EXTRAITS DE LETTRES DE M. RURNET
En attendant le livre de M. Papin * , que ses infirmités continues retardent depuis si longtemps, le lecteur sera bien aise de voir les extraits des lettres de M. Burnet , que j'ai promis , et en nïême temps de savoir à quelle occasion elles ont été écrites. Ce jeune ministre , célèbre dans son parti pour son esprit et pour son savoir, comme il paraît par le témoignage que lui rend M. Jurieu , et protestant de très-bonne foi , s'il en fut jamais , a toujours cru , comme il est vrai, que le principe fondamental de la religion protestante était de ne reconnaître sur la terre aucune autorité que celle de l'Écriture en général , sans se croire astreint à aucune tradition , interprétation, détermination de l'Église, soit ancienne , soit moderne : voilà son principe , ou plutôt celui de la religion où il avait été élevé. Zélé qu'il était pour son parti , il se retira , comme les autres , depuis la révocation de l'édit de Nantes : et après avoir été fait prêtre de l'Église anglicane protestante , avec toutes sortes de bons témoignages , il exerça son ministère avec beaucoup de réputation dans quelques villes des plus célèbres du Nord. Le caractère de son esprit est d'être suivi, et de pousser un principe dans toutes ses conséquences. Celui de ne reconnaître aucune autorité sur la terre lui tenait autant au cœur que la religion qu'il professait , parce que c'en est le fondement , et , à vrai dire , ce qui la distingue de la foi romaine. Plus il suivait ce principe, plus il sentait que ni les décisions des synodes, ni les Confessions de foi , ni enfin ce qu'on appelait dans le parti la traditive des Églises protestantes, n'étaient un principe suffisant pour le déterminer : au contraire, l'autorité qu'il voyait qu'on voulait donner à toutes ces choses , contre les vrais principes de la réforme , lui paraissait, comme elle était selon ses principes, un joug tout à fait humain, qu'on imposait aux consciences , et un vrai retour au papisme. En cet état, on voit bien qu'il devait devenir fort tolérant : il s'enfonçait insensiblement dans la tolérance, où les principes de sa religion le conduisaient ; et il est vrai qu'ils le mettaient beaucoup au large : car il ne connaissait pas ce joug salutaire que l'autorité de l'Église impose à notre raison chancelante par elle-même, et la réforme lui avait appris à le regarder comme une tyrannie. Il est toujours demeuré fort persuadé de la divinité de
* La Tolérance des Protestants et l'Autorité de l'Église , imprimée en I092. M. Papin mourut en I709, dans h» temps qu'il préparait une seconde édition de cet ouvra^Piquc le V. Pajon, prêtre de l'Oratoire, son cousin, et lils du célèbre ministre Pajon , publia depuis avec quelques autres de ses ouvrages. (Note de Leroi)
DÉNOMBREMENT DE QUELQUES HÉRÉSIES
Tésus-Christ , et par là très-éloigné des sociniens. Mais comme il ne s'en éloignait que par des raisonnements , qu'il faisait en son esprit, sur l'Écriture , et qu'il voyait que les autres en faisaient de tout contraires , sans qu'aucune autorité qui fût sur la terre pût déterminer les esprits d'un côté plutôt que de l'autre , il ne voyait point par quel endroit il pouvait les condamner ni les exclure du salut, non plus que les autres sectes du christianisme. Alors donc il composa le petit livre De la Foi réduite à ses justes bornes, où il est vrai qu'il donne à pleines voiles dans la tolérance universelle. Le reste de son histoire n'est pas de ce lieu , non plus que le fameux démêlé qu'il eut avec M. Jurieu sur la matière de la grâce. M. Papin suivait la doctrine de son oncle M. Pajon : et, bon protestant qu'il était, il n'avait pas cru que l'autorité du synode d'Anjou fût sufllsante pour l'en