‹ Œuvres de Bossuet (volume 5)Chapitre 55 sur 85 · QE OS · texte numérisé non relu

QE OS

Aïlleurs on lui demande dans le même esprit : « Jusqu'à » quand nous tiendrez-vous en suspens et nous agracherez- » vous l’âme ? Si vous êtes le Christ, dites-le-nous franche- » ment” ». A les entendre parler avec cette force , on diroit qu'ils veulent savoir de bonne foi la. vérité ; mais la réponse de Jésus fait voir le contraire. Vous demandez que je dise ouvertemént qui je suis : « Je vous le dis, et vous ne me croyez » pas; cependant les œuvres que je fais au nom de mon » Père parlent assez, et me rendent un assez grand témoi » gnage ! ». Ils avoient donc deux témoignages : celui de sa parole, et ce qui étoit encore plus fort, celui de: ses miracles. S'ils consultoient après cela, au lieu de croire, un mauvais esprit les poussoit. La vérité éternelle, qu’ils consultent mal, n'a rien à leur répondre, et n’a plus qu’à les confondre devant tout le peuple. Ainsi nous arrivera-t-il, quand nous la consulterons contre notre propre conscience sur des choses déjà résolues ; nous ne cherchons qu’à tromper le monde, ou à nous tromper nous-mêmes. Cessons de nous flatter ; cessons de chercher des expédients pour nous perdre. Rompons ce commerce dangereux et scandaleux ; rendons ce bien mal acquis ; soyons fidèles aux devoirs de notre profession ; ne reculons point en arrière contre le précepte de l'Évangile; ne cherchons point à nous relàcher et à tout perdre.

XXV° Jour. Aveuglement des hommes, plus disposés à croire saint Jean que Jésus-Christ même (Matth. xx1. 23. 25. Marc. x1. 27. Luc. xx. 1.

«De qui est le baptême de Jean * ». Est-il possible que le Sauveur doive tirer son témoignage de saint Jean Bapüste, qui n’étoit que son précurseur, qui n’étoit pas l'époux , mais l'ami de l'époux, comme il l’avoit dit : qui n’étoit pas le Christ, mais celui qui lui devoit préparer la voie : qui, pour tout dire en un mot, n’étoit pas digne de lui délier les cordons de ses souliers ? Voilà ce qu'étoit Jean Baptiste, et néanmoins Jésus-Christ se sert de son témoignage, pour convaincre ceux qui ne vouloient pas croire au Christ lui-même. Cependant Jean n’avoit fait aucun miracle , et Jésus en avoit

1 Joan. x. 24. — ? Tbrid. 25, — 3 Matth, xx1. 25. Buiuet, L v. D)

rempli toute la Judée ; Jean parloit comme le serviteur, et Jésus-Christ, comme le Fils, disoit ce qu'il avoit vu dans le sein du Père. « Telle est la foiblesse de nos yeux », dit saint Augustin : « un flambeau nous accommode mieux que le so- » leil, Nous cherchons le soleil avec un flambeau ». Jésus l'entendoit bien ainsi, et il avoit dit : « J'ai un témoignage » plus grand que celui de Jean ! ». Quand done il se servoit de ce témoignage, c'est qu'il approchoit aux yeux malades une lumière plus proportionnée à leur foiblesse, et c'est ce qu'il fait encore dans celte occasion. Profond aveuglement des hommes plus disposés à croire saint Jean que Jésus- Christ même ! O Dieu! qui ne trembleroit ? Mais qui ne vous demanderoit en tremblant, d’où vient dans le cœur des Juifs une si étrange disposition ? Ne se trouvera-t-il pas quelque chose de semblable en nous? Nous le pourrons chercher une autre fois; nous frapperons à la porte pour entendre ce secret, et peut-être nous sera-t-elle ouverte. Continuons cependant notre lecture.

XXVI* Jour. Les Juifs incrédules confondus par le témoignage de saint Jean ( Jbid. et Joan. v. 33. 36.).

« Si nous disons que le baptême de Jean est du ciel, il » nous dira: pourquoi ne l'avez-vous pas cru * »? Il le leur avoit déjà dit, et ils n’avoient su que répondre : « Vous » avez envoyé à Jean, et il a rendu témoignage à la vérité ‘». S'ils avoient donc avoué la mission céleste de saint Jean Baptiste , il leur auroit fermé la bouche par son témoignage, Que dire donc? « Que le baptême de Jean ne venoit pas de » Dieu? » Ils n’osoient le dire devant le peuple qui le tenoit pour un prophète, «Nous n’en savons rien, » disent-ils. « Et » moi», dit-il, «je ne vous dis pas non plus en quelle puis- » sance j'agis ‘». Gens de mauvaise foi, qui n’osez ni avouer ni nier la mission de saint Jean Baptiste, vous ne méritez pas que je vous réponde. Avouez, niez, pensez ce que vous voudrez : vous êtes confondus ; et il n’y a de parti pour vous que de vous taire. Il y en auroit un autre, ce seroit de croire

1Joar. 63.—?2Matih. xx1, 25.— S Joann, v. 32. —4Matth. xxr. 26. 27.

en Jésus; mais vous ne pouvez, pour les raisons et la manière que nous verrons en son lieu.

Lisezicile passage entier de saintJean, v.53 : «Vousavezen- » voyé à Jean, et il a rendu témoignage à la vérité. Pour » moi, je ne reçois pas mon témoignage de l’homme , mais » je parle ainsi », je vous allègue Jean à qui vous croyez, « afin que vous soyez sauvés. fean étoit un flambeau ardent » et luisant, et vous avez voulu vous réjouir pour un peu de » temps à sa lumière. Pour moi, j'ai un témoignage plus » grand que celui de Jean : les œuvres que mon Père m'a » donné le pouvoir de faire, rendent assez témoignage que » c’est lui qui m'a envoyé ‘

C’est ainsi qu'il se servoit du témoignage de saint Jean Baptiste, «afin», dit-il, « que vous soyez sauvés », et pour vous convaincre par vous-mêmes. Voilà donc l’orgueil et l'hypocrisie de ces interrogateurs de mauvaise foi, confondus. Ils ne méritoient pas que le Sauveur leur dit davantage ce qu’il leur avoit dit cent fois, et que cent fois ils n’avoient pas voulu croire.

Que sera-ce au dernier jour, lorsque jé vérité, manifestée dans toute sa force, nous confondra éternellement devant tout l'univers? Où irons-nous? hélas! où nous cacheronsnous? Mais voyons comme Jésus confond les docteurs et les pontifes.

XXVII- Jour. Parabole des deux fils désobéissants. Application aux chrétiens lâches et tièdes et aux faux dévots ( Matth. xx1. 28. 31.).

« Que vous semble de ceci : Un homme avoit deux » fils ?, etc.» Cette parabole va convaincre les pontifes et les sénateurs d’une hypocrisie manifeste. Le fils de Dieu nous y marque deux caractères dans ces deux fils : Jun est celui d’une désobéissance manifeste; l’autre est celui d'une obéissance imparfaite, et plus apparente que solide, et il se trouve ‘jue ce dernier est le plus mauvais. Ily a des gens qui promettent tout, ou par foiblesse, parce qu'ils n’ont pas la hardiesse de résister en face , ou par légèreté, ou par tromperie. Ils n'osent vous dire qu ’ils ne veu-

1 Joan. v. 33. 34. 35. 36.— ? Matth. xxr. 28. 29. 30. 31,

jent pas se corriger, et, quoique peu résolus à vous obéir , ils vous disent: «Seigneur, je m'en vais:£0, Domine».. Ils vous appellent Seigneur, ils ont un certain respect, ils sont en apparence prompts à obéir, ils ne disent pas : J'irai, mais, Je vais. Vous diriez qu'il va marcher, et que tout est fait. Cependant il n'obéit pas; il ne bouge pas de sa place, ou parce qu'il vous veut tromper, ou, ce qui est pis, parce qu'il se trompe luimême , et se croit plus de volonté et plus de courage qu’il n'en à.

Il paroît que ce caractère est manifestement le plus mauvais; ces foibles résolutions, et cet extérieur de piété font qu'on s’imagine avoir de la religion; et on n’a point cette horreur de soi-même et de son état qui fait qu'on le change. Mais pour celui qui tranche le mot : «Je ne veux pas, Nolo; » comme il résiste à Dieu par une manifeste désobéissance , et ne peut se flatter d'aucun bien, à la fin il a honte de soimême, et, réveillé par son propre excès, il s’en repent. Pœnitentià motus abiit: « Touché de repentir, il obéit. »

Notre Seigneur fait voir aux pontifes que ce dernier caractère est le leur. Nourris dans la piété, ils ne parlent que de Dieu, que de religion, que de l’obéissance qu'on doit à la loi; et parce qu'ils en parlent souvent, ils se croient assez gens de bien, et ne se corrigent jamais. C’est pourquoi Jésus-Christ leur parle de cette manière terrible : «Les publi- » cains et les femmes de mauvaise vie arriveront plutôt que » vous dans le royaume de Dieu ‘ »; parce que confus de leurs excès, ils en ont fait pénitence à la voix de Jean; et vous , qui par vos lumières et la dignité de vos charges deviez donner l'exemple aux autres, non-seulement vous n’êtes pas venus les premiers, comme on avoit raison de l'attendre ; mais vous n'avez pas même su profiter de l’exemple des autres. Plus endureis dans le crime que les publicains et les femmes de mauvaise vie, vous les avez vus se convertir sans en être touchés. Double enfoncement dans le crime: premier, ne faire pas mieux que de telles gens, et ne point donner l'exemple; second, ne profiter pas même du leur.

1 Matth xxr. 31, 32.

SUR L'ÉVANGILE. à

« Jean est venu dans la voie de la justice», sans autre marque de sa mission que sa vie sainte et austère ; et néanmoins «les publicains et les femmes de mauvaise vie en ont » été touchés ‘». Et vous qui avez vu Jésus-Christ, qui nonseulement marchoit comme Jean dans la voie de la justice, puisqu'il a dit, non dans le désert, mais dans le milieu du monde : « Qui me reprendra de péché ? »? mas qui a fait de si grands miracles, qu'il y avoit de quoi émouvoir les plus insensibles; vous, dis-je, qui l'avez vu et qui avez oui sa voix, «vous n’avez pas cru». Quelle est votre honte et quel sera votre supplice !

Vous, à prêtres, religieux et religieuses, dont la vie ne répond pas à votre état; et vous tous, à gens de bien en apparence , dévôts de profession, appliquez-vous cette parabole. Ne vous lasserez-vous jamais de n’avoir qu’un vain titre de piété, à l'exemple des pharisiens, des pontifes et des sénateurs des juifs? Rougissez, rougissez une bonne fois; humniliez-vous, confessez vos foiblesses, et les corrigez. C’est à vous que Jésus parle dans ce discours.

XXVIIIe Jour. Parabole des vignerons, prise de David et d’Isaïe. Juste punition des juifs , leur héritage transféré aux gentils ( Matth. xx1. 33. 46. Marc. x11. 1-9. Luc. xx. 9-19. ).

« Ecoutez encore cette parabble “. » Dans la précédente parabole Jésus avoit fait sentir aux sénateurs, aux docteurs et aux pontifes , leur iniquité; il leur va faire avouer ici le supplice qu'ils méritent. Car il les convaincra si puissam— ment, qu’ils seront eux-mêmes contraints de prononcer leur sentence.

« Ecoutez encore cette parabole ». C’est à nous qu'il parle aussi bien qu'aux juifs : écoutons donc, et voyons sous la plus claire et sous la plus simple figure qui fut jamais, toute l’histoire de l'Eglise.

«Un père de famille a planté une vigne ». C’est ce que David avoit chanté : « Vous avez transplanté la vigne que » vous aviez en Egypte; vous avez chassé les gentils» de la terre de Chanaan, « et vous l'y avez plantée. Elle a pris ra-

* Matth. xx1. 32. — ? Joan. viir. 46. — * Matth. xxr. 33.

» cine, et a rempli la terre; son ombre a couvert les monta- » gnes, et ses branches se sont étendues sur les plus hauts » chdtes: elle a provigné jusqu'à la mer et jusqu'à l'Eu- » phrate ‘ ». Mais voici quelque chose de plus ‘clair en Isaïe: « Une vigne a été plantée pour mon bien-aimé », pour le Fils qui a été oint, pour le Christ; «il l'a faite du meilleur » plant; il a élevé une tour au milieu » pour y loger ceux qui la gardoient; «il a bâti un pressoir *». Voilà les propres paroles de notre Sauveur.

« Il a loué cette vigne à des vignerons * ». Il en a commis la culture aux pontifes , enfants d’Aaron, s aux docteurs de la-loi. : :

«Il à envoyé ses serviteurs pour en recueillir les fruits « J'ai envoyé » , dit le Seigneur *, « mes serviteurs les pro- » phètes, le soir et le matin, pour avertir » et les princes, et les pontifes, et le peuple, qu'ils eussent à donner à Dieu le fruit qu'il attendoit de la culture qu’il avoit donnée à sa vigne par la loi et par les saintes écritures. Au lieu d'écouter les prophètes, ils les ont persécutés, ils les ont massacrés *. Lequel des prophètes vos pères n’ont-ils point persécuté, « leur dit saint Etienne? »? « Ils ont massacré ceux qui » nous annonçoient l’arrivée du juste, dont vous avez été les » traîtres et les meurtriers». C’est justement ce que Jésus- Christ leur reproche dans la parabole. Après tous les prophètes «il a-envoyé son Fils», Jésus-Christ lui-même : «Ils » respecteront mon Fils ». Il avoit de quoi se faire respecter par sa doctrine admirable, et par ses miracles. Mais cependant ils l'ont traîné hors de la vigne, hors de Jérusalem, sur le Calvaire , et ils l'ont inhumainement tué par les mains de Ponce Pilate et des gentils. Admirez combien vivement Jésus les presse, comme il leur découvre ce qu'ils machinoient, ce qu'ils alloient accomplir dans deux jours ! Ne devoient-ils pas être attendris? D'autant plus que le Sauveur leur mit leur crime si évidemment devant les yeux, que leur ayant demandé ce que le père de famille feroit en cette occasion, ils

V PseLxxix. 9.10, 141, 19. — 2 Ts. y. 1: 2 —S Matth. xxT. 33, — $ Ibid. 34. —S Jerem. xxxv. 15. et XxV. 3, 4.—6 Matth. xxtir. 34. 37, Luc. xu, 34%, — 7 Act. wir. 52. ,

avoient été contraints de répondre : «Il punira ces méchants » selon leur méchanceté, et il louera sa vigne à d’autres vi- » gnerons ‘», ou, comme il l'explique après : « Le royaume » de Dieu vous sera Ôté, et sera donné à un peuple qui en » rapportera les fruits *». C’est ce qui devoit arriver bientôt, lorsque les apôtres leur dirent : « Il vous falloit premiè- » rement annoncer la parole de Dieu; mais puisque vous la » rejetez, et que vous vous jugez indignes de la vie éternelle, » nous passons aux gentils, car c’est ainsi que le Seigneur » nous l’a ordonné: Je l'ai établi pour éclairer les gentils * ».

Voilà donc l’accomplissement de la parabole du Sauveur, le royaume de Dieu est Ôté aux Juifs, et il est donné à un peuple qui en devoit porter les fruits. Car «les gentils en- » tendant » la déclaration que les apôtres firent aux juifs si hautement, «se réjouirent, et glorifioient la parole» de Dieu, « et tous ceux qui étoient préordonnés à la vie éter- » nelle crurent ‘ ». Ainsi les gentils portèrent les fruits que Dieu avoit attendus des juifs, comme dit l’apôtre saint Paul: « Le prépuce est imputé à circoncision aux gentils qui gar- » dent la loi, et il jugera les circoncis qui en sont les pré- » varicateurs ° ».

Ne trompons point l'attente du Sauveur, et puisque nous sommes cette nation qu'il a choisie pour porter les fruits de sa parole, fructifions en bonnes œuvres. « Les fruits de l’es- » prit sont la charité, la joie, la paix, la patience, la bé- » nignité, la bonté, la douceur, la foi, la modestie, la chas- » teté, la tempérance ». Voilà les fruits qu’il nous faut porter, et non pas les œuvres de la chair qui fructifient à la mort, « qui sont les impuretés, les impudicités, les querelles, les » jalousies, les ivrogneries, les débauches », et les autres que saint Paul raconte dans le même lieu’. Autrement le royaume de Dieu nous sera Ôté comme aux juifs, et « un » autre recevra notre couronne * ». « Car si Dieu n'a pas » pardonné aux juifs, qui étoient les branches naturelles de » son olivier, il vous pardonnera encore moins * ». Ce sera

1 Matth. xx. 41. — ? Jbid. 43. — 3 Act. x111. 46. 47. —* Maitb. 48. #Rom. 11. 25. 26. 27.— © Gal. v. 22. — ? Gal. 19. 20. 21.— * Apoc. ut, 11. — * Rom. x1. 21.

Live) ; MÉDITATIONS

là la grande douleur des juifs, de voir entre les mains des gentils la couronne qui leur étoit destinée; « lorsqne », comme dit le Sauveur, « ils verront venir les élus d'Orient » et d'Occident, pour s'asseoir avec Abraham, Isaac et Ja- » cob, dans le royaume des cieux, et que les enfants du » royaume seront chassés dans les ténèbres extérieures. Là » sera pleur et grincement de dents ‘». Car on verra la place qu'on devoit avoir , la couronne qu’on devoit porter sur la tête, si réelle, qu’on verra actuellement cette place remplie par d’autres, et cette couronne sur une autre tête. Alors on pleurera sans fruit, et la rage sera poussée jusqu’au grincement de dents. Ecoute, écoute, chrétien! Lis ta destinée dans celle des juifs; mais lis et écoute dans le cœur; et ne laisse pas tomber à terre une parabole si claire et si clairement expliqnée.

O mon Dieu? vous me destinez cette couronne. Que je l’arrache promptement de vos mains; elle ne périra pas, car vous savez à qui la donner; vous connoissez vos élus, et le nombre en sera complet. Mettez-moi au nombre de ceux qui ne perdent point leur couronne.

XXIXEe, Jour. ‘Ce que c’est que rendre des fruits en son temps, et cette parole : L’hcritage sera à nous (Matth. xx1. 41. Marc.xn. 7.)

Pesons en particulier cette parole : « Qui rendront le fruit

» dans le temps” ». Autre est le fruit de l'enfance, autre est celui de la jeunesse et de l’âge plus avancé ; autre est le fruit d’un qui commence, autre le fruit de celui qui est consommé “dans la piété; autre le fruit d'une novice , autre celui d’une religieuse , autre le fruit de la cléricature, autre celui du sacerdoce, autre celui de l’épiscopat. Songez non-seulement au fruit, mais encore à la maturité qu’il doit avoir ; autrement le père de famille ne le recevra pas.

Pesons encore ceci : « L'héritage sera à nous° ». C’est l’indépendance qu’on cherche. Le prodigue veut qu’on lui donne son partage en pleine possession; il se lasse d’être en tutelle sous la conduite d’un bon père. En faisant mourir Jésus-

1 Matth. vitr. 11, 12.— ? Jbid, xx. 4t. — 3 Marc. xn. 7.

Christ, les pontifes s’imaginèrent qu'ils secoueroient un joug importun, et se déferoient d’une censure incommode. Qui désormais oseroit troubler la domination qu'ils exerçoient sur les consciences, et les pillages qu'ils faisoient sous ces prétextes ? Mais la prudence de la chair est confondue même | sur la terre ; et ils perdirent non-seulement les fruits, mais jusqu'au fonds de l'héritage qu'ils vouloient avoir. Leur puissance Jeur fut ôtée; leur ville, leur temple furent renversés ; et les voilà l’opprobre éternel des nations.

XXX° Jour. Aveuglement des Juifs de méconnoître le Christ, qui est la pierre de l’angle qu’ils ont rejetée. (Luc. xx. 15— 20.)

« À Dieu ne plaise» ! dirent-ils, Ils avoient en horreur ce qu'ils faisoient. Ils étoient ceux qui, après avoir tué les prophètes, vouloient encore tuer le fils; et néanmoins, quand on leur dit qu'ils le vouloient faire, ils s’écrient : « A Dieu ne plaise" »? ne se connoïissant pas eux-mêmes, et ne voulant pas croire que celui qu'ils faisoient mourir püt être le Christ ,-ni que sa mort pût attirer la réprobation de la nation ; car ils ne connoissoient pas que la contradiction et la souffrance étoient un des caractères du Messie dans son premier avénement. Mais le Sauveur leur ouvroit les yeux par des prophéties : « La » pierre qu'ils ont rejetée en bâtissant, est devenue la pierre » de l’angle? », la pierre principale , le nœud et le fondement de tout l'édifice. Cette pierre principale étoit sans doute le Christ. Or cette pierre devoit être rejetée. Le Christ devoit donc être rejeté ; par qui? sinon par ceux à qui il venait. Il n'y eût rien eu de merveilleux qu'il ne fût pas écouté ni reçu de ceux à qui il ne parloit pas, tels qu'étoient les gentils. Mais les Juifs, qui devoient bâtir l'édifice spirituel, réprouvèrent cette pierre, qui devint par ce moyen la pierre de l'angle qui unit dans un seul bâtiment les Juifs et les gentils. « Et c’est » CE qui nous à paru se DU et un ouvrage que Dieu » seul pouvoit accomplit” »

Voici encore un en d'un autre prophète, ou plutôt deux passages prononcés par le même esprit, et pour cela

1 Luc. xx. 16. — 2Ps. cxvir. 12. — $ Ibid. 23.

unis en un : « Je poserai dans les fondements de Sion unc » pierre , une pierre choisie et éprouvée ; une pierre angu- » laire, précieuse, fondée sur le fondement! », sur Dieu même. Et cette pierre si précieuse et si importante pour construire l'édifice, n’y sera pas mise sans contradiction. Car pour vous, à enfants de Dieu, tirés des gentils selon les conseils de sa prédestination éternelle, ce vous sera une pierre de sanctifi— cation. semblable à celle sur laquelle Jacob avoit dormi de ce sommeil mystérieux, et « qu'il sacra avec de l'huile pour être » un monument de la gloire de Dieu * ». Mais ce sera une pierre contre laquelle on se heurtera, « et une pierre de » scandale aux deux maisons d'Israël, et qui les fera tomber; » un piége et une ruine aux habitants de Jérusalem: plusieurs » s’y heurteront et seront brisés , et ils tomberont, et ils se- » ront pris dans le piége, et ils y seront enlacés?.» Le Christ devoit être cette pierre unique et fondamentale ; et néanmoins en même temps il devoit être un scandale à Jérusalem. «Scan- » dale aux Juifs », disoit saint Paul‘. « Celui qui se heurtera » contre cette pierre, ou qui tombera dessus, sera brisé, » et celui sur qui elle tombera sera écrasé et mis en poudre » de son poids », dit le Sauveur ‘.

- Jésus-Christ est notre règle et notre juge. On tombe sur cette pierre , et on se heurte contre cette règle, quand on pèche ; elle tombe sur nous quand elle nous punit; l’un suit de l’autre. Le pécheur qui s’est brisé et a perdu toute sa force en transgressant la loi de Jésus-Christ, est écrasé par sa juste et éternelle vengeance. Mais on peut s'unir à cette pierre d'une manière plas heureuse et plus convenable, « Appro- » chez-vous », dit saint Pierre, « de cette pierre vivante, » réprouvée des hommes, mais honorée de Dieu. Etablissez- » vous sur cette pierre, et entrez dans la structure de ce bâ- » timent comme des pierres vivantes, et devenez la maison » de Dieu », étant unis par la foi et à la pierre fondamentale, qui est Jésus-Christ, et à tout le corps des fidèles, qui sont les pierres dont est composé ce saint édifice. « Prenez donc

Us. xxvi1r. 16. — ? Gen. xxviii. 11. 17. 18. — © Is. var. 14. 15. I. Cor:1:-23. — ‘ Luc, xx 18 =—%T, Petri. 4, 56.17. 8.

» garde, continue l’apôtre, que Jésus-Christ ne vous soit, » comme aux infidèles, une pierre contre laquelle on se bri- » sera, en se heurtant contre sa parole ».

Si le fondement est solide, bâtissez dessus sans crainte ; mettez-Y votre appui; ne craignez pas, n'hésitez pas : la pierre est ferme, ferme à ceux qui s’y appuient, pour les soutenir ; ferme à ceux qui se heurtent contre, pour les mettre en pièces.

XXXI° Jour. Parabole du festin des noces. Les Juifs sont les conviés qui refusent d’y venir (Matth. xx11. 1. — 15. Luc. x1v. 16—20.)

‘On voit avec quelle convenance Ja sagesse éternelle arrange les choses. Rien n'étoit plus convenable, dans le temps qu'on machinoit la mort du Sauveur, que de parler, comme il a fait, aux chefs d’une si noire conspiration, en leur faisant voir quels en seroient les effets, et combien funestes à euxmêmes et à toute la nation. Ilétoit bon aussi de prévenir le scandale de la croix, et faire voir que sile Sauveur étoit rejeté, s’il devenoit un scandale aux juifs, il n’en seroit pas moins, suivant les anciennes prophéties, la pierre de l’angle, le fondement de tout l'édifice, et l'espérance du monde. Le fils de Dieu enseigne toutes ces vérités deux jours avant celui de sa mort. Rien n'étoit plus capable, ni de corriger la malice de ses ennemis, ni de prévenir le scandale de ses » disciples.Ge qu'il va encore ajouter n’estpas moins à propos».

« Et Jésus, répondant, leur dit'». Ce mot de répondre pourroit marquer qu’il continuoit son discours. Le Fils de Dieu, qui voyoit le fond des cœurs, répondoit souvent aux pensées secrètes de ceux qui l’écoutoient, comme il paroït par plusieurs endroits de l'Evangile. Après avoir oui qu'il se choisiroit un autre peuple, il n’y avoit rien de plus naturel que de rechercher en soi-même les causes les plus générales qui feroient abandonner les juifs, et les moyens qu’il auroit pour remplir sa maison. C’est ce qu’il explique par la parabole suivante :

« Le royaume des cieux est semblable à un roi qui fait à son fils un festin de noces * ». Jésus-Christ étoit l'époux de

1Maith, xx11. 1. — ? Zéid. xx11. 2.

LA

cette noce : « Celui qui a l'épouse est l'époux» , disoit saint Jean Baptiste‘, en parlant de lui. C’est lui qui étoit venu pour épouser son Eglise, la recueillir par son sang, la doter de son royaume , la faire entrer en société de sa gloire. Il fai: un grand festin quand il donne sa sainte parole pour être la nourriture des âmes, et qu'il se donne lui-même à tout son peuple comme le pain de vie éternelle,

« Il envoya ses serviteurs pour appeler aux noces ceux qui » y étoient conviés; mais ils refusèrent d'y venir. Il envoya » encore d’autres serviteurs avec ordre de dire: Tout est » prêt, venez aux noces ? ». Ceux qui étoient invités, et qui refusoient de venir, étoient les juifs, qu’il avertit par luimême, et qu’il fit avertir par ses apôtres que l’heure du festin étoit venue, qu'ils vinssent promptement, ou qu'il en appelleroit d’autres. Cela regardoit les juifs; mais cela nous regarde aussi. Nous sommes à présent les invités, et nous devons apprendre ce qui empêche les hommes de venir à ce céleste festin.

La cause la plus générale, c’est l'occupation, et, pour ainsi dire, l’enchantement des affaires du monde. Jésus ne rapporte pas les affaires extraordinaires qui surviennent dans la vie. C’est le train commun des affaires qui occupe et qui enchante les hommes, de manière qu'ils ne se donnent pas le loisir de penser à leur vocation, ni d'écouter Jésus-Christ qui les appelle à son festin. « Tous négligeoient sa parole : » l’un alloit à sa métairie, l’autre à son négoce », et personne ne l’écoutoit. « Quelques-uns prirent ses serviteurs; et après » leur avoir fait toute sorte de mauvais traitements , ils les » luèrent * ». C’est en effet ce qui arriva au Sauveur. Les uns ont résisté ouvertement à la prédication de l’évangile; mais la cause la plus générale de le rejeter fut la négligence, ne— gleæerunt, causée par l'occupation des affaires de la vie. Jésus-Christ avoit déjà fait cette parabole en une autre occasion; et saint Luc, qui nous la rapporte, nous rapporte en même temps les vaines excuses de ceux qui ne venoient pas au festin. « Les uns disoient: J'ai acheté une métairie; les

? Joan. un 29, — ? Matth. xx1. 3. 4. — 9 Zbid. 5. 6.

» autres: J'ai acheté des bœufs pour le labourage ; les au- » tres : Je me suis marié! ». Ceux-là ne méprisoient pas ouvertement la parole; mais occupés des soins du monde, ils alloïient et venoient, sans songer à rien qu'à leurs affaires. Ils ne disoient pas : Je n'ai que faire de vous ni de votre fesin ; ils s'excusoient avec une espèce de respect. « Je vous » prie, disoient-ils, excusez-moi » pour cette fois. C’étoit plutôt un délai qu'un refus : telle est la vie. On venoit dire aux Juifs, aux Romains, à tout le monde : Une grande chose est arrivée à Jérusalem: la vérité s'y est manifestée, et la voie a été ouverte pour le bonheur de la vie future. Que m'importe ? chacun passoit son chemin et alloit à ses affaires; l'un à la ville, l’autre à la campagne : chacun avoit son plaisir ou son petit intérêt. Combien plus étoient enchantés ceux qui n’étoient pas seulement occupés de leur domestique comme les particuliers, mais qui, attachés à ce qu’on appelle les grandes affaires du monde, ne disoieut pas seulement : « J'ai acheté une métairie, ou j'ai pris une femme » ; mais : J'ai une province, j'ai une importante négociation , j'ai l’'empire entier à conduire. Qui se soucioit en cet état de ce qu'’avoit dit Jésus-Christ? ou qui se mettoit en peine de s’en informer ?

« Il en est ainsi arrivé aux jours de Noé : ils mangeoient, » ils buvoient, ils se marioient, ou ils marioient leurs en- » fants les uns aux autres; et le déluge vint tout à coup», lorsqu'on y pensoit le moins, «etils y périrent tous. Ainsi, » aux jours de Lot dans Sodome, ils mangeoïent, ils bu- » voient, ils achetoient, ils vendoient, ils plantoient , et ils » bâtissoient ; et tout d’un coup un autre déluge, un déluge » de soufre et de feu tomba du ciel, et ils périrent tous. Ainsi en sera-t-il dans les jours du Fils de l'homme * », Il ne dit pas : ils tuoient, ils pilloient, ils commettoient des adultères : l’occupation des affaires les plus innocentes suffit pour nous assourdir, pour nous aveugler, pour nous enchanter. I n’allègue pas non plus les grandes affaires , les grands emplois, les grandes charges : les soins les plus ordinaires

1 Luc. x1v. 16. 18. 19. 20. — ? Luc xvrs. 26. 27. 28. 29, 30.

suffisent pour nous étourdir, et nous ôter tout le loisir de penser à nous; et la mort vient toujours imprévue : et pendant qu’à la manière de ces oiseaux niais, nous nous repaissons de ce qu'on nous présente pour nous amuser, le lacet vient tout à coup, nous sommes pris, et il n’y a plus moyen d'échapper. O pauvre nature humaine! ne faut-il qu'un si foible appât pour t'amuser? Ne faut-il qu'un charme si foible pour t'endormir ? une si foible occupation pour t'aveugler, et t’ôter le souvenir de Dieu et de ses terribles jugements ?» Au- » cun de ceux qui sont invités ne goûtera de mon repas "» ; c'est la sentence du juge. Si peu de chose les a détournés et décus! Où trouverons-nous des larmes pour déplorer notre aveuglement et notre foiblesse?

Telle est la parabole que Jésus-Christ avoit faite, et qu'il trouve à propos de répéter peu de jours avant sa mort. Îl y ajouta pour les juifs l'endroit qui les regardoit , et les noires machinations qu'ils faisoient entre eux pour le perdre. » Quel- » ques-uns firent mourir ses serviteurs qui les appeloient au » festin, et le roi en colère envoya ses armées, et perdit ces » meurtriers, et mit le feu à leur ville, qui fut réduite en » cendres * ». Encore un coup, appliquons-nous tout. Qui conspire contre la justice, en quelque manière que ce soit, couspire contre Jésus-Christ : qui opprime le pauvre, l’attaque : qui n’est pas avec lui, est contre lui : qui néglige ses commandements et les foule aux pieds, le crucifie, et tient son sang pour impur. Lisez : vous en trouverez la sentence, aux Hébreux *. :

XXXIIS Jour. Les pauvres et les infirmes sont les conviés au festin, Forcez-les d’entrer. (Matth. xx11. 8. 9.)

« Le festin est prêt; mais ceux qui ÿ étoient invités n’en ont pas été jugés dignes ». Où trouvera-t-on des convives ? « Allez dans les coins des rues, et amenez-moi tous ceux que » vous trouverez ‘; les bons, les mauvais, les pauvres, les » estropiés , les aveugles et les boiteux..….‘. Je ne suis pas » venu appeler les justes, mais les. pécheurs ». Les phari-

Luc. x1v. 24, — ?Matth. xx11. 6. 7. — Heb. y1. 6. x. 29. — # Matth. sx11, — 5 Luc. xiv. 21. 8. 9.

SUR L'ÉYANGILL. 519

siens et les docteurs de la loi, qui présumoient de leur ’ustice, ont été exclus : «car ils se sont heurtés contre la pierre, D et ils ont trébuché » , en venant à Cr «non point par la » foi, mais comme par leurs œuvres ‘ » et par leurs propres mérites : en recherchant, non point un médecin qui les guérit, et un Sauveur qui les délivrât, mais un flatteur qui applaudit à la fausse vertu. Je n’en veux point: ils s’en iront vides, ceux qui viennent à moi comme pleins et comme riches par eux-mêmes : Divites dimisit inanes, comme chante la sainte Vierge *. Amenez-moi les premiers venus : s'ils sont vides, je les remplirai; s'ils sont pauvres, je leur ferai part de mes richesses ; je les redresserai , s'ils sont boiteux ; je les éclairerai, s'ils sont aveugles ; je leur ouvrirai l'oreille. s'ils sont sourds : c’est pour cela que je suis venu. Lisez-le dans saint Matthieu : « Je suis venu, afin que ceux qui ne » voient pas soient éclairés, et que ces » superbes «clarr- » voyants » qui s’imaginent tout voir par eux-mêmes et sans ma lumière, « Soient aveuglés° ». Venez, foibles; venez, pécheurs ; ne rougissez pas d'apporter ici vos pieds engourdis et vos membres tors: la grâce de Jésus-Christ vous redressera.

Les pharisiens ne se laissoient approcher que de ceux qu'ils croyoient justes; ils disoient : Ne me touchez pas, ne m'approchez pas : « Si celui-ci étoit un prophète, il sanroit

que cette femme qui l’approche, et qui lui baise les pieds, » est pécheresse ‘». Mais il n’en étoit pas ainsi de Jésns- Christ et des apôtres : ils amenoient au festin tous ceux qu'ils trouvoient, bons et mauvais ; les bons pour les confirmer, les mauvais pour les convertir : et c’est ainsi qu'ils remplirent la maison de Dieu.

« Forcez-les d'entrer‘ ». S'il n’y avoit pas dans la grâce une espèce de violence, pu Christ ne diroit pas: «Per- » sonne ne vient à moi que mon Père ne le tire». Et encore : «quand j'aurai été enlevé de terre, je tirerai tont «à moi‘

1 Rom. 1x. 32. 33. — ? Luc. 1. 53. — * Matth. x1. 5. 15. xv. 30. 31.

Luc. 1v. 18. Joan. 1x. 39.— 4 Luc. vu. 39. — 5 Luc, x1v. 23. —° Joan. vi 44. xX17. 32

Les prédicateurs de l'Evangile doivent user au dehors d’une espèce de force : « Pressez, priez, reprenez, corrigez,

» non-seulement avec toute patience et toute doctrine,

» mais encore avec tout empire : parlez à propos et hors de » propos : ne souffrez pas qu'on vous méprise ‘ ». Cette force est salutaire , et la foiblesse humaine en a besoin.

Les fidèles, grands et petits, se doivent servir du pouvoir qu'ils ont, avec prndence toutefois et modération, pour réprimer les scandales et abattre le règne de l’iniquité. Les hommes veulent quelquefois être forcés, et une douce violence prépare les esprits à écouter.

Enfin forcez-vous vous-même : n’agissez point mollement : employez tout pour dompter votre corps rebelle et vous engager dans la voie étroite; en sorte, s’il se peut, que vous ne puissiez reculer.

XXXIII Jour. Robe nuptrale, le festin est prêt : préparation à la sainte Eucharistie : noces spirituellés. -

Prenez garde aux versets 11, 42, 15, 14. N'y a-t-il dqne qu'à entrer dans le festin dès qu’on y est appelé, et la vocation fait-elle tout? Gardez-vous bien de le croire. Le roi va entrer dans la salle du banquet, et celui qui n'aura pas l'habit nuptial sera honteusement chassé. On appeloitanciennement l'habit nuptial, une sorte de parure que devoient avoir ceux qui accompagnoient l'époux et l'épouse, lorsque celle-ci passoit de la maison paternelle en celle de l’époux. Il falloit, pour honorer la solennité, être paré d’une certaine manière, et on portoit cet habit magnifique dans le festin nuptial. De là vient que le Fils de Dieu, qui prerd ses comparaisons des usages les plus solennels et les plus connus de la vie humaine , allègue ici l'habit nuptial, pour expliquer les ornements intérieurs qu’il faut apporter à son banquet.

