‹ Œuvres de Bossuet (volume 5)Chapitre 59 sur 85 · XCIX: Jour. Les souffrances de Jérémie · texte numérisé non relu

XCIX: Jour. Les souffrances de Jérémie

Telles étoient les dures vérités, que Dieu mettoit en la bouche du prophète Jérémie; et ce qu'il souffrit à ce sujet pendant quarante-cinq ans que dura son ministère, est inouï. il avoit à souffrir mille indignités, qui lui faisoient dire : «J'ai » été en dérision à tout mon peuple, le sujet de leurs chan- » sons tout du long du jour, et l'objet de leur moquerie. fl » m'a rempli d'amertume; il m'a enivré d'absinthe. Je ne » connois plus le repos: j'ai oublié tous les biens ». On en xenoit jusqu'aux coups : et il disoit : « Le solitaire s’assiéra, » et se taira : il baisera la terre, et mettra sa bouche dans la » poudre; pour voir s’il lui restera quelque espérance » d’être écouté dans ses prières. «Il livrera sa joue aux coups : il » sera rassasié d’opprobres ». On voit dans ce dernier trait une image expresse du Fils de Dieu. Et un peu après : O Seigneur , vous m'avez mis au milieu du peuple comme un arbre déraciné, comme le mépris de tous les hommes : Tous mes ennemis ont ouvert impunément la bouche contre moi *. Ce fut dans sa patrie, dans la ville d’Anathoth, ville sainte et sacerdotale, qu'il eut le plus à souffrir de ses citoyens, et des sacrificateurs ses compagnons. On. y conspira contre sa vie. Æ/ j'étois, dit-il, comme un agneau innocent et doux qu'on porte au sacrifice : et je ne savois pas ce qu'ils machinoient contre

Wéreme xxxvns 8. 9 — "hioxr. 8: 9:10. — 3 Th. xxxvur: 17: F8. et suiv. — 1 Lament ur. 14: 15. 17. 28. 29. 50. 45. 46.

moi, en disant : Mettons dans son pain un bois empoisonné : effaçons-le du nombre des vivants, et qu'on ne parle plus de lui sur la terre. Et ils lui disoient : Ne prophétisez plus au nom du Seigneur, si vous ne voulez mourir entre nos mains. Mais 1] fallut obéir à Dieu : et il prophétisa contre Anathoth, d’une manière terrible : « Je visiterai les habitants d’Anathoth : » Jeurs jeunes gens mourront de l'épée, dit le Seigneur des » armées : leurs jeunes enfants et leurs filles mourront de » faim et de peste; et il ne restera rien de cette ville ; j'a » mènerai tout le mal sur Anathoth, et l'an de sa visite sera » plein d’effroi ‘ ».

Ainsi en arriva-t-il à notre Sauveur dans Nazareth. « Il ne » pouvoit y faire beaucoup de miracles, à cause de leur in- » crédulité : car ils se disoient l’un à l’autre : N'est-ce pas » là ce charpentier fils de Marie ? frère de Jacques et de Jean ? » Et n’avons-nous pas ses sœurs parmi nous ? Et ils le mé- » prisèrent * ». Il éprouva, comme Jérémie, la vérité de ce proverbe : Le prophète n'est point reçu dans sa patrie. I S'en plaignit. «Etses citoyens remplis de colère le trainèrent hors » de leur ville, au plus haut de la montagne où leur ville » étoit bâtie, pour le précipiter du haut en bas ? ».

Ce n’étoit pas seulement ses concitoyens qui machinoient contre lui, à cause de ses prophéties : tous les peuples s’encourageoient à le perdre, et ils se disoient les uns aux autres: « Venez, entreprenons contre Jérémie : il n’est pas le seul » prophète, ni le seul sacrificateur, ni le seul sage : venez, » frappons-le avec la langue, et ne prenons pas garde à tous » ses discours. Vous savez, Seigneur, tout ce qu’ils ont en- » trepris contre ma vie : ils creusoient des abîmes sous mes » pieds; partout ils me tendoient des piéges *. Ses meilleurs » amis, qui sembloient le garder, entroient dans ces perni- » cieux conseils : tous ne songeoient qu’à le tromper, et à se » venger de lui *», parce qu'il leur prophétisoit des malheurs. Ainsi à chaque pas du Sauveur, il trouvoit des entreprises contre sa personne. On l’appeloit démoniaque, imposteur : on Je chargeoit de toutes sortes d’injures, pour animer contre

1 Jererm. xxt. 19291. 22293. — *Marc:wvr. 3. 4.5.— 9 Luc+1v. 24. 28. 29. —1 Jerem. XV 829093 Ph. 10:

fui Ta haine publique : et par deux fois en très-peu de jours, on leva des pierres pour le lapider : ses frères mêmes ne croyolent pas en ui’: et il fut livré par un de ses disciples.

