MINISTRE DE CHARENTON
SUR LA MATIÈRE DE L'ÉGLISE
Mademoiselle de Duras, ayant quelque doute sur sa rehgion , m'avait fait demander par diverses personnes de qualité si je voudrais bien conférer en sa présence avec M. Claude. Je répondis que je le ferais de bon cœur, si je voyais que cette conférence fût nécessaire à son salut. Ensuite elle se servit de l'entremise de M. le duc de Richelieu , pour m'inviter à me rendre à Paris le mardi dernier février 1678 , et à entrer en conférence le lendemain avec ce ministre , sur la matière dont elle me parlerait. C'était pour me l'indiquer qu'elle souhaita de me voir avant la conférence. Comme je me fus rendu chez elle au jour marqué, elle me fit connaître que le point sur lequel elle désirait s'éclaircir avec son ministre était celui de l'autorité de l'Église , qui lui semblait renfermer toute la controverse. Il me parut qu'elle n'était pas en état de se résoudre sans cette conférence ; si bien que je la jugeai absolument nécessaire.
Je lui dis que ce n'était pas sans raison qu'elle s'attachait principalement, et même uniquement , a ce point , qui renfermait en effet la décision de tout le reste , comme elle l'avait remarqué ; et sur cela je tâchai de lui faire encore mieux entendre l'importance de cet article.
C'est une chose , lui dis-je, assez ordinaire à vos ministres de se glorifier que la créance des fondements de la foi ne leur peut être contestée. Ils disent que nous croyons tout ce qu'ils croient, mais qu'ils ne croient pas tout ce que nous croyons. Ils veulent dire par là qu'ils ont retenu tous les fondements de la foi, et qu'ils n'ont rejeté que ce que nous y avons ajouté. Ils tirent delà un grand avantage , et prétendent que leur doctrine est sûre et incontestable. Mademoiselle de Duras se souvient fort bien de leur avoir souvent ouï tenir de tels discours. Je ne veux sur cela , poursuivis-je , leur faire qu'une remarque: c'est que, loin de leur accorder qu'ils croient tous les fondements de la foi , au contraire , nous leur faisons voir qu'il y a un article du Symbole qu'ils ne croient pas, et c'est celui de l'Église universelle. Il est vrai qu'ils disent de bouche : Je crois l'Église catholique ou universelle, comme les ariens, les macédoniens et les
sociniens disent de bouche : Je crois en Jésus- Christ et au Saint-Esprit. Mais comme on a raison d'accuser ceux-ci de ne croire pas ces articl s, parce qu'ils ne les croient pas comme il faut, ni selon leur véritable intelligence : si on montre aux prétendus réformés qu'ils ne croient pas comme il fautl'article de l'Église catholique, il sera vrai qu'ils rejetteront en effet un article si important du Symbole.
Mademoiselle de Duras avait lu mon traité de V Exposition, et me fit connaître qu'elle se souvenait d'y avoir vu quelque chose qui revenait à peu près à ce que je lui disais; mais j'ajoutai qu'en ce traité j'avais voulu dire les choses fort brièvement , et qu'il était à propos qu'elle les vît un peu plus au long.
Il faut donc savoir, lui dis-je, ce qu'on entend par ce mot d'Église catholique ou universelle; et, sur cela , je posai pour fondement que dans le Symbole, où il s'agissait d'exposer la foi simplement, il fallait prendre ce terme de la manière la plus propre , la plus naturelle et la plus usitée parmi les chrétiens. Or, ce que tous les chrétiens entendent par le nom d'Église, c'est une société qui fait profession de croire la doctrine de Jésus-Christ , et de se gouverner par sa parole. Si cette société fait cette profession , par conséquent elle est visible.
Que cette signification du nom d'Eglise fût la propre et la naturelle signification de ce nom, celle en un mot qui était connue de tout le monde, et usitée dans le discours ordinaire, je n'en demandais pas d'autres témoins que les prétendus réformés eux-mêmes.
Quand ils parlent de leurs prières ecclésiastiques, de la disciphne de l'Église, do la foi de l'Église, des pasteurs et des diacres de l'Église, ils n'entendent point que ce soient les prières des prédestinés, ni leur discipline, ni leur foi; mais les prières, la foi et la discipline de tous les fidèles assemblés dans la société extérieure du peuple de Dieu.
Quand ils disent qu'un homme édifie l'Église , ou qu'il scandalise l'Église, ou qu'ils reçoivent quelqu'un dans l'Église, ou qu'ils excluent quelqu'un de l'Église , tout cela s'entend sans doute de la société extérieure du peuple de Dieu.
Ils l'expliquent ainsi dans la forme du baptême, lorsqu'ils disent qu'ils vont recevoir l'enfant en la compagnie de V Église chrétienne; et pour cela qu'ils obligent « les parrains et marraines de l'ins- « truire en la doctrine , laquelle est reçue du peu- « pie de Dieu comme elle est, disent-ils, sommai- « rement comprise en la Confession de foi que nous « avons tous; » et encore lorsqu'ils demandent à Dieu , dans leurs prières ecclésiastiques , de déli' vrer toutes ses Églises de la gueule des loups ravissants : et encore plus expressément dans la Confession de foi, article xxv, quand ils disent « que l'ordre de l'Église, qui a été établie « de l'autorité de Jésus-Christ, doit être sacré, « et pourtant que l'Église ne peut consistpr, « sinon qu'il y ait des pasteurs qui aient la charge « d'enseigner ; » et dans l'article xxvi , • que nul
COiNFÉRENCE AVEC M. CLAUDE,
« ne se doit retirer à part, mais que tous ensem- « ble doivent garder et entretenir l'unité de l'É- « glise, se soumettant à l'instruction commune; » et enfin, dans l'article xxvu, « qu'il faut dis- « cerner soigneusement quelle est la vraie Église, « et que c'est la compagnie des fidèles qui s'accor- « dent à suivre la parole de Dieu et la pure reli- « gion qui en dépend. » D'où ils concluent, article xxYiii, « qu'où la parole de Dieu n'est pas reçue, « et qu'on ne fait nulle profession de s'assujettir à « icelle , et où il n'y a nul usage des sacrements , « à parler proprement, on ne peut juger qu'il y « ait aucune Église. »
On voit, par tous ces passages, et par l'usage commun des prétendus réformés , que la signification du mot d'Église, propre, naturelle et usitée de tout le monde , est de la prendre pour la société extérieure du peuple de Dieu , parmi lequel , quoiqu'il se trouve des hypocrites et réprouvés^ leur malice, disent-ils , ne peut effacer le titre d'Eglise, article xxvii. C'est-à-dire que les hypocrites, mêlés à la société extérieure du peuple de Dieu , ne lui peuvent ôter le titre de vraie Église, pourvu qu'elle soit toujours revêtue de ces marques extérieures , de faire profession de la parole de Dieu , et de l'usage des sacrements , comme porte l'art.
Voilà comme on prend l'Église lorsqu'on en parle simplement, naturellement, proprement, sans contention ni dispute ; et si c'est la manière ordinaire de prendre ce mot, nous avons raison de dire que c'est celle que les apôtres ont employée dans leur Symbole , où il fallait parler de la manière la plus ordinaire et la plus simple, parce qu'il s'agissait de renfermer en peu de paroles la confession des fondements de la foi.
En effet , il a passé dans le discours commun de tous les chrétiens , de prendre le mot d'Église pour cette société extérieure du peuple de Dieu ; quand on veut entendre, par le mot d'Église, la société des prédestinés, on. l'exprime, et on dit l'Église des prédestinés. Quand on veut entendre par ce mol l'assemblée et l'Église des premiers-7iés qui sont écrits dans le ciel, on l'exprime nommément comme fait saint Paul ^ Il prend ici le mot d'Église dans une signification moins usitée , pour la cité du Dieu vivant, la Jérusalem céleste, où sont plusieurs milliers d'anges et les esprits des justes sanctifiés, c'est-à-dire pour le ciel , où sont recueillies les âmes saintes. C'est pourquoi il ajoute un mot pour désigner cette Église; c'est r Église des premiers-nés, qui ont précédé leurs frères dans la gloire. Mais quand on emploie simplement le mot d'Église sans rien ajouter, l'usage commun de tous les chrétiens , sans en excepter les prétendus réformés , est de le prendre pour signifier l'assemblée , la société , la communion de ceux qui confessent la vraie doctrine de Jésus-Christ. Et d'où vient cet usage de tous les chrétiens , sinon de l'Écriture sainte, oq nous voyons en effet le mot d'Église pris com-
■ Heb. XII, 34.
munément en ce sens , en sorte qu'on ne peut nier que ce ne soit la signification ordinaire et naturelle de ce mot ?
Le mot d'Église , dans son origine , signifie assemblée, et s'attribuait principalement aux assemblées que tenaient autrefois les peuples pour entendre parler des affaires publiques. Et ce mot est employé en ce sens aux Actes , xix , lorsque le peuple d'Ephèse s'assenibla en fureur contre saint Paul : L'assemblée et l'Église était confuse. Et encore : Si vous demandez quelque chose , cela se pourra conclure dans une assemblée ou Église dûment convoquée. Et enfin : Quand il eut dit ces choses, il renvoya l'Église ou l'assemblée'.
Voilà l'usage du mot d'Église parmi les Grecs et dans la gentilité. Les Juifs et les chrétiens se sont depuis servis de ce mot pour signifier l'assemblée , la société , la communauté du peuple de Dieu , qui fait profession de le servir. Il n'y a personne qui ne connaisse cette fameuse version des Septante , qui ont traduit en grec l'ancien Testament quelques siècles avant Jésus-Christ : de plus de cinquante passages où ce terme se trouve employé dans leur version, il n'y en a pas un seul où il ne se prenne pour quelque assemblée visible ; et il n'y en a que très-peu où il ne se prenne pour la société extérieure du peuple de Dieu. C'est aussi le sens où l'emploie saint Etienne, lorsqu'il dit que Moïse fut en ["Église ou dans l'assemblée au désert, avec l'ange qui parlait à lui^, appelant du mot d'Église, selon l'usage reçu par les Juifs , la société visible du peuple de Dieu.
Les chrétiens ont pris ce mot des Juifs, et ils lui ont conservé la même signification , l'employant à signifier l'assemblée de ceux qui confessaient Jésus- Christ , et faisaient profession de sa doctrine.
Voilà ce qui s'appelle simplement Église, ou l'Église de Dieu et de Jésus-Christ : et de plus de cent passages où ce mot est employé dans le nouveau Testament , à peine y en a-t-il deux ou trois où cette signification lui soit contestée par les ministres ; et même dans les endroits où ils la contestent , il est clair que c'est sans raison.
Par exemple , ils ne veulent pas que ce passage de saint Paul , où il est dit que Jésus-Christ s'est fait une Église glorieuse qui n'a ni tache, ni ride, ni rien de semblable, mais qu'elle est sainte et sans tache^; ils ne veulent, dis-je, pas que ce passage puisse être entendu de l'Église visible, ni même de l'Église sur la terre, parce que l'Église ainsi regardée, loin d'être sans tache, a besoin de dire tous les jours : Pardonnez-nous nos péchés. Et moi je dis, au contraire, que c'est parler manifestement contre l'apôtre , qUe de dire que cette Église glorieuse et sans tache ne soit pas l'Église visible. Car voyez de quelle Église parle saint Paul : c'est de celle que Jésus-Christ a aimée, pour laquelle il s^est donné, a fiti de la sanctifier, lapurijiant dans l'eau où, elle est lavée par la parole de vie 4. Cette Église lavée dans l'eau , et purifiée par le baptême,
' Act. XIX, 32, 3a, 40. - ' Acl. Vil, 38. - ' Ephes. V, 27. - ♦ Ibid.
SUR LÀ MATIÈRE DE L'ÉGLISE
UB
celte -Église sanctifiée par la parole de vie, soit par celle de la prédication , soit par celle qui est employée dans les sacrements, cette Église est sans doute l'Église visible. La sainte société des prédestinés n'en est point exclue, à Dieu ne plaise ! ils en font la plus noble partie ; mais ils sont compris dans ce tout. Ils y sont instruits par la parole, ils y sont purifiés par lebaptêmc ; et souvent même des réprouvés sont employés à ces ministères. Il les faut donc regarder dans ce passage, non comme faisant un corps à part, mais comme faisant la plus belle et la plus noble partie de cette société extérieure : c'est cette société que l'apôtre appelle Église. Jésus- Christ l'aime sans doute; car il lui a donné le baptême; il a répandu son sang pour l'assembler ; il n'y a ni appelé, ni justifié, ni baptisé dans cette Église, qui ne soit appelé, justifié et baptisé au nom etparlesméritesde Jésus-Christ crucifié.Cette Église est glorieuse , parce qu'elle glorifie Dieu publiquement, parce qu'elle annonce à toute la terre la gloire de l'Évangile et de la croix de Jésus-Christ. Cette Église est sainte, parce qu'elle enseigne toujours constamment et sans varier la sainte doctrine, qui enfante continuellement des saints dans son unité. Cette Église n'a ni tache ni ride , parce qu'elle n'a ni erreur, ni aucune mauvaise maxime ; et encore parce qu'elle instruit et contient en son sein les élus de Dieu, qui , quoique pécheurs sur la terre , trouvent dans sa communion des moyens extérieurs de se purifier, en sorte qu'ils viendront un jour en un état très-parfait devant Jésus-Christ.
Voilà peut-être le seul passage oii l'on puisse dire avec quelque sorte d'apparence que le mot d .Église, pris simplement, signifie autre chose que la société extérieure du peuple de Dieu ; et vous voyez cependant combien il est clair qu'il se doit entendre comme tous les autres.
Mais quand ainsi serait que ce passage et deux ou trois autres auraient une signification , ou douteuse , ou même éloignée de celle-ci , tous les autres passages y sont conformes. Car, qu'y a-t-il de plus fréquent que les passages où il est dit qu'il faut édifier l'Eglise, qu'on a persécuté l'Église, qu'on loue Dieu au milieu de l'Église , qu'on la salue , qu'on la visite , qu'on y établit des pasteurs et des évêques pour la régir, et autres semblables dont le nombre est infini ?
Ainsi on ne peut nier que cette signification du mot d'Église ne soit la signification ordinaire , et celle par conséquent qui devait être suivie dans une Confession de foi aussi simple qu'est le Symbole des apôtres.
C'est dans ce sens que l'a prise tout un grand concile , le premier et le plus saint de tous les conciles universels, lorsque, condamnant Arius, il prononce ainsi : « Tous ceux qui disent que le Fils de « Dieu a été tiré du néant, la sainte Eglise catho- « lique et apostolique les anathématise». »
C'est Jésus-Christ lui-même qui nous a appris à croire l'Église en ce sens. Car, pour fonder cette
« Conc. l^ic.post. Symb. Làbb. tom. n, col. 27.
BOSStET. — TOME IV.
Église, il est sorti du sein invisible de son Père, et s'est rendu visible aux hommes; il a assemblé autour de lui une société d'hommes qui le reconnaissait pour maître : voilà ce qu'il a appelé son Église. C'est à cette Église primitive que les fidèles qui ont cru depuis se sont agrégés, et c'est de là qu'est née l'Église que le Symbole appelle universelle.
Jésus-Christ a employé le mot d'Église pour signifier cette société visible, lorsqu'il a dit lui-même qu'il fallait écouter l'Église : Dites-le à f Église ' ; et encore lorsqu'il a dit : Tu es Pierre , et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes d'enfer n'auront point de force contre elle ».
Pourquoi, disais-je, mademoiselle, pourquoi ceux de votre religion ne veulent-ils pas entendre ici, parle mot d'Église , la société de ceux qui font profession de croire en Jésus-Christ et en l'Évangile ; puisqu'il est certain que cette société est en effet la vraie Église , contre laquelle l'enfer n'a jamais eu de force : ni lorsqu'il a employé les tyrans pour la persécuter, ni lorsqu'il a employé les faux docteurs pour la corrompre ?
L'enfer ne prévaudra pas contre les prédestinés ; il estcertain : car s'il n'a point de force contre cette société extérieure , à plus forte raison n'en aura-til pas contre les élus de Dieu , qui sont la partie la plus pure et la plus spirituelle de cette Église. Mais par la même raison qu'il ne peut pas prévaloir contre les élus, il ne peut pas prévaloir contre l'Église qui les enseigne, où ils confessent l'Évangile, et où ils reçoivent les sacrements.
C'était cette société extérieure où les élus servent Dieu , qu'il fallait entendre par le mot d'Église, et admirer en même temps la force invincible des promesses de Jésus-Christ, qui a tellement affermi la société de son peuple, quoique faible en comparaison des infidèles qui l'environnaient au dehors, quoique déchirée par les hérétiques qui la divisaient au dedans, qu'il n'y a pas eu un seul moment où cette Église n'ait été vue par toute la terre.
Mais les prétendus réformés n'ont pas osé soutenir ce sens naturel de l'Évangile. Car ils ont été forcés, pour s'étabhr, de dire dans leur propre Confession de foi , article xxxi : » Que l'état de « l'Église a été interrompu, et qu'il l'a fallu dresser « de nouveau, parce qu'elle était en ruine et désola- « tion. »
Et en effet, leur Église , quand elle s'est établie , n'est entrée en communion avec aucune autre Église qui fût alors sur la terre ; mais s'est formée en rompant avec toutes les Églises chrétiennes qui étaient au monde.
Ils n'ont donc pas la consolation qu'ont les catholiques, de voir la promesse de Jésus-Christ s'accomplir visiblement, et se soutenir durant tant de siècles. Ils ne peuvent montrer une Église qui ait toujours été depuis que Jésus-Christ est venu pour la bâtir sur la pierre ; et pour sauver sa parole, ils sont obligés d'avoir recours à une Église des pré-
* Matth. XVH,
' Ibid. XVI, 18.
CONFÉRENCE AVEC M. CLAUDE
destinés, que ni eux ni personne ne peuvent montrer.
Or Jésus-Christ a voulu montrer quelque chose d'illustre et de clair, quand il a dit que son Église, malgré les enfers, serait toujours invincible : il a, dis-je , voulu montrer quelque chose de clair et d'éclatant , qui pût servir dans tous les siècles d'assurance sensible et palpable de la certitude immuable de ses promesses.
Et en effet , regardons quand il a dit cette parole : Tu es Pierre , et sur cette pierre je bâtirai mon Église , et les portes d'enfer ne prévaudront point contre elle'. C'est lorsqu'ayant demandé à ses apôtres : Qui dites-vous que je suis? Pierre répondit au nom de tous : f^ous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant.
^ C'est sur cette illustre Confession de foi, que laf chair et le sang n'avaient point dictée, mais que le Père céleste avait révélée à Pierre ; c'est, dis-je, sur cette illustre Confession de foi, qu'est fondée , et la dignité de saint Pierre , et la fermeté inébranlable de l'Église. Cette Église , qui confesse que Jésus-Christ est le vrai Fils de Dieu , est celle contre qui l'enfer n'aura jamais de force, qui subsistera sans interruption , malgré les efforts et les artifices du diable.
Il paraît donc clairement que l'Église dont parle ici Jésus-Christ est une Église confessante, une Église qui publie la foi , une Église par conséquent extérieure et visible. Et voyez aussi ce qu'il ajoute : « Et je te donnerai les clefs du royaume des cieux; « et tout ce que tu auras lié en la terre sera lié « dans le ciel ; et ce q\ie tu auras délié en terre « sera délié aux cieux ». »
Quelque chose qu'il faille entendre par ces mots , soit la prédication, soit les censures ecclésiastiques, ou le ministère des prêtres dans le sacrement de pénitence , comme l'entendent les catholiques, toujours est-il assuré que voilà un ministère extérieur donné à cette Église : c'est donc cette Église qui confesse la foi, et la confesse principalement par la bouche de saint Pierre; c'est cette Église qui use du ministère des clefs , c'est elle qui sera toujours sur la terre , sans que l'enfer puisse jamais prévaloir contre elle.
Et parce que Jésus-Christ voulait qu'elle fût toujours visiblement subsistante , il l'a revêtue de marques sensibles qui doivent toujours durer. Car voici comme il envoie ses apôtres , et ce qu'il leur dit en montant aux cieux : « Allez, et en- « seignez toutes les nations , les baptisant au nom « du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et leur ap- « prenant à garder tout ce que je vous ai com- « mandé. Et voici , je suis toujours avec vous , jus- « qu'à la fin du monde 3 : » avec vous enseignant, avec vous baptisant , avec vous apprenant à mes fidèles à garder tout ce que je vous ai commandé , avec vous par conséquent exerçant dans mon Eglise un ministère extérieur : c'est avec vous, c'est avec ceux qui vous succéderont , c'est avec la
» Miitlh. XVI, 18. - ' Ibkl. 19 - ' Matth. xxvm, 19, 20. ' Eph. iv, 10, II, etc. - ' Rom. xil, 4 , ete.
société assemblée sous leur conduite, que je serai dès maintenant, jusqu'à ce que le monde finisse; toujours , sans interruption, car il n'y aura pas un seul moment où je vous délaisse; et quoique absent de corps, je serai toujours présent par mon Saint- Esprit.
En conséquence de cette parole, saint Paul nous dit aussi que le ministère ecclésiastique durera, sans discontinuer, jusqu'à la résurrection générale. « Celui qui est descendu, c'est le même « qui est monté au-dessus de tous les cieux , afin « qu'il remplît toutes choses. Lui-même donc a « établi les uns pour être apôtres, les autres pour « être prophètes , les autres pour être évangélis- « tes , les autres pour être pasteurs et docteurs , « pour l'assemblage des saints, pour l'œuvre du « ministère, pour l'édification du corps de Christ, « jusqu'à ce que nous nous rencontrions tous dans « l'unité de la foi et de la connaissance du Fils de « Dieu, en homme parfait à la mesure de la par- « faite stature de Jésus-Christ ' ; » c'est-à-dire jusqu'à ce que nous ayons atteint la perfection de Jésus-Christ, glorifiés en corps et en âme : voilà le terme que Dieu a donné au ministère ecclésiastique.
Les prétendus réformés ne veulent pas que l'Église visible soit celle qui s'appelle le corps de Jésus-Christ : quel est donc ce corps, « où Dieu a a établi les uns apôtres, les autres prophètes, « les autres pasteurs et docteurs? » Quel est ce eorps où Dieu a établi plusieurs membres et diverses grâces , « la grâce du ministère , la grâce « de la doctrine , la grâce de l'exhortation et de a la consolation, la grâce du gouvernement».? » Quel est, dis-je, ce corps, si ce n'est l'Église visible?
Mais ce qui fait que les prétendus réformés ne veulent pas avouer que ce corps de Jésus-Christ, tant recommandé dans l'Écriture, puisse être l'Église visible, c'est qu'ils sont contraints de dire que l'Église visible cesse quelquefois d'être sur la terre; et ils ont horreur de dire que le corps de Jésus-Christ ne soit pas toujours , de peur de faire mourir Jésus-Christ encore une fois.
C'est donc sans difficulté cette assemblée de pasteurs et de peuples , c'est cette Église composée de tant de membres divers , par lesquels s'exercent extérieurement tant de saints ministères; c'est celle-là qui est appelée le corps de Jésus-Christ; c'est à ce corps , assemblé sous le ministère des pasteurs , qu'il a dit en montant aux cieux : f^oici : je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles. Celui donc qui est descendu, c'est le même qui est monté, afin qu'il remplît toutes choses , le ciel par sa personne et par sa présence visible, et la terre par son esprit et par son assistance invisible, l'un et l'autre par sa vérité et par sa parole. Et c'est pour continuer, en montant aux cieux, cette assistance promise à son Église, qu'il y a mis
SUR LA MATIÈRE DE L'ÉGLISE
îes uns apôtres, les autres évangélistes , les autres pasteurs et docteurs; chose qui doit durer jus(ju'à ce que l'œuvre de Dieu soit entièrement accomplie, que nous soyons tous hommes parfaits, et que tout le corps de l'Église soit arrivé à la plénitude et à la perfection de Jésus-Christ.
Ainsi l'ouvrage de Jésus-Christ est éternel sur la terre. L'Église fondée sur la confession de la foi sera toujours, et confessera toujours la foi : son ministère sera éternel : elle liera et déliera jusqu'à la fin du monde, sans que l'enfer l'en puisse empêcher; elle ne discontinuera jamais d'enseigner les nations : les sacrements, c'est-à-dire les livrées extérieures dont elle est revêtue, dureront toujours. « Enseignez et baptisez les nations , et je serai n toujours avec vous ». Toutes les fois que vous n mangerez de ce pain , et que vous boirez de « cette coupe, vous annoncerez la mortdu Seigneur, « jusqu'à ce qu'il vienne ^ » Avec la cène durera et la confession de la foi , et le ministère ecclésiastique, et la communion extérieure et intérieure des fidèles avec Jésus-Christ, et des fidèles entre eux , et jusqu'à ce que Jésus-Christ vienne. La durée de l'Église et du ministère ecclésiastique n'a point d'autres bornes.
Ce n'est donc pas seulement la société des prédestinés qui subsistera à jamais , c'est le corps visible oii sont renfermés les prédestinés ; qui les prêche, qui les enseigne, qui les régénère par le baptême, qui les nourrit par l'eucharistie, qui leur administre les clefs, qui les gouverne et les tient unis sous la discipline, qui forme en eux Jésus- Christ : c'est ce corps visible qui subsistera éternellement.
Et c'est pourquoi dans le Symbole des apôtres , où l'on nous propose à croire les fondements de la foi, on nous dit en même temps de croire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit, et de croire la sainte Église catholique, et la communion des saints : communion intérieure par la charité, et dans le Saint-Esprit qui nous anime, je. l'avoue; mais en même temps communion extérieure dans les sacrements, dans la confession de la foi, et dans tout le ministère extérieur de l'Église.
Et tout ce que nous venons de dire est renfermé dans cette parole : Je crois l'Église universelle. Ou la croit dans tous les temps ; elle est donc toujours : on la croit dans tous les temps ; elle enseigne donc toujours la vérité.
Vos ministres veulent que nous croyions que c'est autre chose de croire l'Église, c'est-à-dire croire qu'elle soit ; autre chose de croire à l'Église , c'est-à-dire croire à toutes ses décisions. Mais cette distinction est frivole. Qui croit que l'Église est toujours, croit qu'elle est toujours confessant et enseignant la vérité. C'est à l'Église qui confesse la vérité, que Jésus-Christ a promis que l'enfer n'aurait point de force contre elle. Jamais donc la vérité ne cessera d'y être confessée ; et par conséquent en
• Mntt. xxvnr, 19, 20. — ' /. C<^r. xi, 20.
croyant qu'elle est, on assure qu'elle est toujours croyable.
En effet, il ne suffit pas , pour conserver le nom d'Église, de retenir quelques points de la doctrine de Jésus-Christ : autrement les ariens, lespélagiens, les donatistes , les anabaptistes et les suciniens seraient de l'Église. Ils n'en sont pas toutefois : à Dieu ne plaise que nous appellions du nom d'Église cette confusion ! Il ne faut donc pas seulement que l'Église conserve quelque vérité : il faut qu'elle conserve et qu'elle enseigne toute vérité ; autrement elle n'est pas l'Église.
Il ne sert de rien de distinguer les articles fondamentaux d'avec les autres. Car tout ce que Dieu a révélé doit être retenu. II ne nous a rien révélé qui ne soit très- important pour notre salut. Je suis le Seigneur, qui t'enseigne des choses utiles ^ Il faut donc trouver dans la foi que l'Église enseigne , la plénitude des vérités révélées de Dieu : autrement, ce n'est plus l'Église que Jésus-Christ a fondée.
Que les particuliers puissent ignorer quelques articles, je le confesse aisément : mais l'Église ne tait rien de ce que Jésus-Christ a révélé ; et c'es t pourquoi les fidèles qui ignorent certains articles en particulier, les confessent néanmoins tous en général , quand ils disent : Je crois l'Église wiiverselle.