Ces ornements sont, premièrement, l'innocence et la sainteté baptismale. On donnoïit autrefois l'eucharistie incontinent après le baptême. Il falloit toujours en conserver la grâce : et il ne faut point douter que la sainteté baptismale

FIL Tim. 19, Dit, t1. 15. — Matth. xxr1, 11. 12. 13. 14.

pe soit la disposition, et, pour ainsi dire, la parure naturelle qu'il falloit toujours apporter au festin de l'Époux. Mais la parabole du Prodigue nous fait voir que les grands pécheurs, qui ont été assez malheureux pour déchoir de leur innocence, et souiller cette robe blanche qu'on leur avoit donnée dans le baptême, ne laissent pas d’être admis au banquet du père de famille, après qu'il leur a fait rendre leur première robe: «Apportez», dit-il‘, «sa première robe, et l’en re- » vêtez »,rendez-lui la grâce qu'il a perdue, « mettez-lui un » anneau au doigt, et des souliers à ses pieds; et amenez le » veau gras et le tuez : mangeons et faisons bonne chère » : Venez donc, âmes innocentes ;. venez du baptême à la sainte table : venez, vous êtes lavées : le festin nuptial est préparé ; et non-seulement le festin, mais encore le lit nuptial : car toute âme lavée de cette sorte est épouse, et le fils du roi s’unit à elle. Mais je ne vous bannis pas de ce festin, Ô pécheurs, à épouses infidèles, qui avez manqué à la foi donnée : revenez, revenez, et je vous recevrai, dit le Seigneur : vous rentrerez au festin ; mais pourvu que vous ayez repris votre première. robe, et que vous portiez dans l'anneau qu'on vous met au doigt la marque de l’union où le Verbe divin entre avec vous.

Apportons donc l'innocence et la sainteté à la table de l’Epoux. C’est l'immortelle parure que nous demande celuiqui est en même temps l'époux, le convive et la victime imn:olée, qu’on nous donne à manger dans le festin. Autrement nous serions ces pourceaux devant qui on jetteroit des perles et des pierreries.

Les riches habits sont une marque de joie; et il est juste de se réjouir à la table du roi, lorsqu'il célèbre les noces de son fils avec les âmes saintes; lorsqu'il leur en donne le corps, pour en jouir, et qu’elles deviennent un même corps et un même esprit avec lui par la communion. Car ce qui s'appelle ici le festin nuptial , est aussi en un autre sens la consommation du mariage sacré, où l'Eglise et toute me sainte s’unit à l'Epoux corps à corps, cœur à cœur, esprit à

1 Luc. xv. 22. 23,

esprit, .et où s’accomplit cette parole : « Qui me mange, vivra pour moi '». Venez donc avec vos habits les plus riches ; venez avec toutes les vertus; venez avec une joie digne du festin qu’on vous fait, et dela viande immortelle qu'on vors donne : « Ce pain est le pain du ciel; ce pain est un paiu » vivant qui donne la vie au monde‘. Venez mes amis, » mangez et buvez; enivrez-vous, mes très-chers, de ce » vin’», qui transporte l'âme et lui fait goûter par avance les plaisirs des anges.

Si nous étions toujours avec l'époux, il n’y auroit pour nous que de Ja joie. Mais écoutons ce qu'il dit lui-même : « Les amis de l’époux » , les enfants des noces, comme on les appeloit dans la langue sainte, ceux qui sont conviés au « banquet nuptial,ne peuvent pasjeüner ets’affliger pendant » que l'époux estavec eux ; le temps viendra que l'époux leur » sera Ôté, ils s’affligeront et ils jeüneront dans ces jours ‘». Nous sommes maintenant dans ces jours où l’on entendoit sur la terre la voix de l’époux céleste, qui faisoit dire à saint Jean Baptiste : « L’ami de l’époux se réjouit d’une » grande joie, à cause de la voix de l’époux qu'il entend. » Cette joie», poursuit-il, «s’accomplit en moi *». Nous ne sommes plus dans ce temps ; Jésus est retourné à celui qui ‘l'aenvoyé, et l'époux ne paroît plus parmi nous. Nous ne voyons plus ce jour qu’Abraham et tous les prophètes avoient deiré ; l’époux a disparu, la nuée nous l’a enlevé, et il ne nous reste plus qu'à crier nuit et jour avec l'épouse : « Re- » venez, revenez, mon bien-aimé*». Nous devons donc apporter au festin royal une joie mêlée de tristesse. L'habit nuptial, riche et magnifique par la grâce de la sainteté, ou conservée, ou rendue, doit tenir quelque chose du deuil. Il faut jeûner, il faut s'affliger dans le festin nuptial en la forme où nous avons à le célébrer. Car le festin que nous célébrons est la commémoration de la mort de l'époux; revêtons-nous donc d'un deuil spirituel à ce festin, apportons-y le jeûne etla mortification des sens ; c’est ce que nous signifie le jeûne du carême , par lequel nous nous préparons au festin pascal.

# Matth. 1x, 15. —? Joan. 111. 29. — Cant.1r. 17.

L'Eglise jeûnoit autrefois toutes les semaines deux ou trois fois, en mémoire de la douleur que la retraite de l'époux lui avait causée. Le vendredi, qui étoit le jour de sa mort, le samedi qui étoit le jour de sa sépulture, étoient de ces jours consacrés au jeûne. L’abstinence nous en reste, pour marque de l’abstinence où nous devons vivre durant l'absence de l'époux, en renonçant à la joie, et annonçant sa mort jusqu’à ce qu'il vienne. C’est peut-être une des raisons qui nous obligent à ne manger pas avant la communion; c’est une espèce de jeûne que nous célébrons par ce moyen; et il faut entendre par là qu'il se faut préparer au pain de vie, en nous refusant toute autre nourriture, et en cessant de vivre selon les sens. Ainsi la mortification des sëns doit faire une des parties de notre habit nuptial; et il faut se mortifier pour célébrer la mort du Sauveur.

XXXIV® Jour. Entrer au festin des noces sans l’habit nuptial. Beaucoup d’appelés et peu d'élus. Petit troupeau chéri de Dieu. (Matth. xxr1. 11 — 14.)

« Mon ami», par la vocation, qui devenez mon ennemi en la méprisant, « comment êtes-vous entré ici sans avoir » l’habit nuptial? Et il n’eut rien à répondre ‘». Car, que répondre au Sauveur qui nous reproche par la bouche de l'apôtre, « de n'avoir pas su discerner son corps, et de nous en rendre coupables *? « Liez-lui les pieds et les mains», dit le roi : ôtez-lui la liberté dont ila fait un si mauvais usage ; « jetez-le dans les ténèbres extérieures * ». Il a voulu entrer dans l’intérieur de la maison avec des dispositions funestes , chassez-le; plus-il a voulu entrer au dedans, plus il le faut pousser dehors. Mais qu'y trouvera-t-il, le malheureux? Loin de la maison de Dieu, où la lumière réside, où la vérité se manifeste, où Jésus-Christ luit éternellement, où les saints sont comme des astres, qu'y trouvera-t-il, sinon « les ténèbres » d’un éternel cachot? Voilà ces ténèbres extérieures dont Jésus-Christ parle si souvent. « Là sera » pleur et grincement de dents ». Au lieu des chastes déli-

3 Matth. xxir, 12. — 2 I. Cor. xs. 27. 29. — 3 Matth. xx11, 13.

rAQr

ces de la sainte table, il y aura un pleur éternel. La rage contre soi-même, contre sa témérité, contre les lâches confesseurs qui nous auront trop facilement introduits au banquet sacré, sera poussée jusqu'au grincement de dents. Avoir été appelé et mis au nombre des amis par le Sauveur, fera la partie la plus cruelle et la plus vive de notresupplice. La voix de l'époux et de l'épouse cessera; toute la joie sera bannie de ce triste lieu, la désolation sera éternelle.

« IL y a beaucoup d’appelés, et peu d'élus ! ». Jésus- Christ nous en a souvent avertis, et il avoit déjà dit la:même parole, Matt. xx. 16.

Cela est vrai, premièrement parmi les Juifs : «Je suis » venu», dit le Seigneur, « pour les brebis perdues de la » maison d'Israël? ». Jésus-Christ a prêché, et a fait éclater ses miracles par toute la Judée : «il a passé en bien faisant »et guérissant tous les oppressés °». Les apôtres ont aussi rendu témoignage à sa résurrection devant tout le peuple, comme il leur avoit été ordonné‘; et néanmoins dans ce nombre immense des Juifs, il n’y a eu que le résidu, c’està-dire un très-petit reste du peuple, qui ait été sauvé. Ainsi «Israël n’a pas trouvé ce qu'il cherchoit» , c’est-à-dire, le Christ et son royaume; « mais les élus en très-petit nombre » l'ont trouvé , et les autres », dont la multitude étoit immense, «ont été aveuglés*», pour leurs péchés, par un juste jugement de Dieu, et voilà manifestement la parole de Jésus- Christ vérifiée sur les Juifs. g

Mais le Sauveur ne parle pas seulement des Juifs à l'endroit que nous lisons de la parabole. Car c'est après nous avoir fait voir les gentils appelés en la personne de ces aveugles et de ces boiteux qui sont invités à son festin, qu’il conclut, « qu’il y a beaucoup d’appelés et peu d'élus. Effor- » çons-nous donc d'entrer par la petite porte qui mène à la » vie; car la voie qui mène à la mort est très-spacieuse, et » plusieurs y entrent. Qu'il y en a peu», poursuit le Sau— veur, «qui entrent par la voie étroite °»! Il y en a donc

! Matth. xx. 16. — ? Ib. xv. 24. — 5 Act. x. 38. — 4 Ib, 11. 22. 1v. 19. 33. v: 29. 32, —.$ Rom. x1. 3. 4. 7. — 6 Matth. vil. 13. 14.

beaucoup d’appelés et peu d'élus. Mais la condition de ces appelés, qui ne persévèrent pas dans leur vocation , est plus terrible que celle des autres; car ils sont ces serviteurs «qui » ontconnu la volonté de leur maître sansla faire, qui seront » les plus punis...» Tyr et Sidon et les Ninivites s'élèveront contre eux, et « le jugement de ces villes ingrates sera léger !», à comparaison de celui que doivent attendre les chrétiens infidèles à la grâce qu'ils auront recue. O Jésus, à Jésus! «sauvez-moi de l'iniquité du peuple pervers ? » ; sauvez-moi, car l'iniquité s’est multipliée parmi les enfants des hommes, «et on ne voit point de saint ». Tout est plein de ces appelés qui ne veulent pas seulement penser à leur vocation, ni se souvenir qu'ils sont chrétiens,

Ne vivons pas comme la plupart ; car y a longtemps qu'il est écrit : [n'y en a pas un qui fasse le bien, il n'y en a pas un seul*, Ne disons pas : Tels et tels font ainsi, à qui on le souffre ; et ne nous excusons pas sur la multitude ; car la multitude elle-même est inexcusable. Si Dieu eût craint la multitude, il n'auroit point consumé ces villes abominables par le feu, ni noyé tout l'univers dans le déluge. N’alléguons point la coutume ; car Jésus-Christ à dit: Je suis la vérité‘ : on ne prescrit pas contre Dieu. Chacun portera son fardeau *, et on ne nous jugera pas par les autres. Rangeons-nous avec ce petit nombre d'élus que le monde ne connoît pas, mais dont les noms sont écrits dans le ciel ; à qui le Sauveur a dit: Petit troupeau, ne craignez pas ° : petit en nombre, petit en éclat, et la balayure du monde, qui est caché avec Jésus-Christ ; mais aussi qui paroîtra avec lui. O petit nombre quel que tu sois, et en quelque coin de l'Église que tu te caches, je me joins à toi en esprit, et je veux vivre à ton ombre!

XXXV* Jour. Consultation frauduleuse, et décision pleine de merveille et de vérité. Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. (Matth. xx11. 15 — 22. Marc. x11. 13—17. Luc. xx. 20—26.)

Considérons avant toutes choses le caractère de ceux qui viennent consulter le Sauveur. Saint Luc les appelle des

1 Luc. xt1. 45. 46. 47. x. 13. x1. 32. — ? Ps, x1. 2. — © Ib. x11t. 1. 2. — * Joan. x1v. 6, — Gal. vi. 5, — 5 Luc: x. 20. x11. 32.

hommes artificieux , propres à dresser des embüches : mr DIATORES, selon le grec et selon le latin, et il ajoute : qui contrefaisoient les gens de bien‘. Tout homme qui consulte , fait l'homme de bien ; car il fait semblant de chercher la vérité ; mais sous ce bel extérieur on cache souvent beau-— coup d'artifice , on tend des piéges aux autres comme ici on en tendoit an Sauveur, on en tend jusqu’à soi-même ; et il n’y a rien qui soit plus mêlé de fraude, que les consultations , parce que chacun veut qu’on lui réponde selon sa passion. =

Ceux -que saint Luc a désignés par ce caractère général étoient, selon saint Mathieu et saint Marc, les pharisiens, dont la malice et l'hypocrisie étoient bien connue, et les hérodiens. Ces derniers étoient dés politiques, qui faisoient profession d'honorer la mémoire du grand Hérode , ce politique raffiné, qui, pour avoir rebâti le temple avec une magnificence presque semblable à celle de Salomon, et pour avoir rétabli en quelque manière le royaume de Judée fort foible et fort appauvri devant lui, avoit paru si grand aux Juifs, dont il professoit la religion , que quelques-uns voulurent le prendre pour le Messie. Les politiques et les hypocrites s'entendent fort bien ensemble: et les voilà qui conspirent pour surprendre le Sauveur.

Ils commencent par la fiatterie ; car c’est par là que l’on commence toujours lorsqu'on veut tromper quelqu'un : « Maître , nous savons que vous êtes véritable , et que vous » enseignez la voie de Dieu en toute sincérité, sans vous » mettre en peine de qui que ce soit; car vous ne prenez » pas garde à la personne des hommes ! ». C’est ainsi qu’on pique d'honneur les hommes vains, pour les faire parler hardiment et sans mesure, et leur faire des ennemis. La matière étoit délicate puisqu'il s’agissoit du gouvernement : et c’est l'endroit où l'on a toujours tendu le plus de piéges aux serviteurs de Dieu, qui, parce qu'ils sont simples et sans ambition, sont réputés par les gens du monde avoir moins d’égard pour les puissances. Mais Jésus-Christ

1 Luc. xx. 20. — ? Matth. xx11. 16.

leur fait bien voir que sans prétendre aux emplois publics ,

on sait connoître l'endroit par où il les faut respecter.

Est-il permis de payer le tribut à César‘? Le peuple juif s’étoit nourri dans cette pensée qu'il ne pouvoit pas être assujetti à des infidèles. Les Romains avoient occupé la Judée , et avoient même réuni à leur empire une grande partie du royaume qu'ils avoient donné autrefois à Hérode et à sa famille: Jérusalem étoit elle-même dans cette sujétion ; et il y avoit un gouverneur qui commandoit au nom de César, et faisoit payer les tributs qu'on lui devoit. Si Jésus eût décidé contre le tribut, ls le livroient aussitôt, comme dit saint Luc*, entre les mains du gouverneur : et s’il disoit qu'il falloit payer , ils le décrieroient parmi le peuple , comme un flatteur des gentils et de l'empire infidèle. Mais il leur ferme la bouche : premièrement, en leur faisant voir qu’il connoissoit leur malice ; secondement, par une réponse qui ne laisse aucune réplique. v ,

Hypocrites , pourquoi me tentez-vous * ? Hypocrites : vous faites paroître un faux zèle pour la liberté du peuple de Dieu contre l'empire infidèle ; et vous couvrez de ce beau prétexte le dessein de perdre un innocent ; mais donnez-moi la pièce d'argent dont on paie le tribut‘: je ne veux que cela pour vous confondre.

De qui est cette image et cette inscription ? De César . Vous voilà donc convaincus de la possession où étoit César de la puissance publique, et de votre propre acquiescement , et de celui de tout le peuple. Qu’avez-vous donc à répondre ? Si yous reconnoissez César pour votre prince ; si VOUS Vous ser— vez de.sa monnaie et que son image intervienne dans tous vos contrats, en sorte qu'il soit constant que vous faites sous son autorité tout le commerce de la vie humaine ; pouvezvous vous exempter des charges publiques, etrefuser à César la reconnoissance qu'on doit naturellement à la puissance légitime pour la protection qu'on en recoit? Rendez donc à César ce qui est à César *. Reconnoissez son empreinte : payez-lui

t Matth. xx11. 7. — ? Luc. xx. 20. — 5 Matth, xx11. 18. — f Ib. 19. — S 1h, 20. 21. — 6 Ib. 21.

528 MÉDITATIONS ce qui Jui est dù : payez-le , dis-je, par cette monnaie à qui lui seul donne cours: ou renoncez au commerce, et en même temps au repos public, ou reconnoissez celui par qui vous en jouissez. 193

Et à Dieu ce qui est à Dieu. Par cette parole , il fait deux choses: la première c’est qu’il décide que se soumettre aux ordres publies, c’est se soumettre à l’ordre de Dieu qui établit les empires : la seconde , c’est qu'il renferme les ordres publies dans leurs bornes légitimes. À César, ce qui est à César: car Dieu même lordonne ainsi pour le bien des choses humaines: mais en même temps, À Dieu, ce qui est à Dieu: son culte , et l’obéissance à la loi qu'il vous a donnée. Car voilà ce qu’il se réserve ; et il a laissé tout le reste à la dispensation du gouvernement public.

Il épuise la difficulté par cette réponse ; et non-seulement il répond au cas qu’ils lui proposoient, par un principe certain dont ils ne pouvoient disconvenir ; mais encore il prévient l’objection secrète qu'on lui pouvoit faire : Si vous ordonnez d'obéir sans bornes à un prince ennemi de la vérité, que deviendra la religion ? Mais cette difficulté ne subsiste plus, puisqu’en rendant à César ce que Dieu a mis sous son ressort, en même temps il réserve à Dieu ce que Dieu s’est réservé, c’est-à-dire la religion et la conscience. Et ils s’en allèrent confus ; et ils admirèrent sa réponse ', où il régloit tout ensemble et les peuples et les Césars, sans que personne pût se plaindre.

XXXVI* Jour. Injustice des Juifs envers Jésus-Christ. Jésus calomnié, opprimé par la puissance publique, en maintient l’autorité. (Ibid.)

Un peu de réflexion sur l'injustice des hommes. Ils admirèrent Jésus , et sentirent bien qu'ils ne pouvoient l’accuser ni devant le gouverneur , ni devant le peuple *. Mais se con vertissent-ils , et cessent-ils de le vouloir perdre ? Au contraire, plus ils sont convaincus , et moins ils ont de raison à lui opposer , plus ils lui opposent de fureur.

En apparence ils font les zélés pour la liberté du peuple

1 Matt. xx11. 20. —? Luc, xx. 26.

de Dieu , et contre l'empire infidèle ; puisqu'ils osent même demander avis sur le tribut qu’on lui doit. Mais ceux-là même qui font paroître ce faux zèle, dans trois jours crieront à Pilate : Si vous sauvez cet homme, vous n’étes pas ami de César *. Bien plus ; voici un des chefs de l'accusation : Nous avons trouvé cet homme qui empéchoit de payer le tribut à César*. C'étoit précisément tont le contraire, comme on vient de voir par sa réponse. Qui peut empêcher la calomnie,si une réponse aussi nette ne l’a pu faire? Il ne reste qu'à la souffrir si Dieu le permet, et savoir se contenter de son innoncence.

Mais cavons encore plus avant dans le cœur humain, et apprenons à en bien connoître l'injustice. Ceux qui font ici les zélés contre l'empire infidèle, y vont avoir recours contre Jésus-Christ , et ils en useront de même contre ses disciples. S'agit-il de flatter le peuple ? César ne peut rien. S'agit-il de faire mourir leurs ennemis ? César peut tout. Les hommes ne trouvent juste que leurs passions : fout est bon pour les satisfaire ; et on veut même y faire servir la puissance publique qui est établie pour les réprimer.

Au reste jamais réponse ne vint plus à propos que celle de Jésus-Christ; jamais instruction ne fut plus nécessaire au peuple juif dans la conjoncture et la disposition où il étoit. Ce peuple s’entretenoit dans un esprit de révolte qui éclata bientôt après, et en causa la ruine. Les pharisiens et les faux zélés fomentoient secrètement ces mauvaises dispositions. Mais Jésus-Christ, toujours plein de vérité et de grâce, ne veut point partir de ce monde, sans les avoir bien instruits sur ce qu’ils devoient au prince , et sans prévenir la rébellion dans laquelle toute la nation devoit périr.

Il savoit aussi que ses fidèles devoient être persécutés par les Césars, dont même l'autorité et le nom devoient dans deux jours intervenir dans le supplice qu’on lui préparoit. Jésus ne lignoroit pas, puisque mêmeill’avoit prédit; et qu'une des choses qu’il avoit marquées en prédisant son supplice, c’est qu'il seroit livré aux gentils. Le füls de l'homme, dit-il, sera Hvré aux gentils pour en étre outragé , flagellé , erucifié”. I]

1 Joan. x1x. 12. — ? Luc. xx111. 2. — * Matth. xx. 18. 19. Bossuet, t, v. 23

savoit aussi qu'on feroit le même traitement à ses apôtres, et que les Juifs les livreroient aux gentils aussi bien que Jui, les traînant devant les tribunauæ et devant tous les princes ', en haine de son Evangile. Mais quoiqu'il sût toutes ces choses il fait justice aux princes ses persécuteurs : il main— tient leur autorité dont il devoit être opprimé, lui et son Eglise : et il apprend en même temps à ses disciples, de demeurer comme lui sans aigreur, et en toute soumission envers les puissances, en se livrant, à son exemple, comme dit saint Pierre ?, à celui qui le jugeoit iniquement. Ne nous plaignons donc jamais du gouvernement ni de la justice, quand même nous croirions en être opprimé injustement. Mais imitons le Sauveur ; et conservant à Dieu ce qui est à lui, c’est-à-dire, la pureté de nos consciences , rendons de bon cœur à tous les hommes, et inême aux juges iniques si le cas y échoit, et à nos plus grands ennemis €ée qui leur est dû. C’est ce qu'il faudroit faire quand ils auroient tort : à plus forte raison quandils ne l'ont pas , et que notre seule passion excite nos plaintes.

XXX VII Jour. Réflexion sur ces paroles : De qui est cette image? Le chrétien est l’image de Dieu. Il doit vivre de la vie de Dieu. (Matth. XX71. 20.)

De qui est celle image et celle inscription *? Quittons la nonnoie publique et l’image de César: chrétien, tourne tes yeux sur toi-même. De qui es-tu l’image, de qui portes-tu le nom ? O Dieu ! vous nous avez faits à votre image et ressemblance, Vous étes en nous, 6 Seigneur ! comme dans votre temple : ef votre saint nom a été invoqué sur nous‘. O Père, Fils et Saint-Esprit ! nous avons été baptisés en votre nom : votre empreinte est sur nous : votre image que vous aviez mise au dedans de nous en nous créant, y a été réparée par le baptême. Ame raisonnable, faite à l’image de Dieu, chrétien renouvelé par sa grâce, reconnois ton auteur ; et à l’image que tu portes, apprends à qui tu es.

Connoître Dieu , aimer Dieu, s'estimer heureux par là,

Matth x 748 2 T Pet 11e 23. —S Matth xxI1. 20, Merem, X1V. 9°

c’est ce qui s'appelle dans saint Paul , la vie de Dieu : dont les gentils étoient éloignés dans leur ignorance , et l'aveuglement de leur cœur'. Car c'est par là que nous entendons que Dieu même est heureux, parce qu'il se connoît et aime lui-même : et lorsque nous l’imitons, en nous estimant heureux par sa connoissance et son amour , nous vivons de la vie de Dieu.

Que la connoissance de Dieu ne soit pas en nous une simple curiosité, ni une sèche méditation de ses perfections : qu'elle tende à établir en nous son amour : nous vivrons de la vie de Dieu , et nous rétablirons en nous son image.

Unissons-nous à la vie de Dieu, à la connoissance et à lamour qu'il a pour lui même : lui seul se connoît et s'aime dignement. Unissons-nous autant que nous pouvons à l’incompréhensible connoisssance qu'il a de lui-même ; et con sentons de tout notre cœur aux louanges dont il est digne, que lui seul connoît: nous vivrons de sa vie et son image sera parfaite en nous. |

Tout ce que nous connoissons de Dieu, transportons-le en nous. Nous connoissons sa miséricorde : ce n’est pas assez ; imprimons ce trait en nous-mêmes : Et soyons miséricordieux comme notre Père céleste est miséricordieux *. Nous admirons sa perfection : ce n’est pas assez; imitons-la : Soyez parfaits, dit le Sauveur*, comme votre Père céleste est parfait.

Pour se faire connoître à nous d’une manière sensible et proportionnée à notre nature, Dieu nous à envoyé son Fils, dont l'exemple est notre règle. Imitons-le donc : 4pprenez de lui qu’il est doux et qu'il est humble ‘ ; rendonsnous semblables à lui, et nous serons semblables à Dieu, et nous vivrons de sa vie, et son image sera rétablie en nous ; et nous parviendrons à la vie où nous lui serons tout à fait semblables , parce que nous le verrons tel qu'ilest *.

Rendons-nous done de vrais enfants de Dieu, en portant l'image , et en faisant les œuvres de notre Père. Ne faisons done point les œuvres du diable ; de peur que nous n'entendions la dure sentence que Jésus-Christ prononça aux Juifs :

1 Eph.1v. 18. — ? Luc. vi. 36. —? Matth. v. 48.—" Marc. x1. 29.— 5 Joan. 111. 2.

« Vous êtes les enfants du diable, et vou. rouiez faire ses » œuvres : il est malin, envieux, calomniateur, menteur et » père du mensonge ; cruel et homicide dès le commence- » ment! ». Il inspire la sensualité , il enflamme la concupiscence , afin de faire servir l'esprit à la chair, et effacer en nous l'image de Dieu.

XXX VIII: Jour. Sur ces paroles : À Dieu ce qui est à Dieu. (Ibid.)

A Dieu ce qui est à Dieu *. Si une image pouvoit sentir, s’il lui venoit un esprit de vie et d'intelligence , elle ne cesseroit de se rapporter elle-même à son original. Trait à trait, partie à partie, membre à membre , elle iroit sans cesse se réunissant à lui. Si elle pouvoit connoître qu'il lui manquât quelque trait, elle iroit, pour ainsi parler , continuellement Femprunter. S'il s’en effaçoit quelqu'un , elle n’auroit point de repos jusqu'à ce qu’il fût rétabli ; et si elle y pouvoit contribuer , ce seroit là toute son étude et tout son travail. Nuit et jour elle ne seroit occupée que du desir de lui ressembler ; car c’est Ià son être. Elle n'auroit point d'autre gloire que celle de le faire connoître : elle ne poarroit souffrir qu’on terminât son amour en elle ; mais elle feroit tout passer à son original ; surtout si son original étoit en même temps son auteur , parce qu'elle lui devroit l'être en deux manières. Elle le devroit à sa main et à son art qui lauroit formée. Elle le devroit à sa forme primitive et originale, dont toute sa ressemblance seroit dérivée , et ne subsisteroit que par ce double emprunt. |

Si les portraits de nos peintres étoient animés, ils seroient étrangement partagés entre le peintre qui est leur auteur, et le Roi ou quelqu'autre objet qui est leur modèle , et qu'ils sat à représenter. Car à qui aller? Je suis tout à celui qui m'a fait, etui n'y a trait que je ne lui doive. Je suis tout à celui que je représenté, et n’y à trait que je ne Jui doive d'une autre manière. La pauvre image , pour ainsi dire, se mettroit en pièces, et ne sauroit à qui se donner, étant attirée des deux côtés avecune égale force. Mais en nous les deux

E Joan CT: 44 22Matth x 21e

forces concourent ensemble. Celui qui nous à faits, nous a faits à sa ressemblance : il est notre original et notre principe. Quel effort ne devons-nous donc pas faire pour nous réunir à lui ?

Qui peut représenter Dieu, si ce n’est lui-même ? Lui seul se connoît. C'est lui qui nous a faits, ce n’est pas un autre : il nous a faits à sa ressemblance ; et nous lui devons doublement tout ce que nous sommes jusqu'au moindre trait. Nous ne pouvons donc ni nous reposer , ni nous glorifier en nousmêmes. À Dieu ce qui est à Dieu. C'est notre gloire, c’est notre enseigne , c’est notre vie, Notre étude et notre travail est de lai ressembler de plus en plus ; de faire tout pour lui, et de lui rapporter sans cesse tout ce que nous sommes.

Voyez le Fils de Dieu : il est la parfaite image du Père, son verbe , son intelligence , sa sagesse, le carüctère de sa substance , et le rejaillissement de sa gloire’. Mais que fait-il sur la terre ? Rien, dit-il, que ce qu’il voit faire à son Père : rien de lui-même , rien pour lui-même ; «Il ne fait que ce » que son Père Jui découvre ; et tout ce que le Père fait, » non-seulement le Fils le fait aussi; mais encore 11 le fait » semblablement * », avec la même dignité et la même perfection que lui; parce qu'il est le Fils unique, Dieu de Dieu, parfait du parfait. Tel est le devoir, ou plutôt telle est la nature de l’image. Nous qui ne sommes pas l’image et la ressemblance même ; mais qui sommes faits à l’image et ressemblance, c'est-à-dire, qui ne sommes pas l'image engendrée du sein et de la substance du Père ; mais un ouvrage tiré du néant où il a gravé son image, nous devons à notre manière imparfaite et foible imiter notre modèle qui est Jésus-Christ: et toujours attentifs à son exemple , faire ce que Dieu nous montrera, ne nous étudier à autre chose qu'à y conformer nos desirs. À Dieu ce qui est à Dieu: c'est la vérité : venons à la pratique.

1 Heb. 1.3, — ? Joan... 19 et.seq.

XXXIX: Jour. Terrible punition des corrupteurs de l’image de Dieu. (Hbid..)

Cette image, qui est notre âme , et toute créature raisonnable, repassera un jour par les mains et devant les yeux de Jésus-Christ. Il dira encore une fois en nous regardant : De qui est cette image et cette inscription ‘? Et notre fond lui répondra : De Dieu. C’est pour lui que nous étions faits ; nous devions porter son empreinte. Le baptème la devoit avoir réparée , et c’étoit là son effet et son caractère. Mais que sont devenus ces divins traits que nous devions porter ? L'image de Dieu devoit être dans ta raison, Ô âme chrétienne! Toi , tu l'as noyée dans le vin. Toi , tu as trouvé cette ivresse indigne et grossière : mais tu t'es enivrée d’une autre sorte encore plus dangereuse et plus longue, lorsque tu t’es plongée dans l'amour des plaisirs. Toi tu l’as livrée à l'ambition. Toi, tu l'as rendue captive de l'or, ce qui étoit une idolätrie *. Toi, {u l'as sacrifiée à ton ventre, dont tu as fait ton Dieu *. Parlons avec confiance quand nous parlons avec l’Ecriture. Toi, tu lui as fait une idole de la vaine gloire, au lieu de louer et de bénir Dieu nuit et jour, nuit et jour elle s’est louée et admirée elle-même. En vérité, en vérité, dira le Sauveur : je ne vous connois pas ‘ : vous n'êtes pas mon ouvrage, et je ne vois plus en vous ce que J'y ai mis. Vous avez voulu vousfaire vous-même à votre mode : vous êtes l'ouvrage du plaisir et de l'ambition : vous êtes l'ouvrage du diable dont vous avez fait les œuvres, que vous avez fait votre père en l’imitant. Allez avec celui qui vous connoît, et dont vous avez suivi les suggestions: Allez au feu éternel qui lui a été préparé”. O juste Juge! où en serai-je? Me connoîtrai-je moi-même, après que mon Créateur m’aura méconnu ?

Matth. xx11. 20. — ? Eph. v. 2. — 3 Philipp. nr. 19. — ‘ Matth. XxV.41.— 5 Ibid.

XL: Jour. Question des sadducéens sur la femme qui a eu sept maris l’un après l’autre. Jésus-Christ détache le chrétien de tout le sensible. (Lisez Matth. xx11. 23. 24. Marc. x11. 18. 19 : et plus particulièrement Luc. xx. 27. jusqu’au 40, où tout est expliqué plus au long.

Voici le jour des interrogations; mais le jour des résolu tions les plus admirables que la sagesse incarnée ait données aux hommes.

« Ce jour là les sadducéens qui nient la résurrection, le » vinrent trouver, et lui proposèrent une question, en lui di- » sant: Maître, Moïse a ordonné que si quelqu'un mouroit sans » enfants, son frère épousât sa femme, et qu'il suscitât des » enfantsàson frère mort. Or, ily avoit sept frères parmi nous, » dont le premier ayant épousé une femme, est mort, et » n'ayant point eu d'enfants il a laissé sa femme à son frère. » La même chose arriva au second, et au troisième, et à tous » les autres jusqu’au septième. Enfin cette femme est morte » aussi après eux tous. Lors donc la résurrection arrivera, du- » quel de ces sept sera-t-elle femme, puisqu'ils l'ont tous » eue ! ».

Moïse nous a commandé. Voyez comme ceux qui errent cherchent toujours à s'appuyer sur les Ecritures, et font semblant de vouloir obéir à la loi.

De qui des sept sera-t-elle femme : car elle l'a été de tous? Il faut encore ajouter, selon saint Marc et selon saint Luc, qu’elle n’a point laissé d'enfants au septième non plus qu'aux autres : de sorte qu'il n’y a rien qui détermine en sa faveur.

De qui sera-t-elle femme? Admirez combien les hommes sont charnels. Ils ne peuvent comprendre une vie ni une félicité, sans les objets qui flattent les sens, et sans les choses corporelles auxquelles ils sont accoutumés. Ainsi ils n'entendent pas comment les saints sont heureux. Toute cette vie Imcorporelle leur paroît un songe, une vision des spéculatifs, une oisiveté impossible à soutenir. Si on ne va, si on ne vient, comme en cette vie: si on n'y contente les sens à l’ordinaire, ils ne savent ce qu’on peut faire, etne croient pas qu'on puisse vivre. C’est pourquoi une telle vie ne les touche pas; et la

1 Matth. xx11. 23, et suiv. Luc. xx. 27, et suiv.

croyant impossible, ils croient que tout meurt avec le corps. Tels étoient parmi les païens les disciples d'Epicure. Tels étoient les sadducéens dans le peuple de Dieu. Tels sont encore parmi nous les impies et les libertins qui ne connoissent que la vie des sens. Ils sont pires que les sadducéens ; car ceux-ci se piquoient d'être zélateurs de la loi; et nos impies n’ont aucun principe.

Vous vous trompez". C’est ainsi qu’il faut parler à ces gens qui mesurent tout à leurs sens charnels et grossiers : vous vous trompez. Quelle erreur plus grande que de suivre toujours les sens, sans songer qu'il y a en nous un homme intérieur, et une âme que Dieu a faite à son image? C’est pourquoi Jésus- Christ leur dit encore à la fin, selon saint Marc : Vous vous trompez donc beaucoup *.

Vous vous trompez, faute d'entendre les Ecritures et la puissance de Dieu *. C’est la source de toutes les erreurs. On ne veut point entendre que Dieu puisse faire des choses au dessus du sens et du raisonnement humain, ni autre chose que ce qu’on voit. C’est pourquoi on n'entend pas les Ecritures : parce que pour ne vouloir pas étendre ses vues sur l'immensité de la puissance de Dieu, on abaisse les Ecritures à des sens proportionnés à notre foiblesse. On ne veut croire ni incarnation, ni eucharistie, ni résurrection, ni rien de ce que Dieu peut, et de ce qu’il veut bien faire pour l'amour de ses serviteurs. Ainsi les sadducéens ne vouloient pas croire, ni qu'il pût conserver l'âme sans le corps, ni qu’il püt l'y réunir de nouveau, ni qu'il le lui pût rendre avec de plus nobles qualités qu’en cette vie; ni enfin donner à l’homme d’autres plaisirs que ceux qu’il a coutume de sentir.

«Dans ce siècle, les hommes prennent des femmes, et les » femmes prennent des maris : mais dans la résurrection», ou comme il est porté dans saint Luc‘, « parmi ceux qui séront ju- » gés dignes du siècle à venir et de ressusciter des morts; ni les » hommes ne prendront des femmes, ni les femmes des ma- » ris ; et ils seront immortels, égaux aux anges de Dieu dans » le ciel ». Ainsi, pour conserver un tel peuple, il ne faudra

1 Matth. xx11. 29. — ? Marc, x1r. 27. — 3 Matth, xx11. 29. — 4 Luc. XX 4-00

SUR L'ÉYANGILE. 537

ni de génération ni de mariage : et on n'en aura non plus besoin pour les hommes que pour les anges. Tout ce qui est établi pour soutenir la mortalité, cessera : l'homme sera renouvelé dans son corps et dans son âme : nous serons enfants de Dieu, parce que nous serons enfants de résurrection ‘ : ce ne sera plus de la chair et du sang que nous naîtrons comme en cette vie : il n’y aura plus rien de corruptible. Avec une nouvelle naissance Dieu donnera à nos corps de nouvelles qualités; et nous serons, non enfants des hommes, mais enfants de Dieu, et égaux aux anges, parce que nous serons enfants de résurrection.