C° Jour. Jérémie persécuté par ses disciples. Autorité publique.

Venons à ce que souffrit Jérémie, non plus seulement par de secrets complots ; mais par l'autorité publique. « Phassur, » sacrificateur, fils d'Emmer, qui étoit prince dans la maison » du Seigneur, entendit les discours de Jérémie : et il frappa » ce prophète », comme le prince des prêtres fit frapper le visage de saint Paul : « et il mit Jérémie dans les entraves : » et il l'en tira le matin * » : et le prophète, qu'il avoit injustement mallraité, lui annonça sa destinée, et celle de tout le peuple. Une autre fois, comme Jérémie venoit de prophétiser la ruine du temple devant le temple même, « les sacri- » ficateurs, et les prophètes, et tout le peuple se saisirent de » lui : et ils disoient tous ensemble : Il faut qu’il meure » : et ils le déférèrent « aux princes de la maison de Juda, en » disant : Cet homme doit être condamné à mort, parce qu'il » a prophétisé contre cette ville, et contre le temple, et qu'il » a dit que le Seigneur en feroit comme de Silo * ». Jésus fut accusé du même crime ‘ : on Jui imputoit d'être le destructeur du temple : les sacrificateurs étoient à la tête de ses ennemis ; et comme un autre Phassur, Anne et Caïphe les souverains sacrificateurs le persécutoient, et prophétisèrent contre lui: Vous ne savez rien, dit Caïphe ; ef vous ne pensez pas qu'il faut qu'un homme meure pour tout le peuple, et que la nation ne périsse pas * : et les sacrificateurs et les docteurs de la loi prononcèrent l’un après l’autre, comme ils avoient fait autrefois contre Jérémie : Cet homme est coupable de mort". Mais Dieu ne vouloit pas que Jérémie mourût selon leurs desirs ; et la sentence des pontifes contre Jésus-Christ fut exécutée.

Jérémie fut fait prisonnier du temps du roi Joachim, à cause de ses prophéties : Mais, comme dit saint Paul, la pa-

Joan. VIII. 59. x-.31. 2 Jérem. xx. 1. 2. 3. — 5 1h. xxvi. 2. 6: 7.

PRO MATE = MINMAER. x vt 57.59 164% Joan. xr. 47. 49. 50/2 JD. xvir:. 13. 14. Matth. xxvr. 66.

role de Dieu n’est point liée. L'ordre de Dieu vint à ce prophète d'écrire au roi Joachim, ce qu’il avoit prophétisé de vive voix : il manda Baruc, fils de Nérias : et il lui dieta ce qui devoit arriver au roi et au peuple ; puis il lui dit : « Je suis » prisonnier, et je ne puis entrer dans la maison du Seigneur. » Allez-y done, et lisez au peuple, au jour de jeûne solen- » nel, les paroles de Dieu que vous venez d’ouïr de ma bou- » che » : et le discours fut porté au roi, et un secrétaire le mit en pièces, et le roi le fit brûler : et Jérémie dieta de nouveau tout ce qui étoit contenu dedans, et ajouta beaucoup d’autres choses encore plus terribles". Jérémie fut fidèle à Dieu, et continua à annoncer constamment sa parole.

CI° Jour. Jérémie dans le cachot ténébreux.

Après que le saint prophète eut été mis en liberté, il alloit dans la terre de Benjamin pour quelques affaires, comme Dieu le lui avoit ordonné : et comme il avoit prophétisé, qu'il n’y avoit de salut que de se rendre au roi de Bahylone qui assiégeoit Jérusalem, on le soupconna de s’y aller rendre luimême, et il répondit : 1 n'est pas vrai : je ne vais pas me livrer aux Chaldéens : car 1 falloit que cela se fit par autorité publique, et que le roi lui-même en donnûât l’ordre, On ne voulut pas croire le saint prophète : et les princes, après l'avoir fait battre de verges, le jetèrent dans le cachot ? noir et profond, dont le fond étoit de la boue. Jérémie y fut descendu avec des cordes, et on l'y laissa longtemps, afin qu'il y mourût : car il n’y avoit plus de pain dans la ville : et on le laissoit mourir de faim ; et les princes dirent au roi : « Nous » vous prions que cet homme meure : car il abat le courage » de ce qui reste dans cette ville de gens courageux, en di- » sant qu’il faut se rendre * ». Le voilà donc accusé de crime d'état par les seigneurs : et le roi acquiesça à leur sentiment; mais Dieu lui changea le cœur, et trente hommes tirèrent Jé-— rémie du lac de boue par son ordre.