Voilà cette Église, disais-je, que vos ministres ne connaissent pas. Ils vous enseignent que cette Église visible et extérieure peut cesser d'être sur la terre; ils vous enseignent que cette Église peut errer dans ses décisions ; ils vous enseignent que croire à cette Église, c'est croire à des hommes : mais ce n'est pas ainsi que l'Église nous est proposée dans le Symbole. On nous y propose de la croire , comme nous croyons au Père, au Fils , et au Saint-Esprit ; et c'est pourquoi la foi de l'Église est jointe à la foi des trois personnes divines.
Ces choses ayant été dites à diverses reprises , mais à peu près dans cette suite, j'ajoutai que notre doctrine était si véritable sur ce point, que les prétendus réformés , qui la niaient , n'ont pu la nier tout à fait : c'est-à-dire que leurs synodes agissent d'une manière à faire entendre qu'ils exigent , aussi bien que nous , une soumission absolue à l'autorité et aux décrets de l'Église.
Là, je fis voir à mademoiselle de Duras les quatre actes de messieurs de la religion prétendue réformée, que j'ai marqués dans Y Exposition, article xx. Elle les y avait vus; mais je les lui fis lire dans le livre même de la Discioline.
Le premier est tiré du chapitre v , titre des Consistoires, article xxxi , où il est porté, <-. Que les « débats pour la doctrine seraient terminés par la « parole de Dieu , s'il se peut , dans le consistoire; « sinon, que l'affaire serait portée au colloque , de « là au synode provincial , et enfin au national , où « l'entière et finale résolution se ferait par la parole « de Dieu, à laquelle, si on refusait d'acquiescer
' h. XI.VIII, *7.
COISFÉRENGE AVEC M. CLAUDE,
p de point en point, et avec exprès désaveu de ses « «rreurs, on serait retranché de l'Église. »
Ce n'est donc pas,disais-je, à la seule parole de Dieu précisément comme telle, qu'appartient l'entière et finale résolution, puisqu'après qu'elle est proposée l'appel est permis; mais à la parole de Dieu en tant qu'expliquée et interprétée par le dernier jugement de l'Église.
Le second acte est tiré du synode de Vitré , rapporté dans le livre de la Discipline. Il contient la lettre d'envoi que font toutes les Églises quand elles députent au synode national : en voici les termes ; « Nous promettons devant Dieu de nous soumettre « à tout ce qui sera résolu en votre sainte assem- « blée, persuadés que nous sommes que Dieu y « présidera , et vous conduira par son Saint-Esprit n en toute vérité et équité par la règle de sa paa rôle. » Cette persuasion, disais-je, si elle est seulement fondée sur une présomption humaine, ne peut pas être la matière d'un serment si solennel, par lequel on jure de se soumettre à une résolution qu'on ne sait pas encore : elle ne peut donc être fondée que sur une promesse expresse que le Saint- Esprit présidera dans le dernier jugement de l'Eglise, et les catoliques n'en disent pas davantage.
Le troisième acte , qui se trouve encore dans le même livre de la Discipline , est la condamnation des indépendants, sur ce qu'ils disaient que chaque Église se devait gouverner elle-même sans aucune dépendance de personne en matières ecclésiastiques. Cette proposition fut déclarée , au synode de Charenton , <i autant préjudiciable à l'état « qu'à l'Église. » On y jugea « qu'elle ouvrait la « porte à toute sorte d'irrégularités et d'ex:trava- « gances, en ôtait tous les remèdes, et donnait « lieu à former autant de religions que de parois- « ses. » Mais, disais-je, quelques synodes qu'on tienne , si on ne se croit pas obligé à y soumettre son jugement, on n'évite pas les inconvénients des indépendants , et on laisse la porte ouverte à établir autant de religions , je ne dis pas qu'il y a de paroisses , mais qu'il y a de têtes. On en vient donc par nécessité à cette obligation de soumettre son jugement à ce que l'Église catholique enseigne. Ces trois actes sont tirés du livre de la Discipline, imprimé à Charenton, l'an 1667.
Le quatrième se trouve dans un livre de M. Blondel, intitulé Actes authentiques, imprimé à Amsterdam par Blaeu, l'an 1655.
C'est une résolution du synode national de Sainte- Foi, 1578, qui nomme quatre ministres pour se trouver à une assemblée où se devait traiter la réunion avec les luthériens , en dressant un Formulaire de profession de foi commune. On donne pouvoir à ces ministres « de décider tout point de « doctrine et autres qui seront mis en délibération, « et de consentir à cette Confession de foi , sans « même en communiquer davantage aux Églises , « si le temps ne permet pas de le faire. » De cet acte, je concluais deux choses : l'une, que tout le synode compromet sa foi entre les mains de quatre particuliers, chose bien plus extraordinaire que
de voir des particuliers se soumettre à toute l'Église : l'autre, que l'Église prétendue réformée est encore peu assurée de sa Confession de foi , puisqu'elle consent qu'on la change , et cela dans des points aussi importants que sont ceux qui font la dispute avec les luthériens, dont l'un est la réalité. Si les prétendus réformés espéraient que les luthériens revinssent à eux, il n'y avait nul besoin d'une nouvelle Confession de foi. Ainsi ce qu'on prétendait, c'est que, les uns et les autres demeurant dans leur sentiment , on fit une Confession de foi dont les deux partis pussent convenir; ce qui ne se pouvait faire sans ajouter ou sans supprimer quelque chose d'essentiel dans une Confession de foi qu'on nous donne comme n'enseignant que la pure parole de Dieu.
Mademoiselle de Duras m'avoua qu'ayant vu dans mon traité ces actes et mes réflexions , qui sont les mêmes que celles que je venais de lui faire , elle ne savait qu'y répondre; et que pour cela elle souhaitait d'entendre ce que répondrait M.Claude, tant sur ces actes que sur les autres difficultés qui regardent l'autorité de l'Église.
Je lui dis qu'encore que ceux de sa religion agissent comme tenant l'autorité de l'Église infaillible et incontestable , il était vrai qu'ils niaient cette infaillibilité ; et j'ajoutai que c'était une maxime constante dans sa religion, que tous les particuliers, pour ignorants qu'ils fussent , étaient obligés de croire qu'ils pouvaient mieux entendre l'Écriture sainte que tous les conciles , et que tout le reste de l'Eglise ensemble. Elle parut étonnée de cette proposition : mais j'ajoutai qu'on croyait encore dans sa religion quelque chose de bien plus étrange, qui était qu'il y a un point où un chrétien est obligé de douter si l'Écriture est inspirée de Dieu ; si l'Évangile est une vérité, ou une fable ; si Jésus-Christ est un trompeur, ou le docteur de la vérité. Comme elle parut encore plus étonnée de cette proposition , je l'assurai que tantcelle-là que l'autre, que je venais de lui dire , étaient des suites nécessaires de la doctrine reçue dans leur religion sur l'autorité de l'Église et que je ne doutais point que je ne puisse M. Claude à les avouer.
Je lui expliquai les raisons de ce que j'avais avancé, et lui fis voir en même temps que la marque de fausseté c'était, parmi eux, de voir que d'un côté ils niassent qu'il fallût croire, sans examiner, ce que l'Église décidait; et que de l'autre ils fussent forcés, pour établir l'ordre, d'attribuer à l'Église l'autorité qu'ils lui auraient déniée.
Elle me fit connaître qu'elle entendait ce raisonnement, et qu'elle se souvenait de l'avoir lu dans mon livre ; mais qu'encore qu'elle ne vît rien à y répondre, elle avait peine à croire qu'on n'y répondît pas dans sa religion.
Madame la comtesse de Roye vint dire que M. Claude, qui avait promis de se trouver avec moi le lendemain , avait reçu défense de le faire , et ne le pouvait plus. Mademoiselle de Duras témoigna être fort mécontente de ce procédé. Je voulus me retirer, et la laisser avec madame sa Sttur; mais
SUR LA MATIÈRE DE L'ÉGLISE
elle me pria de lui dire ce que je venais de lui représenter. Je le fis en peu de mots , et répondis à quelques objections qui me furent faites.
Le lendemain matin , mademoiselle de Duras vint en mon logis, avec un honnête homme de sa religion, que je connaissais, nommé M. Coton. Elle s'était servie de lui pour engager M. Claude à la conférence, et il lui avait rapporté que M. Claude l'avait acceptée. Elle me pria de redire ce que j'avais dit la veille. Je le fis , et M. Coton avoua qu'il ne savait que répondre , et qu'il avait grande passion d'entendre M. Claude sur cela. Lui et mademoiselle de Duras me firent quelques objections sur les révoltes fréquentes du peuple d'Israël, qui avait si souvent abandonné Dieu, les rois et tout te ■peuple, comme parle la sainte Écriture; pendant quoi le culte public était tellement éteint, qu'ÉIie croyait être le seul serviteur de Dieu, et qu'il n'apprit que de Dieu même qu'iï s'était réservé sept mille hommes qui n'avaient point fléchi le genou devant Baal^.
A cela je répondis que pour ce qui regardait Élie, il n'y avait aucune difficulté, puisqu'il paraît par les termes mêmes qu'il ne s'agissait que d'Israël, où Élie prophétisait; et que le culte divin, loin d'être éteint en Juda dans ce temps-là, y était , sous le règne de Josaphat, dans le plus grand lustre où il eût été depuis Salomon. La chose passa pour constante, et je remarquai seulement combien peu de bonne foi il y avait aux ministres de produire toujours ce passage, après que le cardinal du Perron y avait donné une réponse si décisive.
Quant à ce qui était arrivé dans Juda même, je dis que je voulais faire l'objection encore plus forte qu'on ne me la faisait , en considérant l'état du peuple de Dieu sous Achaz», qui ferma le temple, fit sacrifier aux idoles par Urie, prêtre du Seigneur, et remplit Jérusalem d'abominations; et ensuite sousManassès^ , qui enchérit sur les impiétés d'Achaz. Mais pour montrer que tout cela ne faisait rien à la question , je priai seulement qu'on remarquât qu'Isaïe , qui avait vécu durant tout le règne d'Achaz, pour toutes ces abominations du roi, du prêtre Urie, et presque de tout le peuple, ne s'était Jamais séparé de la communion de Juda, non plus queles autres prophètes qui avaient vécu en ce temps et dans tous les autres : ce qui montre qu'il y a toujours un peuple de Dieu , de la communion duquel il n'est jamais permis de se séparer.
Il est écrit aussi que, du temps de Manassès, Dieu parla par la bouche de tous ses prophètes ^ , et menaçait ce roi impie et tout le peuple. Mais ces prophètes , qui reprenaient et détestaient les impiétés de ce peuple, ne se séparaient pas de la communion.
Et pour voir la chose à fond , il faut , disais-je , considérer la constitution de l'ancien peuple. Il avait cela de propre, qu'il se multipliait par la génération charnelle, et que c'était par là que s'en
• m. Reg. MX, 18. — > IF. Rcg. xvi. //. Paralip. xxvnr. - * LF. Reg. xxi. //■ Paralip. \\\m. — * IF. Reg. xxi, Jo.
faisait la succession , aussi bien que celle du sacerdoce ; que ce peuple portait en sa chair la marqua de l'alliance, c'est-à-dire la circoncision, que nous ne lisons point avoir jamais été discontinuée: et qu'ainsi quand les pontifes, et presque tout le peuple aurait prévariqué, l'état du peuple de Dieu subsistait toujours dans sa forme extérieure, bon gré mal gré qu'ils en eussent. Il ne pouvait non plus arriver aucune interruption dans le sacerdoce que Dieu avait attaché à la famille d'Aaron. Mais il n'en est pas de même dans le nouveau peuple, dont la forme extérieure ne consistait en autre chose qu'en la profession de la doctrine de Jésus-Christ : de sorte que, si la confession de la vraie foi était éteinte un seul moment, l'Église, qui n'avait de succession que par la continuation de cette profession, serait tout à fait éteinte, sans pouvoir jamais ressusciter jJans son peuple ou dans ses pasteurs que par une nouvelle mission.
J'ajoutai, au reste, que je ne voulais pas dire que la vraie foi et le vrai culte de Dieu piit être tout à fait aboli dans le peuple d'Israël , en sorte que Dieu n'eût plus de vrais serviteurs sur la terre. Mais je trouvais au contraire, premièrement , qu'il était clair que, malgré la corruption, Dieusfe réservait toujours un assez grand nombre de serviteurs qui ne participaient pas à l'idolâtrie. Car si cela était en Israël schismatiqueet séparé du peuple de Dieu, comme Dieu même le déclare à Élie, à plus forte raison en Juda, que Dieu s'était réservé pour perpétuer son peuple et son royaumejusqu'au temps du Messie. Lors donc qu'il était écrit que le roi et tout le peuple avaient abandonné la loi de Dieu, il fallait entendre non tout le peuple sans exception, mais une grande partie, et, si l'on veut, la plus grande partie du peuple; ce que les ministres neniaientpas. 2° Qu'il ne fallait pas s'imaginer que les serviteurs de Dieu et la vraie foi se conservassent seulement en secret; mais que, dans toute la succession de l'ancien peuple, la vraie doctrine avait toujours éclaté. Carilya euune continuelle succession de prophètes, qui, loin d'adhérer aux erreurs du peuple ou de les dissimuler, s'élevait contre avec force; et cette succession était si continuelle, que le Saint-Esprit ne craint point de dire que Dieu se relevait de nuit et dès le matin, et avertissait tous les jours son peuple par la bouche de ses prophètes ' : expression la plus puissante qui se puisse imaginer pour faire voir que la vraie foi n'a jamais été un seul moment sans publication, ni le peuplesans avertissement. Qu'ainsi ne soit, nous venons de voir que, dans tout le règne d'Achaz, Isaïe n'avait cessé de prophétiser ; et sous Manassès , où il semble que l'abomination fût montée au comble, puisque ni la pénitence de ce roi, ni la sainteté de Josias, son petit- fils , ne purent faire rétracter la sentence donnée contre ce peuple , Dieu se souvenant toujours des abominations de Manassès : dans ce temps, dis-je, nous avons vu que Dieu faisait parler ses prophètes ; et qu'une grande partie du peuple les ait suivis publiquement, il paraît en ce que ce prince
' J/. Paralip. xwvi, Ib. Jer. xi, 7 XiV, 3,4.
CONFÉUEINCE AVEC M. CLAUDE,
impic^^ regorger Jérusalem de sang innocent'; marque certaine qu'il trouva une grande résistance à ses idolâtries. On tient même qu'il fit mourir Isaïe comme ses prédécesseurs avaient fait mourir les autres prophètes qui les reprenaient; et cette histoire s'estconservécdans l'ancienne tradition, conformeà la parole de notre Seigneur , qui reproche aux Juifs d'avoir fait mourir ks prophètes ' \ et au discours de saint Etienne, qui di\,qu'il n'y a aucun prophète qu'ils n'aient persécuté^.
Ces prophètes faisaient partie du peuple de Dieu ; ces prophètes retenaient dans le devoir une partie considérahle et des prêtres et du peuple même ; ces prophètes, qui confirmaient leur mission par des miracles visibles , empêchaient que la corruption ne gagnât tout; et pendant qu'une effroyable multitude et peut-être le gros de la Synagogue était entraîné dans l'idolâtrie, ils conservaient la tradition de la vérité dans le peuple d'Israël.
Ézéchiel , qui parut un peu après , nous le fait voir , lorsqu'il parle « des prêtres et des lévites en- « fants de Sadoc, qui, dans le temps de l'égarement « des enfants d'Israël , ont toujours observé les cé- « rémonies du sanctuaire'». Ceux-là, poursuit-il, me « serviront , et paraîtront devant moi pour m'offrir « des victimes, dit le Seigneur. » La succession, non-seulement celle de la chair , mais encore celle de la foi et du ministère, s'était conservée dans ces prêtres et dans ces lévites, que la grâce de Dieu et la prédication des prophètes avaient retenus dans le service.
Et il faut remarquer que Dieu n'a jamais fait plus éclater ce ministère des prophètes , que lorsque l'impiété semblait avoir pris le dessus ; en sorte que, dans le temps où le moyen ordinaire d'instruire le peuple était non pas détruit , mais obscurci , Dieu préparait les moyens extraordinaires et miraculeux.
A cela on peut ajouter que ce moyen extraordinaire, c'est-à-dire le ministère prophétique, avant la captivité , était comme ordinaire au peuple de Dieu , où les prophètes faisaient comme un ordre toujours subsistant , d'où Dieu tirait continuellement des hommes divins, par la bouche desquels il parlait lui-même hautement et publiquement à tout son peuple.
Depuis le retour de la captivité jusqu'à Jésus- Christ, il n'y eut plus d'idolâtrie publique et durable. On sait ce qui arriva sous Antiochus l'Illustre; mais on sait aussi le zèle de Mathatias, et le grand nombre de vrais (idèles qui se joignit à sa maison, et les victoires éclatantes de Judas le Machabée , et de ses frères : sous eux et leurs successeurs, ta profession de la vraie foi dura jusqu'à Jésus-Christ. A la fin , les pharisiens introduisaient dans la religion et dans le culte beaucoup de superstitions. Comme la corruption allait prévaloir, Jésus-Christ parut au monde.
Jusqu'à lui la religion s'était<;onservée. Les doc-
' ir. Rcg. XXI, 16. - •' Matih. xxui, 31, 37. 52. — * Ezech. XLIV, 15
• ' Jet. vn,
teurs de la loi avaient beaucoup de maximes et de pratiques pernicieuses , qui gagnaient et s'établissaient peu à peu : elles devenaient communes , mais elles n'étaient pas passées en dogmes de la Synagogue. C'est pourquoi Jésus-Christ disait encore : Les scribes et les pluirisiens sont assis sur la chaire de M Oise; faites donc tout ce qu'ils vous disent, mais ne faites pas selon leurs œuvres ^ . Il ne cessa d'honorer le ministère des prêtres : il leur renvoya les lépreux , selon les termes de la loi : il fréquenta le temple ; et , en reprenant les abus , ii demeura toujours attaché à la communion du peuple de Dieu et à l'ordre du ministère public.
On en vint enfin au point de la chute et de la réprobation de l'ancien peuple, marquée par le^ Écritures et par les prophètes, lorsque la Synagogue condamna Jésus-Christ et sa doctrine. Mais alors Jésus-Christ avait paru : il avait commencé dans le sein de la Synagogue à assembler son Église , qui devait subsister éternellement.
Il est donc constant , premièrement , qu'il y a toujours eu un corps visible du peuple de Dieu, continué par une succession non interrompue , de la communion duquel il n'a jamais été permis de se séparer. 2" Toujours une succession de pontifes et de prêtres descendus d'Aaron , et de lévites sortis de Lévi , sans que jamais on ait eu besoin que Dieu suscitât des gens d'une façon extraordinaire. 3"^ Il n'est pas moins constant que la vraie foi a toujours été publiquement déclarée , sans qu'on puisse alléguer un seul moment où la profession n'en ait été aussi claire que la lumière du soleil : chose qui fait voir combien on se trompe,quand on croit que, pour maintenir l'état extérieur de l'Église , il suffit de pouvoir nommer de temps en temps de prétendus docteurs de la vérité. Car s'il y a quelque temps où la profession de la foi ait cessé dans l'Église , son état est pire que celui de la Synagogue, d'autant plus que dès là elle perd la succession, ainsi que je viens dédire.
Après que j'eus dit ces choses, on employa quelque temps à les repasser ; et cependant madame la comtesse de Roye vint dire que M. Claude consentait à la conférence, qui serait, si je l'agréais, chez elle, sur les trois heures.
Je fus au rendez-vous, où je rencontrai M. Claude. On commença par des honnêtetés réciproques, et il témoigna de sa part un grand respect. Après cela j'entrai en matière , en demandant l'explication des quatre actes transcrits dans mon livre, et mentionnés ci-dessus.
Après que j'eus expliqué la difficulté en peu de mots , telle qu'elle est proposée dans V Exposition, et que je l'avais répétée à mademoiselle de Duras, j'ajoutai que M. Claude devait être dautant plus prêt à y répondre, que je ne lui disais rien de nouveau, puisqu'apparenmient le traité de VExposition était tombé entre ses mains ; et que c'était une grande satisfaction, que, dans un entretien de la nature de celui-ci , on put s'assurer qu'il n'y aurait point de surprise.
« Mullh. xxm, 1, 2,3.
SUR LA MATIÈRE DE L'ÉGLISE
M. Claude prit la parole , et après avoir réitéré toutes les honnêtetés qu'il avait faites , en termes encore plus civils^, il déclara d'abord que tout ce quej'avais objecté de leur discipline et de leurs synodes dans mon Traité, et encore à présent, était rapporté de très-bonne foi, sans rien altérer dans les paroles : mais que pour le sens il me priait de trouver bon qu'il me dît qu'encore qu'il y eût, ainsi que je l'avais remarqué, comme divers degrés de juridiction établis dans leur discipline , la force de la décision devait être rapportée partout à la seule parole de Dieu. Quant à ce que j'objectais, que la parole de Dieu avait été proposée dans le consistoire, dont on pouvait appeler ; d'où il s'ensuivait, avaisje inféré, que la décision dernière, dont il n'y a plus d'appel , appartenait à la parole de Dieu , non prise en elle-même, mais en tant que déclarée par le dernier jugement de l'Église : ce n'était pas là leur pensée; car ils tenaient que la décision était attachée loutentière à la pure parolede Dieu, dont l'Église dans ses assemblées premières et dernières ne faisait que l'indication : mais que ces divers degrés avaient été établis pour donner le loisir à ceux qui erraient, de se reconnaître. C'est pourquoi on ne procédait pas d'abord par excommunication , le consistoire espérant qu'une plus grande assemblée, telle que serait le colloque, et ensuite le synode provincial, composé d'un plus grand nombre de personnes , peut-être plus respectées, et en tout cas moins suspectes au contredisant, le disposeraient à entendre la vérité. Que le colloque et le synode provincial usaient de pareille modération, par la même raison de charité : mais qu'après que le synode national avait parlé, comme c'était le dernier remède humain, il n'y avait plus rien à espérer, et qu'on procédait aussi à la dernière sentence , en usant de l'excommunication comme du dernier effort de la puissance ecclésiastique. Que de là il ne fallait pas conclure que le synode national se tînt infaillible, non plus que les précédentes assemblées; mais seulement qu'après avoir tout tenté , on venait au dernier remède.
Pour la promesse qu'on faisait avant le synode national, qu'elle n'était fondée que sur l'espérance qu'on avait que l'assemblée suivrait la parolede Dieu, et que le Saint-Esprit y présiderait, ce qui ne marquait pas qu'on en eût une entière certitude ; et au reste que le terme , persuadés que , c'était une manière honnête d'exprimer une condition , sans blesser la révérence d'une si grande assemblée , ni la présomption favorable qu'on devait avoir pour son procédé.
Quant à la condamnation des indépendants , il me pria d'observer que , sur l'autorité de l'Église et de ses assemblées , il y avait quelque chose dont ceux de sa religion convenaient avec nous, et quelque chose dont ils convenaient avec les indépendants : avec nous, que les assemblées ecclésiastiques étaient nécessaires et utiles, et qu'il fallait établir quelque subordination : avec les indépendants , que ces assemblées , pour nombreuses qu'elles fussent, n'étaient pas pour cela infaillibles. Cela étant , qu'ils
avaient dû condamner les indépendants , qui , nonseulement niaient l'infaillibilité, mais encore l'utilité et la nécessité de ces assemblées et de celte subordination. C'est en cela , disait-il , que consiste l'indépendantisme, si on peut user de ce mot. Il ajouta que le soutenir , c'était en effet renverser l'ordre , et donner lieu à autant de religions qu'il y avait de paroisses, parce qu'on ôtait par-là tous les moyens de convenir. D'où il concluait qu'encore qu'on fût d'accord que les assemblées ecclésiastiques n'étaient pas moyens infaillibles , c'était assez pour les maintenir et condamner les indépendants, que ce fussent moyens utiles.
Pour le synode de Sainte-Foi , qu'il s'agissait , ou de rendre les luthériens plus dociles , en les faisant , disait-il , rapprocher de nous , ou , en tout cas , d'établir une tolérance mutuelle; ce qui n'obligeait pas de rien supprimer ou ajouter dans la Confession de foi, qui fut toujours tenue pour inébranlable. Et qu'au reste, quoiqu'on eût donné plein pouvoir à quatre ministres, je savais bien que tels actes étaient toujours sujets à ratification , en cas que les procureurs eussent.outrepassé leurs instructions : témoin les ratifications nécessaires dans les traités accordés par lesplénipotentiaires^des princes, et autres exanples semblables , où il y a toujours une condition d'obtenir du prince la ratification ; condition qui , sans être exprimée , est attachée naturellement à de telles procurations.
Après avoir dit ces choses par un discours assez long , fort net et fort composé , il ajouta qu'il croyait, équitable comme j'étais, que je voudrais bien lui avouer que de même que dans les choses où j'aurais à lui expliquer nos sentiments et nos conciles , par exemple, celui de Trente, il était juste qu'il s'en rapportât àcequejeluiendirais; aussi était-il juste que je m'en rapportasse à lui dans Tapplication qu'il nous donnait des articles de leur discipline et des sentiments de leur religion , étant certain qu'il n'y en avait point d'autres parmi eux que ceux qu'il me venait d'exposer.
Je repris , sur ce dernier mot , que ce qu'il disait serait véritable , s'il s'agissait simplement d'expliquer leurs rites, si on pouvait user de ce mot, et la manière d'administrer la parole ou les sacrements, ou de tenir les synodes ; qu'en cela je le croirais , comme mieux instruit : mais qu'ici je prétendais qu'il leur était arrivé comme à tous ceux qui sont dans l'erreur: c'est de tomber en contradiction , et d'être forcés à établir ce qu'ils avaient nié. Que je savais qu'ils niaient qu'il fallût se soumettre , sans examiner, au jugement de l'Église ; mais qu'en même temps je prétendais cette infaillibilité si nécessaire, que ceux mêmes qui la niaient en spéculation ne pouvaient s'empêcher de l'établir dans la pratique, s'ils voulaient conserver quelque ordre parmi eux. Au reste, que s'il s'agissait ici de montrer quelque contradiction dans les sentiments de l'Église catholique, je ne prétendrais pas l'obliger à recevoir l'explication que je lui donnerais de ses sentiments et de ses conciles , et qu'alors il lui serait libre de tirer de leurs.
paroles telle induction qu'il lui plairait; qu'aussi ne pensais-je pas qu'il m'en refusât autant : de quoi il convint sans difficulté.
Je n'avais pas dessein de m'arrêter beaucoup sur le synode de Sainte-Foi , qui m'eût, ce me semblait, jeté trop loin des deux propositions dont je voulais tirer l'aveu. Je répondis donc seulement , que je me rendais àlaraison qu'il alléguait sur la nécessité d'une ratification, quoiqu'en matièrede foi tels pouvoirs et tels compromis fussent un peu extraordinaires ; et qu'au reste ,je voulais bien croire que le dessein du synode n'avait pas été que les députés renversassent tout. Mais que ce qui me touchait, et à quoi il nesemblait pas qu'il eût répondu , c'est que le synode avait douté de sa Confession de foi , puisqu'il permettait d'en faire une autre ; et que je ne voyais pas comment cela s'accordait avec ce qu'on nous dit encore , que cette Confession de foi ne contenait autre chose que la pure parole de Dieu , à laquelle tout le monde sait qu'il n'y a rien à changer. Quant à ce qu'il avait dit, qu'il s'agissait, ou de ramener les luthériens à des sentiments plus équitables , ou , en tout cas , d'établir une tolérance mutuelle ; deux choses y résistaient : 1" Qu'il était parlé d'un pouvoir de décider tout point de doctrine : ce qui regardait manifestement la réalité , dont les luthériens n'avaient jamais voulu se relâcher. 2" Que , pour établir une tolérance mutuelle, il ne fallait pas dresser une Confession de foi commune; mais seulement établir celte tolérance par un décret synodal , comme on avait fait à Charenton.
M. Claude répondit que le point de doctrine à décider était, si on pouvait établir une tolérance mutuelle , et que la Confession de foi commune n'eût fait autre chose qu'énoncer cette tolérance : ce qu'il ne niailpas pouvoir être fait dans un synode, comme il fallait que je convinsse qu'il pouvait se faire aussi par une Confession de foi , où il y en aurait un article exprès.