« Le corps est maintenant conçu et semé dans la corrup- » tion; il ressuscitera dans l'incorruptibilité : il est conçu » dans la difformité ; il ressuscitera dans la gloire : il est conçu » dans la foiblesse ; il ressuscitera dans la force : il est concu » pour une vie animale; il ressuscitera pour une vie spiri- » tuelle ? ». Ne vous étonnez donc pas s’il n’y aura point alors de mariage, comme il n’y aura point de festins. On sera comme les anges, sans aucune infirmité des sens, et sans avoir besoin de les satisfaire : Et Dieu sera tout en tous *. On n'aura besoin que de lui.

Commencons donc dès cette vie ce que nous ferons dans toute l'éternité. Commençons à nous détacher des sens, et à vivre selon cette partie divine et immortelle qui est en nous. Nous qui vivons dans le célibat, puisque nous voulons dès à présent imiter les anges, soyons purs comme eux. Ne vivons que pour Dieu, comme saint Paul lordonne : « Car l’homme » qui à une femme, et la femme qui a un mari, a le cœur » partagé. Qui est seul ne pense qu’à Dieu ‘». Ceux qui mènent une vie commune, ne laissent pas d'être obligés dans le fond au même détachement : et c’est à eux que le même apôtre adresse cette parole : « Au reste, mes frères, le temps est » court : ainsi que ceux qui ont des femmes soient comme » n'en ayant pas », et n’y soient point attachés : « Que ceux » qui pleurent, et qui sont affligés, soient comme s'ils ne l’é-

1 Luc. xx. 36. — I. Cor. xv. .42 43. 44. — 3 Ib. 28. — Ib. vii

» toient pas'», et qu'ils conçoivent que leurs larmes seront bientôt essuyées. Que ceux qui se réjouissent conçoivent la fragilité et l'illusion de leur joie, et ne s'y abandonnent pas : Que ceux qui achètent soient comme ne possédant point; et qu'ils cessent de s’imaginer que ce qui tient si peu à eux, soit véritablement en leur puissance : «Enfin que ceux qui usent des » biens de ce monde, soient comme s’ils n’en usoient point : » car la figure de ce monde passe... Considérons ce qu'on » ne voit pas, et non pas ce qu’on voit, parce que ce qu'on » voit passe, et ce qu'on ne voit pas est éternel * ». Passons donc, et prenons tout comme en passant; sans y attacher notre cœur lorsqu'on le possède, ni se troubler quand on le perd. Car le temps de jouir des biens de la terre est court : ce n’est qu'un moment, et ce n’est pas la peine de s’y arrêter. S’y arrêter c’est renoncer au christianisme , et à l'espérance du siècle à venir.

Mais si nous sommes chrétiens, pour nous détacher des choses même permises, combien est grand notre crime, si nous demeurons attachés à celles qui ne doivent pas même être nommées parmi les chrétiens! selon ce que dit saint Paul : « Que l’impureté et l’avarice ne soient pas même nom- » mées parmi vous, ainsi qu’il est convenable parmi les » saints». Et encore: «Ce qu'ils font dans le secret, est hon- » teux même à dire * ».

XLJ° Jour, Immortalité de l'âme; résurrection des corps. (Luc. xx. SHARE EM)

Or, que les morts ressuscitent, Moïse même vous l’a dit‘.I1 va à la source, et il leur allègue les paroles du législateur, et le fondement de l'alliance. Je serai ton Dieu, dit Dieu à Abra= ham * : et c'est sur cela que l'alliance est fondée. Et depuis il s’est toujours appelé le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob. Et c'est ainsi qu'il se qualifia, quand il apparut à Moïse pour l'envoyer à son peuple : « Je suis le Dieu » de ton père, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de

1]. Cor. xv. 29, 30. 31. — 2 IL. Cor: 1v. 18. — 3 Eph. v.3.19 — 4 Luc. xx. 37. — 5 Gen: xvir. 7.8.

SUR L'ÉVANGILE. ù 539

» Jacob ». Et après: « Va, dit-il, et dis aux enfants d'Israël : » le Seigneur Dieu de vos pères ; le Dieu d'Abraham, le Dieu » d'Isaac, le Dieu de Jacob : c’est là mon nom à jamais, et » c'est à mon mémorial, et le titre sous lequel je veux être » connu de génération en génération ! ». Or, Dieu n’est pas le Dieu des morts ?, ni le Dieu de ce qui n’est plus. Les morts, à les regarder comme morts, dorment dans le sépulcre ; le Seigneur ne s'en souvient plus, et ils ne sont plus sous sa main *. Mais il n’en est pas ainsi des âmes saintes, des âmes des amis de Dieu : car s'ils sont morts à l'égard de l'homme, ls sont vivants pour Dieu. Ils sont vivants sous ses yeux et devant lui; et encore : Ils sont vivants pour lui *. S'ils ont perdu le rapport qu'ils avoient à leurs corps et aux autres hommes , ils avoient un autre rapport à Dieu, qui les à faits à son image, et pour en être loué. Ce rapport ne se perd pas : car si le corps se dissout et n’est plus animé de l'âme, Dieu pour qui l’âme a été faite, et qui porte son empreinte, demeure toujours. Ainsi les amis de Dieu subsistent toujours par le rapport qu'ils ont à Dieu. Etc’est pourquoïiil se dit leur Dieu, non-seulement durant leur vie, mais encore après leur mort. Car leur vie a été trop courte pour donner à Dieu une dénomination éternelle. Or, le titre de Dieu d'Abraham, d’Isaac et de Jacob, est éternel. Dieu donc se dit leur Dieu, parce qu'ils vivent toujours devant lui, et qu’il les tient sous sa face : et comme dit l’apôtre saint Paul °: « Dieu ne rougit pas de s'ap- » peler leur Dieu, parce qu’il leur a bâti une ville permanente, » et qui avoit des fondements éternels ». Autrement , com ment n’auroit-il pas honte de s'appeler leur Dieu, s’il les avoit abandonnés, et ne leur eût laissé pour demeure qu'un tombeau ? Ils sont donc vivants devant lui : et ce quileur convient, convient à tous les enfants de Dieu; puisque c’est le fondement de l'alliance, à laquelle par conséquent tout le monde a part. Car ce même Dieu qui se dit le Dieu d'Abraham, se dit en même temps le Dieu de nos pères, et en disant à Abraham : Je serai ton Dieu, il a ajouté : et de ta postérité

1 Ex. tu. 6. 15. — ? Luc. xx. 38, — 3 Ps. Lxxxvin. 6. — ‘ Luc. xx. 38. — © Heb. x1. 10. 16.

après toi ‘. 11 leur a donc également destiné cette demeure éternelle.

On dira que Jésus ne prouve que l'immortalité des âmes, etnon pas la résurrection des corps. Mais la coutume de l’Ecrilure est de regarder une de ces choses comme la suite de l’autre. Car, si on revient à l’origine, Dieu avant que de créer l'âme, lui a préparé un corps. Il n’a répandu sur nous ce souffle de vie, c’est-à-dire, l'âme faite à son image, qu'après qu’il a donné à la boue, qu’il manioit si artistement avec ses doigts tout-puissants, la forme du corps humain. Si donc il a fait l'âme pour la mettre dans un corps, il ne veut pas qu’elle en soit éternellement séparée. Aussi voulut-il d'abord qu'elle y fût unie éternellement, puisqu'il avoit fait l’homme immortel, et que c'est par le péché que la mort a été introduite sur la terre. Mais le péché ne peut pas détruire à jamais l’œuvre de Dieu : car le péché et son règne doit être lui-même détruit. Alors done l'homme sera rétabli dans son premier état : la mort mourra,; et l’âme sera réunie à son corps, pour ne le perdre jamais. Car le péché qui en a causé la désunion ne sera plus. Il a donc prouvé aux sadducéens plus qu’ils ne vouloient, puisqu'il leur a prouvé non-seulement la résurrection des corps, mais encore la subsistance éternelle des âmes, qui est la racine et la cause fondamentale de la résurrection des corps, puisque l'âme à la fin doit attirer après elle le corps, qu'on lui a donné dès son origine pour son éternel compa-— gnon.

Que reste-t-il done après cela, sinon de nous réjouir avec les pharisiens, de ce que Jésus a fermé la bouche aux saddu céens *, qui ne vouloient croire ni la résurrection, ni la subsistance des âmes après la mort. Le Sauveur les a confondus : il est allé à la source de l'erreur, en leur prouvant l’immortalité des âmes. Joignons-nous donc à ces docteurs de la loi, qui, ravis de ee qu'il venoit de dire, s’écrièrent avec un espèce de transports : Maître, vous avez bien dit *. Mais ce n’est pas de vains applaudissements que Jésus cherche. S'il a bien dit, profitons de sa doctrine. Vivons comme devant éternellement

1 Gen. xvir. 7. —? Matth. xx11. 34.—3 Luc. xx. 39.

vivre : ne vivons pas comme devant mourir, pour terminer tous nos soins à celte vie : songeons à cette vie qui nous est réservée éternellement devant Dieu, et pour Dieu. Commencons donc dès à présent à vivre pour lui, puisque c’est pour lui que nous devons vivre dans l'éternité. Vivons pour lui : aimons-le de tout notre cœur : c’est ce qu’il nous va enseigner dans la lecture suivante.

XLII° Jour. Le grand commandement de la loi, l'amour de Dieu et du prochain. (Matth. xx11. 34. 36. Marc. xu. 28. 30. Luc. x. 27.)

Quel est le grand commandement de la loi '? On ne sait si c'est encore pour le tenter qu’on lui fit cette demande, en saint Matthieu et en saint Marc ; ou si c'est de bonne foi, pour être instruit : car nous voyons en saint Luc, dans une autre occasion, qu'un des docteurs de la loi lui fitune demande approchante pour le tenter *, et qu'après avoir oui de la bouche du Sauveur la même réponse qu'il fait aujourd'hui, il continua son discours, en voulant se justifier lui-même.

Je ne sais s’il en est de même en cette occasion; car le docteur de la loi qui l’avoit interrogé, paroît si satisfait de sa réponse, qu'il mérita de recevoir cet éloge du Sauveur : Vous n'êtes pas loin du royaume de Dieu *. Par où, s'il lui montroit qu'il étoit pas encore arrivé, il lui faisoit voir en même temps qu'il étoit dans le chemin : comme la suite le fera peut-être mieux paroître.

Il semble aussi que les pharisiens qui firent faire cette demande au Fils de Dieu “, furent bien aises qu’il eùt confondu les sadducéens ; et que reconnoissant en lui par ses admira— bles réponses une doctrine supérieure à tout ce qu’ils avoient Jamais entendns, il furent bien aises d'apprendre sa résolution sur la plus importante question qu’on pût faire sur la loi: Quel est le grand commandement de la loi *? ou comme saint Marc le rapporte : Quel est le premier de tous les commandements °?

Jésus, qui étoit la vérité même, alloit toujours et d’abord au premier principe. Il étoit clair que le plus grand comman-

Matth. xxir. 36. — 2 Lucx. 25. 29. 23 Marc. xI1. 32. 34, 4 Matth. XXII. 34° —11h. 367 —6 Mare x. 28.

dement devoit regarder Dieu. C’est pourquoi il choisit un lieu de la loi qui portoit ainsi : Ecoute, Israël, le Seigneur ton Dieu, est le seul Dieu, le seul Seigneur ‘. Par là la grandeur de Dieu étoit établie dans sa parfaite unité. De là il s’ensuivoit encore qu’il lui falloit consacrer celui de nos sentiments qui le faisoit le plus régner dans nos cœurs, et réunissoit davantage en lui toutes nos affections; qui étoit l'amour. Ce qui montroit encore que l'amour qu'il falloit donner à un être si parfait, devoit aussi être parfait. Cestce qui faitchoisir au Sauveur l'endroit de toute l'Ecriture, où la perfection de l'amour, et la parfaite réunion de tous nos desirs en lui, étoient expliquées. Mais de peur que quelque ignorant ne soupçonnât qu’en réunissant en Dieu toutson amour, il n’en restât plus pour le prochain ; il ajoute au premier précepte le second qui lui est semble* : et il porte l’amour du prochain à sa perfection,en montrantencore danslaloi, qu'il faut aimer son prochain comme soi-méme : où il metle mot de prochain, au lieu de celui d'ami, qui est dans la loi. Parce que le nom d'ami eût semblé restreindre l'amour à ceux avec qui on avoit des liaisons, et une confiance particulière : au lieu que le mot de prochain, plus général, l'étendoit sur tous ceux qui nous touchoient par la nature qui nous est commune, ainsi que le Fils de Dieu Favoit déjà expliqué “.

Voilà donc toute la loi rappelée à ses deux principes généraux; et l’homme est parfaitement instruit de tous ses devoirs : puisqu'il voit en un clin d'œil ce qu’il doit à Dieu, son créateur, et ce qu'il doit aux hommes, ses semblables. Là est compris tout le Décalogue ; puisque dans le précepte d'aimer Dieu, toute la première table est comprise; et dans celui d'aimer le prochain , est renfermée toute la seconde. Et non-seulement tout le Décalogue est compris dans ces deux préceptes, mais encore toute la loi et tous les prophètes *, puisque tout aboutit à être disposé comme il faut envers Dieu et envers les hommes; et que Dieu nous apprend ici non-seulement les devoirs extérieurs, mais encore le principe intime qui nous doit faire agir, qui est l'amour. Car qui aime ne manque à rien envers ce qu'il aime. Nous

Deut. vi. 4. Mare. x11. 29. —? Matth. xx11, 39. — 5 Lev. x1x. 18. — 1 Euc,x, 2937 Matth. xx1Ie 40:

voyons donc la facilité que Jésus-Christ apporte aujourd'hui à notre instruction ; puisque sans nous obliger à lire et à pénétrer toute la loi, ce que les foibles et les ignorants ne pourroient pas faire, il réduit toute la loi à six lignes : et que pour ne point dissiper notre attention, s’il nous falloit parcourir en particulier tous nos devoirs, il les renferme tous, et envers Dieu et envers les hommes, dans le seul principe d’un amour sincère, en disant qu'il faut aimer Dieu de tout son cœur, et son prochain comme soi-méme, De ces deux préceptes, dit-il, dépendent toute la loi et tous les prophètes ".

Adorons la vérité éternelle dans cet admirable abrégé de toute la loi. Que je vous suis redevable, à Seigneur! d’avoir tout ramassé en un ; en sorte que sans avoir toujours à me fatiguer dans une immense lecture, je tiens en sept ou huit mots toute la substance de la loi. Et lorsque, pour donner à mon esprit un exercice convenable, je lirai avec affection et attention le reste de votre Ecriture ; vous m'avez mis en main dans ces deux préceptes, le fil qui me conduira dans toutes les difficultés que je trouverai dans une lecture si profonde ; ou plutôt la résolution et le dénouement de toutes les difficultés : puisque je suis assuré qu'en entendant ces deux préceptes, je n’ignore rien de ce qui m'est nécessaire. O Dieu! je vous loue : à Jésus! soyez béni : à Jésus! je vais m'appliquer à méditer cet admirable abrégé de la doctrine céleste. Je me veux parler à moi-même sans paroles, de ces paroles si pleines de lumières : c’est-à-dire, je veux tâcher de les pénétrer plutôt par l'affection que parle discours. J'en contemplerai la vérité, afin d'en sentir la force et de m'en remplir tout entier au dedans et au dehors. O Jésus! donnez-m'en la grâce : Ô Jésus ! répandez dans mon âme votre Saint-Esprit, qui est l’amour éternel et subsistant de votre Père et de vous : afin qu'il m’apprenne à vous aimer tous deux, et à aimer avec vous comme un seul et même Dieu, l'Esprit qui procède de l'un et de l’autre. s

Et personne n'osoit plus l'interroger*.Gette réflexion de saint Mare fait soupçonner que ceux qui lui firent faire cette der- Mère demande, ou du moins quelques-uns d'eux, ne le con-

1 Math, xxui. 37, 83, 39. — ? Marc. x:1, 24.

sultoient que pour le tenter. Car s’ils eussent consulté, pour s’instruire de bonne foi, un maître dont la doctrine étoit si remplie de vérité et de grâce, il y avoit à l’interroger jusqu'à la fin. Mais comme ils l’interrogeoient dans le dessein de le surprendre, et pour voir s’il répondroit mal, ou s'il demeureroit court dans quelque question, ils cessent de le consulter aussitôt qu'ils sentent qu'ils n’ont aucun avantage à tirer contre lui de ses réponses.

Apprenons de ceux qui consultent mal la vérité éternelle, comment il la faut consulter, c’est-à-dire, non pour la tenter, ou la contredire, ou même pour satisfaire une vaine curiosité : mais pour se nourrir de sa substance, y conformer tous nos sentiments et vivre de la véritable vie, selon cette réponse du Sanveur : Faites ceci, et vous vivrez '. Faîtes ceci : aimez Dieu de tout votre cœur, et votre prochain comme vous-même. Faîtes ceci : Ne vous contentez pas de discourir, et de faire une matière de spéculation de ce qui est la règle de votre pratique : Faites ceci, et vous vivrez : vous vivrez de la véritable vie : vous vivrez de la vie qui ne meurt jamais. Car” les prophéties s'évanouissent dans le ciel : les énigmes se dissipent par la manifestation de la vérité : la foi se change en claire vue, et l'espérance en possession. 11 n’y a que la charité qui consiste en ces deux préceptes ; 2! n'y a, dis-je, que la charité qui ne finit pas et ne se perdra jamais, comme dit saint Paul *. Commençons donc de bon cœur à entendre, et à pratiquer ce que nous pratiquerons éternellement. Amen. Amen.

XLH{ Jour. Réflexion surle même commandement dans la Loi. (Deut. VI. 4. 5. 10.)

«Ecoute, Israël : le Seigneur ton Dieu est le seul Dieu; » le seul Seigneur : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout » ton cœur, et de toute ton âme, et de toute ta force * » : c’est ainsi que nous lisons dans la Loi. Et l'Evangile interprète : de tout ton esprit, de toute ton intelligence, de toute tapensée, detoute tapuissance *, [ne se faut pas tourmenter l'esprit à distinguer la vertu de chacune de ces paroles; ni à distinguer par exem-

1/Tne.x- 28 M Cor XII LES MT ME Dent VIe 40e % Matth. xx11. 37. Marc. x11. 30. Luc, x. 27.

ple le cœur d'avec l'âme, ni l'un ni l'autre d'avec l'esprit et l'intelligence, ni tout cela d'avec la force de l'âme, ni la force d'avec la puissance : encore que tout cela se trouve expliqué par des paroles expresses et distinguées. Mais il faut seulement entendre, que le langage humain étant trop foible pour expliquer l'obligation d'aimer Dieu, le Saint-Esprit a ramassé tout ce qu'il y a de plus fort, pour nous faire entendre qu'il ne reste plus rien à l'homme qu'il puisse se réserver pour luimême, mais que tout ce qu’il a d'amour et de force pour aimer, se doit réunir en Dieu. Pesons donc toutes les paroles dans cet esprit, et par le cœur et l'affection, plutôt que par la méditation et par la pensée. Et lisons encore Ja suite de ce précepte divin dans le Deutéronome, d’où il est pris. Ecoute donc, Israël : Ecoute du cœur : impose silence à toute autre parole, et à toute autre pensée. Ecoute, en un mot, comme il faut écouter Dieu quand il parle; et encore quand il parle de la principale chose qu'il exige de l’homme, Ecoute, Ô vrai Israël : à chrétien, à juste, Ô fidèle! Le Seigneur ton Dieu.est le seul Seigneur : il n’y a pas plusieurs dieux en Israël, comme dans les autres nations. Il n’y a pas aussi plusieurs objets entre lesquels on puisse partager son cœur : en un mot, il n’y a pas plusieurs personnes, ni plusieurs choses à aimer. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, ce Dieu, ce Seigneur unique, de tout ton cœur, de toute ton me, de toute ta force : uniquement, comme il est unique : parfaitement, comme ii est parfait; en consacrant à ce premier être, principe et moteur de out, ce qui est aussi le principe et le moteur en toi-même de toutes tes affections. Je le veux, Seigneur : et si je le veux, je le fais : car le vouloir, c’est le faire : le vouloir imparfaitement, c’est le faire imparfaitement; le vouloir parfaitement, c’est le vouloir dans la perfection que vous voulez. Rien n’est plus facile; rien n’est plus présent à la volonté que le vouloir : Ce précepte n’est pas au dessus de moi, nt loin de moi : {ne faut point monter au ciel, ni passer les mers pour le trouver. Mais la parole est fort proche de toi, dit le Seigneur, dans la bouche et dans ton cœur pour l'accomplir ‘. Dans ta bouche,

WDeut: xxx. 11.19,13..14.

c’est encore trop loin; car pour cela il faut parler, et la bouche et le cœur sont deux : mais dans le cœur, le cœur te suffit : rien n’est plus proche du cœur que le cœur même : et ce précepte d'aimer, qui est le précepte du cœur, est vraiment fort proche de nous. Si je veux donner l’aumône, et exercer les œuvres de miséricorde, il faut sortir. Si je veux ‘me réconcilier avee mon frère, et réchauffer en lui la charité éteinte, il faut le chercher. Si je veux chanter des psaumes, il faut du moins ouvrir la bouche. Mais pour aimer que, fautil faire, sinon aimer? O Dieu! que ce’ précepte est près de moi! fais-le donc ; accomplis-le dans ce moment, Ô cœur humain! Il est vrai que pour l’accomplir j'ai besoin de vous, à Dieu vivant, qui êtes le seul moteur des cœurs, qui seul y inspirez votre saint amour! Mais, Ô Dieu! vous êtes présent, plus présent à moi-même que moi-même. O Dieu! que ce précepte est encore proche de moi par cet endroit-là! Qu’attends-tu donc, Ô mon âme? Mon âme, bénis le Seigneur : et que tout ce qui est en moi célèbre son saint nom ‘.. O Seigneur, qué êtes ma force, je vous aiïmerai*. Mais, Ô Seigneur ! pourquoi dire, je vous aimerai? Disons, dès à présent, je vous aime. O que ce précepte est proche de moi! Mais, Ô Dieu, qu'il est loin de moi d’une autre manière : et quelle est ma maladie! Mais nous n’en sommes pas encore là : nous avons à lire le précepte, ainsi qu'il est écrit dans la loi. Lisons, mais lisons du cœur, et non des yeux.

XLIV- Jour. Accomplissement du précepte de l'amour, en tout temps, en tout lieu. (Ibid.}

Tu aimeras donc le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force. Et parce que tu l’aimeras de cette sorte, les paroles qui te le commandent aujourd’hui, Les préceptes que je te donne seront dans ton cœur : car on veut toujours accomplir la volonté de celui qu'on aime. Et tu les raconteras à tes enfants; et tu y mettras ta pensée, assis dans ta maison, et marchant dans les chemins, te couchant et te levant *. Car de quoi s'occupe-t-on durant tout le cours de sa

IPs, du. 1. — Ib. xvui. 2 — 5 Dent. vi. 5. el sea.

vie, que de la volonté de celui qu'on aime, et du soin de lui plaire? Pèse donc toutes ces paroles, à vrai Israël! Songe à plaire à Dieu, et à lui obéir, allant et venant, dans ton repos et dans ton travail, en t’endormant et en t'éveillant. Tu peux bien changer tes autres emplois : mais celui d'aimer Dieu et de lui plaire, est le soin perpétuel de ta vie. Et comme on ne lui peut plaire qu'en obéissant à sa loi, et en accomplissant sa volonté, il faut être continuellement occupé de ce desir. « Aie donc les commandements de Dieu toujours présents » nuit et jour. Tu les tiendras attachés à ta main comme » comme un mémorial éternel; et ils seront, et ils se mou- » veront continuellement devant tes yeux, et tu les écriras » sur le seuil de ta porte, et à l'entrée de ta maison ‘ ». Selon ce que dit le Sage : « Mon Fils, garde mes commandements, » et cache-les en toi-même comme ton trésor : Mon Fils, » observe-les, ettu vivras; garde ma loi comme la prunelle de » ton œil, lie-la à tes doigts; qu’elle te guide dans tous tes » ouvrages, et écris-la sur les tables de ton cœur *..…. Tiens » mes commandements continuellement liés à ton cœur : » mets-les autour de ton col comme un collier; quand tu » marcheras, qu'ils marchent avec toi ; qu'il te gardent quand » tu dormiras; et aussitôt que tü seras éveillé entretiens-toi » avec eux : parce que le commandement est un flambeau, » etla loi est une lumière , et la répréhension qu'elle nous » fait de nos fautes, est la voie de la vie * »

Voilà donc ce que produit l’amour de Dieu ; un inviolable attachement à sa loi, une application à la garder, un soin de se la tenir toujours présente, de la lier à ses mains, et de ne cesser jamais de la lire, de l'avoir toujours présente devant les yeux. Qu'elle n'y soit pas comme une chose morte, mais comme un objet qui se présente et se remue continuellement devant nos yeux, pour exciter notre attention. Ecrivons-en les sentences à l'entrée de notre maison, afin qu’autant de fois que nous y entrons, le souvenir s’en réveille. Les Juifs le pratiquoient ainsi à Ja lettre, et ils écrivoient en effet des sentences choisies de la loi, non-seulement pour les mettre à

1 [b 7: 8. 9. — 2 Prov. var. 1. 2. 3. — à Ib, vi. 21, 22, 23.

l'entrée de leurs maisons, mais encore pour les rouler autour de leur tête, en sorte qu'en se mouvant continuellement devant leurs yeux, ils n’en perdissent jamais la mémoire. Mais toi, Ô Juif spirituel ! accomplis tout cela en esprit; aie les préceptes de Dieu toujours présents. à ton esprit: pour les méditer et les accomplir dans tous tes ouvrages. Et tout cela parce que tu aimeras le Seigneur ton Dieu; parce qu’on ne peut l'aimer sans lui obéir, ni lui obéir sans l'aimer. Ce que le Sauveur explique en disant : Si vous m'aiïmez, gardez mes commandements ; et réciproquement : Celui qui garde mes commandements, est celui qui m'aime‘. Il ne suffit pas de garder l'extérieur de la loi : l’âme de la loi, c’est de la garder par amour : l'effet de l'amour est de garder la loi. N'aimons pas en paroles, ni de la langue, mais en œuvre et en vérité *. De belles spéculations, de beaux discours , ce n'est pas là ce qui s’appelle aimer ; il faut venir à la pratique. Des pratiques extérieures, ce n’est pas là ce qui s'appelle observer la Joi : l'âme de la loi est d'aimer et de faire tout par amour ; le reste n’est que l'écorce et l'extérieur de la bonne vie. R

XLV: Jour, La loi inculque l’amour de Dieu avec une nouvelle force. (Deut. x. 12 et suiv.)

Continuons à considérer le commandement de l'amour de Dieu, comme il est écrit dans la loi *. « Et maintenant, Is- » raël ! qu'est-ce que te demande le Seigneur ton Dieu ? si » ce n’est que tu le craignes, et que tu marches dans ses » voies, et que tu l’aimes, et que tu le serves de tout ton » cœur et de toute ton âme, et que tu gardes les comman- » dements du Seigneur , et ses cérémonies que je te com- » mande aujourd’hui, afin que tout bien t'arrive et que tu » sois heureux. Regarde ; le ciel et les cieux des cieux, ce » que le ciel a de plus haut et de plus impénétrable est au » Seigneur ton Dieu , et la terre et tout ce qui y est contenu : » et toutefois le Seigneur s’est attaché à tes pères, et les a » aimés: et il a choisi leur postérité après eux, c'est-à-dire vous, parmi toutes les nations, comme vousle voyez aujour-

® Joan. x1v. 15. 21. —? TJ. Joan. 111. 18. — 3 Deut. x. 12 et seq.

» d'hui. Circoncisez donc votre cœur, el n'endurcissez point » contre Dieu votre col inflexible et indomptable, pour se- » couer le joug de sa loi; parce que le Seigneur votre Dieu » est le Dieu des dieux; et le Seigneur des seigneurs; le Dieu » grand , puissant, terrible , qui n’a point d'égard aux per- » sonnes , ni ne reçoit les présents. Il fait justice au pupille » et à la veuve; il aime l'étranger, et lui donne son vivre et » son babillement partout où il va. Vous donc aimez aussi les » étrangers , parce que vous avez été étrangers dans Ja terre » d'Égypte. Vous craindrez le Seigneur votre Dieu ; et vous » ne servirez que lui seul; vous lui serez attaché, et vous » jJugerez en son nom, comme au seul nom qui est pour vous » éternellement vénérable et saint. IlLest votre gloire et votre » Dieu, qui a fait les choses terribles et merveilleuses que » vous avez vues. Vos pères sont entrés en Égypte au nombre » de septante , et le Seigneur vous a mullipliés comme des » étoiles ».

Dieu explique par ces paroles, non-seulement l'obligation, mais encore les motifs de l'aimer. Pesez ces parolez : Et toutefois le Seigneur s'est attaché et collé à vos pères, et ül les a aimés. Rendez-lui donc amour pour amour, et attachez-vous à lui. Pesez ce mot.

Pesez ensuite, dans les versets dix-huit et suivants, les perfections de Dieu et ses bontés , que vous devez non-seulement aimer , mais encore imiter. Pesez encore la grâce de son élection : Il vous a choisis parmi toutes les nations, comme vous voyez. Qu'aviez-vous mérité de lui? Pesez enfin : Vous n'étes entrés que septante dans la terre d'Égypte. A n’entra dans le cénacle environ que six-vingts hommes". Voyez comme Dieu les a multipliés, et comme l'Eglise s’est étendue par toute la terre, pour vous recueillir dans son sein, pendant que tant d’autres nations périssent dans leur ignorance. Mais le Seigneur votre Dieu ne vous a pas choisis pour votre mérite, ou parce que vous étiez le peuple le plus nombreux de toute la terre’. Car vous étiez en si petit nombre, lorsqu'il vous à envoyé son Saint-Esprit; et vous êtes encore environ-

1 Act. 1. 15. — * Deut. vil. 7.

nés de nations immenses qui ne connoissent point son nom : Mais il vous a choisis, parce qu'il vous a aimés, et qu'il vouloit accomplir le serment qu’il avoit fait à vos pères", Abraham , Isaac et Jacob : en leur promettant que toutes les nations de la terre seroient bénites en eux et on leur semence, en leurs fils , dans le Christ qui sortiroit d’eux : «et afin que » vous appreniez que le Seigneur votre Dieu, est le Dieu fort, » et fidèle dans ses promesses , qui garde son alliance et sa » miséricorde à ceux qui l’aiment et qui observent ses com- » mandements, jusqu’à mille générations *».

Dieu est parfait, Dieu vous a choisis ; il vous à choisis par pur amour, par pure bonté; il vous a comblés de biens. Pouvez-vous n’aimer pas celui qui vous aime avec cette immense tendresse ? Venez au Sauveur, et à la grâce de la nouvelle alliance. O homme ! à peuple racheté! il ne faut plus être qu'amour.

XLWI: Jour. Conclusion. Nécessaire d’aimer Dieu, et de garder ses préceptes. (Deut. x1. 1. 7. 18. 19.20.)

Voyez ce que Dieu conclut de toutes ces choses : Aime donc le Seigneur ton Dieu, à chrétien ! Ô vrai Israël! et garde ses commandements, ses cérémonies, ses jugements, ses préceptes”. Songez à toutes leschoses qu’il a faites pour vous dans le désert, et combien ont été plus grandes celles qu'il a faites pour les chrétiens. Vos yeux ont vu les œuvres de Dieu; les grandes œuvres qu'il a faites, les merveilles de Jésus-Christ et le grand ouvrage de la rédemption. « Mettez done mes paroles » dans votre cœur et dans votre esprit, et attachez-les à vos » mains» : n'en quittez jamais la lecture : « mettez-les entre » vos yeux, el ne les perdez jamais de vue : enseignez à vos » enfants à les méditer : et soyez-en occupés en marchant, » en vous reposant, en vous couchant et en vous levant : » écrivez-les sur les poteaux et aux portes de votre maison“ » : que tous vos sens en soient remplis et occupés, et que par là ils entrent dans le fond de votre cœur. Voilà les motifs, voilà la nature, voilà les effets et les fruits de l'amour de Dieu. En

1 Deut.vir. 8. — Tpid. 9. — 3Tb. x1, 1° —"* Ib. 17.18. 19. 20.

considérant sa perfection , sa bonté , ses immenses et continuels bienfaits, il faut tellement s'occuper de lui, que nuit et jour rien ne nous revienne tant dans la pensée, que le soin de le contenter et de lui plaire.

XLVII Jour. Second commandement semblable aa premier : l'amour du prochain. (Matth. xx11. 39.)

Revenez à la lecture de l'Evangile , et appuyez sur cette parole : Et voici le second qui lui est semblable : Vous aimerez votre prochaiïu comme vous-méme ‘.

Quelle dignité de l'homme ! L'obligation d'aimer son frère estsemblable à celle d'aimer Dieu. ;

Ces deux préceptes vont presque d’égal à la tête de tous les commandements, ou plutôt les renferment tous ; mais le premier est le modèle de l’autre.

Comme Fhomme est fait à la ressemblance de Dieu , ainsi le commandement d'aimer l’homme, est fait à la ressemblance da commandement d'aimer Dieu : Le second qui lui est semblable.

il faut aimer l’homme, où Dieu a imprimé sa ressemblance parce qu’on aime Dieu.

Parce qu’on aime Dieu , il faut aimer l'homme qui est son temple, où il habite,

Parce qu'on aime Dieu, il faut aimer l’homme qu'il à adopté pour fils, et à qui il se veut communiquer tont entier.

Avec quelle pureté, avec quelle sainteté , avec quelle perfection , avec quel désintéressement, faut-il aimer l'homme, puisque l’amour qu’on a pour lui, est semblable à celui qu'on a pour Dieu !

Loin de cet amour, la chair et le sang : loin de cetamour, l'esprit d'intérêt, et toute corruption.

I] fait aimer tout les hommes, parce que‘tous sont chers à Dieu : ils sont ses amis et ses enfants.

Comme vous-méêémes : en leur souhaitant le même bien, la même félicité, le même Dieu qu'à soi-même. Nulle envie,

' Matth. xx1r1. 39.

nulle inimitié ne doit troubler cette union, ni la joie qu'on doit avoir de tous les progrès de son frère.

Lorsque la possession ou la recherche de quelque bien particulier nous divise, comme celui d’une charge, d’une dignité, d'une terre; il se faut bien garder d'en aimer moins notre frère. Ce qu’il faut moins aimer, c'est le bien qui nous fait perdre notre frère, qui doit nous être cher comme nous-mémes à nous-mêmes.

Vous aimerez votre prochain comme vous-mémes. Il ne dit pas vous aimerez Dieu comme vous-même ; car il faut aimer plus que soi-même , et ne s'aimer soi-même que pour Dieu.

Il ne dit pas aussi : Vous aimerez votre prochain de tout votre cœur, de toute votre pensée, de toute votre force : cela est réservé à Dieu. C'est un transport de l’âme qui sort d’ellemême toutentière pour s'unir à Dieu; qui est heureuse de ce que Dieu est, et de ce qu'il est heureux ; qui ne s'aime que pour Dieu, comme elle n’aime son prochain que pour Dieu. C'est s'aimer véritablement, que d'aimer Dieu de cette sorte.

Aimez comme vous-même : c’est un amour de société et d’égalité : c’est ainsi qu'on aime son prochain. L'amour de Dieu est un amour de sujétion et de dépendance; mais de dépendance douce, puisque c’est dépendre du bien, et s’unir à lui.

Il faut s'aimer soi-même pour Dieu, et non pas Dieu pour soi. S’il falloit pour plaire à Dieu, s’anéantir, etqu'on sût que ce sacrifice lui fût agréable, il faudroit le lui offrir sans hésiter.

L'amour est un consentement, et une union à ce qui est juste et à ce qui est le meilleur. Il est meilleur que Dieu soit, que nous.

Prenons-Y garde. L’amour-propre est le vrai fond que laisse en nous le péché de notre origine : nous rapportons tout à nous, et Dieu même; au lieu de nous rapporter à Dieu, etde nous aimer pour Dieu.

Qui n’aime pas Dieu, n’aime que soi. Pour aimer son prochain comme soi-même, il faut êtré auparavant sorti de soimême , etaimer Dieu plus que soi-même. L'amour une fois uni à cette source, se répand avec égalité sur le prochain. Nous l'aimons en société comme notre frère, et non pas par domination comme notre inférieur.

y SUR L'ÉVANGILE. 553

L'amitié est la perfection de la charité. C’est une liaison particulière, pour s’aider à jouir de Dieu. Toute autre amitié est vaine.

Autre est l’amitié de besoin, autre l'amitié de société : cellelà vient de l'intérêt, celle-ci de la charité.

Les hommes doivent s'aimer les uns les autres, comme les parties d’un même tout, et comme feroient les membres de notre corps, si chacun avoit sa vie particulière. Is s’aimeroient l’un l’autre en société, comme soi-même : les deux yeux et les deux mains auroïent toutefois une liaison particulière, à cause de la ressemblance. C’est le symbole de l'amitié chrétienne.

