‹ Œuvres de Bossuet (volume 5)Chapitre 29 sur 85 · XVII SEMAINE · texte numérisé non relu

XVII SEMAINE

SUITE DES MYSTÈRES DE L'ENFANCE DE JÉSUS-CITRIST. 1e ÉLÉV. La circoncision : le nom de Jésus.

« Le huitième jour étant arrivé, auquel l'enfant devoit > être circoncis , il fut nommé Jésus *». Jésus souffre d’être mis au rang des pécheurs : il va comme un vil esclave porter sur sa chair un caractère servil, et la marque du péché de notre origine. Le voilà donc en apparence fils d'Adam comme les autres ; pécheur et banni par sa naissance, il fai-

Ps. 1v. 3. —? Ib. xzv. 11. et xxx1I1. 9, — * Luc. 11. 21.

loit qu’il portât la marque du péché comme il en devoit porter la peine. |

Cependant, au lieu d'être impur comme nous tous par son origine, par son origine, il étoit saint, conçu du Saint-Esprit qui sanctifie tout, et uni en personne au Fils de Dieu, qui est le Saint des saints par essence. L'esprit qui nous sanctifie dans notre régénération est celui dont Jésus-Christ est concu, dont sa sainte chair a été formée, et quiest infus naturellement dans son âme sainte : de sorte qu'il n’a pas besoin d'être-circoncis ; etil ne se soumet à cette loi que pour accomplir toute justice, en donnant au monde l’exemple d’une parfaite obéissance.

Cependant en recevant la circoncision, «il se rend», comme dit saint Paul ‘ , «débiteur de toute la loi» , et s’y oblige, mais pour nous, afin de nous affranchir de ce pesant joug. Nous voilà donc libres par l'esclavage de Jésus : marchons en la liberté des enfants de Dieu, non plus dans l'esprit de crainte et de terreur, mais dans l'esprit d'amour et de confiance.

Le nom de Sauveur nous en est un gage. Jésus nous sauve du péché, ainsi qu'il a été dit, ét en remettant ceux qu’on avoit commis, et en nous aidant à n’en plus commettre, et en nous conduisant à la vie où l’on ne peut plus en commettre aucun.

C'est « par son sang qu’il doit être notre Sauveur * ». Il faut qu'il lui en coûte du sang pour en recevoir le nom : ce peu de sang qu’il répand, oblige à Dieu tout le reste; et c’est le commencement de la rédemption. Je vois, Ô Jésus ! toutes vos veines rompues, toutes vos chairs déchirées, votre tête et votre côté percés, votre sang voudroit couler tout entier à gros bouillons ; vous le retenez, et le réservez pour la croix. Recevez donc le nom de Jésus : vous en êtes digne, et vous commencez à l'acheter par votre sang. Recevez ce nom, « au- » quel seul tout genou fléchit dans le ciel, dans la terre et » dans les enfers * . L’agneau qui répand son sang est digne » de recevoir toute adoration, tout culte, toute louange,

1 Gal, v. 1. 2. 3 etseq. — ? Heb, 1x. 12.14 et seq. — * Phillip. 11. 10.

BossuET, t. ve

» toute action de grâce ‘. Et j'ai entendu toute créature et » dans le ciel etsur la terre, et sous la terre, qui crioient » d'une grande voix : Salut à notre Dieu * ».

Le salut vient de lui, puisqu'il nous envoie le Sauveur ; sa lat à l'agneau qui est le Sauveur lui-même ; salut à nous qui participons à son nom: s'il .est le Sauveur, nous sommes les sauvés, et nous portons ce glorieux nom devant qui tout l'univers fléchit et les démons tremblent. Ne craignons rien, tout est à nos pieds ; songeons seulement à nous-surmonter nous-mêmes : il faut tout vaincre, puisque déjà nous portons le nom du vainqueur. « Prenez courage », dit-il°, «j'ai vaincu » le monde », et «je mettrai.dans mon trône.celui qui rem- » portera la victoire ‘ ».

11° ÉLÉY, L'étoile des mages.