Je lui répondis que cela ne s'appellerait jamais une Confession de foi commune , et lui demandai s'il croyait que les luthériens , ou eux , dussent retrancher quelque chose de ce que disaient les uns pour la réalité , et les autres contre. Il dit que non ; et de là, disais-je, chacun demeurerait dans les termes de sa Confession de foi , sans qu'il y eût rien de commun que l'article de la tolérance. Il y avait, dit-il , beaucoup d'autres points dont nous convenions. D'accord, répondis-je; mais ce n'était plus sur ces points qu'il y avait à s'accorder : il s'agissait du point de la réalité et de quelques autres, sur quoi on ne pouvait faire de Confession de foi commune sans que l'un des partis changeât, ou que tous les deux convinssent d'expressions ambiguës, que chacun tirerait à ses sentiments ; chose tentée plusieurs fois, comme M. Claude lui-même en conviendrait de bonne foi. II en demeura d'accord, et rapporta même l'assemblée de Marpourg , et quelques autres tenues pour ce sujet. Je conclus donc que j'avais raison de croire que le synode de Saiute-Foi avait un^tareil dessein, et que c'eût été se moquer du
CONFÉRENCE AVEC M. CLAUDE
monde , que d'appeler Confession de foi commune celle qui eût fait paraître de si manifestes oppositions sur des points si importants-de la doctrine chrétienne. A quoi j'ajoutai encore, qu'il était d'autant plus certain qu'il s'agissait en effet d'une Confession de foi , comme je disais , que les luthériens s'étant déjà expliqués plusieurs fois contre la tolérance, il n'y avait rien à espérer d'eux , que par le moyen dont je parlais. La chose en demeura là; et je dis seulement , qu'après cela chacun n'avait qu'à penser ce qu'il devait croire en sa conscience , d'une Confession de foi que tout un synode national avait consenti de changer.
Lorsque M. Claude avait dit que le serment de se soumettre au synode national enfermait une condition, j'avais interrompu par un petit mot. Oui , disais-je, ils espéraient bien du synode , sans certitude toutefois; et en attendant l'événement, ils ne laissaient pas de jurer de se soumettre. M. Claude m'ayant ici averti que je l'avais interrompu, et me priant de lui permettre de dire tout , je me tus. Mais après avoir discuté l'affaire de Sainte-Foi, je lui dis qu'il me semblait nécessaire, avant que de passer outre, que je lui disse en peu de mots ce que j'avais conçu de sa doctrine , afin que nous ne parlassions point en l'air. Je lui dis donc ; Vous dites, monsieur, que ces mots : « Persuadés que nous sommes « que Dieu y présidera , et vous conduira , par son « Saint-Esprit , en toute vérité et équité par la règle « de sa parole, » sont une manière honnête de proposer une condition. Il en convint. Réduisons donc , reprisje , la proposition en conditionnelle , et nous verrons quel en sera le sens. Je jure de me soumettre à tout ce que vous déciderez , supposé ou à condition que ce que vous déciderez sera conforme à la parole de Dieu. Un tel serment n'est autre chose qu'une illusion manifeste, puisqu'en soi il ne dit rien, et que je le pourrais faire à M. Claude, comme lui à moi. Mais en cela il n'y aurait rien de sérieux ; et marque qu'on veut quelque chose de plus particulier, c'est qu'on ne fait ce serment qu'au synode , où l'on prononce en dernier ressort, quoiqu'au sens de M. Claude , il y eût autant de raison de le faire dès le consistoire , à qui on doit se soumettre aussi bien qu'au synode, supposé qu'il ait la parole de Dieu pour guide.
En cet endroit, je me tus un peu de temps; et voyant qu'on ne disait mot, je repris ainsi : Mais enfin donc , monsieur, si j'ai bien compris votre doctrine , vous croyez qu'un particulier peut douter du jugement de l'Église, lors même qu'elle prononce en dernier ressort? Non , monsieur, repartit M. Claude : il ne faut pas dire qu'on puisse douter ; il y a toutes les apparences du monde que l'Église jugera bien. Qui dit apparence , monsieur, repris-je aussitôt , dit un doute manifeste. Mais , dit M. Claude, il y a plus : car Jésus-Christ ayant promis que tousceuxqui chercheraient, trouveraient; comm'> on doit présumer qu'on cherchera bien, on doit croire qu'on jugera bien; et il y a dans cette assurance quelque chose d'indubitable. Mais quand on verra dans les conciles des cabales , des factions , dos in-
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téréts différents , on peut douter avec raison si dans une telle assemblée il ne se mêlera point quelque chose d'humain et de douteux. Je vous prie, monsieur, repartis-je, laissons à part tout ce qui n'est bon qu'à jeter delà poudre aux yeux. Tout ce que vous venez de dire de cabales, de factions, d'intérêts, est absolument inutile, et ne sert par conséquent qu'à embarrasser. Il n'y a rien , dit M. Claude, de moins inutile. Et moi je soutiens, lui dis-je , que vous allez convenir qu'il n'y a rien de plus inutile. Car je vous demande, monsieur, supposé qu'il ne parût dans le concile ni factions ni cabales ; supposé même qu'on fût assuré qu'il n'y en eût point , et que tout se passât dans l'ordre , faudrait-il recevoir la décision sans examiner ? Il fallut dire que non. D'où je conclus aussitôt : J'avais donc raison de dire que tout ce que vous avez dit comme fort considérable, de factions et de cabales, n'est au fond qu'un amusement ; et enfin qu'un particulier, une femme, un ignorant, quel qu'il soit , peut croire , et doit croire qu'il lui peut arriver d'entendre mieux la parole de Dieu que tout un concile, fût-il assemblé des quatre parties du monde et du milieu, et que tout le reste de l'Église. Oui , dit-il , il est ainsi. Je répétai deux ou trois fois la proposition accordée, ajoutant toujours quelque circonstance plus forte, mais évidemment contenue dans ce qui était accordé. Quoi! mieux, disais-je, que tout le reste de l'Église ensemble , et que toutes ses assemblées , fussent-elles composées de ce qu'il y a de plus saint et de plus éclairé dans l'univers .' Car tout cela , après tout , ce n'est que des hommes , après lesquels , selon vous , chacun doit encore examiner. Un particulier croira qu'il pourra avoir plus de raison, plus de grAcCjplus de lumière, plus enfin le Saint-Esprit que tout le reste de l'Église! Il fallut que tout cela passât; et je pouvais ajouter plus que tous les Pères, plus que tous les siècles passés , à reprendre immédiatement depuis les apôtres. Mais, poursuivis-je, s'il est ainsi, comment évitez-vous les inconvénients des indépendants ; et quel moyen reste à l'Église d'empêcher qu'il n'y ait autant de religions , je ne dis pas qu'il y a de paroisses , mais qu'il y a de têtes ? Nous avons, dit-il, des synodes, qui sont des moyens d'empêcher de si grands maux; moyens non pas infaillibles, mais néanmoins utiles, ainsi que j'ai dit. Car encore qu'un pasteur qui prêche ne soit pas infaillible, son ministère ne laisse pas d'être utile, parce qu'il indique la vérité. Or, une grande assemblée , composée de plus de personnes et plus doctes, fera encore mieux cette indication. Il me semble , monsieur, repartis-je, que vous rapportez tout à l'instruction; or, ce n'est pas précisément l'intention ni l'institution des synodes; car souvent un particulier savant donnera plus d'instruction que tout un synode ensemble. Ce qu'il faut donc attendre d'un synode n'est pas tant l'instruction , qu'une décision par autorité, à laquelle il faille céder; car c'est de quoi ont besoin et les ignorants qui doutent, et les superbes qui contredisent. Un particulier ignorant, si vous le remettez à lui même, vous
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avouera qu'il ne sait à quoi se résoudre ; et loin d'abattre l'orgueil dans un synode , vous le portez à son plus haut point, puisque vous obligez un particulier à croire qu'il peut mieux entendre l'Écriture que tout le synode et tout le reste de l'Église; et le synode lui-même, fût-il assemblé de toute l'Église , interrogé par celui dont il examine la foi, s'il n'est pas encore obligé à examiner après le synode, et s'il ne peut pas arriver que lui particulier entende mieux l'Écriture que tous les pasteurs assemblés, le synode, même universel, selon vous, lui doit déclarer qu'il le peut sans doute. La présomption, monsieur, ne peut pas aller plus loin. Et remarquez, s'il vous plaît, que ces assemblées , que vous proposez comme moyens utiles , ne sont plus moyens utiles dès que chacun peut croire qu'il en aura un meilleur, et le seul qui puisse être sûr, c'està-dire celui d'examiner par soi-même, et n'en croire que son jugement. Voilà, monsieur, l'indépendantisme tout entier : car enfin les indépendants ne refusent, ni de tenir des synodes pour s'éclaircir mutuellement par la conférence , ni de recevoir ces synodes , quand ils trouveront que ces synodes auront bien dit. Ils en ont tenu, vous le savez. Il avoua qu'ils en avaient tenu un pour dresser leur Confession de foi. Un ou plusieurs , il ne m'importe, repartis-je; ils ne les rejettent donc pas absolument , et ils n'y rejettent précisément que ce que vous y rejetez, qui est l'obligation de s'y soumettre sans examiner. Et sur cela , pour me réduire en peu de paroles , voici quel fut mon raisonnement. Les indépendants veulent bien les assemblées ecclésiastiques pour l'instruction ; tout ce qu'ils ne veulent pas , c'est la décision par autorité , que vous ne voulez non plus qu'eux : vous êtes donc en tout point conformes , et vous n'avez pas dû les condamner. Vous ne voyez donc pas, monsieur, reprit M. Claude, que nous ne nions pas qu'il n'y ait une autorité dans les synodes, telle que l'autorité paternelle, telle que l'autorité des magistrats, telle que l'autorité qu'a un maître sur ses disciples , et un pasteur sur son troupeau ; toutes ces autorités ont leur usage , et ne doivent pas être rejetées , sous prétexte que les pères, et les magistrats , et les maîtres peuvent se tromper : il en sera donc de même de l'autorité de l'Église. Mais , monsieur, répondis-je , les indépendants ne nient pas l'autorité paternelle, ni l'autorité des magistrats, ni l'autorité des maîtres sur leurs disciples, ou celle des pasteurs sur les troupeaux. Ils ont des pasteurs , monsieur, pour qui ils veulent , aussi bien que vous , qu'on ait quelque déférence; et à plus forte raison ne nieront-ils pas qu'il n'en faille avoir pour tout un synode. Si donc vous les accusez de nier l'autorité des synodes , il faut ajouter quelque chose à ce qu'ils en croient ; et il n'y a rien à y ajouter que ce que nous croyons, qui est qu'il s'y faut soumettre sans examiner.
Après cela on fut peu de temps à ne répéter de part et d'autre que les mêmes choses. Ce qu'ayant fait observer à M. Claude, je lui dis : Enfin , monsieur, on disputerait sans fin ; chacun n'a plus qu'à examiner en sa conscience, et devant Dieu, s'il
se sent capable de mieux entendre l'Écriture que tous les conciles et que tout le reste de l'Église, et comment un tel sentiment peut s'accorder avec la docilité et avec l'humilité des enfants de Dieu. J'inculquais en peu de mots quel orgueil c'était de croire qu'on pût mieux entendre la parole de Dieu que tout le reste de l'Église, et que rien n'empêchait après cela qu'il n'y eût autant de religions que de têtes.
M. Claude me dit ici qu'il s'étonnait que cette proposition me parût si étrange , qu'un particulier pût croire qu'il lui pouvait arriver de mieux entendre l'Écriture sainte que toute l'Église assemblée ; que le cas était arrivé , et qu'il pouvait m'en donner beaucoup d'exemples : le premier dans le concile de Rimini, où le mot de consubstantiel fut rejeté, et l'arianisme établi. J'interrompis, pour lui dire: Où nous jetez-vous , monsieur? Du concile de Rimini , vous nous mènerez au faux concile d'Éphèse , au concile de Constance , à celui de Bâie , à celui de Trente : quand aurons-nous achevé, s'il faut faire ici passer tous les conciles? Je vous déclare que je ne Veux point me jeter dans cette discussion , puisque même notre question peut être vidée par quelque chose de plus précis. Mais, puisque vous avez parlé du concile de Rimini , dites-moi , je vous prie, monsieur, si les Pères de ce concile demeurèrent longtemps dans leur décision erronée * ? Hé! je crois , dit-il, monsieur, qu'ils en revinrent bientôt. Dites, dites, lui repartis-je, qu'aussitôt après que l'empereur Constance , protecteur déclaré des ariens, et persécuteur des Udèles, leur eut permis de se retirer, ces évoques réclamèrent hautement contre la violence et la surprise qui leur avait été faite. Ne m'obligez pas, monsieur, à raconter cette histoire , que vous savez aussi bien que moi , et avouez qu'il est injuste de comparer un concile, qui était un brigandage manifeste, aux assemblées tenues canoniquement et selon l'ordre. Hé! monsieur, ne disons-nous pas , reprit M. Claude , que le concile de Trente n'a été ni libre ni canonique? Vous le dites, monsieur, et nous le nions; et il n'est pas question ici de cette dispute. Il est question de savoir si vous pouvez éviter l'indépendantisme, pour me servir de votre terme, que je trouve fort bon; et s'il y a dans votre doctrine quelque remède contre cette insupportable présomption d'un partipulier qui doit croire, selon vos principes, qu'il peut mieux entendre l'Écriture que les conciles universels les mieux assemblés et les mieux tenus, et que tout le reste de l'Église ensemble. Laissons donc, si vous le voulez, reprit M.Claude, le concile de Rimini ; voici un autre exemple incontestable : c'est le jugement de la Synagogue, lorsqu'elle condamna Jésus-Christ, et déclara par conséquent qu'il n'était point le Messie promis par les prophètes. Dites-moi, monsieur, un particulier, qui eût cru alors que notre Seigneur était le vrai Christ, n'eût-il pas mieux jugé que tout le reste de la Synagogue ensemble ? Voilà donc un cas indubitable , où
* Je devais Aitc équivoque et imparfaite, plutôt qu'erronée.
COWFËRE.NCE AVEC M. CLAUDE,
l'on peut , sans présomption, faire ce que vous trouvez si présomptueux. En effet, poursuivit-il, ce n'est pas une présomption de ne pas donner à l'Église ce qui n'appartient qu'à Dieu seul. On ne lui peut rien donner de plus grand , que de le croire à l'aveugle, comme vous voulez qu'on croie l'Église. Mais vous savez que saint Paul , pour le moins autant inspiré que l'Église , ne laisse pas de déclarer aux Corinthiens qu'il ne veut point dominer sur leur foi'. L'Église le doit encore moins faire que lui. Il ne faut donc pas croire simplement sur sa parole ; il faut examiner après elle , et se servir de sa raison , comme firent ceux de Béroé, qui examinaient les Écritures», pour voir si les choses y étaient comme saint Paul les avait prêchées.
Quand M. Claude se fut tu : Voilà, dis-je, bien des choses; mais il faut premièrement reprendre cet exemple incontestable que vous nous avez promis. Sur cela je lui remontrai que l'Église chrétienne avait de grands privilèges au-dessus de la Synagogue , même à considérer la Synagogue dans le temps de sa plus grande gloire : mais , sans parler de cela, que c'était une étrange chose de comparer la Synagogue tombante, au point où son endurcissement et sa réprobation étaient marqués clairement par les prophètes, avec l'Église chrétienne, qui ne doit jamais tomber. Mais enfin , monsieur, reprit-il , on eût pu faire alors à ce particulier le même argument que vous nous faites. Alléguer les prophéties , ce n'était rien ; car c'était de l'application de ces prophéties à Jésus-Christ que la Synagogue doutait. Ainsi, un particulier ne pouvait plus croire en Jésus-Christ, sans croire en même temps qu'il entendait mieux l'Écriture que toute la Synagogue ; et voilà l'argument que vous nous faites.
Il y avait peu de monde dans la conférence, et tous étaient huguenots, excepté madame la maréchale de Lorges. Je vis deux de ces messieurs se regarder en cet endroit l'un l'autre avec complaisance. Je fus touché qu'un raisonnement si visiblement mauvais fit une telle impression sur ces esprits; et je priai Dieu de me faire la grâce de détruire , par quelque chose de net, la comparaison odieuse qu'on faisait de son Église toujours bien-aimée avec la Synagogue infidèle , dans le moment qu'il avait marqué pour la répudier.
Vous dites donc, monsieur, dis-je à M. Claude, quel'argumentqueje fais peut autoriser l'erreur des particuliers qui condamnaient Jésus-Christ sur la foi de la Synagogue ; et au contraire condamner de présomption ceux qui crurent Jésus-Christ seul , plutôt que la Synagogue tout entière. Oui , monsieur, la chose est ainsi ; et il répéta de nouveau son raisonnement. Voyons, dis-je, si mon argument a cette malheureuse conséquence. Il consiste à dire , monsieur, qu'en niant l'autorité de l'Église, il n'y a plus de moyen extérieur dont Dieu se puisse servir pour dissiper les doutes des ignorants, et inspirer aux fidèles l'humilité nécessaire. Afin qu'on pût faire un tel argument du temps que Jésus-Christ
' II. Cor. I, 2i. — ï Mi. XVII, II.
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fut condamné , il faudrait dire qu'il n'y avait alors aucun moyen extérieur , aucune autorité certaine, à laquelle on dût nécessairement céder. Or, monsieur, qui le peut dire , puisque Jésus-Christ était sur la terre, c'est-à-dire la vérité même, qui paraissait visiblement au milieu des hommes ; le Fils étemel de Dieu , à qui une voix d'en haut rendit témoignage devant tout le peuple : C'est ici mon Fils bien aimé, écoutez-le ' ; qui , pour conflrmer sa mission, ressuscitait les morts, guérissait les aveugles nés, et faisait tant de miracles, que les Juifs confessaient eux-mêmes que jamais homme n'en avait tant fait? Il y avait donc , monsieur, un moyen extérieur, une autorité visible. Mais elle était contestée, il est vrji ; mais elle était infaillible. Je ne prétends pas , monsieur, que l'autorité de l'Église ne soit jamais contestée ; je vous écoute, vous, monsieur, qui la contestez ; mais je dis qu'elle ne doit pas l'être par les chrétiens. Je dis qu'elle est infaillible; je dis qu'il n'y eut jamais aucun temps où il n'y ait eu sur la terre une autorité visible et parlante , à qui il faille céder. Avant Jésus-Christ nous avions la Synagogue; au point que la Synagogue devait défaillir, Jésus-Christ parut lui-même.; quand Jésus-Christ s'est retiré, il a laissé son Église, à qui il a envoyé son Saint-Esprit. Faites revenir Jésus-Christ enseignant , prêchant , faisant des miracles , je n'ai plus besoin de l'Église : mais aussi ôtez-moi l'Église, il me faut Jésus-Christ en personne, parlant, prêchant, décidant avec des miracles, et une autorité infaillible. Mais vous avez sa parole. Oui, sans doute, nous avons une parole sainte et adorable ; mais qui se laisse expliquer et manier comme on veut , et qui ne réplique rien à ceux qui l'entendent mal. Je dis qu'il faut un moyen extérieur de se résoudre sur les doutes, et que ce moyen soit certain. Et sans recommencer les raisons déjà alléguées , maintenant qu'il ne s'agit que de répondre à votre objection sur l'erreur de la Synagogue qui condamnait Jésus-Christ, je disque tant s'en faut que vous puissiez dire qu'il n'y eût |)oint alors de moyen extérieur assuré, ni d'autorité parlante à laquelle il fallût soumettre son jugement; il y en avait une, la plus haute et la plus infaillible qui fut jamais, qui est celle de Jésus- Christ; et ainsi qu'il n'y eut jamais de temps où l'on pût moins faire l'argument dont je me servais contre les protestants, qui est qu'ils manquent d'un moyen extérieur infaillible pour terminer les doutes sur les Écritures.
Après que j'eus dit ces choses, je sentis qu'il n'y avait rien à me répliquer. En effet, on ne me dit mot sur tout cela , quoique je me tusse pour écouter ce qu'on aurait à répondre.
Je ne veux pas dire par là que M. Claude soit demeuré muet. C'est un effet qu'il ne faut guère attendredans les conférences de cette nature. Il répéta quelque chose de ce qu'il avait déjà dit, et insista de nouveau sur ce que l'apôtre lui-même avait déclaré qu'il ne dominait pas sur les consciences.
« Matth. in, 17.
Je fus ravi qu'il revînt à ce passage, que j'avais eu dessein d'expliquer d'abord ; mais il fallut aller au plus pressé, qui était l'exemple de la Synagogue. Cela étant fait, je demandai seulement à M. Claude si , quand l'apôtre avait dit aux Corinthiens : Nous ne domi?ions pas sur votre foi, il voulait dire qu'il fallait examiner après lui. Il vit bien que non, et l'avoua. Je conclus : L'Église, monsieur, ne prétend non plus dominer à la foi, quand elle veut qu'on l'en croie dans ses décisions, parce qu'elle ne se donne pas cette autorité par elle-même , non plus que saint Paul, mais au Saint-Esprit qui l'inspire. Vous égalez donc, dit M. Claude, à saint Paul, auteur de révélation , l'Église, qui n'en est que simple interprète ? Non , monsieur, repartis-je , je n'égale pas l'Église à saint Paul ; mais je dis que prétendre qu'on en doive être cru sans examiner, quand on croit agir seulement comme un instrument dont le Saint-Esprit se sert, ce n'est pas dominer sur la conscience, comme l'exemple de saint Paul le démontre. Au reste , je ne prétends pas égaler l'autorité de l'Église à l'autorité apostolique. Les apôtres étaient auteurs de révélation , comme vous l'avez fort bien dit , c'est-à-dire qu'ils avaient reçu les premiers les vérités qu'il plaisait à Dieu de révéler de nouveau : l'Église n'est qu'interprète et dépositaire. Mais en sauvant cette différence essentielle entre les apôtres et l'Église , je dis que l'Église est autant inspirée pour interpréter, que les apôtres pour établir; et que, tenant la grâce d'interpréter du même Esprit qui a donné la première révélation aux apôtres , elle ne domine non plus sur les consciences en interprétant, que les apôtres en établissant; mais que les uns et les autres y font dominer le Saint-Esprit , selon la mesure qui est donnée à chacun. Il faudrait prouver , dit j\ï. Claude, que l'Église a reçu une pareille grâce. Il ne faut point prouver, repris-je aussitôt; il faut seulement montrer que le passage que vous alléguez ne conclut pas.
A cela il ne fut rien dit. Mais, si je m'en souviens bien, M. Claude exagéra un peu combien il était étrange que nous voulussions obliger les hommes à croire l'Église, comme Dieu même, sur sa simple parole, sans se servir, pour interpréter l'Écriture sainte, de la raison que Dieu même nous avait donnée ; que ce n'était pas ainsi qu'avaient fait ceux de Béroé ; et que l'apôtre, selon nous, aurait eu grand tort de leur laisser examiner ses prédications.
Je répondis qu'il y avait une extrême différence entre les fidèles déjà enfants de l'Église , et soumis à son autorité, et ceux qui doutaient encore s'ils entreraient dans son sein : que ceux de Béroé étaient dans ce dernier état , et que l'apôtre n'aurait eu garde de leur proposer l'autorité de l'Église , dont ils doutaient : mais que ce n'était pas de la même sorte qu'on avait instruit les fidèles après le concile de Jérusalem. Là, lesapôtresdécidentpar l'autorité du Saint-Esprit : // a semblé bon , disent-ils , au Saint Espritet à nous'. Que font après cela Paul et Silas,
' Jet. XV , 28.
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porteurs delà lettre du concile ? Ils parcouraient les Églises , comme il est écrit dans les Actes' : Quoi, pour y faire examiner le décret du concile de Jérusalem? C'eût été examiner après le Saint-Esprit même. Quoi donc ? Ils parcouraient les Églises , leur enseignant de garder ce qui avait été jugé par les apôtres et les anciens dans Jérusalem. Voilà l'ordre : l'examen dans le concile; l'obéissance sans examiner après la décision ; l'examen à ceux de Béroé, c'est-à-dire à ceux qui, n'étant point dans l'Église , n'ont point encore d'autorité qui les règle; soumission sans examiner à ceux qui , étant déjà dans l'Église , n'ont qu'à écouter ses décrets. C'est là leur bonheur, d'être dans un corps qui , conduit par le Saint-Esprit, ne se puisse jamais tromper , et d'être délivrés par là du péril d'un examen dont la fin serait peut-être l'erreur.
Il y avait déjà près de quatre heures que la conférence durait. J'avais déjà, de l'aveu de M. Claude , une des propositions que je voulais lui faire confesser , c'est-à-dire, quechaque particulier doit croire qu'il peut mieux entendre l'Écriture sainte que les conciles universels, et que tout le reste de l'Église. 11 fallait encore qu'il avouât l'autre proposition non moins importante; et voici comme Dieu l'y conduisit.
Comme il avait beaucoup parlé de cette domination de l'Église sur les consciences , répétant trois ou quatre fois que nous lui rendions le respect qui n'était dû qu'à Dieu seul , quand nous la croyions sans examiner , je dis qu'il ne fallait point trouver si étrange une chose qu'ils faisaient aussi bien que nous ; et sur cela je demandai si un fidèle , qui recevait la première fois des mains de l'Église l'Écriture sainte , était obligé à douter, et ensuite à exaiKiiner si le livre qu'elle lui mettait en main était véritablement inspiré de Dieu, ou non. Si ce fidèle examine et doute, il renonce à la foi , et il commence la lecture de l'Évangile par un acte d'infidélité; et s'il ne doute pas, il reçoit donc sans examiner l'autorité de l'Église qui lui présente l'Évangile.
A cela , voici la réponse de M. Claude. Le fidèle que vous supposez qui n'a pas lu l'Écriture sainte, et à qui on la met en main , à proprement parler, ne doute pas ; il ignore : il ne sait ce que c'est que cette Écriture qu'on lui dit être inspirée de Dieu. 11 a ouï dire à son père , et à ceux qui l'ont instruit , qu'elle était divinement inspirée : il ne connaît encore d'autre autorité que celle-là ; et pour ce qui est de l'Écriture, il ne sait ce que c'est. Ainsi on ne peut pas dire qu'il soit infidèle ni incrédule. Et je vous prie , monsieur, dit-il, que je vous fasse sur l'Église le même argument que vous me faites sur l'Écriture. Le fidèle à qui on propose l'autorité de l'Église, ou il la croit sans examiner, ou il en doute. S'il doute, il est infidèle : s'il ne doute pas, par quelle autre autorité est-il assuré.^ L'autorité de l'Eglise, est-ce une chose évidente par elle-même , et ne fautil pas la trouver par quelque examen? Voilà votre
» Jet. XVI, 4.
difficulté que vous avez a résoudre , aussi bien que moi : ou quittons-la tous deux, ou la résolvons tous deux ensemble. Je vous déclare , pour moi, que je répoiidrai pour l'Écriture ce que vous me répondrez pour l'Église.
