VII: ÉLÉv. Heureuse rencontre de Siméon et de Jésus
« [l vint en esprit au temple au moment où le père et Ia » mère de Jésus l'y apportoient, selon la coutume prescrite » par la loi°». Heureuse rencontre, mais qui n’est pas for tuite ! Heureuse rencontre de venir au temple au moment que Joseph et Marie y portoient l'enfant ! C’est pour cela que les anciens Pères grecs ont appelé ce mystère « la ren- » contre ». Mais la rencontre parmi les hommes paroït au dehors comme un effet du hasard : il n’y a point de hasard; tout est gouverné par une sagesse dont l'infinie capacité embrasse jusqu'aux moindres circonstances. Mais surtout l'heureuse rencontre de Siméon avec Jésus porté dans le temple par ses parents, est dirigée par un ordre spécial de Dieu.
Dieu détermine le moment où l’on se devoit rencontrer.
1 1. Cor. xv.. 28, — 2 Heb xrr. 29. — 5 Luc. 11. 27,
Par quel esprit Jésus vient-il au temple ? S'il est écrit que « le » Saint-Esprit le mena dans le désert ' », ne doit-on pas dire de même que le Saint-Esprit le mena dans le temple : qu'il y mena Joseph et Marie? Voici donc l'heureuse rencontre conduite par le Saint-Esprit; le même Esprit qui mena au temple Joseph, Marie et Jésus, y mena aussi Siméon. Il cherchoit Jésus: mais plutôt et premièrement Jésus le cherchoit, et vouloit encore plus se donner à lui, que Siméon ne vouloit le recevoir.
Mettons-nous donc en état d'être menés par le même esprit qui mène Joseph, qui mène Marie, qui mène Jésus ; et, pour cela dépouillons-nous de notre propre esprit ; car ceux qui sont conduits par leur esprit propre , ne peuvent pas être conduits par l'esprit de Dieu et de Jésus-Christ. É
Mais qu'est-ce que cet esprit propre? apprenons à le connoître. Cet esprit propre consiste dans la recherche de ses avantages ; et l'esprit de Jésus-Christ consiste aussi à se réjouir des avantages, si l’on peut ainsi parler, et de la gloire de Dieu en Jésus-Christ.
« Sivous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je re— » tourne à mon Père, parce que mon Père est plus grand que » moi* »,.et que-retourner à lui, c’est retourner à ma naturelle et originaire grandeur,«c'est là se réjouir de la gloire et des avantages de Jésus-Christ. D'autres-sont dévots dans la maladie, dans les grandes affaires du monde, afin qu’elles réussissent. Que de messes, que de prières, que de billets dans les sacristies, pour engager Dieu dans leurs intérêts, et le “faire servir à leur ambition? Ceux-là n’entrent pas au temple dans l’esprit de Jésus-Christ, et ne l'y rencontrent pas. Laissons-là ces dévots grossiers : en voici de plus spirituels. Ce sontles apôtres, quisemblentse réjouir en Jésus-Christ même, et qui, touchés de sa douce conversation, ne peuvent se résoudre à le voir partir. Ce sont de foibles amis qui aiment leur joie plus que la gloire de celui qu’ils aiment. Ils quitteront l’oraison, pour peu qu’elle cesse à leur apporter ces délectations sensibles. Ce sont ceux que Jésus-Christ appelle
2 Luc.1v. 4, — ? Joan. xiv. 28.
« disciples pour un temps, qui reçoivent d'abord la parole » avec joie, mais à la première tentation l’abandonnent ‘». La vérité ne les règle pas, mais leur goût passager et spirituel.
Que dirons-nous de ceux qui viennent dire au Sauveur avec un mélange de joie sensible et humaine ::« Seigneur, les dé- » mons mêmesnous sont soumis en votre nom * ». Ils semblent se réjouir de la gloire de notre Seigneur, au nom duquelils rapportent cet effet miraculeux. Mais parce qu’ils y mêloient par rapport à eux une complaisance trop humaine, Jésus- Christ leur dit : Il est vrai, «je vous ai donné ce pouvoir sur » les démons; néanmoins ne vous réjouissez pas de ce qu'ils » vous sontsoumis : mais réjouissez-vous de ce que vos noms » sontécrits dansle ciel *» ; et ce discours se termine à rendregloire à Dieu de l’accomplissement de sa volonté : « Il est » ainsi, mon Père, parce que c'a été votre bon plaisir *
Ceux aussi dont parle saint Paul * ; qui donneroient « tout» leurs « biens aux pauvres, et» leurs « membres mêmes au » martyre », ne seroient pas dépourvus de quelque joie, en faisant à Diec ce sacrifice apparent, etnéanmoins, s'ils « n’a- » voient pas la charité » et cette céleste délectation de l’accomplissement dela volonté de Dieu, ils « ne seroient rien ». Cherchons donc à nous réjouir en Jésus-Christ derce qui a réjoui Jésus-Christ même ; c’est-à-dire, du bon plaisir de Dieu, et mettons-là toute notre joie. Alors guidés au temple par l'esprit de Jésus-Christ, nous le rencontrerons avec Siméon, et la rencontre sera heureuse.
VIIL ÉLÉV. Qu'est-ce que recevoir Jésus-Christ entre ses bras?
« Il prit l'enfant entre ses-bras © ». Ce n’est pas assez de regarder Jésus-Christ, il faut le prendre, le serrer entre ses bras avec Siméon, afin qu'il n'échappe point à notre foi.
Jésus-Christ est la vérité : le tenir entre ses bras, c’est comprendre ses vérités, se les incorporer ,seles unir, n’enlaisser écouler aucune, les goûter, les repasser dans son cœur , s’y affectionner , en faire sa nourriture et sa force; ce qui en donne le goût, et les fait mettre «en pratique.
Duc VAT 10 2 Ib x. 17. — 5 Ib 19700, — Ib 91. — SAT. Ger. «111. 2, 3, — 6 Luc. nn. 28.
C'est un défaut de songer seulement à la pratique : il faut aller au principe de l'affection et de l'amour. Lisez le psaume cxvitr, tout consacré à la pratique de la loi de Dieu, « Heureux » Ceux qui marchent dans la loi de Dieu‘ », Mais que fait David pour cela? NH la recherche, il l'approfondit : il desire qu'elle soit sa règle ; il desire de la desirer; il s'y attache par un saint et fidèle amour ; il en aime la vérité , la droiture; il en chante les merveilles; il use ses yeux à la lire nuit et jour: ï la goûte ; elle est un miel céleste à sa bouche. C’est ce qui rend la pratique amoureuse et persévérante.
