IV: ÉLÉv. Le tressaillement de saint Jean
Quand l'âme, dans son ignorance et ses ténèbres, ressent les premières touches de la divine présence , après ce pre-
Luc. 1. 45. — ? Matth. vs, 10, — 3 Marc, x1, 9, 10, — 4 Mat 17,— 5 Luc. 1. 454 FoEX
mier étonnement par lequel elle semble s'éloigner , rassurée par sa bonté, elle se livre à la confiance et à l'amour. Elle sent je ne sais quels mouvements , souvent encore confus et peu expliqués : ce sont des transports vers Dieu, et des efforts pour sortir de l'obscurité où l’on est, et rompre tous les liens qui nous y retiennent. C’est ce que veut faire saint Jean : saisi d'une sainte joie , il voudroit parler, mais il ne sait comment expliquer son transport. Jésus-Christ, qui en est l’auteur, en connoît la force ; et quoique en apparence il ne fasse rien , il se fait sentir au dedans par un subit ravissement qu'il inspire à l'âme. Ame, qui te sens saisie d’un si doux sentiment, s’il ne t'est pas encore permis de parler , il t'est permis de tressaillir ! -
Venez, Seigneur, venez me toucher d'un saint et inopiné desir d'aller à vous. Que ce desir s'élève en moi aujourd'hui à la voix de votre mère ; faites-moi dire avec Élisabeth : « D'où me vient ceci » ? Faites-moi dire : elle est: « heureuse » d’avoir cru », et je veux imiter sa foi. Faites-moi tressaillir comme Jean Baptiste; et enfant encore dans la piété, recevez mes innocents transports. Je ne suis pas un Jean Baptiste, en qui votre grâce avance l'usage de la raison ; je suis un vrai enfant dans mon ignorance, agréez mon bégaiement, l'a, a,a, a de ma langue ‘ qui n’est pas encore dénouée. C'est vous du moins que je veux ; c’est à vous seul que j'aspire , etje ne puis exprimer ce que votre grâce inspire à mon cœur.
Ve ÉLÉv. Le cantique de Marie : première partie.
Ces premiers transports d’une âme qui sort d'elle-même , et qui déjà ne se connoît plus, sont suivis d’un calme ineffable, d'une paix qui passe les sens, et d’un cantique céleste.
« Mon âme glorifie le Seigneur , et mon esprit est ravi de »joie en Dieu mon Sauveur * ». Que dirai-je sur ce divin cantique ? Sa simplicité, sa hauteur, qui passent mon intelligence, m'invitent plutôt au silence qu'à parler. Si vous
* Jerem. 1. 2. —? Luc. 1, 46. et seq.
voulez que je parle, à Dieu, formez vous-même mes paroles.
Quand l'âme, entièrementsortie d'elle, ne glorifie plus que Dieu , et met en lui toute sa joie, elle est en paix ; puisque rien ne lui peut ôter celui qu’ ‘elle chante.
« Mon âme glorifie, mon âme exalte le Seigneur ». Après qu’elle s’est épuisée à célébrer ses grandeurs, quoi qu’elle ait pensé, elle l’exalte toujours le perdant de vue, et s’élevant de plus en plus au dessus de tout.
«Mon esprit est ravi de joie en Dieu mon Sauveur ». Au seul nom du Sauveur, mes sens sont ravis ; et ce que je ne puis trouver en moi, je le trouve en lui avec une inébranlable fermeté.
«Parce qu'il a regardé la bassesse de sa servante ». Si je croyois moi-même pouvoir attirer ses regards, ma bassesse et mon néant m'ôteroient le ropos avec l’espérance. Mais puisque de lui-même, par pure bonté, il a tourné vers moi ses regards, j'ai un appui que je ne puis perdre, qui est sa miséricorde par laquelle il m'a regardée , à cause qu'il est bon et libéral.
Elle ne craint point après cela de reconnoître ses avan— tages, dont elle a vu la source en Dieu, et qu'elle ne peut plus voir que dans ce principe : « Et voilà », dit-elle, « que » tous les siècles me reconnoîtront bienheureuse ».