Je vous entends , répondis-je : mais avant que je vous explique comment le chrétien croit à l'Église , ■ faut bien établir le fait dont il s'agit. N'est-il pas
constant, monsieur, parmi vous, aussi bien que parmi nous, que lorsqu'on montre l'Écriture sainte aux enfants qu'on élève dans l'Église, on la leur montre comme un livre inspiré de Dieu? et je demande s'ils ne peuvent pas, quand on leur en fait lire quelque chose, avant que de commencer, faire cet acte de foi : Je crois certainement que ce que Je m'en mis lire est la parole de Dieu. M. Claude répondit ici, que ceux dont je lui parlais n'avaient point encore de foi divine sur l'autorité de l'Écriture ; mais une simple persuasion humaine, fondée sur la déférence qu'ils avaient pour leurs parents , et qu'ils n'étaient que catéchumènes. Catéchumènes , monsieur ? il ne faut pas , s'il vous plaît , parler ainsi. Il sont chrétiens , ils sont baptisés ; et ils ont en eux le Saint-Esprit et la foi infuse; ils sont dans l'alhance , selon vous; ils ont reçu le baptême, comme un sceau de l'alliance à laquelle ils sont admis ; et comme l'alliance est scellée en eux par ce sceau extérieur du baptême, le Saint-Esprit la scelle intérieurement dans leurs cœurs. Reconnaissez votre doctrine. Sur cela , dit M. Claude , vous savez qu'on pourrait 'contester; mais j'avoue ce que vous dites. Hé bien! donc, s'il est ahisi, repartis-je, ils sont, par la grâce du Saint-Esprit et la foi infuse, en état de faire un acte de foi , quand la foi leur sera prêchée ; et je demande; si quand on leur montre l'Ecriture, reconnue par toute l'Église pour la parole inspirée de Dieu , ils ne sont pas en état de faire , avec toute l'Église, cet acte de foi : Je crois que cette Écriture est la parole de Dieu, comme je crois que Dieu est. M. Claude ne voulut jamais avouer cela , et il répondit toujours qu'ils n'avaient encore , sur l'Écriture , qu'une persuasion humaine , et que la foi divine ne leur en viendrait que lorsqu'ils l'auraient lue. S'ils n'ont , dis-je , qu'une persuasion humaine , ils n'ont qu'ime persuasion douteuse; et par conséquent ils doutent de ce qui est , selon vous , tout le fondement de la foi : en un mot , ils sont infidèles. Non , ditil , ils sont simplement ignorants; et il faut bien que vous en disiez autant de la foi qu'on a en l'Église : car ce n'est pas une affaire de petite discussion , de discerner quelle est la vraie Église ; et avant qu'on soit en état de le savoir par soi-même, on l'ignore, ou l'on n'en a tout au plus qu'une simple persuasion humaine, sur la foi de ses parents. Ainsi, encore une fois , ce que vous direz sur l'Église, je vous le dirai sur l'Écriture. Voyons , monsieur, repris-jc , si vous le direz, ou si vousaurez raison de le dire. Vous m'avouez donc qu'un chrétien baptisé, qui n'a pas lu ni entendu lire l'Écriture sainte, n'est pas en état de faire cet acte de foi : Je crois que cette Écriture est la parole de Dieu, comme je crois que Dieu est. Voilà un terrible inconvénient , qu'un fidèle ne
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puisse pas fairo un acte de foi si essentiel. Cela n'est point parmi nous : car le fidèle qui reçoit l'Écriture sainte des mains de r Église, fait avec toute l'Église cet acte de foi: Je crois, comme je crois que Dieu est, que cette Écritiire est la parole de celui en qui je crois. Et je dis qu'il ne peut faire cet acte de foi , que parla foi qu'il a déjà à l'autorité de l'Église qui lui présente l'Ecriture. Il faut ici , poursuivis-je , expliquer à fond, mais simplement toutefois, dans quel ordre sont instruits les chrétiens de la vérité de l'Écriture. Je ne parle pas des infidèles , je parle des chrétiens baptisés ; et je vous prie qu'on remarque bien cette distinction. Il y a deux choses ici à considérer. L'une est : qui nous inspire l'acte de foi par lequel nous croyons l'Écriture sainte comme parole de Dieu ; et nous convenons que c'est le Saint- Esprit : sur cela nous sommes d'accord. L'autre chose à considérer, c'est de quel moyen extérieur le Saint-Esprit se sert pour nous faire croire l'Écriture sainte : et je dis que c'est l'Église. Qu'ainsi ne soit, il n'y a qu'à voir le Symbole des apôtres , c'està-dire la première instruction que le fidèle reçoit : îl n'a pas lu l'Écriture sainte, et déjà il croit en Dieu, et en Jésus-Christ, et au Saint-Esprit, et l'Église universelle. On ne lui parle point de l'Écriture; mais on lui propose de croire l'Églisç universelle , aussitôt qu'on lui propose de croire au Saint-Esprit. Ces deux articles entrent ensemble dans son cœur, le Saint-Esprit et l'Église; parce que qui croit au Saint-Esprit croit aussi nécessairement l'Église universelle, que le Saint-Esprit dirige. Je dis donc que le premier acte de foi que le Saint-Esprit met dans le coeur des chrétiens baptisés , c'est de croire avec le Père, le Fils, et le Saint-Esprit, l'Église universelle ; et que c'est là le moyen extérieur par lequel le Saint-Esprit insinue dans les cœurs la foi de l'Écriture sainte. Si ce moyen n'est pas certain , la foi en l'Écriture sera par conséquent douteuse. Mais comme le catholique a toujours trouvé ce moyen certain , il n'y a aucun moment où il n'ait pu dire : Je crois, comme je crois que Dieu est, que Dieu a parlé aux hommes, et que cette Écriture est sa parole. Et la raison pour laquelle il peut faire d'abord cet acte de foi , c'est qu'il n'a jamais douté de l'autorité de l'Église, et que c'est la première chose que le Saint-Esprit lui a mise dans le cœur, avec la foi en Dieu et en Jésus-Christ.
Quant à ce que vous me demandez comment il croit à l'Église , ce n'est pas là précisément notre question : il suffit que nous voyions qu'il y croit toujours; puisque c'est la première chose que le Saint-Esprit lui met dans le cœur, et que c'est le moyen extérieur par lequel il lui fait croire l'Écriture sainte , Écriture dont il n'a garde de douter jamais , puisqu'il n'a jamais douté de l'Église qui la lui présente. Voilà, monsieur, notre doctrine; et parce que cette doctrine n'est pas la vôtre, vous tombez nécessairement dans l'inconvénient que j'ai marqué : parce que vous ne croyez pas l'autorité de l'Église comme une chose qui ne peut manquer, on vous marque un point oh vous ne pouvez faire un
acte de foi sur l'Écriture , et où , par conséquent , vous cessez d'être fidèle.
M. Claude me dit ici que l'enfant qui récitait le Symbole parlait comme un perroquet, sans entendre ce qu'il.disait; et qu'ainsi il ne fallait pas insister beaucoup sur cela : et qu'au reste, j'avançais gratuitement que croire l'Église universelle fût le premier acte de foi que le Saint-Esprit mettait dans le cœur du chrétien baptisé, pour lui insinuer parce moyen la foi en l'Écriture sainte : enfin, que je ne répondais pas à ce qu'il me demandait sur l'Église, ni comment nous commencions à y croire; car, dit-il, le Saint- Esprit est le principe de croire , et non le motif de croire : qu'il fallait donc que j'expliquasse comment nous croyions à l'ÉgUse, et par quel motif; et que de la manière dont j'en parlais, il semblait qu'on y crût par enthousiasme , et sans aucune raison qui nous induisît à le faire.
Je répondis sur cela que je ne prétendais pas qu'on crût à l'Église par enthousiasme; qu'il y avait pour la reconnaître divers motifs de crédibilité que le Saint-Esprit suggérait à ses fidèles comme il lui plaisait ; qu'il ne les ignorait pas ; mais qu'il n'était pas question d'en parler ici. Il s'agit de savoir, disaisje, si le moyen extérieur, dont le Saint-Esprit se sert pour nous faire croire l'Écriture sainte, n'est pas l'autorité de l'Église. Je ne parle pas gratuitement , quand je dis que c'est la première chose que le Saint-Esprit met dans le cœur des chrétiens baptisés ; car , dès le Symbole , on leur parle de l'Eglise universelle , et on la leur propose à croire, sans leur parler de l'Ecriture. Il ne sert de rien de dire que les enfants répètent d'abord comme des perroquets, et le Symbole, et le nom de l'Église universelle. Laissons, disais-je, le perroquet, qui ne parle que par mémoire : venons au point où le chrétien a l'usage de la raison , et où il peut faire un acte de foi. Par où commencera-t-il, si ce n'est par où on a commencé de l'instruire ? Il croit donc l'Église universelle, avant que de croire l'Écriture. En effet, faites lire, je ne dis pas à un enfant , mais à quelque homme que ce soit, le Cantique des cantiques, où il n'est parlé de Dieu ni en bien ni en mal : de bonne foi , il ne croit ce livre inspiré de Dieu qu'à cause de la tradition, premièrement de la Synagogue, et secondement de l'Église chrétienne, c'est-à-dire, en un mot, par l'autorité de l'Église universelle. Mais tenons-nous à notre point. Regardons le chrétien au moment qu'on lui propose l'Écriture sainte comme parole de Dieu. C'est le Saint-Esprit qui le lui fait croire ; nous sommes d'accord de ce point : mais nous disputons du moyen extérieur dont le Saint-Esprit se sert. Je dis que c'est l'Église, puisque c'est elle, en effet, qui lui propose l'Écriture sainte ; puisqu'il a cru l'Église devant que d'ouïr l'Écriture; puisqu'on ouvrant l'Écriture , il est en état de dire : Je crois cette Écrittire, comme je crois que Dieu est. Vous dites qu'il ne peut pas faire cet acte de foi : il n'est donc pas fidèle , et son baptême ne lui sert de rien. Il faut l'instruire comme un infidèle , en lui disant : « Voilà l'Écriture que je crois inspirée de Dieu;
• lis, mon enfant, examine, vois si c'est la vé- « rite même, ou une fable. L'Eglise la croit inspi- « rée de Dieu; maia l'Église se peut tromper, et tu « n'es pas en état de faire avec elle cet acte de foi : « Je crois, comme je crois que Dieu est, que c'est « lui-même qui a inspiré cette Écriture. » Si cette manière d'instruire fait horreur aux chrétiens, et mène manifestement à l'impiété , il faut que le chrétien puisse faire d'abord un acte de foi sur l'Écriture que l'Église lui propose ; il faut par conséquent qu'il croie que l'Église ne se trompe pas en lui donnant cetteÉcriture, Comme il reçoit d'elle l'Écriture, il en reçoit d'elle-même l'interprétation : et elle ne domine non plus sur les consciences , en obligeant ses enfants à croire ses interprétations sans examiner, qu'elle y domine en les obligeant à croire sans examiner l'Écriture même.
Par cet argument, monsieur, reprit M. Claude, vous feriez conclure chacun en faveur de son Église. Les Grecs, les Arméniens, les Éthiopiens, nousmêmes , que vous croyez dans l'erreur, nous sommes néanmoins baptisés ; nous avons par le baptême, et le Saint-Esprit, et cette foi infuse dont vous venez de parler. Chacun de nous a reçu l'Écriture sainte de l'Église où il a été baptisé : chacun la croit la vraie Église énoncée dans le Symbole ; et dans les commencements on n'en connaît pas même d'autre. Que si , comme nous avons reçu sans examiner l'Écriture sainte de la main de cette Église où nous sommes, il nous en faut aussi, comme vous dites , recevoir à l'aveugle toutes les interprétations : c'est un argument pour conclure que chacun doit demeurer comme il est , et que toute religion est bonne.
C'était en vérité ce qui se pouvait objecter de plus fort; et quoique la solution de ce doute me parût claire, j'étais en peine comment je pourrais la rendre claire à ceux qui m'écoutaient. Je ne parlais qu'en tremblant, voyant qu'il s'agissait du salut d'une âme; et je priais Dieu , qui me faisait voir si clairement la vérité , qu'il me donnât des paroles pour la mettre dans son jour : car j'avais affaire à un homme qui écoutait patiemment, qui parlait avec netteté et avec force , et qui enfin poussait les difficultés aux dernières précisions.
Je lui dis que , premièrement , il fallait distinguer leur cause d'avec celle des Grecs , des Arméniens , et des autres qu'il avait nommés , qui errent à la vérité en ce qu'ils prennent une fausse Église pour la vraie Église; mais qui croient du moins comme indubitable qu'il faut croire à la vraie Église, quelle qu'elle soit, et qu'elle ne trompe jamais ses enfants. Vous êtes, lui disais-je, bien plus à l'écart; car je vous puis reprocher, non-seulement que , comme les Grecs et les Éthiopiens , vous prenez une fausse Eglise pour la vraie ; mais , ce qui est incontestable, et ce que vous nous avouez , que vous ne voulez pas même qu'on en croie la vraie. Après cette distinction, qui m'a semblé nécessaire, venons à votre difficulté. Distinguons dans la créance des Grecs , et des autres fausses Églises , ce qu'il y
COISFÉRENCE AVEC M. CLAUDE,
a de vrai , ce qu'elles ont de commun avec la vraie l'glise universelle , en un mot , ce qui vient de Dieu d'avec ce qui vient delà prévention humaine. Dieu met, par son Saint-Esprit, dans le cœur de ceux qui sont baptisés dans ces Églises , qu'il y a un Dieu , et un Jésus-Christ, et un Saint-Esprit. Jusques ici l'erreur n'y est pas ; tout cela est de Dieu . n'est-il pas vrai ? Il en convint. Ils croient qu'il j a aussi une Église universelle : n'ont-ils pas raison en cela , et n'est-ce pas une vérité révélée de Dieu qu'il y en a une en effet.? J'attendis l'aveu ; et après qu'il eut été donné, j'ajoutai que les Grecs et les Éthiopiens étaient disposés à croire , sans examiner, tout ce que la vraie Église leur proposait. C'est ce que vous n'approuvez pas , monsieur : en cela vous vous éloignez de tous les autres chrétiens , qui croientunanimementqu'ily a une vraie Église qui ne trompe jamais ses enfants. Moi , qui crois cela avec eux , je compte cette créance parmi les choses qui viennent de Dieu : mais voici où commencent les préventions humaines. C'est que ce baptisé, séduit par ses parents et par ses pasteurs, croit que l'Église où il est , est la véritable; et il attribue en p-articulier à cette fausse Église tout ce que Dieu lui fait croire en général de la vraie. Ce n'est pas le Saint- Esprit qui lui met cela dans le cœur : n'est-il pas vrai.!* Il est vrai , sans doute. En cet endroit il commence à croire mal. Ici donc commence l'erreur; ici la foi divine , infuse par le baptême, commence à périr. Heureux ceux en qui les préjugés humains sont joints à la vraie créance que le Saint-Esprit met dans le cœur! ils sont exempts d'une grande tentation, et de la peine terrible qu'il y a à distinguer ce qui est de Dieu dans la foi de leur Église , d'avec ce qui est des hommes. Mais quelque peine qu'aientleshommesàdistinguer ces choses , Dieu les connaît et les distingue ; et il y aura une éternelle différence entre ce que son Saint-Esprit met dans le cœur des baptisés , quand il les dispose intérieurement à croire la vraie Église , et ce que les préventions humaines y ont ajouté en attachant leur esprit à une fausse Église. Comment ces baptisés pourront démêler ces choses dans la suite , et par quels moyens ils peuvent sortir de la prévention qui leur a fait confondre l'idée de la fausse Église où ils sont , avec la foi de la vraie ÉgUse que le Saint- Esprit leur a mise dans le cœur avec le Symbole ; ce n'est pas de quoi il s'agit ; et il suffit que nous ayons vu dans tous les baptisés une créance de l'Église qui leur vient de Dieu , distinguée de la pensée qui leur vient des hommes. Cela étant, je soutiens qu'à cette créance de l'Église , que le Saint-Esprit nous met dans le cœur avec le Symbole , est attachée une ferme foi ; qu'il faut croire cette Église aussi certainement que le Saint-Esprit, à qui le Symbole même la joint immédiatement; et que c'est à cause de cette foi à l'Église que le Adèle ne doute jamais de l'Écriture.
Je m'arrêtai un moment pour demander si on m'entendait. M. Claude répondit qu'il m'entendait parfaitement. Et si cela est, lui dis-je, vous àevet.
SUR LA MATIERE DE L'EGLISE
voir rinconvcnicnt où vous jette votre créance, et vous devez voir aussi que je n'y suis pas dans la mienne. Vous dites que non-seulemént il ne faut pas croire la fausse Église , mais qu'il ne faut pas même croire I» vraie, sans examiner ce qu'elle dit; et vous parlez en cela contre tout le reste des chrétiens. Mademoiselle de Duras interrompit en ce lieu : Voilà, dit-elle, à quoi il faudrait répondre par oui et par non. Je le dis en effet , reprit M. Claude , et je n'ai point hésité à le dire d'abord. Tant mieux , repartis-je : on va bientôt voir qui a raison de nous deux ; et en l'état de clarté oij les choses ont été mises , par nos discours réciproques , le faible paraîtra bientôt de part ou d'autre. Dès que vous posez pour certain que l'Église, même la vraie , nous peut tromper, le fidèle ne peut pas croire , sur la seule foi de l'Église , que l'Écriture est la parole de Dieu. Il le peut croire d'une foi humaine, reprit M. Claude, mais non pas d'une foi divine. Or, la foi humaine, repris-je, est toujours fautive et douteuse : il doute donc si cette Écriture est inspirée de Dieu ou non. M. Claude me pria ici de me souvenir de ce qu'il m'avait déjà dit, qu'il n'était pas dans le doute, mais dans l'ignorance. Comme un homme, dit-il, qui ne se connaît pas en diamants , qu'on lui demande,! en lui en montrant quelqu'un , s'il croit ce diamant bon ou mauvais ; il n'en sait rien , et ce qu'il a n'est pas un doute , mais une ignorance. De même , quand un maître enseigne quelque opinion de philosophie , le disciple , qui ne sait pas encore ce qu'il veut dire, n'a pas de doute formel; il est dans une simple ignorance. Ainsi en est-il de ceux à qui on donne la première fois l'Écriture sainte. Et moi, dis-je, je soutiens qu'il doute, et que celui qui ne se connaît pas en diamants doute si celui qu'on lui présente est bon ou mauvais, et que le disciple doute , avec raison , de tout ce que lui dit son maître de philosophie , jusqu'à ce qu'il y voie clair, parce qu'il ne croit pas son maître infaillible; et que , par la même raison , celui qui ne croit pas l'Église infaillible doute de la vérité de la parole de Dieu qu'elle lui propose. Cela s'appelle ignorance, et non pas doute, disait toujours M. Claude; et moi je lis cet argument : Douter, c'est ne savoir pas si une chose est ou non : le chrétien dont nous parlons ne sait si l'Écriture est véritable ou non , il en doute donc. Dites-moi , qu'est-ce que douter, si ce n'est ne savoir pas si une chose est ou non ? A cela nulle réponse , sinon que ce chrétien ne doutait en aucune sorte de l'Ecriture, mais qu'il l'ignorait seulement. Mais , disais-je , il n'est pas comme un infidèle , qui n'en a peut-être jamais ouï parler. Il sait que l'Évangile de saint Matthieu et les Épîtresde saint Paul sont lues dans l'ÉgUse comme parole de Dieu , et que tous les fidèles n'en doutent pas. Peut-il croire avec eux, aussi certainement qu'il croit que Dieu est, que cette parole est inspirée de Dieu? Vous avez dit qu'il ne peut pas faire cet acte de foi : qui ne peut faire un acte de foi , sur un article qu'on lui propose , fait du moins , pour ainsi parler, un acte de doute. M. Claude répon-
dait toujours' qu'il était dans une pure ignorance. Eh bien! laissons là les mots : il n'en doute pas, si vous voulez: mais il ne sait si cette Écriture est une vérité ou une fable ; il ne sait si l'Évangile est une histoire inspirée de Dieu , ou un conte inventé par les hommes. Il ne peut donc pas, sur ce point, faire un acte de foi divine, ni dire : Je crois, comme Dieu est, que l'Évangile est de Dieu même. N'avouez-vous pas qu'il ne peut faire cet acte , et qu'il n'a autre chose qu'une foi humaine ? Il avoua encore franchement qu'il n'y connaissait autre chose. Hé bien! monsieur, c'est assez. Enfin donc il y a un point où tout chrétien baptisé ne sait pas si l'Évangile n'est pas une fable : on lui donne cela à examiner : voilà où il en faut venir quand on donne à examiner après l'Église. On peut discourir sans fin : nous avons tout dit de part et d'autre , et on ne ferait plus que recommencer. C'est à chacun à examiner en sa conscience comment il peut soutenir qu'un chrétien baptisé doive avoir été un moment sans savoir si l'Evangile est une vérité ou une fable , et qu'il faille , entre les autres questions qu'on peut faire dans la vie, lui donner encore celle-là à examiner. Il me parut , à la contenance de mademoiselle de Duras , qu'elle m'avait entendu : j'attendis pourtant un peu ; et M. Claude se leva.
Mademoiselle de Duras se leva avec nous, et nous dit en s'approchant : Mais je voudrais bien , avant qu'on se retirât, qu'on dît quelque chose sur la séparation. La chose est faite , lui repartis-je. Du moment qu'il est certain qu'on ne peut examiner après l'Église sans tomber dans un orgueil insupportable , et sans douter de l'Évangile , il n'y a plus rien à dire. Chacun n'a plus qu'à considérer s'il veut qu'on doute un seul moment de l'Évangile, et encore s'il se sent capable de mieux entendre l'Écriture que tous les synodes du monde, et que tout le reste de l'Église universelle. Mais , puisque mademoiselle souhaite quelque particulier éclaircissement sur la séparation , je vous prie, dis-je à M. Claude, donnez-moi encore un moment. Je vous vais proposer des faits essentiels , dont il faudra , si je ne me trompe , que vous conveniez bientôt. Je vous demande , monsieur, si les ariens se sont séparés de l'Église , et si leur secte, quand elle parut , n'était pas nouvelle ? Ils ne se sont pas , dit-il , séparés de l'Église ; ils l'ont corrompue. Il se mit à représenter, avec beaucoup d'exagération , comme ils avaient entraîné toute l'Église. Cela n'est pas ainsi , monsieur : vous savez que saint Athanase , saint Basile, saint Grégoire de Nazianze , tant d'autres saints évêques , tenaient pour la vérité, et qu'un grand peuple les suivait.. Vous savez que tout l'Occident, et Rome même, malgré la chute de Libérius , était orthodoxe. Mais laissons tout cela, lui dis-je : en quelque nombre qu'ils se soient séparés , il y avait une Église devant eux , avec qui ils ont rompu , et contre qui ils otit fait une autre ÉgUse. Non, dit-il, ils l'ont corrompue. Hé! monsieur, quelle difficulté est-ce là ? Tous les hérétiques ne se sont jamais séparés qu'en corrompant
quelques-uns des enfants de l'Eglise, et se séparant avec eux de l'Église où ils avaient tous été baptisés. Mais enfin, dites-moi , monsieur, la secte des ariens , et cette Église qu'on nomme arienne , n'était-elle pas nouvelle ? Si vous voulez dire , monsieur, me repartit-il , qu'Arius ait parlé le premier contre la divinité du Fils de Dieu , il n'est pas vrai. Origène devant lui, et Justin, martyr, avaient dit la même chose. Ah! monsieur, qu'un martyr ait nié la divinité du Fils de Dieu, je n'en croirai jamais rien. Pour Origène, vous savez qu'on l'a allégué pour et contre; c'est un auteur ambigu et suspect. Mais , monsieur, laissons les faits incertains ; tâchons de trouver un fait dont vous et moi convenions. Cette secte, qui, après la condamnation prononcée contre Arius, se joignit à ce prêtre excommunié, et forma une Église contre l'Église, n'était-elle pas nouvelle? Il fallut bien l'avouer. Pour lui prouver sa nouveauté, fallait-il remonter jusqu'aux apôtres, et ne pouvait-on pas lui dire : « Église séparée de cette autre Église où Arius est « né , et où il a reçu le baptême , vous n'étiez pas allier ni avant-hier?» Oui, dit M. Claude. N'en peut-on pas dire autant de l'Église macédonienne, qui niait la divinité du Saint-Esprit; des nestoriens, qui séparaient la personne de Jésus-Christ; des eutychiens, qui confondaient ses deux natures; et des pélagiens , qui niaient le péché originel et la grâce de Jésus-Christ? Ne pouvait-on pas leur dire, sans remonter aux apôtres : « Quand vous êtes ve- « nus au monde, vous avez trouvé l'Église baptisant «les petits enfants eu rémission des péchés, et « demandant la conversion des pécheurs et des in- « fidèles ? » Donc ce qu'ont combattu tous ces hérétiques , et tous les autres que vous et nous connaissons, était cru, non-seulement du temps des apôtres , mais hier et avant-hier, et dans les temps où les hérésiarques sont venus; et ils trouvaient l'Église dans cette créance. Mais, répondit M. Claude, il y a deux manières d'établir l'erreur; l'une découverte, et l'autre cachée et insensible. Arrêtons là, monsieur, lui dis-je : nous "devons proposer des faits constants dont les deux partis conviennent ; je ne conviens point de cette manière insensible d'établir l'erreur. Hé! dit-il, la prière des saints et le purgatoire, voulez-vous dire , monsieur, que vous les trouverez du temps des apôtres? Non, monsieur, repris-je : je ne veux rien dire là-dessus , car vous n'en conviendriez pas; et je veux dire des choses dont vous conveniez. Usezen de même avec moi. Celui qui tirera plus d'avantage solide des faits avoués par son adversaire aura un grand argument que la vérité est pour lui : car le propre delà vérité est de se soutenir partout , et de condamner l'erreur par les faits mêmes que l'erreur avoue. Et puisque vous me parlez de la prière des saints : vous êtes de bonne foi ; n'est-il pas vrai que M. Daillé nous accorde treize cents a«s d'antiquité? Treize cents ans, monsieur, répondit-il , ce n'est pas tous les temps de l'Église. J'en conviens, lui dis-je; mais enfin, l'adversaire me donne déjà treize cents ans; il me donne saint
CONFÉRENCE AVEC M. CLAUDE
Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Anh broise, saint Jérôme, saint Chrysostôme, saint Augustin. Tout cela , dit M, Claude , des hommes. Des hommes tant qu'il vous plaira : mais enfin nous avons treize cents ans , de l'aveu de notre adversaire , pour la prière des saints et pour l'honneur des reliques; car ces deux choses ont été jointes ensemble, selon M. Daillé, vous le savez. Et pour la prière des morts , combien nous a donné M. Blondel? Il est vrai, dit M. Claude, que c'est la plus ancienne erreur de l'Église. Quatorze cents ans d'antiquité, monsieur, c'est, lui dis-je, ce que nous accorde M. Blondel. Je ne dis pas ceci pour faire préjuger la vérité de notre doctrine ; ce n'est pas de quoi il s'agit : mais je le dis pour montrer que nous ne sommes pas sans défense sur ces exemples d'erreurs insensiblement répandues, puisque déjà nous avons, de votre consentement, treize et quatorze cents ans. Venons donc à des faits constants dont je puisse convenir. Car pour vous , vous convenez que les ariens , les nestoriens , les pélagiens, et en un mot tous les hérétiques, se sont établis comme j'ai dit. Ils n'ont point trouvé d'Église à laquelle ils se soient unis. Ils en ont érigé une autre , qui s'est séparée de toutes les autres Églises qui étaient alors. Cela est certain : n'est-il pas constant? J'attendis. M. Claude ne contredit pas; je ne crus pas le devoir presser davantage sur une chose constante et déjà avouée. Maintenant, lui dis-je, comment se sont établies les Églises orthodoxes? Quand les particuliers et les peuples, par exemple les Indiens, se sont convertis, n'ont-ils pas trouvé une Église déjà établie, à laquelle ils se sont unis? Il l'avoua. En avez-vous trouvé une dans toute la terre à laquelle vous vous soyez unis? Est-ce l'Église grecque , ou arménienne, ou éthiopique, que vous avez embras'sée en quittant l'Église romaine? Ne peut-on pas vous marquer la date précise de vos Églises, et dire à toute cette Eglise , à toute cette société extérieure dans laquelle vous êtes ministre, rous n'étiez pas hier? Mais , dit ici M. Claude , n'étionsnous pas de cette Église? Nous n'en sommes pas sortis , on nous a chassés. On nous a excommuniés dans le concile de Trente. Ainsi nous sommes sortis : mais nous avons emporté l'Église avec nous. Quel discours, monsieur, lui dis-je! Si on ne vous en eût pas chassés, y fussiez- vous demeurés? A quoi sert donc ce commandement tant répété parmi vous : Sortez de Babylone , mon peuple? De boime foi, dites-moi , fussiez-vous demeurés dans l'Église, si elle ne vous eût pas chassés? Non monsieur, assurément, dit M. Claude. Que sert donc, repris-je , de dire ici qu'on vous a chassés? C'est, dit-il, que c'est un fait véritable. Hé bien, monsieur, poursuivis-je, il est véritable : cela vous est commun ( ne vous fâchez pas du mot que je vais dire ) , cela , dis-je , vous est commun avec tous les hérétiques. L'Église, où ils avaient reçu le baptême, lés a chassés, les a excommuniés. Ils eussent peut-être bien voulu y demeurer pour corrompre et pour séduire ; mais
SUR LA MATIERE DE L ÉGLISE
l'Église les a retranchés. Et quant à ce que vous dites, que vous étiez dans cette Église qui vous a chassés, et que vous avez emporté l'Église avec vous, quel hérétique n'en peut pas dire autant? Ce n'est pas des païens que les anciens hérétiques ont composé leur Église; c'est des chrétiens nourris dans l'Église. Aussi n'avez-vous pas formé la vôtre en amassant' des mahométans ; j'en conviens : mais en cela vous ne sortez pas des exemples des anciens hérétiques : et ils ont tous pu dire, aussi bien que vous , qu'ils ont été condamnés par leurs parties. Car on ne les a pas fait asseoir au nombre des juges, quand on a condamné leur nouveauté. Mais, monsieur, reprit M. Claude, nous ne convenons pas de cette nouveauté. Ce qui est dans l'Écriture n'est pas nouveau. Patience, monsieur, je vous prie, lui rcpondis-je : aucun des anciens hérétiques n'est convenu de la nouveauté de sa doctrine; ils ont tous allégué pour eux l'Écriture sainte : mais il y avait une nouveauté qu'ils ne pouvaient contester; c'est que le corps de leur Église n'était pas hier, et vous en êtes demeuré d'accord. Hé bien! dit enfin M. Claude, si les ariens , si les néstoriens, si les pélagiens avaient eu raison dans le fond , ils n'eussent point eu tort dans la procédure. Tort ou non, lui dis-je, monsieur, c'est le fond de la question : mais toujours demeure-t-il pour constant que vous avez le même procédé qu'eux, la même conduite, les mêmes défenses; en un mot, qu'en formant votre Église vous avez fait comme ont fait tous les hérétiques , et que nous faisons ce qu'ont fait tous les orthodoxes. Chacun peut juger en sa conscience à qui il aime mieux ressembler, et je n'ai plus rien à dire.