= Combien plus devons-nouùs aimer l'Évangile ! Mais pour aimer l'Évangile , il faut primitivement aimer Jésus-Christ, le serrer entre ses bras, dire avec l'Épouse : « Je letiens, et » ne le quitterai pas’», Une pratique sèche ne peut pas durer; une affection vague se dissipe en l'air ; il faut, par une forte affection, en venirà une solide pratique.
Ceux qui disent qu’il en faut venir à la pratique, disent vrai sans doute ; mais ceux qui pensent qu'on en peut venir à une pratique forte, courageuse et persévérante , sans l’attention de l'esprit et l'occupation du cœur, ne connoissent pas la nature de l'esprit humain, et ne savent pas embrasser Jésus-Christ avec Siméon.
IX° ÉLÉv. Qu'est-ce que bénir Dieu, en tenant Jésus-Christ entre ses bras.
« Et il bénit Dieu, etil dit: Vous laisserez maintenantaller » en paix potre serviteur * », La bénédiction que nous don nons à Dieu, vient originairement de celle qu’il nous donne. Dieu nous bénit lorsqu'il nous comble de ses biens : nous le bénissons lorsque nous reconnoissons que tout le bien que nous avons vient de sa bonté, et que, ne pouvant Jui rien donner, nous confessons avec complaisance ses perfections, et nous nous en réjouissons de tout notre cœur.
Cette occupation naturelle de l'homme a été interrompue par le péché, et rétablie par Jésus-Christ; en sorte que par nous-mêmes ne pouvant bénir Dieu , ni rien faire qui lui soit agréable, nousle bénissons en Jésus-Christ; « en qui » aussi
2 Ps, cxviir. 1, 2, et seq, —= ? Cant. 111, 4, =— ? Luc. 11. 28. 29.
PoseugT, T. Y, 15
290 ELEVATIONS
«il nousa» premièrement «bénis de toute bénédiction » spirituelle », comme dit saint Paul".
Pour donc bénir Dieu, il faut le tenir entre nos bras, qui est une posture d'offrande et un acte pour présenter à Dieu son fils bien-aimé.
Par ce moyen nous rendons à Dieu tout ce que nous lui devons, et lui faisons une oblation égale, non-seulement à ses bienfaits, mais encore à ses grandeurs, en lui présentant un autre lui-même. Au reste, nous pouvons l’offrir, puisqu'il est à nous, de même sang, de même nature que nous sommes; qui d’ailleurs se donné à nous tousles jours dansla sainte eucharis tie, afin que nous ayons tous les jours de quoi donner à Dicu qui nous donne tout.
L'effet, dans nos cœurs, de cette bénédictton, c’est de nous dégoûter de la vie et de tousles biens sensibles. Celui-là bénit Dieu véritablement , qui, attaché à Jésus-Christ qu'il présente à Dieu, et détaché de tout le reste, ditavec Siméon: « Laissez-moi aller en paix » : je ne veux rien, je ne tiens à rien sur la terre ; ou bien avec Job : « Le Seigneur a don- » né:le Seigeur a Ôté : tout ce que le Seigneur a voulu est » arrivé : le nom du Seigneur soit béni”. A lui la gloire et », l'empire»: ànous l'humilité et l'obéissance. En quelque état que nous soyons, mettons Jésus entre Dieu et nous. Veux-je vousrendre grâces ? voilà votre Fils : Vous ai-je offensé ? voilà votre Fils, mon grand propitiateur. Voyez les pleurs de ses yeux enfantins, c’est pour moi qu’il les verse. Qui en doute, puisqu'il a bien versé son sang? Recevez donc de mes mains Je Sauveur que vous nous avez donné. C’est pour cela qu'il se met encore tous les joursentre nos mains. Mais soyons purs, soyons saints pour offrir à Dieu le Saint des saints. Levons à Dieu des mains pures, et allons en paix.
X° ÉLÉv. Le cantique de Siméon.
Le saint vieillard ne veut plus rien voir, après avoir vu Jésus- Christ*. Il croyoit profaner ses yeux sanctifiés par la vue de Jésus-Christ : et il ne desire plus que d'aller bientôt au sein
1 Ephes, 4. 3. — ? Job. 1, 21. — % Apoc. 1. 6. — # Luc. 111. 6. 26.
d'Abraham, y attendre l'espérance du monde, et annoncer comme prochaine, aux enfants de Dieu, la consolation d'Israël.
En général, on ne doit souhaiter de vivre, que jusqu’à tant qu'on ait connu Jésus-Christ, Mourir sans l'avoir connu , c'est mourir dans son péché ; mais aussi quand on l’a connu et goûté par la rémission de ses péchés, qui pourroit aimer la vie et se repaître encore de ses illusions ? La vie de l’homme n'est que tentation et tromperie. Les pompes, les grandeurs, les biens du monde, qu'est-ce autre chose «qu'orgueil, con- » cupicence des yeux, concupiscence de la chair '», un vain faste , une vaine enflure , un amusement dangereux , un piége, un attrait trompeur pour les foibles ? « Fuyons , fuyons cette » Babylone, pour n'être point corrompus parses délices? »: après avoir vu le vrai en Jésus, fuyons le faux qui est dansle monde.
Hé bien, je laisserai le monde : je m'en irai contempler les œuvres de Dieu dans la retraite, je n’y trouverai pas ce faux que j’aperçois dans le monde ; quelle consolation, puisque le vrai y est encore imparfait ! Les créatures peuvent être nos introducteurs vers Dieu; mais quand nous le pouvons voir lui-même, qu’avons-nous besoin des introducteurs ? Fermez-vous dvrénavant, mes yeux; vous avez vu Jésus-Christ ; il n’y a plus rien à voir pour vous.