détourner. En un mot , il donnait tout au raisonnement; et il n'avait rien alors qui pût l'empêcher d'ouvrir une vaste carrière à ses sentiments, ni de jouir du charme décevant qui accompagne naturellement cette liberté. Ce qu'il y avait pour lui de plus dangereux , c'est qu'il trouvait les plus beaux esprits de la réforme, et entre autres M. Bumet, dans la même opinion , comme on le va voir par les extraits de ses lettres. Il allait donc devant lui dans le chemin de la tolérance , sans que rien le pût retenir, jusqu'à ce qu'ayant aperçu que le principe de la réforme , qui le forçait à tolérer les sociniens ennemis de la divinité de Jésus-Christ , le poussait encore plus loin , et qu'il fallait nécessairement étendre la tolérance au delà des bornes du christianisme ; c'est-à-dire , mettre le salut hors de Jésus-Christ et tolérer toute religion , ce qui était , à dire le vrai , n'en avoir aucune : à la vue de cet abîme , saisi de frayeur, il fit un pas en arrière. Il se mit à envisager la sainte et inévitable autorité de l'Église catholique, il crut, il se convertit : et maintenant il produit les lettres de M. Burnet , en témoignage aux protestants que s'il est tombé dans l'erreur de l'indifférence jusqu'à l'excès qu'on a vu, il y a été conduit par leur principe, et conlirmé par l'approbation de leurs plus célèbres docteurs. Il produirait aisément beaucoup d'autres lettres de ses amis, que j'ai vues en original ; mais il ne veut point leur faire de peine, ni les exposer à la redoutable colère de M. Jurieu : assuré , comme j'ai dit , que M. Bumet ne le craint pas ; et , d'ailleurs , ce docteur s'étant déclaré pour la tolérance aussi hautement qu'on l'a pu voir, ce n'est pas trahir un secret , que d'exposer ses sentiments aux yeux du public. Voici donc ce qu'il a écrit sur le livre De la Foi réduite à ses justes bornes :
De la lettre écrite à la Haye le 3 septembre
Enfin je vous souhaite toute sorte de bonheur, mon dier anrii. Pour voire antagoniste (M. Jurieu) , je ne doute pas qu'il fera tout ce qu'il pourra pour vous nuire; mais j'espère que ce sera sans effet. J'ai vu le livret dont vous parlez (La Foi réduite à ses justes bornes), cl je demeure d'accord poi'k le (^kos , quoiqu'il y a quelque chose que
peut-être j'aurais rayé , si on m'avait consulté avant l'imprcesion ; car il faut éviter de donnet des prises à ceux qui les cherchent. Encore une fois , je vous souhaite un bon voyage et toutes sortes de prospérités , et m'assure que vous vous souviendrez quelquefois de celui qui est, sans cérémonie et avec beaucoup de sincérité ,
Tout à vous , G. Burnet.
M. Papin lui ayant envoyé le discours de Strimésius , si déclaré pour l'indifférence , comme on l'a pu voir ci-dessus, M. Burnet lui fit cette réponse :
De la lettre écrire à la Haye le 27 avril 1688.
J'ai vu avec beaucoup de plaisir que M. Strimésius a porté les principes de la tolérance chrétienne fort loin , ce qui lui attirera peut-être la censure de tous les rigides : mais nous verrons comme il sera appuyé ; car c'est UN pas très digne d'un bon chrétien et d'un grand théologien , qu'il vient de faire , et vous avez raison de dire qu'il a porté la tolérance plus loin que n'a fait votre livre, etc.
Tout à vous, Burnet.
Je ne crois pas que personne en demande davantage sur ce sujet. Au reste, quand M. Jurieu me reproche, dans le libelle qu'il a écrit contre M. Papin, que je n'ai pas fait abjurer à ce ministre son socinianisme ni son péiagianisme, il ne songe pas que le symbole de Nicée est à la tête de la Profession de foi des catholiques ; et qu'on y reçoit expressément la doctrine de la session vi du concile de Trente, où le socinianisme et le semi-pélagianisme sont de nouveau frappés d'anathème.