Ici étant élevée à une plus haute contemplation , elle commence à joindre son bonheur à celui de tous les peuples rachetés , et c’est la seconde partie de son cantique.
VI< ÉLÉv. Seconde partie du cantique à ces paroles : « Le Tout-Puissant » m'a fait de grandes choses. »
« Celui qui seul est puissant, a fait en moi de grandes » choses, et son nom est saint, etsa miséricorde s’ étend d'âge » en âge, etde race en race, sur ceux qui le craignent ». Elle commence à voir que son bonheur est le bonheur de toute la terre , et qu'elle porte celui en qui toutes les nations seront bénies. Elle s'élève done à la puissance et à la sainteté de Dieu , qui est la cause de ces merveilles.
Luc, & 49. 50,
Celui qui est seul puissant , a fait en moi un ouvrage seul digne de sa puissance , un Dieu homme, une mère vierge , un enfant qui peut tout, un pauvre dépouillé de tout, et néanmoins Sauveur du monde, dompteur des nations, et destructeur des superbes.
« Et son nom est saint » : Dieu est la sainteté même; il est saint et sanctifiant ; et quand est-ce qu'il le paroît davantage, que lorsque son Fils, qui est aussi celui de Marie, répand la miséricorde, la grâce et la sainteté , d'âge en âge, sur ceux qui le craignent?
Si nous voulons participer à cette grâce, soyons saints, et publions en même temps avec toutes les nations, que Marie est bienheureuse.
VIIe ÉLÉv. Suite du cantique, où sont expliqués les effets particuliers de lenfantement de Marie, et de l'incarnation du Fils de Dieu.
Pour expliquer de si grands effets, Marie en revient à la puissance de Dieu : « Il a », dit-elle, déployé la puissance » de son bras: il a dissipé ceux qui étoient enflés d’orgueil » dans les pensées de leur cœur. il a renversé les puissants » de dessus le trône ; et il a élevé les humbles ‘ ». Quand est-ce qu'il a fait toutes ces merveilles, si ce n’est quand il a envoyé son Fils au monde, qui a confondu les rois etles su perbes empires par la prédication de son Evangile ? Ouvrage où sa puissance a paru d'autant plus admirable « qu'il s’est » servi de la foiblesse pour anéantir la force, etde ce qui n’é- » toit pas, pour détruire ce qui étoit, afin que, ne paroissant » rien, nul homme ne se glorilie devant lui° », et qu’on attribuât tout à la seule puissance de son bras. C’estpourquoiil a paru au milieu des hommes comme n'étant rien. Etlorqu'il adit: «Je vous loue, mon Père, Seigneur du ciel et de la » terre, de ce que vous avez caché ces mystères aux sages et » aux prudents, et que vous les avez révélés aux petits °», n’a-t-il pas véritablement confondu les superbes , élevé ceux qui étoient vils à leur yeux et à ceux des autres ?
Marie elle-même en est un exemple : il l’a élevée au dessus de tout, parce qu’elle s’est déclarée la plus basse des
# Luc. 1. 51. 25.— 2? I. Cor, 1. 27, 28. 29, — 5 Matt. xI. 25,
créatures. Quand il s'est fait une demeure sur la terre, ce n'a point été dans les palais des rois : il a choisi de pauvres, mais d'humbles parents, et tout ce que le monde méprisoit le plus, pour en abattre la pompe. C’est donc là le propre caractère de la puissance divine dans la nouvelle alliance, qu'elle y fait sentir sa vertu par la foiblesse même.
« Il a rassasié les affamés, et il a renvoyé les riches avec les » mains vides'». Et quand? si ce n’est lorsqu'i la dit : « Heu- » reux ceux qui ont faim ; car ils seront rassasiés *. Malheur » à vous qui êtes rassasiés, car vous aurez faim». C'est ici qu'il faut dire avec Marie : Mon âme glorilie le Seigneur, et n’exalte que sa puissance , qui va paroître par l'infirmité et par la bassesse.