C’est ainsi que le juste méprise la vie et ne la supporte qu'avec peine. Mais alors ,et quand Jésus-Christ devoit paroître, on pouvoit desirer la consolation de le voir et de lui rendre témoignage, Maintenant, où pour le voir il faut mourir, la mort n'est-elle pas douce? Si le saint vieillard a tant desiré de voir Jésus dans l’infirmité de sa chair , combien devons-nous desirer de le voir dans sa gloire ? Heureux Siméon ! combien de «prophètes» , combien « deroisont desiré de voir » ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu! » C’est ce que Jésus disoità ses disciples, etilajouta: «Et d’ouir ce que vousécou- » tez, etne l'ont pas oui !» Siméon n’écoutoit pas sa parole, qui faisoit dire à ses auditeurs, peut-être encore incrédules : « Jamais homme n’a parlé comme celui-ci‘ » ; et néan-
1 Joan. 13. 19. — ? Apoc. vit. 4. — ? Luc. x. 24. — ‘ Joan. vu, 46.
moins il est ravi : combien plus le devons-nous être, d’entendre sa sainte parole , et d'en attendre la dernière et parfaite révélation dans la vie future ! Siméon ne voit rien encore qu'un enfant où rien ne paroît d’extraordinaire ; et Dieu lui ouvre les yeux de l'esprit, pour voir que c’est la « lu- » mière » que Dieu prépare «aux gentils » pour les éclairer, et le flambeau pour les recueillir de leur dispersion ; en même temps la « gloire d'Israël » , et celui où se réunissent ceux qui sont loin et ceux qui sont près; en un mot, l'attente commune des deux peuples, comme Jacob le vit en mourant, lorqu'il vit sortir de Juda celui « qui étoit l'espérance de tous » les peuples de l'univers ‘ ».
Éclairez-nous, Ô Sauveur ! « lumière qui éclairez tout » homme venant au monde‘ » . Éclairez-nous, nous que votre Évangile a tirés de la gentilité : éclairez les Juifs encore endurcis, et qu'ils viennent confesser avec nous Jésus-Christ notre Seigneur, Qui verra cet heureux temps ? Quand viendra-t-il ? Bienheureux les yeux qui verront, après la conversion des gentils, la gloire du peuple d'Israël !
XI°ÉLÉv. Admiration de Joseph et de Marie.
« Le père etla mère de l'enfant étoient en admiration de ce » qu'on disoitde lui * ». Nous avons déjà ditun mot de cette admiration; mais il faut tâcher aujourd’hui de la comprendre , et, s'il se peut même, de la définir.
C'est donc, si je ne me trompe , un sentiment intime de l'âme, qui, pénétrée et surmontée de la grandeur, de la magnificence, de la majesté des choses qu’elle entend , après peut-être quelque effort tranquille, pour s’en exprimer à ellemême la hauteur, reconnoît enfin qu’elle ne peut pas même concevoir combien elles sont incompréhensibles ; supprime toutes ses pensées, les reconnoissant toutes indignes de Dieu; et craignant de les dégrader en tâchant de les estimer, dermeure en silence devant Dieu sans pouvoir dire un seul mot, si ce n’est peut-être avec David, qui s’écrie : Tébi silentium laus : « Le silence seul est votre louange ‘ » . C’est encore ce
? Gen. xu1x. 10. — ? Joan. 1. 9. — ? Luc. 11. 33. — 4 Ps, LxIv. 2, selon, l'Hebr.
que vouloitdire David : « Seigneur, notre Seigneur, que votre » nom est admirable par toute la terre, parce que votre ma- » gnificence est élevée par dessus les cieux '. Les cieux » des cieux ne peuvent pas vous comprendre *». Il n'appartient qu’à vous seul de vous louer. Ainsi mon âme étonnée, confuse, interdite, demeure en silence devant votre face. Son étonnement se tourne en amour, mais dans un amour éperdu, qui , sentant qu’on ne peut pas même vous aimer assez, se perd dans vos immenses grandeurs , comme dans un abime qui n’a point de fond , et comme une goutte d’eau dans l'Océan.
Revenons à Joseph et à Marie. « Ils étoient en admiration » de ce qu'on disoit de lui°». Pourquoi tant être en admiration? Ils en savoient plus que tous ceux quileur en parloient. Il est vrai que l'ange ne leur avoit pas encore annoncé la vocation des gentils. Maric n’avoit oui parler que « du trône » de David, et de la maison de Jacob‘». Elle avoit senti toutefois par un instinct manifestement prophétique et sans limitation que « dans tous les temps on la publieroit bienheureu- » se *» : ce qui sembloit comprendre tous les peuples comme, tous les âges; et l'adoration des mages étoit un présage de la conversion des gentils. Quoi qu'il en soit, Siméon est Je premier qui paroisse l'avoir annoncée , et c’étoit un grand sujet d'admiration.
Sans en tant rechercher les causes, le Saint-Esprit nous veut faire entendre une excellente manière d'honorer les mystères : c'est, à la vue des bontéset des merveilles de Dteu, de demeurer devant lui en grande admiration et en grand silence. Dans ce genre d'oraison , il ne s’agit pas de produire beaucoup de pensées , ni de faire de grands efforts ; on est.devant Dieu ; on s'étonne des grâces qu'il nous fait ; on dit cent fois, sans dire mot, avec David : Quid est homo ? Qu'est-ce que l’homme, « que vous» daigniez « vous en » souvenir * »? Encore un coup : qu'est-ce que l’homme, que vous, vous qui êtes le Seigneur admirable par toute la terre, vouliez y penser ? Eton s'abime dans l’étonnement et dans
1 Ps. viit. 6. — ? HI. Reg. vu. 27. — $ Luc. vis. 33: — * Ib. 1.92. —— S 1b. 48. — 5 Ps. vit.
la reconnoissance, sans songer à vouloir produire, ni au dedans , ni au dehors , la moindre parole , tant que dure cette bienheureuse et très-simple disposition.
Il ya dans l'admiration une ignorance soumise, qui, COntente de ce qu’on lui montre des grandeurs de Dieu, ne demande pas d'en savoir davantage, et, perdue dans l’incompréhensibilité des mystères, les regarde avecun saisissement intérieur , également disposée à voir et à ne voir pas ; à voir plus ou moins ,selon qu'il plaira à Dieu. Cette admiration est un amour. Le premier effet de l'amour, c’est de faire admirer cequ'onaime , le faire toujours regarder avec complaisance, y rappeler les yeux, ne vouloir point le perdre devue. Cette manière d'honorer Dieu est marquée dans les saints dès les premiers temps. Elle est répétée plusieurs fois dans saint Clément d'Alexandrie. Mais quoi ! elle est de David, lorsqu'il dit : Quèm admirabile ! quid est homo ! quâm magnamultitudo dulcedinis tuæ, Domine ! « Que votre nom est admira- » ble ! qu'est-ce que l’homme! que vos douceurs sont grandes » et innombrables!» , C’est le cantique de tous les saints dans l'Apocalypse. «Qui ne vous craindra, Seigneur ! Qui » n'exaltera votre nom? car vous êtes le seul Saint*». Onse tait alors, parce qu'on ne sait comment exprimer sa tendresse, son respect, sa joie , nienfin ce qu'on sent de Dieu; et c’est « dans le ciel le silence d'environ une demi-heure»: silence admirable, et qui ne peut durer longtemps dans eette vie turbulente et tumultueuse.