Lorsque le prophète fut jeté dans le cachot ténébreux, il fit

lJerem. xx vi 24 6 06508. 15.010008 08000 ve 12.013. 1406 AD EVE n 4 5 6N OI:

cette lamentation : « Je vois maintenant toute ma misère, et » je sens la verge de la colère de Dieu dont il me frappe. Il » m'a éloigné de la lumière : il m’a jeté dans les ténèbres. » Ma peau s’est desséchée : ma chair est sans suc; mes os » sont rompus. Un épais bâtiment me serre. Je suis environné » de fiel et de travail. I m'a mis dans les ténèbres, comme » les morts qui ne sortiront jamais de leur cercueil. Je suis » resserré de tous côtés... mes entraves sont appesanties..…. » Je suis enfermé dans un cachot de pierres taillées, et il n°y » à point de sortie...» On ne me donne que du pain rempli de pierre. « Je ne suis nourri que de cendre » et de poussière..…. « Je suis enfoncé dans le lac, et on a mis sur moi une » pierre : les eaux » d’un lieu si humide « sont tombées sur

» moi; j'ai dit : Je suis perdu‘ ».

CIL° Jour. Jérémie figure de Jésus-Christ par sa patience.

Telles furent les souffrances de Jérémie, pour avoir dit la vérité : c’est ainsi qu'il porta les traits de celles du Sauveur, qui, comme lui, fut accusé d’être un séducteur, et de soulever le peuple contre l'empereur, et contre l'empire : en sorte qu'il falloit le perdre comme un séditieux, et comme ennemi du prince. Jérémie eut part à cet opprobre du Sauveur. Mais il en est encore plus la digne figure par sa douceur et sa patience, que par les cruautés qu’on exerea sur lui injustement. Lorsque les sacrificateurs et les prophètes, et le peuple le vouloient traîner à la mort, et erioient avec fureur, qu'il le falloit faire mourir, il dit aux princes et au peuple, qui l'alloient juger : « Le Seigneur m'a envoyé pour prophétiser » toutes les choses que j'ai prédites à ce temple et à cette » ville. Maintenant donc corrigez-vous, et changez vos mau- » vaises inelinations, et écoutez la voix du Seigneur votre » Dieu ; et peut-être que le Seigneur se repentira du mal qu'il » a prononcé contre vous. Pour moi je suis entre vos mains ; » faites de moi ce qu’il vous plaira : mais sachez et apprenez, » que si vous me faites mourir, vous livrerez un sang inno- » cent contre vous-mêmes, et contre cette ville et ses habi-

Mament- meat07 4-5: 0 7120716769, 54:

» tants ; car en vérité, le Seigneur m'a envoyé à vous, afin de » faire entendre toutes ces paroles à vos oreilles " ». Dieu permit qu'il les apaisât par des paroles si douces. On y voit une disposition admirable, puisque par lui-même prêt à mourir comme à vivre, il ne craint dans sa mort que les châtiments qu’elle attirera sur tout le peuple : et il dit à Sédécias dans ce même esprit : Que vous ai-je fait ? Et qu'ai-je fait à vos serviteurs, et à tout le peuple, que vous m’avez jeté dans le cachot ? Où sont vos prophètes qui vous disoient : que le roi de Babylone ne viendroit point ? Le voilà à vos portes : et je n'ai fait que vous annoncer ce que Dieu avoit résolu. Ne me renvoyez donc point dans ce lac, de peur queje n'y meure ? : où il faut suppléer ce qu’il avoit dit ailleurs : et que Dieu ne vous redemande un sang innocent *. Car pour lui la mort ne le touchoit pas, et surtout après la perte de sa patrie ; puisqu'il disoit : « Ne plaignez point le mort, et ne versez point de » larmes sur lui; mais pleurez celui qui sort de son pays, » parce qu'il ne retournera plus, et ne verra jamais sa terre » natale ‘».

