I. INSTRUCTION PASTORALE
cache le plus qu'on peut ces absurdités qui rendent votre religion si visiblement insoutenable. Plflt à Dieu que vous en fussiez bien revenus : mais enfin, bien certainement elles sont reçues parmi vous ; on les y a définies de nos jours dans le synode de Dordrect , et on n'en a révoqué les décisions par aucun acte. Vous avez aussi défini dans ce synode, selon qu'il était porté dans vos catéchismes, et dans la formule d'administrer le baptême, que les enfants des fidèles naissent tous dans l'alliance et dans la grâce chrétienne '. Vous n'y avez pas décidé moins clairement que la grâce chrétienne ne se perd jamais : d'où il résulte que quand cette grâce est une fois entrée dans une famille, elle n'en sort plus; en sorte que ni les pères ni les enfants ne la peuvent perdre jusqu'à la fin du monde , si cette race dure autant. Quelle plus grande absurdité pouvait-on inventer ; et à moins que d'être insensible à la vérité , peut-on demeurer un seul moment dans une religion où l'on croit de tels prodiges ?
Venons néanmoins encore à des dogmes plus populaires : n'est-il pas de pratique parmi vous, que chacun , jusqu'aux plus grossiers et aux plus ignorants , doit savoir former sa foi sur les Écritures; croire par conséquent qu'il les entend assez pour y voir tous les articles de la foi; ne céder jamais à aucune autorité de l'Église, ni à aucun de ses décrets; se croire obligé à les examiner tous, et à les soumettre à sa censure : c'est là sans doute ce qu'il faut croire pour être bon protestant. Mais que feront ceux qui, de bonne foi , demeureront convaincus de leur ignorance, et se sentiront incapables de rien prononcer sur des matières si hautes et si disputées ? que feront-ils , dis-je, sinon à la fin de croire bonne toute religion, et se sauver dans l'asile de l'indifférence; qui est en effet la disposition où l'expérience fait voir que vous mène votre réforme?
Ces choses sont évidentes , et les plus ignorants les peuvent entendre. Mais, ô malheur pour lequel nous ne répandrons jamais assez de larmes ! nos frères ne veulent pas nous écouter : souvent ils sont convaincus; ils sentent bien en leur conscience qu'ils n'ont rien à nous répliquer. Toute leur défense est de dire : Si nous avions nos ministres, ils sauraient bien vous répondre. Vous réclamez vos ministres , nos chers frères? Tous les jours nous vous faisons voir à quoi vos ministres vous ont engagés, même dans les décrets de vos synodes : ce sont eux qui , dans ces décrets, vous ont fait passer la réalité aux luthériens, et non-seulement la réalité qui nousestcommune avec les luthériens, mais encore l'ubiquité : et dans une autre matière aussi importante , leur doctrinedemi-pélagienne contre la grâce du Sauveur. Pressés de tels arguments, vous laissez là vos ministres et vos synodes. Que nous importe ? dites-vous , nous nous en tenons à la seule parole de Dieu qui nous est très-claire. Vous lit-on dans l'Évangile les promesses de Jésus-Christ, où
' Cat. dim. 60, Form. du Baptême; Syn, Dml, Sess. 38, cap.. 17. Hisl. des Far. lib. XIV.
SUR LES PROMESSES DE L'ÉGLISE
vous n'avez rien à répondre ; vous en appelez à vos ministres, que vous veniez de rejeter. Allons plus haut. Quand il a fallu quitter l'Église , oiî vos pères se sont sauvés avec nous , vous n'avez pas consulté vos anciens pasteurs, quoiqu'ils eussent l'autorité de la succession apostolique : l'Écriture alors vousparaissaitclaire : vousy trouviez aisément la résolution des plus grandes difficultés : maintenant vous ne savez rien : savants pour se laisser entraîner à l'esprit de division et de schisme , ils n'en savent plus assez pour en revenir : on leur a seulement appris , pour toute réponse, à demander la communion sous les deux espèces, comme si toute la religion et toute leur prétendue réforme aboutissait à ce point.