XIIe ÉLÉv. Prédictions du saint vieillard. Jésus-Christ en butte aux contradictions.
« Cet enfant que vous voyez , est pour la ruine et pour » la résurrection de plusieurs dans Israël ‘». C’est çe qu’opère tout ce qui est haut , et ce qui est simple tout ensemble. On ne peut atteindre àsa hauteur ; on dédaignesa simplicité, ou bien on le veut atteindre par soi-même; et on ne peut, et on se trouble , et on se perd dans son orgueil. Maisles hum— bles cœurs entrent dans Les profondeurs de Dieu sans s’émou-
Ps. vint. 2. 5, Ps. xxx. 10. — ? Apoc. xv. 4. — 3 Ib. vim 2. — ‘Luc, 34
voir ; et éloignés du monde et de ses pensées, ils trouvent la vie dans la hauteur des œuvres de Dieu.
« Et il sera en butte aux contradictions des hommes '». Siméon est inspiré de parler à fond à Marie, qui plus que personne a ces oreilles intérieures où le Verbe se fait entendre. Ouvrons l'Évangile , et surtout celui de saint Jean , oùle mystère de Jésus-Christestdécouvert plus à fond: c'est le plus parfait commentaire de la parole de Siméon. Écoutons murmurer le peuple: «les uns disoient : C’est un homme de » bien; les autres disoient : Non, il trompe le peuple et » abuse de sa crédulité. N'est-ce pas lui qu’ils vouloient faire » mourir ? Et il prêche et personne ne luiditmot:les prêtres » auroient-ils connu qu'il est le » Christ? « Mais on ne saura » d'où viendra le » Christ, «et celui-ci nous savons d’où il » est venu ». Etencore : « Que veut-il dire, qu’on ne peut » aller où il va? [ra-t-il aux gentils dispersés, et s’en rendra- » t-il le docteur ? Les uns disoient : C’est le » Christ ; « les » autres disoient : Le » Christ « doit-il venir de Galilée ? Ne » sait-on pas qu'il doit venir de Bethléem ! El y eut donc sur » ce sujet une grande dissension ‘». Et le voilà « en butte » aux contradictions des hommes ».
Poursuivons : Jésus répète encore une fois : « Je m'en vais, » etvous ne pouvez venir où je vais » Où ira-t-il ? « Se tuera- » t-il lui-même ‘», afin qu'on ne puisse le suivre ? Ce n’étoit pas seulementles infidèles et les incrédules qui contredisoient à ses paroles : ceux qui croyoient, mais non pas encore assez à fond , aussitôt qu'ils lui entendirent dire cette parole, laplus consolante qu'il ait jamais prononcée : « La vérité vous af- » franchira », s’emportérent jusqu'à oublier leurs captivitéssi fréquentes , et jusqu'à lui dire : Vous nous traitez d'esclaves: « nous n’avons jamais été dans l’esclavage* ». Ileur fait voir leur captivité sous le péché, dont lui seul pouvoit les affranchir. Ils ne veulent point s’apaiser ; et de discours en discours , pendant que Jésus leur dit la vérité , ils s’emportent jusqu’à lui dire qu’il étoit « un samaritain et possédé du malin
t'Lucs 11. 34. — 2 Joan. vit. 19, 25:26. 27. —, 3 Ib, 35..ct scq: — # Joan. vins. 21: 22: — Ib. 32. 33. 34. et seq.
» esprit», sans être touchés de sa douceur. L’entretiense finit par vouloir prendre des pierres pour le lapider.
Continuons. « Je donne », leur dit-il', « ma vie de moi- » même, et personne ne me la peut ôter» ; et il s'élèvesur cette parole de nouvelles dissensions. « C’est un possédé, » disoient les uns , c’est un fou; pourquoi l'écouter davan- » tage? D’autres disoient : Ce ne sont pas les paroles d’un » possédé; un possédé rend-il la vue à un aveugle-né». Les contradictions étoient fortes; les défenseurs étoient foibles, et le parti des contradicteurs devint si fort, qu’à la fin il met en croix l'innocence même. « Ils s’amassent pourtant autour » de lui» ; etavec une bonne foi apparente, ils lui disent : « Pourquoi nous faire mourir, et nous tenir toujours en sus- » pens ? Si vous êtes le» Christ, « dites-le-nous ouverte- » ment».llleleuravoit dit tant de fois, et ses œuvres mêmes parloient ; ce qui luifaitdire : « Je vousle dis, et vous ne me » croyez pas», et quand je me tairois, « les œuvres que je » fais au nom de monPère rendent témoignage de moi'», Ils ne l'en croient pas, et ils en reviennent à prendre des pierres pour le lapider : tant il étoit né pour essuyer les contradictions du genre humain.
On le chicanoit sur tout. « Pourquoi vos disciples » méprisent-ils nos tradition:? Ils se mettent à table « sans se laver*». Voici une chicane bien plus étrange. « Cet homme ne » vientpas de Dieu : il fait des miracles, et il guérit les ma- » lades le jour du sabbat‘ ». Ils n’eussent pas «craintle jour » du sabbat de retirer d’un fossé leur âne on leur bœuf*» ; mais guérir le jour du sabbat une fille d'Abraham ; et la délivrer du malin esprit dont elle étoit opprimée; e’est un crime abominable. Faut-il s'étonner si on contredit sa doctrine et ses mystères , puisqu'on trouve mauvais jusqu’à ses miracles et àses bienfaits ?
XIITe ÉLÉv. D'où naissoient ces contradictions ? « Vous êtes d'en bas, et je suis d’en-haut°». Je viens apprendre aux hommes des choses hautes qui les passent, et les
1 Joan. x. 18. 19. 20..21.— 2 Jb. 24. 25. 3{.:— 5 Matt, xy. 2. — 5 Joan. 1x. 16. — * Luc, x1v. 3. 4. 5. —$ Joan. vin. 23.
hommes superbes ne veulent pas s'humilier pourles recevoir.
« Vous êtes du monde, et je ne suis pas du monde'». Vous êtes charnels et sensuels ; etce que je vous annonce , qui est spirituel , ne peut entrer dans votre esprit. Il faut que je vous régénère, que je vous renouvelle, que je vous refonde ; car « ce qui est né de la chair est chair *» ; eton n’est spirituel qu’en renaissant et en renonçant à sa première vie.