Un prophète, nommé Hananias, prêchoit tout le contraire de ce que prêchoit Jérémie, et ne donnoit que deux ans au peuple ; après lesquels on rapporterait à Jérusalem tous les vaisseaux qui avoient été enlevés du temple : et Jérémie, entendant ces belles promesses , sans contredire davantage le faux prophète, lui « dit devant tous Les prêtres et devant le » peuple : Ainsi soit-il Hananias ! Que le Seigneur fasse » comme vous dites : puissent vos paroles être accomplies » plutôt que les miennes : « et que nous voyions revenir les » vaisseaux sacrés et tous nos frères qui ont été transportés » à Babylone. Mais écoutez ces paroles que je vous annonce, » et à tout le peuple : Les prophètes qui ont été avant vous » et avant moi, n’ont été reconnus pour tels, que quand leur » prédiction a été accomplie : et alors on a vu qui éloit celui » que le Seigneur avoit envoyé en vérité. Et en même temps » Hananias Ôta du col de Jérémie la chaîne de bois » que ce prophète y avoit mise par ordre de Dieu, en figure de la cap-

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tivité future de plusieurs peuples : « et Hananias la mit en » pièces, et il dit: Ainsi Dieu brisera dans deux ans le joug » que Nabuchodonosor, roi de Babylone, a imposé à tous les » peuples : et Jérémie », sans rien répliquer, « se retiroit » tranquillement : « mais la parole du Seigneur lui fut adres- » sée, et il lui fut dit : Va, et tu diras à Hananias..…. Ecoute, » Hananias : le Seigneur ne t'a pas envoyé : et tu as donné à » ce peuple une confiance trompeuse. Pour cela, voici ce que » dit le Seigneur : Je lôterai de dessus la terre : tu mourras » dans l'an, parce que tu as parlé contre le Seigneur. Et le » prophète, Hananias mourut dans l’an au septième mois! ». Ainsi Jérémie toujours patient, et par lui-même prêt à céder à tous ceux qui parloient au nom du Seigneur, ne disoit des choses fortes, que lorsque le Seigneur le faisoit parler, et se montroit tout ensemble, le plus doux et le plus ferme de tous les hommes de son temps, en figure de Jésus-Christ qui disoit, lorsqu'on lui donnoit un soufflet : « Si j'ai mal dit, con- » vainquez-moi : si J'ai bien dit, pourquoi me frappez-vous* »? Et ailleurs : « Je ne suis point un possédé, mais je glorifie » mon Père * »; et encore : « Vous cherchez à me tuer, moi » qui vous ai dit la vérité : Abraham, dont vous vous vantez » d’être les enfants, n'a pas fait ainsi ‘ ». C’est ainsi que, sans armer sa justice, il leur reprochoit leurs sanguinaires desseins : et encore qu’il eût en main la vengeance de leur incrédulité , personne n’a été frappé de mort, comme le fut Hananias pour avoir contredit Jérémie. Il n’a eu que de la douceur pour ses ennemis ; et pour épargner les hommes, il n'a montré la puissance qui lui étoit donnée pour punir, que sur cet arbre qui fut desséché à sa voix ; car il falloit que sa bonté éclatât au dessus de celle de Jérémie ; et nul homme ne devoit périr à ses yeux, ni à sa parole.

Il est vrai qu'il apprend aux Juifs avec indignation le chàtiment inévitable de leur infidélité. « Et vous » , disoit-il *, « accomplissez la mesure de vos pères : Serpents, engeance » de vipères, comment évilerez-vous la damnation de la gène, » c’est-à-dire, l'enfer » ? Mais tout cela qu'étoit-ce autre chose

! Jerew. xxvur. 1 et seq. — * Joan xviir, 23. — * Jb. vil, 49. — 4 Jb. 40. — * Matth. xxr1'. 32. 33.

que leur prédire leurs malheurs, afin qu'ils les évitassent ? « Je vous envoie », disoit-il, « des prophètes, et des sages. » et des docteurs : vous en tuerezetcrucifierez quelques-uns ; » vous en flagellerez d’autres, et vous les poursuivrez de ville » en ville, afin que tout le sang innocent tombe sur vous, » depuis le sang d’Abel le juste, jusqu’au sang de Zacharie, » fils de Barachie , que vous avez fait mourir entre le temple » et l'autel». N’étoit-ce pas leur faire voir leur perte future; et cependant autant qu'il pouvoit, épargner leur sang ? Ce qui fait même qu’en leur découvrant la tempête qui les menaçÇoit, il leur montre le sûr asile qu'ils pouvoient trouver sous ses ailes. « Jérusalem, Jérusalem, qui fais mourir les » prophètes, et qui lapides ceux qui te sont envoyés, com- » bien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants sous mes » ailes, comme la poule renferme son nid sous les siennes : » et tu n'as pas voulu*». N'impute donc tes malheurs qu'à toi-même : etsi tu veux les éviter, reviens à moi. Il est encore temps, et je suis prêt à te recevoir.