Voici les premiers fruits du sang de Jésus parmi les gentils.

« Nous avons vu son étoile *». Qu'avoit cette étoile au dessus des autres, qui annoncent dans le ciel la gloire de Dieu ? qu'avoit-elle plus que les autres, pour mériter d’être appelée l'étoile du Roi des rois, du Christ qui venoit de naître, .et d'y amener les mages ? Balaam, prophète parmi les gentils, dans Moab, et en Arabie, avoit vu Jésus-Christ comme une étoile, et il avoit dit: «il se lèvera une étoile de Jacob ° ». Cette étoile qui paroît aux mages, éteit la figure de celle que Balaam avoit vue : et qui sait si la prophétie de Balaam ne s’étoit pas répandue en Orient et dans l'Arabie, etsi le bruit n’en étoit pas venu jusqu'aux mages ? Quoi qu'il en soit, une étoile qui ne paroissoit qu'aux yeux, n’étoit pas capable d’attrer les mages au Roi nouveau-né ; il falloit que l'étoile de Jacob , et «lalumière du Christ’ » se fût levée dans leur cœur. A la présence du signe qu’il leur donnoit au dehors, Dieu les toucha au dedans par cette inspiration dont Jésus a dit: «€ Nul ne peut venir à moi si mon Père ne le tire * ».

L'étoile des mages est donc l'inspiration dans les cœurs. Je ne sais quoi vous luit au dedans; vous êtes dans lesténèbres

1 Apoc, v. 12. — ? 1b. vit, 10. — $ Joan. xvr. 33. — f Apoc. 111. 21, — $ Matth. 1.1.2. —6 Num, xx1V. 17. — 7 Duc. n. 32, — $ Joan. vi. 44.

SUR LES MYSLIÈRES. 267

et dans les amusements , ou peut-être dans la corruption du monde; tournez vers |’ Orient, où se lèvent les astres ; tournez-vous à Jésus-Christqui est l'Orient , où se lèvecommeun bel astre l'amour de la vérité et de la vertu. Vous ne savez encorece que c'est, non plus que les mages ; et vous savez seulement en confasion que cette nouvelle étoile vous mène au roi des Juifs, des vrais enfants de Juda et de Jacob : allez, marchez , imitez les mages. « Nous avons vu son étoile, et » nous sommes venus '» ; nous avons vu etnous sommes partis à l'instant. Pour aller où ? nous ne le savons pasencore ; nous commençons par quitter notre patrie. Quittez le monde de même ; le monde pour lequel la nouvelle étoile, la chaste inspiration qui vous ébranle le cœur, commence à vous insinuer un secret dégoût. Allez à Jérusalem, recevez les lumières de l'Église ; vous y trouverez les docteurs qui vous interprèteront les prophéties , qui vous feront entendreles desseins de Dieu, et vous marcherez sûrement sous cette conduite.

Chrétien , qui que vous soyez, qui lisez ceci , peut-être, car qui peut prévoir les desseins de Dieu? peut-être qu'à ce moment l'étoile se va lever dans votre cœur ; allez, sortez de votre patrie , ou plutôt sortez du lieu de votre bannissement que vous prenez pour votre patrie, parce que c’est dans cette corruption que vousavez pris naissance. Dèsle ventre de votre mère, accoutumé à la vie des sens, passezà une autre religion, apprenez à connoître Jérusalem, et lacrèche de votre Sauveur, et le pain qu’il vous prépare à Bethléem.

IIIe ÉLÉvY. Qui sont les mages?

