‹ Œuvres de Bossuet (volume 5)Chapitre 19 sur 85 · XIII: ÉLÉv. Jésus-Christ de qui reçu , et comment · texte numérisé non relu

XIII: ÉLÉv. Jésus-Christ de qui reçu , et comment

« Il a donné à tous ceux qui l'ont recu, le pouvoir d'être » faits enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom * ». Croire au nom de Jésus-Christ, c'est le reconnoître pour le Christ, pour le Fils de Dieu, pour son Verbe qui étoit avant tous les temps, et qui s’est fait homme. Etre prêt à son seul nom , et pour la seule gloire de ce nom sacré, à tout faire, à tout entreprendre, à tout souffrir , voilà ce que c’est que croire au nom de Jésus-Christ.«Ila donné le pouvoir à ceux » qui y croient, d'être faits enfants de Dieu ». Admirable pouvoir qui nous est donné ! il faut que nous concourions à cette glorieuse qualité d'enfants de Dieu, par le pouvoir qninous est donné de le devenir. Et comment y concourons-nous, si ce n’est par la pureté et simplicité de notre foi ? Par ce pouvoir il nous est donné de devenir enfants de Dieu, par la grâce, en attendant que nous le devenions par la gloire , et que nous soyons «enfants de Dieu, étant enfants de résurrection », comme dit le Sauveur lui-même *. Portons donc dignement le nom d'enfants de Dieu. Portons le nom du Christ. Soyons des chrétiens dignes de ce nom. Souffrons tout pour le porter dignement. « Que personne parmi nousne souffre comme in- » juste, comme médisant, comme voleur », ou dela réputation du prochain ou de ses biens: « Mais si nous souffrons comme » chrétiens pour la gloire dunom de » Jésus, sinous souffrons à ce titre nous sommes heureux. Glorifions-nous en ce nom * ». Portons courageusement, mais en même temps humblement, toute « la persécution » que le monde fait « à ceux qui veulent

11. Joan 11.46.—1%2Matth. IV3 19, —3:Joan, 1. 12. —* Luc, xx. 36. --3 I, Pet. 1v. 15. 16.

« vraimentêtre vertueux'. » Soyons doux, et non pas fiers parmi les souffrances. N’étalons pointun courage hardi etsuperbe, mais disons avec saint Paul : « Je puis tout en celui qui me » fortifie* ». C’est ce que doivent faire ceux à qui il a donné ce pouvoir céleste de devenir ses enfants.

XIV ÉLÉv. Comment on devient enfants de Dieu.

« Is ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, » ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu * ». Quoiqu'il nous ait donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, et que nous concourions à notre génération par la foi, dans le fond pourtant elle vient de Dieu, qui met en nous cette céleste semence de sa parole, non de celle qui frappe les oreilles, mais de celle qui s'insinue secrètement dans les cœurs. Ouvrons-nous done à cette parole dès qu’elle commence à se faire sentir, dès qu'une suavité , une vérité, un goût, un instinct céleste, commence en nous, et que nous sentons quelque chose qui veut être supérieur au monde, et nous inspirer tout ensemble et le dégoût de ce qui passe et qui n’est pas, et le goût de ce qui ne passe point el qui est toujours. Laissons-nous conduire; secondons ce doux effet que Dieu opère en nous pour nous attirer à lui.

Ce n’est point suivant la chair et le sang que nous concevrons ces chastes desirs. Ce n’est point par le mélange du sang, par le commerce de la chair, par sa volonté et par ses desirs, ni par la volonté de l'homme, que nous devenons enfants de Dieu. Notre naissance est une naissance virginale.. Dieu seul nous fait noître de nouveau comme ses enfants.

Disons donc avec saint Paul: «Quand ila pluà celui quim'a » séparé du monde, incontinent je n'ai plus acquiescé àla » chair et au sang‘. » Je me suisdétaché des sens et de la nature « incontinent. Incontinent » : la grâce ne peut souffrir de retardement; elle se retire des âmes languissantes et paresseuses. L'épouse fait la sourde à sa voix, et tarde à se lever pour lui ouvrir; elle court pourtant à la fin * ». Il n'est plus temps, il s'est retiré; rapide dans sa fuite autant qu'il étoit

3. Tim. a. 12. — 2 Philip. 1v, 13, — 3 Joan, 1, 13. — 4 Gal. 1. 15. = Oantev, 2.03. 5.00,

vif dans sa poursuite. « Tirez-moi , et nous courrons'. » Dès la première touche, il faut courir, et ne languir jamais dans notre course.