CiIL° Jour. Patience de Jérémie dans le cachot.

Mais l'endroit où Jérémie fit le mieux paroître l’image de la douceur et de la patience, qui devoit reluire dans la passion du Sauveur, fut celui où on le mit dans le cachot. Car alors sans murmurer, sans se plaindre, au milieu de tant de douleurs, et de tant d'angoisses, il parla en cette sorte : «Mon » âme a dit : Le Seigneur est mon partage : j'attendrai ses » miséricordes, sans lesquelles nous serions déjà tous consu- » més. Le Seigneur est bon à celui qui espère en lui, et à » l’âme qui le cherche : il est bon d'attendre en silence le » salut que Dieu envoie ». Loin de se plaindre de la longue suite des maux qu’il avoit eu à souffrir : Il est bon à l'homme, disoit-il , de porter le joug , et d’être exercé par les souffrances dès sa jeunesse. Le solitaire s'assiéra et demeurera dans le silence : il ne s’agitera pas et ne eriera pas dans ses douleurs, parce qu'il lèvera ce joug salutaire et le mettra sur lui-même. Quelque rebuté qu'il se sente par un Dieu qui semble le frap-

Matth. xx111. 34. 35. — ? Ib. 37.

per sans miséricorde, il baisera la terre et mettant sa bouche dans la poussière , il attendra humblement , s’il y a encore quelque chose à espérer. Loin de Ss’irriter contre ses persécuteurs, il donnera sa joue à qui voudra le frapper, et se rassasiera d'opprobres'. C’est ainsi que ce solitaire, cet homme accoutumé à se retirer sous les yeux de Dieu, et à répandre son cœur devant lui, porte en patience les injustes persécutions que lui fait son peuple, et ne se laisse aigrir par aucune injure.

Loin de s’arrêter à la main des hommes, qui, à ne regarder que l'extérieur, semble seule le frapper ; il lève les yeux au ciel : « Et», dit-il, « qui est celui qui osera dire, que les » maux puissent arriver autrement que par l’ordre du Sei- » gneur? Et qui dira : Le bien et le mal ne sortent point de » la bouche du Très-Haut ? Ou pourquoi l'homme murmure- » ra-t-il de ce qu'il lui est imposé pour ses péchés? Recher- » chons nos voies dans le fond de nos consciences, et cher- » chons le Seigneur, et retournons à lui. Levons nos cœurs » et nos mains au ciel vers le Seigneur, et disons-lui : Nous » avons péché, et nous avons irrité votre colère ; c’est pour » cela que vous êtes inexorable. Vous nous avez couverts de » votre fureur : vous nous avez frappés sans miséricorde : et » Yous avez mis un nuage entre vous et nous, pour empêcher » notre prière de passer jusqu’à vous *».

C'est ainsi que ce saint prêtre, à la manière des sacrificateurs infirmes, qui sont eux-mêmes revêtus de foiblesse, prioit pour ses péchés et pour ceux du peuple : laissant au vrai sacrificateur, selon l’ordre de Melchisédech, la gloire de ne prier, et de ne gémir que pour les autres. Et pour imiter le gémissement qu'il a fait pour nous à la croix avec un grand cri, et beaucoup de larmes”; ce saint prophète dans ce lac affreux, dans ce cachot plein de boue, où le jour r’entra jamais : sous cette pierre qui le couvroit par en haut, et au milieu de ces tristes et impénétrables murailles, où il avoit à peine la liberté de respirer : dans la faim qui le pressoit, prêt àrendre le dernier soupir, déploroit les calamités de son

1 Lament. 111. 22. 24. 25. 26. 27, 28. 29. 30, — ? Ib. 37. 44. — * Ich. V7

peuple plus que les siennes". Hélas, disoit-il, « mes tristes » prophéties nous sont devenues un lacet et un ravage inévi- » table : mon œil a ouvert des canaux sur mon visage, à cause » de la ruine de la fille de mon peuple. Mes yeux affligés » n’ont cessé de pleurer, etn’ont eu de repos ni nuit nijour, » jusqu’à ce qu'il plaise à Dieu de nous regarder, en pitié du » plus haut des cieux. Mes regards ont livré mon âme en proie » à la douleur, pendant que j'ai vu périr toutes les villes su- » jettes à Jérusalem *».