« La lumière est venue au monde, et les hommes ont » mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs » œuvres étoient mauvaises ». Car « celui qui fait mal, hat » la lumière ; et il ne vient point à la lumière, de peur que » ses œuvres ne soient manifestées* ».
Voilà trois paroles du Fils de Dieu, qui contiennent trois raisons pour lesquelles les hommes n'ont pu le souffrir. Ils sont superbes, et il ne veulent pas s’humilier pour recevoir les sublimités qu'il leur annonce : ils sont charnels et sensuels, etils ne veulent pas se dépouiller de leurs sens pour entrer dans les choses spirituelles où il les veut faire entrer : ils sont vicieux et corrompus, etils ne peuvent souffrir d’être repris par la vérité.
«Vous me voulezfaire mourir », dit le Sauveur, « parce que » ma parole ne prend point en vous, et n’y trouve point d’en- » trée ‘». Ainsi elle vous révolte, parce que vous ne pouvez pas yentrer. Comme jamais il n°y eut de vérité, ni plus haute, ni plus spirituelle, ni plus convaincante, et plus vivement reprenante, que celle de Jésus-Christ, il n’y eut jamais aussiune plus grande révolte, ni une plus grande contradiction. C’est pourquoi ilen faut venir jusqu'à la détruire, jusqu’à faire mourir celui qui l'annonce. « Vous cherchez à me faire » mourir, moi qui suis un homme qui vous dis la vérité ». Voilà le sujet de votre haine : « Vous ne connoissez pas mon » langage ». Pourquoi? « parce que vous ne pouvez pas seu » lement écouter ma parole*» : elle vous est insupportable, parce qu’elle est vive, convaincante, irrépréhensible.
C'est la grande contradiction que souffre Jésus. Les hommes se révoltent contre lui, parce qu'ils ne veulent pas
1 Joan viti. 23. —? Joan. mr. 6. — 5 Ib. 19. 20. — { Joan. vHII, 37, — 5 Jb. 40. 43,
se convertir, s’humilier, se mortifier, combattre leurs cupidités et leurs passions. Ils aiméront quelquefois ses vérités, qui sont belles en elles-mêmes : quand elles se tournent en jugement, en répréhension, en correction, ils se révoltent contre luiet contre les prédicateurs qui prêchent les vérités fortes, et contre les supérieurs, contre les amis qui nous mettent nos défauts devant les yeux, et qui troublent le faux repos d’une mauvaise conscience. C'est de ce côté-là plus que de tous les autres, que Jésus-Christ est « en butte aux contra- » dictions »; et cet endroit est pour lui le plus sensible.
XIV° ÉLÉv. Contradictions des chrétiens mêmes contre Jésus-Christ, sur sa pérsonne.
Je frémis, je sèche, Seigneur, je suis saisi de frayeur ef d’étonnement ; mon cœur se pâme, se flétrit, quand je vous vois en butte aux contradictions, non-seulement des infidèles, mais encore du ceux quise disent vos disciples. Et premièrement, quelles contradictions sur votre personne ! Vous êtes tellement Dieu, qu’on ne peut croire que vous soyez homme ; vous êtes tellement homme, qu’on ne peut croire que vous ne soyez Dieu. Les uns ont dit : « Le Verbe esten » Dieu'» : mais ce n’est rien de substantiel ni de subsistant : il est en Dieu comme notre pensée est en nous ; en ce sens, il est Dieu comme la pensée est notre âme ; car qu'est-ce que la pensée, sinon notre âme en tant qu’elle pense? Non, disent les autres : on voit trop que le Verbe est quelque chose qui subsiste : c’est un fils, c’est une personne : qui ne le voit pas par toutes les actions et toutes les choses qu’on lui attribue ? Mais aussi ne doit-on pas croire que cet homme qui est né de Marie, sans être rien autre chose, est cette personne qu’on nomme le fils de Dieu ? Quoi ! il n’est pas devant Marie, lui qui dit qu’il est « devant Abraham » ? lui qui « étoit au » commencement * »?. Vous vous trompes, il est évident, dit Arius, qu’il est devant que le monde fût : c’est dès lors une personne subsistante , mais inférieure à Dieu, faite du néant, comme le sont les créatures, quoique plus excellente, Tiré
3 Joan. 1. 1. —? Ib, vit. 58. — 3 Ib. 1. 1. 2.
du néant ? cela ne se peut : lui « par qui tout a été tiré du
» néant ? », Comment donc est-il fils ? Un fils n'est-il pas
produit de la substance de son père, et de même nature que
lui? Le fils de Dieu sera-t-il moins fils, et Dieu sera-t-il moins
père que les hommes ne le sont? Il seroit donc fils par adoption comme nous ? Et comment avec cela, « être fils » unique, quiest dans le sein du Père ? » ?
Arius, vous avez tort, dit Nestorius : le Fils de Dieu est Dieu comme lui ; mais aussi ne peut-il pas en même temps être fait homme ? Il habite en l’homme comme Dieu habite dans un temple par grâce ; et si le fils de Dieu est fils par nature, l'homme qu'il s'est uni par sa grâce ne l’est que par adoption. ;
On s'oppose à cette perverse doctrine ; on dit à Nestorius: Vous séparez trop, il faut unir jusqu’à tout confondre, et faire de deux natures une nature. Hélas ! quand finiront ces contentions ! Pouvez-vous croire, disent ceux-ci, qu'un Dieu puisse en effet se rabaisser jusqu’à être effectivement homme ? La chair n'est pas digne de lui : il n’en a point, si ce n’est une fantastique et imaginaire. Imaginaire ? dit l'autre ; et comment donc a-t-on dit: «Le Verbe a été fait chair *», en définissant l’incarnation par l'endroit que vous rebutez ? El à une chair, et l’incarnation n’est pas une tromperie. Mais le Verbe lui tient lieu d'âme : ou bien, si vous voulez lui donner une âme, donnons-lui celle des bêtes, quelle qu’elle soit ; mais ne lui donnons point celle des hommes. Le Verbe est son âme encore un coup ; ou du moins il est son intelligence : il veut par sa volonté, et il ne peut en avoir d'autre. Est-ce tout enfin ? Oui, c’est tout. Car on a tout contesté , le corps, l'âme, les opérations intellectuelles, et toutes les contradictions sont épuisées. Jésus est donc «en butte aux contradic- » tions » de ceux qui se disent ses disciples ? Car, disent-ils, le moyen de comprendre cela et cela ? Mais Jésus avoit prévenu les contradictions par une seule parole : « Dieu a tant » aimé le monde, qu'il lui a donné son Fils unique‘ ».