Oui, mon frère, que je jouisse de vous en notre Seigneur : Faites reposer mes entrailles en notre Seigneur, disoit saint Paul ! : C’est l'amitié chrétienne. Toute cette lettre à Philémon en est pleine.

Conclusion et abrégé. L'ordre est parfait, si on aime Dieu plus que soi-même : soi-même pour Dieu : le prochain non pour soi-même, mais comme soi-même pour l'amour de Dieu. O que cela est droit ! que cela est pur ! Toute vertu est là dedans.

XLViII: Jour. Réflexions sur notre amour pour Dieu et pour le prochain. (Matth. xx11. 39.)

Faisons réflexion sur nous-mêmes. Est-ce aimer Dieu de tout son cœur, que de partager son cœur entre lui et Ja créature ? Peut-on aimer deux choses souverainement ? ou peuton aimer de tout son cœur, si on n'aime qu’à demi? Ne fautil pas aimer parfaitement, et du tout le tout parfait? Peut-on avoir deux maîtres, et servir Dieu et l'argent *, ou quelque autre créature que ce soit, contre la parole expresse du Fils de Dieu ?

Si j'aime Dieu de toute ma pensée, et de toute mon intellivence ; d'où vient que j'y pense si peu ? Peut-on ne pas penser à ce qu’on aime? ce qu'on aime ne revient-il pas naturelle ment et continuellement à l’esprit ? Faut-il se tourmenter

! Philem. 20, — ? Matth. vi. 24.

Bossuet , F0 Ve 24

pour s’en souvenir? mais du moins peut-il échapper, quand on se met exprès en sa présence, et pour avoir avec lui une douce communication ? O mon Dieu ! comment donc suis-je si distrait dans la prière? D’où vient que j'y ai si peu de goût? que mon cœurim'échappe, et que j'ai tant de peine à le retrouver, afin de dire avec David : O mon Dieu ! votre serviteur a trouvé son cœur pour vous faire cette prière? O mon Dieu ! si je ne puis penser à vous, comment est-ce que je vous aime de toute ma pensée ?

Mais comment est-ce que je vous aime de toute ma force et de toute ma puissance, pendant que je me trouve si foible et si languissant, si lâche, si découragé dans ce que je fais pour vous ! Pourquoi ai-je si peu de soin de vous plaire ? A votre seul nom tous mes sens devroient se réveiller, et toutes les forces de l’âme et du corps se réunir pour faire votre ouvrage : etsije ne le fais pas, comment est-ce que je vous aime de toute ma force ?

O Seigneur! si je vous aimois de toute ma force, par la force de cet amour, j'aimerois mon prochain comme moimême. Mais je suis si insensible à ses maux, pendant que je suis si sensible au moindre des miens. Je suis si froid à le plaindre , si lent à le secourir, si foible à le consoler ; en un mot, si indifférent dans ses biens et dans ses maux. Où est cette ardeur et cette tendresse d’un saint Paul? « Pleurer avec » ceux qui pleurent, se réjouir avec ceux qui se réjouissent', » être foible avec les foibles *, souffrir comme dans le feu, et » être brülé, lorsque quelqu'un est scandalisé*».0 mon Dieu! si rien de cela n’est dans mon cœur, ni je n’aime mon prochain comme moi-même, ni je ne vous aime de toute ma force et de tout mon cœur.

Encore, si en connoissant mes foiblesses et mes distractions, mes langueurs, mon indifférence, mon insensibilité et mes froideurs, je pouvois verser à vos pieds un torrent de larmes : je commencerois à «aimer, en déplorant la privation et la perte de l'amour. Mais, 6 Dieu! tout est foible en moi, et même la douleur de n’aimer pas.

l'Rom. XIE. 15, —"2MCor. 1x. 2220 x 29)

Est-ce donc que je ne veux pas aimer? ou est-ce que je ne le puis pas, et que je n'en ai pas la force ? En effet, n’aime pas qui veut, eton n'aime pas ce qu'on veut ; etil faut être atüré. Mais, à Dieu! si je ne pouvois pas aimer, vous ne me diriez pas : Aime : si je n’avois point de force pour aimer, vous ne me diriez pas : Aime de toute ta force. Mais, à Dieu ! si je le pouvois , et si j’en avois la force , ne le ferois-je pas, maintenant, qu'étant devant vous , ou je le veux, ou je tâche de le vouloir sincèrement ? Est-ce que je veux, et ne veux pas tout à la fois ? Est-ce qu’aimer est autre chose qu'un bon vouloir ? O mon Dieu! expliquez-moi ma maladie, et le besoin que j'ai de vous, pour me servir de mes forces, pour vouloi ce que je veux, ou pour commencer à le vouloir.

Il est vrai, comme je l'ai dit : n’aime pas qui veut; et on n'aime pas ce qu'on veut, ni autant qu’on veut : il faut être attiré ; et surtout on n’aime pas Dieu, que Dieu n’attire. Personne ne vient à moi que mon Père ne le tire. Quand je serai élevé de terre , je tirerai tout à moi‘. Et de là vient que l'Épouse disoit : Tirez-moi et nous courrons *. Et pour dire, Tirez-moi, de tout son cœur, et comme il faut; il faut déjà commencer d’être tiré. O Seigneur ! tirez-moi donc : commencez, et faites-moi suivre : commencez, et je trouverai mon cœur et mes forces, pour tout employer à vous aimer.

XLIX: Jour. Suite des mêmes réflexions. Lumière et délectation : attraits de l'amour de Dieu. (Ibid,)

Relis, mon âme, ce doux commandement d'aimer : c’est commencer à aimer, que d'aimer à le relire, et à peser toutes les paroles qu'il contient. O Dieu, j'ai connu, et j'ai senti que pour vous aimer , il faut être tiré et attiré. Mais comment m'attirerez-vous ? est-ce seulement en me manifestant vos beautés ? c’est-à-dire , en me montrant tout le bien , comme vous disiez à Moïse: Je te montrerai tout le bien‘, en me montrant moi-même à toi. Hâtez-vous donc, à Seigneur ! montrez-moi en vous toute vérité, toute perfection et tout

Joan. VI 44. x11 02 ——"2Cant..1: 8: —MExod. xxr11 19.

bien , afin que je coure à vous , ravi par l'odeur de vos parfams, par la douceur de vos attraits.

Mais, Ô Seigneur ! est-ce assez que vous éclairiez mon intelligence ? Ne suis-je qu’un ignorant, qu'il faut instruire ? Ma volonté n'est-elle pas aussi malade par un secret et invincible attachement au bien sensible, que mon entendement est malade par une ignorance profonde de vos vérités ? Entrez donc au dedans de moi, à Seigneur ! Saisissez-vous du secret et profond ressort d'où partent mes résolutions et mes volontés. Remuez, excitez, animez tout ; et du dedans de mon cœur, de cette intime partie de moi-même, si je puis parler de cette sorte , qui ébranle tout le reste, imspirez-moi cette chaste et puissante délectalion, qui fait Pamour ou qui l'est. Répandez la charité dans le fond de mon cœur, comme un baume et comme une huile céleste. Que de là elle aille, elle pénètre, et qu'elle remplisse tout au dedans et au dehors. Alors je vous aimerai ; et je serai vraiment fort, pour vous aimer de toute ma force.

Recommencons la lecture du divin précepte ; ou plutôt lisons-le intérieurement dans ces tables intérieures, dans ces tables de notre cœur , où vous avez commencé à en écrire toutes les paroles. Vous dites : Aimez. Je veux aimer, Vous dites : De tout votre cœur. C’est de tout mon cœur. Vous dites: De toute votre pensée. Venez, toutes mes pensées , tous mes sentiments, tous mes mouvements, tous mes desirs : venez, réunissez-vous pour aimer Dieu. Vous dites : De toutes vos forces, c’est-à-dire, de toutes ces forces que vous excitez, et que vous m’inspirez vous-même. 0 Seigneur! je vous suis, je cours de toute ma force , pour m'unir à vous.

Mais , Ô Seigneur ! vous fuyez : plus j’approche , plus je vous vois loin: vous êtes près, et vous êtes loin : vous êtes en moi, plus que moi-même. Vous n'y êtes pas seulement comme vous êtes dans toutes les choses animées et inanimées: vous êtes en moi comme la lumière et la vérité qui m'éclaire , et comme le chaste attrait où mon cœur se prend. O Dieu ! vous êtes donc bien proche ; mais, à Seigneur ! vos lumières vous rendent inaccessible. O vérité ! vous croissez à mesure que je vous approche, et sans cesse vous vous retirez

à ma foible intelligence. Il faut que je m'aille perdre dans cette nue où vous vous cachez ; dans ce point obseur que je vois de loin, d’où vous vous faites sentir. Dieu si connu et si inconnu , je veux vous aimer au delà de mes connoissances, comme un être imcompréhensible que l'on ne connoît qu’en s’élevant au dessus de toutes ses connoissances , sans jamais pouvoir s'élever assez, ni comprendre , ni connoître assez combien vous êtes incompréhensible. O Seigneur ! je m’unis à vous, à vos lumières, à votre amour : vous êtes seul digne de vous connoître et de vousaimer. Je m'unis autant que je puis à vos lumières et à vos attraits incompréhensibles ; et dans ce silence intime de mon âme, je consens à toutes les louanges que vous vous donnez. O Seigneur ! le silence est votre louange ! David le chantoit ainsi dans un de ses psaumes : Le silence est votre louange ‘. Il faut se taire, il faut se perdre, il faut s’'abîmer, et reconnoître qu'on ne peut rien dire de digne de vous , ni vous aimer comme il faut. C’est ainsi qu'il faut aimer le Seigneur son Dieu , non-seulement de toutes ses forces, mais encore, s’ilse pouvoit, de toutes les forces de Dieu.

L:Jour. Suite des mêmes réflexions. L'amour doit toujours croître. (Ibid.)

Quand j'aimerai de toute ma force , ce ne sera plus cette vie ; la charité sera consommée ; la cupidité sera éteinte ; Ja la sensualité et l'amour propre seront arrachés. Mais tant que nous sommes en celte vie, ce poids qui nous entraîne au mal subsiste toujours, « La loi de Dieu nous délecte dans » l’homme intérieur ; mais il y a la loi des membres... Et je » nefais pas le bien que je veux, mais le mal que je ne veux » pas... Malheureux homme que je suis! qui me délivrera » de ce corps de mort” » ? afin que j'aime Dieu de toutes mes forces, et que la loi de l'esprit ne trouve plus en moi de résistance.

En attendant, Ô mon Dieu ! la charité doit croître toujours: et la cupidité toujours décroître. La force augmente en aimant ;

! Dans le psaume Lx1v, où il est porté, selon la Vulgate, TE DECET HYM- NUS : La louange vous appartient ; l'original porte : Tibi silentium laus : Le silence est votre louange. — ? Rom. vir. 19. 22. 23. 24.

l'exercice de l'amour épure le cœur, en lui apprenant à aimer de plus en plus. Dieu est en nous quand nous aimons ; et c’est lui qui du dedans de nos cœurs, y répand et y inspire l'amour. On mérite par l'amour de posséder Dieu davantage; et en le possédant davantage , d'aimer davantage. Je n'aime done pas de toute la force que je puis exercer en cette vie, si je n’aime mieux demain qu'aujourd'hui, et si le jour d’après je n’augmente mon amour, jusqu'à ce que j'arrive à la vie, où le précepte de la charité s’accomplira parfaitement. On ne peut s’y préparer qu’en cette vie ; mais on ne peut l’aceomplir parfaitement que dans l’autre. Ce qu’il y a à faire en cette vie, c’est d'aimer toujours de plus en plus, et en aimant, d'acquérir de nouvelles forces pour aimer. Excitons-nous nuit et jour à cette pratique. Faites cela, et vous vivrez, dit le Sauveur '.

LE Jour. Pratique de la charité dans l’Oraison dominicale,

Notre Père*. Si nous sommes des enfants et non des esclaves, servons par inclination, et non par crainte ; par volonté, et non par menace. Enfants d'adoption, aimons celui qui nous a choisis, pour nous unir à son Fils unique.

Qui êtes dans les cieux : qui vous y manifestez à vos élus ; qui nous avez donné le ciel pour notre héritage , notre patrimoine , notre ville , notre patrie, notre maison. Habitons-y danc en esprit : tournons là toutes nos pensées ; sursum coRDA ; le cœur en haut. Purifions notre cœur , afin de voir Dieu. Unissons-nous par la foi à ceux qui le voient déjà face à face ; aux anges et aux âmes saintes. Cherchons partout notre Père, car il est partout; mais cherchons-le principalement drns le ciel, parce qu’il y est dans sa gloire. Aimons sa gloire, aimons son saint nom, aimons son règne et sa volonté ; c’est ce que la suite nous explique.

Votre nom soit sanctifié. Quel nom , si ce n’est le nom de Père que nous venons de lui donner ? Sanctifions ce nom ; ne portons pas indignement le nom de fils; ne dégénérons pas d’un tel Père et d’une telle naissance. Quel nom encore?

! Luc. x. 28. — ? Matth. vi. 9. Luc. x1. 2.

le nom de bon, en mettant en lui notre confiance ; le nom de juste, en observant ses justices, c’est-à-dire ses commandements ; le nom de puissant, en ne craignant rien sous ses ailes ; le nom de saint , en le glorifiant comme le Saint d'Israël , en lui disant continuellement : Saint, Saint, Saint : le ciel et la terre sont remplis de votre gloire! ; en nous sanctifiant nous-mêmes pour l'amour de lui et pour l'imiter, conformément à cette parole : Soyez saint, comme je suis saint ? ; enfin , le nom de Dieu, de Créateur et de Seigneur, en lui obéissant par un chaste et invariable amour , en traitant avec révérence les choses saintes , en honorant par notre vie le nom de chrétien, en vivant de manière sous ses yeux au dedans et au dehors, qu'il soit glorifié en nous.

«Si on parle, que ce soit des discours de Dieu ; si on exerce » quelque ministère dans l'Eglise, qu’on le fasse comme par » la vertu que Dieu donne, afin qu'il soit glorifié en toutes » choses par Jésus-Christ notre Seigneur , lui à qui appar- » tient la gloire et l’empire, aux siècles des siècles, AMEN ‘».

Sanctifier le nom de Dieu en cette sorte, c’est l'aimer parfaitement; et tout faire pour lui et sa propre perfection.

Que votre règne arrive. Ce règne dont il est écrit : Tout genou fléchira devant moi, et toute langue confessera le nom de Dieu ‘... lorsque la plénitude des nations sera entrée et que tout Israël sera sauvé *. O Seigneur ! que ce règne arrive, et que vous soyez glorifié par toute la terre.

Que votre règne arrive : ce règne que nous attendons, lorsque vous viendrez juger les vivants et les morts, et que vous manifesterez votre puissance. Jour terrible et plein de menaces, mais néanmoins desirable à vos saints, à qui le Sauveur à dit : Quand ces choses commenceront à se faire, regardez et levez la téte, parce que votre rédemption approche *. Quelle conscience faut-il avoir, combien pure, combien innocente, pour desirer ce jour! Lavez-vous, purifiez-vous ?, soyez nets. C’est d’une telle netteté que sortent la confiance et l'amour.

DIS VI. 3. Apoc. iv. 8. 2JLevit. xI: 44. I. Pet. 1. 16. — ‘I. Pet. av: 11. — ‘Is. xLv. 24. —5 Rom. x1v. 11. x1. 25. 26. — $ Luc, xx1. 28. — 1 Is. 1. 16.

Que votre règne arrive. Il arrive ce règne parfait pour chaeun de nous, lorsque notre âme, réunie à son principe, attend en son temps le corps qui lui avoit été donné; afin que l’homme entiersoit soumis au règne de Dieu, et s’en ressente.

Je desire d'étre séparé de mon corps, pour étreavec Jésus-Christ.

Je ne desire pas d'étre dépouillé, mais d’étre revétupar dessus, afin que ce qu'il y a de mortelen moi soit englouti par lavie*.

Je desire m'éloigner du corps et d’étre présent au Seigneur *.

Alors le Seigneur règnera : il n’y aura plus de mauvais desirs à combattre; non-seulement le péché ne règnera plus, mais il ne sera plus. Commençons à le détruire : Qu'il ne règne plus du moins dans nos corps mortels * : alors nous desirerons le règne parfait de Dieu en nous.

Le dernier fruit d’une bonne conscience, et de l’union de l'âme avec Dieu, est de ne pouvoir plus souffrir ce corps qui nous en sépare , et de desirer le sommeil des justes. Unsecret dégoût de la vie,.la séquestration de l’âme par la contemplation et le desir des choses célestes, l'actuelle séparation devient alors notre plus cher objet. O Dieu! que ce règne arrive! Quand serai-je dans votre royaume? Mon âme languit, mon âme tombe dans la défaillance, en soupirant à après vos éternels tabernacles, après eette cité permanente. Tout passe, tout s’en va : quand verrai-je celui qui ne passe pas ? Quand serai-je fixé en lui, en sorte que je ne puisse plus le perdre? O que je puisse bientôt arriver à ce royaume ? En attendant, régnez en moi, régnez sur tous mes desirs, régnez-y seul. On ne peut servir deux maîtres*, ni avoir deux rois, deux objets dominants dans son cœur. Les servir c’est les aimer : c’est le Fils de Dieu, la vérité même, qui l'explique ainsi: Nul ne peut servir deux maîtres : car, ajoute-il, ow l’homme haïra l'un et aimera l'autre : ainsi servir, c’est aimer : servir sans partage, aimer sans partage : ou &l supportera l'un et méprisera l'autre. I n° a point de milieu, aimer ou hair, supporter ou mépriser. Régnez done seul.

Que votre valonté soit faite. C’est l'amour pur; car qu’est-

LPhilip-M..23m%,1t. .Corev: 4-2 Gb. 62-=MRom. vi. 12. — 5 Matth. vi. 24.

ce qu'aimer, si ce n’est avoir en tout et partout la même volonté jusqu'à l'entière extirpation du moindre desir contraire ; et un total assujettissement de son cœur? Que votre volonté soit faite : qu'elle soit faite partout, et par tous ; que j'aime ; que tout le monde aime : car l'effet de cet amour est de vouloir que tous les autres y soient entraînés. Que votre volonté soit faite: que toute justice, que toute raison, que toute vérité soit accomplie : car c’est là votre volonté. Qu'elle soit faite dans la terre comme dans ciel; par les hommes, comme elle l’est par les anges, ces bienheureux esprits, qui vous aiment parce qu'ils vous voient. Qu’ellesoit donc faite par amour, par un amour pur, par un amour constant et invariable. Elle ne se fera jamais de cette sorte que dans le ciel, ni nous n'aurons autre part que dans le ciel laccomplissement parfait . de ce précepte : Tu aimeras; ni nous n’aurons jamais autre part l’accomplissement parfait de cette demanäe : Votre volonté soit faite.

Vous arrivez donc par cette demande à la perfection et au dernier effet de l'amour divin. Absorbé dans ce saint et pur amour, vous commencez à penser à la vie mortelle; non pas comme à un objet desirable, mais comme à une charge nécessaire. Donnez-nous notre pain. Donnez-nous de quoi sustenter cette vie dont vous nous avez chargés, pour accomplir le temps de notre servitude et de notre pénitence ; afin que ‘ce temps étant accompli, nous venions à la liberté parfaite. Donnez-nous donc ce pain que nous devons manger dans n0- +re sueur : c’est notre servitude, c’est notre supplice. Chacun doit travailler à sa manière pour gagner son pain. Que celui qui ne travaille pas, ne mange pas, disoit saint Paul’. Travaillons donc pour avoir ce pain : Dieu ne nous le donne pas moins, parce que lui seul bénit notre travail. Doninez-le-nous donc : Donnez-le-nous à chaque jour. Sentons à ce mot notre perpétuelle et irrémédiable indigence. Donnez-le-nous : nous ne le voulons que de vous, et par les voies que vous prescrivez. Donnez-nous le pain : sous ce nom nous entendons toutes les choses que vous nous avez rendues nécessaires. Donnez-

! IT. Thess. 111. 10.

nous les néccessités; ne nous donnez pas les délices. Nous demandons ce à quoi vous nous avez assujettis, parce que c'est vous qui nous avez imposé cette servitude. Donnez-le-nous aujourd'hui ce pain nécessaire chaque jour : il ne sera pas moins nécessaire demain qu'aujourd'hui; mais je dois être content, pourvu que je l’aie aujourd'hui. Si vous me donnez davantage, à la bonne heure : mais je suis content d’aujourd'hui. À chaque jour suffit son mal; ne vous laissez pas troubler et inquiéter pour le lendemain ‘.

Donnez-nous le pain de vie : donnez-nous l'Eucharistie. Donnez à notre âme sa nourriture ; nourrissez-la de la vérité et de votre volonté sainte. Car notre nourriture, comme celle de notre Sauveur, est de l’accomplir *. Nourrissez-nous donc . de ce pain qui n’est pas moins nécessaire à l’âme que l’autre l'est au corps, que nous n'avons pas moins besoin de recevoir journellement de votre main. Donnez-le-nous aujourd’hui ; donnez-le-nous dans ce jour qui ne finit point. Que je commence aujourd'hui ce jour bienheureux ! que je commence à vivre pour l'éternité !

Il falloit joindre à ces exercices de l’amour, celui de l’amour pénitent. Et le voici : Pardonnez-nous. Que je puisse, comme la pécheresse , entendre de la bouche du Sauveur cette douce et consolante parole : « Plusieurs péchés lui sont » remis, parce qu'elle a beaucoup aimé : celui à qui on remet » plus aime plus : celui à qui on remet moins, aime moins* »? C'est la vérité éternelle qui l’a ainsi prononcé. Pardonnez-moi donc; et faites que je vous aime autant que j'ai besoin de votre pardon.

Songeons aux larmes de cette sainte pénitente ; songeons à ces baisers qu’elle ne cessoit de donner aux pieds de Jésus. Le publicain n’osoit lever les yeux au ciel : celle-ci n’ose pas même tenir la tête levée. Prosternée de tout son corps aux pieds du Sauveur, elle ne ‘met point de fin à ses regrets, parce qu’elle n’en mettoit point à son amour. Disons dans le même esprit et avec les mêmes sanglots : Pardonnez-nous.

Comme nous pardonnons. Afin que rien ne manque , voici

1 Matth. vi. 34. — ? Joan. 1v. 34. — # Luc. vil. 43. 47.

encore la charité fraternelle. Rien n'empêche notre union avec nos frères, si les offenses mêmes ne l'empêchent pas. Nous les pardonnons , Ô Seigneur ! comme nous voulons 0btenir notre pardon, avec la même sincérité. Nous ne réservons rien, Comme nous ne voulons pas que vous réserviez rien à notre égard. Nous lui rendrons notre amour, comme nous voulons que vous nous rendiez le nôtre.

ET ne nous induisez pas en tentation. On nous à donné le remède aux péchés passés, en voici un pour l'avenir. O Seigneur! ne nous livrez pas entre les mains du tentateur. Ô Seigneur! vous pourriez avec justice lui permettre tout sur nous, par une juste punition de nos péchés : ne le faites pas , nous vous en prions, à cause de votre bonté.

Une suffit pas de dire : que nous ne succombions pas à la . tentation. Prions que nous n’y soyons jamais induits. Car notre foiblesse est si grande , que si nous étions tentés, nous succomberions ; ou du moins si nous n’étions pas tout à fait vaincus , nous recevrions quelque blessure. C’est pourquoi le même Sauveur qui à dit: Veillez et priez, de peur que vous n’entriez en tentation, nous fait demander ici, non pas seulement que nous n'y succombions point; mais que nous n’y soyons point induits, que nous n’y entrions point.

Que nous sommes aveugles ! hélas! si pendant que nous demandons à Dieu qu'il ne nous induise pas en tentation, nous nous y jetons nous-mêmes : sinousnous jetons dans ces occasions, où notre chute a toujours été trop certaine !Fuyons, fuyons ; et nous pourrons faire sincèrement cette demande.

Délivrez-nous du mal. C’est notre parfaite délivrance que nous demandons. Délivrez-nous du péché, de ses causes, de effets, de ses peines. Ainsi, libres de tout mal, nous serons des enfants parfaits, et nous pourrons dire véritablement et parfaitement : Notre Père. En attendant cette parfaite délivrance , qui n’est autre chose que le salut éternel, délivreznous du péché ; qu'il ne règne point en nous. Délivrez-nous des mauvais desirs ; que nous cessions de les combaitre et de les vaincre. Délivrez-nous des peines du péché, de la mort,

! Matth. xxv1. 41.

des maladies, des autres peines. Délivrez-nous de la crainte et de la servitude où elles nous jettent. Délivrez-nous de leur malignité ; et faites qu'elles nous tournent à remède. Délivreznous des maux de cette vie, ou donnez-nous la grâce qu'ils nous servent à l’autre, où nous serons parfaitement libres. Hâtons-vous de nous délivrer : nous soupirons après cette bienheureuse délivrance. L'amour divin est notre liberté : c’est lui qui nous délivre de l'amour du monde. Régnez donc, ô amour divin ! je vous livre mon cœur : Délivrez-nous de tout mal.

Ainsi dans toutes ces demandes, on ne demande et on n’exerce que l'amour divin. Mais remarquons bien qu'on ne l'exerce que comme une chose qu'on demande à Dieu. Car, . que lui demandons-nous, lorsque nous disons : Que votre nom soit sanctifié ; que votre règne arrive; que votre volonté soit faite; délivrez-nous du mal: que lui demandons-nous, sinon dans un amour chaste, le saint et parfait usage de notre volonté ? Et cela même doit encore redoubler notre amour, puisque notre amour étant un don de Dieu , il nous oblige toujours à une nouvelle reconnoissance, ce qui enfin le doit multiplier jusqu’à l'infini.

Certainement c’est un don de Dieu , que d'aimer Dieu : Celui qui nous a aimés, lorsque nous ne songions pas à l'aimer, nous a donné la grâce de l'aimer, dit saint Augustin. Aimons-le donc de tout notre cœur, sans fin et sans cesse.

On se tourmente à demander, quand est-ce qu'il fautexercer l'acte d'amour : la réponse est claire. Il faut l’exercer autant qu'on peut : autrement on n'aime pas de tout son cœur, Quand l'amour est sincère, et dans le cœur, il s'exerce assez par lui-même, et il ne lui faut point d'autre loi que lui-même, pour son exercice. Il faut l'exercer toutes les fois qu'on dit le Pater; puisque si on l’entend, et qu’on le dise en esprit, on ne peut le dire sans aimer.

Rien ne manque dans cette divine oraison : l'amour de Dieu et celui du prochain, où réside l’accomplissement de la loi, y sont accomplis dans leur perfection.

On demandera , pourquoi Jésus-Christ ne nous y fait pas parler de lui-même, ni prier en son nom, comme il l'ordonne

si souvent ailleurs. Mais pouvoit-on plus prier par lui, et en son nom, que de dire la prière qu'il nous dicte par sa parole, et qu'il nous inspire par son esprit.

Pouvons-nous seulement nommer notre Père, sans songer au Fils unique , à qui nous sommes unis par cette nouvelle qualité?

Je m'en vais, dit-l, à mon Père , et à votre Père. Il n’est pas fils comme nous, c’est pourquoi il use de cette distinction : à mon Père et à votre Père. C’est le premier qui a droit de dire : Mon Père, parce qu'il est le fils par nature : c’est en lui et par lui que nous l'avons, parce que nous sommes faits : en lui enfants d'adoption. C’étoit donc aussi à lui à nous apprendre, comme il fait dans cette admirable oraison, à appeler Dieu notre Père. C’est en envoyant en nous l'esprit de son Fils, que Dieu même nous fait dire : Abba : Père *. C'est donc en toutes facons, et au dedans et au dehors, qu'il nous forme à parler à Dieu comme ses enfants. Aimons le Père en Jésus-Christ son Fils unique, par leur esprit qui est en nous. Aimons aussi tous ceux qui sont appelés à la même grâce, et qui peuvent dire comme nous dans le même esprit : Notre Père. Ainsi toute la Trinité sera adorée et aimée ; la fraternité chrétienne sera exercée : et en disant de bon cœur dans le Saint-Esprit ce seul mot, Notre Père, nous accomplirons toute justice.

LII° Jour. Jésus-Christ, Médiateur : Dieu : Roi : Pontife. (Matim. xx11. 41.44.)

Quoique ce qui étoit dù à Jésus-Christ fût compris dans le précepte de l'amour de Dieu, puisqu'il est un même Dieu avec son Père etle Saint-Esprit : néanmoins il nous falloit encore expliquer ce qui étoit dù à Jésus-Christ, en tant que Christ médiateur et lien de l'amour de Dieu envers nous, etde nous envers Dieu; et c’estce qu'il fait encore avantque de mourir, de la manière la plus authentique qu’on pût souhaiter; puisque c’est en nous expliquant la plus célèbre prophétie du règne du Christ, publiée par la bouche de David qui en devoit être le père.

! Joan. xx. 17. — © Rom. vit. 15. Gal. 1v. 6.

Puisqu’une des qualités par laquelle le Christ devoit être le plus connu, étoit celle de fils de David , il étoit beau que ce fût David qui nous apprit à le connoître.

Qu'il est beau que le Christ ait été vu de ses pères ! d’Abraham, qui a vu son jour, et qui s’en est réjoui ‘ : de David, qui, ravi de ses grandeurs, quoiqu'il dût être son ils, l’avoit appelé son Seigneur *.

Comme en Abraham étoient données les promesses de la multiplication des fidèles de Jésus-Christ : en David étoient données celles de son empire éternel. Puisque Dieu lui avoit promis en David, un trône qui dureroit plus que le soleil et la lune * : il étoit beau que David, à qui ce trône éloit promis en figure de Jésus-Christ, fût le premier à reconnoître son em-— pire, en l'appelant son Seigneur. Le Seigneur a dit à mon Seigneur ‘. Comme s’il eût dit : en apparence c’est à moi à qui Dieu promet un empire qui n'aura point de fin : mais en vérité, c’est à vous, Ô mon Fils, qui êtes aussi mon Seigneur, qu'il est donné ; et je viens en esprit le premier de tous vos sujets, vous rendre hommage dans votre trône, à la droite de votre Père, comme à mon souverain Seigneur. C’est pourquoi il ne dit pas en général : Le Seigneur a dit au Seigneur ; mais , à mon Seigneur.

S’ilest le fils de David, comment l'appelle-t-il son Seigneur ‘ ? Il vouloit par là leur faire lever les yeux à une plus haute naissance de Jésus-Christ, selon laquelle il n’est pas fils de David, mais Fils unique de Dieu : et ils n’avoient qu’à continuer le psaume, pour trouver cette naissance éternelle, puisque Dieu même parle ainsi dans la suite : Je vous ai engendré de mon sein devant l'aurore, dans les splendeurs des saints‘.

Devant l'aurore : devant que cette lumière qui se couche , et qui se lève tous les jours , eût commencé à paroître, il y avoit une lumière éternelle qui fait la félicité des saints : c’est dans cette lumière éternelle que je vous ai engendré.

Je vous adore, à Jésus, mon Seigneur ! dans cette immense et éternelle lumière, Je vous adore comme la lumière qui 11-

1 Joau. vint. 56.— 2? Ps. Gix. 1. — 3 Ib. LxxxvIII. 38. — * Ib. Gix. r. — $ Matth. xxH1. 44. — 6 Ps, cix. 3.

lumine tout homme venant au monde ‘ : Dieu de Dieu : lumière de lumière; vrai Dieu de vrai Dieu. ,

Quelle joie de voir Jésus-Christ nous expliquant lui-même les prophéties qui le regardent; et nous apprenant par là, comme il faut entendre toutes les autres!

Tout ce que nous devons à Jésus-Christ nous est montré dans ce psaume. Nous le voyons premièrement comme Dieu; et nous disons: C’est ici notre dieu, et il n'y en a pas d'autre, Cars’il estengendré, ilestFils; s’ilestFils, ilestde même nature que son Père ; s’il est de même nature que son Père, il est Dieu, et un seul Dieu avec son Père : car rien n’est plus de la nature de Dieu que son unité.

Il est roi. Je le vois en esprit assis dans un trône. Où est ce trône ? A la droite de Dieu’: le pouvoit-on placer en plus haut lieu? Tout relève de ce trône : tout ce qui relève de Dieu et de l'empire du ciel, y est soumis : voilà son empire.

Mais cet empire est sacré ; c’est un sacerdoce, et un sacerdoce établi avec serment ; ce qui n’avoit jamais été. Dieu voulant par une déclaration plus particulière de sa volonté, nous marquer la singularité de ce sacerdoce : Dieu jure, et il ne s’en repentira jamais. Il n’y aura point de changement à cette promesse : le sacerdoce de Jésus-Christ est éternel : Vous êtes pontife à jamais selon l'ordre de Melchisédech *. Vous n’avez ni commencement ni fin : ce n’est point un sacerdoce qui vienne de vos ancêtres, ni qui doive passer à vos descendants. Votre sacerdoce ne passe point en d’autres mains : il y aura sous vous des sacrificateurs et des prêtres; mais qui seront vos vicaires, et non point vos successeurs. Vous célébrez pour nous un office et une fête éternellement, à la droite de votre Père. Vous lui montrez sans cesse les cicatrices des plaies qui l'apaissent, et nous sauvent. Vous lui offrez nos prières; vous intercédez pour nos fautes; vous nous bénissez, vous nous consacrez. Du plus haut des cieux vous baptisez vos enfants ; vous changez des dons terrestres en votre corps et en votre sang; vous remettez les péchés ; vous envoyez votre Saint- Esprit; vous consacrez vos ministres ; vous faites tout ce qu'ils

1 Joan. 1. 9. — ? Ps. cix. 4. Heb. v. 6. vir. 17.

font en votre nom. Quand nous naissons, vous nous. lavez d’une eau céleste ; quand nous mourons, vous, nous soutenez par une onction conforlative : nos maux deviennent des remèdes, et notre mort un passage à la véritable vie. O Dieu! Roi! Ô Pontife !je m'unis à vous en toutes ces augustes qualités; je me soumets à votre divinité, à votre empire , à votre sacerdoce, que j'honorerai humblement et avec foi, dans la personne de ceux par qui il vous plaît de l’exercer sur la terre.

Tous vos ennemis, d mon Roi! doivent étre l'escabeau de vos pieds'. Hs seront réduits ; ils seront vaincus; ils seront forcés à baiser vos pas, et la poussière où vous aurez marché. Qu’attendons-nous ? Mettons-nous volontairementsous les pieds de ce roi vainqueur, de peur qu'on ne nous y mette par force ; de peur qu'il ne dise du haut de son trône : « Pour ceux qui » n’ont pas voulu que je régnasse sur eux, qu'on les fasse » mourir à mes yeux * » ; devant ma vérité ; devant ma justice éternelle. Car ce sera leur juste supplice, que la justice et.la vérité les condamneront à jamais : et ce sera la mort éternelle.

Asseyez-vous en attendant dans votre trône, à roi de gloire ! jusqu'à ce que le temps vienne de mettre tous vos ennemis à vos pieds*® ; c’est-à-dire, demeurez dans le ciel, jusqu’à ce que vous en veniez encore une fois, pour juger les vivants et les morts. C’est précisément ce que nous disons tous les jours dans le symbole : Ilest assis à la droite de Dieu; d'où èl viendra juger les vivants et les morts. Alors donc il en sortira pour les venir juger. Mais il retournera bientôt prendre sa place avec tous les prédestinés qui ne feront qu’un avec lui; et il donnera à Dieu ce royaume entier, tout le peuple sauvé; c'està-dire, le chef et lesmembres : Æt Dieu sera tout en tous‘.

En attendant, il ne laissera pas d'exercer son empire sur la terre : il brisera la tête des rois : un Néron, un Domitien attaqueront son Église ; mais il brisera leur tête superbe. Un Dioclétien, un Maximien, un Galère, un Maximin tourmente. ront les fidèles : mais il les dégradera , il les perdra, il les

Ps tcIx TAC onEx Ve 25 Heb ls M EE Dico ? Ps. GIX-I.1. Cor x V2 0 Ke Cor. xv.0$.

frappera d’une plaie irrémédiable, comme il fit un Antiochus. Un Julien l’Apostat, lui déclarera la guerre ; mais il périra d’une main inconnue, peut-être par celle d'un ange, certainement par un coup ordonné de Dieu. Tremblez donc, à rois! ennemis de son Église! mais vous, petit troupeau, ne craignez rien : votre Roi mettra à ses pieds tous vos ennemis, fussentils les plus puissants de tous les rois.

Il boira du torrent dans la voie. Il boira le calice de sa passion, mais ensuite il élèvera la tête ?., Buvons avec lui les affictions, les mortifications, les humiliations, la pénitence , la pauvreté, les maladies. Buvons de ce torrent avec courage : que ce torrent ne nous entraîne pas, ne nous abatte pas, ne nous abîme pas, comme le reste des hommes. Alors nous lèverons la tête : les têtes orgueilleuses seront brisées, nous le venons de voir : mais les têtes humiliées par un abaissement volontaire seront exaltées avec Jésus-Christ.

Et personne n’osa l'interroger*. Aveugles; parce que la lumière venoit trop claire à leurs yeux, ils n’osoient plus l’interroger. Il falloit l'interroger, non par un esprit superbe et contentieux, mais pour être instruit. Venez donc ; interrogez ; profitez du temps ,ilne sera plus guère avec vous. La lumière n'est plus avec vous que pour peu de temps : Marchez, interrogez pendant que vous avez la lumière, de peur que les ténèbres ne vous environnent : celui qui est dans les ténèbres ne sait ou il va.