C’est ainsi qu'il pleuroit les maux de ce peuple ingrat ; de ce peuple qui avoit tant de fois machiné sa mort, et qui l’avoit enfoncé dans le cachot, dans le dessein de le faire mourir. Ainsi au milieu de sa passion, Jésus traîné au calvaire par le même peuple, et portant sa croix, se retourna vers celles qui pleuroient ses douleurs , et leur dit : Flles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais sur vous, et sur vos enfants *. Luimême en regardant la ville où il devoit être crucifié dans peu de jours, pleura sur elle, en disant : «Ha? si tu savois », ville ingrate et malheureuse, «ce quite pouvoit donner la paix : » mais ton malheur est caché à tes yeux: viendront les jours», et ils sont proches, «que tu seras ruinée de fond en comble, » parce que tu n’as pas connu le jour où je te venois visi- » ter». Et enfin : « Jérusalem, Jérusalem, qui fais mourir » les prophètes, combien de fois ai-je voulu rassembler tes » enfants, comme une poule rassemble ses petits * » ? Et le reste que nous venons de réciter.

C'est ainsi que Jésus pleuroit Jérusalem : et il n’a point de plus parfaite figure de ses douleurs , que celles de Jérémie, et ces tristes lamentations, où il a si amèrement déploré la ruine de sa patrie, et pendant qu'il la prédisoit, et après qu’il leût vue accomplir, qu'encore aujourd’hui on ne peut refuser des larmes à des chants si lugubres.

Pleurons à cet exemple sur nous-mêmes : pleurons la perte de notre âme ; et tâchons de la réparer, en la déplorant.

Lament. 111. 6. 7. etseq. — ? Ib. 47. 51. — 3 Luc. xx111. 28. — 4Ib. XIX. 41, 44. — 5 Matth. xx111. 37,

CIV® Joïr. Jérémie priant avec larmes pagy son peuple qui Poutrage, figure de Jésus-Christ.

Ces larmes de Jérémie étoient une continuelle intercession pour son peuple. « Que mes yeux deviennent une fontaine » de larmes, et ne cessent ni jour ni nuit de verser des pleurs: » parce que la fille de mon peuple est affligée d'une très- » mauvaise plaie. Si je vas aux champs, je ne trouve que des » gens passés au fil de l'épée ; et si je rentre dans la ville, je » n'y vois que des visages pâles et exténués par la faim. Est- » ce donc, à Seigneur, que vous avez rejeté Juda ? ou que » vous avez Sion en abomination ? Pourquoi donc les avez- » vous frappés, en sorte qu'il n’y reste rien de sain ? Nous » avons attendu la paix, et il n’y a aucun bien à espérer; nous » avons cru que le temps de notre guérison alloit venir, etil » ne nous à paru que trouble. Seigneur, nous avons connu » nos impiétés, et les iniquités de nos pères : nous avons pé- » ché contre vous. Toutefois ne nous faites pas l’opprobre » des nations , à cause de votre saint nom : et ne renversez » pas le trône de votre gloire"... Si nos iniquités nous ré- » pondent», et s'opposent à la miséricorde que nous vous demandons ; « faites-la-nous néanmoins, non point pour l’a- » mour de nous, et à cause de nos mérites, mais à cause de » votre saint nom qui a été invoqué sur nous. Car souvenez- » vous de l'alliance que vous avez contractée avec nous, etne » la rendez pas inutile. Hélas ! à Seigneur, trouverons-nous » un Dieu semblable à vous parmi les peuples où vous nous » dispersez ? Quelqu’une de leurs idoles nous donnera-t-elle » la pluie; ou cetie eau bienfaisante tombera-t-elle du ciel » toute seule, et sans votre ordre? N’êtes-vous pas le Seigneur, notre Dieu, dont nous avons attendu les miséricordes ? C’est vous qui avez fait toutes ces choses ”».