Mais avant que de disputer sur les deux espèces , ne faudrait-il pas savoir auparavant ce qu'on vous y donne, si c'est le vrai corps et le vrai sang en substance , ou bien le corps et le sang en figure et en vertu; si on vous les donne réellement séparés ou réellement unis ; et si Jésus-Christ est entier sous chaque espèce avec tout le divin et tout l'humain qui se trouve dans sa personne. C'est de quoi on ne veut plus parler : les catholiques sont trop forts dans cet endroit : les paroles de Jésus-Christ leur y sont trop favorables. Mais parce qu'on croit trouver quelque avantage (avantage vain, comme on va voir ) dans la communion des deux espèces , on ne veut plus parler que de cela : celte communion qui, selon Luther, au commencement qu'il s'érigea en réformateur, était une chose de néant, res nihili, est devenue le seul sujet de la dispute. « Nous la pren- « drons, disait Luther, si le concile nous la défend ; « et nous la refuserons s'il nous la commande : » tant la matière lui semblait légère et indifférente. Maintenant on veut tout réduire à ce seul point , et c'est là qu'on met toute la religion.
Nous avons expliqué à fond cette matière dans un traité qui n'est pas long ; on n'y a pu opposer que les minuties et les chicanes que tout le monde a pu voir dans les écrits des ministres. Notre réponse est toute prête , il y a longtemps : et nous nous sentons en état (nous le disons avec confiance) , quand les sages le jugeront à propos , de pousser la démonstration jusqu'à la dernière évidence. Aujourd'hui , pour nous renfermer dans notre sujet , nous nous contentons d'appliquer à cette matière la foi des promesses et l'autorité de l'Église. Allez, er,seignez et baptisez : je suis avec vous. On dira de même : Allez, enseignez, célébrez l'eucharistie, qui doit durer à jamais comme le baptême, puisque, selon la doctrine de l'apôtre, o;i y doit annoncer la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il viejitie'; par conséquent jusqu'à la fin, ainsi qu'il l'a dit lui-même du baptême. Il la fautdonc trouver sans interruption également dans tous les siècles ; et l'effet de la promesse de Jésus-Christ n'a point d'autre fin que celle du monde.
Vous-mêmes vous donnez pour marque de la vraie Église, avec la pureté de la parole, la droite
' I. Cor. XI , 20.
administration des sacrements. Il la faut donc trouver dans tous les temps, et dans les derniers comme dans les premiers. Jésus-Christ a également sanctifié tous les siècles , quand il a dit : Je suis avec vous jusqu'à la fai, eti il ne peut y en avoir aucun où l'on ne trouve la vérité du baptême et la vérité de l'eucharistie. Voilà notre règle, et c'est Jésus-Christ lui-même qui nous l'adonnée; il l'a lui-même appliquée à l'administration des saints sacrements : Allez , enseignez et baptisez :je suis avec vous ; recevez le baptême que vous donnera l'Église , recevez l'eucharistie qu'elle vous présentera : sans cela il n'y a point de règle certaine ; et parce que vous refusez cette règle, mes frères, je vous le dis , vous n'en avez point.