DENOMBREMENT DE QUELQUES HÉRÉSIES
Plusieurs qui se sont trouvés embarrassés des hérésies tant de fois nommées dans l'Histoire des Variations et dans les Avertissements, comme dans les autres livres de controverse, m'en ont demandé l'explication ; et c'est pour les satisfaire que j'en fais cette description grossière , mais suffî-^ santé pour leur instruction.
Les marcionites et les manichéens croient deux premiers principes indépendants, l'un du bien et l'autre du mal ; l'un créateur du monde corporel , l'autre des esprits; l'un du corps, l'autre de l'âme ; l'un auteur de l'ancien Testament, l'autre du nouveau; le corps de Jésus-Christ fantastique, et le mariage mauvais; le vin et beaucoup de viandes mauvaises par leur nature , etc.
Les pauîianistes et photiniens croient Jésas- Christ un homme pur, et nient sa préexistence avant sa conception dans le sein de la Vierge : Paul de Samosate, [jatriarchc d'Antioche, et Photin, évoque de Sirmieh sont en divers temps les chefs
de cette liérésie. Cérinlhus, Ébion , et d'autres, avaient enseigné la même doctrine.
Novatien refusait à l'Église le pouvoir de remettre les péchés.
Les donatistes rejetaient le baptême donné par les hérétiques, même dans la forme légitime, et croyaient que l'Église périssait par les vices de ses ministres.
Arius, prêtre d'Alexandrie , et les ariens niaient la divinité de Jésus-Christ.
Macédonius, patriarche de Constantinopie , niait celle du Saint-Esprit.
Le premier est condamné au concile de Nicée , et le second dans le concile de Constantinopie.
Nestorius, patriarche de Constantinopie, divisait la personne de Jésus-Christ, et niait que Dieu et l'homme fussent en lui une seule et même personne, ce qui l'obligeait à nier que la sainte Vierge fût mère de Dieu. Il est condamné dans le concile d'Éphèse , troisième général ou œcuménique.
Eutychès, abbé de Constantinopie, confondait les deux natures de Jésus-Christ, et disait qu'il ne s'était fait qu'une seule et même nature de sa nature divine et de l'humaine : lui et Dioscore, patriarche d'Alexandrie, qui le soutenait, furent condamnés au concile de Chalcédoine , quatrième général.
Aërius, prêtre arien, rejetait l'épiscopat, la prière pour les morts, et les jeûnes réglés, et quelques autres observances de l'Église, et il ajoutait ces erreurs à l'arianisme.
Pelage et les pélagiens niaient le péché originel, et ne reconnaissaient pas la nécessité de la grâce intérieure. Les demi-pélagiens, sans auteur certain, confessaient le péché originel , et ne niaient pas la nécessité de la grâce pour accomplir l'œuvre de notre salut; mais ils disaient qu'elle se donnait selon les mérites précédents , et que l'homm e commençait son salut de lui-même , sans la grâce. Les pélagiens et demi-pélagiens sont condansnés par divers conciles particuliers , tenus à Milévi , à Carthage, à Orange, etc. , approuvés par les papes saint Innocent, saint Zozime, saint Célestin, et saint Léon.
Vigilance , réfuté par saint Jérôme , rejetait l'invocation des saints , et le culte de leurs reliques. Son hérésie s'est dissipée d'elle-même
Les iconoclastes, ou briseurs d'images, ôtaient aux images de Jésus-Christ , de sa sainte mère et des saints, le culte relatif , et les brisaient, selon leur nom. Ils furent condamnés au concile de Nicée II, septième général.
Bérenger niait la présence réelle et la transsubstantiation. Il est condamné par divers conciles, et par les papes Nicolas II et Grégoire VII.
Les albigeois renouvelaient les erreurs des Dianichéens , et les vaudois celles de Vigilance et d'Aërius, que les albigeois suivaient aussi. Tous niaient la primauté de l'Église romaine, qu'ils tenaient pour le siège de l'Antéchrist. Ils sont condamnés en divers conciles provinciaux et généraux , surtout par ceux de Latran II et IV. Jean Violcf enseignait la même erreur, et niait la
CONFÉRENCE AVEC M. CLAUDE
transsubstantiation. Ses erreurs, au nombre de quarante-cinq , ont été condanmées au concile de Constance.