Les mages, sont-ce des rois absolas, ou dépendants d’un plus grand empire? où sont-ce seule ment de grands Seigneurs, ce qui leur faisoit donner le nom de rois selon la coutume de leur pays? ou sont-ce seulement des sages, des philosophes, les arbitres de la religion dans l'empire des Perses, ou, comme ou l'appeloit alors , dans celui des Parthes, ou dans quelque partie de cetempire, qui s’étendoit par tout l'Orient? Vous croyez que j'aille résoudre ces doutes et contenter vos

1 Matth... 2

desirs curieux; vous vous trompez : je n'ai pas pris la plume à la main pour apprendre les pensées des hommes, je vous dirai seulement que c'étaient les savants de leur pays, observateurs des astres , que Dieu prend par leur attrait , riches et puissants, comme leurs présents le font paroître ; s’ils étoient ile ceux qui présidoient à la religion, Dieu s’étoit fait connoître à eux, et ils avaient renoncé au culte de leur pays.

C’est à quoi doivent mener leShautes sciences. Philosophes de nos jours , de quelque rang que vous soyez, ou observateurs des astres , ou contemplateurs de la nature inférieure , et attachés à ce qu’on appelle physique, ou occupés des sciences abstraites qu’on appelle mathématiques, où la vérité semble présider plus que dans les autres, je ne veux pas dire que vous n’ayez de dignes objets de vos pensées; car de. vérité en vérité vous pouvez aller jusqu’à Dieu qui est la vérité des vérités, la source de la vérité, la vérité même , où subsistent les vérités que vous appelez éternelles, les vérités immuables et invariables , qui ne peuvent pas ne pas être vérités , et que tous ceux qui ouvrent les yeux voient en eux-mêmes , et néanmoins au dessus d'eux-mêmes, puisqu'elles règlent leurs raisonnements comme ceux des autres, et président aux connoissances de toutce qui voit et quientend , soit hommes, soit anges. C’est cette vérité que vous devez chercher dans vos sciences. Cultivez donc ces sciences ; mais ne vous y laissez point absorber. Ne présumez pas, et ne croyez pas être quelque chose plus que les autres, parce que vous savez les propriétés et les raisons des grandeurs et des petitesses : vaine pâture des esprits curieux et foibles, qui après tout ne mène à rien qui existe, et qui n’a rien de solide, qu’autant que par l'amour de la vérité et l'habitude de la connoître dans des ob- Jets certains , elle fait chercher la véritable et utile certitude en Dieu seul.

Et vous, observateurs des astres , je vous propose une admirable manière de lesobserver. Que David étoit un sage observateur des astres, lorsqu'il disoit : «Je verrai vos cieux, » l'œuvre de vos mains , la lune et les étoiles que vous avez » fondées" »! Figurez-vous une nuit tranquille et belle , qui

1'PS Vin 4e

dans un ciel net et pur étale tous ses feux. C'étoitpendant une telle nuit que David regardoit les astres , car il ne parle point du soleil : la. lune , et l'armée du ciel quila suit faisoit l'objet de sa contemplation. Ailleurs il dit :« Les cieux racontent la » gloire de Dieu » : mais dans la suite il s'arrête sur le soleil , « Dieu a établi» , dit-il, sa «demeure dansle soleil, qui » sort richement paré, comme fait un nouvelépoux, du lieu de » son repos '» etle reste ; de là il s'élève à la lumière plusbelle et plus vive dela loi. Voilà ce qu’opère dans l’esprit de David la beauté du jour. Mais dans l’autre psaume , où il ne voit que celle de la nuit , il jouit d’un sacré silence; et dans unebelle obseurité il contemple la douce lumière que lui présente la nuit, pour de là s'élever à celui qui luit seul parmi les ténèbres. Vous qui vous relevez pendant la nuit, et qui élevez à Dieu des mains innocentes dans l'obscuritéet dans lesilence, solitaires , et vous, chrétiens , qui louez Dieu durantles ténèbres , dignes observateurs des beautés du ciel , vous verrez l'étoile qui vous mènera au grand Roi qui vient de naître.

IV< ÉLÉv. D'où viennent les mages?