Nous en avons une autre , direz-vous, bien plus assurée, bien plus claire ; c'est , pour commencer par l'eucharistie , d'y faire ce qu'y a fait le Sauveur du monde, selon qu'il l'a ordonné, en disant: Faites ceci. Hé bien ! vous voulez donc faire tout ce qu'il a fait : être assis autour d'une table en signe de concorde et d'amitié , comme les enfants bien-aimés du grand Père de famille; et, quand le nombre en sera trop grand , être du moins distribués par bandes et par compagnies, per contubernia ' : en sorte qu'on vous mette ensemble le plus qu'on pourra , cent à cent , cinquante à cinquante , comme les cinq mille que le Sauveur nourrit dans le désert. Vous voulez manger d'un même pain rompu entre vous , comme saint Paul l'insinue », et comme Jésus-Christ l'avait pratiqué , et boire tous dans la même coupe en témoignage d'union , et pour accomplir ce qu'a prononcé Jésus-Chrfst : Buvez-en tous , et divisez-la entre vous, qui est un signe d'amitié, d'hospitalité , de fidèle correspondance. Vous voulez fjire ce divin repas sur le soir, à la fin du jour, après le souper ^ , pour exprimer que le Fils de Dieu nous préparait sou banquet à la fin des siècles et au dernier âge du monde. Vous vous moquez , direz-vous, de nous réduire à ces minuties. Dites donc que le Fils de Dieu a fait tout cela sans dessein » et qu'il n'y a pas du mystère en tout ce qu'il fait dans une action si importante et si solennelle ; ou que , pour discerner ce qu'il veut qu'on fasse , vous avez pour règle , non point sa pratique et sa parole, mais votre propre raisonnement. Est-ce là , mes frères , la règle que vous prenez pour assurer votresalut ? Venons pourtant à des choses que vous croyez plus importantes : que dites-vous de la fraction du pain .' N'est-elle pas essentielle à la sainte cène , comme le signe sacré du corps de Jésus-Christ rompu à la croix 4.? Avouez la vérité; vous le tenez tous, et vous ne cessez d'avoir cette parole à la bouche; mais, en même temps, pourquoi tolérez-vous les luthériens, qui n'ont point cette fraction? pourquoi , dis-je encore un coup , les tolérez-vous , non -seulement en général par votre tolérance universelle envers eux , mais encore par un acte exprès où cette infrac-
' Marc. VI, 39, 40. — ' 1. Cor. x, I6, ir — » I. Cor. xi, 25. — * Traité de la Comm. som les deux esp. If. part. ch.
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tion de la loi de Jésus-Christ leur est pardonnée ? Le fait est constant et avoué par vos ministres. Où avez-vous trouvé dans l'Évangile qu'une chose si expressément pratiquée par Jésus-Christ , et encore par une raison si essentielle, fût indifférente , ou ne fût point du nombre de celles dont il a dit : Faites ceci ^Reconnaissez que vos ministres vous abusent , et qu'ils vous donnent pour règle , en cette occasion, non point la parole de Jésus-Christ, mais leur politique et leur aveugle complaisance pour les luthériens.
Passons outre. Que ferez-vous à ceux que leur aversion naturelle et insurmontable pour le vin exclut de cette partie de la sainte cène? la refuserezvous tout entière à ces infirmes , parceque vous ne pouvez pas la leur donner tout entière, ni comme vous la croyez établie par Jésus-Christ '? Ce serait le bon parti , selon vos principes , mais il n'est pas soutenable; et vous leur donnez l'espèce du pain toute seule, comme le règle votre discipline après les synodes; mais en ce cas que leur donnez-vous.' Ont-ils la grûce entière du sacrement , ou ne l'ontils pas? Où Jésus-Christ ne prononce rien , comment prononcerez-vous, si, comme nous, vous n'avez recours à la tradition et à l'autorité de l'Église? Ce qu'ils reçoivent , est-ce quelque chose qui n'appartienne en aucune sorte au sacrement ' , comme le dit le ministre Jurieu; ou quelque chose qui y appartienne, comme le soutient contre lui le ministre de la Roque? Déterminez -vous , mes frères. M. Jurieu se fonde sur ce que le sacrement mutilé n'est pas le sacrement de Jésus-Christ. M. de la Roque soutient , au contraire, qu'on ne met point dans l'Église une institution humaine à la place du sacrement de Jésus-Christ. Ils ont raison tous deux selon vos principes, et vous n'avez point de règles pour sortir de cet embarras.