M. Claude ne se tut pas en cette occasion, et il me dit que cet argument était excellent en faveur des Juifs et des païens, et qu'ils pouvaient soutenir leur cause par la raison dont je me servais. Voyons, lui dis-je, monsieur, et sou venez- vous que vous nous promettez le même argument. Le même , reprit-il , sans doute. Les Juifs et les païens ont reproché aux chrétiens leur nouveauté; vous le savez : les écrits de Celse en font foi , et tant d'autres. J'en conviens, lui dis-je; mais est-ce là tout? Et il était vrai, poursuivit-il, que le christianisme était nouveau, aie regarder dans l'état immédiatement précédent. Quoi! lui dis-jc, quand Jésus-Christ commença sa prédication, on lui pouvait dire, comme je vous dis, que, dans l'Église où il était né , on ne parlait pas hier de lui ni de sa venue ? Et qu'était-ce donc que saint Jean- Baptiste , et Anne la prophétesse, et Siméon , et les mages, et les pontifes consultés par Hérode, lorsqu'ils répondirent que le lieu de sa naissance était Bethléem ? Fallait-il remonter jusqu'à Abraham pour prouver l'antiquité des promesses? Y a-t-il eu un seul moment où le Christ n'ait pas été attendu dans l'Église où il est né; si bien attendu que les Juifs l'attendent encore? Il est bien vrai, monsieur, qu'il fallait voir arriver une fois cette nouveauté, et ce changement du Christ attendu au Christ venu. Mais Jésus-Christ pour cela n'est pas
nouveau. Il était hier, il est aujourd'hui, et sera aux siècles des siècles «. Il est vrai, repartit M. Claude; mais la Synagogue ne convenait pas que ce Jésus fût le Christ. Mais, repris-je, la Synagogue n'a point condamné saint Jean-Baptiste; mais la Synagogue a ouï, sans rien dire, et les mages, et Siméon, et Anne. Jésus-Christ a recueilli dans la Synagogue, vraie Église alors, les enfants de Dieu qu'elle contenait. La Synagogue à la fin l'a condamné. Mais Jésus-Christ avait déjà fondé son Église. Il lui donne sa dernière forme aussitôt après sa mort, et le nouveau peuple a suivi l'ancien sans interruption : voilà des vérités incontestables. Et pour ce qui est du paganisme, il est \Tai que les païens ont reproché aux chrétiens leur nouveauté. Mais qu'ont répondu les chrétiens? N'ont-ils pas fait voir clairement que les Juifs avaient toujours cru le même Dieu que les chrétiens adoraient, et attendu le même Christ? que les Juifs croyaient tout cela hier, et avant-hier, et toujours , sans interruption? Mais, monsieur, encore une fois, dit M. Claude, les Gentils ne convenaient pas de tout cela. Quoi! repris-je, y avait-il parmi eux quelqu'un assez déraisonnable pour dire qu'il n'y eût jamais eu de Juifs, ou que ce peuple n'eût pas attendu un Christ, et n'eût pas adoré un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre ? Ne faisait-on pas voir aux païens le commencement manifeste de leurs opinions, et la date, je ne dis pas des auteurs de leurs sentiments, mais de leurs dieux mênaes; et cela, par leurs propres histoires , par leurs propres au • teurs, par leur propre chronologie? Croyez- vous qu'un païen eût pu faire avouer à un chrétien que la religion d'un chrétien était nouvelle , et qu'il n'y avait jamais eu de société qui eût eu la même créance que les chrétiens avaient alors ; comme je vous fais avouer que tous les hérétiques , que vous et moi reconnaissons pour tels, sont venus de cette sorte, et que vous avez fait comme eux? Voilà, monsieur, comme vous promez que les Juifs et les païens pouvaient soutenir leur cause par le même argument dont je me sers : personne ne le pourra jamais , et personne ne pourra jamais nier lofait constant que j'avance, qui est que nous faisons comme tous les orthodoxes; et vous , comme tous les hérétiques.
Là finit la conversation. Elle avait duré cinq heures , avec une grande attention de toute l'assemblée. On s'était écouté l'un l'autre paisiblement : on parlait de part et d'autre assez serré ; et à la réserve du commencement, où M. Claude étendait un peu son discours, dans tout le reste il allait au fait , et se présentait à la difficulté sans reculer. Il est vrai qu'il tendait plutôt à m'envelopper dans les inconvénients où je l'engageais , qu'à montrer comme il en pouvait sortir lui-même : mais enfin tout cela était de la cause; et il a dit assurément tout ce que la sienne pouvait fournir dans le point où nous nous étions renfermés.
Pour moi , je n'avais garde d'en sortir, puisque
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BOSSCET. — TOME iV.
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CONFERENCE AVEC M. CLAUDE
c'étaitci'lui sur lequel maiJemoiselle de Durasdeinandait éclaircissement. Elle \w parut touchée ; je me retirai toutefois en tremblant, et craif^nant toujours que ma faiblesse n'eût mis son ûme en péril, et la vérité en doute.
.le la vis le lendemain. Je fus consolé de voir qu'elle avait parfaitement entendu tout ce que j'avais dit. C'est ce que je lui avais promis. .le lui avais représenté que parmi les difficultés immenses (}ue faisait naître parmi les hommes l'esprit de chicane, et la profondeur de la doctrine chrétienne, Dieu voulait que ses enfants eussent un moyen aisé de se résoudre en ce qui regardait leur salut ; que ce moyen était l'autorité de l'Église; que ce moyen était •oisé à établir, aisé à entendre, aisé à suivre; si aisé, (iisais-je, et si clair, que quand vous n'entendrez pas ce que je dirai sur cela , je consens que vous croyiez que j'ai tort. Cela, en effet, doit être ainsi,quand la matière est bien traitée : mais je n'osais pas me promettre de l'avoir dignement traitée. Je reconnus avec joie,et avec actions de grâces, que Dieu avait tout tourné à bien. Les endroits qui devaient frapper, frappèrent. Mademoiselle de Duras ne pouvait comprendre qu'un particulier ignorant pût croire , sans un orgueil insupportable , qu'il lui pouvait arriver de mieux entendre l'Écriture que tous les conciles universels , et que tout le reste de l'Église. Elleavait vu, aussi bien que moi, combien était faible l'exemple de \i Synagogue quand elle condamna Jésus-Christ, et combien il y avait peu <io raison de dire que les particuliers qui croyaient bien manquassent pour se résoudre , d'une autorité extérieure, lorsqu'il avait en la personne de Jésus- Christ la plus grande et la plus visible autorité qu'il soit possible d'imaginer. Je repassai sur le doute où il fallait être touchant l'Écriture, si on doutait de l'Église. Elle dit qu'elle n'avait jamais seulement songé qu'un chrétien pût douter un moment de l'Écriture: et au reste, elle entendit parfaitement que , rejetant le nomdedoute, M. Claude avait reconnu la chose en d'autres teroaes; ce qui ne servait qu'à faire'paraître combien cette chose était dure, et à penser et à dire, puisque, forcé de l'avouer, il n'avait pas cru le devoir "aire en termes simples. (]ar enfin , ne savoir passiunechose est ou non, si ce n'est douter, ce n'est rien. Il parut donc clairement (|ue les deux propositions dont il s'agissait étaient établies : et je fis voir en peu de mots , à mademoiselle de Duras , que son Église , en croyant deux choses aussi étranges , avait changé tout l'ordre d'instruire les enfants de Dieu, pratiqué de tout temps dans l'Église chrétienne.
11 ne fallait, pour cela , que lui répéter en peu de mots ce qu'elle m'avait ouï dire , et ce qu'elle avait ouï accorder à M. Claude. Dieu me mit pourtant dans le cœur quelque chose de plus expliqué; et voici ce que je lui dis.
L'ordre d'instruire les enfants de Dieu est de leur apprendre, avant toutes choses, le Symbole des apôtres : Jecrois en Dieu le Père, et en Jésus- Christ, et au Saint-Esprit, la sainte Église wiitmrselle, la communion des saints , la rémission
despéchés, et le reste. Autant que le fidèle croit en Dieu le Père, et en son Fils Jésus-Christ, et au Saint-Esprit, autant croit-ill'Église universelle, où le Père, où le Fil^, où le Saint-Esprit est ailoré. Autant, dis-je, qu'il croit le Père, autant croit-il l'Église , qui fait profession de croire que Dieu , père de Jésus-Christ , a adopté des enfants qu'il a unis à son Fils. Autant qu'il croit au Fils, autant croit-il l'Église qu'il a assemblée par son sang , qu'il a établie par sa doctrine , qu'il a fondée sur la pierre, et contre qui il a promis que les portes d'enfer ne prévaudraient point. Autant qu'il croit au Saint- Esprit, autant croit-il cette Église à qui le Saint- Esprit a été donné pour docteur. Etcelui qui dit : Je crois en Dieu, en Jésus-Christ, et au Saint -Esprit, quand il dit : Je crois, il professe : il croit de cœur pour la justice , et il confesse de bouche pour le salut, comme dit saint Paul ' , et il sait que la foi qu'il a n'estpasunsentiment particulier. Hy a une Église , une société d'hommes , qui croit comme lui : c'est l'Église universelle qui n'est pas ici , ni là , ni en ce temps, ni en un autre. Elle n'est pas renfermée dans une seule contrée , comme l'ancienne Église judaïque: elle ne doit point finir comme elle; et son royaume ne doit point passer à nn autre peuple , comme il est écrit dans Daniel ». Elle est de tous les temps et de tous les lieux, et tellement répandue, que quiconque veut venir à elle , le peut. Elle n'a point d'interruption dans sa suite ; car il n'y a point de temps où on n'aitpu dire : Je crois l'Église universelle, comme il n'y en a point où on n'ait pu dire : Je crois en Dieu le Père, et en son Fils, et au Saint-Esprit. Cette Église est sainte, parce que tout ee qu'elle enseigne est saint , parce qu'elle enseigne toute la doctrine qui fait les saints, c'est-à-dire toute la doctrine de Jésus-Christ ; parce qu'elle enferme tous les saints dans son unité. Et ces saints ne doivent pas être seulement unis en esprit : ils sont unis extérieuren^ent dans la communion de cette Éîjîliso ; et c'est là ce^ueveutdirelacomnwnion des saintS'. Dans cette Eglise universelle, dans cette communion des saints, est la rémission des péchés. Là est le baptême , par lequel les péchés sont remis; là est le ministère des clefs, par lesquelles ce qui est remis ou retenu sur la terre , est remis ouretenu dans le ciel ^. Voilà donc dans cette Église un ministère extérieur, et qui dure autant que l'ÉgUse, c'est-à-dire toujours , puisqu'on croit cette Église en tous les temps , non comme une chose qui ait été , ou qui doive être , mais comme une chose qui est actuellement. Voyez donc à quoi cette Église est attachée, et ce qui est attaché à cette Eglise. Elle est attachée immédiatement au Saint-Esprit qui la gouverne : Jecrois au Saint- Esprit , la sainte Eglise universelle. A cette Église est attachée la communion des saints , la rémission des péchés , la résurrection de la chair, la vie éternelle. Hors de cette Eglise il n'y a ni communion des saints, ni rémission des péchés , ni résurrection pour la vie étemelle. Voilà la foi de l'Eglise établie dans
' Ro7n. X, 9, 10. - ' Dan. u, H. vu, M — ' .Valth. xvi, 19. Joati. XX, 23,
SUR LA MATifcRE DE L'ÉQLISE.
le Symbole. Il ne parle point de l'Écriture. Est-ce qu'il la méprise? A Dieu ne plaise! Vous la recevrez idcs mains de l'Église ; et parce que jamais vous n'avez douté de l'Église, jamais vous ne douterez rfe l'Écriture , que l'Église a reçue de Dieu , de Jésus- Christ et des apôtres , qu'elle conserve toujours comme venant de cette source, qu'elle met dans les mains de tous les fidèles.
Il me sembla que cette doctrine, vraiment sainte et apostolique , faisait l'effet qu'elle devait faire : mais il y a , dis-je , encore un mot. C'est ce que je disais à M.Claude, et je le réduis maintenant à ce raisonnement très-simple , que tout le monde peut également entendre, je veux dire le savant comme l'ignorant, et le particulier comme le pasteur. Le clirétien baptisé, avantque de lire l'Écriture sainte, ou peut faire cet acte de foi, Je crois que cette parole est inspirée de Dieu, comme je crois que Dieu est, ou il ne le peut pas faire. S'il ne le peut pas faire , il en doute donc : il est réduit à examiner si l'Évangile n'est pas une fable : mais s'il le peut faire , par quel moyen le fera-t-il ? Le Saint-Esprit le lui mettra dans leeoeur. Ce n'est pas répondre ; car on est d'accord que la foi en l'Écriture vient du Saint-Esprit. Il est question du moyen extérieur dont le Saint-Esprit se sert, et il ne peut y en avoir d'autre que l'autorité de l'Église. Ainsi chaque chrétien reçoit de l'Église, sans examiner, cette Écriture , comme Écriture inspirée de Dieu.
Passons encore plus avant. L'Église nous donhe-t-elle seulement l'Écriture en papier, l'écorce de la parole, le corps de la lettre ? Non sans doute; elle nous donne l'esprit , c'est-à-dire, le sens de l'Écriture : car nous donner l'Écriture sans le sens , c'est nous donner un corps sans âme , et une lettre qui tue. L'Écriture sans sa légitime interprétation , l'Écriture destituée de son sens naturel , c'est un couteau pour nous égorger. L'arien s'est coupé la gorge par cette Écriture mal entendue; le nestorlen se l'est coupée ; le pélagiense l'est coupée. A Dieu ne plaise donc que l'Église nous donne seulement l'Écriture , sans nous en donner le sens ! Elle a reçu l'un et l'autre ensemble. Quand elle a reçu l'Évangile de saint Matthieu et l'Épître aux Romains, et les autres, elle les a entendus ; ce sens , qu'elle a reçu avec l'Écriture , s'est conservé avec l'Écriture ; et le même moyen extérieur dont le Saint-Esprit se sert pour nous faire recevoir l'Écriture sainte, il s'en sert pour nous en donner le sens véritable. Tout cela vient du même principe ; tout cela est de la suite du même dessein. Comme donc il n'y a rien à examiner après l'Église , quand elle nous donne l'Écriture sainte ; il n'y a rien à examiner quand elle l'interprète, et qu'elle en propose le sens véritable. Et c'est pourquoi vous avez vu qu'après le concile de Jérusalem , Paul et Silas ne disent pas. Examinez ce décret ; mais ils enseignent aux Églises à observer ce qu'avaient jugé les apôtres.
Voilà comme a toujours procédé l'Église. « Je « ne croirais pas l'Evangile, dit saint Augustin ' ,
' Cnnt. Ep.fundam. Manich. n. 6; tom. thi , col. 154.
« si je n'étais touché de l'autorité de l'Église cn- « tholique. » Et un peu après : « Ceux à qui j'ai « cru quand ils m'ont dit , Croyez à l'Évangile , « je les crois encore quand ils me disent , Ke croyez « pas à Manichée. » Cette société de pasteurs établie par Jésus-Christ, et continuée jusqu'à nous, en me donnant l'Évangile m'a dit aussi qu'il fallait détester les hérétiques et les mauvaises doctrines ; je crois i'vm et l'autre ensemble , et par la même autorité.
C'est la manière dont les chrétiens ont été instruits dès les premiers temps, dans lesquels on a soutenu aux hérétiques qu'ils n'étaient pas recevables à disputer de l'Écriture , « parce que sans « Écriture on leur peut montrer que l'Écriture « n'est point à eux • , » et qu'il n'y a rien de commun entre eux et l'Écriture.
Et remarquez, s'il vous plaît, que toutes les sociétés chrétiennes, excepté les Églises nouvellement réformées , ont conservé cette manière d'instruire. Nous disions , i\L Claude et moi, que l'Église grecque, l'éthiopienne, l'arménienne, et les autres, se trompaient à la vérité , en se croyant la vraie Église; mais toutes croient du moins qu'il n'y a rien à examiner après la vraie Église.
Il n'y a point d'autre manière d'enseigner les fidèles. Si on leur dit qu'ils peuvent mieux entendre l'Écriture sainte que tout le reste de l'Église ensemble, on nourrit l'orgueil , on ôto la docilité. Nul ne le dit , que les Églises qui se disent réformées. Partout ailleurs on dit , comme nous faisons qu'il y a une vraie Église, qu'il faut croire sans examiner après elle. Cela est cru , non-seulement dans la vraie Église , mais dans celles qui imitent la vraie Église.
L'Église prétendue réformée est la seule qui ne le dit pas. Si la vraie Église , quelle qu'elle soit , le dit, l'Église prétendue réformée n'est donc pas la vraie Église , puisqu'elle ne le dit pas.
Qu'on ne nous dise pas : L'étliiopienne le dit , la grecque le dit, l'arménienne le dit, la romaine le dit ; à qui croirai-je ?
Si votre doute consistait à choisir entre la romaine et la grecque , il faudrait entrer dans cet eicamen. Mais maintenant on convient dans votre religion que l'Église grecque, que l'Église éthiopienne, et les autres, ont tort contre la romaine; et si elles étaient vraies Églises , en quittant la romaine , qui , selon vous , ne l'était pas , vous eussiez dil rechercher leur communion.
Elles ne sont donc pas la vraie Église. Vous ne l'êtes pas non plus : car la vraie Église croit qu'il faut croire sans examen ce qu'enseigne la vraie Église. Vous enseignez le contraire. Vous vous dites la vraie Église, et vous dites en même temps qu'il faut examiner après vous, c'est-à-dire qu'on peut se damner en vous croyant. Vous renoncez donc dès là à l'avantage de la vraie Église. Vous n'êtes pas la vraie Eglise : il vous faut quitter : c'est par là qu'il faut commencer. Si çjuelqu'un pst tenté en vous quittant de s 'unir à l'Église grec jue , oa lui répondra.
' Terhill. de Prœscrip. adv. haret. n. 18, 37.
se.
INSTPiUCTrON PASTORALE
Mademoiselle de Duras ayant entendu ces choses , il me sembla qu'après cela rieu ne la pouvait troubler que l'habitude contractée dès l'enfance, et la crainte d'affliger madame sa mère , pour qui je savais qu'elle avait toute la tendresse et tout le respect qu'une mère de cette sorte mérite. J e vis même qu'elle était peinée des reproches qu'on lui faisait, d'avoir <ies desseins humains, et surtout d'avoir attepdu à douter de sa religion, après une donation que madame sa mère lui avait faite. Vous savez bien , lui dis-je, en votre conscience, en qiiel état vous étiez quand cette donation vous a été faite; si vous aviez quelque doute , et si vous l'avez supprimé dans la vue de vous procurer cet avantage. Je n'y songeais pas seulement, répondit-elle. Vous savez donc bien, lui dis-je, que ce motif n'a aucune part à ce que vous faites. Ainsi demeurez en paix, pourvoyez à votre salut , et laissez dire les hommes : car cette appréhension, qu'on ne nous impute des vues humaines , est une sorte de vue humaine des plus délicates et des plus à craindre.
Elle souhaita que je répétasse en présence de M. Coton ce qui avait été dit, par un désir qu'elle avait qu'il s'instruisît avec elle. On le fit venir; on convint des faits. M. Coton me lit , avec une extrême douceur, quelques objections sur la doctrine que j'avais expliquée. J'y répondis. Il me dit qu'il n'était pas exercé dans la dispute , ni versé dans ces matières. Il disait vrai , il se remettait à M. Claude. Je priai Dieu de l'éclairer , et je partis pour revenir à mon devoir.
Après une conversation que nous eûmes encore à Saint-Germain , mademoiselle de Duras et moi , dans l'appartement de madame la duchesse de Richelieu , elle me dit qu'elle se croyait en état de prendre dans peu sa résolution, et qu'il ne lui restait qu'à prier Dieu de la bien conduire. Le succès fut tel que nous le souhaitions. Le 22 mars , je retournai à Paris pour recevoir son abjuration. Elle la fit dans l'église des RR. PP. de la Doctrine chrétienne. L'exhortation que je lui fis ne tendait qu'à lui représenter qu'elle rentrait dans l'Éghse que ses pères avaient quittée; qu'elle ne se croirait pas dorénavant plus capable que l'Église , plus éclairée que l'Éghse, plus pleine du Saint-Esprit que l'Éghse; qu'elle recevrait de l'Église, sans examiner, le vrai sens de l'Écriture , comme elle en recevait l'Écriture même ; qu'elle allait dorénavant bâtir sur la pierre , et qu'il fallait que sa foi fructifiât en bonnes œuvres. Elle sentit la consolation du Saint-Esprit, et l'assistance fut édifiée de son bon exemple.
INSTRUCTION PASTORALE
LES PROMESSES DE L'ÉGLISE
Pour montrer aux réunis, par l'expresse parole de Dieu, que le même principe qui nous fait chrétiens nous doit aussi faire catholiques.
JACQUES-BÉNIGNE, par la permission divine , évêque de Meaux : au clergé et au peuple de notre diocèse , salut et bénédiction.
Le saint travail de l'Église pour enfanter de nouveau en notre Seigneur ceux qu'elle a perdus dans le schisme du dernier siècle , est l'effort commun de tout le corps mystique de Jésus-Christ : tous les fidèles y ont part selon leur état et leur vocation; et nous nous sentons obligés à vous exposer, mes chers frères, comment chacun de nous y doit contribuer.
Vous donc, avant toutes choses, vous qui êtes obligés à les instruire, ne vous jetez point dans les contentions où se mêle l'esprit d'aigreur ; avertissez-les avec saint Paul , de ne se point attacher à des disputes de paroles qui ne sont bonnes qu'à pervertir ceux qui écoutent ' : exposez-leur la sainteté de notre doctrine, si irréprochable en elle-même , qu'on n'a pu l'attaquer qu'en la déguisant , et faites-leur aimer l'Église , en leur proposant les immortelles promesses qui lui servent de fondement.
11 y a de deux sortes de promesses : les unes s'accomplissent visiblement sur la terre ; les autres sont invisibles , et le parfait accomplissement en est réservé à la vie future. L'Église sera glorieuse, sans tache et sans ride » : éternellement heureuse avec son époux, dans ses chastes embrassemenls où Dieu sera tout en tous ^ ; c'est ce que nous ne verrons qu'au siècle futur; mais, en attendant, l'Église sera sur la terre établie sur le fondement des apôtres et des prophètes, et sur la pierre angulaire, qui est Jésus-Christ 4. Les vents souffleront, les tempêtes ne cesseront de s'élever ^ , l'enfer frémira par toutes sortes de tentations , de persécutions, d'impiétés, d'hérésies, sans qu'elle puisse être ébranlée, ni sa succession visible interrompue d'un moment : c'est ce qu'on verra toujours de ses yeux , et un objets! merveilleux ne manquera jamais aux fidèles.
Saint Augustin a remarqué en plusieurs endroits ^ que ces deux sortes de promesses sont subordonnées : les premières servent d'assurance aux secondes ; je veux dire que ce qu'on voit s'accomplir sensiblement sur la terre, rassure les plus incrédules sur ce, qu'on ne doit voir que dans le ciel. Dieu accomplit dans son Église ce qui y doit paraître dans le temps : il n'accomplira pas moins ce qui ne nous doit être découvert qu'au ciel dans l'é-
' //. Tint. V, 14. — » Eph. v, 27. — » /. Cor. xv, 28. — * Eph. Il, 10, 20. — * Matth. vil, 27. - » Se)'m. ocxxxvill, «• 3 , elc. t. V , cot. 997 , etc.
SUR LES PROMESSES DE LEGLISE
tcriiité. La foi chrctîennc est établie sur l'enchaîiieinent iiiimuaMe de ces deux espèces de promesses; et révoquer en doute cette liaison , c'est vouloir ôter au fidèle un gage de sa foi , que Jésus-Ciirist a voulu lui donner.
Pour rendre cette vérité sensible aux plus incrédules, représentez-leur, mes chers frères, ce jour qui fut le dernier où Jésus-Christ parut sur la terre : lorsque , prêt à monter aux cieux à la vue de ses disciples, avant que de les quitter et d'aller prendre sa place à la droite de son Père, il fit le plan de son Église, et il en prédit, parlons mieux, il en régla la destinée sur la terre (qu'on me permette ce mot), en lui promettant une double universalité, l'une dans les lieux, et la seconde dans les temps.
Considérez, mes chers frères, et faites considérer aux errants, non-seulement les promesses de Jésus-Christ, mais encore la clarté des paroles qu'il a choisies pour les exprimer; en sorte qu'il ne peut rester aucun doute de sa pensée. il lui promettait premièrement qu'elle s'étendrait par toutes les nations, et, pour ne rien cacher, il a voulu exprimer que ce serait e/i commençant par Jérusalem : inclpientibus ab Jerosolyma '.
Saint Luc, de qui nous tenons ces paroles, leur donne leur vraie étendue, lorsqu'il fait dire à notre Seigneur : « Vous serez mes témoins « dans Jérusalem et dans toute la Judée et la Sa- « marie, et jusqu'aux extrémités de la terre : et « usque ad ultimum terrx ». »
On voit ici , selon la remarque de saint Augustin, que l'Évangile devait s'avancer, comme de proche en proche, depuis Jérusalem jusqu'aux derniers confins du monde. Il donne d'abord la paix à ceux qui sont près ^, aux héritiers des promesses, et à la terre chérie, c'est-à-dire à Jérusalem et à la Judée; et il l'étend dans la suite à tous les Gentils, c'est-à-dire jusqu'aux nations les plus éloignées des promesses et de l'alliance : vobis, qiU longe fuistis.
Samarie était entre deux, la plus proche du testament après la Judée, puisqu'elle connaissait Dieu, et qu'elle attendait le Christ : tout s'accomplissait aux yeux des fidèles dans l'ordre que Jésus-Christ avait promis : on vit dans Jérusalem les heureux commencements de l'Église ; les fidèles dispersés en Judée et en Samarie 4 , dans la persécution où saint Etienne fut lapidé, y annoncèrent l'Évangile ; et ce fut le second progrès de l'Église, ainsi que Jésus-Christ l'avait marqué. Le reste des peuples n'étaient pas des peuples , et la connaissance de Dieu leur était entièrement étrangère : et toutefois l'Évangile y devoit être porté, afin que ceux qui étaient les plus éloiffncs se visse7it rapprocher par le sang de Jésus- Christ *.