JeanHus, condamné au même concile, blâmait la soustraction de la coupe. Viclef et lui soutenaient qu'on perdait toute dignité ecclésiastique et temporelle en perdant la grâce, et que les sacrements perdaient leur vertu entre les mains des pécheurs; ce que les albigeois et vaudois croyaient aussi.
Les bohémiens étaient disciples de Jean Hus , et se partageaient en diverses sectes.
Luther, entre autres erreurs, niait le changement du pain au corps.
Calvin niait la présence réelle; et l'un et l'autre renouvelaient les erreurs de Vigilance , d'Aërius, des iconoclastes , avec beaucoup d'autres.
Les ubiquitaires croient Jésus-Christ présent partout , selon la nature humaine : ils font le gros des luthériens.
Lelio et Fauste Socin , Italiens , sont ciiefs des sociniens, qui ont ramassé toutes les erreurs; celles de Paul de Samosate, celles de Pelage, celles d'Aërius et de Vigilance, celles de Bérenger, avec une infinité d'autres. Ils nient l'éternité des peines d'enfer, etc.
Arminius et les arminiens ont été séparés des calvinistes, et sont condamnés au synode de Dordrect, principalement pour avoir nié la certitude du salut et l'inamissibilité de la justice. Ils sont fort suspects de socinianisme; et, comme les sociniens , ils penchent à l'indifférence des rehgions.
Les tolérants , répandus dans tout le parti protestant, sont de même avis, et soutiennent que le magistrat n'a pas pouvoir de punir les hérétiques.
CONFÉRENCE AVEC M. CLAUDE
MINISTRE DE CBARENTON,
SUR LA MATIÈRE DE L'ÉGLISE
AVERTISSEMENT
Je n'avais pas dessein de mettre au jour cette Conférence, non plus que les Instructions dont elle fut accompagnée. La Conférence et les Instructions avaient pour objet la conversion d'une personne particuhère ; et ayant eu leur effet, rien n'obligeait à en faire davantage de bruit. Mais comme je n'affectais pas d'en publier le récit , je n'affectais pas non plus de le tenir caché. J'en donnai un exemplaire à mademoiselle de Duras, qui le souhaita : il était juste. Je consentis sans peine qu'on le communiquât à quelques-uns de messieurs de la religion prétendue réformée , qui désirèrent le voir, parée qu'on crut qu'il serait utile à leur instruction. Ce même motif m'a porté à le communiquer à quelques autres de ces messieurs , ou par moi-même ,
SUR LA MATIÈRE DE L'ÉGLISE
Ui
ou par des amis interposés. Ainsi ii a passé en plusieurs mains ; il s'en est fait des copies sans que je le susse; elles se sont répandues, elles se sont altérées : quelques-uns ont abrégé le récit que j'avais fait , ou l'ont tourné à leur mode : enfin , on l'a imprimé à Toulouse sur une mauvaise copie; et je ne puis plus m'empêcher de le donner tel que je l'ai rédigé moi-même , avec beaucoup de fidélité et de religion.
Au sortir de la Conférence , je la racontai tout entière à M. le duc de Richelieu et à madame la duchesse sa femme, en présence de M. l'abbé Testu. Le zèle particulier qu'ils avaient pour la conversion de mademoiselle de Duras le leur fit ainsi désirer. Je leur avais déjà récité les conversations précédentes. Le lendemain , je fis le même récit à quelques-uns de mes amis particuliers , du nombre desquels était M. l'évêque de Mirepoix. J'étais plein de la chose , et je la racontai naturelletnent. Tous ces messieurs m'exhortèrent à la mettre par écrit , pendant que j'en avais la mémoire fraîche , et me firent voir, par plusieurs raisons, que ce soin ne serait pas inutile. Je les crus. On me vit écrire avec la rapidité qui paraît lorsqu'on écrit des faits qu'on a présents, sans se mettre en peine du style ; et ces messieurs remarquèrent, dans la narration écrite, la même simplicité qu'ils avaient tous ressentie dans le récit de vive voix. Mademoiselle de Duras reconnut, dans mon discours , la vérité toute pure ; et j'espère que ceux qui le liront sans prévention en auront la même pensée.