Mais il y a quelque chose de plus essentiel encore : c'est la parole de consécration et de bénédiction où la forme du sacrement est établie ^ Appelez-la comme vous voudrez : en général , parmi vous comme parmi nous et parmi tous les chrétiens , le sacrement consiste principalement dans la parole qui est jointe à ce qu'on appelle l'élément et la matière : Je vous baptise, et le reste, doit être ajouté à l'eau pour faire le vrai baptême ; et la vertu , l'efficace, la vie, pour ainsi parler, du sacrement, est dans la parole. En particulier dans la cène , Jésus- Christ a béni , il a prié, il a invoqué son Père pour opérer la merveille qu'il préparait dans l'Eucharistie. Il a parlé, l'effet a suivi. Saint Paul marque expressément dans l'Eucharistie , la coupe bénie que nous bénissons^ : le pain sacré n'est pas moins béni ni moins consacré par la parole. Mais quelle est-elle? Est-il libre, ou de ne rien dire, comme le permet votre discipline , ou de dire tout ce qu'on veut , sans se conformer à ce que l'Église a toujours dit par toute la terre? Mais si l'on peut ne rien dire, laissera-t-on un si grand sacrement sans parole , et le
» Traité de la Comm. etc. ch. 3.
— M. Cor. X , 16.
' Ibid. — ^Ibid.ch.G.
calice de bénédiction, ainsi nommé par saint Paul , demeurera-t-il sans être béni? Cette bénédiction est-elle quelque chose de permanent , comme l'a cru l'ancienne Éghse, ou quelque chose de passager, comme le croit toute la réformation prétendue? Quoi qu'il en soit, qui prononcera cette bénédiction ? sera-ce celui qui représente Jésus-Christ , et qui préside à l'action , c'est-à-dire le ministre , ou , à son défaut, un prêtre, un ancien ? un diacre pourra-t-il être le consécrateur, ou en tout cas le distributeur du sacrement ; surtout un diacre le sera-t-il de la coupe , selon la pratique de l'ancienne Église? Tout cela est indifférent , dites-vous. C'est pourtant Jésus-Christ seul , comme celui qui présidait à l'action, qui a béni, qui a dit : Prenez, mangez et buvez; ceci est mon corps , ceci est mon sang : et nul autre n'en a fait l'office et la cérémonie. Si cela est indifférent , il sera donc indifférent de faire ou ne faire pas ce qu'il a fait; et votre règle, qui se proposait pour modèle ce qu'il a fait, ne subsiste plus.
Mais la nôtre est invariable , nous l'avons apprise dès le baptême : sans nous informer si l'on nous plongeait dans l'eau, selon l'exemple de Jésus-Christ et des apôtres , selon la pratique de toute l'Église durant treize à quatorze cents ans , selon la force de cette parole , baptisez , qui constamment veut (\ixQ^ plongez; selon le mystère marqué par l'apôtre même, qui est d'être ensevelis avec Jésus-Christ' par cette immersion, nous recevons le baptême comme nous le donne l'Église, persuadés que cette parole , Allez , enseignez et baptisez ; et voilà , je suis avec vous enseignants et baptisants, a un effet éternel. Nous ne nous informons pas non phis si on sépare l'enseignement d'avec le baptême, contre ce qui semblait paraître dans l'institution de Jésus- Christ les enseignant et les baptisant. Raptisés petits enfants, sans témoignage de l'Écriture, nous ne sommes point en peine de notre baptême : nous ne nous embarrassons pas non plus où nous l'avons reçu, dans l'Église ou hors de l'Église, par des mains pures ou par des mains infectées de la souillure du schisme et de l'erreur : il nous suffit d'être baptisés , comme nous l'enseigne celle à qui Jésus-Christ a dit : Je suis avec vous.
Vous répondrez : Nous le recevons aussi de la même sorte, et nous ne sommes non plus en peine de notre baptême que vous. C'est ce qui nous surprend , que vous ayez la même assurance sans en avoir le même fondement. Ou suivez la parole à la rigueur, ou cessez de vous fier à un baptême que vous n'y trouvez pas. Que si vous reconnaissez la foi des promesses et l'autorité de l'Église, reconnaissez-la en tout, et suivez-la dans l'eucharistie, ainsi que dans le baptême. Pourquoi mesurez-vous à deux mesures? pourquoi marchez-vous d'un pas incertain dans les voies de Dieu? Usquequo claudicatis inter duas vîas » ?