Alors donc furent accomplis aux yeux de tous les
« Luc. XMV, 47. - ' .4ct. 1,8.—' Eph. Tlll, I. — 5 Eph. II, IC:
II, 17. —* Met.
fidèles les anciens oracles sur la conversion des Gentils , dont les Psaumes et les prophètes étaieut pleins, et en même temps fut révélé ce grand secret, dont le parfait dénoûment était réserve à la prédication de saint Paul : « que le Christ devait « souffrir, et que c'était lui qui , le premier de tous « les hommes, devait annoncer la lumière , non- « seulement au peuple, mais encore aux Gentils, « après être ressuscité des morts >. »
Une conversion si universelle des peuples les plus éloignés et les plus barbares, après un si long oubli de Dieu , au nom et par la vertu de Jésus-Christ crucifié et ressuscité, faisait dire aux spectateurs d'un si grand ouvrage, que vraiment Jésus-Christ était tout-puissant pour accomplir ce qu'il promettait; et que si , par un miracle si visible, il réunissait si rapidement tous les peuples de l'univers pour croire en son nom, il pouvait bien les réunir un jour pour être éternellement heureux dans la vision de sa face.
Mais la seconde partie de la promesse de Jésus- Christ est encore plus remarquable. Revenons à ce dernier jour, où , en formant son Église par la commission qu'il donnait à ses apôtres avec les paroles qu'on a entendues, il continua ainsi son discours : « Toute puissance m'est donnée dans le « ciel et sur la terre : allez donc : enseignez les na- « tions , les baptisant au nom du Père et du Fils et « du Saint-Esprit : leur apprenant à garder toutes « les choses que je vous ai commandées. Et voilà , « je suis avec vous tous les jours jusqu'à la con- 0 sommation des siècles '. » Ces paroles n'ont pas besoin de commentaire. Ce qu'il dit est grand et incroyable; qu'une société l'hommes doive avoir une immuable durée, et qu'il y ait sous le soleil quelque chose qui ne change pas : mais il donne aussi à sa parole cet immuable fondement : Toute puissance m'est donnée dans le ciel et sur la terre : allez donc , sur cette assurance , où je vous envoie aujourd'hui, et portez-y, par l'autorité que je vous en donne, le témoignage de mes vérités : vous ne demeurerez pas sans fruit : vous enseignerez , vous baptiserez , vous établirez des Églises par tout l'univers. Il ne faut pas demander si le nouveau corps, la nouvelle congrégation , c'està-dire la nouvelle Église que je vous ordonne de former de toutes les nations, sera visible, étant, comme elle doit l'être, visiblement composée de ceux qui donneront les enseignements, et de ceux qui les recevront; de ceux qui baptiseront, et de ceux qui seront baptisés; et qui, ainsi distingués de tous les peuples du monde par la prédication de mes préceptes et par la profession de les écouter, le seront encore plus sensiblement par le sceau sacré d'un baptême particulier, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.
Cette Église, clairement rangée sous le même gouvernement, c'est-à-dire sous l'autorité des mêmes pasteurs, sous la prédication et sous la profession de la même foi, et sous l'administration des mêmes sacrements, reçoit par ces trois moyens
' Act. XXVI, 13. — » Mntth. XXTIU, 18, I», 20.
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INSTRUCTION PASTORALE
les caractères les plus sensibles dont on la pût revêtir. Qu elle est belle, cette Église, avec les trois marques de sa visibilité! Mais, pour erî concevoir le dernier trait, voyons comment Jésus-Christ en nmrquera la durée , et s'il ne Vexpliqug pas aussi clairement qu'il a fait tout le reste. Il s'agit de l'avenir : mais cette phrase. Et voilà ^ le rend présent par la certitude de l'effet, je «Mis avec vous; c'est une autre façon de parler consacrée en cent endroits de l'Écriture , pour marquer une protection assurée et invincible de Dieu.
« Le Seigneur est avec vous , ô le plus courageux « de tous les hommes! Si le Seigneur est avec « nous , reprit Gédéon , d'oii vient que nous nous i voyons accablés de tant de maux? Allez avec ce « courage, vous délivrerez Israël de la main des « Madianites. Comment le délivrerai je, puisque a ma famille est la dernière de la tribu de Manas- « ses, et que moi-même je suis le dernier de la « maison de mon père? Je serai avec vous , lui dit « le Seigneur; et vous détruirez Madian, comme << si ce n'était qu'un seul homme '. » Ce mot, Je suis ay£C l'OMS, tient lieu de tout, et il n'y a secours ni puissance qu'il ne contienne. « Quand «je marcherais, disait David *, au milieu de « l'ombre de la mort, je ne craindrai aucun mal , « parce que vous êtes avec moi. » Cent passages de cette sorte, dans toutes les pages de l'Écriture, nous marquent cette expression comme la plus claire pour exclure tout sujet de crainte. « Quand « vous passerez par les eaux, je serai avec « vous, et les fleuves ne vous couvriront pas; vous « marcherez au milieu des feux ardents , sans que « leur ardeur vous blesse ^ : » nul complot, nul accablement, nulle persécution ne pourra vous nuire : défiez hardiment tous vos ennemis, ditesleur avec le prophète : « Tenez conseil , et il sera « dissipé; parlez ensemble pour conspirer notre « perte, il ne s'en fera rien, parce que le Seigneur « est avec nous '*. » Mais qu'est-ce encore, avec vous, dans la promesse de Jésus-Christ? avec vous, enseignants et baptisants. Ceux qui veulent être enseignés de Dieu ^ n'auront qu'à vous croire , comme ceux qui voudront être baptisés n'auront qu'à s'adresser à vous.
Mais peut-être que cette promesse. Je suis avec vous , souffrira de l'interruption? non : Jésus-Christ n'oublie rien : Je suis avec vous tous les jours. Quelle discontmuation y a-t-il à craindre avec des paroles si claires? Enfin, de peur qu'on ne croie qu'un secours si présent et si efficace ne soit promis que pour un temps : Je suis, dit-il , avec vous tous Les jours jusqu'à la fin des siècles : ce n'est pas seulement avec ceux à qui je parlais alors, que je dois être, c'est-à-dire avec mes apôtres. Le cours de leur vie est borné ; mais aussi ma promesse va plus loin, et je les vois dans leurs successeurs. C'est dans leurs successeurs que je leur ai dit , Je suis avec vous : des enfants naîtront au lieu des pères, pro patribus nati sunt jilii ^. Ils laisseront après
' yudic. vi.ll, 13, 14, IsT, 16. • '^ Ps. xxil,4. — '/s. XUll, î. — • Ibid. VIII, 10. — => Joan. vi, 15. — « Pi. XLiv, 17.
eux des héritiers : ils ne cesseront de se substituer des successeurs les uns aux autres , et cette race ne finira jamais.
Mais , dira-t-on , pourquoi vous restreignez-vous à dire que les erreurs seront toujours exterminées dans l'Église? et que n'assurez-vous aussi qu'il n'y aura jamais de vices ? Jésus-Christ est également puissant pour opérer l'un et l'autre. 11 est vrai : mais il faut savoir* ce qu'il a promis. Loin de promettre qu'il n'y aurait que des saints dans son Église, il a prédit au contraire « qu'il y aurait des « scandales dans son royaume et de l'ivraie dans «son champ, et même qu'elle y croîtrait mêlée « avec le bon grain jusqu'à la moisson'. » On sait les autres paraboles, et les poissons de toutes les sortes pris dans lesfletstxvec une telle multitude, que la nacelleoù il péchait en était presque submergée < ; mais sans empêcher néanmoins qu'elle n'arrivât heureusement au rivage. C'est là une des merveilles de la durée de l'Église, que le grand nombre de ceux qui la chargent n'empêchera pas qu'elle ne subsiste toujours. Ainsi on verra toujours des scandales dans le sein même de l'Église, et le soin de les réprimer fera éternellement une partie de son travail : mais pour ce qui est des erreurs et des hérésies, elles en seront exterminées. Jésus-Qirist ne parle que de la durée de la prédication et des sacrements : Allez , enseignez , baptisez ; et je suis toujours avec vous,- enseignants et baptisants, comme on a vu : cependant la prédication produira son fruit; l'Église aura toujours des saints, et la charité n'y mourra jamais.
Au reste, le Fils de Dieu ne borne pas au siècle présent l'union qu'il veut avoir avec ses apôtres et leurs successeurs : il leur veut être beaucoup plus uni au siècle futur. Mais s'il s'était contenté de dire. Je suis avec vous éternellement, on aurait pu croire qu'il leur promettait seulement l'éternité bienheureuse qui suivra le siècle présent; au lieu que conduisant l'effet de cette promesse jusqu'à la consommation du monde, sans y parler d'autre chose en cet endroit, on voit qu'il ne donne point d'autre terme à son Église Visible ni à la sainte société du peuple de Dieu en ce monde , sous le régime de ses pasteurs, que celui de l'univers. Cependant la félicité de la vie future ne nous en est pas moins assurée , et cette promesse nous en est un gage certain, puisque si celui qui est tout-puissant pour accomplir tout ce qu'il promet peut conserver son Église en ce lieu d'instabilité et de tentation malgré les flots et les tempêtes, à plus forte raison saura-t-il la rendre immuablement heureuse avec ses enfants quand elle sera arrivée au port.
De là suivent ces deux vérités, qui sont deux dogmes certains de notre foi : l'une, qu'il ne faut pas craindre que la succession des apôtres, tant que Jésus-Christ sera avec elle (et il y sera toujours sans la moindre interruption, comme on a vu), enseigne jamais l'erreur, ou perde les sacrements. Car il faut juger des autres par le baptême, qui en est
' Matih. XIII, 26, 3v), 41. - * Ibiâ. Xiii, 47. Luc. V, 3,7*
SUR LES PROMESSES DE L'ÉGLISE
rentrée et le fondement. La seconde , qu'il n'est permis en aucun instant de se retirer d'avec cette succession apostolique; puisque ce serait se séparer de Jésus-Christ-, qui nous assure qu'il est toujours avec elle. Voilà deux dogmes et deux fondements très-certains de notre foi, et qu'aussi le Fils de Dieu nous a proposés eu termes exprès , et par des paroles qui ne pouvaient être plus claires. Il est le seul qui a construit sur la terre un édiflce immortel , contre lequel il promet aussi ailleurs que l'enfer ne prévaudra pas • : et en assurant à ses apôtres d'être tous le&jonrs avec leurs successeurs comme avec cxw-mémQS jusqu'à la fin du monde, il ne laisse à ceux qui seront tentés de sortir de cette suite sacrée, aucun endroit où ils puissent trouver un légitime commencement de leur secte , ni placer une interruption , quand elle ne serait que d'un jour ou d'un moment.
De là est venu aux hérétiques et aux schismatiques, jusqu'à la Qn du monde , ce mauvais et malheureux caractère marqué par saint Jude : ce sont ceux qui se séparent eux-mêmes ; et afin de réciter le passage entier : « Souvenez-vous , dit-il *, mes « bien-aimés , de ce qui a été prédit par les apôtres « de notre Seigneur Jésus-Christ, qui vous disaient « qu'aux derniers temps (dans le temps de !a loi « évangélique) il y aurait des imposteurs qui sui- « vraient leurs -passions pleines d'impiétés : ce sont « ceux qui se séparent eux-mêmes; gens livrés aux « sens, et destitués de l'esprit de Dieu. » Remarquez ici que saint Jude, un des apôtres, cite à la fois tous les apôtres ses collègues et les compagnons de son ministère, comme établissant tous d'un commun accord le caractère de tous les trompeurs qui devaient paraître jusqu'à la fin des siècles. Ce caractère est de les montrer comme ceux qui se séparent eux-mêmes. Mais de qui se séparerontils, sinon du corps déjà établi, et dont l'unité est inviolable , puisqu'on donne pour marque sensible de leur imposture la hardiesse de s'en séparer ? Ils seront éternellement connus par leur désertion ; et il est clair, dit saint Jude , que c'est par ce caractère que tous les apôtres les ont voulu désigner. Comme ils ont ouï tous ensemble Jésus-Christ , qui leur promettait en commun d'être tous les jours avec eux jusqu'à la consommation des siècles, ils ont aussi jugé tous ensemble, que se séparer de cette chaîne, c'était se séparer d'avec Jésus- Christ , pendant qu'il leur promettait , de son côté, de ne les quitter jamais, ni eux , ni la suite de leurs successeurs.
De là suit avec la même évidence un autre caractère marqué par saint Paul , de Vhomme hérétique : « c'est qu'ilse condamne lui-même par son propre ju- « gemeut,propriojudicîo suocondemnatus^;» puisque dès lors qu'il paraît en tête ,"^omme le premier de sa secte, sans pouvoir nommer son prédécesseur dans le temps qu'il commence à s'élever, il se condamne en effet lui-même , comme novateur manifeste , et il porte sa condamnation sur son front.
' mtth. XVI, 18. 'y«(f. 17, 18, 19, - » TU. ni, 10, II.
Or cela arrive en deux façons , qui ont paru l'uno et l'autre dans le dernier schisme : premièrement lorsque les évêques , qui succédaient aux apôtres , sans quitter leurs sièges, renoncent à la foi de ceux qui les y ont établis , et qui les ont consacrés : secondement, et d'une manière encore plus sensible, lorsque les peuples se font un nouvel ordre de pasteurs qui viennent d'eux-mêmes , et qu'en s'ingérant dans le ministère sacré sans pouvoir nommer leurs prédécesseurs, ils se voient contraints, pour sauver leur entreprise, de se dire « suscités de Dieu «■ d'une façon extraordinaire pour dresser de nou- « veau l'Église, qui était en ruine et désolation'. »
Que veulent-ils dire par cette désolation et cette ruine? Qaoi? qu'il y avait en général de la corruption et du dérèglement dans les mœurs de ceux qui conduisaient le troupeau? Ce n'est pas de quoi il s'agit, puisque cette désolation et cette ruine, qui obligeait à dresser de nouveau l'Église, regardait la foi. On supposait donc que la foi n'était plus avec ceux qui étaient en place, ni dans le peuple qui leur demeurait attaché, puisqu'il se fallait séparer de tout ce corps : ou qu'étant encore avec eux, selon sa promesse , on pouvait néanmoins s'en détacher, et ^e faire de nouveaux pasteurs , qui dans l'ordre de la succession ne tinssent rien des apôtres ni des suc-, cesseurs des apôtres : ou qu'enfin on pût être avec Jésus-Christ , sans être avec ceux avec qui il a promis d'être toujours.
Ceux-là donc manifestement font une plaie à l'Église et une rupture dans l'unité. C'est ce qu'on a vu arriver en Allemagne et en France, au commencement du siècle passé, dans le schisme de Luther et de Calvin. Mais ceux qui , environ dans le même temps , ont rompu dans d'autres royaumes en demeurant dans les sièges où ils se trouvaient établis évêques, ne sont pas plus demeurés unis avec la succession apostolique; puisque tout d'un coup ils ont renoncé à la doctrine de ceux qui les avaient consacrés, et qu'ils ont appris à leurs peuples à désavouer pareillement la foi de ceux qui leur avaient donné le baptême. Car il faut ici remarquer que la dissension dont il s'agissait ne regardait pas des choses indifférentes. Les réformateurs prétendus ne reprochaient rien moins à l'Église et à leurs consécrateurs qu'un culte idolâtre, un sacrifice profane et sacrilège, un oubli de la grâce et de la justification chrétienne, et cent autres choses qui regardent visiblement les fondements de la foi et la substance du nom chrétien. Que leur servait donc de garder leurs sièges , si publiquement et par expresse déclaration ils cessaient de persister dans la fui qu'on y professait immédiatement avant eux, et qu'ils professaient si bien eux-mêmes lorsqu'on les a installés et consacrés, que leur changement, aux yeux du soleil, et par un fait positif, est demeure pour constant? Il n'est pas besoin de remonter plus haut : dès ce moment la chaîne est rompue, le caractère de séparation est ineffaçable : il n'y a qu'à se souvenir en quelle foi on était lorsqu'ils sont
' Co»/. de fui dis prél. Réf.
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entrés dans leurs sièges, et dans quelle foi ils étaient -eux-mêmes.
C'est un remède éternel , préparé par Jésus-Christ à son Église contre tous les schismes et contre toutes les sectes qui y devaient naître en si grand nombre dès sa naissance et dans toute la suite des temps; c'est là, dis-je, le vrai remède contre ce terrible II faut, de saint Paul , qu'on ne lit point sans un profond étonnement : Il faut, dit-il', qiCil y ait noti-seulement des schismes, mais même des hérésies : Oportet et hxreses (etiam) hxreses esse : sans les schismes , sans les hérésies , il manquerait quelque chose à l'épreuve où Jésus- Christ veut mettre les âmes qui lui sont soumises , pour les rendre dignes de lui. Jésus-Christ paraissait à peine dans le monde; et dès sa première entrée dans son saint temple , tant marquée dans ses prophètes , il y voulut trouver le saint vieillard qui, expliquant à sa bienheureuse mère , et en sa personne à son Église la vraie mère de ses enfants , les desseins de Dieu sur ce cher Fils, lui prédit qu'il serait en butte aux contradictions ' : ce qui paraît non-seulement dans sa vie et dans sa mort, mais encore éternellement dans la prédication de son Évangile; en sorte que c'était là une partie nécessaire des mystères de Jésus-Christ, d'exciter par leur simplicité, par leur majesté , par leur hauteur, la contradiction des sens et de la faible raison humaine,
Qu'on ne s'étonne donc pas devoir sortir du sein de l'Église des esprits contentieux, qui sauraient lui faire des procès sur rien ; ou des curieux qui , pour paraître plus sages qu'il ne convient à des hommes , voudront tout entendre, tout mesurer à leurs sens, hardis scrutateurs des mystères dont la hauteur les accablera ^; ou des hypocrites qui avec l'extérieur de la piété séduiront les simples , et sous la peau de brebis couvriront des cœurs de loups ravissants^; ou de ces murmurateurs chagrins et plaintifs ou querelleux, murmvratores quxrulosi, comme les appelle saint Jude ^ , qui en criant sans mesure contre les abus , pour s'ériger en réformateurs du genre humain, se rendront, dit saint Augustin , plus insupportables que ceux qu'ils ne Voudront pas supporter; ou enfin des hommes vains, qui inventeront des doctrines étrangères pour se faire un nom dans l'Église et emmener des disciples après eux^. C'est de tels esprits que se forment les schismes et les hérésies , et il faut qu'il y en ait pour éprouver les vrais fidèles. Mais Jésus- Christ , qui les a prévus et prédits , nous a préparé un moyen universel pour les connaître : c'est qu'ils seront tous du nombre de ceux qui se séparent euxmêmes, qui se condamnent eux-mêmes; de ceux enfin qui ne croiront pas aux promesses de Jésus- Christ à l'Église, ni à la parole qu'il lui a donnée d'être toujours sans interruption et sans fin avec ses pasteurs.
Souvent ils sembleront ihiiter l'Église en se mul-
« I. Cor. XI, 18, 19. — ' Luc. Il, 34. — ' Prov. xxv, 27. — < Matth,. vu, 15. — * Judœ. 16. — • Ad. xx, 30.
tipliant comme elle, et occupant des peuples entiers , ainsi que les ariens pervertirent les Goths , les Vandales , les Hérules , les Bourguignons. Car il faut encore que les fidèles éprouvent la tentation de cette vaine ressemblance : bien plus, en durant longtemps , ils paraîtront imiter aussi la stabilité de l'Église, et, comme elle, pouvoir se promettre une éternelle durée. Mais l'illusion est toujours aisée à reconnaître et à dissiper. Il n'y a qu'à ramener toutes les sectes séparées à leur origine : on trouvera toujours aisément et sans aucun doute le temps précis de l'interruption : le point de la rupture demeurera, pour ainsi dire, toujours sanglant ; et ce caractère de nouveauté , que toutes les sectes séparées porteront éternellement sur le front, sans que cette empreinte se puisse effacer, les rendra toujours reconnaissables. Quelques progrès que fasse l'arianisme , on ne cessera de le ramener au temps du prêtre Arius, où l'on comptait par leurs noms le petit nombre de ses sectateurs , c'est-à-dire, huit ou neuf diacres , trois ou quatre évêques; en tout, treize ou quatorze personnes, à qui leur évêque et avec lui cent évêques de Libye dénonçaient un anathème éternel, qu'ils adressaient à tous les évêques du monde, et de qui il était reçu. C'est à ce temps précis et marqué que l'on ramenait les ariens ' : on les ramenait au temps où l'on reprochait à Eusèbe de Nicomédie qu'// croyait avoir toute l'Église en sa personne et en celle des quatre évêques de sa faction, au temps où on lui disait : « Nous ne connaissons qu'une seule Église catholi- « que et apostolique, qui ne peut être abattue par « nul effort de l'univers conjuré contre elle, etde- « vaut qui doivent tomber toutes les hérésies ». » Ce que disait Alexandre, évêque d'Alexandrie dans ces premiers siècles du christianisme, se dira éternellement, et tant que l'Église sera Église, à toutes les sectes qui se sépareront elles-mêmes. Que Nestorius, patriarche de Constantinople, se fasse un nom dans l'Orient, et qu'une longue étendue de pays se fesse honneur encore aujourd'hui de le porter, on le ramènera toujours au point.de la division, où il était seul de son parti; avec un autre qu'il faisait prêcher dans Constantinople; où personne ne le pouvait souffrir, ni l'entendre dans sa propre ville; oùun seul évêque était opposé à six mille évêques ^ ; où la parcelle disputait contre le tout, où une branche rompue combattait contre l'arbre , et contre le tronc d'où elle s'était arrachée. Ainsi le schisme de Dioscore, qu'on voit encore subsister, sera toujours ramené au conciledeChalcédoine, et au temps où on lui disait, avec une vérité manifeste et incontestable, que tout l'Orient et tout l'Occident était uni contre lui. C'est ainsi que l'o/i démontrait , quelque durée que le schisme put avoir, qu'il commence toujours par un si petit nombre , qu'il no mérite pas même d'être regardé à comparaison de celui des orthodoxes. Que l'on considère toutes les autres sectes qui se sont jamais séparées de l'Église;
» Epùt. I et 2 Alex, ejùsc. Alex, ante Conc. Nie. — ^Epist 2 , ad otnn. ep. ibid. — ' Apol. Daim, ad Theod, imper. Conc. El'hcs. pnrt. 11. intcr acta calfi.
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nous mettons en fait qu'on n'en nommera aucune qui , ramenée à son commencement, n'y rencontre ce point fixe et marqué, où une parcelle combattait contre le tout , se séparait de la tige , changeait la doctrine qu'elle trouvait établie par une possession constante et paisible, et dont elle-même faisait profession le jour précédent.
Dès là il n'est pas besoin d'aller plus loin : wmme le sceau delà vraie Église est qu'on ne peut lui marquer son commencement par aucun fait positif, qu'en revenant aux apôtres, à saint Pierre et à Jésus-Christ, ni faire sur ce sujet autre chose que des discours en l'air; ainsi le caractère infaillible et ineffaçable de toutes les sectes, sans en excepter une seule , depuis que l'Église est Église, c'est qu'on leur marquera toujours leur commencement et le point d'interruption par une date si précise, qu'elles ne pourront elles-mêmes le désavouer. Ainsi , elles so flatteront en vain d'une durée éternelle : nulle secte, quelle qu'elle soit, n'aura cette perpétuelle continuité, ni ne pourra remonter sans interruption jusqu'à Jésus-Christ. Mais ce qui ne commence point par cet endroit ne se peut rien promettre de durable. Les hérésies ne seront jamais de ces fleuves continus, dont l'origine féconde et inépuisable leur fournira toujours des eaux : elles ne sont , dit saint Augustin, que des torrents qui passent, qui viennent comme d'euxmêmes, et se dessèchent comme ils sont venus. La seule Eglise catholique, dont l'état remonte jusqu'à Jésus-Chist, recevra le caractère d'immortalité que lui seul peut donner.
Ce dogme de la succession et de la perpétuité de l'Église, si visiblement attesté par les promesses expresses de Jésus-Christ , avec les paroles les plus nettes et les plus précises , a été jugé si important, (ju'on l'a inséré parmi les douze articles du Symbole des apôtres , en ces termes : Je crois l'Église ralholiqiie ou universelle : universelle dans tous les lieux et dans tous les temps, selon les propres paroles de Jésus-Christ : Allez, dit-il, enseignez toutes les nations, et roilaje suis avec vous tous les jours (sans discontinuation) Jwsçw'à lajin des siècles. Ainsi , en quelque lieu et en quelque tem[)S que le Symbole soit lu et récité, l'existence de l'Églice de tous les lieux et de tous les temps y est attestée : cette foi ne souffre point d'interruption, puisqu'à tous moments le fidèle doit toujours dire : Je crois l'Église catholique. Quatid les novateurs , quels qu'ils soient , ont commencé leurs assemblées schismatiques, l'Église était; il le fallait croire, puisqu'on disait. Je crois l'Église : il fallait être avec elle, à peine d'être séparé de Jésus-Christ, qui a dit , Je suis avec vous : en quelque temps que, hors de sa communion , qui est toujours celle des saints, on ose former des congrégations illégitimes, on est manifestement du nombre de ceux qui se séparent eux-mêmes, qui se condamnent euxmêmes, par leur propre et manifeste séparation.
Quand on dit que ce sont là des formalités, et qu'il en faut venir au fond , on abuse trop visiblement de la orédulité des simples : comme si la foi
des promesses si clairement expliquée par Jésus- Christ même, et renfermée dans le Symbole, n'était qu'une formalité ; ou que ce filt une chose peu essentielle au christianisme, de croire que les novateurs, qui se séparèrent eux-mêmes, portent dès là leur condamnation et leur nouveauté sur le front.
Ce défaut ne peut se couvrir par quelque suite de temps que ce puisse être. Le schisme de Samarie était si ancien , que l'origine en remontait jusqu'à Roboam, flls de Salomon; jusqu'à la séparation des dix tribus, ainsi que les plus anciens docteurs l'ont remarqué devant nous'. Le salut des Samaritains, séparés depuis si longtemps du peuple de Dieu, en était-il plus assuré par une origine si reculée? Point du tout; le peuple de Dieu les a toujours mis au rang des nations les plus odieuses. L'Ecclésiastique a nommé avec les enfants d'Esaii et de Chanaan : le peuple insensé qui fait sa demeure dans Sichem » ; c'est-à-dire les Samaritains : Jésus-Christ a confirmé cette sentence , et les traite en effet comme insensés, en leur disant : Fous adorez ce que vous ne connaissez pas; pour nous, nous adorons ce que nous connaissons^. Vous ignorez l'origine de l'alliance : vous avez renoncé à la suite du peuple saint : vous réclamez en vain le nom de Dieu : il n'y a point de salut pour vous : le salut vient des Juifs, et les Samaritains mêmes ne le doivent tirer que de là. Et remarquez ces paroles, vous et nous : dans cette opposition , Jésus-Christ ne dédaigne pas de se mettre du côté des Juifs par ce mot de nous; parce que c'était la tige sacrée où se conservaient et se perpétuaient les promesses , le culte, le sacerdoce, jusqu'à ce que parût celui qui par sa mort et par sa résurrection devait être l'attente des peuples «. Quand les dix lépreux, dont l'un était Samaritain , se présentèrent à Jésus- Christ pour être puriflés ^ , le Sauveur les renvoya tous également , et non moins le Samaritain que les autres, aux prêtres successeurs d'Aaron, comme à la source de la religion et des sacrements : matricem religionis et fontem salutis, comme parlait Tertullien^. Il ne servait donc de rien à ces schismatiques que leur schisme fût invétéré, et qu'il eût duré près de mille ans sous diverses formes : on ne l'en condamnait pas moins par le seul titre de son origine : on se souvint éternellement de l'auteur de ladivision, c'est-à-dire, àa Jéroboam, quiavait fait pécher Israël! , et qui s'était retiré par un attentat manifeste de la ville choisie de Dieu , c'était à dire, de l'Église et du sacerdoce établi depuis Aaron et depuis Moïse.
