CVII: Jour. Dieu rejette l’intercession de ce prophète
Une sainte et véritable réflexion se présente ici : Jérémie étoit donné pour intercesseur à ce peuple : il ne cesse de prier pour lui et de détourner, autant qu'il peut, la colère de Dieu de dessus sa tête ; mais Dieu ne le veut pas écouter. Moïse et Samuel étoient aussi d’agréables intercesseurs, dont David même avoit chanté le pouvoir par ces paroles : « Moïse » et Aaron sont remarquables parmi ses sacrificateurs ; et Sa- » muel est renommé entre ceux qui invoquent son nom :ils » invoquoient le Seigneur, et il les écoutoit ? » : Mais en cette occasion, nous avons vu que Dieu ne vouloit pas les entendre‘. Qu'y a-t-il de plus saint que Noé, qui est sauvé du déluge afin de réparer le monde perdu et le genre humain anéanti; que Job, dont la patience a été vantée de Dieu comme un prodige, et qui pour cette raison a été nommé de Dieu comme intercesseur de ses fidèles amis : Allez, disoit le Seigneur, et priez mon serviteur Job de prier pour vous, et je recevrai sa face, afin que votre folie ne vous soit point imputée* ; que Daniel , l'homme de desirs, à qui il envoya son ange pour lui déclarer, que ses
! Jerem. xLI11, 2. 3. 4. 5. 6. 7. etseq. XLIV. 1. 2. 3. 4. et seq. — 21h 15,15.16.17.18 et seq. 29.30.—%Ps. xcvrr. 6.—" Jerem. xv —*Job. xL11.8
vœux pour ses frères, et pour son peuple, et pour la sainte montagne, et ce qui est bien plus admirable, pour la venue du Messie, étoient reçus devant Dieu‘. El néanmoins ces trois hommes ne sont pasjugés has d'être écoutés pour le peuple juif : c'est Ezéchiel qui le dit *: « Si ces trois hommes , » Noé, Daniel et Job étoient au milieu de ce peuple , ils dé- » livreroient leurs âmes dans leur justice, dit le Seigneur »des'armées Mais ils ne délivreront ni leurs fils ni leurs ess RS Oui, je le dis encore un coup, éls ne déhivreront ni leurs fils ni leurs filles, loin de pouvoir délivrer les étrangers : mais ils seront délivrés seuls : non, Noé, Daniel et Job, je le dis pour la troisième fois, ne délivreront pas leurs propres en— fants. Afin que nous entendions qu'il n’y a qu'un seul saint , et un seul juste, qui étant juste pour lui et pour les autres, sera écouté pour tous. « Le frère », disoit le Psalmiste”®, « ne » rachètera pas son frère : l’homme ne rachètera pas un au- » tre homme, ni n'offrira pour lui une digne propitiation, ou » le prix de son rachat et de sa vie ». Nul ne ne peut offrir ce prix, que le Juste par excellence, et le Saint des saints, qui est non-seulement homme, mais Dieu et homme ; qui donuera son âme pour nous, et expiera nos péchés par son sang.
CVIIT Jour. Regrets de Jérémie de n’être au monde que pour annoncer des malheurs.
Un des effets les plus remarquables de [à douceur et de la bonté de Jérémie, c’est le regret qu’il avait de n’avoir à an— noncer que des malheurs à ses citoyens et à ses frères. « Ma » mère », disoit-il, «malheur à moi: pourquoi m'avez-vous » enfanté, homme de querelles que je suis, homme de dis: » corde par toute la terre » ? Je suis séparé de tout commerce- « Je ne prête à personne, et personne ne me prête : ils me » chargenttous de malédictions »: et encore avec le transport d’un cœur outré : « Maudit soit le jour où je suis né... Mau » dit l’homme qui a annoncé à mon père : Il vousest né un » fils, et qui lui a donné cette joie trompeuse.. Que ne m'a- » t-il plutôt donné la mort dans le sein de ma mère, en
1 Dan: 1x. 21. 292. 23,2 Ezech. xrv. 14, 16.18. 20. — ? PS: xLvmnr. 8. 9. 10:— 4 Jerem. xv. 10.
» sorte qu'elle me fût un sépulcre, ou que ne demeura-t-elle » grosse éternellement sans enfanter? Pourquoi suis-je sorti » de ses entrailles, pour ne voir que peine et que douleur , » et passer {ous mes jours en confusion ‘».
Ce qui lui causoit ces transports, c’est qu’il voyoit que ses prophéties ne faisoient qu'accroître les péchés du peuple, Dieu lui mettoit dans la bouche des paroles pressantes, comme si le mal alloit arriver : et après, se ressouvenant de ses miséricordes et de sa longue patience, il attendoit de jour en jour son peuple à résipiscence. Ce peuple ingrat abusoit de ses bontés, et insultoit à Jérémie, en lui disant: Où est la parole de Dieu, que vous nous annoncez depuis si longtemps? Qu'elle vienne donc’. Le saintprophète s’en plaignoit avec amertume: Seigneur, vous m'avez trompé! Quelle merveille que vous » ayez prévalu contre moi! J'ai été en dérision à ce peuple » tout le long du jour. Tous m’insultent etse moquent de mes » prédictions : parce que je ne fais que crier iniquité et » malheur, etinévitableravage » : etcependantiln’arriverien ; « et la parole du Seigneur me tourne en dérision et en opprobre. Et j'ai dit en moi-même : Je ne veux plus me sou-
» venir du Seigneur, ni prophétiser en son nom», ni exposer
“sa parole à la moquerie, etaggraver l’iniquité de ce peuple.