Jésus-Christ a institué et donné l'eucharistie à ses disciples assemblés : l'Église a-t-elle cru pour cela quecettepratiquefûtdela substance du sacrement?
' R<m. VI, 4. Col. u, 12. - » m. Reg. xviii, 23.
SUR LES PROMESSES DE L'ÉGLISE
Point du tout : dès l'origine du christianisme on a porté l'eucliaristie aux absents • : on a réservé la communion pour la donner aux malades : après la communion reçue dans les assemblées ecclésiastiques , chacun a eu droit de l'emporter dans sa maison pour communier toute la semaine et tous les jours en particulier : ces communions se sont faites sous l'espèce du pain, et ces communions sous une fcspèce ont été, sans comparaison, les plus communes : dans les assemblées ecclésiastiques , il était si libre de recevoir une des espèces, ou toutes les deux, et on y prenait si peu garde , qu'on ne connut les manichéens, qui répugnaient à celle du vin , qu'après un long temps , par l'affectation de ne le prendre jamais ; et quand pour les distinguer des fidèles, avec lesquels ils tâchaient de se mêler, on crut nécessaire d'Obliger tous les chrétiens aux deux espèces, on sait qu'il en fallut faire une loi expresse pour un motif particulier*. Qui ne connaît pas le socrifice des présanctifiés, où l'Orient et l'Occident ne consacrant pas, réservaient l'espèce du pain consacrée dans le sacrifice précédent, pour en communier toutleclergé et toutle peuple^.' Le mélange des deux espèces, universellement pratiqué depuis quelques siècles par toute l'Église d'Orient, se trouve-t-il davantage dans l'institution de Jésus-Christ, que la communion sous une espèce? Il est donc plus clair que le jour, par tous ces exemples, et par ces diverses manières, pratiquées sans hésiter et sans scrupule dans l'Église , qu'il n'y a en cette matière que sa pratique et sa tradition qui fasse loi selon l'intention de Jésus-Christ, et enfin que la substance de ce divin sacrement est d'y recevoir Jésus-Christ présent, mais comme une victime immolée; ce qui arrive toujours , soit qu'on prenne le sacré corps comme épuisé de sang , ou le sang sacré comme désuni du corps, ou l'un ou l'autre, quoique inséparables dans le fond, mystiquement séparés par la consécration, et comme par l'épée de la parole.
C'est aussi par cette raison que la communion du peuple, sous une espèce, s'est introduite sans contradiction et sans répugnance. On n'eut point de peine à changer ce qui avait toujours été réputé libre; et ce fut à peine trois cents ans après que la coutume en fut établie dans tout l'Occident , qu'on s'avisa en Bohême de s'en plaindre.
Enfin, mes frères, j'oserai vous dire que pour peu qu'on apportât de bonne foi à cette dispute , et qu'on en ôtât l'esprit de chicane et de contention , tant réprouvé par l'apôtre , il n'y a point d'article de nos controverses où nous soyons mieux fondés sur l'autorité de l'Église , sur sa pratique constante, et sur la parole de Jésus-Christ même , comme il a été démontré dans le concile de Trente*.
On ne cherche que des apparences pour vous entretenir dans la division : témoin encore ce qu'on vous met sans cesse à la bouche sur le service en langue vulgaire, qui.se fait , dit-on, en langue inconnue. Par ce discours, on pourrait croire que
' Traité de la Comm. sous les deux esp. I. part- ch. 2. — ' Ibid. chap. 5. — ' Ibid. chap. 6. — ♦ Sess. xxi, cap. i. Traité de la Comm. II. part, ehap. 8.