C’est ainsi que Jérémie prioit nuit et jour avec larmes et gémissements, pour un peuple qui ne cessoit de l’outrager, et de le poursuivre à mort; en figure de Jésus-Christ notre grand pontife, « qui dans les jours de sa chair, de ses foi- » blesses, de ses souffrances, de sa vie mortelle, offrant des

1 Jerem. x1v. 17, 21. — ? Jerem. x1v. 7. 21. ad fin.

» prières et des supplications à son Père, fut exaucé selon » que le méritoit son respect ! » : et qui enfin à la croix, où ce même peuple l'avoit attaché, crioit à son Père : Mon Père, pardonnez-leur ; car ils ne savent ce qu’il font *.

Dieu lui apprenoit à accomplir le précepte , que Jésus- Christ devoit un jour publier : Priez pour ceux qui vous persécutent *. Car il disoit : Rend-on ainsi le mal pour le bien ; puisqu'ils m'ont.creusé une fosse pour m'y enterrer, moi qui Étois sans cesse occupé du soin de leur bien faire ? « Souve- » nez-vous, Ô Seigneur! que j'étois toujours devant vous, » pour vous demander du bien pour eux, et détourner d'eux » votre colère ‘ »? A la vérité, ce discours de Jérémie semble être suivi de terribles imprécations contre ce peuple ; mais on sait que, selon le style des prophètes, cela même sous la figure d'imprécation, n’est qu'une manière de prédire les malheurs faturs de ces ingrats. Et c’est. pourquoi nous voyons le même prophète, quand il eut vu tomber sur eux les maux qu'il leur avoit prédits; loin d’en ressentir de la Joie, comme il auroit fait, s’il leur avoit souhaité du mal, fond en larmes à la vue de leur désastre, et finit ses lamentations par cette prière. « Souvenez-vous, Seigneur ! de ce qui nous est arrivé: » regardez-nous : voyez notre honte... .… Pourquoi nous ou- » bliez-vous à jamais ? Vos délaissements dureront-ils encore » longtemps? Convertissez-nous à vous , et nous serons con— » vertis, et vous nous pardonnerez : rendez-nous les Jours » où nous étions si heureux : rétablissez-nous en l’état où » nous étions au commencement. Mais vous nous avez reje- » tés, et la colère que vons avez contre nous est extrême ‘».

CV‘Jour. Jérémie excuse au moins son peuple, n’osant prier pour lui.

Il est vrai que Dieu déclaroit à ce saint prophète qu'il ne vouloit plus l'écouter : « Cesse de prier pour ce peuple : » n'emploie pour eux, ni la prière, ui les cantiques de » louange; et ne t’oppose point à mes volontés : car je ne » l'écouterai pas © » : et il lui disoit encore : « Si Moïse et » Samuel se mettoient devant moi; j'ai ce peuple en exécra-

! Heb. v. 7. —? Luc, xxnr. 34. — 5 Matth. v. 44. — % Jerem. xvurr. 20. — 5 Lament, v. 1. 20, 21, 22, — 6 Jerem. vi, 16.

» tion. Chasse-le de devant ma face. Et s'ils te demandent, » Où irons-nous? tu leur répondras : A la mort, celui qui » doit aller à la mort : À l'épée, celui qui doit être percé » par son tranchant : A la captivité, celui qui doit aller en » captivité » : et que chacun suive son mauvais sort ; je ne veux pas l'en tirer. « Car, qui aura pitié de toi, à Jérusalem? » où qui s’affligera pour toi, qui ira prier pour ton repos? Tu » as laissé le Seigneur ton Dieu ‘ »! Mais cela même que le saint prophète retenoit ses gémissements et ses prières, étoit une espèce de gémissement et de prière cachée : et s’il n'osoit plaindre les malheurs de ce peuple justement puni, il en pleuroit les péchés. « Qui remplira » , disoit-il, « ma » tête d'eaux, et qui fera couler de mes yeux une fontaine » de larmes , afin que je pleure nuit et jour ceux de mon » peuple qui ont été tués dans leur iniquité » ? Car qui pourroit excuser leurs crimes? qui pourroit demeurer davantage parmi eux? qui me fera trouver dans la solitude une petite cabane, de celles que les voyageurs y bâtissent, pour leur y servir de retraite? « et que je laisse mon peuple, et » que je me retire avec eux? Car ce n’est plus qu'une troupe » d’adultères et de prévaricateurs. Leur langue ressemble à » un arc tendu, d’où il ne sort que mensonge et calomnie. » Ils se fortifient sur la terre, parce qu'il vont d’un mal à » un autre, et soutiennent le crime par un autre crime : ils » ne me connäissent plus, dit le Seigneur. Ils se moquent » les uns des autres : ils ont appris à leur langue à ajuster » un mensonge : ils se sont beaucoup tourmentés; mais à » mal faire. Leur demeure est au milieu de la tromperie * » : et le reste qui n’est pas moins déplorable.