C'est là que l'âme trouve sa paix, lorsqu'elle voit tomber toute la gloire du monde, et Dieu seul demeurer grand.
VIII: ÉLÉv. Effet particulier de l’enfantement de Marie dans les deux derniers versets de’son cantique.
Les palais et les trônes sont à bas ; les cabanes sont relevées , toute fausse grandeur est anéantie; c’est un effet général de l’enfantement de Marie dans toute la terre. Mais nedirat-elle rien de la rédemption d'Israël, et de ces brebis perdues de la maison d'Isaël, pour lesquelles son Fils a dit qu’il étoit venu ? Ecoutons la fin du divin cantique : « Il a pris en sa » protection Israël son serviteur‘ ». Ce n’est pointà cause des mérites dont se vantoient les présomptueux ; au contraire, il a abattu le faste pharisaïque, et les superbes pensées des docteurs de la loi : ila reçu un Nathanaël, vrai Israélite, simple, sans présomption , comme sans fard et sans fraude : et voilà les Israélites qu'il a protégés, à cause qu'ils mettoient leur confiance , non point eneux-mêmes , mais en sa grande miséricorde. « Il s’est souvenu des promesses qu'il a faites à Abra- » ham et à sa postérité » qui doit subsister « aux siècles des » siècles » .
Heureux , que Dieu ait daigné s'engager avec nous par des promesses ! Il pouvoit nous donner ce qu'il eùt voulu : mais
1 Luc. 1. 53. — ? Matth. v. 6. — Ÿ Luc vi. 25, — 4 Ib, 1. 54, = Ib. 54. 55, ;
quelle nécessité de nous le promettre ? si ce n’est qu'il vouloit, comme dit Marie, faire passer d'âge en âge sa miséricorde , en nous sauvant par le don, etnos pères parl’attente. Attachons-nous donc avec Marie aux immuables promesses de Dieu qui nous à donné Jésus-Christ, Disons avec Elisabeth : Nous sommes heureux d’avoir cru : ce qui nous a été promis s’accomplira. Si la promesse du Christ s'est accomplie tant de siècles après , doutons-nous qu'à la fin des siècles tout le reste ne s’accomplisse ? Si nos pères avant le Messie ont cruen lui, combien maintenant devons-nous croire , que nous avons Jésus-Christ pour garant de ces promesses? Abandonnons-nous à ces promesses de grâce, à ces bienheureuses espérances, et noyons dedans toutes les trompeuses espérances dont le monde nous amuse.
« Nous sommes les vrais enfantsde la promesse ; enfants » selon la foi, et non pas selon la chair ‘ », qui ont étémontrés à Abraham , non point en la personne d'Ismaël, ni dans les autres enfants sortis d'Abraham selon les lois de la chairet du sang ; maisen la perssonne d’Isaac, qui est venu, selon la promesse, par grâce et par miracle. Abraham a cru à cette promesse : « Pleinement persuadé, et sachant très-bien que » Dieu est puissant pour faire ce qu’il a promis *».Il ne dit pas seulement qu’il prévoit ce qui doit arriver , mais encore qu'il fait ce qu'il a promis; il a promis à Abraham des enfants selon la foi : il les fait donc. Nous sommes ses enfants selon la foi ; il nous a donc faits enfants de foi et de grâce; et nouslui devons cettenouvelle naissance. Si Dieu nous a faits par grâce selon sa promesse, ce n’a point été par nos œuvres, mais par sa miséricorde qu'il nous a produits et régénérés. Nous sommes ceux que voyoit Marie, quand elle voyoit la postérité d'Abraham : nous sommes ceux au salut de qui elle aconsenti, quand elle a dit: « Qu'il me soit fait selon votre parole *». Elle nous a tous portés dans son sein avec Jésus-Christ en qui nous étions.