Après que mon récit se fut répandu , comme je l'ai dit , il en tomba une copie entre les mains de M. Claude , ainsi qu'il le témoigne lui-même ; et il répandit de son côté , avec une Réponse aux instructions que j'avais données en particulier à mademoiselle de Duras, une Relation de notre conférence fort différente de celle-ci. Adiré franchement ce que je pense , cette relation ne fait honneur ni à lui ni à moi : nous y tenons tour à tour de longs discours assez languissants , assez traînants , assez peu suivis. Dans la relation de M. Claude , on revient souvent d'oii on est parti , sans qu'on voie par où on y rentre. Ce n'est pas ainsi que nous agîmes , et notre dispute fut suivie et assez serrée. Dans ces sortes de disputes, on s'échauffe naturellement comme dans une espèce de lutte: ainsi la suite est plus animée que ne sont les commencements. On se tâte , pour ainsi dire, l'un l'autre , dans les premiers coups qu'on se porte : quand on s'est un peu expliqué, quand on croit avoir découvert où chacun met la difficulté , et avoir, pour ainsi parler, senti le faible , tout ce qui suit est plus vif et plus pressant. Si tout cela se trouve aussi naturel dans le récit de M. Claude que dans le mien, le lecteur en jugera. De la manière que le sien est tourné, plusieurs auront peine à croire qu'il n'ait pas été du moins rajusté et raccommodé sur la lecture du mien. Mais je ne veux point m'arrêter à ces réOexions. Tout le monde ne sait pas sentir dans les discours, non plus que dans les tableaux,
ce qu'il y a d'original , et , pour ainsi dire, de la première main. Je ne veux non plus employer ici le reproche odieux de mauvaise foi. On ne se souvient pas toujours si exactement ni des choses qui ont été dites , ni de l'ordre dont elles l'ont été : souvent on confond dans son esprit ce qu'on a pensé depuis , avec ce qu'on a dit en effet dans la dispute ; et sans dessein de mentir, il se trouve qu'on altère la vérité. Ce que je dirai de M. Claude , il le pourra dire de moi. Notre conversation s'est faite en particulier; et aucun de nous ne peut produire des témoins indifférents : ainsi cliacun jugera de la vérité de nos récits suivant ses préventions. Je ne prétends point tirer avantage du succès ^ de la conférence, qui fut suivie de la conversion de mademoiselle de Duras ; c'est l'œuvre de Dieu, dont il faut lui rendre grâces : c'est un exemple pour ceux qui se trouvent bien disposés, mais ce n'est pas un argument pour des opiniâtres. Les catholiques regarderont ce changement d'une façon , et les prétendus réformés d'une autre. Ainsi, quand nous nous mettrons, M. Claude et moi, à soutenir chacun son récit, il n'en résultera qu'une dispute, dont le public n'a que faire. Et qu'importe au fond, dira le lecteur, qui des deux ait eu l'avantage? La cause ne réside pas dans ces deux hommes , qui se montreraient trop vains, et par là même trop peu croyables , s'ils voulaient que tout le monde , et leurs amis aussi bien que leurs adversaires , les en crussent également sur leur parole. Dans ces altercations, ce que le sage lecteur peut faire de mieux , c'est de s'attacher au fond des choses , et , sans se soucier des faits personnels, considérer la doctrine que chacun avance.