Mais nous, pour qui Jésus-Christ ne s’en va pas, ne cessons de l’interroger, et de consulter sa vérité éternelle pour le connoître, et pour nous connoître. Approchons-nous de lui, et soyons illuminés * : fussions-nous dans les ombres de la mort: écoutons l’Apôtre, qui nous dit : O vous qui dormez parmi les morts ! sortez de votre tombeau, et Jésus-Christ vous éclairera *. Amen, Amen.

1 Luc. xu1. 32. — ? Ps. @ix. 7. — 3 Matth. xx. 45. — * Joan. x11- 35. — © Ps. xxx111. 6. — Ephes. v. 14.

LILI: Jour. Chaire de Moïse : chaire de Jésus-Christ et des apôtres. (Matth. xx11. 1. 2. 3.)

Après avoir confondu les pharisiens et les docteurs de la loi par ses réponses ; il commence à découvrir au peuple leur hypocrisie, pour deux raisons. La première afin que le peuple fût prémuni contre leurs artifices ; puisque ce devoit être là le plus grand obstacle à leur foi. La seconde, pour linstruction des maîtres et des docteurs de l'Église; afin qu'ils évitassent soigneusement cette hypocrisie pharisaïque, qui avoit fait une si grande opposition à l'Évangile, et avoit mis à la fin le Fils de Dieu sur la croix. Le Sauveur ne devoit pas sortir de ce monde, sans y laisser une instruction si essentielle.

Alors done, après avoir confondu tous les docteurs de la loi et les pharisiens, Jésus-Christ s’adressa aux troupes que ces hypocrites séduisoient , afin de les détromper; et à ses disciples, de peur qu’ils n’en suivissent un jour les mauvais exemples ; et leur parla en cette sorte : Les docteurs de la loi et les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse : et le reste ; où il fait trois choses; 1° il établit leur autorité ; 2° il en déclare l'abus ; 5° il en prédit le châtiment.

Arrêtons-nous ici, et préparons-nous seulement à bien profiter du discours de notre Seigneur, en sorte que nous soyons véritablement purgés du pharisaïsme ; conformément à cette parole du Sauveur : Donnez-vous de garde du levain des pharisiens qui est l'hypocrisie *. Hélas! hélas! qu'il n’est que trop passé de ée levain jusqu’à nous! Nous l’allons voir.

Jésus-Christ parle aux troupes et à ses disciples, au peuple et aux docteurs. Que chacun soit attentif, et prenne ce qui lui convient dans cette instruction.

La première chose qui est à observer dans le sermon de notre Seigneur, c'est qu'ayant à découvrir les abus et les corruptions qui étoient en vogue dans la synagogue et dans ses docteurs , il commence par établir l'autorité de leur ministère de la manière du monde la plus forte. Car autrement en reprenant les abus, on en introduiroitun plus grand quetousles

1 Matth. xxu1i. 2. 3. — ? Matth. xvr. 6. Luc. x1r. 1.

autres ; qui seroit de se retirer de la société, ét de mépriser le ministère qui est de Dieu, à cause des vices de ceux qui l'exercent. Le docteur du genre humain ne vouloit pas sortir du monde sans établir ce fondement, qui est le remède à tous les schismes futurs : et on ne peut pas l'établir avec plus de force.

Les docteurs de la loi et les pharisiens sont assis. sur la chaire de Moïse ‘. Assis pour enseigner : ils en ont l'autorité. Sur la chaire de Moïse. Il n’y avoit rien de plus grand pour l’ancien peuple , que d’être assis sur la chaire du législateur ; de celui que Dieu avoit établi alors, pour être le médiateur entre lui et son peuple, comme l'appelle saint Paul *. C’est sur cette chaire que sont assis les docteurs de la loi et les pharisiens : ils représentent ces soixante-dix sénateurs qui partagèrent l'esprit de Moïse, pour juger le peuple.

Après avoir établi leur autorité sur celle de Moïse , il con— clut : Gardez donc, et faites tout ce qu’ils vous diront *. Xl attribue clairement à la synagogue une vérité infaillible ; en sorte qu’il falloit tenir pour certain tout ce qui avoit passé en dogme constant de la synagogue. Car ii ne donne à personne le droit de juger au dessus d’elle ; et le partage du peuple est l’obéissance : Gardez et faites.

Songeons donc à l’autorité que doivent avoir les docteurs de l’Église chrétienne; puisqu'ils sont assis, non pas sur Ja chaire de Moïse, mais sur celle de Jésus-Christ, et des apôtres *; et qu’ils y sont établis avec une promesse bien plus authentique, que les docteurs de la synagogue , puisque la synagogue devoit passer, et n’avoit que des promesses temporelles : au lieu qu’il a été dit à l'Eglise : Je suis avec vous jusqu’à la fin des siècles 5.

Gardez donc et faites ce qu'il vous diront. Mais parce que l'assistance qui leur est promise pour enseigner en corps, n'empêche pas la corruption quipeut être dans les mœurs des particuliers, et même la plupart : ilajoute : Maïs ne faites pas selon leurs œuvres : car ils disent et ne font pas°. Prenez donc bien garde à vos docteurs. Ils n'oseront vous décider que ce

1 Matth. xxrur. 2. — ? Gal. ur. 49. — © Matth. xxui1. 3. — ‘ Ephes. n. 20, — Matth. xxviui. 20. — © Ibid. xxin. 3.

qui à passé en dogme certain de la synagogue; et s'ils ne le font, ils seront redressés par l’autorité de la chaire, par toute l'unité de la synagogue. Mais Ja discipline pourra être si corrompue, qu'on ne réprimera pas les mauvaises mœurs ; l’avarice, l'hypocrisie, les conduites particulières de ceux qui chercheront leur intérêt, sous couleur de religion. Ainsi, en faisant ce qu'ils disent, ne faites pas ce qu’ils font : Et prenez garde, comme disoit saint Augustin, qu'en cueillant la bonne doctrine comme une fleur parmi les épines, vous ne vous laïssiez écorcher la main par le mauvais exemple .

Voilà l’abrégé de l'instruction du Sauveur. Il s’expliquera davantage dans la suite. Arrêtons-nous ici, et considérons la merveilleuse conduite de Dieu, qui gouverna tellement le corps des docteurs, qu'ils soutiendront les saintes maximes plus qu’ils ne les pratiqueront; et qu'ils ne passeront pas leur corruption en dogme : le dogme ayant par lui-même une racine si forte, qu'il se soutient comme de soi.

Jésus-Christ nous prémunit donc contre les scandales qui ne seront jamais les plus grands, que lorsqu'on les verra dans les docteurs et dans les pasteurs. Et il veut que nous apprenions à honorer le ministère, même dans des mains indignes : parce que l’indignité des ministres est de leur fait particulier; et le ministère est de Dieu.

LIV: Jour. L'autorité de la synagogue reconnue et recommandée par Jésus- Christ dans le temps même qu’elle conjure contre lui. (Ibid.)

Il y a ici quelque chose d'étonnant : car Jésus-Christ savoit bien que la synagogue l’alloit condamner dans trois jours , lorsque le conseil assemblé chez le souverain Pontife, décideroit : QI est coupable de mort, parce qu'il s’étoit dit le Christ » et le Fils de Dieu *». Et la confession de la vérité Jui fut imputée à blasphème. Et cependant il établit son autorité avec les parolesles plus fortes qu'on pouvoit imaginer : tant ilest, en tout et partout, juste et véritable,

Mais ne sembleroit-il pas ici qu’il parleroit contre lui-même et qu'il induiroit le peuple en erreur ? Faîtes ce qu'ils vous

! Serm. xLvI. in Ezech. n. 22. et Serm. cxxxvit1, de verb. Ev, Joan. n. 13. — ? Matth. xxvI. 65. 66.

disent. Rejetez donc le Christ : car ils vous le diront bientôt.

Bien plus : « Ils avoient déjà conspiré entre eux, que si

» quelqu'un confessoit qu'il fût le Christ, il fût excommunié, » et chassé de la synagogue ' ». Le sanguinaire conseil avoit déjà été tenu, et il y avoit été décidé , qu’il falloit que Jésus mourût. Et il semble que la synagogue étoit déjà réprouvée. Comment donc en parler d'une manière si authentique, et lui donner l'autorité de la vraie Église ? O Seigneur ! pourquoi parlez-vous en cette sorte? Que ne déclarez-vous plutôt à toute la synagogue , qu'elle étoit réprouvée? Frappons, cherchons, demandons.

LVe Jour. L'autorité de la synagogue cesse à la destruction du temple, et du peuple de Dieu. Immobilité de l'Eglise chrétienne.

En cherchant donesoigneusement dans l'Écriture, je trouve que la synagogue ne devoit être absolument réprouvée, qu'après qu’elle auroit actuellement fait mourir Jésus-Christ. Bien plus, Dieu la vouloit encore attendre, jusqu’à ce qu'elle eût méprisé le grand signe qu'il lui devoit envoyer pour reconnoître le Christ, qui étoit celui de sa résurrection. « Cette race » infidèle cherche un signe, et il ne lui en sera point donné » d'autre, que le signe de Jonas le prophète », et le reste ‘.

Ce n’étoit pas assez que le Christfûüt ressuscité ; ilfalloit que sa résurrection fût publiée, et que la pénitence eût été prêchée en son nom, en commençant par Jérusalem; ce qui ne se commença qu’à la Pentecôte.

Ce n’étoit pas encore assez : car les apôtres ne se séparent pas encore de la communion du reste du peuple; et quoiqu'ils fissent déjà un corps à part avec leurs disciples, ils alloient au temple comme les autres, et ils étoient reçus à y rendrele même culte. Car encore qu'ils s'assemblassent dans la galerie de Salomon, et que personne n'osât se joindre à eux; néanmoins le peuple les glorifioit *, et on ne les avoit pas publiquementexcommuniés.

On peut done voir maintenant que ce qui est dit en saint

! Joan. 1x. 22. — ? Matth. x11. 39. 40. — * Act. v. 12. 13. etc.

Jean : « Qu'ils avoient conspiré entre eux, de chasser de la » synagogue ceux qui reconnoîtroient Jésus pour Christ» : étoit plutôt une conspiration secrète, qu'un décret public. N en étoit de même du dessein de le faire mourir. Et en effet tant s’en faut que les apôtres fussent excommuniés et exclus du temple, Jésus-Christ lui-même y prêchoit, y ordonnoit, y étoit reçu, consulté, écouté de tout le monde. Et tout ce qu'on fit après contre les apôtres par voie de fait, ne faisoit pas qu'ils fussent privés du culte public, ni qu'eux-mêmes s'en séparassent, comme on vient de voir. C’étoit un temps d’attente, ou plusieurs gens de bien, qui pouvoient n’avoir pas vu les miracles de Jésus-Christ, demeuroient comme en suspens. « On venoit cependant de toutes les villes à Jérusalem, » pour y apporter les malades aux apôtres : on les exposoit à » l'ombre de saint Pierre *»; et la synagogue, quoique déjà sur le penchant de sa ruine, n’avoit pas encore pris absolument son parti.

C’est une chose admirable , comme Dieu la supportoit en patience, et combien de formalités et de dénonciations, pour ainsidire , ilpratiqua, avant que de répudier entièrement cette épouse infidèle. Il semble que lorsqu'elle en vint à répandre le sang de saint Etienne, elle eût rompu tout à faitavec Dieu, et Dieu avec elle. Mais non; car l’infidélité de la ville de Jérusalem n’empêchoit pas que les Juifs de la dispersion n’écoutassent encore les apôtres. Ils entroient dans les synagogues où on leur offroit la parole, comme on faisoit à des frères et à de vrais Juifs. On écoutoit paisiblement ce qu'ils disoient de Jésus, et on les invitoit à en parler encore: une autre fois dans l’assemblée suivante. Et le samedi étant venu, toute la ville accourut pour entendre la parole de Dieu de leur bouche. Alors les Juifs s'émurent, et contraignirent les apôtres à leur déclarer qu'ils alloient porter aux gentils la parole qu'ils refusoient de recevoir : ce qui étoit une espèce de rupture, puisque les apôtres s’en allèrent, secouant contre eux la poussière de leurs pieds. Voilà ce qui arriva à Antioche de Pisidie.

! Joan. 1x. 22. — ? Act. v. 15. 16. —— 3 Act. xuit. 5. et suiv.

Mais la rupture n’étoit pas encore universelle ; car ils continuoient à entrer dans les autres synagogues à leur ordinaire, et on leur y offroit encore la parole‘. Ils alloient aussi comme les autres à la prière commune dans l’oratoire destiné à cet

usage *. Saint Paul parla paisiblement dans la synagogue à Thessalonique, durant trois samedis consécutifs *. Il étoit écouté ; et parloit aussi à Corinthe tous les samedis , prê-" chant toujours le Seigneur Jésus dans ses discours; et ne s’en retiroit.que lorsqu'il voyoit leurs blasphèmes manifestes, leur dénonçant toujours qu’ils alloient aux gentils, qui étoit comme le signal de la rupture : saint Paul demeurant toujours auprès de la synagogue, sans doute pour la fréquenter à son ordinaire, autant qu'on l'y recevroit *.

Ce qui se passa à Ephèse sent un peu plus la rupture : car Saint Paul y ayant prèché trois mois durant dans la synagogue, avec une pleine liberté; le blasphème de quelques-uns qui entraînèrent les autres, fit qu'il sépara ses disciples , et continua ses discours dans l’école d'un certain, nommé Tyran °. Mais ce n'étoit rien moins encore qu’une rupture absolue avec la synagogue, puisqu'après tout cela le même saint Paul étant arrivé à Jérusalem, par le conseil de saint Jacques etde tousles prêtres, se joignit à quatre fidèles qui avoient foit un vœu, etse sanctifiant avec eux, entra dans le temple oùils offrirent leurs eblations, et accomplirent leur vœu , en témoignage de leur communion avec le service du Temple , et le peuple qui le fréquentoit *, qui par conséquent n’étoit pas encore manifestement réprouvé. Et pour pousser tout d’un coup la chose jusqu’à la fin des Actes, les Juifs que saint Paul trouva à Rome, lui déclarèrent que les frères de Judée, contents alors de l'avoir chassé du pays, ne leur avoient rien écrit, ni rien fait dire contre lui. Ce qui fit qu'ils l'écoutèrent encore un jour entier depuis le matin jusqu’au soir*. £

Pendant ce temps-là les gentils venoient en foule à l'Église qui se formoit tous les jours de plus en plus. La persécution s’éleva de tous côtés à l’instigation des Juifs qui alloient par-

1 Act. xitr. 15. — ? Ib. xvi. 13. 16.— 5 Ib. xv11. 2.— * Ib. XVIII. 4. —SJb.7. — 6 JIb. xx. 8. 9. — ? Ib. xxr. 23 et seq. — © Ib. XXII. 21. 23.

51e MÉDITATIONS

tout pour animer les gentils, jusqu’à ce qu'ils excitèrent Néron à cette première et grande persécution, où les deux apôtres saint Pierre et saint Paul moururent. Ce fut là comme le terme fatal marqué à la synagogue : car elle avoit pris alors universellement parti contre lesfidèles. Les apôtres, en allant au supplice, leur dénoncèrentle châtiment qui leur alloit arriver. Dieu sembloit les avoir attendus jusque là en patience, et leur avoir donné tout ce temps-là pour faire pénitence du déicide commis en la personne du Fils de Dieu. Mais enfin, n'ayant écouté ni lui, ni ceux qu'il leur envoyoit pour les obliger à se repentir, il lança le dernier coup, où l’on sait que la cité sainte fut mise en feu avec son temple, avec toutes les marques de la dernière extermination que Daniel avoit prédite. Ce fut alors que le juif cessa absolument d’être peuple, conformément à ce qu’avoit dit le même prophète : Et ol ne sera plus le peuple de Dieu '.

On voit done l’état de l'Église dans cet intervalle. L'Église chrétienne commencçoit par la prédication de la vérité, que Jésus-Christ et ses apôtres établirent par tant de miracles, et surtout par celui de la résurrection de Jésus-Christ, qui étoit, qu'il le falloit reconnoître pour le vrai Christ. Alors cependant la synagogue n’étoit pas encore entièrement répudiée, ni n’avoit pas tout à fait perdu le titre d'église, puisque les apôtres communiquoient encore avec elle, à son temple et à son service. C’étoit comme un temps d'attente, durant lequelse faisoit la publication de l'Évangile. fl y en avoit alors qui peut-être n’ayant pas vu par eux-mêmes les miracles de Jésus-Christ et de ses apôtres, et ne sachant encore que penser, voyant aussi qu’il se remuoit dans le monde quelque chose d’extraordinaire, demeuroient comme en suspens, attendant du temps le dernier éclaircissement, et disant comme Gamaliel : « Si ce conseil n’est pas de Dieu, ilse dissipera » de lui-même ; s’il est de Dieu, vous ne pourrez pas le dis- » siper * ». Ceux qui demeuroient dans cette attente, dociles à recevoir la vérité quand elle seroit entièrement notifiée, pouvoient encore être sauvés, comme leurs prédécesseurs, en

! Dan. 1X.:26. —? Act. v. 38. 39.

la foi du Christ à venir; parce qu'encore qu'il fût arrivé, la promulgation de sa venue n’avoit pasencore été faite jusqu’au point que Dieu avoit marqué, et après laquelle il ne vouloit plus tolérer ceux qui n’ajouteroient pas une foi entière à l'Évangile. En attendant l'Église judaïque demeuroit encore en état. Le Fils de Dieu lui donnoit toujours la même autorité qu’elle avoit pour soutenir et instruire les enfants de Dieu; ne lui dérogeant Ja créance, que dans le point que Dieu avoit révélé par tant de miracles. Car la croyance qu'il donnoit par ses miracles à l'Église chrétienne ne dérogeoit qu'à cet égard à la foi de l'Eglise judaique. L'Eglise chrétienne naissoitencoreetse fhhélidafisle sein del Église judaïque et n’étoit pas encore entièrementenfantée ni séparée de ce sein maternel. C’étoit comme deux parties de la même Église, dont l’une plus éclairée répandoit peu à peu la lumière sur l’autre. Ceux qui résistoient ouvertement et opiniâtrément à la lumière, périssoient dans leur infidélité ; ceux qui demeuroient comme en suspens, en attendant le plein Jour, disposés à le recevoir aussitôt qu’il leur apparoîtroit, se sauvoient à la faveur de la foi au Christ futur, à la manière qu'on a vue; la synagogue leur servoit encore de mère, et tenoit encore la chaire de Moïse jusqu'à un certain point. Qu'on demandât : Quel * Dieu faut-il croire ? Les docteurs de la loi vous répondoient : Celui d'Abraham, qui a fait le ciel et la terre. Que faut-il faire pour son culte, et qu’en ordonne Moïse? Telle et telle chose. Faut-il attendre un Christ? Sans doute. Où doit-il naître? En Bethléem ‘, tout d'une voix. De qui doit-il être fils De David, sans hésiter”. Mais ce Christ, est-ce Jésus? Dieu le déclaroitouvertement; et on n’avoit pas besoin à cet égard de l'autorité de la synagogue : car il s’élevoit une autorité au dessus de la sienne, qu’il n’y avoit pas moyen de méconnoître absolument. Ceux quiattendoient néanmoins ce que le temps devoit faire, pour la déclarer davantage, et qui se gardoient en attendant à l'exemple d’un Gamaliel , de participer aux complots des Juifs contre Jésus-Christ et ses apôtres, faisoient ce que disoit le Sauveur : Faites ce qu'ils vous disent ;

VMatthe rt. 5 — 21]b. xxXI1. 41.

Bossuet, t, v, 23

suivez ce qui a passé en dogme constant : mais ne faîtes pas ce qu'ils font. Ne sacrifez pas le juste à la passion et à l'intérêt de vos docteurs corrompus. L'autorité naissante de D Eglise chrétienne suffit pour vous en empêcher. La synagogue ellemême n'a pas encore pris parti en corps, puisqu'elle écoute tous les jours les apôtres de Jésus-Christ , et demeure comme en attente : Dieu le permettant ainsi, pour ne laisser pas tomber tout à coup dans la synagogue le titre d'Eglise, et pour donner le loisir à l'Eglise chrétienne de se former peu à peu. La synagogue s’aveugle à mesure que la lumière croît : les enfants de Dieu se séparent. La lumière est-elle venue à son plein, par la destruction du saint lieu, par l’extermination de l'ancien peuple, et l'entrée des gentils en foule, avec un manifeste accomplissement des anciens oracles : la synagogue a perdu toute son autorité, et n’est plus qu'un peuple manifesment réprouvé. C’est ce qui devoit arriver, selon les conseils de Dieu, dans cet entre-temps quise devoit écoulerentrela naissance de Jésus-Christ et laréprobation déclarée du peuple juif.

Mais cette diminution et cette déchéance d'autorité ne doit jamais arriver à l'Eglise chrétienne. On dit done absolument à ses enfants : Vos pasteurs et vos docteurs sont assis, non plus sur la chaire de Moïse, qui devoit tomber ; mais sur la chuire de Jésus-Christ, qui est immobile. Faites donc en tout et partout ce qu'ils vous enseignent. Mais prenez garde seulement, s'ils sont mauvais, de séparer les exemples des particuliers, des préceptes et enseignements soutenus sur leur ministère.

Admirons donc cette autorité de l'Église chrétienne, qui est en vérité le seul soutien des infirmes et des forts. Et admirons aussi comment Dieu a ôté l'autorité à l'Eglise judaïque, plutôt par les choses mêmes , et par la destruction du temple et du peuple, que par aucun décret passé en dogme quiluiait fait perdre créance.

LV‘ Jour. Caractère des docteurs juifs, sévères, orgueilleux et hypocrites. (Matth. xx111. 4. 5. 6. 7.)

Ils lient des fardeaux. Le premier abus; c’est que pour paroitre pieux, ils font les sévères. Jis lient des fardeaux pesants,

ils tiennent les âmes captives: car voyez Lette à quel point : des fardeaux insupporiables sur les épaules ! : bienliés, en sorte qu'ils ne puissent s’en défaire : et tout cela pour les tenir dans teur dépendance, sous prétexte d’exactitude.

C'est aussi un effet de la superstition. La véritable piété étant fondée sur la confiance en Dieu, dilate le cœur : mais la superstition qui se veut fonder sur elle-même met une chose sur une autre, et se charge de fardeaux insupportables.

Mais voici le comble du mal. Ces faux docteurs, quand ils vous ont bien chargés, ne vous aident pas du bout du doïgt ; impitoyables en toute manière, et parce qu'ils vous chargent, et parcequ'ils ne songent pas à vous soulager. Voilà leur premier caractère : rigoureux par ostentation, et en même temps durs et impitoyables.

Ils tiennent captive des femmelettes chargées de péchés *, sous prétexte de leur donner des remèdesà leurs péchés, et en effet pour les tenir dans leur dépendance, sous le beau nom de direction.

Mais vous, Ô véritables directeurs? si vous êtes obligés d’ordonner des choses fortes, soyez encore plus soigneux à soulager ceux à qui vous les imposez. Loin de vouloir vous attacher les âmes infirmes, rendez-les libres ; etautant que vous pourrez, mettez-les en état d’avoir moins besoin de vous, et d'aller comme toutes seules par les principes de conduite que vous leur donnez.

Ils font tout pour étre vus des hommes *. Voilà la source de tout le mal. La véritable piété ne songe qu’à contenter Dieu. Ceux-ci n'ont que des vues humaines ; et ils sont sévères, afin qu’on les loue : ils veulent conduire, ils veulent diriger, pour se donner un grand crédit; afin qu’on voie qu’ils peuvent beaucoup, qu'ils sont de grands directeurs, et qu’ils ont beaucoup de gens de grande considération à leurs pieds.

Ils aiment les premières places “. Les voilà peints : non que tous ils aient tous ces défauts; les uns ne se soucient pas tant des premières places ; mais ils voudront qu'on les craigne, qu'on les visite, qu’on leur fasse de grandes révérences ; sen-

1 Matth. xxt11. 4. — 2 JE. Tim. mm, 6. — # Matth. xx1ur. 5. — À Ib. 6.

sibles au dernier point, si on leur manque en la moindre chose. Les malheureux, ils ont reçu leur récompense,

Mais ce qu'ils veulent sur toutes choses , c’est qu’on les appelle Rabbi‘, et qu’on les tienne pour maîtres, qu'on révère leurs décisions comme des oracles, et que tout le monde aille à eux comme à la règle. ,

Que ceux qui sont en place, où ces devoirs leur sont rendus naturellement, craignent de s’y plaire. La tentation est délicate : car on passe souvent de la fermeté qu’on doit avoir pour maintenir l'autorité légitime, à une jalousie de grandeur toute humaine ettoute mondaine. Le remède est dans les paroles suivantes.

LVIT: Jour. Jésus-Christ seul Père, seul maître. (Matth. xxi11.8. 9. 10.11.)

Vous n’avez qu’un seul maître *. Écoutez le maître intérieur ne faites rien qu’en le consultant : faites tout sous ses yeux. Songezce que vous feriez si vous aviez à chaque moment à lui rendre compte. Vous prendriez son esprit, comme vos subalternes prennent le vôtre : vous craindriez de vous rien attribuer au delà des bornes , pour n'être point repris d’un tel supérieur. Or encore que vous n'ayez point à luirendre compte en présence, à chaque moment, il viendra un jour que tout se verra ensemble : et en attendant on observe tout; et celui à qui vous aurez à rendre compte , viendra lorsque vous y penserez le moins *, pour voir si vous n’avez point insolemment abusé du pouvoir qu'il vous a laissé en son absence.

Vous êtes tous frères “. Songez-y bien : vous qui êtes supérieur, vous êtes ftère. S'il faut donc prendre l'autorité sur votre frère, que ce soit pour l'amour de lui, et non pour l’amour de vous ; pour son bien, et non pour vous contenter d’un vain honneur.

[n'y a qu'un Père : il n’y a qu'un maître *. Si on vous appelle Père, parce que vous en faites la fonction, elle est déléguée , elle estempruntée. Revenez au fond: vous vous trouverez frère et disciple. Ayez-en donc l'humilité : apprenez

1 Matth. xxr1t. 7, — 2 Ib, 8. — 5 Ib. xx1vV. 45. 50. — 4 Ib, xx111. 8 — © Ib. 9. 10. ;

d'un moment à l’autre ce que vous avez à enseigner. Ainsi vous serez un père , vous serez un maître : car saint Paul a bien dit qu’il étoit père, et qu'il engendroit des enfants ‘ ; mais la semence de Dieu , c’est sa parole. Recevez donc continuellement de Dieu. Prêchez-vous? Ecoutez au dedans le Maître céleste, et ne prêchez que ce qu'il vous dicte, Conduisez-vous conseillez-vous ? consolez-vous? Si vous parlez que ce soient des discours de Dieu *.… Si vous servez quelqu'un en le conduisant , que ce soit par la vertu que Dieu vous fournit 5 sans cesse.

Un seul maître ; une seule lumière qui éclaire tout homme venant au monde ‘, qui à parlé au dehors, et parle encore tous les jours dans son Évangile : mais qui parle toujours au dedans, dès qu’on lui prête l'oreille. Dans quel silence faut-il être, pour ne perdre pas la moindre de ses paroles.

Le plus grand d’entre vous c’est votre serviteur *. Il ne dit pas qu'il n'y ait pas d'ordre dans son Eglise , et que personne n’y soitélevé en autorité au dessus des autres : mais il avertit que l'autorité est une servitude. Je me suis fait serviteur de tous disoit saint Paul : fout à tous, afin de les sauver tous *. L'exercice de l’autorité ecclésiastique est une perpétuelle abnégation de soi-même.

LVIII: Jour. Les Væ, ou les malheurs prononcés-contre les faux docteurs. (Matth, xxu11. 13. 15. 16.)

Ecoutons bien, ces Væ : Malheur à vous’. Dès qu'on se fait maître pour soi-même , et pour être honoré, malheur à vous. C’est uñe malédiction sortie de la bouche de Jésus-Christ : c'est une sentence prononcée, qui sera suivie d'une autre : Allez, maudits.

Comment est-ce que les docteurs ferment le ciel? En débitant de fausses maximes, et mettant l'erreur en dogme.

Ils ne vouloient point croire en Jésus-Christ, et empêchoient le peuple d'y croire, C'étoit véritablement fermer la porte du ciel, puisque Jésus-Christ est cette porte.

Un autre moyen de la fermer, c’est de la faire trop large,

? I. Cor. 1v. 14. 15. — ? Gal. 1v. 19. — $ I. Pet. 1V. 11. —* Joan. 1.9, — 5 Matth. xxru1. 11. — SE. Cor. 1x. 19. 22, — 7 Matth. XxXH1. 13,

pendant que Jésus-Christ la fait étroite. Car dès là, ce n’est plus la porte que Jésus-Christ a ouverte : c'en est une autre que vous ouvrez de vous-mêmes : et parce qu’elle est plus aisée, vous faites abandonner l’autre qui est la véritable.

Mais cene sont pas seulement les docteurs trop relâchés qui ferment la porte : Jésus-Christ attaque encore plus, dans tout ce sermon, ceux qui augmentent les difficultés, et les fardeaux. Leur dureté rend la piété sèche et odieuse, et par là elle ferme le ciel.

Ces faux docteurs gâtent tout. Il n’y a rien de meilleur que l'oraison : ils la gâtent ; parce que pour dévorer la substance des veuves, ils font semblant de prier Dieu longtemps pour elles, ou de leur vouloir apprendre à prier longtemps. Mais leur jugement sera d’autant plus grand, que la chose dont ils abusent, est plus excellente.

Les maisons des veuves, foibles par leur sexe, maîtresses de leur conduite, etn’ayant plus de mari qui sauroitbien écarter le directeur intéressé : voilà un vrai butin pour l'hypocrisie.

La plus parfaite action d’un docteur c’est de faire un prosé— lyte ‘, de convertir les infidèles. Plus ils étoient éloignés, plus il ÿ a de mérite à les ramener. Ils gâtent cela : üls le font doublement damner. Car ils l’attirent, et puis il l'abandonnent : ils le gagnent et puis il le scandalisent : et ne lui font que trop sentir qu’ils n’ont travaillé à le convertir, que pour s’en faire une matière d'un vain triomphe. Ces malheureux prosélytes se rebutent de la piété , et peut-être de la foi : et ils se damnent doublement; parce qu'ils deviennent déserteurs de la religion, et que sachant la volonté du maître, ils sont beaucoup plus punis. Il vâloit mieux les laisser dans leur ignorance, que de manquer à ce qu’il leur faut, pour profiter de la doctrine de la foi. Ne croyez donc pas avoir tout fait, quand vous les avez convertis; c’est ici le commencement de vos soins. Autrement vous ne serez, comme vous appellent les hérétiques par mépris, qu'un malheureux convertisseur.

Ne dites pas d’un pécheur : Il a commencé : il a fait sa confession générale ; qu’il aille maintenant tout seul. Vous ne

1 Matth, xxri1. (5.

songez pas que le grand coup est de persévérer. Prenez garde que vous ne vouliez que la gloire de convertir, et non pas le soin de conserver.

Le faux zèle est bien marqué dans ces paroles : Vous courez la mer et la terre, pour faire un seul prosélyte ‘. Qu'il est zélé! Tant de peine pour un seul homme! faux zèle, puisqu'il ne sert qu’à la vanité : il se repaît de la gloire d’avoir fait un prosélyte. Plus la chose est sainte, plus il est détestable de La gâter. J'ai fait cette religieuse, j'ai attiré cet homme à l’ordre achevez donc; cultivez cette jeune plante; ne la déracinez pas par les scandales que vous lui donnez; qu'elle ne trouve pas la mort où elle acherché la vie : en un mot, ne la damnez pas davantage par le mauvaisexemple. Le mauvais exemple du monde lui auroit été moins nuisible : le mauvais exemple des serviteurs et des servantes de Dieu , la perd sans ressource.

« Dieu dissipe les os de ceux qui plaisent aux hommes : ils » sont Dacies de confusion, parce que le Seigneur les mé- » prise *», comme des hommes vains, qui préfèrent l'apparence au solide et au vrai.

LIX° Jour: Docteurs juifs, conducteurs aveugles et insensés. (Ibid. 16 et suiv.)

Jusqu'ici il ne les a appelés qu'hypocrites : parcéqu'ils mettoient la piété dans l'extérieur seulement. Voici une autre qualité qu’il leur donne : conducteurs aveugles : et encore : insensés et aveugles *

Marquez la liaison de ces deux paroles: conducteurs et aveugles : guides aveugles et insensés : Hélas! en quels abimes tomberez-vous, et ferez-vous tomber les autres ? Car tous deux tombent dans l’abîme, et l’aveugle qui mène, et celui qui suit

L’aveuglement qu’il reprend ici est, lorsque l'intérêt fait oublier les maximesles plus claires et les plus certaines.

Il est bign manifeste, que le temple et l'autel qui sanctifient lès présents ‘, sont de plus grande dignité que le don qu'on met

Matth xt. 5. —.2%Ps. 111,6. Matth "xx1N. 16 eteseqe— #"Tb: 18° 19.

dessus pour les sanctifier. Et cependant ces guides aveugles étoient assez insensés pour dire que le serment qu'on faisoit par le don, et par l'or qu’on avoit consacré dans le temple et sur l'autel, étoit plus inviolable que celui qu'on faisoit par le temple et par l'autel même. Pourquoi? parce qu'ils vouloient qu'on multipliât les dons et l'or dont ils profitoient : et c’est pourquoi ils en relevoient le prix, etils poussoient leur aveuclement, jusqu'à préférer le présent au temple et à l’autel, où on le consacroit.

Lorsqu'il dit que le temple et l'autel sanctifient le don, il parle pour l’ancienne loi, où en effet tous les dons et toutes les victimes, qui n’étoient que choses terrestres, étoient bien au dessous du temple et de l’autel qui étoient le manifeste symbole de la présence de Dieu. Mais dans lanouvelle alliance il y a un don qui sanctifie le temple et l'autel. Ce don c’est l'eucharistie ; qui n’est rien de moins, que Jésus-Christ et le Saint des saints : et ce don est en même temps un temple. Détruisez ce temple, dit-il : eé il parloit du temple de son corps ‘,.… où la divinité habitoit corporellement ?. Il est donc le temple, et plus que le temple : Celui-ci est plus grand que le temple méme*,

Il est l'autel, en qui et par qui nous offrons des victimes spirituelles , agréables par Jésus-Christ, comme dit saint Pierre ‘.

Ceux qui estiment le don plus que le temple et plus que lautel, sont encore ceux qui donnant quelque chose à Dieu, le font valoir en eux-mêmes; au lieu de songer qu'on ne peut rien donner à Dieu, qui ne soit beaucoup au dessous de la majesté de son temple, et de la sainteté de son autel.

Comme il élève l'esprit! du don, à l'autel et au temple : du temple, au ciel dontil est l’image : du ciel, à Dieu qui y est assis, qui y règne, qui y tient l'empire de tout l'univers.

Apportez votre don : apportez-vous vous-même à l'autel; et ne faites cas de vous-même qu'à cause que vous êtes consacré à Dieu. Tirez de là tout votre prix : attendez de là tout ce que vous espérez de sainteté.

? Joan. 11: 49.21. — ? Coloss. 11. 9.—3 Matth x11. 6. — I, Pet. 11. 5.

0 le grand don que vous avez à offrir à Dieu! son corps et son sang que tous les jours vous pouvez offrir à Dieu en sacrifice : don qui sanctifie l'autel et le temple, et ceux qui s'offrent dans le temple.

LX° Jour. Guides aveugles attachés aux petites choses, et méprisant les grandes. (Ibid, 23.et 24.)

Par quelle erreur de l'esprit humain arrive-t-il qu'on observe la loi en partie, etqu'on ne l’observe pas tout entière ; qu'on en observe les petites choses, comme de payer la dîme des plus vils herbages, et qu'on omet les plus grandes, la justice, la miséricorde, la bonne foi‘? Il y a là une ostentation et un air d'exactitude qui s'étend jusqu'aux moindres observances. Mais il faut encore remarquer ici quelque chose de plus intime. On observe volontiers dans la loi ce qui ne coûte rien à la nature ; les passions ne souffrent point de violence. On le sacrifie aisément à Dieu : on ne veut pas avoir à se reprocher à soi-même qu'on est sans loi, qu’on est un impie : on s’acquite par de petites choses, et on se flatte d’avoir satisfait. Mais la lumière éternelle vous foudroie : Il falloit s'attacher à ces grandes choses, mais sans omettre les moindres ?. Il ne faut pas s’y attacher comme aux principales, ni les mépriser non plus à cause qu’elles sont petites.

Voyez ce que Jésus estime, la justice, la miséricorde, la bonne foi.

Guides aveugles, qui coulez le moucheron et qui avalez un chameau *. Que le monde est plein de ces fausses piétés! Ils ne voudroient pas qu'il manquât un Ave Maria à leur chapelet, Mais les rapines, maisles médisances, mais les jalousies , ils les avalent comme de l’eau : scrupuleux dans les petites obligations ; larges sans mesure dans les autres.

