt donné Ta peine de réfuter amplement leurs rêve- 5 ries, à peine serojent-ifs connus. Hs périrent dans le ein- » quième et dans le Sixième siècle; et en mourant ils Faissèrent

» Sup. n. 36, 37. — 2 Hist. des Var. Liv. xr. —- 3 Leit. x.

» quelque germe de gens, lesquels conservèrent quelques: » uns de leurs dogmes , comme l’abstinence de certames » viandes, et le mépris des sacrements de l'Église, »

Et un peu après. : « On ne prouvera jamais qu'ils aient » composé une communion tant soit peu considérable : il y » en avoit en beaueoup de lieux de l'Orient et de l'Afrique; » mais e’étoient de petites sociétés, comme celle des illumi- » nés d’Espagne et de nos fanatiques. Aueune personne rai- » sonnable ne pourra done se persuader que saint Paul aft » pensé à une secte qui ne devoit jamais être d'aucune dis- » tinetion dans le monde. » Autant de faussetés et d'illusions que de paroles. « Les théologiens papistes ont détourné ce » passage du côté des manichéens ‘. » IE faHoit dire que tous les Pères qui ont entrepris d’expliquer cette prédiction de saint Paul, Font entendue unanimement de ces hérétiques, ou de ceux qui avant eux, et sous d'autres noms, enseignoient les mêmes erreurs. Sans saint Augustin, celte secte seroit à peine connue. Tous les écrits des saints Pères et les canons en sont pleins : ni Archélaüs, ni Origène, ni Eusèbe, ni saint Cyrille de Jérusalem, ni saint Basile, ni saint Epiphane, et les autres qui ont écrit avec tant de soin contre ces hérétiques, ne les ont connus par saint Augüstin, qui est venu après eux ; et cette maudite secte n’étoit que trop renommée dans toute l'Eglise. Il y en avoit en beaucoup de lieux de l'Orient et de l'Afrique. I y en avoit en Italie et à Rome même; il y en avoit dans tout l'Orient, et on n’y trouve guère de provinces où ce venin ne füt répandu. C’étoient de petites sociétés qui n’étoient pas considérables, ni d'aucune distinction dans le monde. On a montré au contraire dans l'Histoire des Variations *, que les erreurs de cette secte se trouvent sous divers noms dès l’origine du christianisme ; que le zèle d'étendre la secte étoit incroyable; qu’elle s’étoit en effet beaucoup répandue, et qu’elle étoit surprenante et éblouissante jusqu'au prodige; que dans le temps où le ministre ose dire qu’elle étoit tout à fait éteinte, on la trouve si multipliée en Arménie et ailleurs, qu’elle se cantonna con-

x Var. xt. 9, 35. — ? Ibid, xr. 10, (2, et suiv. 16, et suiv. 31, 59, 437, et suiv. s

tre les empereurs, bâtit des villes et des forteresses où ils ne pouvoient la forcer, et se trouva en état de leur faire une longue guerre; qu'elle peupla la Thrace et la Bulgarie, d’où elle se répandit de tous côtés en Italie, en Allemagne, en France, où elle suscita de grandes guerres ; qu’elle dura trèslongtemps dans tous ces pays; et que même , dans son déclin, elle étoit si puissante en nombre, qu’encore que les par faits de la secte ne fussent que quatre mille, le reste étoit innombrable : de sorte que n’y ayant, selon le ministre, que le peu de distinction et de considération de la secte qui ait empêché saint Paul de la prévoir, on voit au contraire qu’il n'y en a point qui par son nombre, par sa durée, par ses illusions, par son hypocrisie, par ses prestiges, et par les autres circonstances que j'ai remarquées, méritât plus d’être prédite : outre que le fait est constant, et qu’il est plus clair que le jour, que saint Paul parle d’une secte qui attaquoit directement le Créateur, en trouvant de l’impureté dans les viandes qu'il avoit créées, et en réprouvant le mariage qu’il avoit établi. Nous avons done démontré les profanations dela réforme dans toutes les prophéties qu’elle tourne contre nous; et il ne reste qu’à faire voir qu’elle détruit elle-même ses propres explications.

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