Chantons donc sa béattiude avec la nôtre : publions qu'elle est bienheureuse , et agrégeons-nous à ceux qui la regardent
1 Gal. 1v. 28, Rom. 1x. 7, 8. — ? Rom. 1v. 20. 21. — # Luc. 1. 38.
comme leur mère. Prions cette nouvelle Ëve qui a guéri la plaie de la première, au lieu du fruitdéfendu dont nous sommes morts , de nous montrer le fruit béni de ses entrailles, Unissons-nous au saint cantique, où Marie a chanté notre délivrance future. Disons avec saint Ambroise ‘ : « Que l’âmede » Marie soit en nous pour glorifier le Seigneur : que l'esprit » de Marie soit en nous pour être ravis de joie en Dieu notre » Sauveur ». Comme Marie, mettons notre paix à voir tomber toute la gloire du monde, et le seul règne de Dieu exalté , et sa volonté accomplie:
Xe ÉLÉv. Demeure de Marie avec Élisabeth.
« Marie demeura environ trois mois dans la maison d'É- » lisabeth, et elle retourna en sa maison». Lacharité ne doit pas être passagère. Marie demeure trois mois avec Elisabeth: quiconque porte la grâce ne doit point aller en courant, mais lui donner le temps d'achever son œuvre. Ce n’est pas assez que l'enfant ait tressailli une fois , ni qu'Elisabeth ait crié : a Vous êtes heureuse » ; il faut fortifier l’attrait de la grâce ; etc'est ce qu'a fait Marie , ou plutôt ce qu'a fait Jésus, en demeurant trois mois avec son précurseur.
Regardons ce saint précurseur sanctifié dès le ventre de sa mère. Comme les autres il étoit conçu dans le péché; mais Jésus-Christ a voulu prévenir sa naissance, et la rendresainte. Ïl a voulu qu’il fit son office de précurseur jusque dans le ventre de sa mère. Il ne faut pas s'étonner, si dès le commencement de l'évangile de l’apôtre saint Jean, on voit Jean Baptiste si étroitement uni à Jésus. Jean Baptiste, qui « n’étoit pas la » lumière», devoit pourtant et devoit avant sa naissance, et dès le sein de sa mère, «rendre témoignage à la lumière* », encore cachée. Il n'étoit pas la lumière, puisque, conçu dans le péché, il attendoit, pour en sortir, la présence du Sauveur.
«. Il y avoit une véritable lumière qui illumine tout homme » venant au monde ‘ » : et c'est par cette lumière que Jean a été illuminé, afin que nous entendions, que s’il montre J'ésus- Christ au monde, c'est par la lumière qu'il recoit de Jésus-
? Armbr. in Luc. E 1. n, 26.2 Luc. 5. 58. — 3 Joan, 1. 8: — 6 {h. 9.
Christ même. O Marie! Ô Elisabeth! à Jean! que vous nous montrez aujourd’hui de grandes choses! Mais, à Jésus, Dieu caché, qui, sans paroître, faites tout dans cette sainte journée , je vous adore dans ce mystère et dans toutes les œuvres cachées de votre grâce!
Savoir si la sainte Vierge vit la naissance de saint Jean, l'Évangile n’a pas voulu nous le découvrir. Elisabeth étoit dans son sixième mois, quand Marie la vint visiter : elle fut environ trois mois avec elle : elle étoit donc ou à terme ou bien près de son terme : et l'Evangile ajoute aussi, que « le temps d'E- » lisabeth s’accomplit'» : insinuant, selon quelques-uns, qu’il s’accomplit pendant que Marie étoit avec elle; mais qui osera l'assurer, puisque l'Evangile semble avoir évité de le dire? Quoi qu'il en soit, ou Marie attachée à sa solitude, et prévoyant l’abord de tout le monde au temps de l’enfantement d’Elisabeth, le prévint par sa retraite : ou sielle est demeurée avec tous les autres, elle y a été humble et cachée, inconnue, sans s'être fait remarquer dans une si grande assemblée, et contente d’avoir agi envers ceux à qui Dieu l’avoitenvoyée. O0 humilité! Ô silence qui n’a été interrompu que par un cantique inspiré de Dieu, puissé-je vous imiter toute ma vie!
- XVe SEMAINE.