XV: ÉLÉY. Sur ces paroles : « Le Verbe a été fait chair. » Le Verbe fait chair est la cause de la renoissance qui nous fait enfants de Dieu.

Après avoir proposé toutes ces grâces des nouveaux enfants que la foi en Jésus-Christ donne à Dieu , saint Jean retourne à la source d’un si grand bienfait : « Et le Verbe a été fait chair, » et il a habité parmi nous; il y a fait sa demeure , et nous » avons vu sa gloire, comme la gloire du Fils unique du » Père, plein de grâce et de vérité*». Pour nous faire devenir enfants de Dieu, il a fallu que son Fils unique se fit homme, C’est par le « Fils unique » et naturel, que nous devions recevoir l'esprit d'adoption. Cette nouvelle filiation, qui nous est venue, n’a pu être qu’un écoulement et une participation de la filiation véritable ct naturelle. Le Fils est venu à nous, et nous avons vu sa gloire. « Il étoit la lumière » ; et c'est par l'éclat et le rejaillissement de cette lumière que nous avons élé régénérés. « Il étoit la lumière qui éclaire tout » homme qui vient au monde »: il éclaire jusqu'aux enfants qui viennent au monde, en leur communiquant la raison, qui, tout offusquée qu'elle est, est néanmoins une lumière et se développera avec le temps.

Mais voici une autre lumière, par laquelle il vient encore éclairer le monde, c’est celle de son Evangile qu'il offre encore à tout le monde et jusqu'aux enfants qu’il éclaire par le baptême : et quand il nous régénère et nous fait enfants de Dieu , que fait-il autre chose que de faire noître sa lumière dans nos cœurs , par laquelle nous le voyons plein de grâce et de vérité : de grâce par ses miracles, de vérilé par sa parole; de grâce et de vérité par l’un et par l’autre : car sa grâce qui nous ouvre les yeux, précède en nous la vérité qui les contente. « Dieu qui par son commandement à fait sortir » la lumière des ténèbres, a rayonné dans n0s cœurs pour »nous faire voir la clarté de la science de Dieu sur la face » de» Jésus-Christ®. Nous sommes donc enfants de Dieu, parce

® Cant. 1, 3. — ? Joan. 1. 14. —- ? JI. Cor. xv. 6.

que nous sommes enfants de lumière. Marchons comme enfants de lumière. Ne desirons point la vaine gloire , ni la pompe trompeuse de la grandeur humaine. Tout y est faux, tout y est. ténèbres. Le monde qui nous veut plaire n'a point de grâce. Jésus-Christ seul «plein de grâce et de vérité ‘» sait remplir les cœurs, et seul les doit attirer. « La grâce est répandue » sur ses lèvres etsur ses paroles». Tout plaît en lui jusqu’à sa croix; car c’est là qu'éclate son obéissance , sa Jibéralité, sa grâce, sa rédemption, son salut. Tout le reste est moins que rien. Jésus-Christ seul est « plein de grâce et de vérité ». C'est pour nous qu'il en est plein; et tous « nous recevons » tout.de sa plénitude *».

XVI- éLév. Comment l'être Fo à Jésus-Christ, et ce qu'il a été ait.

Après avoir lu attentivement le commencement admirable de l’évangile de saint Jean , comme un abrégé mystérieux de toute l'économie de l'Evangile ; faisons une réflexion générale sur cette théologie du disciple bien-aimé. Tout se réduit à bien connoître ce que c’est « qu'être », etceque c’est « qu'être fait ».