Pour tout entendre, il ne faut qu’entendre son amour
1 Joan. 1. 3. — 2 Ibid, 18. — 3 Ibid, 1. 46. — # Ibid. 111. 16.
» Dieu a tant aimé le monde ». Un amour incompréhensible produit des effets qui le sont aussi. Vous demandez des pour quoi à Dieu ? Pourquoi un Dieu se faire homme? Jésus-Christ vous dit ce pourquoi : « Dieu a tant aimé le monde ». Tenez vous-en là; les hommes ingrats ne veulent pas croire que Dieu les aime autant qu'il fait. Mais le disciple bien-aimé résout leurs doutes, en disant: « Nous avons cru à l'amour que » Dieu a pour nous ‘». Dieu a tant aimé le monde; et que reste-t-il après cela, sinon de croire à l'amour, pour croire à tous les mystères ?
Esprits aussi insensiblesà l'amour divin que vous êtes d’ailleurs présomptueux, le mystère de l'eucharistie vous rebute? Pourquoi nous donner sa chair et s’unir à nous corps à corps pour s’y unir esprit à esprit? « Dieu a tant aimé le monde», dit Jésus : et saint Jean répond pour nous tous: « Nous avons » cru à l'amour que Dieu a pour nous». Mais il est incompréhensible ! et c’est pour cela que je veux le eroire, et m'y abimer il n’en est que plus digne de Dieu. Après cela il ne faut plus disputer, mais aimer; et après que Jésus a dit : « Dieu a tant aimé le monde » , il ne faudroit plus que dire , le monde racheté a tant aimé Dieu.
XVe ELÉYv. Contradictions contre Jésus-Christ, sur le mystère de la grâce.
Voici encore un écueil terrible pour l’orgueil humain. L'homme dit en son cœur: J'ai mon franc arbitre : Dieu m'a fait libre, et je me veux faire juste : je veux que lecoup qui décide de mon salut éternellement vienne primitivement de moi. Ainsi on veut par quelque soin se glorifier en soimême. Où alkez-vous, vaisseau fragile ? vous allez vous briser contre l’écueil, et vous priver du secours de Dieu qui n’aide que les humbles, et qui les fait humbles pour les aider. Con-
: noissez-vous bien la chute de votre nature pécheresse , et après même en avoir été relevé, l'extrême langueur, la profonde maladie qui vous en reste ? Dieu veut que vous lui disiez ; &« Guérissez-moi’ » : car à tout moment je me meurs, et je ne puis rien sans vous. Dieu veut que vous lui deman-
1 Joan 1V. 16. — 2 Ps, vi. 3
diez toutes les bonnes actions que vous devez faire : quand vous les avez faites, Dieu veut que vous lui rendiez grâce de les avoir faites. Il ne veut pas pour cela que vous demeuriez sans action, sans effort; mais il veut qu'en vous efforçant comme si vous deviez agir tout seul, vous ne vous glorifiiez non plus en vous-même , que si vous ne faisiez rien.
Je ne puis ;je veux trouver quelque chose à quoi me prendre dans mon libre arbitre, que jene puis accorder avec cet abandon à la grâce. Superbe contradicteur, voulez-vous accorder ces choses, ou bien croire que Dieu les accorde ? Il les accorde tellement, qu'il veut sans vous relâcher de votre action, que vous lui attribuiez finalement tout l'ouvrage de votre salut : car il est le Sauveur, etil dit : «Il n'yapoint » de Dieu qui sauve que moi '». Croyez bien-que Jésus-Christ est Sauveur ; et toutes les contradictions s'évanouiront.
XVI° ÉLÉv. Solution manifeste des contradictions par l'autorité de l'Église,
Seigneur, vos mystères sont enveloppés de ténèbres. Vous avez répandu dans votre Écriture des obscurités , vénérables à la vérité, mais enfin qui déconcertent notre foible esprit : je tremble en les voyant, et je ne sais par où sortir de ce labyrinthe. Vous ne savez par où en sortir! Mais Jésus a-t-il parlé obscurément de son Église! N’a-t-il pas dit qu’il la mettoit sur « une montagne” », afin qu'elle fût vue de tout le monde? N'a-til pas dit « qu'il la posoit sur le chandelier, » afin qu’elle luisît à tout l'univers *»? N'a-t-il pas dit assez clairement : «Les portes d'enfer ne prévaudront pas contre » elle “ »? N'a-t-il pas assez clairement renvoyé jusqu'aux moindresdiffcultés, à la décision de l'Église, et rangé « parmi » les paiens etles péagers*», ceux qui refuseroientd'en passer parsonavis ? Etlorsque montant aux cieux on auroit pu croire qu'il la laissoit destituée de son assistance : n'a t-il pas dit Allez, baptisez, enseignez : et voilà que je suis avec vous « enseignant ainsi et baptisant jusqu’à la fin des siècles" ? Si donc vous avez des doutes, allez à l'Église : ellé
‘Is. xLan. 8. 11.— 2 Matth. v. 14.—53 Ibid, 15. — * Ibid. vxr, 18. — $ Ibid, xvitr. 17. —5 Ibid, xxvir1. 19. 20.
est en vue ; elle est toujours inébranlable, immuable dans sa foi ; toujours avec Jésus-Christ et Jésus-Christ avecelle. Disons ici encore une fois : Dieu a tant « aimé le monde », que pour en résoudre les doutes il n’a point laissé de doute sur son Église qui les doitrésoudre.
Mais combien de sociétés prennentle titre d'Église ? Pouvezvous vousy tromper ? Ne voyez-vous pas que celle qui à toujours été, celle quidemeure toujours sur sa base, celle qu’ on ne peut pas seulement accuser de s'être séparée d’un autre corps, et dont tous les autres corps se sont séparés, portant sur leur front le caractère de leurnouveauté, ne voyez-vous pas encore un coup que c’est celle qui est l'Église ? Soumettez-vous done. Vous ne pouvez! J'en vois la cause. Vous voulez juger parvous-même; vous voulez faire votre règle de votre jugement ; vous voulez être plus savant et plus éclairé que lesautres; vous vous croyez ravili en suivant lechemin battu, les voies communes; vous voulez être auteur, inventeur, vous élever au dessus des autres par la singularité de vos sentiments ; en un mot, vous voulez, ou vous faire un nom parmi les hommes, ou vous admirer vous-même en secret commeun homme extraordinaire. Aveugle, conducteur d’aveugles, en quel abîme vous allez-vous précipiter , avec tous ceux qui vous suivront! Si vous étiez tout à fait aveugle voustrouveriez quelque excuse dans votre ignorance. Mais vous dites : Nous voyons, nous entendons tout, et le secret de FRA nous est révélé : « Votre péché demeure en vous ‘
XVII° ÉLÉv. L’humilité résout toutes les difficultés.