Mais vous étes toujours le plus fort : cette parole que je voulois
retenir « dans mon cœur, y a été un brasier ardent ; elle s’est
» renfermée dans mes os; les forces me manquent, et je n’en
» puis plus soutenir le poids * »; il faut qu'elle en sorte. Dieu
prévaut de nouveau sur le saint prophète; et après ces agita-
tions il faut qu’il cède.
Les âmes prophétiques qui sont sous la main de Dieu, recoivent des impressions de sa vérité, qui leur causent des mouvements que le reste des hommes ne connoît pas. Deux vérités se présentent tour à tour à Jérémie : l’une qu'il falloit annoncer au peuple tout ce que Dieu ordonnoit, quelque dur qu’il fût, et quoiqu'il en coûtât, car il est le maître ; et qu'il
. falloit prendre pour cela un front d’airain : l’autre, que prophétiser à un peuple qui se moquoit de la prophétie, à cause
1 Jerem. xx. 44. 18. — 21Ib. xvur. 15. — % Ib, xx. 7. 8. 9.
que l'effet n’en étoit pas assez prompt ; loin de le convertir, c'étoit non-seulement aggraver son crime, et augmenter son supplice, mais encore exposer la parole de Dieu à la dérision et au blasphème. Dans les endroits qu’on: vient de voir, Dieu lui imprime cette dernière vérité d’une manière si vive, qu'il ne peut dans ce moment être occupé d'une autre pensée. Car il imprime tout ce qu'il lui plaît, principalement dans les âmes qu'il s'est une fois soumises par des opérations toutespuissantes. À la vérité, quand il veut, il sait bien les ramener à lui, et les tenir sous le joug ; mais dans le temps qu'il les veut pousser d’un côté, ils paroissent avoir tout oublié, excepté l’objet dont ils sont pleins. Car Dieu pour certains moments les laisse à eux-mêmes, ef aux grâces ordinaires, pour tout autre objet; et pour celui dont il Jui plaît de les remplir, l'impression en est si forte, le caractère si vif et si enfoncé dansie cœur, qu'il semble n’y rester plus d'attention, ni de mouvement pour les autres choses , ni aucune capacité de $’y appliquer. Par un transport de cette nature , Jérémie , qui se voit contraint à n'être premièrement qu'un prophète de malheurs à tout son peuple, c’est-à-dire, au seul objet de son amour et de sa tendresse sur la terre , et ce qui lui pa— roissoit encore d’une plus insupportable rigueur, à ne ‘faire plus autre chose, en second lieu, qu'en accroître en quelque facon l'iniquité et le supplice ; ne veut plus vivre en cet état : il voudroit n'avoir jamais été, et ne trouve point d'expression assez forte pour expliquer ce desir. Un troisième objetse présente à lui : la prophétie méprisée , la parole de Dieu en dérision, ses prophètes décriés, son nom blasphémé , et sa Justice exposée au mépris des hommes , à cause de sa bonté dont ils abusent. C'est le comble de la douleur : et après avoir voulu effacer du nombre des jours, celui de sa nativité; puisqu'il ne peut point s'empêcher d'avoir l'être , il fait un effort secret, pour ne plus écouter la prophétie qui se présente à lui avec une force qu'il ne peut éluder. I ne faut done plus s'étonner, si ses agitations sont si violentes. C’est Dieu de tous côtés qui le presse; qui lui donne, pour ainsi parler, des forces contre lui-même : et à la fin le réduit, après des
tourments inexplicables , à continuer ses funestes et fatales prédictions.
Il ne convient pas au Sauveur d'être agité de cette sorte : car son âme est tellement dilatée, et d’une capacité si étendue, que toutes les impressions divines y exercent, pour ainsi dire, au large et tranquillement leur efficace. Mais néanmoins iladit: «Si je n’étois pas venu, et que je ne leur eusse point » parlé; si je n’avois pas fait en leur présence des miracles, » qu'aucun autre n'avoit jamais faits , ils seroient sans pé- » ché : mais maintenant ils n’ont plusd’excuse ; etilshaïssent » gratuitement et moi et mon Père ‘ »; ainsique David l’avoit prédit *. C’est donc lui qui leur ôte toute excuse : sa parole les jugera et les condamnera au dernier jour. Lui qui venoit ôter le péché du monde, à donné lieu au plus grand de tous les péchés, qui est celui de mépriser et de poursuivre jusqu’à la mort de la croix, la vérité qui leur apparoissoit en sa personne. Les blasphèmes se sont multipliés, et on lui a msulté jusque sur sa croix et dans son agonie. Sa passion , sa mort, son sang répandu, sont la matière de l’ingratitude de ses disciples, et leur tourne à mort et à péché. Les crimes s’augmentent par les grâces : c’est la grande douleur du Sauveur ; c’est le calice qu’il voudroit pouvoir détourner de lui; c’est ce qui lui perce le cœur; c’est enfin ce qui l’abat devant son Père ; ce qui lui fait suer du sang, ce qui est le véritable sujet de cette profonde tristesse, qui pénètre son âme sainte juqu'à la mort, et enfin de son agonie.