‹ Œuvres de Bossuet (volume 5)Chapitre 3 sur 85 · ÉLÉVATIONS A LA TRÈS-SAINTE TRINITE · texte numérisé non relu

ÉLÉVATIONS A LA TRÈS-SAINTE TRINITE

Ir ÉLÉv. Dieu est fécond, Dieu a unfils.

Pourquoi Dieu n’auroit-il pas de fils? Pourquoi cette nature bienheureuse manqueroit-elle de cette parfaite fécondité qu’elle donne à ses créatures ? Le nom de père est-il si déshonorantet si indigne du premier être, qu’il ne lui puisse convenir selon sa propriété naturelle ? « Moi qui fais enfanter « les autres, ne pourrai-je pas enfanter moi-même * » ? Et s'il est si beau d’avoir, de se faire des enfants par l'adoption, n'est-il pas encore plus beau et plus grand d’en engendrer par nature ?

Je sais bien qu'une nature immortelle n’a pas besoin comme la nôtre, mortelle et fragile, de se renouveler, de se perpétuer , en substituant à sa place des enfants qu’on laisse au monde quand on le quitte. Mais en soi-même , indépen-

Matth. vir. 23. — ? Is. 1. 18. — 3 Levit. x1. 43. 44; I. Petr. 1. 16. — % Levit. xxvi. 2. I. Cor. 111. 16. 17 ; IL Cor. vi. 16. — 5 Is. LxvI. 9.

damment de cette nécessaire réparation, n’est-il pas beau de produire un autre soi-même par abondance, par plénitude , par l'effet d’une inépuisable communication ; en un mot, par fécondité , et par la richesse d'une nature heureuse et parfaite.

C’est par une participation de cette bienheureuse fécondité que l’homme est fécond. Quand il seroit demeuré immortel , selon le premier dessein de sa création , quand il eût plu à son créateur de consommer au temps destiné sa félicité sur la terre ; on entend toujours que de soi il est beau d'être fécond, et d’engendrer de soi-même, et de sa propre substance, un autre soi-même. Qu'on laisse cette féconde efficacité dans sa pureté primitive et originaire , elle pourra cesser quand Dieu voudra, quand le nombre d'hommes qu'il veut rendre heureux sera complété ; mais d'elle-même , elle sera toujours regardée comme riche et comme parfaite. Et d’où viendroit cette perfection, sinon de celle de Dieu, toujours fécond en lui-même et toujours père ?

Quand le Sage a prononcé ces paroles : « Qui est celui qui » est élevé au plus haut des cieux par sa puissance, et qui en » descend continuellement par ses soins ? Qui tient les vents » enses mains? Qui tient la mer dans ses bornes, et mesure » les extrémités de la terre? Quel est son nom, et quel estle nom de son fils, si vous le savez * » ? Ce n’est pas là une simple idée et des paroles en l'air; il a prétendu proposer un mystère digne de Dieu , et quelque chose de très-véritable et de très-réel, quoiqu'en même temps incompréhensible. Dans sa nature infinie il y a vu un père qu'on ne comprend pas, et un fils dont le nom n’est pas connu. Il n'est donc plus question que de le nommer, eton le doit reconnoître, pourvu qu’on avoue qu'il est ineffable.

C'est-à-dire, que pour connoître le Fils de Dieu il faut s'élever au dessus des sens et de tout ce qui peut être connu ei nommé parmi les hommes ; il faut ôter toute imperfection au nom de fils, pour ne lui laisser que ceci, que tout fils est de même nature que son père, sans quoi le nom de fils ne sub-

1 Proy. XXX. &,

siste plus. Un enfant d’un jour n’est pas moins homme que son père ; il estun homme moins formé, moins parfait; mais pour moins homme cela ne se peut, et les essences ne se peuvent pas diviser ainsi. Mais si un homme et un fils de l'homme peut être imparfait, un Dieu et un fils de Dieu ne le peut pasêtre. Otons donc cette imperfection au Fils de Dieu, que demeurera-t-il autre chose, sinon ce qu'ont dit nos Pères dans le concile de Nicée , et dès l’origine du christianisme, qu’il est « Dieu de Dieu , lumière de lumière, vrai » Dieu de vrai Dieu » : fils parfait d’un père parfait, d’un père qui n’attendant pas sa fécondité des années, est père-dès qu'il est, qui n’est jamais sans fils ; dont le fils n’a rien de dégénérant, rien d'imparfait , rien à attendre de l’âge ; car tout cela n’est que le défaut de la naissance des hommes.