C'est encore la même chose, que ce qui est dit au v. 5: Ils étendent des parchemins où ils écrivoient des sentences de la loi de Dieu ‘, conformément au précepte du Deutéronome *. Soit que ce fût une espèce d’allégorie, ou une obligation effective; ils vouloient bien avoir ces sentences roulantes et mouvantes devant les yeux : mais ils ne se soucioient pas d'en

1 Matth. xx1rr. 23. — ? Jb. — 3 Ib. 23,24. — Ib. 5. — * Deut. vi. 8. 20»

avoir l'amour dans le cœur. Il étoit commandé aux Israélites, pour se distinguer des autres peuples, d’avoir des franges au bord de leurs robes, qu'ils nouoient avec des rubans violets ‘. Ce qui leur étoit un signal, qu’ils devoient être attentifs à Ja loi de Dieu, et ne laissez pas errer leurs yeux et leurs pensées dans les choses qu'elle défendoit. Les pharisiens se faisoient de grandes franges, ou dilatoient ces-bords de leurs robes, comme gens bien attentifs à la loi de Dieu, qui dilatoient ce qui étoit destiné à en rappeler la mémoire. C’est tout ce que Dieu en aura : une vaine parade, une ostentation, une exaetitude apparente aux petits préceptes aisés, un mépris manifeste des grands, etun cœur livré aux rapines et à l’avarice. Prenez garde dans les religions : un voile, l'habitdel’ordre, les jeùnes de règle. Mais que veut dire ce voile ? Pourquoi estil mis sur la tête, comme l'enseigne de la pudeur et de la retraite ? C’est à quoi il falloit penser, et ne mépriser pas les petites choses, qui sont en effet la couverture et la défense des grandes : mais aussi ne se pas imaginer que Dieu se paie de cette écorce et de ces grimaces.

LXIT° Jour. Suite. Sépulcres blanchis. (Ibid. 26. et 27.)

Aveugle pharisien, continue notre Seigneur *, quinettoies le dehors d'une coupe, et laisses dans la saleté le dedans où lon boit. Neitoie le dedans afin que le dehors soit pur : car la pureté vient du dedans, et se doit répandre delà sur le dehors. Autrement, malgré ton hypocrisie, l'infection du dedans se produira par quelque endroit : ta vie se démentira, ton ambition cachée sera découverte; tu paroîtras de couleurs et de figures différentes ; et avec l’infamie de ton ambition, celle de ton hypocrisie attirera la haine du genre humain.

Quelle affreuse idée d’un hypocrite! C’est un vieux sépulcre : tout s'y démentoit : on l’a reblanchi, et il paroît beau au dehors : il peut même paroître magnifique. Mais qu'y a-t-il au dedans? Infection, pourriture, des ossemens de morts ?, dont l’attouchement étoit une impureté selon loi. Tel est un hypocrite : il a la mort dans le sein : que sera-ce, et où se cachera-

Num xv, 38. Deut. xx11. 12. —2 Matth. xx111. 25. 26. — 3 Ib. 27.

til, lorsque Dieu révèlera le secret des cœurs, et qu'on verra ces choses honteuses qui se passoient dans le secret, et qu'on « honte méme de prononcer.

LXII Jour. Docteurs juifs persécuteurs des prophètes : Leur punition. ({bid. 29—36.)

Voici le comble de l'hypocrisie : des actions de piété pour donner couleur au crime ; comme de bâtir les sépulcres des prophètes. Qu'il est aisé de les honorer après leur mort, pour acquérir la liberté de les persécuter vivants ! Ils ne vous disent plus mot, et vous pouvez les honorer sans qu'il en coûte à vos passions. On fait aisément les actes de piété qui ne leur font point de peine. On parera un autel ; on y placera des reliques; tout y sera propre et orné; on bâtira des églises et des monastères : les actions de piété éclatantes , loin de rebuter, on s’en fait honneur. Venons à la pratique de la piété, et à la mortification des sens : on n’y veut pas entendre.

Les Juifs étoient prêts à faire mourir le prophète par excellence et ses apôtres, et ils disoient : « Si nous eussions été » du temps de nos pères, nous n’eussions pas persécuté les » prophètes. Vous êtes leurs vrais enfants * », puisque vous voulez faire comme eux; et vous voulez avoir tout ensemble , et la gloire de détester le crime, et le plaisir de vous satisfaire en le commettant. Mais vous ne tromperez pas Dieu. Au lieu de recevoir les vaines excuses que vous semblez vouloir faire aux prophètes, il vous punira de tous les crimes que vous aurez imités, à commencer par celui de Caïn, dont vous avez imité la jalousie sanguinaire *. Le moyen de désavouer vos pères, est de cesser de les imiter. Que si vous les imitez, les tombeaux que vous érigez aux prophètes, serviront plutôt de monuments pour conserver la mémoire des crimes de vos ancêtres , que de moyen de les éviter. C’est pourquoi il y à dans saint Luc ‘ : en bâtissant leurs sépulcres, pendant que dans votre cœur vous desirez d’en faire autant aux prophètes que vous avez parmi vous, vous montrez bien que cet extérieur de piété ne tend qu’à couvrir vos, noirs desseins, et à les exécuter plus sûrement en les cachant.

! Ephes, v. 12. — ? Matth, xxrri. 30. 31. — 5 [b. 35. — ‘ Luc. xr 48.

Remplissez la mesure de vos pères : et que tout le sang juste vienne sur vous depuis Abel', On mérite le supplice de ceux qu’on imite : Dieu n'impute pas seulement le péché des pères aux enfants; mais encore celui de Caïn, quand on en suit la trace : et il y aura parmi les méchants qui se seront imités les uns les autres, une société de supplices, comme parmi les bons qui auront vécu en unité d'esprit, une société de récompenses.

Il prédit un supplice affreux aux Juifs : et en effet le monde n’en avoit jamais eu de semblable.

Tout viendra fondre sur cette génération * : le temps approchoit, et ceux qui étoient vivants le pouvoient voir.

Appliquons-nous à nous-mêmes ce que nous venons de voir. Chacun persécute le juste, lorsqu'on le traverse, lorsqu'on en médit, lorsqu'on le tourmente en cent façons. Etondit en lisant la Vie des Saints, où l’on voit la persécution des justes : Je ne ferois pas comme cela ; et on le fait, et on ne s’en aperçoit pas : et on attire sur soi la peine de ceux qui ont persécuté les gens de bien.

« Tout est écrit devant moi; je.ne m'en tairai pas ; je vous » rendrai » la juste punition de vos péchés : « je mettrai dans » votre sein vos péchés, et ensemble les péchés de vos pè- » res, et je mettrai dans leur sein à pleine mesure leur an- » clen ouvrage * ».

LXYIT Jour. Lamentations, pleurs de Jésus sur Jérusalem. (Ibid. 37.39.)

« Jérusalem, Jérusalem qui tues les prophètes, et qui lapi- » des ceux qui ont été envoyés vers toi, combien de fois ai-je » voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble » ses petits sous ses ailes, et tu ne l’as pas voulu» ? Comme il a pleuré Jérusalem ! Avec quelle tendresse il a présenté ses ailes maternelles à ses enfants qui voulaient périr! Une poule, c’est la plus tendre de toutes les mères. Elle voudroit reprendre ses petits, non pas ses ailes, mais dans son sein, s’il se pouyoit : digne d’être le symbole de la miséricorde divine.

Je trouve trois lamentations dans notre Sauveur, dont cel-

4 Matth. sur 85 =Pbh) 36 IS LxT 6.7:

les de Jérémie n’égaleront jamais la tendresse. A son entrée : « Ah! si tu savois au moins en ce jour qui t'est encore donné, » ce qui peut l’apporter la paix! » ! Ici : « Jérusalem, Jéru- » salem ! etc. *». Allant au Calvaire : « Filles de Jérusalem, » pleurez sur vous-mêmes.......... Heureuses les stériles ; » heureuses les entrailles qui n’ont point porté d'enfants, et » les mamelles qui n’en ont point allaité» ! O malheureuse Jérusalem ! O0 âmes appelées et rebelles ! que vous avez été amèrement pleurées ! Revenez donc aux cris empressés de cette mère charitable : ses ailes vous sont encore ouvertes. Ah! pourquoi voulez-vous périr, maison d'Israël * ?

Vous ne me verrez point, jusqu'à ce que vous disiez : Bienheureux celui qui vient au nom du Seigneur *.

Ces dernières paroles depuis ces mots : Jérusalem, Jérusalem : ont déjà été dites avant l'entrée du Sauveur * : et alors il vouloit dire qu’on ne le reverroit plus jusqu’au jour de cette entrée. lei l'entrée étoit faite; et il veut dire qu'il s’en alloit jusqu'au dernier jugement, qui n’arriveroit pas que les Juifs ne fussentretournés à lui, et ne le reconnussent pourle Christ.

Le Sauveur a achevé ce qu'il vouloit. Il a établi l’autorité de la chaire de Moïse ; il a fait voir Les abus ; il expliqué le châtiment; il n’a pas tenu à sa bonté qu'ils ne l’aient écouté : et ils ont voulu périr. O quel regret pour ces malheureux ! à quelle augmentation de leur supplice !

Apprenons à louer la miséricorde divine dans les jugements les plus rigoureux ; car ils ont toujours été précédés par les plus grandes miséricordes.

Combien de fois ai-je voulu ! Ce n’est pas pour une fois que vous m’avez appelé, à la plus tendre de toutes les mères! et je n’ai pas écouté votre voix.

LXEIV® Jour. Vices des docteurs de la loi; ostentation; superstition; corruption ; erreurs marquées par saint Marc et par saint Luc.

Voyez en saint Marc et en saint Luc, la substance de tout ce discours de notre Seigneur’. Ils remarquent tous deux

1 Luc. x1x. 42. — ? Matth. xxur. 37. —5 Luc. xxm. 28. 29. — ‘Ezech. xvin. 31.— 5 Matth. xxm. 39.— 6 Luc, xin, 34. 35.— ? Marc. xx. 38. 39. 40. Luc. xx. 46. 47.

principalement l'affectation des premières places, et cet artifice de piller les veuves sous prétexte d’une longue oraison, comme les choses les plus odieuses, comme les plus ordinaires dans la conduite des pharisiens, dont aussiilse faut le plus donner de garde, Dieu nous en fasse la grâce.

Tout ce que Jésus-Christ blâme se réduit à ostentation, superstition, hypocrisie, rapine, avarice, corruption, et en un mot, jusqu'à altérer Ja saine doctrine ; en préférant le don du temple et de l'autel, au temple et à l'autel même.

Mais comment donc vérifier ici ce qu’il a dit : Faites ce qu'ils vous diront? Car ils leur disoient cela qui étoit mauvais : et ils avoient encore beaucoup de fausses traditions, que le Fils de Dieu reprend ailleurs. Tous ces dognes particuliers n’avoient pas encore passé en décret public, en dogmes de la synagogue. Jésus-Christ est venu dans le moment que tout alloit se corrompre. Mais il étoit vrai jusqu'alors, que la chaire n’étoit pas encore infectée , ni livrée à l'erreur, quoiqu'elle fût sur le penchant. Qui nous dira, s’il n’en arrivera peut-être pas à peu près autant à la fin des siècles? Qui sait où Dieu permettra que la séduction aille dans les docteurs particnliers ? Mais avant que ces mauvais dogmes aient passé en décret public, le second avénement se fera. Prenons garde cependant à ce levain des pharisiens, et ne le faisons pas régner parmi nous.

O combien disent dans leur cœur : Le temple n’est rien ; l'autel n’esf rien : le don, c’est à quoi il faut prendre garde , et non-seulement ne le retirer jamais, mais l’augmenter, comme ce qu'il y a de plus précieux dans la religion.

Prenons un esprit de désintéressement, pour éviter ce 16e vain des pharisiens.

Prenons garde, tout ce que nous sommes de supérieurs , de ne nous réjouir pas de la prélature, mais de craindre d’imiter les pharisiens dans ce point, que saint Marc et saint Luc ont observé comme le plus remarquable.

Nous porterons la peine de tout le sang juste répandu , de tous les canons méprisés, de tous les abus autorisés par notre exemple : et tout sera imputé à notre ordre — le premier relâchement.

La prodigieuse révolte du luthéranisme a été une punition visible du relâchement du clergé. Et on peut dire , que Dieu à puni sur nos pères, ce qu'il continue de punir sur nous, tous les relâchements des siècles passés , à commencer par les premiers temps où l’on a commencé à laisser prévaloir les mauvaises coutumes contre la règle. Nous devons craindre que la main de Dieu ne soit sur nous , et que la révolte ne dure jusqu’à ce que, profitant du châtiment, nous ayons entièrement banni du milieu de nous tout levain pharisaïque; cet esprit de domination, d'intérêt, d’ostentation ; cet esprit qui fait servir la domination au gain et à l'intérêt, soit que ce soit celui de l'ambition, soit que ce soit celui de l'argent.

Pour mieux entendre notre devoir et notre péril, considérons le même sermon de notre Seigneur, déjà fait dans saint Luc, une autre fois et avant son entrée.

LXV° Jour. Les Væ, ou les malheurs prononcés par notre Seigneur contre les docteurs de la loi. (En saint Luc. x1. 37. 33 et suiv.)

L'occasion de ce discours fut l'orgueil de ce pharisien, qui blämoit le Sauveur en son cœur, parce qu'ilne s’étoit pas lavé avant le repas. I] commence à cette occasion, à leur reprocher qu’ils lavoient le dehors, et négligeoient le dedans".

La comparaison du sépulere est tournée ici au v. 44 d’une manière différente de saint Matthieu. Car au lieu que dans

‘saint Matthieu Jésus-Christ propose des sépulcres blanchis : ici on parle de sépulcres cachés, lorsque les hommes marchent dessus sans le savoir * : ce qui fait voir des hypocrites tout à fait cachés, avec qui on converse sans les connoître pour ce qu'ils sont, tant leur malice est profonde. Mais tout cela se révèlera au grand j jour : et plus leur désordre étoit caché, plus leur honte, qui paroîtra tout d’un coup, sera éclatante.

Un docteur de la loi interrompt cette pressante inveclive contre les pharisiens, et présuma assez de lui-même pour croire que le Sauveur se tairoit, quand il lui auroit témoigné la part qu'il prenoit à son discours : Maître , lui dit-il”, vous nous faites injure à nous-mêmes. Son orgueil lui attira ces

» Luc. x1. 37. 38: 39. = ? Matth. xxnr. 27, Luc. x1. 44. — ? Ib. 45.

justes reproches : Malheur à vous aussi, docteurs de la loi” ! et le reste.

Ce qui est dit dans saint Matthieu, je vous envoie des prophètes ?, est expliqué en saint Luc : La sagesse de Dieu a dit *: pour montrer que le Sauveur est la sagesse de Dieu.

Vous avez pris la clef de la science ‘. On distingue la clef de la science d’avec celle de l'autorité. Les docteurs vouloient s'approprier la clef de la science : que n’ouvroient-ils donc au peuple ? Mais ils se trompoient eux-mêmes, et trompoient les autres ; et non contents de se taire , ce qui suffiroit pour leur perte, ils étoient les premiers à autoriser les fausses doctrines.

« Dès lors les pharisiens et les docteurs de la loi commen- » cèrent à le presser et à l’accabler de questions, en lui dres- » sant des piéges, pour exciter contre lui la haine du peuple*». Ils sont pris dans les piéges qu’ils tendoient au Sauveur, et ils croient n’en pouvoir sortir qu’en le perdant. Ainsi périt le juste, pour avoir fait son devoir à reprendre les orgueilleux et les hypocrites. ,

LX VIe Jour. Quel est le vrai prix de l’argent. Veuve donnant de son indigence. (Marc. xir. 41—44. Luc. xxr. 1—4.)

Jésus-Christ venoit de parler des pharisiens, et de leur artifice à tirer l'argent des veuves : il va montrer ce qu’il faut estimer dans l'argent, et quel en est le vrai prix.

« Jésus s’assit, etregarde ceux qui mettoient dans le tronc» ou dans le trésor : « Une pauvre veuve donna deux petites » pièces d'un liard : Elle a plus donné que tous°». Que l’homme est riche ! Son argent vaut tout ce qu'il veut : sa volonté y donne le prix. Un liard vaut mieux que les plus riches présents. Manquez-vous d'argent ? un verre d’eau froide vous sera compté, et on ne veut pas même vous donner la peine de la chauffer. N’avez-vous pas un verre d’eau à donner ?un desir, un soupir, un mot de douceur, un témoignage de compassion : si tout cela est sincère, il vaut la vie éternelle ! 0 que l’homme est riche, et quels trésors il a en main !

! Luc, xr. 46. — ? Matth. xxur. 84. — 3 Luc. x1. 49. — 4 Ib. 52. — Ib. 53.54. — 6 Marc. xu.. 43. 44. Luc. xm, 1. 2. 3.

Heureux les chrétiens d’avoir un maître qui sait si bien faire valoir les bonnes intentions de ses serviteurs! Aussitôt qu'il voit cette veuve qui n’a donné que deux doubles, ravi de sa libéralité, 21 convoque ses disciples, comme à un grand et magnifique spectacle.

« Elle a donné plus que tous les aatres » ; quoique tous les autres eussent donné largement : « Mais les autres ont donné » le superflu, et le reste de leur abondance », sans s’aperce- voir d'aucune diminution ; « au lieu que celle-ei a donné tout » ce qu'elle avoit, et tout son vivre ‘»: s’abandonnant avec foi à la divine providence.

Voilà les aumônes que Jésus-Christ né celles où on prend sur soi : car de telles aumônes sont les seules qui méritent le nom de sacrifice.

LXVII Jour. Ruine de Jérusalem, et du temple. (Matt. xxiv. 1—32. Marc. x. 1—28. Luc. xxr. 6—29.)

Ce que Jésus-Christ avoit prédit de Ja ruine de Jérusalem -est ici plus particulièrement expliqué, et Jésus-Christ y déclare ce qu'il n’avoit pas encore dit : que le temple ne seroit pas excepté d’un malheur si prochain, et périroit comme le reste. Il ne vouloit pas laisser ignorer à ses disciples un événement si important; et il choisit pour s’en expliquer les jours prochains de sa mort , dont il devoit être la punition.

Maître, voyez quelles pierres, et quelle structure * ! C’est ainsi que parlent les disciples en montrant le temple au Fils de Dieu : ces deux paroles en font la peinture : Quelles pierres ! de quelle beauté, de quelle énorme grandeur! Quelle structure ! quelle solidité, quelle ordonnance, quelle correspondance de toutes ses parties! Saint Luc ajoute la richesse des dons, dont le temple étoit rempli ?. Il n’y avoit donc rien de plus solide, ni de plus riche : et néanmoins il périra : tant de richesses, une si belle structure, tout sera réduit en cendres,

« Voyez-vous tous ces ces grands bâtiments ? En vérité , » je vous le dis : il n'y demeurera pierre sur pierre ‘ », En-

1 Marc. xn. 43. 44. Luc. xx1. 4.—- ? Marc. x111. 1. — * Luc. xx. 5. — Marc. xH11. 2.

orgueillissez-vous de vos édifices, Ô mortels! dites que vous avez fait un immortel ouvrage , et que votre nom ne périra jamais. Ce grand politique, Hérode, croyoit s'être immortalisé en refaisant tout à neuf un si admirable édifice, avec une magnificence qui ne cédoit en.rien, pour la beauté de l’ouvrage, à celle de Salomon. Si quelque chose devoit être immortelle , c'étoit un temple si auguste, si saint , si célèbre: tout sembloit le préserver des injures du temps; sa structure, sa solidité. On épargne même dans les villes prises, ces beaux monuments, comme des ornements , non des villes n1 des royaumes, mais du monde. Mais sa sentence est prononcée : il faut qu'il tombe. En effet Tite avoit défendu surtout, qu'on ne touchât point à ce temple : mais un soldat animé par un instinct céleste, comme Joseph, historien juif, qui étoit présent à ce siége et qui a tout vu, le témoigne, y mitle feu ; et on ne le put éteindre. Les Juifs avoient voulu le rebâtir sous Julien l’Apostat : le feu consuma les ouvriers qui y travailloient *. { falloit que tout fût détruit et à jamais ; car Jésus-Christ l’avoit dit. Dieu vouloit punir les Juifs, et en même temps par un excès de miséricorde leur montrer qu'ils devoient chercher dans l'Église un autre temple, un autre autel, et un sacrifice plus digne de lui. Ainsi les justices de Dieu sont toujours accompagnées de miséricorde ; et il instruit les hommes en les punissant. Il instruit les Juifs en deux manières : il leur fait fait sentir leur crime en frappant jusqu'à sa maison : en la détruisant , il les détache des ombres de la loi , et les attache à la vérité. ee

Le temple avoit accompli, pour ainsi parler, tout ce à quoi il étoit destiné. Le Christ y avoit paru , selon les oracles d’Aggée et de Malachie*. Qu'il périsse done, il est temps : quelque saint que soit celui-ci par tant de merveilles, et par le sacrifie qu'Abraham y voulut faire d’Isaac son fils : il faut qu'il cède aux temples, où l’on offrira, selon le même Malachie', un plus excellent sacrifice, depuis le soleil levant jusques au couchant.

! Joseph. lib. de bel Jud. c. 16. —- ? Amm. Marcell. lib. xx114, init. — SASEAN 810 Malache Lt "Th AT 02:

LXVIIHE Jour. La ruine de Jérusalem, et celle du monde : ponrquoi

prédites ensemble? (Ihid.)

Dites-nous quand arriveront ces choses , et quel est le signe de votre avénement et de La fin des siècles'. C’est la demande que firent à Jésus ses principaux apôtres , Pierre , Jacques, Jean et André, pendant qu'il étoit assis sur la montagne des Olives *.

Remarquez que, dans leur demande, ils confondoient tout ensemble la ruine de Jérusalem, et celle de tout l’univers à la fin des siècles. C’est ce qui donne lieu à Jésus-Christ de leur parler ensemble de l’une et de l’autre.

On demandera, pourquoi il n’a pas voulu distinguer des choses si éloignées. C’est, premièrement, par la liaison qu'il y avoit entre elles ; l'une étant figure de l’autre; la ruine de Jérusalem, figure de celle du monde, et de la dernière désolation des ennemis de Dieu. Secondement, parce qu’en effet plusieurs choses devoient être communes à tous les deux événements. Troisièmement, parce que, lorsque Dieu découvre les secrets

- de l'avenir, il le fait toujours avec quelque obscurité ; parce

qu'il s’en réserve le secret ; parce qu’il ne veut pas contenter

la curiosité, mais édifier la foi; parce qu'il veut que les hom-

mes soient toujours surpris par quelque endroit. C’est pour-

. quoi en les avertissant, pour les obliger à prendre des pré-

cautions, et encore pour leur faire voir que l'événement qu’il leur prédit est un ouvrage de sa main, préparé depuis longtemps , il ne laisse pasde réserver toujours quelque chose qui surprenne , et qui inspire une nouvelle terreur lorsque le mal arrive.

Voilà pourquoi la prédiction de la ruine de Jérusalem, est en quelque sorte confondue avec celle du monde. Apprenez, à hommes ! par l'obscurité que Jésus-Christ même veut laisser dans sa prophétie, apprenez à modérer votre curiosité, à

ne vouloir pas plus savoir qu’on ne vous dit, à ne vous avan-

cer pas au delà des bornes, et à entrer avec tremblement dans les secrets divins. .

- Quoique Jésus-Christ confonde ces deux événements, il ne

1 Matth. xx1v. 3. Marc. x111. 4, Luc, xx1. — * Matt. et Marc. Ib.

laisse pas dans la suite, comme nous verrons, de donner des caractères pour les distinguer.

Voilà de grandes choses, mais encore en confusion. Considérons-les en particuliér : et tâchons de tirer de chacune toute l'instruction que Jésus-Christ a voulu nous y donner.

LXIX: Jour. Les marques particulières de la ruine de Jérusalem, et de la fin du monde. (Ibid.)

Selon ce que nous venons de dire , il faut, qu’il y ait dans ces deux événements, dans le dernier jour de Jérusalem , et dans le dernier jour du monde, quelque chose qui soit propre à chacun , etquelque chose qui soit commun à l’un et à l’autre.

Ce qui est propre à la désolation de Jérusalem, c’est qu’elle sera investie d’une armée : c’est que l’abomination de la désolation sera dans le lieu saint. C’est qu’alors on pourra encore prendre la fuite, et se sauver des maux qui menaceront Jérusalem : c’est que cette ville sera réduite à une famine prodigieuse , qui fait dire à notre Sauveur : Malheur aux mères : malheur à celles qui sont grosses : malheur à celles qui nourrissent des enfants’. C’est que la colère de Dieu sera terrible sur ce peuple particulier, c’est-à-dire, sur le peuple juif; en sorte qu'il n'y aura jamais eu de désastre pareil au sien. C'est que ce peuple périra par l'épée, sera traîné en captivité par toutes les nations, et Jérusalem foulée aux pieds par les gentils. C’est que la ville et le temple seront détruits , et qu'il n'y restera pas pierre sur pierre, comme nous avons déjà vu. C’est que cette génération, celle où l’on étoit, ne passera point, que ces choses-ci ne soient accomplies , et que ceux qui vivent les verront *.

Ce qui sera particulier au dernier jour de l'univers , c’est que le soleil sera obscurci, la lune sans lumière, les étoiles sans consistance, tout l'univers dérangé : que le signe du Fils de l’homme paroîtra; qu'il viendra en sa majesté; que ses anges rassembleront ses élus des quatre coins de la terre, et le reste qui est exprimé dans l'Évangile : que le jour et l'heure en sont inconnus; etque tout le monde y sera surpris ‘

1 Luc. xxr. Matth. xx1v. Marc. x111. — ? Ib. — 3 Th. -— 4 Matth. xx1v. 2736-37.

De là résulte la grande différence entre ces deux événements , que Jésus-Christ veut qu'on observe. Pour ce qui regarde Jérusalem , il donne une marque certaine. Quand vous verrez Jérusalem investie ‘ : el ce qui est, comme nous verrons, la même chose : « Quand vous verrez l'abomination de la dé- » solation dans le lieu saint, où elle ne doit pas être : sachez » que sa perte est prochaine ? » , et sauvez-vous. On pouvoit donc se sauver de ce triste événement. Mais pour l’autre , qui regarde la fin du monde , comme ce sera, non pas ainsi que dans la chute de Jérusalem, un mal particulier, mais un renversement universel et inévitable ; il ne dit pas qu'on s’en sauve , mais qu’on s’y prépare. Ce qui sera commun à l’un et à l’autre jour, sera l'esprit de séduction, et les faux prophètes, la persécution du peuple de Dieu ; les guerres par tout l’univers, et une commotion universelle dans les empires, avec une attente terrible de ce qui devra arriver *.

Considérons toutes ces choses dans un esprit d'humiliation et d'étonnement. O Dieu, que votre main est redoutable ! Par combien de terribles effets déployez-vous votre justice contre les hommes ! Quelles misères précèdent la dernière et inexplicable misère de la damnation éternelle ! « Qui ne vous » craindroit, à Seigneur ! qui ne glorifiera votre nom ! O Sei- » gneur tout-puissant, vosœuvres sontgrandes et merveilleuses! » vos voies sont justes et véritables, Ô Roi des siècles ! vous » seul êtes saint, et toutes les nations vous adoreront ! Tout » genou se courbera devant vous *»; les uns en éprouvant vos miséricordes ; les autres se sentant soumis à votre implacable et inévitable justice.

LXX: Jour. Les marques de distinction de ces deux événements expliqués encore plus en détail en saint Matthieu, en saint Marc et en saint Luc. (Ibid.)

En continuant la même lecture, nous avons à considérer les marques de distinction des deux événements, qui nous sont donnés dans l'Évangile. La distinction paroît assez clairement dans saint Luc. Ce qui regarde en particulier Jérusa-

\ Luc. xxl. 20. -— ? Matth. xxiv. 15. Marc. x111. 14. Luc. ib. —

3 Matth. xx1v. 4. Marc. xiui. 5. Luc. xx1. 8 et seq. — * Apoc. xv. 3, 4. — 5 Is, xEv. 24.

lem, commence au chapitre xx1, v. 20, et se continue jusqu’au v. 23; et ce qui regarde le dernier jour de l’univers commence au v. 25, et se termine au v. 51. La même chose paroît à peu près en saint Matthieu , chapitre xxrv, v. 15, à ces paroles : Lorsque vous verrez l’abomination de la désolation, d'où se continue le récit des maux de Jérusalem jusqu'au v. 27, où l’on commence à parler de l’avénement du Fils de l’homme : ce qui se continue principalement depuis le v. 29, jusqu’au 54. On voit encore la même chose en saint Marc, chapitre xu1, depuisle v. 14, où l’abomination nous est-montrée où elle ne doit point étre : d'où se continue la ruine de Jérusalem jusqu’au v. 24 : et là commence la prédiction de la dernière catastrophe de l'univers jusqu’au v. 30. Il nous sera maintenant assez aisé d’arranger la suite des événements, premièrement , dans la ruine de Jérusalem, et ensuite dans celle du monde. L’abomination de la désolation dans le lieu saint, selon saint Matthieu , et où elle ne doit pas étre, dans saint Marc, est visiblement la même chose, que Jérusalem environnée d'une armée , dans saint Luc, comme la seule suite Je fera paroître à un lecteur attentif. Mais ce qui ne laisse aucun doute, c’est le rapport de ces mots : « Quand » vous verrez l’abomination de la désolation dans le lieu » saint »; avec ceux-ci : « Quand Jérusalem sera investie » d'une armée. L'abomination » , selon le langage de l’'Écriture, signifie des idoles. L’abomination de la désolation, ce sont donc des idoles désolantes, tant à cause de l’affliction qu’elles causent par leur seul aspect au peuple de Dieu, qu'à cause de la dernière désolation dont elles leur étoient un présage. Or, on sait que les armées romaines portoient dans leurs étendards les idoles de leurs dieux, celles de leurs empereurs, qui étoient du nombre de leurs dieux, et des plus grands ; l'aigle romaine qui étoit consacrée avec des cérémonies qui la faisoient adorer elle-même. Ainsi investir Jérusalem d’une armée romaine , et en porter les étendards aux environs de cette ville, c’éloit mettre des idoles dans le lieu saint ; aux environs de Jérusalem, qui étoit appelée la cité sainte: auprès du temple qui étoit appelé par excellence le lieu saint : dans la Judée, dont la terre étoit consacrée à Dieu, sanctifiée

par tant de miracles, et pour cela appelée la terre sainte. Selon les ordres de Dieu , les idoles n’y devoient jamais paroître. Et c’est pourquoi ce que saint Matthieu exprime par ces mots: L'abomination, c'est-à-dire , l'idole, dans le lieu saint : saint Marc l'explique par ceux-ci : L'abomination et l'idole où elle ne: doit pas étre ; c'est-à-dire, dans un lieu et dans une terre dont la sainteté la devoit éternellement banair de son enceinte : ce que saint Luc a.expliqué plus particulièrement, lorsqu'il a marqué : Une armée autour de Jérusalem ; une armée de gentils, puisque c’étoit par les gentils que Jérusalem devoit étre foulée aux pieds'; par conséquent une armée remplie d’idoles, puisque même elle les portoit dans ses étendards ; et en un mot, une armée romaine.

Ainsi le premier présage de la ruine de Jérusalem, c’est d’être environnée d’idoles. Car auparavant on voit dans Josèphe, que lorsqu'une armée romaine traversoit la Judée , on obtenoit des princes qu'on n'y passät point avec les étendards, de peur de souiller d’idoles une terre qui n’en devoit jamais voir aucune. Mais à cette fois l'armée étaloit ses idoles : on n’avoit plus de ménagement pour la terre sainte : c'étoit là le commencement de la dernière hostilité contre Jérusalem, et le prochain présage de sa chute.

- Chrétien, ton corps et ton âme sont la terre vraiment sainte, où jamais les idoles ne doivent paroître. Tout créature mise à la place du Créateur, c’est une idole abominable, une idole. désolante : tout ce que tu aimes plus que Dieu, ou avec Dieu, ou au préjudice de Dieu, renverse son trône, ou le partage : c’est là le premier présage de ta perte. Toute désobéissance, tout ce qui lève l’étendard contre Dieu , c’est le commencement de ton malheur. De quelle affreuse désolation sera suivi ce désordre ? de quels maux ne sera-t-il pas le présage?

LXXI° Jour. Deux siéges de Jérusalem, prédits par notre Seigneur. Le premier en saint Matthieu xx1v. 15. 16. Marc. x111. 14. Luc. xx. 20 Le second en saint Luc. xIX. 43..44.

LA Ces paroles de saint Matthieu et de saint Mare : L'idole dans le lieu où elle ne doit pas étre , et celles de saint Luc :

MEnc-xxI- 20724.

Jérusalem environnée d'une armée, ne marquent pas encore le dernier siége de Jérusalem sous Tite, où elle périt sans ressource. Car les évangélistes disent ici : Quand vous verrez ces idoles, ce siége , fuyez dans les montagnes. Or, depuis le siége de Tite, il n’y avoit pas moyen de fuir, ni de sortir de la ville ; car elle étoit tellement serrée de tranchées, de murailles et de forteresses, qu'il n’y avoit plus aucune issue. C’est ce siége par Tite que le Sauveur avoit prédit en entrant dans Jérusalem, lorsqu'il disoit avec larmes : Ville infortunée, tes ennemis t'environneront de tranchées, et te fermeront de toutes parts ‘. Aussi ne leur parle-t-il pas alors, comme ici, de prendre la fuite; car il savoit bien qu'en cet état il n’y en auroit plus aucune espérance : mais d’une perte totale et d’un entier renversement , et pour la ville et pour ses enfants *. Ici donc il parle d’un autre siége, qui arriva à Jérusalem quelques années avant celui de Tite , lorsque Cestius Florus l’investit. Ces deux siéges sont bien marqués dans Josèphe, et très-nettement distingués dans l'Évangile. Dans le premier, dont il est parlé dans les chapitres que nous méditons*, on ne voit ni tranchées ni forts : mais seulement une armée qui se répand aux environs, et ce qu'elle avoit de plus détestable, c'étoit ses idoles. Dans le second, on voit des forts, des tranchées, et un siége dans toutes les formes. On pouvoit échapper dans la première occasion ; car les troupes n’arrivent pas tout à coup, et la garde n’est pas si exacte : dans la seconde, il n’y a rien à attendre qu’à périr.

On voit là deux états de l'âme. Lorsque le péché commence à l'investir, pour ainsi dire, et à répandre de tous côtés, comme des idoles , les mauvais desirs; cette armée impure ne fait que nous entourer, de manière que nous pouvons encore échapper. Les tranchées, les forts, le siége en forme , c’est le vice fortifié par l'habitude. Fuyons dès le premier abord , dès que nous voyons paroître l’étendard du péché : car si nous lui laissons élever ses forts, et former ses habitudes, il n’y à presque plus rien à espérer. .

! Luc. x1x. 43. — ? 1b. 44. — 3 Matth. xxiv. Marc. x111. Luc. xxi.

LXXII Jour. Réflexionssur les maux extrêmes de ces deux siéges. (Ibid.)

Si à ce premier abord de l'armée romaine, à cette preimière apparition de ses étendards et de ses idoles autour de Jérusalem, on ne prend la fuite vers les montagnes : si, sans en faire à deux fois, on n’emporte d'abord tout ce qu'on pourra, et de la ville et de la campagne : si l’on ne sort promptement de cette ville réprouvée , ou que ceux qui sont dehors osent y entrer; on sera ravagé par l'épée: on sera traîné en captivité par toute la terre‘. La famine sera si horrible, que lés mères malheureuses verront périr leurs enfants entre leurs bras. C’est en effet ce qui arriva à Jérusalem dans un si grand exeès, que l'univers n’avoit jamais vu rien de semblable.

Jésus-Christ prédit encore la même calamité allant au supplice. « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais » pleurez sur vous et sur vos enfants; parce qu'il viendra des » jours où l’on dira : Bienheureuses les stériles; bienheureu- » ses les entrailles qui n’ont pas engendré , et les mamelles » qui n’ont pas nourri’ ». Qui est précisément la même chose qu’il marque ici par ces mots: « Malheureuses les mè- » res ; malheureuses les nourrices * » : et pour montrer l’excès de cette misère, il finit par ces paroles : « Alors ils com- » menceront à dire aux montagnes : Tombez sur nous; et » aux collines : Couvrez-nous ; car si l’on fait ainsi au bois » vert», à la justice, à la sainteté, à Jésus-Christ même, » que fera-t-on au bois sec‘ », qui n’est plus bon que pour le feu ; et aux pécheurs destitués de tout sentiment de piété, qui n’ont plus à attendre que le dernier coup.

Méditons ceci en tremblant, pécheurs malheureux ! Pesons les maux qui nous sont prédits. Tout l'univers renversé sur nous, en sorte que les montagnes nous écrasent , et que les collines nous enterrent, ne sont rien en comparaison. Ce renversement, qui en lui-même paroît siaffreux, devient desirable , à comparaison des maux qui nous attendent. Tombez sur nous, montagnes; enterrez-nous, CÔteaux. Plûüt-à Dieu

luc. xx 24. —® Ib, xxxin. 28. 29. — 3 Ib. xx... 23. — ‘ Ib. xx. VOS

que en fussions quittes pour cela ! De plus grands maux nous sont préparés : Dieu déploiera sa main vengeresse par des coups plus insupportables. Et en voici la raison : Si Jésus-Christ a tant souffert pour avoir seulement porté la ressemblance du péché ; que sera-ce de nous, en qui il a versé tout son venin, qui en portons au dedans de nous toutes les horreurs?