la langue latine n'est pas connue du clergé et d'une très-grande partie du peuple. Mais ceux qui l'entendent vous l'expliquent ; ceux qui sont chargés de votre instruction sont chargés aussi par l'Église, dans le concile de Trente' , de vous servir d'interprètes: il ne tient qu'à vous, pendant que l'Église chante, d'avoir entre vos mains les Psaumes, les Écritures, les autres leçons et les autres prières de l'Église. Qu'avez-vous donc à vous plaindre? Aimet-on si peu l'unité du christianisme, qu'on rompe avec l'Église pendant qu'elle fait ce qu'elle peut pour édifier tout le monde? Que ne reconnaissezvous plutôt l'amour de l'antiquité dans le langage dont se sert l'Église romaine? Accoutumée au style , aux expressions , à l'esprit des anciens Pères qu'elle reconnaît pour es maîtres , elle en remplit son office, et se fait, pour ainsi dire, un plaisir d'avoir encore à la bouche , et de conserver en leur entier les prières, les collectes , les liturgies, les messes, comme ils les ont eux-mêmes appelées, que ces grands papes, saint Léon, saint Gélase, saint Grégoire , à qui l'Église est si redevable , ont proférées à l'autel, il y a mille et douze cents ans. Vos ministres affectent souvent de vous parler avec une espèce de dédain de ces grands papes, qu'ils trouvent contraires à leurs prétentions. Mais en leur cœur, malgré qu'ils en aient , ils ne peuvent leur refuser la vénération qui est due à ceux qu'on a toujours crus aussi éminents par leur piété et par leur savoir, que parla dignité de leur siège. Ainsi nous nous glorifions en notre Seigneur de dire encore les messes comme ils les ont digérées. Le fondement, la substance , l'ordre même , et en un mot toutes les parties en viennent déplus haut : on les trouve dans saint Ambroise, dans saint Augustin, dans les autres Pères , et enfin dès l'origine du christianisme. Car ce qui se trouve ancien et universel, en ces premiers temps , ne peut pas avoir une autre source. L'Orient a le même goût pour saint Basile, pour saint Chrysostôme et pour les autres anciens Pères, dont il retient le langage dans le service public, quoiqu'il ne subsiste plus que dans cet usage. Toutes les Églises du monde sont dans la même pratique. N'est-ce pas une consolation pour l'Église, de se voir si bien établie depuis tant de siècles , que les langues qu'elle a ouïes primitivement , et dès sa première origine, meurent, pour ainsi dire, à ses yeux , pendant qu'elle demeure toujours la même ? Si elle les conserve autant qu'elle peut, c'est qu'elle aime l'ancienne foi , l'ancien culte , les anciens usages, les anciens rites des chrétiens. Mais que serace si l'on vous dit que les Juifs mêmes, par révérence pour le texte original des Psaumes de David, les chantaient en hébreu dans Jérusalem et dans le temple, depuis même que cette langue avait cessé d'être vulgaire ? C'est ce qu'ils font encore aujourd'hui par toute la terre , de tradition immémoriale. De cette sorte , il sera vrai que Jésus-Christ aura assisté à un tel service, et l'aura honoré de sa présence toutesles fois qu'il sera entré dans les synago-
' Sess. xxJi, cap. 8.
INSTRUCTION PASTORALE
gués. Mais laissons les dissertations. N'est-ce pas assez que saint Paul, que vous produisez si souvent contre les langues inconnues , les permette même dans l'Église, pourvu qu'on les interprète pour l'édification des fidèles'? C'est ce qu'il répète par trois fois dans le chapitre que l'on nous oppose. Nous sommes visiblement de ceux qui avo?is soin qu'on vous interprète ce qu'il y a de plus mystérieux et de plus caché : curet ut interpretetur.î^ons vous avons déjà avertis que le concile de Trente a ordonné aux pasteurs d'expliquer dans leurs instructions pastorales chaque partie du service et des saintes cérémonies de l'Église ^ Nous-mêmes nous vous avons donné, par le même concile de Trente, une Exposition de la doctrine catholique, qui n'est pas la nôtre; mai"^, nous l'osons dire, celle desévêques et du pape r ême, qui l'a honorée deux fois d'une approbation lUthentique. On tâche en vain de nous aigrir contre ce concile. On en trouve la vraie défense, comme celle des autres conciles , dans ses décrets et dans sa doctrine irrépréhensible. Nousvous avons aussi donné notre Catéchisme, et en particulier celui des fêtes, où tous les mystères sont expliqués , et des Heures , où sont en français les plus communes prières de l'Église. Que si ce n'est pas assez, nous sommes prêts à vous donner, par écrit et de vive voix , et la lettre et l'esprit de toutes les prières ecclésiastiques, par les explications les plus simples, et les plus de mot à mot. Ne voyez-vous pas les saints empressements des évêques de France, dont nous tâchons aujourd'hui d'imiter le zèle, à vous donner dans les premiers sièges les instructions les plus particulières sur les articles où l'on nous impose , et à la fois à vous mettre en main un nombre infini de fidèles versions* ? Reconnaissez donc que vos ministres, par leurs vaines plaintes, ne songent qu'à faire à l'Église une querelle , pour ainsi parler, de guet-apens, et contre le précepte du Sage , ne cherchant qu'une occasion de rompre avec leurs amis et avec leurs Jrères^. La paix et la charité n'est pas en eux.