Pourquoi nous renvoyer à l'Église ? Ne pouviez-vous pas nous éclairer par vous-même, et rendre votre Écriture si pleine et si claire qu’il n’y restâtaucun doute ? Superbe raisonneur! N’entendez-vous pas que Dieu a voulu faire des humbles? Votre maladie, c’est l’orgueil, votre remède sera l'humilité. Votre orgueil vous révolte contre Dieu , l'humilité doit être votre véritable sacrifice. Et pourquoi a- “til répandu dans son Écriture ces ténèbres mystérieuses, sinon pour vous
! Joan, 1x. 41,
renvoyer à l'autorité de l'Église, où l'esprit de la tradition, qui est celui du Saint-Esprit, décide tout? Ignorez-vous, vous qui vous plaignez de l'obscurité des Écritures, que sa trop grande lumière vous éblouiroit plus que ses saintes ténèbres ne vous confondent? N’avez-vous pas vu les Juifs demander à Jésus qu’il s'explique ; et Jésus s'expliquer de sorte, quand il l’a voulu , qu'il n’y avoit plus d'ambiguïté dans ses discours? Et qu'en est-il arrivé ? Les Juifs en ont-ilsété moins incrédules? Point du tout: la lumière même les a éblouis: pluselle a été manifeste, plus ils sesont révoltés contre elle ; et si on le veut entendre, la lumière a été plus obscure et plus ténébreuse pour leurs yeux malades, que les ténèbres mêmes.
Enfin par dessus toutes choses, vous avez besoin de croire que ceux qui croient doivent tout à Dieu ; qu'ils sont, comme dit le Sauveur, « enseignés de lui » : Docibiles Dei : de mot à mot, docti à Deo ‘ : qu’il faut qu’il parle dedans, et qu’il aille chercher dans le cœur ceux à qui il veut spécialement se faire entendre. Ne raisonnez donc plus : humiliezvous. « Qui a des oreilles pour écouter, qu'il écoute ? ». Mais qu'il sache que ces oreilles qui écoutent, c’est Dieu qui les donne : Aurem audientem , et oculum videntem, Dominus fecit utrumque*.
XVIII ÉLÉv. Contradictions dans l'Église par les péchés des fidèles, et sur la morale de Jésus-Christ.
Mais la contradiction la plus douloureuse du Sauveur est celle de nos péchés : de nous qui nous disons sesfidèles, et qui sommes les enfants de son Église. Le désordre, le déréglement, la corruption se répand dans tous les états, et toute la face de l'Église paroît infectée. « Depuis la plante des pieds » jusqu’à la tête, il n’ya point de santé en elle *. Voilà, dit- » elle, que mon amertume la plus amère est dans la paix *». » Ma première amertume, qui m'a été », disoit saint Bernard°, « bien amère, a été dans les persécutions des gentils: la seconde amertume encore plusamère, a été dans les schis-
*Joan. vi. 45. —? Matth, x1. 15. xuii. 9 et seq. — * Prov. xx. 12. — 41b.1:6. —® fbid. xxx vint, 17. — S.Bern. Serm.xxx111.inCant. n. 19.
» mes et dans l'hérésie; mais dans la paix, et quand j'ai été » triomphante, mon amertume très-amère est dans les déré- » glements des chrétiens catholiques ».
Que chacun repasse ici ses péchés : il verra par quel endroit Jésus-Christ, durant tout le cours de sa vie, et dans son agonie au sacré jardin , a été le plus douloureusement contredit. Les Juifs qui ont poussé leur dérision jusque parmi les horreurs de sa croix, ne l'ont pas percé de plus de coups, ni n’ont pas été «un peuple plus contredisant envers » celui qui étendoit ses bras vers eux ‘», que nous le sommes. Et si lecœur de Jésus pouvoit être affligé dans sa gloire, il le seroit de ce côté-là plus que par toute autre raison. C’est vous, chrétiens et catholiques, c’est vous « qui faites blasphé- » mer mon nom par toute la terre*» On ne peut croire que ma doctrine soit venue du ciel quand on la voit si mal pratiquée par ceux qui portent le nom de fidèles.
Ils en sont venus jusqu'à vouloir courber la règle, comme les docteurs de la loi et les pharisiens : ils se font des doctrines erronées, de fausses traditions , de fausses probabilités : la cupidité résout les cas de conscience; et sa violence est telle qu'elle contraint les docteurs de la flatter. O malheur ! On ne peut convertir les chrétiens, tant leur dureté: est extrême , tant les mauvaises coutumes prévalent; et on: leur cherche des excuses : la régularité passe pour rigueur ; on lui donne un nom de secte: la règle ne peut plus se faire entendre. Pour affoiblir tous les préceptes dans leur source , on attaque celui de lamour de Dieu : on ne peut trouver le moment où l’on soit obligé de le pratiquer; et à force de reculer l'obligation, on l'éteint tout à fait. O Jésus! je le sais, la vérité triomphera éternellement dans votre Église : suscitez-y des docteurs pleins de vérité et d’efficacequi fassent taire enfin les contradicteurs ; et toujours en attendant que chacun de nous fasse taire la contradiction en soimême.
XIX° EÉLÉv. L’épée perce l’âme de Marie:
a Cet enfant sera en butte aux contradictions : et votre
Is. Lxv. 2. Rom. x. 21. — ? Ibid. L11, 5, Rom. 11. 24,
» âme même », à mère affligée et désolée ! « sera percée » d’une épée». Vous aurez part aux contradictions; vous verrez tout le monde se soulever contre ce cher Fils ; vous en aurez le cœur percé : et il n'y a point d'épée plus tranchante que celle de votre douleur. Votre cœur sera percé par autant de plaies que vous en verrez dans votre Fils : vous serez conduite à sa croix pour y mourir de mille morts. Combien serez-vous affligée quand vous verrez sa sainte doctrine contredite et persécutée ? Vous verrez naître les persécutions et les Hérésies : le miracle de l’enfantement virginal sera contreditcomme tousles autres mystères, pendant même que vous serez encore sur la terre : et il y en aura qui ne voudront pas croire votre inviolable et perpétuelle virginité. Vous serez cependant la merveille de l'Église, la gloire des femmes, l'exemple etle modèle de toute la terre. Peut-on assez admirer la foi qui vous fait dire : « Ils n’ont pas de vin» ; et : « Faites ce qu'il vous dira*». Vous êtes la mère de tous ceux qui croient ; et c’est à votre prière que s’est fait le premier miracle qui les a fait croire.