Dieu le Père n’a non plus le besoin de s’associer à quelque autre chose que soi, pour être père et fécond ; il ne produit pas hors de lui-même cet autre lui-même; car rien de ce qui est hors de Dieu n’est Dieu. Dieu donc conçoit en lui-même ; il porte en lui-même son fruit qui lui est coéternel. Encore qu’il ne soit que père , et que le nom de mère qui est attaché à un sexe imparfait de soi et dégénérant, ne luiconvienne pas, il a toutefois un sein comme maternel où il porte son fils : « Je t'ai, dit-il', engendré aujourd’hui d'un sein ma- » ternel : ex utero ». Et le fils s’appelle lui-même « le Fils » unique qui est dans le sein du père * »: caractère uniquement propre au fils de Dieu. Car où est le fils , excepté lui, qui est toujours dans son père, etne sort jamais de son sein? Sa conception n'est pas distinguée de son enfantement ; le fruit qu’il porte est parfait dès qu’il estconcçu , et jamais ilne sortdusein quile porte. Qui estporté dans un sein immense, est d’abord aussi grand et aussi immense que le sein où il est conçu , et n'en peut jamais sortir. Dieu l’engendre , Dieu le reçoit dans son sein, Dieu le conçoit, Dieu le porte, Dieu l'enfante, et la sagesse éternelle , qui n’est autre chose que le Fils de Dieu, s’attribue dans Salomon, et « d’être conçue et » d’être enfantée * »; ettout cela n’est que la même chose.

3 Ps. cix.— ? Joan. 1. 18. — ° Prov. VIII, 24

Dieu n'aura jamais que ce fils, car il est parfait, et il ne peut en avoir deux ; un seul et unique enfantement de cette nature parfaite en épuise toute la fécondité, et en attire tout l'amour. C'est pourquoi le Eils de Dieu s'appelle luimême l'Unique, ke Fils unique, Unigenitus ‘ : par où il démontre en même temps qu'il est Fils, non par grâce et par adoption , mais par nature. Et le Père confirmant d'en haut cette parole du Fils, fait partir du ciel cette voix : « Celui-ci » est mon Fils bien-aimé, en qui je me suis plu * » : c’est mon fils, je n'ai que lui, et aussi de toute éternité je lui ai donné, et lui donne sans fin tout mon amour.

Ii: ÉLÉv. Dieu de Dieu, le fils de Dieu ne dégénère pas.

Un Dieu peut-il venir d'un Dieu ! Un Diëéu peut-il avoir l'être d’un autre que de lui-même ? Oui, si ce Dieu est fils. Il répugne à un Dieu de venir d’un autre comme créateur qui le tire du néant ; mais il ne répugne pas à un Dien de venir d'un autre, comme d’un père qui l’engendre de sa propre substance. Plus un fils est parfait, ou, si l'on peut ainsi parler, plus un fils est fils, plus il est de même nature et de même substance que son père, plus il est un avec lui ; et s’il pouvoit être &e même nature et de même substance individuelle , plus il seroit fils parfait. Mais quelle nature peut être assez riche, ‘assez infinie, assez immense pour cela, sice n'est la seule infinie et la seule immense: c'est-à-dire la seule nature divine ? C’est ainsi qu’il nous a révélé, que Dieu est père, que Dieu est fils, et que le père et le fils sont un seul Dieu, parce que le Fils engendré de la substance de son Père, qui ne souffre point de division, et ne peut avoir de parties, ne peut être rien moins qu’un Dieu et un même Dieu avec son Père: car qui dit substance de Dieu, la dit toute, et dit par conséquent, Dieu tout entier.