D'où ils viennent ? De loin ou de près ? Sont-ils venus en ce peu de jours quis'écoulent entrela Nativitéetl'Épiphanie, comme l’ancienne tradition de l'Église semble l’insinuer ? ou y-t-il ici quelqu'autre secret ? Sont-ils venus de plus loin, avertis peut-être avant la nativité du grand Roi , pourarriver au temps convenable? Qui le pourra dire, et que sert aussi que nous le disions ? N'est-ce pas assez de savoir qu’ils viennent du pays de l'ignorance , du milieu de la gentilité , où Dieu n'étoit pas connu, ni le Christ attenduet promis ? et néanmoinsguidés d’en haut, ils viennent à Dieu et à son Christ, comme les prémices sacrées de l'Église des gentils.

A la venue du Christ, le monde s’ébranle pour venir reconnoître le Dieu véritable, oublié depuis tant de siècles. « Les » rois d'Arabie et de Tharsis , les Sabéens » , les Égyptiens, les Chaldéens, « les habitantsdesiles les pluséloignées, vien- » dront» à leur tour « pour adorer Dieu et faireleurs présents *»

1 Ds, xv111. 2. G. 8. 9 etseq. — ? Ibid. Lxx1. 9. 10.11.

270 ÉI ÉVATIONS

au roi des Juifs. Apportez provinces des gentils. « Venez » rendre au Seigneur honneur etgloire ; apportez-lui comme » le seul présent digne de lui la glorification de son nom ‘».

Pourquoi Dieu appelle-t-il aujourd'hui des sages et des philosophes? «Il n’y a pas plusieurs sages ni plusieurs sa » vants : il n’y a pas plusieurs riches ni plusieurs nobles parmi » vous », dit saint Paul, « parce que Dieu veut confondre » les savants et les puissants de la terre par les foibles, et par » ceux qu'on estime fous, et ee qui est par ce qui n’est pas ». Il veut pourtant commencer par le petit nombre des sages gentils qui viennent adorer Jésus , parce que ces sages et ces savants, dès qu’ils voient paroître l'étoile , et, à sa première clarté , renoncent à leurs lumières, pour venir à Jérusalem et aux docteurs de l'Église, par où il faut arriver à ce que Dieu leur inspire de chercher. Soumettez, sages du monde, toutes vos lumières, et celles-là même qui vous sont données d'en haut, à la doctrine de l'Église, parce que Dieu , qui vous éclaire, veut vous faire humbles encore plus qu'éclairés.

Ve ÉLÉv. Quel fut le nombre des mages ?

On croit vulgairement qu'ils étoient trois, à cause des trois présents qu’ils ont offerts. L'Eglise ne le décide pas; et que nous importe? C’est assez que nous sachions qu’ils étoient « de » cenombre connude Dieu, du petit nombre, du petit troupeau » que Dieu choisit” », Regardez la vaste étendue de l'Orient, et celle de tout l'univers; Dieu n’appelle d'ebord que ce petit nombre etquandle nombre de ceux qui le serventsera augmenté,cenombre, quoique grand en soi, sera petit en comparaison du nombre infini de ceux qui périssent. Pourquoi ? « O hom— » me! qui êtes-vous pour interroger Dieu‘», et lui demander raison de ses conseils? Profitezde lagrâce qui vous est offerte, et laissez à Dieu la science de ses conseils et des causes de ses jugements, Vous êtes tenté d’incrédulité à la vue du petit nombre des sauvés ; et peu s’en faut que vous ne rejetiez le remède que l'on vous présente , comme un malade insensé, qui, dans un grand hôpital, où un médecin viendroit à lui

1 Ps. xxvirl. 2. — 21, Cor. 1. 26. 27. 28,— 3 Matth. wir. 14. 22. xx, 16, Luc, x11, 82, — Rom, IX. 20. és

SUR LES MYSTÈRES. or |

avec un remède infaillible, au lieu de s’abandonner à sa conduite , regarderoit à droite et à gauche ce qu'il feroit des autres. Malheureux, songe à ton salut, sans promener sur le reste des malades, ta folle et superbe curiosité. Les mages ont-ils dit dans leur cœur : N'allons pas ; car pourquoi aussi Dieu n'appelle-t-il pas tous les hommes ? Ils allèrent, ils virent, is adorèrent , ils offrirent leurs présents : ils furent sauvés.

Page 1