XX: ÉLÉv. Les contradictions de Jésus—Christ découvrent le secret des cœurs.
Il faut joindre ces paroles : « Cet enfant sera en butte aux » contradictions » , à celles-ci : « Les pensées que plusieurs » cachent dans leurs cœurs seront découvertes * ». Si Jésus Christ n’avoit point paru sur la terre, on ne connoîtroit pas la profonde malice, le profond orgueil, la profonde corruption , la profonde dissimulation et hypocrisie du cœur de l'homme.
La plus profonde iniquité est celle qui se couvre du voile de la piété. C’est où en étoient venus les pharisiens et les docteurs de la loi. L'avarice , l'esprit de domination, le faux zèle de la religion les transportoit et les aveugloit de sorte qu’ils vouloient avec cela se croire saints, et les plus purs de tous les hommes. Sous couleur de faire pour les veuves et
“ Luc. 114 34. 35. — ? Joan, un. 3. 5, — * Luc. H. 34. 35.
pour tous les foibles esprits, de longues oraisons, ils se rendoient nécessaires auprès d'elles, et dévoroient leurs richesses; ils parcouroient la terre etla mer pour faire un seul prosélyte, qu'ils damnoient plus qu'auparavant, sous prétexte de les convertir : parce que , sans se soucier de les instruire du fond de la religion, ils ne vouloient que se faire renommer parmi les hommes, comme des gens qui gagnoient des âmes à Dieu ; et en se les attachant, ils les faisoient servir à leur domination, et à l'établissement de leurs mauvaises maximes"'. Ils se donnoient au public comme les seuls défenseurs de la religion. Esprits inquiets et turbulents, qui retiroient les peuples de l’obéissance aux puissances , se portant en apparence pour gens libres, qui n’avoient en recommandation que lesintérêts de leurs citoyens : et en effet, pour régner seuls sur leurs consciences. Le peuple prenoit leur esprit, et entrainé à leurs maximes corrompues , pendant qu'ils se faisoient un honneur de garder les petites observances de la loi, ils en méprisoient les grands préceptes, et mettoient la piété où elle n’étoit pas. S'ils affectoient partout les premières places, ils faisoient semblant que c’étoit pour honorer la religion dont ils vouloient paroître les seuls défenseurs , mais en effet, c’est qu’ils vouloient dominer, et qu'ils se repaissoient d'une vaine gloire. Les reprendre, et leur dire la vérité dont ils vouloient passer pour les seuls docteurs, c’étoit les révolter contre elle de la plus étrange manière. Aussitôt ils ne manquoient pas d’intéresser la religion dans leur querelle , et ils étoient si entêtés de leurs fausses maximes, qu'ils croyoient rendre service à Dieu, en exterminant ceux qui osoient les combattre.
Comme jamais la vérité n’avoit paru plus pure, plus parfaite, plus victorieuse, que dans le doctrine et dans les exemples de Jésus-Christ, elle ne pouvoit manquer d’exciter plus que jamais le faux zèle de ces aveugles conducteurs du peuple. Le secret de leurs cœurs fut révélé : on vit ce que pouvoit l’iniquité et l’orgueil couvert du manteau de la religion; on connut plus que jamais ce que pouvoit le faux zèle et les excès oùse portent ceux qui en sont transportés. I fallut cru-
1 Matth, xxxtI1. 1. Det seq.
cilier celui qui étoit la sainteté même, et persécuter ses disciples ; et Jésus leur apprend que ceux contre qui ils doivent être le plus préparés, sont les faux zélés qui entêtés du besoin que la religion , dont ils se croient les arcs-boutants, a de leur soutien, « croient rendre service à Dieu, en persécu- » tant ses enfants », dès qu'ils les croientleursennemis. Ainsi les pensées secrètes qui doivent être découvertes par Jésus- Christ, sont principalement celles où nous nous trompons nous-mêmes, en croyant faire pour Dieu ce que nous faisons pour nos intérêts, pour la jalousie de l’autorité , pour nos opinions particulières. Car ce sont les pensées qu’on cache le plus, puisqu'on tâche même de se les cacher à soi-même. Observons-nous nous-mêmes sur ces caractères, et ne croyons pas en être purgés , sous prétexte que nous ne les sentirions pas tous en nous-mêmes ; mais tremblons, et ayons horreur de nous-mêmes, pour légère que nous paroisse la teinture que nous prendrons.
KXI° ÉLÉv. Anue la prophétesse.
« Il y avoit une prophétesse nommée Anne , d'un âge fort » avancé, Car elle avoit quatre-vingt-quatre ans. Elle avoit » vécu dans un long veuvage n'ayant été que sept ans avecson » mari, et passa tout le reste de sa vie dans la retraite ; ne » bougeant du temple, et servant Dieu nuit et jour dans les » jeûnes et dans la prière ». Voilà encore un digne témoin de Jésus-Christ. « Elle survint au temple dans ce même instant, » Jouant le Seigneur, et parlant de lui à tousceux qui atten- » doient la rédemption d’Israël'». Ce Seigneur qu'elle louoit, visiblement étoit Jésus-Christ. Elle fut digne de le connoître et de l’annoncer , parce que, détachée de la vie des sens, unie à Dieu par l’oraison , elle avoit préparé son cœur à la plus pure lumière,
Saint Luc a voulu en peu de paroles nous faire connoître cette sainte veuve, et en marquer non-seulement les vertus , mais encore la race même, en nous apprenant «qu'elle étoit » fille de Phanuël et de la tribu d’Aser », afin que ces cir-
nm
1Luc, 11,36. 37. 38.
constances rappelassent le souvenir du témoignage de cette femme ; ce qu'ilne fait pas de Siméon , qui peut-être étoit plus connu. Peut-être aussi qu’il falloit montrer que Jésus- Christ trouva des adorateurs dans plusieurs tribus, et entre autres dans celle d’Aser , à qui Jacob et Moïse n’avoient promis que « de bon pain, de l'huile en abondance » , et enun mot, « des richesses dans ses mines de fer et de cuivre ». Mais voici en la personne de cette veuve , « les délices des » rois et des peuples ‘ », parmi les biens de la terre, changés en jeûnes et en mortifications. Quoi qu'il en soit, honorons en tout et les expressions etlesilence que le Saint-Esprit inspire aux évangélistes.