« O Seigneur » ! chantoit le Psalmiste , «vous avez donné » un signe à ceux qui vous craignent, afin qu’ils pussent évi- » ter l'arc tendu contre eux' ». O Seigneur ! vous avez aiouisé vos flèches , elles ne respirent que le sang : votre arc est prêt à tirer, et nos cœurs seront percés de vos coups : mais avant que de lâcher la main, vous menacez, vous avertissez, afin qu'on fuie votre colère menaçante : c’est le signe de salut que vous nous donnez. Mais vous ne le donnez qu'à ceux qui vous craignent : les autres, endormis dans leurs péchés, ne veulent pas seulement vous entendre , ni écouter d'autre voix que celle qui les porte au plaisir : mais ceux à qui il reste encore quelque crainte de vos jugements, Ô Dieu ! qu'ils tremblent à vos menaces, afin qu’ils évitent vos coups.

Serpents, engeance de vipères, qui vous apprendra à fuir la colère qui vous poursuit *? C’est ce que saint Jean disoit aux Juifs. Jésus-Christ leur on dit encore beaucoup davantage ; et il redouble ses menaces à la veille de sa mort, qui devoit causer tous ces maux à son peuple ingrat. H'leur avoit montré tant d'amour; il avoit confirmé sa mission par tant de miracles; il leur dénonce encore le terrible châtiment qu'ils avoient à craindre, pour n'avoir pas profité du temps où il les avoit visités*. Il leur prédit ces maux avec larmes, afin de leur faire voir qu’il n’en faisoit pas seulement une sèche prédiction. Ils sont insensibles : nous nous en étonnons; mais notre étourdissement n’est pas moins grand que le leur ; étonnons-nous de nous-mêmes.

LXXIH° Jour. Suite des réflexions sur les mêmes calamités. (Ibid.)

« Ce sont ici les jours de vengeance, pour accomplir tout 4. CA OT Q A » ce qui à été écrit : Malheur aux femmes grosses, et à celles

PSHIX. 6. —#"Maith.et Luc-nr. 7. luc xix 41 49000 42.

» qui nourrissent. Car il y aura de grandes nécessités, et une » grande colère se déploiera sur ce peuple : ils passeront par » le fil de l'épée : ils seront emmenés captifs par toutes les » nations : et Jérusalem sera foulée aux pieds par les gentils, » jusqu’à ce que le temps des gentils soit accompli ' ». Après que cette ville aura été investie, après qu'elle aura été assiégée régulièrement, et environnée de tranchées et de forte resses, trois plaies tomberont sur elle : l'épée, la famine, la captivité.

L’épée : c'est la blessure de l'âme, la division entre ses parties, nulle continuité, nulle union : le sang de l'âme s'écoulera par cette ouverture, toutes ses forces se dissiperont, elle n'aura plus de résistance. Ah quel état! On ne résiste plus aux tentations, le péché emporte tout. C’est la foiblesse de l’âme à qui tout échappe, et qui s'échappe à elle-même.

Les chutes sont continuelles et irréparables : on ne se peut plus relever. Telle est la plaie de l’épée : le cœur est ouvert, et ne retient plus ni la grâce ni la vérité.

La famine : c’est la soustraction des aliments : non-seulement quand ils manquent, mais encore, ce qui est bien pis, quand le principe pour en profiter manque tout à fait. Tout abonde autour du malade ; les restaurants sont tout prêts: mais ou on ne peut les prendre, ou l'estomac, contraint par force à les recevoir, ni ne les digère , ni ne les distribue, ni n’en profite. Au milieu des sermons, des bons exemples, des saintes lectures, des observances d’une vie toute consacrée à Dieu, on périt, on demeure sans nourriture. La vérité ne fait plus rien à cette âme : elle ne s’en nourrit pas : elle n’en vit pas. Ses œuvres, qui sont les enfants qu’elle nourrit, tombent en langueur ; tout y dépérit visiblement : ou elle ne produit rien de bon ; ou, si elle produit, ce bien ne se sontient pas. Hélas! hélas! qu'y a-t-il de plus déplorable que cette famine ?

La captivité : Jérusalem sera foulée aux pieds par les gentils: l'âme abattue par tous les vices ; accablée de fers, qu'elle ne peut porter ni rompre : elle est traînée en captivité d'objet

PEuc:xx. 22.293294,

en objet : toutes les passions la dominent et là tyrannisent tout à tour. Elle pense être en repos contre l'amour des plaisirs : l'ambition la met sous le joug, l'avarice l’assujettit, et ne Jui laisse pas le temps de respirer ; tant elle l’accable d’affaires, de soins, de travaux. Hélas! hélas ! où en es-tu, âme raisonnable , faite à l’image de Dieu ? blessée, percée de tous côtés : outre cela affamée : pour comble de maux, captive : sans force, sans nourriture pour te rétablir, sans liberté: ah! quel malheur est le tien.

U faut remarquer ce dernier mot: Jusqu'à ce que les temps des nations soient accomplis ‘. { y a un temps des nations : un temps que les gentils doivent persécuter l'Église : un temps qu'ils y doivent entrer. Après ce temps, les Juifs que les nations dévoient jusqu'alors fouler aux pieds, reviendront; et après que la plénitude des gentils sera entrée , tout Israël, tout ce qui en restera, sera sauvé ?. L'aveuglement d'Israël n’a été permis que pour préparer les voies à l’accomplissement d’un si grand mystère.

Ame pécheresse ! il n’y a pour toi, malgré tes péchés, une ressouree infaillible : l'excès même de ton malheur peut être, comme à Israël, le commencement de ton retour. Israël fatigué de ses révoltes, de ses malheurs, de sa vaine crédulité, et de ses frivoles espérances; las de toujours attendre sans rien voir, de soupirer après un Messie qui ne vient point, parce qu'il est déjà venu , se réveillera : il commencera à connoître combien il avoit tort de se consumer en espérances frivoles, au lieu de jouir de son Christ, qu'il avoit si longtemps méconnu ; et déplorant l'excès de son aveuglement, il ouvrira enfin les yeux à la véritable lumière. Fais ainsi , âme chrétienne ! Le péché a eu son temps : le temps que tu y as consumé fe suffit pour contenter des desirs frivoles, et nourrir des espérances trompeuses. En un mot, comme dit saint Pierre * , le temps passé est plus que suffisant pour accomplir la volonté des gentils ; pour mener une vie païenne, selon les desirs de la chair, comme si on n’avoit point de Dieu, et qu'on ne connût pas Jésus-Christ. Nous avons passé assez

1 Euc, Xx1. 24. —2VRôOm. x. 25,26: — 3 T. Pél. 1v. 3,

de temps dans la débauche , dans la convoitise, dans le vin , dans la bonne chère , dans l'ivresse , dans le culte des idoles : non-seulement de celles que la gentilité adore , mais encore de celles que nos passions érigent dans notre cœur. Il est temps de revenir de si grands excès : l’égarement a été assez grand , pour être enfin aperçu : il faut maintenant revenir à soi, et qu'où le péché a abondé, la grâce surabonde' à son tour. LXIVe Jour. Réflexions sur les circonstances de la fin du monde. La terreur

de l’impie. La confiance du fidèle. (Matth. xxv.. 27—31. Luc. xx1. 25—28.)

Voilà ce qui regardoit Jérusalem désolée, et dans sa désolation la figure de l'âme livrée au péché. Ce qui regarde la fin du monde, c’est l'obscurité dans le soleil : celle de la lune : le dérangement danses étoiles : le signe du Fils de l'homme, c’est-à-dire, comme l'interprètent les saints docteurs, l'apparition de sa croix : sa descente sur les nuées en grande puissance et majesté : la trompette des anges qui citeront tous les hommes à son jugement : le recueillemt de ses élus : l’assemblée de tous les aigles, c'est-à-dire , de tous les esprits élevés autour du corps du Sauveur”: le bruit de la mer et des flots, avec la commotion de tout l'univers, et des puissances célestes qui sont préposées à sa conduite : les hommes séchés de frayeur, dans l'attente de ce qui devoit arriver au monde ° après tant de mouvements également violents et irriguliers. Pesez toutes ces choses. Et afin de voir combien est ferme l'espérance du chrétien, et combien il est au dessus de tous les troubles et de tout le monde ; accoisez tous les mouvements de votre intérieur , pour écouter cette parole : Quand toutes ces choses arriveront; quand toute la nature, déconcertée par des agitations si imprévues , ne nous menacera de rien moins que d’une perte inévitable , regardez alors ; vous qui n’osiez seulement lever les yeux, levez la léle ; comme pour vous élever au dessus des flots et des tempêtes; parce qu'alors votre rédemption approche”.

A quelle épreuve ne doit pas être la confiance du chrétien ;

1 Rom. v. 20. — 2? Matth, xxiv. 27. 28. 29. 30. 31. — * Luc. xx1 95. 28. —4 Ib..28,

si la dernière révolution du monde loin de le troubler, ne lui inspire que de l'espérance et du courage?

LXXV° Jour. Le même sujet.

‘Sans lecture, sans raisonnement étudié, je demande seulement ici que l’on considère ; d’un côté, la main puissante de Dieu, qui pousse à bout toute la nature, les astres, les terres, les mers, et le courage de l'homme qu’il fait sécher de frayeur ! ; et de l’autre, la même main, qui dans ce renversement universel relève de telle sorte le courage de ses enfants, que non-seulement ils ne tombent pas dans ce choc que souffre le monde, mais ils s'élèvent au dessus de ses ruines. Regardez * : loin de vous cacher dans cette tempête, comme un autre Jonas, ouvrez tout, et considérez ce tumulte avec un regard. assuré : loin de vous laisser abattre, levez lg téte : et voyez tout au dessous de vous.

Tel qu'un homme qui lève la tête au milieu des flots : tel que celui qui demeure ferme au milieu d’une maison qui tombe : ou celui qui voit d’un œil tranquille le chariot où tu es, que des chevaux emportés, après avoir secoué les rênes, et brisé leur mords, traînent decà et delà ; tel est est le fidèle toujours immobile et inébranlable, au milieu de la nature troublée, et de ses mouvements déconcertés ; parce que le Dieu de la nature le tient par la main. Tu crains, Pierre, au milieu des flots, ettu ne connois pas celui qui te tient! Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ° ?

« Celui qui se fie en Dieu, est comme la montagne de Sion: » celui qui à sa demeure dans Jérusalem, ne sera jamais » ébranlé. Comme les montagnes sont à l’entour de Jérusa- » lem, ainsi Dieu est à l’entour de son peuple pour le proté- » ger ‘ ». La sainte montagne de Sion , inébranlable par la puissance de Dieu qui l’affermit, communique son immobilité et sa tranquillité à ses habitants.

Chantez aussi le psaume CxX , LEVAVI OCULOS; et apprenez à ne rien craindre sous la main de Dieu.

? Luc. xx1. 25. 29. — ? Th. 28. — 3 Matth. x1v. 31. — 4 Ps, cxx1v. (2;

LXXVIe Jour. Ces prédictions certaines : leur accomplissement proche : leur jour inconnu. (Matth. xx1v. 34. 35. 36. Marc. x111. 30. 31. 32.)

En vérité, en vérité, je vous le dis : Cette génération ci » ne finira point, jusqu'à ce que toutes ces choses-ci soient » accomplies : le ciel et la terre passeront; mais mes paroles » ne passeront point. Mais pour ce jour et cette heure là , ni » les anges mêmes qui sont dans le ciel , ni le Fils, ne la sa- » vent pas; ni personne que mon Père '».

Voilà deux temps bien marqués. Hæc, et illa, en grec comme en latin, marquent deux temps opposés, l’un plus proche, l’autre plus éloigné. Cette génération ci verra toutes ces choses ci accomplies : GENERATIO HÆC : OMNIA HÆC : OMNIA ISTA : Mais pour ce jour là, pour cette heure là : DE DIE AUTENM ILLA ET HORA : personne ne la sait. Comme s’il disoit : Je vous ai parlé de deux choses : de la ruine de Jérusalem, et de celle de tout l'univers au jugement. Ce qui doit arriver dans la génération où nous sommes, et dont les hommes qui vivent doivent être les témoins, je vou$ en marque le temps; et cette génération ne passera pas, qu'il ne s’accomplisse. Voilà pour l'événement auquel nous touchons. Mais pour ce jour là, ce jour où je viendrai juger le monde ; personne n’en sait rien, et je ne dois pas vous le découvrir. Il est donc marqué clairement que la ehute de Jérusalem étoit proche : et l'Église le devoit savoir. Mais pour ce jour là, pour ce dernier jour, où tout l'univers sera en trouble, et où le Fils de l'homme viendra en personne, onn'en sait rien : on ne sait ni s'il est loin, ni s’il est près : et le secret en est impénétrable, et aux anges qui sont dans le ciel, et à l'Église même, quoiqu'elle soit enseignée par le Fils de Dieu.

Il faut donc entendre ici, par les choses que le Fils ne sait pas, celles qu'il ne sait pas pour son Église, ni dans son Église, et qu'il ne doit point lui révéler, conformer à cette parole : Vous étes mes amis, et je vous ai fait connoître tout ce que j'ai out de mon Père * ; tout ce que j’ai ouï pour vous, tout ce qui étoit compris dans mon instruction. Ou , comme il dit

3 Matth. xx1v. 34. 35. 36 Marc. x111. 30. 34. 32. — ? Joan. xv. 15.

ici : Je vous ai tout prédit", tout ce que je devois vous prédire. Le reste, je le sais bien par l’étroite société qui est entre mon Père et moi: mais je ne le sais pas par rapport à vous, -et selon le personnage que je suis venu faire parmi les hommes.

Adorons l’impénétrable secret de Dieu, et renfermonsnous dans les bornes où il a voulu terminer les lumières de son Église.

Le Fils de Dieu doit venir comme un voleur. Mille ans de délai, c'est devant lui le délai d’un jour *. Ce n’est point en devinant les moments que vous éviterez la surprise : J4 viendra de nuit, parmi les ténèbres, et sans bruit, comme un voleur’, deux choses qui rendent sa marche impénétrable. Voulezvous done n'être pas surpris? veillez toujours : ne dormez jamais pour votre salut ; etvuivez comme des enfants de lumière, sans participer aux œuvres infructueuses des ténèbres".

LXXVIT Jour. Le jour du jugement dernier n’a pu être inconnu au Fils de Dieu. (Marc. x111. 32.)

Sans entrer dans un esprit de curiosité et de dispute, permettez-moi, Ô Jésus ! de vous demander, d'où vient que vous avez dit que personne ne connoît l'heure du jugement dernier, non pas même les anges, ni le Fils ? Car vous n'avez pas ignoré combien on abuseroit de cette parole qui a fait dire aux ariens, ennemis de votre divinité, que vous ignoriez quelque chose, même comme Dieu et comme Verbe : et que vous n'étiez pas de même science , et par conséquent de même perfection ni de même nature que votre Père. Et néanmoins en nommant ceux qui ne savent pas la dernière heure, il vous a plu nonseulement de nommer les anges; mais encore votre évangéhste saint Matthieu n’ayant nommé qu'eux , votre évangéliste saint Marc instruit par saint Pierre, le prince de vos apôtres et le chef visible de votre Église, et votre Esprit qui les * conduisoit, a voulu que nous sussions, que vous avez dit : Ni le Fils,ni autre que le Père *.

Pour moi, mon Dieu! je confesse avec votre apôtre saint Thomas, que vous êtes mon Seigneur et mon Dieu ‘; avec vo—

! Marc. x111.23.—? IT, Pet. 111. 8. 10.— 5 I. Thess. v. 2. 4. — ‘ Eph. V. 8. 11. — 5 Marc.x111. 32. — 6 Joan. xx. 28.

tre apôtre saint Paul, que vous étes égal à Dieu! ; et Dieu béni au dessus de tout * : et avec votre apôtre saint Jean, que vous êtes le Verbe, qui étoit au commencement avec Dieu, ct qui étoit Dieu lui-méme*; et que, vous étes le vrai Dieu, et la vie éternelle ‘ : et enfin, avec toute votre Église catholique, que vous êtes le Fils unique de Dieu, coéternel et consubstantiel à votre Père. Et loin de croire que comme Verbe vous ayez pu ignorer quelque chose, et ignorer en particulier le jour dû jugement, je ne veux même pas croire que vous ayez pu ignorer comme homme, et selon la dispensation de votre chair.

Et premièrement malheur à ceux qui osent dire, que vous qui êtes le Verbe, la parole, la raison, l'intelligence, la sagesse de votre Père ; cette sagesse «qui lui assistiez lorsqu'il a créé l’u- » nivers, avec laquelle 1l disposoit etcomposoit toutes choses”, » par qui toute$ choses ont ëté faites° » , n'avez pas su du toute éternité ce qu'il devoit faire par vous. Or il devoit faire par vous toutes choses, et plus Le , S'il se peut, le siècle futur que le siècle présent; puisque vous êtes celui dont il est écrit : que par vous &l a fait méme les siècles”. Car n'estce pas dire clairement, que tous les siècles se développent par votre ordre, et sont disposés dès l'éternité par votre vo+ Jlonté ? Et si c’est par vous que tous les siècles sont faits, le dernier jour ne sera-t-il pas aussi votre ouvrage ? Et ce jour auquel aboutit tout votre ouvrage, qui en est la consommation , qui en est la fin, sera-t-il le seul que vous n'aurez pas fait ? Ou l'ayant fait, sera-t-il le seul que vous n'ayez pas connu ? Et te jour, qui est le terme où se rapportent tous vos conseils, n’aura-t-il pas entré dès le commencement dans ves desseins? Ou, y aura-t-il quelque chose que Dieu n'ait pas disposé par sa sagesse, ni ordonné par sa parole ? quelque chose qu'il ait caché à celui qui est sa sagesse et son con— seil ? Et le Fils unique qui réside dans le sein du Père, n'y at-il pas vu ce secret ? Personne n’a vu Dieu que lui, et c'es lui-même qui est venu nous l’annoncer”. Mais y a-t-il quelque chose dans le sein de Dieu, qui lui ait été caché? Erreur, impiété ; blasphème; retirez-vous, rentrez dans l'enfer dont

1 Philip.11. 6. — ? Rom. 1x 5. — © Joan. 1. 1. —* [b. v. 20. —5 Sap. 1x. 4. 9. — 6 Joan. 1. 3. — 7 Heb. 1, 2. — © Joan. i. 18.

vous êtes sortis. Car faudroit-il dire encore que le Saint-Esprit, qui sonde , qui pénètre tout , et méme les secrets et les profondeurs de Dieu", ce qu’il y a de plus caché dans ses desseins, n'aura pas vu un secret si important, ni connu le dernier jour? ou, que cet Esprit l'aura vu, pendant que le Fils de qui il prend, comme du Père ?, l'aura.ignoré ? Absurdité par dessus l’impiété : que l'Esprit qui annonce l'avenir, et qui distribue comme il veut les dons et les connoissances*, n'ait pas tout dans la perfection qui convient au principe et à la source. Car il faudroit l’excepter comme Fils, s’il falloit prendre à la rigueur ce que vous avez prononcé : que n1 les anges, ni le Fils ne savent ce jour, ni aucun autre que le Père *

LXX VIII Jour. Ce dernier jour est connu au Fils de Dieu; maïs non pas pour nous l’apprendre. (Marc. x111. 32.) E

Je continuerai, Ô mon Sauveur ! à considérer en tremblant , cette parole que vous avez prononcée : Ni le Fils. Où est donc cette autre parole où vous disiez : «Tout ce qu'a mon » Père est à moi * ? Et celle-ci : Toutes choses ont été mises » entre mes mains par mon Père : et personne ne connoît le » , Fils, sice n’est le Père; et personne ne connoît le Père, »'si ce n’est le Fils, et celui à qui il a plu au Fils de le ré- » véler® ». Tout est commun entre votre Père et vous : ef la connoissance du dernier jour ne vous sera pas commune? Vous qui seul comnoissez le Père, et qui seul le faites connoître à qui il vous plaît, ne l'aurez pas connu tout entier, ni pénétré tout son secret ! S'il faut excepter quelque chose dans la connoissance que vous avez de lui, il faudra donc excepter quelque chose dans celle qu’il a de vous ; puisqu’en parlant de cette connoissance incommunicable à tout autre qu'à vous deux, que vous avez l’un de l’autre, vous dites également : « Nul ne connoît le Père, si ce n’est le Fils : et nul ne con » noîtle Fils, sice n’estle Père? Tout vous est donné parle Père: » le Père aïmele Fils, et lui a tout mis entre les mains’ »: et vous ne saurez pas tout ce qu’il vous à mis entre les mains ! Mais comment cela se pourroit-il ; puisque vous dites encore : Le Père aime le Fils, et lui montre tout ce qu'il fait °? Aïnsi

1H. Cor. 11. 10. 11.—? Joan. xvi. 15.—% I. Cor. xn. 4.—% Marc.xrr1- 32. — # Joan. xvI. 15.—% Matth. x1. 27.— 7 Joan. 11. 35,— 8 Ibid. v.9€.

avec le même amour qu'il lui donne tout , il lui montre tout aussi. Est-ce ici le seul endroit où il ait donné des bornes à son amour ? la seule connoissance qu’il lui ait déniée? le seul don qu’il ait reçu avec mesure, lui qui a reçu sans mesure tout le reste‘! afin que nous reçussions tous, et chacun de nous ce qu'il a du fond de sa plénitude *.

Mais parmi toutes choses, que votre Père a mises entre vos mains , ce qu'il y a le plus mis, c’est le jugement ; puisqu’il s’en est en quelque sorte dépouillé lui-même pour vous le donner. D'où vient aussi que vous avez dit : Le Père ne juge personne ; mais il a remis au Fils tout le jugement*. Mais en même temps vous avez dit, que le Fils ne fait que ce qu’il voit faire à son Père. Ce qui fait aussi que Père l'dime, et lui montre tout ce qu’il fait ‘,comme on vient de voir.

Mais si vous devez connoître tout ce que le Père a ordonné sur le jugement dernier, parce que c’est à vous qu'il est remis, et que vous êtes vous-même ce souverain juge, qui paroitrez en ce jour avec une majesté et une puissance divine ; il s'ensuit, que vous connoissez tout cela, même comme homme ; parce que c’est comme homme que vous devez juger : ce qu’il vous a plu de nous expliquer en disant, que Le Père a donné au Fils la puissance de juger, parce qu'il est le Fils de l'homme. Nous savez donc tout, même comme homme: vous savez tout ce qui regarde le jugement:: vous en savez sans difficulté le jour et l'heure, puisque vous en savez toute la sagesse, et que la sagesse consiste principalement à prendre les moments, conformément à cette parole : Chaque chose a son temps°; et dans le monde tout est compassé ; tout est rangé dans son lieu; tout se passe au temps qui lui est marqué pour la sagesse qui règle tout.

Vous êtes notre chef, et nous sommes vos membres : vous savez toute l'économmie de votre corps. Vous connoisseztoutes vos brebis : vous savez celles qui sont venues, et celles qui sont encore à amener : vous les connoissez et les nommez distinctement. Vous nommez tous ceux que votre Père vous à donnés; et tout vous est connu depuis le premier jusqu'au

On. de "20b 1. 10. 7 ÉD y. 29, — lIb. 19/20 — > Jbid. v. 27. — 6 Eccl. yrr. 1

dernier de vos élus : et vous marquez tous les temps, où vous les devez appeler, et les incorporer à votre corps ‘. -Car c’est vous qui les devez recueillir ; et en les recueillant vous ne faites qu'exécuter ce que vous aviez destiné avec votre Père, dès que vous posâtes les fondements de votre Eglise. Vous en avez révélé les persécutions à votre apôtre saint Jean : il en a vu toutle cours : il a vu la dernière comme les autres : et celle qui ne finiroit qu'avec la fin du monde, et avec le feu de votre dernier jugement *. Les temps vous sont connus comme tout le reste: vous savez ce que veulent dire ces mille ans où vous avez déterminé le règne de vos saints sur la terre, et-ce que vous avez révélé en énigme à votre bien-aimé disciple, n’est pas énigme pour vous. Tout vous est connu : Vous étes le scrutateur des reins et des cœurs. Vous avez en votre puissance le livre où sont écrits les secrets de Dieu, et ses décrets éternels ; et les sept sceaux qui le ferment n’y sontpas pour vous, puisque vousles ouvrez quand il vous plait, à qui il vous plaît, et pour les raisons qu'il vous plaît *: Et sousle septième sceau étoient enfermés tous les événements futurs; puisque c’est de là que se développent, et les trompettes et les Væ", et tout le reste, qui étoit l'histoire de l'Eglise. C’est pourquoi lorsque vos apôtres vous interrogeoient sur le temps où vous rétabliriez le royaume d'Israël, vous leur répondites : Ce n’est pas à vous à le savoir ?.

0 Seigneur, s’il m'est permis de vous interroger encore, que pe parliez-vous en la même sorte à vos apôtres; et que ne leur disiez-vous, ce n’est pas à vous à le savoir, au lieu de dire, que le Fils ne le savoit pas?

Peut-être se faudroit-il taire encore ici ; et qu'au lieu dese fatiguer à examiner ce passage, il faudroit se dire àsoi-même : ce n’est pas à moi à l'entendre ; ce n’est pas à moiàsavoir pourquoi vous avez parlé en cette sorte. J'acquiesce, d mon Sauveur! et je ne recherche ce mystère, que pour ytrouver quelque instruction s’il vous plaît de me la donner. Mais peut-être qu'elle est déjà toute trouvée : peut-être que cette parole: « Ce n’est pas à vousà entendre» les temps etles moments que le Père a mis en

1 Joan. x. — ? Apoc. xx. 7. 8.9. 10. — 5 Ib. 11. 23. v. 1. 2. et.sea. — Ib. van. 1, et seq. — * Act 1.7. à

db de.

» sa puissance ‘» : estle dénouementde celle où vousavezdit: » Pour ce jour et cette heure là, nul ne la sait que le Père, et » le Fils même ne la sait pas *. Ce que le Fils ne sait pas en cet endroit, c'estce qu'il ne nous appartient pas de savoir. Le Fils comme notre docteur, le Fils comme l'interprète de la volonté de son Père envers les hommes, ne le sait pas, parce que celan’est pas compris dans ses instructions, ni dans tout ce qu'il a vu pour nous, ainsi que nous l'avons dit. Et le Fils de Dieu parle ainsi pour transporter en lui-même le mystère de notre ignorance, sans préjudice de la science qu'il avoit d’ailleurs, et nous apprendre, non-seulement à ignorer, mais encore à confesser sans peine que nous Ignorons ; puisque lui-même qui n’ignoroit rien, et surtout qui n’ignoroit pas cette heure dont il étoit le dispensateur, ayant trouvé un côté par où il pouvoit dire qu'il l’ignoroit, parce qu'il l’ignoroit dans son corps et qu'il étoitde son dessein que son Eglise l’ignorût, il dit tout court qu'il l’ignore, et nous enseigne à ne rougir pas de notre ignorance.

J'ignore donc de tout mon cœur, et ce mystère et tous les autres que vous voulez me cacher, et que vous ne savez pas en moi ni pour moi. J'ignore le jour où vous viendrez, parce que vous m'avez dit que vous viendriez comme unvoleur. Mais si on ne sait pas quand le voleur viendra, le voleur n’en sait pas moins quand il veut venir. Vous savez donc, voleur mystique ! vous savez quand vous viendrez : et les enfants de ce siècle ne seront pas plus prudents plus avisés dans leurs desseins, plus éclairés dans l’ordre qu'ils mettront à leur exécution, que vous qui êtes la lumière même, la sagesse même. Vous savez done, encore un coup, quand vous viendrez à la dérobée, demander à chacun de nous, et demander à tout le genre humain, le compte que nous vous devons de notre conduite. Vous le sayez, et c'est pourquoi vous m'avez dit que le père de famille ne sait pas l'heure du voleur, mais non pas que le voleur l'ignorât lui-même. Et vous avez dit : Veillez donc, parce que vous ne savez pas à quelle heure le Seigneur viendra : etnon pas que le Seigneur qui doit venir, l'ignore

1 Act. 1. 7. — ? Marc. xt. 32.

lui même. Et vous avez dit, en continuant la parabole : Soyez préts, parce que vous ne savez pas à quelle heure viendra le Fils de l'homme ‘.

Vous vous êtes aussi comparé à un père de famille, qui revenant de son voyage surprend son économe, «en venant au » jour que ce méchant serviteur ignore , et à l'heure qu'il » n'attend pas *». Mais vous, vous êtes le Seigneur, vous êtes le père de famille, qui sait bien quand il doit venir ; et si le serviteur est imprudent, le père de famille n'est pas pour cela ignorant de ses propres desseins. Vous savez donc, pour la dernière fois, quand vous voulez venir, et vous ne voulez pas que nous le sachions. Voilà que mon âme est prête, quand vous me la redemanderez; mon compte est en état; recevezle, et me jugez en vos miséricordes : voilà du moins ce qu’il faudroit pouvoir dire. 0 mon Sauveur! quand serai-je en cet état? quand pourrai-je dire de bonne foi : Mon cœur est prét, 6 Dieu ! mon cœur est prét *.

LXXIX: Jour. Raisons profondes de notre Sauveur d’user de ces réserves mystérieuses pour l'instruction de son Eglise : mais non pas pour autoriser les hommes à user d’équivoques et de restriction mentales. (Ibid.)

Gardons-nous bien de conclure de ces réserves mystérieuses du langage de notre Sauveur, qu’il nous soit permis d’user dans nos discours de dissimulation , d’équivoque et de restriction de pensée; car il ne nous appartient pas de nous donner à nous-mêmes divers personnages , selon lesquels nous puissions nier en-un sens ce que nous avouerons en l’autre. Il ne nous appartient pas non plus de faire de nos réserves une instruction, un exemple d'humilité ,” une espèce de parabole dont il faille chercher le sens, un mystère dont il faille approfondir le secret. Jésus-Christ a sa science comme Verbe, et tout y est compris, le présent, le passé, le futur, le possible, l'existant, tout, en un mot, tout ce qui est dans la science du Père; car il est lui-même cette science, puisqu'il estson Verbe, saraison, sa parole extérieure. [ a sa science comme homme par rapport à sa perfection , et comme le dépositaire et l’exécuteur de tous les secrets de

{ Matth. xxiv. 59. 48. 44. — 2Ib. 40. — 3 Ps:"Lvr. 8.

son Père. Tout ce qui regarde le genre humain est compris dans cette science, puisque toute puissance lui est donnée dans le ciel et dans la terre ‘. C’est lui qui doit tout faire; c’est lui qui doit venir pour juger. Son Père ne l’avertit pas à chaque moment, de ce qu’il aura à faire par son ordre; mais il lui donne tout d'un coup une pleine compréhension de tout le dessein dont il a l'exécution en son pouvoir : autrement il agiroit comme nous, en foi, en obscurité, par morceaux par pièces, au hasard en un certain sens, et à l’aveugle, sans entendre le rapport de chaque partie avec la fin de l'ouvrage et avec le tout. Il a outre cela sa science comme docteur de son Eglise, comme interprètes envers elles des volontés de son Père, comme faisant avec elle un même corps. Dans cette science est compris tout ce qu'il faut que l'Eglise sache. Il falloit que l'Eglise sût ses persécutions pour s’y préparer; la chute prochaine des Juifs, afin qu'ils en fussent avertis, et qu'ils fissent pénitence : et pour ôter aux fidèles la tentation de croire que le déicide et les autres déloyautés de ce peuple, avecles cruautés qu'il a exercées sur la personne du Sauveur et deses apôtres, demeurassent longtemps impunies ; Jésus- Christ a su tout cela pour son Église, et il l'a expliqué. I falloit que l'Eglise sût les signes du jugement à venir, afin d’être attentive à son approche. Jésus-Christ a su encore cela pour elle, et l’a prédit. Il ne falloit pas qu'elle sût le temps ni l'heure : Jésus-Christ à cet égard ne le sait pas, et n’en dit rien à ses fidèles. Cette science, qui étoit en Jésus-Christ par rapport aux instructions qu'il devoit donner à son Eglise, avoit sa perfection et sa totalité, qui lui faisoit dire : Je vous ai découvert comme à mes amis tout ce que j'ai out de mon Père *. Etencore : Jevous ar tout prédit* ; tout ce qu'il falloit que vous sussiez tout ce que j'avois appris pour vous. Si je dis, pour vous renfermer dansces bornes, que je ne sais pas le reste, j'ai mes raisons de parler ainsi selon la charge qui m'est imposée, selon le personnage que je fais : ne soyez pas assez téméraires pour vouloir ou critiquer ou imiter ce langage mystérieux qui ne vous convient pas : C’est à vous dire avec

1 Matth. xxvI11. 18. — ? Joan. xv. 15. — * Marc. x111. 23.

sagesse et avec simplicité tout ensemble : « Cela est : cela » n'est point ': ne mentezpas ; ne vous trompez pas les uns les » autres : parce que vousêtes membres les uns des autres *».

Tâchons ici de nous revêtir de l'esprit de sincérité , à l'exemple de Jésus-Christ, qui à la réserve de ces mystères, où il étoit obligé à nous ménager la lumière, nous a tout dit comme à ses amis, selon qu'il étoit convenable, et que nous le pouvions porter.

il, XXX° Jour. Ce qui doit être commun à ces deux grands événements séduction générale. (Tbid.)

Relisons les commencements de ce discours prophétique de notre Seigneur. Nous y trouverons les choses qui doivent être communes aux deux événements qu'il prédisoit, à la ruine des Juifs, et au jour du jugement dernier : c’est que l’un et l'autre devoit être précédé de grands mouvements d’une grande persécution de l'Eglise, d'une grande séduction.

Ses disciples lui dirent en secret: « Dites-nous quand ces » choses arriveront, et quel sera le signe de votre avénement * et de la consommation des siècles? et Jésus leur répondit : » Prenez garde à n'être pas séduits *

Souvenez-vous toujours qu'ils joignoient deux choses, la chute de Jérusalem, et le dernier jour, comme devant arriver dans le même temps. Et sans les désabuser d’abord, parce que cela n’étoit pas nécessaire, Jésus-Christ leur va expliquer ce qui devoit être commun à ces deux événements.

Prenez garde que personne ne vous séduise. Ils lui faisoient une demande curieuse : Quand ces choses arriveront-elles ? Il leur donne un avis utile : Prenez garde qu'on ne vous séduise ; comme s'il disoit: 11 vous importe peu de savoir quand arriveront ces choses; mais ce qu'il faut que vous sachiez, c’est qu'elles seront précédées d’une périlleuse et horrible tentation, pour vous séduire. Car ilviendra plusieurs christs ; et plusieurs seront trompés. C’est ce qui arriva dans la ruine de Jérusalem etauxenvirons de ces temps là. C’estce qui arrivera encore à la fin des siècles: «Je suis venu au nom de mon Père,

Matth. v. 37. — © Coloss. 111. 9, Eph. 1y. 25. — 3 Matth. xx1v. 3. Marc. xtlt. 4. 5. Luc, xx1 7. 8.

» etvous ne me recevez pas: si un autre vient enson nom, vous » lerecevrez'.» C'estce qui estdéjà souvent arrivé aux Juifs: et quelque chose de semblable leur arrivera encore une fois vers la fin des siècles ; « lorsque ce méchant, cet impie, qui s’as- » siéra dans le temple de Dieu, pour s'y montrer comme un » Dieu, paroîtra avec des prodiges trompeurs, et avec toute » sorte de séduction ; en sorte qu'ils soient livrés à l'esprit » de mensonge, pour ne s'être pas voulu laisser gagner à » l'amour de la vérité * ». Ce qui convient parfaitement avec la parole qu'on vient d'entendre de la bouche de Jésus-Christ, et semble fait pour marquer d’une façon particulière, l'aveu glement volontaire avec l’endurcissement du peuple juif. Quoi qu'il en soit, le démon développera toute sa malignité aux approches du dernier jour , et la même chose arrivera aux approches de la ruine de Jérusalem, n'y ayant jamais eu tant de faux christs, ni tant de faux prophètes. Remarquez dans saint Matthieu les versets 5, 11,23, 24, 26 : et à peu près la même chose dans saint Marc, et dans saint Luc.

Voilà que je vous l'ai prédit : Prenez-y garde *. La séduction sera si puissante, que Jésus-Christ ne craint point de dire, qu’elle ira, s’il se peut, jusqu’à induire en erreur méme les élus *. S'il se peut ; faire voir deux choses : l’une l’extrême péril; l’autre, le secours présent de la main toute-puissante de Dieu.

Pesons ces paroles : considérons à quelles épreuves Dieu met notre foi ; jusqu'où il veut que nous lui soyons soumis ; ce qu'ont à craindre les esprits superbes ; les piéges que Dieu permetquileur soient tendus ; combien ils sont délicats ,combien subtils; combien il est dangereux que les saints mêmes ne s’y prennent : avec quelle frayeur et quel tremblement ils doivent donc opérer leur salut *.