Être, c’est ce: qui convient au Verbe avant tous les temps. a Au commencement il étoit, et il étoit » subsistant « en Dieu, » etilétoit Dieu‘». Il n’est pas Dieu par uneimproprecommunication d'un si. grand nom, comme ceux à qui il est dit : « Vous êtes des dieux, et les enfants du Très-Haut * ». Ceuxlà ont été faits dieux par celui qui les a faits rois, qui les a faits juges, qui enfin les a faits saints. Si Jésus-Christ n’étoit Dieu qu'en cette sorte, il seroit fait Dieu, comme il est fait homme ; mais non : saint Jean ne dit pas une seule fois qu'il. ait été fait Dieu. I « l’étoit, » et « dès le commencement » avant tout commencement. « Il étoit Verbe », et comme tel, « il étoit Dieu. Tout a été fait par lui °».Le mot« d’être fait », commence à paroître quand on parle des créatures; mais auparavant, ce qui étoit n’a pas été fait, puisqu'il étoit avant tout ce qui a été fait. Et voyez combien on répète cet « être » fait. Par lui aété fait tout ce qui a été fait, et sans lui rien n’a

1 Joan. 1. 14. — ? Ps. x11v. 3. Luc, tv. 22. — 5 Joan. r. 16. — 4 Ib, 1. 1, — Ps, Lxxx1. 6. — 6 Joan. r. 3.

» été fait de ce qui a été fait ». On répète autant de fois de la créature qu'elle « a été faite », qu'on avoit répété du Verbe «qu'il étoit». Après cela on revient au Verbe : « En lui », dit-on, «étoit la vie‘ ». Elle n’a pas été faite en lui. Elle y étoit comme la divinité y étoit aussi. Et ensuite : «La lumière » étoit qui illumine tout homme ». Le Fils de Dieu n’a pas été fait lumière ni vie. « En lui étoit la vie; et il étoit la lu- » mière ». Jean Baptiste « n’étoit pas la lumière * ». Il recevoit la lumière de Jésus-Christ; mais Jésus-Christ étoit la lumière même. Et quand les hommes sont devenus enfants de Dieu , n’est-il pas dit expressément: « Qu'ils ont été faits en— » fants de Dieu ‘ » ? Mais est-il dit de même que le Fils unique a été fait Fils unique? Non. Il étoit Fils unique , et Ja sagesse engendrée et conçue dans le sein du Père, dès qu'il étoit Verbe , et il n’a point été fait Fils, puisqu'il est tiré, non point au néant, mais de la propre substance éternelle ct immuable de son Père.

I n'y a donc rien en lui avant tous les temps qui ait été fait, ni quil'ait pu être. Mais dans le temps qu’a-t-il été fait ? « il a été fait chair * ».41 s’est fait homme. Voilà done où 1l commence à être fait, quand il s’est fait une créature : dans tout le reste «il étoit », et voilà ce qu'il « a été fait». De même ( pour bégayer à notre mode, et nous servir d’un exemple humain } que si l’on disoit de quelqu'un : I étoit noble, il étoit né gentilhomme, il a été fait duc, il a été fait maréchal de France. On voit là ce qu'il étoit naturellement, et ce qu’il a été fait par la volonté du prince. Ainsi, en tremblant et en bégayant comme des hommes, nous disons du Verbe, qu'il étoit Verbe, qu'il étoit Fils unique , qu'il étoit Dieu ; et ensuite nous considérons ce qu'il a été fait. Il étoit Dieu dans l'éternité , ilaété fait homme dans le temps. Et même saint Pierre a dit : «Dieu l’a fait Seigneur et Christ ® ». Quand , à sa résurrection, son Père lui à « donné la toute-puissance » dans le cielet dans le terre ‘», alors il a été fait Seigneur et Christ. Et s’il n’étoit Dieu qu’en ce sens, il auroit aussi été fait Dieu; mais non. « Il étoit Dieu, et il a été fait homme ».

1 Joan. 1. 4. —? 1h. 9. — 3 Ib. 8, — 4 1b. 12. — 5 1h, 14. — 5 Act, 11. 32, 36: — 7 Matth, xxviti. 18.

Et en sa nature humaine élevée et glorifée , « il a êté fait » Seigneur et Christ ». Il a été fait Sauveur et glorificateur de tous les hommes.

Ce langage est suivi partout : « Celui qui est venu après » moi» , dit saint Jean Baptiste, et que j'ai dù précéder en ma qualité de son précurseur, « a été fait et a été mis de- » yant moi, et m'a été préféré ‘ ». Sa gloire a été tout à coup plus grande que la mienne. En ce sens, «Il a été fait de- » vantmoi». Mais pourquoi ? « Parce qu'il étoit avant moi». et sa gloire avant tous les temps au dessus de toute la mienne et de toute la gloire créée. Voyez , entendez. Il étoit naturellement plus que Jean ; et c'est pourquoiil lui a été préféré. Cette préférence, pour ainsi parler, est une chose qui a été faite, mais qui n’auroit point été faite , si en effet Jésus- Christ, selon sa divinité, n’étoit plus grand que Jean, et qu'ainsi il lui falloit faire une gloire conforme à ce qu'il étoit.