Mais encore qu'il ne püt dissimuler leur malice , 1l les excusoit le mieux qu'il pouvoit : et lorsque Dieu touché de leur rébellion , qui les faisoit soulever contre lui malgré toutes ses menaces, lui défendoit de prier pour eux ; « parce » que» , disoit-il, « je les veux perdre, et je ne regarderai » ni leurs jeûnes, ni leurs prières, ni leurs holocaustes” » : il leur disoit en tremblant et en bégayant, comme un homme

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qui n’osait parler : « À, a, a, Seigneur Dieu : leurs prophètes » les séduisent : vous ne verrez, leur disent-ils, ni la peste, » ni la famine; mais vous jouirez'd’une véritable paix ». Il prioit , sans oser prier : il excusoit ces ingrats, et portoit leurs iniquités devant le Seigneur.

Jésus, comme Jérémie, sembloit vouloir s'éloigner des Juifs : Race incrédule et maligne, jusqu'à quand serai-je avec vous, et vous souffrirai-je*? Mais comme lui, et plus que lui sans comparaison, il conserve toute sa bonté malgré leur malice, et se laisse arracher les grâces, comme il paroît dans le même lieu qu'on vient de voir : Race infidèle, serai-je encore longtemps parmi vous , et contraint de vous supporter? Amenez ici votre fils, que je le guérisse.

CVT: Jour..Les Juifs mêmes reconnoissent Jérémie pour leur intercesseur.

Ce peuple ingrat sentit enfin, que Jérémie lui étoit donné pour intercesseur ; et après la prise de Jérusalem, ils dirent au saint prophète : « que l’humble prière que nous faisons à » Dieu à vos pieds, vienne jusqu’à vous : priez le Seigneur » votre Dieu pour ces restes de son peuple; et qu'il nous » annonce la voie où il veut que nous marchions. Jérémie » leur répondit : Je m’en vais prier le Seigneur votre Dieu » selon vos paroles : je vous déclarerai toutes ses réponses, et ne vous cacherai rien ». Et ils lui promirent d'exécuter de point en point tout ce que le Seigneur lui ordon- » neroit pour eux. « Que le Seigneur , » dirent-ils, «soit » un témoin de vérité et de bonne foi entre vous et nous : » nous obéirons au Seigneur à qui nous vous envoyons, soit » que vous ayez à nous dire du bien ou du mal de sa » part” ». Et Jérémie revint aprèsdix jours : etleur défendit de la part de Dieu d'aller en Egypte, où il voyoit qu’ils seroient séduits par les idoles de ce peuple. Foilà, leur dit-il, ce que vous prescrit le Dieu d'Israël, à qui vous m'avez envoyé. pour porter vos prières à ses pieds : et il les avertit en toute douceur et patience de se souvenir de leur parole , et d'obéir au Seigneur à qui ils l’avaient envoyé, comme ils

! Jerem. 1x. 13. — * Matth. xvn. 16. — © Jerem. xL11. 2. 9, etc.

l'avoient promis. Et après qu'il leur eut tenu ce pressant discours, « Azarias, et Johanan, et les autres superbes lui » dirent : Vous mentez : le Seigneur ne vous à point en- » voyé, et ne nous à point défendu d'aller en Egypte ; mais » Baruch vous irrite contre nous, pour nous livrer aux Chal- » déens, et nous faire périr à Babylone ‘ ». Après lui avoir fait cette réponse , ils allèrent tous ensemble en Egypte; et ils arrivèrent à Taphnis, et à Memphis, et à Magdalo, et dans toute la terre de Phaturès : et sans se rebuter de leurs injures et de leur désobéissance , Jérémie les y suivit avec une patience infatigable, pour les empêcher de périr dans. leur idolâtrie. Ils s’obstinèrent à adorer les faux dieux de cette nation infidèle : et le saint prophète vit périr encore ces malheureux restes de Juda, dans le lieu qu'ils avoient choisi pour leur retraite, avec Pharaon Ephrée qui les y avoit reçus *.

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