La matière qui est traitée dans tout ce récit est aussi claire qu'elle est importante. C'est la matière de l'Éghse. Nos adversaires font peu de cas de cette dispute, et on leur entend toujours dire qu'il en faut venir au fond , en laissant à part , comme une formalité peu nécessaire , tous les préjugés qu'on tire de l'autorité de l'Église : comme si ce n'était pas une partie essentielle du fond , d'examiner par quelle autorité et par quel moyen Jésus-Christ a voulu que les chrétiens se résolussent sur les disputes qui devaient naître dans son Église. Les catholiques prétendent que ce moyen, c'est d'écouter l'Église même. Us prétendent qu'un particulier ne se doit résoudre qu'avec tout le corps, et qu'il hasarde tout quand il se résout par une autre voie. Ils prétendent que, pour savoir en quelle Église il faut demeurer, il ne faut que savoir quelle est celle qu'on ne peut jamais accuser de s'être formée en se séparant ; celle qu'on trouve avant toutes les séparations ; celle dont toutes les autres se sont séparées. Sans sortir de notre maison , nos parents mêmes nous montreront cette Église. Interrogez votre père, et il vous le dira; demandez à vos ancêtres, et ils vous l'annonceront^ . Selon cette règle , quiconque peut montrer à toute une Église , à toute une société de pasteurs et de
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peuple, lô commencement de son être, et un temps, quel qu'il soit, durant lequel elle n'était pas , l'a convaincue dès là de n'être pas une Église vraiment chrétienne. Voilà notre prétention; et nous ne prétendons pas que, dans cette question, il s'agisse d'une simple formalité. Nous soutenons qu'il s'agit d'un article fondamental , contenu dans ces paroles du Symbole, Je crois l'Église catholique; article d'ailleurs de telle importance, qu'il emporte la décision de tous les autres. Mais autant que ce point est décisif, autant est-il clair; et on n'en peut pas parler longtemps sans que le faible paraisse bientôt de part ou d'autre. Disons mieux : lorsqu'un catholique , tant soit peu instruit, entreprend un protestant sur ce point , ce protestant , quelque habile et quelque subtil qu'il soit, se trouvera infailliblement réduit , non pas toujours à se taire, mais , ce qui n'est pas moins fort que le silence, à ne dire, quand il voudra parler, que de visibles absurdités.
C'est ce qui est ici arrivé à M. Claude, par le seul défaut de sa cause; car on verra qu'il l'a défendue avec toute l'habileté possible, et si subtilement , que je craignais pour ceux qui écoutaient ; car je sais ce qu'écrit saint Paul , de tels discours. Mais enfin , il le faut dire à pleine bouche , la vérité a remporté une victoire manifeste. Ce que M. Claude avoue ruine sa cause : les endroits où M. Claude est demeuré sans réponse sont des endroits qui, en effet, n'en souffrent point.
Et afin qu'on ne dise pas que j'avance ce que je veux, ou que je veux maintenant, contre ce que je viens de déclarer, qu'on m'en croie sur ma parole : deux choses vont faire voir, quelque opinion qu'on veuille avoir de moi , qu'en ce point il faut me croire nécessairement.
La première, c'est qu'appuyé sur la force de la vérité, et sur la promesse de celui qui dit qu'il nous donnera une bouche et une parole, à laquelle nos adversaires ne pourront pas résister »; partout où M. Claude dira qu'il n'a pas avoué ce que je lui fais avouer dans le récit de la conférence, je m'engage , dans une seconde conférence , à tirer de lui encore le même aveu; et partout où il dira qu'il n'est pas demeuré sans réponse, je le forcerai, sans autre argument que ceux qu'il a déjà ouïs , à des réponses si visiblement absurdes , que tout homme de bon sens avouera qu'il valait encore mieux se taire que de s'en être servi.
Et de peur qu'on ne dise (car dans une affaire où il s'agit du salut des âmes, il faut, autant qu'on peut, tout prévenir) : de peur donc, encore une fois, qu'on ne dise que M. Claude peut-être aura pris un mauvais tour, par lequel il se sera engagé dans des inconvénients; je soutiens, au contraire, que cet avantage est tellement dans notre cause, que tout ministre, tout docteur, tout homme vivant succombera de la même sorte à de pareils arguments.