Jésus-Christ que dit-il de lui-même? « Avant qu'Abraham fût fait, je suis * ». Pourquoi choisir si distinctement un autre mot pour lui que pour Abraham; sinon pour exprimer distinctement, qu'Abraham a été fait, et lui il étoit ? « Au com- » mencement étoit le Verbe ». On dira pourtant « qu’il a été » fait», quand on dirace qu'il est devenu dans le temps comme fils d'Abraham; mais quand il faut exprimer ce qu'il étoit devant Abraham, on ne dira pas qu'il a été fait, mais « qu'il étoit».

Et quand le même disciple bien-aimé dit dès les premiers mots de sa première Epitre : « Ce qui fut au commence- » ment” »:où le «ce» doit être entendu substantivement, comme qui diroit : Ce qui étoit par sa nature et par sa substance; n'est-ce pas la même chose que ce qu'il adit: « Au com- » mencement étoit le Verbe ». Et ensuite lorsqu'il ajoute : « Nous vous annonçons la vie qui étoit subsistante dans le Père, » apud Patrem, et nous a apparu»; n'est-ce pas la même chose que ce qu'il a dit dans son Evangile? « En lui étoit la » vie etle Verbe étoit» subsistant «en Dieu ‘ ». Toujours, apud. Et pour parler conséquemment, que pouvoit ajouter le

# Joan. 1. 15,30. — 2 Ib, viti. 58.— 5 I, Joan, 1. 2. — # [b.4,

mt

même disciple bien-aimé, sinon ce qu'en effet il a ajouté ?

« Celui-ci, Jésus-Christ, étoit le vrai Dieu et la vie éter- » nelle » : Hic est verus Deus et vita œterna.

Croyons donc l'économie du salut; et, comme dit le même disciple bien-aimé : « Croyons à l'amour que Dieu a eu pour » nous‘». Pour croire tous les mystères que Dieu a opérés pour notre salut, il ne faut que croire à son amour; à un amour digne de Dieu ; à un amour où Dieu nous donne nonseulement tout ce qu'il a, mais encore tout ce qu'il est. Croyons à cetamour, etaimons de même, donnons ce que nous avons el ce que nous sommes : établissons-nous en celui qui «étoit», en croyant à ce qu'ila «été fait » pour nous dans le temps. « Ainsi », dit saint Jean * ; « nous serons en son vrai Fils», ou, comme lisoient les anciens Grecs, et comme a lu saint Athanase . « Afin que nous soyons dans le vrai, dans son » Fils‘»; dans le vrai, c’est-à-dire, dans son Fils qui seul csi vrai, qui seul est la vérité.

Taisez-vous, pensées humaines. Homme, viens terecueillir dans l’intime de ton intime, et conçois dans ce silence profond ce que c'est que d'être dans le vrai, d'éloigner de soi le faux. Quelle solidité ! quelle vérité dans toutes nos actions et dans toutes nos pensées ! Détestons tout ce qui est éloigné du vrai, puisque nous sommes dans le vrai, étant dans le Fils.

Répétons : «Au commencement étoit le Verbe » ; au commencement, au dessus de tout commencement étoit ke Fils: « Le Fils, c'est», ditsaint Basile, «un Fils qui n’est pas né » par le commandement de son Père, mais qui par puissance » et par plénitude a éclaté de son sein : Dieu de Dieu, lu- » mière de lumière , en qui étoit la vie, qui nous l’a don- » née ». Vivons donc de cette vie éternelle et mourons à tout le créé. Amen. Amen.

1], Joan. v. 20. — ? Ib. 1v. 16.— 3 ]h. v. 20. — * Athan. tom. 2. pag. 608. — 5 Orat de Fid. Iom. 25, tom. 1. pag. 500. Edit. Bened. tom. 2, hom, 15. paz. 131.

XIIIe SEMAINE.

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