Cet esprit de séduction qui se développera tout entier à la fin des siècles, se fait souvent sentir avant ce temps dans les subtilités des hérétiques : une apparence de réforme; un air de piété et de modestie‘ des paroles douces, tirées le plus souvent de l'Ecriture ; une véhémente répréhension des abus criants, qui semble marquer un vrai zèle, une vraie horreur

1 Joan. v. 43. — ? II. Thess. 11. 3. 4. 9. 10. (1. — 5 Matth. xx1v. 25. Marc. x111. 23. — * Matth. xx1v. 24. — $ Philip. 11.12.

des vices, un vrai amour de la vertu. La chrétienté s’émeut : les nations se cantonnent : les élus , s’il se pouvoit, devoient être pris dans ce piége. Mais ceux qui y ont été pris doivent songer que nous aurons bien à soutenir d’autres illusions à la fin des siècles ; une hypocrisie bien plus délicate, bien plus raffinée : lorsque les prodiges trompeurs se joindront à une doctrine séduisante. O Dieu! Je tremble pour ceux qui seront mis à cette épreuve! Tremblez dès à présent à la tromperie de vos passions , aux belles couleurs dont elles parent vos vices secrets, à ces instincts trompeurs de l'ennemi, à ces illusions secrètes que vous prenez pour inspirations. Qui a des oreilles pour ouïr, qu'il écoute ‘. Ah! c’est de quoi séduire, s’il se peut, jusqu'aux élus. Concluez avec saint Paul : Opérez votre salut avec crainte et tremblement. Mais ne croyez pas l’opérer de vous-mêmes. Croyez que c’est Dieu qui opère en vous le vouloir et le faire? : opérez, et croyez que Dieu opère : ne soyez ni lâche ni présomptueux : abandonnez-vous à cette grâce qui agit en vous, mais avec une courageuse et fidèle coopération : c’est ce qui soutient les élus; c’est ce qui les empêche de périr.

Les élus, s'il se peut , seront induits en erreur *°.S’il se peut, Cela donc ne se peut pas : une main toute-puissante, contre laquelle rien ne prévaut, détourne ce coup. O conduite miséricordieuse et toute-puissante qui empèêchez vos élus de pouvoir périr, je vous reconnois, je vous adore, je m’abandonne à vous : mais dans cet esprit, qui en nous disant : Dieu opère, nous dit en même temps : Opérez, travaillez, agissez avec une infatigable ferveur.

LXXXI° Jour. Le même sujet. Guerres, famines, pestes, tremblements de terre, maux extrêmes. (Ibid.)

Ua grand mouvement dans le monde : des guerres des bruits de guerre, des pestes , des famines , des tremblements de terre *, seront les tristes avant-coureurs de ces deux événements. Voyez-les en saint Matth. xx1v. 6. 7. et la même chose en saint Marc et en saint Luc. C’est ce qui arriva un peu devant la guerre de Judée, et dans la dernière année de Néron : et

‘Matth. x1. 15. — 2? Philip. 11, 12. 13, — 3 Marc, xx1r. 22. — Ibid, x111. 7, 8. Luc. xx1. 9. 10, 11, S

c’est ce qui arrivera encore d’une manière plus formidable aux approches du dernier jour.

Des guerres, des bruits de querre : de grandes guerres en effet; de plus grandes appréhensions de mouvements nouveaux : il semblera que l'esprit de guerre, les haines, les jalousies, la nature même voudra enfanter quelque chose de funeste aux grands états : on remarquera dans le monde un esprit d'ébranlement universel. Au milieu de tout ce tamulte: prenez garde de n'être pas troublés ; car il faut que cela arrive, et ce n'est pas encore la fin ‘.

De quoi donc sera-t-on troublé, si on ne l’est de telles choses? de rien du tout. Car le chrétien n’est troublé de rien que de son péché, et de la colère de Dieu qui le doit punir. Prenez donc garde de"n’étre point troublés. Vous vous enquérez de ce qui se passe, non-seulement avec curiosité, mais encore avec frayeur : que deviendront ces grandes armées qui sont en présence ? Quel ravage, quel embrasement, quel carnage, quel déluge de maux, si une fois la digue est rompue? ah! je m'en meurs. Vous n'êtes pas chrétien. Le sort des empires est entre les mains de Dieu : ils meurent en leur temps, comme le reste des choses humaines. Priez pour votre patrie; humiliez-vous; faites pénitence : mais ne craignez point; ne vous troublez pas : il faut que cela arrive. I le faut, non par une aveugle et fatale nécessité, qui nous mettroit au désespoir : mais il le faut par une raison, par une sagesse, par une bonté qui prépare de grands biens par tous ces maux. Ne craignez point, petit troupeau, puisque le royaume qu’il à plu à votre Père céleste de vous préparer *, est hors d'atteinte. Toutes les puissances ennemies, visibles et invisibles, n'ont point de prise dessus, etil ne vous peut être ravi.

C’est ici le commencement des douleurs * ; des douleurs de de l’enfantement; de celles qui font jeter de plus grands cris; qui s’augmentent de plus en plus : on croit être à la fin, ce n’est encore qu'un commencement.

Quoi! ce mouvement effroyable des royaumes qui s’entrechoquent, ces famines, ces pestes, ces tremblements de terre

1 Matth. xx1v. 6, — ? Luc. x11. 32. —S Matth. xx1v. 8.

ne sont que le commencement des douleurs! O Dieu! que vos derniers coups sont redoutables, si ceux-là qui sont si terri— bles, dont on ne peut seulement entendre les noms sans être saisi de frayeur, ne sont qu’un prélude! Il est ainsi, Seisneur., il est ainsi. Par tous ces grands coups, les corps seuls sont menacés : mais voici ce qui est terrible, au delà de toutes les terreurs : Craignez, craignez celui qui, après avoir faitmourir le corps, enverra l'âme dans la géne : Oui, je vous le dis, craignez celui-là ‘. O Seigneur ! si je sais bien craindre cela, je ne craindrai autre chose, etje verrai tous les éléments se mêler et la nature se confondre, sans effroi. Ah! jene puis craindre que ce qui tue l’âme : mais je ne puis ne le craindre pas, si je commence sérieusement à me convertir. Je n’ai rien à penser que la pénitence, ni riem à craindre que de mourir dans mon péché. Mourir, ce n’est rien, de quelque douleur que la mort soit accompagnée; quelque étrange, quelque imprévue, quelque cruelle et insupportable que la mort paroisse. Mourir dans le péché, c’est tout le mal, et le seul qui soit à craindre. Malheureux, ingrats , pécheurs endurcis : Vite, vite, convertissez-vous et vivez *.

LXXXII* Jour. Persécution terrible de l'Eglise, trahisons, charité refroidie. (Ibid.)

Un autre avant-coureur; la persécution. Elle à ces terribles circonstances : une haine implacable de tout le genre humain contre l'Eglise ; la fureur au dehors; la trahison au dedans : on se livrera les uns les autres ; les frères livreront leurs frères, et le père même son enfant; les enfants se soulèveront contre leurs pères; et les familles mêmes seront divisées : les scandales seront horribles, à cause des chutes fréquentes de ceux qu'on eroyoit les plus fermes. Au milieu de tout cela la séduction redoublera, et de faux docteurs gagneront ceux que la violence n’auroit pu abattre : la cruauté et la séduction iront ensemble au dernier degré. C’est ce qui est arrivé à l'Eglise naissante, à commencer vers les dernières années de Néron, un peu avant la guerre de Judée.

! Luc, x11. 5. — ? Ezech. xv111. 32.

C'est ce qui arrivera d'une manière bien plus terrible à la fin des siècles".

Ce n’étoit pas une chose aisée à prédire, comme on le pourroit penser d’abord, qu’une telle haine, et une telle persécution contre l'Eglise : et on n’auroit pas pu prévoir que le monde qui laissoit en paix toutes les religions, et jusqu'aux sectes les plus impies, comme celle des épicuriens, ne pourroit souffrir le christianisme. Mais Jésus-Christ l’a voulu prédire, et avertir ses fidèles d’une chose aussi singulière, et jusqu'alors autant inouïe que celle-là.

Il joint, selon sa coutume, la consolation aux maux. Tout le monde vous haïra : mais vous ne perdrez pas un seul cheveu :

‘vous possèderez votre âme par votre patience*; non en combattant, mais en souffrant. Vous serez traînés à tous les tribunaux, comme des criminels ; mais cela leur sera en témoignage* : vous y paroîtrez comme des témoins de la vérité, comme les maitres du genre humain : Je vous donnerai une bouche que nulle impudence, nulle violence ne pourra fermer, une sagesse, ung force contre laquelle il n'y aura point de résistance“ : vous n'aurez rien à préméditer : le Saint-Esprit parlera par votre bouche : et le reste qu’on peut voir dans l'Evangile.

Ce qui sera de plus déplorable , c’est que la malice s'augmentant sans fin, la charité se refroidira dans la multitude : c’est ce qui arriva à saint Paul, lorsqu'il disoit : « Tous m'ont » quitté : personne ne m'a assisté dans ma première dé- » fense : Demas même m'a abandonné, attiré par l'amour de » ce siècle : il n’y a que Luc avec moi : qu’il ne leur soit point » imputé? ». Mais ce refroidissement de la charité dans ses frères, ne changeoiït point envers eux le cœur de Paul. Ce refroidissement de Ja charité paroîtra beaucoup davantage dans Ja fin des siècles : car, lorsque le Fils de l'homme viendra,.pensez-vous qu'il trouve de la foi sur la terre*?

Mais à ce comble de maux, il n’y a qu'un seul remède:

‘ Matth. xx1v. 9. et seq. Marc. x111. 12. Luc. xx1. — ? Luc. xx1. 17. 18.19. — 3 ]Ib. 12. 13 et Marc. x1ui. 9 et seq. —* Luc. xx1. 14. 15. — S Matth. "x. 194 20.— 56 Ib. xx1v. 12. — 7 Il. Tim, 1v. 9. 11. 16. — 8 Luc.xv111. 8.

Qui persévèrera jusqu’à la fin, sera sauvé". Remarquez ce mot: jusqu'à la fin. Dix ans, vingt ans, trente ans, cinquante ans, ce n’est rien : il faut aller jusqu’à la fin. Ne vous lassez point de travailler; car la moisson que vous recueillerez, sera. éternelle.

Il faut que cet Évangile soit préché par toute la terre‘: de peur qu'on ne pense que la persécution qu'on vient de voir si déchaînée, en arrête le cours. Paul étoit lié : mais la parole de Dieu ne l'étoit pas* : elle couroit", dit cet apôtre : le bruit en retentissoit par toute la terre : la foi des Romains y étoit annoncée * : l'Evangile, qui étoit venu jusqu'à Colosse, étoit, et fructifioit, et croissoit en méme temps par tout le monde*. Ainsi la prédiction du Sauveur s’accomplissoit déjà en. quelque facon, avant la dissipation des Juifs : mais le grand accomplissement en est réservé à la fin des siècles, et la prédication aura percé par tout le monde avant qu'il finisse.

0 Dieu! donnez vigueur à votre parole : bénissez les prédicateurs apostoliques : envoyez vos ouvriers dans cette grande moisson, que votre ennemi ravage. O Seigneur, je me joins en esprit à ces hérauts de votre Evangile, et à ceux qui croiront en vous par leur parole. Sanctifiez-les en vérité, et que leur sainteté naissante répare les ravages que fait le péché dans votre héritage. Sauvons-nous, sauvons-nous de la corruption de cette race mauvaise. Mon âme, sauve-toi toi-même: à Dieu, sauvez-moi ; je péris. |

LXXXIII Jour. Réflexions sur plusieurs circonstances de ces deux événements. (Ibid.)

Priez que votre fuite n'arrive point durant l'hiver ou dans le jour du sabbat : vous aurez besoin des plus grands jours, de Ja saison la moins embarrassante, de la liberté d'agir la plus entière, pour précipiter votre fuite dans les déserts et dans les montagnes, et pourvoir à tant de pressants besoins. Jamais il n'y eut, jamais il n'y aura d'affliction semblable : Jamais peuple n'aura été, ni ne sera plus impitoyablement livré à la vengeance : et si Dieu n'avoit abrégé le temps, nul

! Matth. xxiv. 13. — ? Ib. 14,—5 IT. Tim. 11, 9. —“ II. Thess. 111. 1. — # Rom. 1. 8. — 6 Coloss, { 6.

homme ne se sauveroit : mais Dieu a abrégé le temps pour l'amour de ses élus ‘. Ce fléau de Dieu sera si terrible, et la force en sera si insupportable, qu’il y auroit de quoi accabler tout le genre humain. Mais il falloit qu'il restât des hommes sur la terre pour enfanter les élus et les saints, qu'il y avoit encore à recueillir. Voilà un sens. Dieu, fléchi par les prières de ses élus, à tempéré sa colère : ils sont le ciel de la terre, pour en empêcher la totale corruption : il faut qu'ils y soient répandus decà et delà, et de tous côtés : autrement, le genre humain qui n’est conservé que pour eux, périroit en entier: c’est un autre sens. Le dernier : Dieu a abrégé le temps des souffrances, de peur que ses élus n’en fussent enfin accablés : et il n’a pas voulu qu’ils fussent tentés par dessus leurs forces.

Pour l'amour des élus qu'il a choisis, dit saint Marc°. Ils ne sont pas élus par un autre : c’est par lui-même : l'amour qui les lui a fait élire, l’oblige à tout faire pour eux; et il n’épargne la terre qu’à leur considération.

Respectons les saints qui sont parmi nous : nous leur devons tout : et Dieu s’apaise en les voyant, comme un père qui voit ses enfants parmi ses ennemis, retient sa main. Après la séparation, que n'auront pas à souffrir les pécheurs?

Ce qui est vrai en un certain sens, à l'égard des Juifs, est ençore plus véritable à l'égard de tout l'univers, dans les approches du dernier jour : après que la patience de ses saints aura été épurée jusqu’au degré qu’il vouloit, il mettra fin au temps des épreuves, pour donnerlieu aux récompenses.

S’ily a cinquante justes dans Sodôme, s'il y en a quarante, s'il y en a dix, je pardonnerai pour l'amour d'eux à toute la ville*. Dieu aime tant les siens, que non-seulement il les épargne, mais il épargne les autres pour l’amour d'eux. Si on n'aimoit pas les justes, si on ne les protégeoit pas pour mêmes, il les faudroit protéger pourle bien public. Que notre maison soit leur asile : que nos bras leur soient toujours ouverts : que notre secours les suive partout. Les prêtres, les religieux les représentent par leur état.

Matth. xx1v. 20. 21. 292. — ? Marc. x111. 20. — * Gen. XVIII. 26. 28 et seq.

LXXXIVe Jour. Réflexions sur d’autres circonstance. (Ibid.)

Si l’on vous dit : Le voict dans le désert : le voici dans les lieux retirés de la maison : ne le croyez point'. Ceci regarde les derniers temps, lorsque les Juifs fatigués de tant attendre, et d’avoir si souvent été trompés sur le sujet du Messie, s’en - diront les uns aux autres des nouvelles comme en secret : J! est venu, mais il se çgache; 2l est dans ce désert ; il est dans les lieux secrets de cette maison : ne croyez point tout cela. Ce n’est plus le temps qu’il doit venir de cette sorte, d’une maison particulière, d’une ville obscure, d’un désert; tantôt caché, tantôt découvert : il paroîtra tout d’un coup avec un éclat surprenant; «etun éclair, ne se fait pas voir plus rapidement » du levant jusqu’au couchant, et d’un côté du ciel à l’autre; » que le Fils de l’homme paroîtra dans toute la terre *. Voilà la première chose qu’il marque de ce grand événement : une apparition soudaine, et un éclat, qui en un moment se fera sentir d’une extrémité du monde à l’autre. Mais voici la se— conde : Où sera le corps, là s’assembleront les aigles *. Si les aigles sentent leur proie de si loin, et s'assemblent rapidement de toutes parts autour d’un corps mort : combien plus s'assembleront les élus, où sera le Fils de l’homme?

Le grec porte, au lieu de corps, un corps mort, un cadavre : etle Fils de Dieu se compare à un corps de cette sorte, à cause que les élus seront rassemblés par le mystère de sa mort; et que c’est par là qu'ils auront part à sa résurrection. Tout cela regarde visiblement l'apparition dernière, et le dernier jour de Jésus-Christ. Et c’est pourquoi il ajoute : Mais aussitôt après l'affliction de ces jours là, de ces jours, où le Fils de l’homme devra paroître si vite, et rassembler autour de lui tous les élus : aussitôt après cette afiliction : car il a dit qu'il y en auroit d'étranges vers ces jours là : le soleil s’obseurcira et le reste ‘.

H ne faut donc pas entendre cette affliction ni ces jours de l'affliction ou des jours qui seront fâcheux pour les Juifs; mais de l’affhction de tout l'univers, vers le jour où le Fils de

1 Matth. xxiv. 26. — ? Ib. 27. — 3 Luc. xvit. 24. Matth. xx1v. 28. = 29

Dieu devra paroître, qui sont ceux dont il venoit de parler. Le même paroît dans saint Marc : Mais dans ces jours là ; dans cette affliction là; le soleil Sobscurcira'; et le reste. Comme s’il disoit : Il arrivera de grands maux aux Juifs : mais ce n’est point dans ces maux, où dans ces temps, qu'arriveront ces prodiges du soleil obseurci, et les autres : mais dans ces jours dont je viens de parler : dansces jours, où le Fils de l'homme devra paroître; aux approches de cette dernière apparition, et peu aprèsles afflictions dont elle sera précédée ; le soleil s'obscurcira : et le reste.

Mettons-nous en esprit dans ce dernier jour si heureux pour les uns, si funeste aux autres. Représentons-nous l’étonnement où l’on sera, de cette nouvelle lumière que jettera le Sauveur, de ce prodigieux éclat qui se fera sentir d’une extrémité du monde à l’autre, avec la rapidité d’un éclair. Contemplons ces aigles mystiques, les esprits sublimes à qui le monde n'aura rien été, et qui n'auront pas été troublés de tant de persécutions; ni de cet ébranlement universel de la nature éperdue ; prendre tout à coup leur vol; et comme dit saint Paul, « être enlevés dans les nuées au milieu des airs, » à la rencontre de Jésus-Christ, pour être ensuite toujours » avec lui», Heureux jour! heureux spectacle ! heureux changement! heureux ceux qui verront ce beau feu, cet éclair nouveau, cette vive et admirable lumière : qui verront ce corps que la morta consacré à notre salut; ces aigles qui voleront après, et qui seront enlevés avec lui. Soyons de ces aigles, par la contemplation en foi et en vérité, et par une noble élévation au dessus des choses mortelles. Faisons notre proie de ce corps que la mort a fait nôtre. Nous l'avons dans l'eucharistie, ce corps mort autrefois, à présent vivant, mais couvert d'un signe de mort : dévorons-le : prenons en tout la substance, tout le suc. Vivons de Jésus et de sa vérité, et de ses souffrances, et de sa mort, qui est notre vie : imitons-la : portons-la sur nous: « Portons sur nos corps » la mortification de Jésus, afin que la vie de Jésus pa- » roisse en nous *. Si parmi les ténèbres du monde, et celles

1 Marc. x111. 24. — 21, Thess. 1v. 16. 17. — © II. Cor.1v. 10,

qui nous environnent, il lui plaît de faire tout à coup reluire sur nous comme une espèce d’éclair, une lumière rapide qui se répandeen un moment danstoute notre âme, et quise fasse sentir de la partie haute jusqu'à la plus basse ; Ô lumière je vous adore, Ô lumière je vous veux suivre ! Si vous vous retirezcomme un éclair, etque vouslaissiez mes yeux éblouis d’un éclat si vif, je me souviendrai de vousavoir vue : jemmeréjouiraide l'espérance de vous revoir à d’autres moments : je tâcherai de mettre à profit tout ce que vous me montrerez dans ces moments rapides : et j'aspirerai nuit et jour à ce jour unique de l’éternité, où vous luirez sans vous retirer; sans être obscurcie ; où votre levant sera sans couchant; où nous jouirons à jamais de vous, Ô Père ! Ô Fils ! Ô Saint-Esprit! qui êtes la véritable et seule lumière.

LXXXV: Jour. Instruction à recueillir. Se tenir prêt : veiller à toute heure. Fun pris, l'autre laissé. (Matth. xxiv. 37—51. Marc. x111. 33—57. Euc. xvIT. 24.)

De tout ce que nous avons vu, il y avoit deux sortes d'instructions particulières à recueillir. Dans la ruine de Jérusalem il y avoit à s’en sauver, par la fuite : Alors que ceux qui sont dans la Judée, s’enfuient aux montagnes ‘. C’est ce que firent les chrétiens, qui s’enfuirent en effet vers les pays montagnards, à la ville de Pella, comme marquent les histoires : ce qui fut cause qu'on ne voit point qu'ils aient souffert en Jérusalem, ni qu'il s'y en soit trouvé aucun durant le siége de Tite. À l'égard des calamités qui devoient arriver à la fin du monde, il falloit ne pas songer à s’en sauver, puisqu'elles sont universelles et inévitables; mais s'y préparer : et cette préparation nous est expliquée dans le reste de ce chapitre.

Elle consiste premièrement, à veiller , à être attentif, à se tenir toujours prêt, en accompagnant de prières sonattention et sa diligence : « Prenez garde , veillez et priez : car vous » ne savez par le temps, ni si le maître viendra sur le soir, » ou vers le minuit, ou au chant du coq, ou le matin ?. Veil- » lez donc, etpriez en tout temps, afin d'être rendus dignes » d'éviter ces choses », c’est-à-dire la rigueur du dernier

LMatth. xx1v. 16. — ? Marc. xr1. 33.34. 35.

jugement, et de comparoître devant le Fils de l'homme ‘. H ne faut donc pas seulement prier, mais prier en tout temps.

Secondement : il faut songer à l'effet de ce terrible jugement ; ou de deux qui seront ensemble, l'un sera pris, et l'autre laissé”. Et pour aller où? Où sera le corps , là s'assembleront les aigles. Qui ne trembleroit, en voyant tout à coup une si terrible séparation? L'un enlevé à Jésus-Christ, l’autre laissé au milieu des maux, d’où il ne sortira que pour rentrer dans de plus grands, et n’en sortir jamais.

Troisièmement : il ne faut point reculer ni regarder en arrière : souvenez-vous de la femme de Lot, qui, pour avoir seulement tourné Ja tête vers Sodôme, reçut un châtiment si prompt et si rigoureux. Il ne suffit pas d'éviter les mauvaises compagnies, ni de fuir le monde qu’on a quitté ; il ne faut pas seulement tourner les yeux de ce côté là.

Quatrièmement : il faut faire toutes ses actions avec une activité et une diligence extraordinaire ; se sauver à quelque prix que ce soit; laisser périr beaucoup de choses qu'o‘n aimeroit, plutôt que de hasarder son salut : sé l’on est dans le hau’ de la maison, ne se point embarrasser de sauver les meubles qui sont en bas‘; se contenter de sauver ce qui est en haut; emporter et sauver d’abord à la corruption tout ce qu'on peut ; ne pas dire : Je laisserai cela, mais je retournerai demain le quérir ; demain je commencerai à me corriger de ce vice : je me contenterai pour aujourd'hui de modérer celui-ci. Ne laissez rien, qu'il vous faille aller requérir ; ne laissez rien à faire à une autre fois; car le temps vous manquera tout à coup, et votre attente sera vaine.

Cinquièmement : il faut se retirer de tout ce qui attache trop l'esprit, de tout ce qui appesantit le cœur ; et non-seulement de l’ivrognerie, où la raison est absorbée ; mais encore de la bonne chère, et des soins de cette vie *. Et sur les soins de la vie, il faut remarquer ces paroles : « Aux jours de Noé, ils » buvoient , ils mangeoient , ils se marioient, ils marioient » leurs enfants ; et aux jours de Lot, ils buvoient et man- » geoient, ils vendoient et ils achetoient , ils plantoient et ils

! Luc. xx1. 36. — * Matth. xx1v. 40. 41, Luc. xvi1. 34. 35: 60007. —%uc. xvir. 31. 22. — 4 ]b. 31. Matth. xxrv. 17. 18.— 5 Luc. xx1, 34.

» bâtissoient, et ils périrent tous d’un coup dans les eaux du » déluge, et par le feu du ciel». Car il ne dit pas : Ils tuoient, ils commettoient des adultères, et le reste ; il parle des oëupations les plus ordinaires et les plus innocentes de la vie ; paree qu'elles occupent, elles embarrassent elles accablent , elles enchantent, elles attachent, elles trompent, en nous meuant d'un soin à un autre et d'une affaire à une autre. Il ne suffit donc pas d'éviter les actions criminelles ; mais il faut encore prendre garde à ne se pas laisser Jeter par les autres ‘ans cet esprit d'empressement et d'occupation, qui fait qu'on n'est jamais à soi.

Sixièmement : on ne sauroit assez songer au grand mal ‘dont nous sommes menacés. Ce sera comme le déluge aux temps de Noé; comme le feu du ciel aux temps de Lot; comme un lacet où nous serons pris tout à coup”, à la manière des oiseaux , par un vain appt, pour être la proie de ceux qui veulent nous dévorer. Le mauvais serviteur, qui ne songeoit qu'à passer sa vie dans le plaisir, se trouvera tout d’un coup séparé de Dieu, de sa grâce, de tout le bien ; ef él sera mis avec les hypocrites, où il y aura un pleur, el un grincement de dents* éternel. Terribles paroles : Séparé, mis avec les hypocriles ; pleurs et grincements de dents, et douleur jusqu’à Ja rage. À quoi donc penserons-nous, si nous ne pensons à ces choses ? Ah ! périssent toutes nos pensées , afin que celles-là

vivent seules dans nos cœurs !

LXXX VI: Jour. Le Père de famille : ses serviteurs : la figure du voleur. (Matth. xxIV. 45. 46. 47. Luc. x11. 4t—44.)

Conférez le chapitre xx1v de saint Matthieu, depuis le v. 45 jusqu’à la fin, avec le chapitre x11 de saint Luc, depuis le v. 55 jusqu'au 49.

Le Fils de Dieu instruit ici, premièrement tous les chrétiens, sous la figure du père de famille, et de ses serviteurs : et encore sous la figure du même père de famille, et d’un voleur. Secondement , il instruit en particulier les supérieurs ecelésiastiques, sous la figure du père de famille qui retourne

Tue, XVIR,. 26 2728 00 OUT EXT. 25 = CMatth xx IV 01.

à sa maison, el de son économe ou principal domestique qui le doit attendre.

Voici pour les premiers ce que nous trouvons dans saint Luc. Premièrement : Les reins ceints' : c'est-à-dire, les passions resserrées, comme une robe qui se répandroit faute de ceinture. C'est l'état d'un homme laborieux et toujours prêt à marcher. Car lorsque l'âme se répand dans les passions, elle est lâche, sans force, sans ordre, sans bienséance.

Secondement : Des flambeaux allumés à la main. C’est encore l'état d’un homme prêt à aller au devant du maître , à quelque heure de la nuit qu’il vienne pour l'éclairer.

Des lampes allumées : c'est un esprit attentif, et un cœur ardent. On a comme desflambeaux en soi-même, dans le fond du raisonnement; mais ils ne sontallumés que par l'attention. Que sert d'avoir de l'esprit, du raisonnement , de la foi même si tout cela n'est réveillé par l'attention? autant que nous serviroient des flambeaux bien préparés dans notre coffre, mais sans amorce, sans feu.

Les-lampes allumées à la main , sont aussi le bon exemple. Ce n’est pas assez de l'attention ; il en faut venir aux œuvres, à l'application sur nous-mêmes : autrement le flambeau nous est inutile. &

Troisièmement : Semblables à des hommes qui attendent” ; par conséquent très-attentifs, Et qui attendent-ils ? Leur maiïtre ; celui qui les peut punir, pour peu qu'il les trouve négligents.

Quatrièmement : Quand ilviendra, et qu'il frappera. vient à chaque moment : car chaque heure nous avance vers la mort. il frappe , par les maladies : il faut donc être attentif, et se tenir prêt dès le premier coup. Mais à peine s’éveille-t-on au dernier, et lorsque la mort est déjà presque dans le cœur : et alors il n’y a plus de flambeaux, plus d'attention , ni de réflexion ; tout est presque éteint.

Cinquièmement : Aussitôt ils lui ouvrent, Comme tout ici est actif ! Il faut ouvrir soi-même au maître qui vient, être bien aise de le recevoir : mais ouvrir avec diligence, aussitôt :

Luc. x11, 35. — Ib. 36.

ouvrir par conséquent avec joie; ne pas murmurer, ne pas se plaindre de la mort qui vient si tôt. Au reste , il n’a pas besoin qu'on lui ouvre, afin qu'il prenne notre âme qu ’ilvient requérir; car il saura bien la reprendre sans qu’on la lui donne. Bon gré, malgré, il faut mourir : et souvent il frappe si fort, que les portes brisées s'ouvrent d’elles-mêmes, sans que vous ayez le loisir d'ouvrir, ni de lui offrir vous-même votre âme qu'il vous redemande. Il n’a donc que faire de vous pour la retirer : mais poar l'amour de vous, afin que vous puissiez lui en faire le sacrifice , il veut que ce soit vous qui lui ouvriez, et promptement, et avec joie; puisque vous ouvrez, non pas à la mort, mais à un maître bienfaisant.

Car, sixièmement , « s’il trouve ses serviteurs vigilants, il » se retroussera, et les fera asseoir, et passera de l’un à » l’autre pour les servir ‘ ». Il ne faut pas chercher dans les paraboles à tout expliquer : il y a des circonstances, comme celles-ci, qui ne servent que pour la peinture. Le fond est ici, que Jésus-Christ s’est fait serviteur de ses fidèles. Le Fils de l’homme, dit-il, est venu servir, et ce service est de se donner lui-même en rédemption pour plusieurs *. C’est de lui que nous tenons tout, et en ce monde et en l’autre : et nul ne demeurera sans récompense ; car il passera de l’un à l’autre pour les servir tous. Il leur donnera abondamment tous les biens ; car pour lui il n’a pas besoin de vos services , hi de rien : il est heureux, il est dans la gloire. Il vient pour vous ; et sous la figure de la mort, qui vous paroit si hideuse, il vous apporte sa grâce, son royaume, sa félicité éternelle , des richesses inestimables, des plaisirs sans fin. Ouvrez done à un si bon maître; et donnez-lui de bon cœur cette âme , qu'il ne redemande que pour la rendre bienheureuse.

Septièmement : S’il vient à la seconde veille , et s'il vient à la troisième *. Remarquez : il ne parle point qu'il vienne jamais de jour : il surprend toujours. On ne le voit pas, etil se cache dans les ombres de la nuit; et cependant l’homme insensé veut le deviner. Je me porte bien, je ne mourrai pas:

LEue cu. 07. —2Matthe xx. 28 = iLuc ire

on se donne toujours bien des années; et cependant l’expérience fait voir qu'il surprend toujours : él vient à l'heure qu'on n'attend pas, et au jour qu'on n'espère pas ‘.

Huitièmement : ce père de famille, qui vient avec tant d’amour, pour nous donner des biens éternels sous la figure de la mort, prend encore une autre figure , celle d’un voleur? : c'est-à-dire , celle d’un ennemi, qui vient nous ravir tout ce que nous possédons et que nous aimons. Premièrement , les biens temporels ét les plaisirs des sens, dont nous faisions notre bonheur. Tout d’un coup tout nous sera enlevé : ces biens passeront en d’autres mains : ces plaisirs se dissiperont comme une fumée, comme une paille que le vent emporte. Secondement, il nous Ôtera les biens spirituels : tant de pensées de conversion , {ant de desirs imparfaits qui nous amusoient, qui nousendormoient dans la mort. Tont cela nous sera Ôté ; et nous verrons malgré tous ces foibles commencements de bonne volonté, de bons sentiments et de vertus, qui nous faisoient dire : Je suis riche : nous verrons que nous sommes pauvres, misérables, aveugles, nus, dignes de pitié; ou plutôt indignes de pitié, à cause de notre malice ; sans aucun de ces biens, qui nous ouvrent la porte du ciel, ainsi qu’il est écrit dans l’Apocalypse*.

En neuvième et dernier lieu. Pesons ce mot : Soyez préls*. Que vos comptes soient en état : que vos dettes soient payées : que vos desseins soient accomplis : car après ce moment il n'y a rien à espérer. Quelle angoisse ! quelles sueurs à la vue de ce maître rigoureux, qui vous pressera de rendre compte! Vous paierez par.le dernier et inévitable supplice ce que vous n'aurez pas volontairement payé par vos bonnes œuvres.

LXXXWVII Jour. L’économe fidèle et prudent: sa récompense. (Ibid.)

Pierre lui dit : Seigneur, est-ce pour nous que vous diles cette parabole : ou pour tout le monde *? Noustromperez-vous comme les autres, nous qui sommes les dispensateurs de vos mystères ? Nous serez-vous un voleur qui nous surprendra, où un

1 Matth. xx1v. 50. — ? Luc, xxti. 39. — * Apoc. 111. 17. — * Matth. xx1v. 44. — $ Luc. xu1. 41.

maître impitoyable qui arrivera tout d'un coup pour nous punir ? Il lui répond par la parabole de l’économe , ou de l’intendant d’une maison, à qui le maître a donné la charge de tout, et en particulier celle de ses conserviteurs. C’est la fisure des supérieurs etsupérieures , chacun selon son degré, et le poste où il est établi.

Le maître a établi cet économe, cet intendant, ce dispensateur, pour être fidèle : pour être prudent : pour donner la nourriture à sa famille : pour lui donner dans le temps : pour la lui donner avec mesure !. Te voilà, Ô Pierre ! Vous voilà, pasteurs ? Il faut être fidèles : donner fidèlement ce que le maître a mis en vos mains pour le distribuer, les instructions, les sacrements. Voilà ce que c’est qu'être fidèles : ne s'attribuer rien; ne rien retenir de ce qu’il a voulu que vous donnassiez. O économe? Ô intendant spirituel! tu n’as rien à toi, tu n’as rien pour toi, puisque toi-même tu es tout aux autres : Tout est à vous , soit Paul, soit Céphas, tout est à vous : et vous êtes à Jésus-Christ, disoit saint Paul ?. Tout est à vous. Il faut donc être fidèle, et se donner tout entier au peuple de Dieu. Mais outre la fidélité, il faut la prudence , pour donner dans le temps , pour donner avec mesure : prendre les moments favorables d’une affliction, du ralentissement d’une passion , d’une maladie, d’une grande perte : être attentifs à ce moment : voyez, Dieu vous avertit ; Dieu vous frappe ; Dieu vous réveille. Voilà le premier effet de la prudence : prendre le temps : sinon on rendra compte à Dieu du moment perdu , et de la damnation de son frère. Le second : donner avec mesure; pas plus qu’on ne peut porter : ne donner pas le saint aux . chiens, ni les perles aux porceaux* : ne prêcher pas les hauts mystères de la communication avec Dieu aux âmes encore impures, qui ont besoin qu’on les étonne, qu'onles effraie : ne donner pas l'absolution ni la communion précipitamment:ne la donner pas aux chiens et aux porceaux , aux âmes encore impures : aller par degrés : gagner peu à peu. Mais néanmoins il vient un temps qu'il n’y à point de temps, qu'il n’y a point de mesure à garder. Ici on dit: Ne reprenez pas ,

1 Luc. x1r. 42. —2]} Cor. 11. 22. 23, — Matth.-vir. 6,

mais avertissez! : là, àl faut reprendre avec modestie ?, ailleurs : Reprenez durement*, aikeurs : Dans le temps , hors du temps, à propos et hors de propos ‘ : autrement tout est perdu. Voilà donc la fidélité et la prudence d’un bon serviteur.

Deux choses nécessaires à régler, le fond et la manière. Le fond , il faut donner : soyez fidèle. La manière : il faut donner à propos, et avec les proportions, les convenances requises : autrement vous n'êtes pas ce serviteur digne que le maître l’emploie à gouverner sa famille ; parce que vous ne donnez rien par infidélité , ou lorsque vous donnez, ce que vous donnez tourne à rien par votre imprudence.

Remarquez ici un faux zèle. Un supérieur , un pasteur ne prèche pas: il est infidèle. I prêche , il instruit, mais rudement, mais hors de propos : il ne fait rien, parce qu'il est imprudent.

A un {el serviteur, qui dispense bien ce qui lui est confié, le maître lui donnera tout ce qu’il possède * : et non-seulement son royaume, mais encore lui-même. Car si le père de famille, qui n’est qu'un homme , est si juste, que trouvant son serviteur qui a bien usé du pourvoir et des biens qu'il lui a mis en main pour les dispenser, il l'élève à de plus hauts emplois , et lui donne un plus grand pouvoir : combien plus Jésus-Christ, qui est la justice même, augmentera-t-il les biens de ses serviteurs, qui auront bien dispensé ceux qu'il leur a déjà donnés?

Pesez ces mots : 11 leur donnera tout ce qu'il possède : c'est un Dieu qui parle : que ne possède-t-il pas ? Mais tout est à nous dès que nous usons bien de ce qu'il nous donne.

LXX XVIII. Jour. Le serviteur méchant et violent : sa punition. (1bid.)

Nous avons vu le bon serviteur avec ses deux bonnes qualités, la fidélité et la prudence. Voyons maintenant la peinture que Jésus-Christ fait du mauvais dispensateur de ses grâces et de ses mystères.

NOTE Te Din 200 UE Er, 13. —" IT. Tim iv. 2.

— Luc. x11. 44, Matth. xx1v. 47.

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