Le plus ancien schisme parmi les chrétiens est celui de Nestorius. On en vient de voir le défaut marqué dans son commencement, et dans le propre nom de son auteur que la secte porte encore : rien ne le peut effacer. Le point de l'interruption n'est pas moins marqué dans les autres schismes
' EccU. lib. IV, con/. Marcion. 'cap. 35. — » ErcH. i,, 27. — 3 Joan. IV , 02. — ♦ Gen. xux , 10. — ' Luc. xvil , 12 , 1* , 16. - 6 t'6< svpra. — '< III Reg. xv, 30, 34.
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d'Orient. Il n'est pas ici question de parler des Grecs : ce n'est point à l'Eglise de Constantinople , ni aux autres sièges schismatiques d'Orient , que nos réformés ont songé à s'unir en se divisant de l'Église romaine avec tant d'éclat et de scandale. Avouez , nos chers frères , une vérité qui est trop constante pour être niée. Rien ne vous accommodait dans tout l'univers : tout le monde sait que ce sont les Pères de l'Église grecque qui ont mis les premiers de tous au rang des hérétiques un Aërius » , pour avoir cru inutiles les prières et les obiations pour l'expiation des péchés des morts , et pour d'autres points qui vous sont communs avec eux. C'est un fait constant, que nulle adresse des protestants n'a pu pallier. Je ne crois pas à présent que des gens sensés et de bonne foi puissent nous objecter sérieusement que nous sommes des idolâtres, après qu'on a montré en tant de manières que l'honneur des saints, des reliques et des images, laisse à Dieu tout le culte qui est dû à la nature incréée; et que loin de l'affaiblir, elle l'augmente» Mais quoi qu'il en soit , l'Église d'Orient l'avait comme nous; et le concile vu", reçu dans les deux Églises , en est un irréprochable témoin. Je ne parle pas des autres dogmes du même concile , ni de ce qu'il dit si expressément sur la présence réelle, et que l'on ne peut éluder que par des chicanes : il nous suffit à présent que l'Église grecque se trouve aussi éloignée des protestants que la latine; il demeure pour constant qu'ils ont construit leur Église prétendue par une formelle et inévitable désunion d'avec tout ce qu'il y avait de chrétiens dans l'univers.
Aussi se sont- ils vus dès leur origine irrémédiablement désunis entre eux-mêmes : luthériens , calvinistes ,sociniens, ontété des noms malheureux, qui ont formé autant de sectes. Les catholiques savent se soumettre et se ranger sous l'étendard : on en a dans tous les siècles d'illustres exemples. Il n'en est pas de la même sorte de ceux qui ont rompu avec l'Église. Le principe d'union une fois perdu , en se séparant d'avec celle où tout était un auparavant , n tout mis en division ; les schismes se sont multipliés , et n'ont pas eu de remède ; caria maxime qu'on avait posée , d'examiner chacun par soi-même les articles de la foi, mettait tout en dispute, et rien en paix. Ainsi s'étaient divisées toutes les sectes : l'arianisme, le pélagianisme , l'eutychianisme avaient enfanté des demiariens , des demi-pélagiens , des demi-eutychiens de plus d'une sorte , et ainsi des autres. On n'a plus rien de certain, quand on a une fois rejeté le joug salutaire de l'autorité de l'Église. Les donatistes , dit saint Augustin' , avaient pris en main le couteau de division, pour se séparer de l'Église : le couteau de division est demeuré parmi eux; et voyez , dit le même Père , « en combien de mor- « ceaux se sont divisés ceux qui avaient rompu « avec l'Église : qui se ab unitate prxciderunt,
' Epipk. Hœr. OS , cl in ind.Wh. ni, /. I. 23, 3»; t. v,co7. JSetad.
' Scrm, IV, n"
(<■ in qnot frusta divisi simt ' . « JN'en peut-on pas dire autant à nos prétendus réformateurs.' c'est en vain qu'ils ont voulu reprendre l'autorité àttacliée au nom de l'Église , et obliger les particuliers à sb soumettre aux décisions de leurs synodes. Quand on a une fois détruit l'autorité, on n'y peut plus revenir : on aura éternellement contre eux le même droit qu'ils ont usurpé contre l'Église, lorsqu'il l'ont quittée. Aussi nulle dispute ne finit : Uordrect ne peut rien contre les arminiens; en se soulevant contre l'Église , et réduisant à rien ce nom sacré avec les promesses de Jésus-Christ pour son éternelle durée, les protestants se sont ôté toute autorité, tout ordre, toute soumission : et aujourd'hui,s'ils se font justice, ils reconnaîtront qu'ils n'ont aucun moyen de réprimer ou de condamner les erreurs ; en sorte qu'il ne leur reste aucun remède pour s'unirentreeux ,que celui de trouver tout bon, et d'introduire parmi eux la confusion de Babel et l'indifférence des religions sous le nom de tolérance.
Il n'en faut pas davantage aux cœurs simples et de bonne foi. Les promesses dont il s'agit sont conçues , comme on a vu , en termes simples et très-clairs. On doit donc se déterminer en trèspeu de temps à y croire ; et cette croyance enferme une claire décision de toutes les controverses. Car si une fois il est constant que la vérité domine toujours dans l'Église, tous les doutes sont résolus : il n'y a qu'à croire , et tout est certain. Mais si après cela on veut écouter les anciens docteurs de l'Église , et savoir s'ils entendent comme nous les promesses de Jésus-Christ dont nous parlons , je veux bien entrer encore dans cette matière, et necraindrai point de donner à un sujet si essentiel toute l'étendue qu'il mérite.
Vous doutez du sentiment des anciens docteurs: il n'y a qu'à les entendre parler à ceux qui , se séparant visiblement de l'Église, de cette Église qui était visiblement répandue par tout l'univers , disaient qu'e/te était perdue sur la terre. C'est ainsi que parlaient les donatistes : mais cette parole n'était écoutée qu'avec horreur, comme on écoute les plus grands blasphèmes. « L'Église a péri, « dites-vous; elle n'est plus sur la terre. Saint Au- « gustin leur répond' : Voilà ce que disent ceux qui « n'y sont point : parole impudente. Elle n'est pas, « parce que vous n'êtes pas en elle ? C'est, poursuit- « il , une parole abominable , détestable , pleine de « présomption et de fausseté , destituée de toute « raison, de toute sagesse, vaine, téméraire, inso- « lente, pernicieuse ; abominabilem , detestabilem, « vanam, temerariam, prxcipitem, perniciosam, » etc. Pourquoi tous ces titres à cette erreur ? C'est qu'elle dément Jésus-Christ, qui a promis à l'Église, non-seulement des jours éternels au siècle futur , mais encore dans cette vie; des jours qui seront courts , à la vérité , puisque tout ce qui n'est pas éternel est court, mais qui dureront néanmoins jusqu'à la fin du monde ».
Le même saint Augustin fait ainsi parler l'Égliso
' Àug in Ps. ci, «crwi. il, «"8; /. IV, cvl. MU5. n" 0, col. noo.
Ibid.
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avec le même Psalmiste : Annoncez-moi la brièveté de vies jours ; voyons à quels termes vous avez voulu les réduire : PaiicHatem dierum meorum annuntia mihl. « Mais, continue-t-elle, pourquoi « ceux qui se séparent de mon unité murmurent- « ils contre moi? pourquoi ces hommes perdus disent- « ils que je suis perdue? Ils osent dire que j'ai été, « et que je ne suis plus. Parlez-moi donc, ô Sei- « gneur! de la brièveté des jours que vous m'avez « destinés sur la terre. Je ne vous interroge point « ici sur ces jours perpétuels de l'autre vie : ils se- " ront sans fin dans le séjour éternel où je serai; « ce n'est point de cette durée dont je veux parler: « je parle des jours temporels que j'ai à passer sur la « terre; annoncez-les-moi encore un coup : partt lez-moi , » non point de l'éternité dont je jouirai dans le ciel , mais des jours passagers et brefs que je dois avoir dans ce monde. « Parlez-en pour « l'amour de ceux qui disent : Elle a été , et elle « n'est plus ; elle a apostasie , et l'Église est périe a dans toutes les nations. Mais qu'est-ce que Jésuso Christ m'annonce sur cela ? que me promet-il ? « Je suis avec vous jusqu'à la consommation des a siècles. »
Voilà donc deux vies bien distinctement promises à l'Église : l'une dans le ciel, éternelle et vraiment longue, puisqu'il n'y a rien de long que cequi n'a point de fin ; l'autre temporelle et courte en effet, puisqu'elle aura une fin, mais à qui Jésus-Christ n'en donne point d'autre que celle des
Ailleurs le même Père applique à l'Église cette parole du même Psalmiste : « Il a appuyé la terre sur « sa fermeté, elle ne branlera point aux siècles des B siècles : Fundavitterram super firmitatemsuani, « indinabitur in sxculum sseculi'. Par la terre, dit «< saint Augustin , j'entends l'Église : » et dans la suite : « Où sont ceux qui disent que l'Église est « périe dans le monde, elle qui, loin de tomber, « ne peut pas même pencher pour peu que ce soit , « ni jamais être ébranlée»? » Pourquoi? A cause qu'étant appuyée sur le ferme fondement de la promesse de Jésus-Christ, «elle est prédestinée « pour être la colonne et le soutien de la vérité :/jr«a destinata est columna et firmamentum verita- 0 lis \ » qui est, comme on sait, une parole de çaint PauH, où l'apôtre donne ce nom à l'Eglise.
C'est d'une Église visible , où il faut converser avec les hommes , et édifier le peuple de Dieu , que saint Paul a voulu parler : c'est d'une Eglise visible que saint Augustin entend cette parole, et la cl}imère de l'Église invisible n'était pas cpnnue de ce
temps. . ,
De là vient quele même Père enseigne aussi qu on ne se trompe jamais en suivant l'Église. « C'est là , «dit-il 5 , qu'on écoute et qu'on voit : celui qui est « hors de l'Église , n'entend ni ne voit ; celui qui « est dans l'Église, n'est ni sourd ni aveugle : Ex-
' In. Ps. Ciu, 5, serm. i , m, 17, col. IMI. — ' Sertn. n, H. 5, col. 1145. - ^Srrm. I, «. 17. - ♦ 1. Tim. Ul, 15. — ^ Jn. Ps. XLVll, n.7, col. 420.
n tra illam qui est, neqve videt nequeuudit; in il- « la qui est, nec surdus neccxcus est. «Mais de peur qu'on ne s'imagine que l'instruction que donne l'Église ne dure qu'un temps, il ajoute avec le Psalmiste : Dieu l'a fondée éternellement , d'où il conclut : a Si Dieu l'a fondée éternellement , crai- « gnez-TOUS que le firmament ne tombe , ou que la n fermeté même ne soit ébranlée ? »
Aussi donne-t-il toujours le sentiment de l'Église pour une entière conviction de la vérité. C'est ce qui paraît dans un sermon admirable, prononcé à Carthage lejour de la Nativité de saint Jean- Baptiste. Il s'agissait d'établir , contre la nouvelle hérésie , des pélagiens , la vérité du péché originel par le fait constant, positif et universel du baptême des petits enfants; il pose pour fondement: que par la coutume de l'Église très-ancienne , trèscanonique , très-bien fondée ' ; comme ils ont péché par autrui, c'est aussi par autrui qu'ils croient : sur ce fondement il suppose que les enfants qu'on baptise sont rangés au nombre des fidèles : « Je demande , dit-il aux novateurs * , si Jésus- « Christ sert de quelque chose à ces nouveaux a baptisés , ou s'il ne leur sert de rien. Il faut qu'ils « répondent qu'il leur sert beaucoup : ils sont ac- « câblés par le poids de l'autorité de l'Église. Ils « voudraient peut-être bien ne pas avouer l'utilité « du baptême des petits enfants , et leurs raison- « nements les conduiraient là; mais l'autorité de « l'Église les retient , de peur que les peuples chré- « tiens ne leur crachent au visage. » Remarquez ici le prodigieux effet de l'autorité de l'Église , nonseulement dans les catholiques , qui ne pouvaient souffrir qu'on en doutât , mais encore dans les novateurs, qui n'osaient la contredire : « Selon cette « autorité , poursuivait-il , un petit enfant qu'on « baptise est rangé au nombre des fidèles. L'au- « torité de l'Église notre mère emporte cela : la « règle très-bien fondée de la vérité fait qu'on n'ose « le nier. Qui voudrait s'opposer à cette force, a et employer des machines pour abattre cette iué- « branlable muraille , ne l'abattrait pas , mais se « mettraitsoi-même en pièces. » Telle est l'autorité de l'Église; c'est ainsi qu'elle est invincible et inébranlable.
Alors les nouveaux hérétiques n'étaient pas encore condamnés ; et ce sermon solennel , prononcé par l'ordre des évêques dans la métropolitaine de toute l'Afrique , fut l'avant-coureur de cette juste condamnation. Pendant que l'Église les attendait avec une patience vraiment maternelle, saint Augustin les pressait en cette sorte: « C'est ici, dit- « il, une chose fondée etétabUe sur un fondement « imumable. On supporte ceux qui disputent, lors- « qu'ils errent dans les autres questions qui ne « sont pas bien examinées, qui ne sont pas encore « établies par la pleine autorité de l'Église. C'est « alors qu'il faut supporter l'erreur : mais elle ne « doit pas s'emporter jusqu'à vouloir ébranler le « fondement de l'Église , » c'est-à-dire , comme on
• Scrm. ccxciv, n. n ; tom. v, co/. H9I. - ' Ibid.
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voit , la foi des promesses sur lesquelles elle est oppuyée.
Puisque nous sommes sur les pélagiens, il est bon de considérer en la personne de ces hérétiques avec quel dédain ces sortes d'esprits parlaient de l'Église , et ce que leur répondaient les orthodoxes, « C'est tout dire , disait Julien le pélagien ' , la fo- « lie et l'infamie ont prévalu même dans l'Église de « Jésus-Christ. » On n'en vient à cet excès d'impiété contre l'Église, qu'après avoir méprisé les promesses de son éternelle durée. Ailleurs : « La « confusion se met partout, le nombre des fous « devient le plus grand ; et on ôte à l'Église le gou- « vernail de la raison , afin d'introduire un dogme <i vulgaire *. » Il appelait ainsi par mépris le dogme commun de l'Église; et, à la manière des grands esprits faux , il affectait de se distinguer par ses superbes singularités. Il dit ailleurs, dans le même esprit : « Si la vérité trouve encore quelque place « parmi les hommes , et que le monde ne soit pas « encore étourdi par le bruit de l'iniquité 3.. . » C'est le langage ordinaire des novateurs. A les entendre , la vérité n'est plus sur la terre : l'Église y est perdue : ils ne songent plus aux promesses qu'elle a reçues ; et parce que le dogme contraire à celui des hérétiques y prévaut toujours, ces superbes, méprisant le peuple, dont le gros demeure attaché à ses pasteurs, reprochent à l'Église « qu'elle « se pare de l'autorité du vulgaire, de la lie du peu- « pie , des femmes , des gens de métier, des gens de « néant 4. »
C'est le langage commun de tous les hérétiques : ce fut en particulier celui de Bérenger au xi" siècle, comme nous le dirons bientôt. Mais saint Augustin y avait déjà répondu par avance. L'Église , disait-il à Julien comme aux autres, doit toujours subsister ; et il ne faut pas s'étonner si la vérité y prévaut dans la multitude, puisque c'est cette multitude qui a été promise à Abraham ^ , laquelle par conséquent il xiQ faut point mépriser comme une troupe vulgaire. Toute l'Église est contre vous dès son commencement : a sut initia ^ : puisque dès son commencement elle a montré par ses exorcismes et par ses exsufflations qu'elle connaissait le péché criginel dans les petits enfants. Il n'y a rien de plus faible que ces raisonnements , si la croyance de l'Église n'est pas d'une certitude infaillible. « Revenez <t à nous, disait encore saint Augustin à Julien?; » vous n'êtes pas né de parents qui crussent la doc-
- trine que vous enseignez , et vous avez été régé- « néré dans une Église qui croyait le contraire. » Ce dogme, poursuivait-il, que vous appelez vulgaire ou populaire a cause qu'il est suivi de tous les peuples fidèles, est celui de saint Cyprien et de saint Ambroise. « Mais ce n'est pas saint Ambroise ni « saint Cyprien qui ont fait entrer les peuples dans « cette croyance : ils les y ont trQuvés ; votre père
' ^ug. Op. imp. coiU. Jul, l. i, n. 12, tom. x , col. 870. — ' Ibid. l. Il, n. 2, col. 957. — ^ Ibid. l. I, n. 102, col. 992.
— • Ihid. lib. I, n. 33, 42, etc. col. 885, etc. — ^ Ibid. lib. Vf, H. 3, col. 1291. — * Ibid. lib. il, n. |0l , ml. 993. — ' Ibid. lib. IV, n. Hicol. 1142.
« les y a trouvés quand vous avez été baptisé peHt « enfant : vous avez vous-même trouve tels dans « l'Église tous les peuples catholiques'. » Qu'on remarque bien cet argument. C'est , comme nous l'avons vu , l'argument commun de tous les catholiques contre tous ceux qui innovent ; et il faut bien que tout novateur trouve l'Église dans un sentiment opposé au sien, puisque, selon la proinesse de Jésus-Christ, elle seule ne change jamais.
En un mot, tous les ennemis de l'Église lui ont marqué une fin , ou du moins une interruption , et tous les enfants de l'Église ont soutenu qu'elle ne verrait ni l'un ni l'autre. Les païens lui assignaient pour toute durée trois cent soixante-cinq ans '.Vain discours , que l'expérience avait réfuté, puisqu'elle n'avait jamais été plus affermie qu'après ce temps écoulé. Il n'y a donc point de fin pour elle. Mais elle n'est pas moins à couvert de l'interruption , puisque Jésus-Christ, véritable en tout, l'a également garantie de ces deux accidents.
Je ne m'étonne pas des païens , qui ne croient ni en Jésus-Christ ni en ses promesses. Mais il ne faut non plus s'étonner des hérétiques, quoiqu'ils portent le nom de chrétiens, puisque s'étant engagés à se faire une Église et une doctrine indépendantes de celles qu'ils trouvaient sur la terre lorsqu'ils sont venus, ils ont eu ce malheureux intérêt de trouver une interruption dans la suite de l'Église, et d'éluder les promesses de son éternelle durée.
Il n'y a rien de plus grand ni de plus divin dans la personne de Jésus-Christ, que d'avoir prédit d'un côté, que son Église ne cesserait d'être attaquée, ou par les persécutions de tout l'univers, ou par les schismes et les hérésies qui s'élèveront tous les jours, ou par le refroidissement de la charité 3,^ qui amènerait le relâchement de la discipline; et, de l'autre , d'avoir promis que, malgré toutes ce& contradictions, nulle force n'empêcherait cette Église de vivre toujours , ni d'avoir toujours des pasteurs qui se laisseraient les uns aux autres , et de main en main , la chaire , c'est-à-dire , l'autorité de Jésus-Christ et des apôtres; et avec elle, la saine doctrine et les sacrements. Aucun auteur de nouvelles sectes, de quelque esprit de prophétie qu'il se vantât d'être illuminé, n'a osé dire seulement ce qu'il deviendrait, ni ce que deviendrait le lendemain la société qu'il établissait : Jésus-Christ a été le seul qui s'est expliqué à pleine bouche, non-seulement sur les circonstances de sa passion et de sa mort, mais encore sur les combats et sur les victoires de son Église : Je vous ai établis, dit-il, afin que vous alliez, et que vous fructifiiez, et que votre fruit demeure'^. Et comment demeurerat-il? C'est ce qu'il fallait exprimer, pour laisser aux hommes le témoignage certain d'une vérité bien connue. Jésus-Christ n'y hésite pas ; et il énonce dans les termes les plus précis une durée sans interruption, et sans autre fin que celle de l'univers. C'est ce qu'il promet à l'ouvrage de douze pêcheurs,
' Aug. Op. imp. cent. Jul. lib. 11 , »i. 2, col. 057. - K4iig. de Civil. Dci, lih. xviu, cap. 53, 54; tom. vu, col. 336. et siq. — 3 Matlh. xxiv, 12. — « Joan. xv, I6.
SUR LES PROMESSES DE L'ÉGLISE
çl voilà le sceau manifeste de la vérité de sa parole. On est affermi dans la foi des choses passées, en remarquant comme il a vu clair dans un si long avenir. C'est ce qui nous fait chrétiens , mais en même temps c'est ce qui nous fait catholiques, et on voit manifestement que la science de Jésus-Christ , si divine et si assurée , n'a pu nous tromper en rien.
Deux choses affermissent notre foi : les miracles de Jésus-Christ, à la vue de ses apôtres et de tout le peuple, avec l'accomplissement visible et perpétuel de ses prédictions et de ses promesses. Les apôtres n'ont vu que la première de ces deux choses, et nous ne voyons que la seconde. Mais on ne pouvait refuser à celui à qui l'on voyait faire de si grands prodiges, de croire la vérité de ses prédictions; comme on ne peut refuser à celui qui accomplit si visiblement les merveilles qu'il a promises, de croire qu'il était capable d'opérer les plus grands miracles.
Ainsi, dit saint Augustin, notre foi est affermie des deux côtés. Ni les apôtres, ni nous, ne pouvons douter : ce qu'ils ont vu dans la source les a assurés de toute la suite : ce que nous voyons dans la suite nous assure de ce qu'on a vu et admiré dans la source; mais il faut être catholique pour entendre ce témoignage. Les hérétiques comme les païens sont contraints de le refuser : puisqu'ils veulent trouver dans l'Église de l'erreur, de l'interruption, un délaissement du côté de Jésus-Christ, ils ne peuvent ajouter foi à la promesse de son éternelle assistance ; et on voit que ce n'est pas inutilement que le Fils de Dieu a rangé parmi les païens ceux qui n'écoutent pas l'Église ', puisque, faute de la vouloir écouter dans les nouveautés qu'ils proposent, ils se voient réduits à éluder les promesses de Jésus-Christ, et à dire avec les païens, que l'Église, comme un ouvrage humain, devait tomber.
Revenons aux anciens docteurs ; et après avoir produit saint Augustin, remontons jusqu'à l'origine du christianisme. Le même Père nous fera connaître le sentiment de saint Cyprien , par ces paroles : Nous-mêmes, dit-il » , nous n'oserions assurer ce que notes avançons ( touchant la validité du baptême des hérétiçjues) , si nous n'étions appuyés de l'autorité de l'Église universelle ; à laquelle saint Cyprien ( qui soutenait le contraire avec l'ardeur que personne n'ignore ) aurait lui-même cédé trèscertainement , si la vérité éclaircie eût été dès lors confirmée par un concile universel. Par oti il est plus clair que le jour, non- seulement que saint Augustin baissait la tête sous l'autorité de l'Église, mais encore qu'il la tenait si inviolable, qu'il aurait cru faire injure à saint Cyprien , s'il l'eût jugé capable d'y résister.
En effet, il ne faut que voir comment ce saint martyr a parlé de l'unité de l'Église, tant en ellemême qu'avec ceux qui nous ont précédés dans la succession de la doctrine et des chaires. Il y a , dit-il 3, dans l'Église catholique , une tige, une
» Matth. XVIII, 17. — ' Lib. n de Bapt. cap. 4, n. 5. tom. IX, col. 98. — » Lib. de Unit. Eccl. p. 195 , etc. Epist. XLi , p. 55.
racine , une source , une force pour reproduire sans fin de nouveaux pasteurs qui remplissent les mêmes chaires d'une seule et même doctrine; et dès là, un enchaînement d'unité et de succession d'où l'on ne peut sortir sans se perdre. C'est ce qu'il appelle la tige et la racine de r Église catholique : Ecdesix catholicx radicem et matricem : racine tenace et inviolable , comme il la nomme, tenaci radiée, qui retient tellement les vrais fidèles dans son unité, ({weceux qui n'ont point l' Église pour mère ne peuvent avoir Dieu pour père : Habere non postest Deum patrem qui Ecclesiam non habet matrem '. Cent passages de cette force , qu'il n'est pas besoin de rapporter, parce qu'ils sont connus de tout le monde , font la matière du livre de l'Unité de l'Église. Et pour faire l'application de ces beaux principes aux hérésies particulières, le même saint, interrogé par un de ses collègues dans l'épiscopat , ce qu'il fallait croire de Vhérésie de Novatien. il ne veut pas seulement permettre çtt 'on s'injorme de ce qu'il enseigne , dès là qu'il n'enseigne pas dans l'Église : c'est assez qu'il soit séparé de cette tige, de cette racine de l'unité, hors de laquelle il n'y a point de christianisme; « et, « poursuit-il , quel qu'il soit , et quelque autorité « qu'il se donne, il n'est pas chrétien , n'étant pas « dans l'Église de Jésus-Christ : Quisquis ille, est « et qualiscumque est , christianus non est, qui in « Christi Ecclesia non est *. » Ainsi tout ce qui est hors de l'Église n'est rien parmi les chrétiens; et l'Église seule est tout par rapport à Dieu.
II combat tous les novateurs par cet argument , et il ne cesse de leur opposer le concert , l'accord , le concours de toute l'Église catholique , Ecclesise catholicx concordiam iibique cohxrentem.'^ Ce « n'est pas nous, dit-il ', qui nous sommes séparés « d'avec eux ; mais c'est eux qui se sont séparés « d'avec nous : Non enim nos ab illis, sed illi a nobis « recesserunt .et parce qu'ils sont nouveaux, qu'ils « ont trouvé l'Église en place, et qu'ils sont tous « venus après, e^cttwî hxreses et schismata post « modum nata sint ; leurs assemblées , les con- « venticules qu'ils tiennent à part, comme il les « appelle , ne peuvent jamais se lier à la tige de « l'unité : dum conventicula sibi diversa consti- « tuunt, unitatis caput atque ùriginem relique- « runt. »
C'est ainsi que saint Cyprien montrait dans tous les hérétiques , comme nous faisons après lui, ou plutôt après l'apôtre saint Jude, ce malheureux caractère de se séparer eux-mêmes. C'est ainsi qjj'il leur faisait voir que l'Église qu'ils tâchaient d'établir., était une Eglise humaine : humanam conantur Ecclesiam facere ^ , et ne tenait rien de l'institution ni des promesses de Jésus-Christ.
"Pour ce qui est de la vraie Église , elle est, ditil s, représentée par saint Pierre, lorsque Jésus- Christ ayant demandé à ses disciples , Ne voulez-
' De Unit. Eccl. p. 195. — ' Epist. Lii, ad- Antonian. p. 173. — 3 De Unit. Eccl. p. 198. — * Epist Ul, ad Aitton. p. 173. — ' Epist. LV. ad Comel p. 83.
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vous point aussi vous reiircr? cet apôtre lui répondit au nom de tous : Seigneur, à qui irionsnous? vous avez des paroles de vie éternelle : nous montrant par cette réponse^ poursuit le saint martyr, que qui que Ce soit qui quitte Jésus-Christ, l'Église ne le quitte pas , et que ceux-là sont l'Église, qui demeurent dans la maison de Dieu; de sorte que le caractère des novateurs est de la quitter, ainsi que le caractère des vrais fidèles est d'y demeurer toujours.