Qui sort de Dieu de cette sorte, c’est-à-dire, de toute sa substance , possède en même temps son éternité tout entière, selon ce que dit le prophèle : « Sa Forue est dès le » commencement : dès les jours de l'éternité * ». parce que

4 Joan. 1. 18. — ? Luc.1x. 35. — % Mich. v. 2.

Bosster, t, v. 2

l'éternitéest Ja substance de Dieu, et-quiconque-ést sorti de Dieu et de sa substance , en sort nécessairement avec une même-éternité , une même vie, unie même majesté. Car si un père transmet à son fils toute sa noblesse, combien plus le Père éternel communique-t-il à son Fils toute la noblesse avec toute la perfection et l'éternité de son être ; ainsi le Fils de Dieu nécessairement ‘est coéternel à son Père , car il ne peut y avoir rien de nouveau ni de temporel dans Je sein de Dieu. La mutation.et le temps dont la nature est de changer toujours , n’approche point de ce sein auguste ;-et la même perfection, la même plénitude d’être qui en exclut le néant, en exclut toute nature changeante. En Dieu tout est permanant, tout est immuable ; rien ne s'écoule dans son être, rien n'y arrive de nouveau ; et ce qu’il est un seul moment, si on peut parler de moment en Dieu, il est toujours. |

« Au commencement le Verbe étoit' ». Remontez à l’origine du monde, «le Verbe étoit». Remontez plus hautsi vous pouvez, et mettez tant d'années que vous voudrez :les unes devant les autres, «il étoit » : il est comme ar «celui » qui est». Saint Jean disoit dans l'Apocalypse *« : La grâce » vous soit donnée par celui » qui n’est autre se celui «qui » est, qui étoit, et qui viendra» : c'est Dieu. Et un peu après : c'est Jésus-Christ dont saint Jean dit : « Le voilà qui vient » dans les nues ». Et c'est lui qui prononce ces paroles : «Je Suis l'alpha et l'oméga ; le commencement et la fin : » dit le Seigneur Dieu, qui est et qui étoit et qui viendra. » Jésus-Christ est doc comme son père, «celui quiest,-et qui » étoit» :’ilest celui dont l'immensité embrasse le commencement et la fin des choses : et comme Fils, et étant de même nature, de même substance que son Père, il est aussi de même être, de même durée et de même éternité.

HT" ÉLÉvV. Images dans la nature : de la naïssance du Fils de Dieu.

Voyez cette délicate vapeur que la mer doucemeut touchée du soleil, et comme imprégnée de sa chaleur , envoie jour

1 Joan. 1. {. — ? Apoc. 1. 4.8,

et nuit comme d'elle-même vers le ciel, sans diminution de son vaste sein. C’est pourtant le plus pur de sa substance , et quelque chose de même nature , quoique non de même matière que les eaux qu'elle se réserve. Ainsi, dit Salomon, « la sagesse que Dieu engendre dans l'éternité »est une vapeur de sa toute-puissante vertu, et une très- » pure émanation de sa clarté '».

On peut entendre encore par cette vapeur, la chaleur même qui sort du soleil, « dont nul ne se peut cacher ‘», comme dit David. Quoiqu'il en soit, on voit que le sage cherche , par toutes ces comparaison , à nous faire entendre une génération qui n’altère ni n’entame point la substance; et dans le Père et le Fils une distinction qui n’en ôte point l'unité. C'est ce qui ne se trouve pas dans la créature, et ‘encore moins dans les créatures corporelles; mais il nous propose pourtant ce qu'il y a de plus épuré dans la nature sensible, pour en tirer des images les plus dégagées qu'il sera possible de l’altération qui paroît dans les productions ordinaires.

Considérez cet éclat, ce rayon, cette splendeur qui est la production et comme le fils du soleil : elle en sort sans le diminuer, sans s’en séparer elle-même, sans attendre Je le progrès du temps. Tout d'un coup, dès que le soleil a été formé, sa splendeur est née et s’est répandue avec lui, et on y voittoute la beauté de cet astre. Ainsi disoit Salomon, la sagesse sortie du sein de Dieu, « est la délicate vapeur, la » très-pure émanation , le vif rejaillissement, l'éclat de sa » lumière éternelle * » : ou comme parle saint Paul, c’est, « le rayon resplendissant de la gloire de Dieu et l'empreinte » de sa substance‘ ». Dès que la lumière est, elle éclate; si l'éclat et Ja splendeur du soleil n’est pas éternel, c’est que la lumière du soleil ne l’est pas non plus, et par une contraire raison, si la lumière étoit éternelle, son éclat et sa splendeur le seroient aussi. Or, Dieu est une lumière où il n'y a point de ténèbres; une lumière qui n'étant point faite , subsiste éternellement par elle-même, et ne connoît ni com-