Ceux qui voudront faire cette épreuve verront
' X«f, XXI, 15.
CONFÉRENCE AVEC M. CLAUDE
que ma promesse n'est pas vaine. Que si on dit que je présume de mes forces; maintenant que je m'examine moi-même devant Dieu, si cette présomption m'avait fait parler, je désavouerais tout ce que j'ai dit. Au lieu de me promettre aucun avantage, je me tiendrais pour vaincu , en ne me fiant qu'à mon bras et en mes armes; et, loin de défier les forts, à l'exemple de David', je me rangerais avec ceux dont le même David a chanté, que les flèches des enfants les ont percés, et que leur propre langue, trop faible pour les défendre, s'est enfin tournée contre eux-mêmes^.
L'Instruction que j'offre en général aux prétendus réformés , je l'offre en particulier à ceux du diocèse de Meaux, que je dois porter plus que tous les autres dans mes entrailles. Ceux qui refuseront cette Instruction chrétienne, pacifique, fraternelle et paternelle, autant que concluante et décisive, je leur dirai , comme saint Paul , avec douceur et gémissement, car on ne se console pas de la perte de ses enfants et de ses frères : Je suis net du sang d^eux fous^.
Voilà la première chose qui fera voir que je n'impute rien à M. Claude pour me donner de l'avantage. La seconde, c'est que M. Claude lui-même, au milieu de ce qu'il m'oppose, et parmi tous les tours qu'il donne à notre dispute, avoue encore au fond ce dont il s'agissait entre nous , ou le tourne d'une manière à faire voir qu'il ne peut pas entièrement le désavouer. Mais tout ceci s'entendra mieux quand, après les Instructions et la Conférence, on lira encore les réflexions que je ferai sur l'écrit de M. Claude.
Il faut de l'attention pour prendre toute la suite de ces Instructions : car, quelque facilité qu'il ait plu à Dieu nous faire trouver dans une matière où il montre aux plus ignorants comme aux plus habiles la voie du salut ouverte , il n'a voulu décharger personne de l'attention dont il est capable; et comme les entretiens qu'on va voir sont nés à l'occasion des articles xix et xx de mon traité de l'Exposition, la lecture de ces deux articles , qui ne coûtera qu'un demi-quart d'heure, facihtera l'intelligence de tout cet ouvrage, quoique j'espère d'ailleurs qu'Use soutiendra par lui-même.
Au reste , cette lecture ne sera pas inutile aux catholiques ; ordinairement ils négligent trop les livres de controverse. Appuyés sur la foi de l'Église, ils ne sont pas assez soigneux de s'instruire dans les ouvrages où leur foi serait confirmée, et où ils trouveraient les moyens de ramener les errants. On n'en usait pas ainsi dans les premiers siècles de l'Église : les traités de controverse , que faisaient les Pères, étaient recherchés par tous les fidèles. Comme la conversation est un des moyens que le Saint-Esprit nous propose pour attirer les infidèles et ramener les errants , chacun travaillait à rendre la sienne fructueuse et édifiante par cette lecture. La vérité s'insinuait par un moyen si doux ; et la conversation attirait ceux qu'une dispute mc-
• /. Reg. \M\, 45. — ' Psal. i.x»i, 8, 9. —^Ad. \x, 29.
SUR LA MATIÈRE DE L'ÉGLISE
ditée n'aurait peut-être fait qu'aigrir. Mais afin qu'on lise les ouvrages que nous faisons sur la controverse , comme on lisait ceux des Pères , tâchons, comme les Pères, de les remplir, non-seulement d'une doctrine exacte et saine , mais encore de piété et de charité; et, autant que nous pourrons, corrigeons les sécheresses , pour ne poi nt dire l'aigreur, qu'on trouve trop souvent dans de tels livres.
CONFÉRENCE AVEC M. CLAUDE