En remontant un peu plus haut , nous trouverons Tertullien, que saint Cyprien appelait son maître, et qui méritait ce nom tant qu'il est demeuré luimême dans cette unité de l'Église, qu'il a tant louée. Tertullien donc , tant qu'il a été catholique, a reconnu cette chaîne de la succession qui ne doit jamais être rompue. Selon cette règle, on connaît d'abord les hérésies , par la seule date de leur commencement. « Marcion et Valentin sont venus « du temps d'Antonin : » on ne les connaissait pas auparavant ; on ne les doit donc pas connaître aujourd'hui. Ce qui n'était pas hier est réputé dans l'Église comme ce qui n'a jamais été. Toute Église chrétienne remonte à Jésus-Christ de proche en proche, et sans interruption. La vraie postérité de Jésus- Christ va sans discontinuation à l'origine de sa race. Ce qui commence par quelque date que ce soit ne fait point race , ne fait point famille , ne fait point tige dans l'Église. «Les marcionites ont des Églises, « mais fausses et dégénérantes comme les guêpes « ont des ruches', » par usurpation et par attentat: on n'est point recevable à dire qu'on a rétabli ou réformé la bonne doctrine de Jésus-Christ, que les temps précédents avaient altérée » : c'est faire injure à Jésus-Christ que de croire qu'il ait souffert quelque interruption dans le cours de sa doctrine , ni qu'il en ait attendu le rétablissement ou de Marcion ou de Valentin , ou de quelque autre novateur, quel qu'il soit 3. « i\ n'a pas envoyé eu « vain le Saint-Esprit : il est impossible que le Saint- « Esprit ait laissé errer toutes les Églises, et n'en « ait regardé aucune 4. » Montrez-nous-en donc avant vous une seule de votre doctrine : vous disputez par l'Écriture ? vous ne songez pas que l'Écriture elle-même nous est venue par cette suite : les Evangiles, les Épîtres apostoliques et les autres Écritures n'ont pas formé les Églises; maïs leur ont été adressées , et se sont fait recevoir ayec l'assistance du témoignage de l'Église : ejus testimonio assistente ^. Ainsi la première chose qu'il faut regarder, c'est à qui elles appartiennent : cujus sint Scripturae ^. L'Eglise les a précédées, les a reçues , les a transmises à la postérité avec leur véritable sens 7. Là donc où est la source de la foi , c'ést-à-dire la succession de l'Église , « là « est la vérité des Écritures, des interprétations ou « expositions , et de toutes les traditions chrétien- « nes^. » Ainsi , sans avoir besoin de disputer par
' ^dv. Marcion. lib. iv, n. 5. — ' Ibid. Ub. i, n. 20. — ' Ihid. I. Prœac. n. 29. — 4 Prœsc. «• 28. — » Adv. Marc, lib. IV, »i. 2, 8. - • Prœsc. «. 19. — ' Ibid. ». 20. — • Ibid. n. 11).
les Écritures, nous confondons tous les hérétiques, « en leur montrant, sans les Écritures, qu'elles ne « leur appartiennent pas, et qu'ils n'ont pas droit « de s'en servir'. »
Cet argument est égal contre toutes les hérésies : elles y sont toutes également convaincues : revictx hœreses omnes *. On confond Praxéas, comme on avait confondu Marcion et Valentin. Vous êtes nouveau, novellus; vous êtes venu après, posterus; vous êtes venu hier, hesternus ', etavanthier on ne vous connaissait pas. Vous n'êtes rien aux chrétiens ni à Jésiis-Christ, gui était hier et aujourd'hui, et qui est de tous les siècles *: on vous dira comme aux autres : Pourquoi me venezvous troubler ?^e suis en possession : je possède le premier :fai mes origines certaines * : je viens en droite ligne et de main en main de ceux à qui appartenait la chose : on savait bien que vouS viendriez ; nous avons été avertis qu'il s'élèverait des hérésies, et même qu'il le fallait; mais en même temps on nous a déclaré qui vous étiez : des gens sortis hors de la ligne , hors de la chaîne dé la succession , hors de la tige de l'unité. TTne marque de ma possession incontestable, c'est que vous-mêmes vous avez cru premièrement comme moi : constat in catholicx primo doctrinam crédidisse*>:iil vous avez innové, non-seulement sur moi , mais encore sur vous-mêmes. C'est l'argument que saint Alexandre , évêque d'Alexandrie, faisait tout à l'heure aux ariens : c'est celui que saint Augustin faisait aux pélagiens : c'est celui que Tertullien fait à Valentin et à Marcion : nous l'en^ tendrons faire aux disciples de Bérenger, et nous l'avons déjà fait à toutes les hérésies.
Mais ces arguments , et les autres qu'on vient d'entendre , ne seraient qu'une illusion sans le fondement des promesses de Jésus-Christ , en vertu desquelles l'Église devait subsister tous les jours sans interruption et jusqu'à la fin des siècles dans les apôtres et leurs successeurs. C'est à la doctrine de ce corps apostolique qu'il a plu à Jésus-Christ de nous appeler; mais afin que notre foi ne fdt pas pour cela fondée sur des hommes , il a promis à ceux-ci d'être toujours avec eux.
Je pourrais citer saint Irénée : je pourrais citer Origène : pour éviter la longueur, je citerai seulement saint Clément d'Alexandrie, maître d'Origène , qui touchait au temps des apôtres , et qui était le théologien de l'Église d'Alexandrie , la plus savante qui peut-être fût dans le monde. C'est lui qui nous montrera la voie royale contre toutes les hérésies 7 , c'est-à-dire le grand diemin battu par nos pères : il nous marquera Vancienne Église qui précède toutes les sectes , et les a toutes vues se séparer d'elle. De cette sorte elle est la seule qui mérite le nom de l'Église ; les autres sectes sont des écoles ^ où l'on dispute; celle-ci est V Église où l'on croit : celui dodc qui se soulève contre les traditions de l'Église , c'est-à-dire , con-
' Ibid. n. 37. — ' Ibid. n. 35. - » Adv. Prax. ». 2. -- < Hebr. xui, 8. — 5 Prœsc. n. 37. — « Prœsc. n. 30. -* ' ' Strom. lib. vu. - » Ibid.
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tre la suile et la succession , a cessé d'être falèle , et a quitté la source. C'est pourquoi tous les novatours se contredisent eux-mcmes; leur doctrine est inconstante et variable : parce que, dit-il, par une curiosité pernicieuse , par une superbe singularité, « ils méprisent les choses ordinaires ; et , tâchant « de s'élever au-dessus de ce que la foi rendait « commun , ils sortent du sentier de la vérité. La « gloire les aveugle; ils veulent faire une secte et « une hérésie, et surpasser ceux qui nous ont pré- « cédés dans la foi '. » On sait leur date : leurs auteurs , dont ils portent encore les noms , sont connus partout : on sait sous quels empereurs ils ont commencé, les lieux et les temps de leur naissance : et il est « constant que l'Église catholique les a « tous devancés -.elle est une comme Dieu est un ; « elle est ancienne , elle est catholique : tous ceux « qui l'abandonnent l'ont trouvée dans l'éminence « de l'autorité, et rien ne l'égala jamais. » La quitter, c'était quitter les apôtres et Jésus-Christ même ; et c'est ce qu'on appelait abandonner la tradition, c'est-à-dire, la suite toujours manifeste de la doctrine laissée et continuée dans l'Eglise, le principe de la vérité et la source qui coulait toujours dans la succession.
Cette doctrine manifestement venait de l'apôtre , lorsqu'il disait àTimothée : Ce que vous avez ouï de moi en présence de plusieurs témoins , laissezle à des hommes fidèles qui soient capables d'en instruire d'autres ». C'est la règle apostolique , c'est par cette supposition que la doctrine doit aller de main en main : les apôtres l'ont déposée entre les mains de leurs successeurs enpréseiice de plusieurs témoins; devant toute l'Église catholique, comme l'explique Vincent de Lérins après saint Chrysostôme^ : pour éviter la surprise, on ne dit rien en secret : mais ce qui est dit devant tout le monde, passe à tout le monde de main en main ; c'est, disait saint Chrysostôme'i, le trésor royal qui doit être déposé en lieu public : de pasteur à pasteur, d'évéque à évêque, on se donne les uns aux autres la saine doctrine : il n'y a point d'interruption; et tout cela originairement vient de Jésus-Christ , qui disait aux apôtres et à leurs successeurs : Je suis toujours avec vous. Dans cette succession la doctrine est toujours la même. C'est pourquoi la fausse doctrine, dans le style de l'Écriture, s'appelle une autre doctrine : O Timothée, dit saint Paul ^ , dénoncez à certaines gens qu'ils n'enseignent point d'autre doctrine. L'Évangile n'est jaiyiais atdre que ce qu'il était auparavant^. Ainsi , quel que soit le temps où dans la foi on dise autre chose que ce qu'on disait le jour d'auparavant, c'est toujours Y hétérodoxie , c'est-àdire , une autre doctrine qu'on oppese à Yorthodoxie ; et toute fausse doctrine se fera connaître d'abord, sans peine et sans discussion , en quelque moment que ce soit, par la seule innovation : puisque ce sera toujours quelque chose qui n'aura point été perpétuellement connu. C'est par ce témoignage que la foi se rend sensibleaux plus ignorants , pourvu
« Slrom. lib. Vu. — ' II. Tim. u. t. — ^ Chrysost. in eum Me. — ' Ibid. — i I. Tim. i , 3.— « Gai. i, 7.
qu'ils soient humbles : et tous les jours sont égaux pour y trouver la vérité en possession ; puisque Jésus-Christ ne dit pas qu'il sera avec les apôtres et leurs successeurs à de certains jours , mais tous tes jours.
Par là s'entend clairement la vraie origine de catholique et d'hérétique. L'hérétique est celui qui a une opinion, et c'est ce que le mot même signifie. Qu'est-ce à dire , avoir une opinion ? C'est suivre sa propre pensée et son sentiment particulier. Mais le catholique est catholique , c'est-à-dire qu'il est universel ; etsans avoir de sentiment particulier, il suit sans hésiter celui de l'Église.
De là vient qu'un des caractères des novateurs dans la foi est de s'aimer eux-mêmes : Erunt homines seipsos amantes : Il y aura des hommes qui s'aimeront eux-mêmes ' ; ou comme parle saint Jude , digne d'être si souvent cité dans une lettre si courte , des hommes qui se repaissent eux-mêmes, seipsos pascentes^ ; qui se repaissent de leurs inventions , jaloux de leur sentiment, amoureux de leurs opinions. Le catholique est bien éloigné de cette disposition : et sans craindre l'inconvénient d'être jaloux de ses propres pensées, il a une sainte jalousie, un saint zèle pour les sentiments communs de toute l'Église ; ce qui fait qu'il n'invente rien , et qu'il n'a jamais envie d'innover.
Pour répondre aux autorités des saints , que nous avons allég"ées , on dira que cet argument , qu'on tire de la succession , était bon au commenoeinent , où , tout près de .Tésus-Christ et des apôtres , on voyait comme d'un coup d'oeil l'origine de l'Église' Illusion manifeste! Si dans la promesse de Jésus- Christ sur la durée de son Église nous regardions autre chose que la puissance divine qu'il y donne pour foudeme^nt : Toute puissance , dit-il * , m''est donnée dans le ciel et sur la terre , rien ne nous pourrait assurer contre l'altération de la doctrine : un ouvrage humain pourrait tomber après cent ans , comme après mille ans : et les Pères du second, du troisième, du quatrième et cinquième siècle, dont nous avons allégué l'autorité , se pourraient tromper comme nous dans la succession de l'Église et de ses pasteurs. Mais parce que Jésus-Christ et sa parole toute-puissante sont le fondement de notre foi » l'argument est de tous les siècles : saint Cyprien ne le faisait pas avec moins d'assurance que saint Augustin , et avant lui Tertullien , et avant lui Clément d'Alexandrie. On le fit à Bérenger, avec la même force, après mille ans. Dès qu'il innova sur la présence réelle, on lui objecta d'abord , comme je l'ai démontré ailleurs ^ , ce fait constant, qu'il ù'y avait pas une Église sur la terre, pas une ville, pas un village de son sentiment; que les Grecs, que les Arméniens , et en un mot tous les chrétiens d'Orient avaient la même foi que l'Occident; de sorte qu'il n'y avait rien déplus ridicule que de traiter d'incroyable ce qui était cru par le laonde entier. Lui-même
' II. Tim. m , 2. — » Judas. 12. — ' Matth. xwm , 20. — ♦ Hug. Lingon. Adelm. Brix. Ascol. ep. ad Beietvg. Gttim. lib. 3. Lanf. de corp. et sang. Dom. cap. 2, 4, 22, etc. t. \yv\ Bib. PP. Lugd. Hist. des Far. liv. %\.
INSTRUCTION PASTORALE
il l'avait cru comme les autres : il avait été <^,levé dans cette foi : après l'avoir changée , il y était revenu par deux fois, et, sans oser nier le fait constant de l'universalité de la croyance contraire à la sienne , il se contentait de répliquer , à l'exemple des autres hérétiques, dont nous avons vu les réponses, que « les sages ne doivent pas suivre les sentiments ou « plutôt les folies du vulgaire '. » Mais Lanfranc, ce saint religieux , ce savant archevêque de Cantorbéry, et les autres, lui faisaient voir que ce qu'il appelait le vulgaire^ , c'était tout le clergé et tout le peuple de l'univers; et après un fait si positif, sur lequel on ne craignait pas d'être démenti, on concluait que si la doctrine de Bérenger était véritable , « l'héritage promis à Jésus-Christ était péri , « et ses promesses anéanties; enfin, que l'Église « catholique n'était plus, et que, si elle n'était plus , « elle n'avait jamais été ^. » Comme donc , en toute occasion et en tout temps , les hérétiques tenaient le même langage , l'Église y opposait toujours les mêmes promesses : l'argument , loin de s'affaiblir , se fortifiait ; et bien loin qu'il fût plus clair au commencement de l'Église, au contraire plus elle allait en avant , plus paraissait la merveille de son éternelle subsistance, et plus on voyait clairement la vérité de cette sentence : Le ciel et la terre passeront ; mais mes paroles ne passeront pas^.
Cent ans après Bérenger, saint Bernard alléguait toujours la même preuve, et toujours, s'il se pouvait , avec une nouvelle assurance. Je vous ai tenu, disait l'Épouse 5 , et je ne vous quitterai point. Ce Père expliquait ces paroles par celles de la promesse^ : « Voilà, je suis avec vous tous les jours jus- « qu'à la fin des siècles relletient Jésus-Christ, parce « qu'elle en est tenue : comment donc peut-elle tom- « ber? » Il explique la fin des siècles par le retour des Juifs à l'Église : il faut qu'elle dure jusque-là : c'est pourquoi , poursuivait le saint 7 , « la race des « chrétiens n'a pas dû cesser un moment , ni la foi « sur la terre , ni la charité dans l'Église. Les fleu- « ves se sont débordés , les vents ont soufflé , » et sont venus fondre sur elle; mais « elle n'est point « tombée, parce qu'elle était fondée sur la pierre , « qui est Jésus-Christ, » et sur sa promesse inviolable": « ainsi elle n'a pu être séparée d'avec Jésus- « Christ, ni par les vains discours des philosophes , « ni par les suppositions des hérétiques , ni par l'é- « pée des persécuteurs. » Fondé sur cette promesse , il oppose aux novateurs de son temps, comme on avait toujours fait , V autorité de l'Église catholique , et les Pères qui y ont toujours enseigné la vérité, et les papes et les conciles toujours attachés à les suivre*. Cette suite ne peut être interrompue.
Au surplus, sans disputer davantage, il ne faut qu'un peu de bon sens et de bonne foi pour avouer que l'Eglise chrétienne , dès son origine , a eu pour une marque de son unité sa communion avec la chaire de saint Pierre , dans laquelle tous les autres
• Muiu. — xofu. cit//. 4. — ' Hitg. Lingon., etc. cap 22. — * Mutih. XXIV, 35. — ' Cant. m, 4. — « Serm. lxxix in Cant. n" 5; <. i, col. 1545. — " Ibid. n° 4. — ' Sarm. lxxx , «•7,8;«>?. 1548.
sièges ont gardé l'unilé : in qiia sola unitas ab ont' nibusservaretur, comme parlent les saints Pères» : en sorte qu'en y demeurant , comme nous faisons , sans que rien ait été capable de nous en distraire, nous sommes le corps qui a vu tomber à droite et à gauche tous ceux qui se sont séparés eux-mêmes; et on ne peut nous montrer par un fait positif et constant, comme il le faudrait pour ne point discourir en l'air , que nous ayons jamais changé d'état , ainsi que nous le montrons à tous les autres.
Dans cet inviolable attachement à la chaire de saint Pierre, nous sommes guidés par la promesse de Jésus-Christ. Quand il a dit à ses apôtres , Je suis avec vous , saint Pierre y était avec les autres ; mais il y était avec sa prérogative , comme le premier des dispensateurs, primus Petrus^ : il y était avec le nom mystérieux de Pierre , que Jésus-Christ lui avait donné ^ , pour marquer la solidité et la force de son ministère : il y était enfin comme celui qui devait le premierannoncer lafoi au nom de ses frères les apôtres , les y confirmer , et par là devenir la pierre sur laquelle serait fondé un édifice immortel. Jésus- Christ a parlé à ses successeurs comme il a parlé à ceux des autres apôtres; et le ministère de Pierre est devenu ordinaire, principal et fondamental dans toute l'Église. Si les Grecs se sont avisés dans les derniers siècles de contester cette vérité, après l'avoir confessée cent fois , et l'avoir reconnue avec nous , non point seulement en spéculation, mais encore en pratique dans les conciles que nous avons tenus ensemble durant sept cents ans; s'ils n'ont plus voulu dire , comme ils faisaient : « Pierre a parlé « par Léon; Pierre a parlé par Agathon; Léon nous « présidait comme le chef préside à ses membres ; « les saints canons et les lettres de notre père Céles- « tin nous ont forcés à prononcer cette sentence , » et cent autres choses semblables : les actes de ces conciles, qui ne sont rien moins que les registres publics de l'Église catholique, nous restent encore en témoignage contre eux ; et l'on y verra éternellement l'état où nous étions en commun dans la tige et dans l'origine de la religion.
Ce sera donc toujours aux catholiques à confondre ceuxqui se séparent; et en les prenant dans le moment funeste pour eux de leur séparation , nous serons en droit de leur dire avec saint Paul : Est-ce de vous qu'est partie la parole de Dieu, ou bien êtes-vous les seuls à qui elle est parvenue 4 ? Est-ce de vous qu'elle est partie? montrez-nous sa continuité : n'estelle vernie qu'à vous? montrez-nous son universalité. Est-ce de vous qu'elle est partie .!* devait-elle avoir de vous son commencement , et ne faut-il pas qu'il paraisse de qui vous la tenez , et comment elle vous est venue de proche en proche ? N'est-elle venue qu'à vous seuls? ne devait-elle pas être dans toute la terre , et une parcelle doit-elle l'emporter contre le tout? C'est par de tels arguments que le docte Vincent de Lérins démontrait, il y a treize cents ans, que l'Église a des coutumes établies qui sont autant de démonstrations de la vérité , et qu'il faut
' Opt. cont. Parm. lib. n. — ' Matlk. x, 2. — ^ Mare. III, 17. — * I. Cor. xjv, 36.
SUR LES PROMESSES DE L'ÉGLISE
compter parmi ces coutumes ce qu'elle a accoutumé de croire.
Loin que la saine doctrine soit capable d'être affaiblie par les nouveautés, au contraire la contradiction des novateurs la fortifie et l'épure. Écoutons saint Augustin' : « Plusieurs choses étaient cachées « dans les Écritures : les hérétiques séparés del'É- X glise l'ont agitée par des questions : ce qui était « caché s'est découvert , et on a mieux entendu la « vérité de Dieu. . . Ceux qui pouvaient le mieux expli- « quer les Écritures , ne donnaient point de résolu- « tion aux questions difficiles, pendant qu'il ne s'é- « levait aucun calomniateur qui les pressât. On n'a « point traité parfaitement de la Trinité avant les « clameurs des ariens ; ni de la pénitence , avant que « les novatiens s'élevassent contre; ni de l'efficace « du baptême , avant nos rebaptisateurs. On n'a pas « même traité avec la dernière exactitude les choses « qui se disaient de l'unité du corps de Jésus-Christ, « avant que la séparation qui mettait les faibles en « péril obligeât ceux qui savaient ces vérités à les a traiter plus à fond, et à éclaircir entièrement toutes « lesobscuritésdel'Écriture. Ainsi, dit saint Augusn tin , loin que les erreurs aient nui à l'Église catholi- « que, les hérétiques l'ont affermie, et ceux qui pen- « saient mal ont fait connaître ceux qui pensaient « bien. On a entendu ce qu'on croyait avec piété , » et la vérité s'est déclarée de plus en plus.
Il sefantdonc bien garder de croire que les erreurs quelles qu'elles soient puissent détruire l'Église et en interrompre la suite : elles y viennent pour la réveiller, et faire qu'elle entende mieux ce qu'elle croyait.
Par cette sainte doctrine , toute question dans l'Église se réduit toujours , contre tous les hérétiques , à un fait précis et notoire : Que croyait-on quand vous êtes venus? Il n'y eut jamais d'hérésie qui n'ait trouvé l'Église actuellement en possession de la doctrine contraire. C'est un fait constant, public, universel, et sans exception. Ainsi, la décision a été aisée; il n'y a qu'à voir en quelle foi on était quand les hérétiques ont paru, en quelle foi ils avaient été élevés eux-mêmes dans l'Église, et à prononcer leur condamnation sur ce fait , qui ne pouvait être caché ni douteux. Demandez à Luther lui-même comment, par exemple, il disait la messe, avant qu'il se prétendît plus illuminé. Il vous répondra qu'il la disait comme on la disait, comme on la dit encore dans l'Église catholique . et la disait dans la foi commune de toute l'Église. Voilà sa condamnation prononcée par sa propre bouche : s'il s'est cru contraint à changer ce qu'il a trouvé établi , c'est là son crime et son attentat, qu'il a voulu appeler nouvelle lumière. Il en est de même des autres errants dans tous les autres articles. Ils ont tous voulu , non pas éclaircir ce que l'Église savait, mais savoir autre chose qu'elle : il n'y a point à hésiter sur la décision.
Mais pourquoi donc faire tant de livres contre les hérésies? Saint Augustin vient de vous le dire si clairement : vous l'avez ouï : Si vous ne croyez pas,
' In Ps. Liv , n» 22 ; t. iv , col. 513.
BOSSfET. — TOME IV
vous n'entendrez pas, disait le prophète', selon l'ancienne version des Septante : Nisicredidcriiis, nonintelligetis : d'où saint Augustin tirait cette conséquence évidente par elle-même : Le commencement de l'infelligence , c'est la foi ; le fruit de la foi , c'est rintelligence : Inilium sapieniiœfides : fidei Jructus intellectus. Voilà toute l'économie de la doctrine parmi les fidèles. On croit sur la foi de l'Église : on entend par les explications plus particulières des saints docteurs. Vous voyiez baptiser les petits enfants, et vous croyiez en simplicité qu'ils étaient pécheurs, puisqu'on leur donnait par le baptême la rémission des péchés. Une hérésie vient contester cette vérité : alors vous développez plus clairement la doctrine de saint Paul sur les deux Adams , le premier et le second; les paraboles de Jésus-Christ sur la renaissance, et toute la suite des mystères. Le baptême donné en égalité au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, faisait adorer un seul Dieu en trois personnes : Jésus-Christ était appelé le Fils unique : c'en était assez pour établir la foi. Quand les ariens ont voulu embrouiller cette matière, il a fallu, pour l'expliquer dans toute son étendue, détailler, pour ainsi parler, la théologie de saint Jean ; les paroles de Jésus-Christ même, sur son éternelle naissance ; et la source de l'unité dans la procession des trois divines Personnes. En un mot, vous aviez dans le Symbole un abrégé des articles, qui, proposé par l'Église, vous ôtait le doute. Les hérésies sont venues, pour donner lieu à déplus amples explications; et de la foi simple, on vous a mené à la plus parfaite intelligence qu'on puisse avoir en cette vie. Ainsi l'Église sait toujours toute vérité dans le fond : elle apprend par les hérésies , comme disait le célèbre Vincent de Lérins , à l'exposer avec plus d'ordre, avec plus de distinction et de clarté. Mais que sert, direz-vous, cette intelligence à celui qui croit déjàen simplicité ? Beaucoup en toute manière: Dieu veut que vous remarquiez tous les progrès de la vérité dans votre esprit : on vous conduit par degrés à la parfaite lumière , et vous apprenez que de clarté en clarté, comme dit saint Paul », vous devez enfin arriver au plein jour.
Ainsi la décision de l'Église est toujours courte et aisée à prononcer dans le fond ; mais il n'en est pas de même des traités des saints docteurs. Pour prononcer une décision , l'on n'a qu'à dire à l'hérétique : Que croyait-on dans l'Église , et qu'y aviezvous appris vous-même ? Le fait est constant : on va vous le déclarer plus précisément que jamais : on ira même au-devant de toutes vos équivoques. Que disent les Écritures ? Les traités des saints docteurs vous l'expliqueront plus amplement. Nous sommes ceux à qui tout profite , et même les hérésies : elles nous rendent plus attentifs , plus zélés, mieux instruits : la chose n'est pas obscure : « Nous « avons appris , dit saint Augustin^, et c'est là une « principale partie de l'instruction chrétienne ; nous « avons appris que chaque hérésie a apporté à l'É- « glise sa question particulière , contre laquelle on
' Is. yn, 9 — ^ II. Cor. in, 18. — ' De don. Persev. cap. » , «° 53; <. X, col. 851.
« a défendu plus exactement la sainte Écriture, que « s'il ne s*était jamais élevé de pareille difficulté : » et vous craignez que les hérésies n'obscurcissent ou n'affaiblissent la foi de l'Église !
Mais, mes frères , je parle à vous ; à vous, dis-je, qui faites l'objet de nos plus tendres inquiétudes dans la peine que vous avez de vous réunir avec nous : je vois ce qui vous arrête. Vous craignez que, sous ce beau nom de l'autorité de l'Église et de la foi des promesses, on ne vous pousse trop loin, et qu'on ne se mette en droit de vous faire croire tout ce qu'on voudra. O cœurs pesants et tardifs à croire non ce qui est écrit par les prophètes, mais ce qui a été promis par Jésus-Christ même , commencez par bien peser toutes ces paroles ; que veut dire ce Foilàje suis , qui rend la chose si présente? que veut dire cet avec vous, ce tous les jours, et jusqu'à la fin du monde ^ qui ne souffre ni fin ni interruption? Voulez-vous toujours éluder les paroles de Jésus-Christ, les plus claires , et toujours opposer le sens humain à sa puissance? Que craignez-vous donc? Quoi , de trop croire à Jésus-Christ; qu'il ne vous pousse trop loin, et qu'à force de croire à l'Église, à qui il promet son assistance , vous ne tombiez dans l'absurdité ? Mais , au contraire , la foi de l'Église en est le remède. Lorsqu'on s'astreint à n'inventer rien , et à suivre ce qu'on a trouvé établi , on n'avance ni absurdité ni rien de nouveau. Consultez l'expérience. D'où sont venues les absurdités ? de ceux qui ont suivi la ligne de la succession , ou de ceux qui l'ont rompue ? Pour ne point ici parler des marcionites, des manichéens , des donatistes, des autres anciens hérétiques ; qui sont , dans le siècle précédent, ceux qui ont outré la puissance et l'opération de Dieu jusqu'à détruire le libre arbitre par lequel nous différons des animaux , introduire une nécessité fatale , et faire Dieu auteur du péché? Ne sont- ce pas les prétendus réformateurs , comme nous l'avons montré ailleurs plus clair que le jour, et de l'aveu de vos ministres ' ? Mais qui sont ceux qui en revenant de ce blasphème sont tombés dans un excès opposé, et sont devenus semi-pélagiens? Ne sont-ce pas encore les luthériens , c'est-à-dire , de tous les hommes ceux qui ont le plus tâché d'obscurcir l'autorité de l'Église catholique? mais encore, d'où nous est venu ce prodige d'ubiquité? N'est-ce pas delà même source? et cette doctrine qui selon vous-mêmes confond les deux natures de Jésus-Christ, n'est-elle pas aujourd'hui établie dans le plus grand nombre des Églises luthériennes, sans que les autres l'improuvent en s'en séparent? C'est ce que personne n'ignore; et il ne faut pas se montrer vainement savant, en prouvant des faits constants. Si vous rejetez de bonne foi ces erreurs dans votre religion , pourquoi présenter votre communion aux luthériens qui les défendent , et participer par ce moyen à tous leurs excès ? Mais vous-mêmes considérez où vous jette votre doctrine de l'inamissibilité de la justice, et cette certitude infaillible de votre salut, qu'on vous oblige d'avoir, quelques crimes qu'on puisse commettre. On vous
' Ilkt. des Far. liv. xiv.