4 Sap. wa. 25. — ? Ps. xvin. 7. — 3 Sap. vit. 25. — * Heb. 1, 3.

28 ÉLEVATIONS

mencement ni déclin. Ainsi son éclat qui est son Fils, est éternel comme lui, et ne se divise pas de sa substance. Tous les rayons pour ainsi parler, tiennent au soleil, son éclat ne se détache jamais : ainsi sans se détacher de son Père, le Fils de Dieu en sort éternellement; et mettre Dieu sans son Fils, c'est mettre la lumière sans rayon et sans splendeur.

Mais passons à l’autre expression de saint Paul, «Ee Fils de Dieu, dit l’apôtre, est le caractère et l'empreinte de la » substance de son Père’ ». Lorsqu'un sceau est appliqué sur de la cire, cette cire, sans rien détacher du sceau qui s’imprime en elle, «en tire la ressemblance tout entière, et se l'incorpore, en sorte qu'on ne peut plus l’en séparer. Regardez-la bien, aucun trait né lui est échappé, et cependant tout est demeuré dans le sceau.sous lequel elle a pris sa forme. Ainsi le Fils de Dieu a tout pris du Père, sans lui rien Ôter : il en est la parfaite image, «l'empreinte », l’expression tout entière, non de sa figure, car Dieu n'ena point, mais comme parle saint Paul, « de sa substance » : selon la force de l'original, on pourroit traduire, « de sa personne ». {l'en porte tousles traits, c’est pourquoi ildit : « Qui » me voit, voit mon Père ? », etailleurs :« Comme le Père a la » vie en soi, ainsi il a donné à son Fils d’avoir la vie en » soi”. Comme le Père ressuscite les morts et leur rend » lawvie, aussi le Fils donne la vie à qui il lui plaît ‘ ». Etil n'exprime passeulement son Père dans les effets de sa puissance; il en exprime tous lestraits, tous les caractères naturels et personnels; en sorte que si on pouvoit voir le Fils sans voir le Père, onle verroit tout entier dans son Fils,

Mais qui pourroit expliquer quels sont ces traits et ces caractères du Père éternel qui reluisent dans son Fils? Cela n’est pas de cette vie: et tout ce qu’on en peut dire, c’estque n'y ayant rien en Dieu d’accidentel, tout ces traits du Père que le Fils porte empreints dans sa personne, sont de la substance ou de la personne.du Père. Il est cette impression substantielle que le Père opère de tout ce qu’il est; c’est en opérant cette impression qu'il engendre son Fils.

? Heb. 1. 3. — ? Joan. x1v. 9. — © Zbid. v. 26. — 1 I6. y, 21.

Voici dans le sage quelque chose de plus délicat. La sagesse éternellement conçue dans le sein de Dieu, « est un - » miroir sans tache de sa majesté, et l'image de sa bonté" », C'est quelque chose de trop grossier pour le Fils de Dieu, que l'impression d’un cachet, ou que l'expression de la ressemblance dans une image qu'on taille avec un ciseau, ou qu'on fait avec des couleurs. La nature a quelque chose de plus délicat : et voici dans de claires eaux et dans un miroir, un nouveau secret pour peindre et faire une image. IH n'ya qu'à présenter un objet, et aussitôt il se peint ui-même, et cet admirable tableau ne dégénère par aucun endroit de l'original : C’est en quelque sorte l'original même. Cependant rien ne dépérit ni à l’orinal, ni à la glace polie où il s’est imprimé lui-même tout entier. Pour achever ce portrait, on n’a pas besoin du secours du temps, ni d’une ébauche imparfaite ; un même instant le commence et l’achève; et le dessin comme le fini n'est qu'un seul trait.

Page 1