Cessez donc dorénavant de vous glorifier de l'intelligence de l'Écriture, et ne vous laissez plus flatter d'une chose qui aussi bien ne vous est pas nécessaire. Soyez de ces petits et de ces humbles, que la simplicité de croire met dans une entière sûreté : quos credendi simpllcitas tutissimosfacit. Je parle après saint Augustin , et saint Augustin a parlé après Jésus-Christ même. Il a dit : Ta foi Va sauvée : la fol, dit Tertullien , et non pas d'être exercé dans les Écritures : Fides tua te salvumfecit, nonexercitatio Scripturarum ^. Le Saint-Esprit a confirmé celte vérité par une sainte expérience.
» I. Cor. xrv, 5, 13, 27, etc. — ' Sess. XXII. cap. 8.
* Bossuet a en vue M. le cardinal de Noailles, archevêque de Paris ; M. Colbert , archevêque de Rouen ; M. de Nesmond , évéque de Montauban , et d'autres évoques qui publièrent des instructions sur des matières de controverse, et qui enrichirent leurs diocèses de plusieurs livres de prières et de piété. Leurs instructions pastorales leur méritèrent de la part du ministre Basnage des attaques fort vives. (ISote de Lvroi. )
3 Pruv xviii, I. — 4 Matth. ix, 22. Marc, x, 52. — ' f>e Prwic. n' H.
en donnant la foi comme à nous , à des peuples qui n'avaient pas l'Écriture sainte. Saint Irénée et les autres Pères en ont fait la remarque dès leurs temps, c'est-à-dire, dès les premiers temps du christianisme , et on a suivi cet exemple dans tous les siècles. Car aussi la charité ne permettait pas d'attendre à prêcher la foi , jusqu'à ce qu'on sût assez des langues irrégulières, ou barbares , ou trop recherchées, pour y faire une traduction aussi difficile et aussi importante que celle des livres divins , ou bien d'en faire dépendre le salut des peuples. On leur portait seulement le sommaire de la foi dans le Symbole des apôtres. Ils y apprenaient qu'il y avait une Église catholique qui leur envoyait ses prédicateurs, et leur annonçait les promesses dont ils voyaient à leurs yeux l'accomplissement par toute la terre comme parmi eux , à la manière qu'on a expliquée. Ils croyaient ; et comme les autres chrétiens, ilsétaient justifiés par la foi en Jésus-Christ et en ses promesses sacrées. Au surplus, j'oserai vous dire, nos chers frères , qu'il y a plus d'ostentation que de vérité dans la fréquente allégation de l'Écriture où vos ministres vous portent. L'expérience fera avouer à tous les hommes de bonne foi , que ce qu'on apprend par cette pratique , c'est le plus souvent de parler en l'air, et de dire à la fois ce qu'on entend comme ce qu'on n'entend pas. Ce n'est pas l'effet d'unebonnediscipline de rendre les ignorants présomptueux , et les femmes mêmes disputeuses. Vos ministres vous font accroire que ce n'est rien attribuer de trop au simple peuple, que de lui présenter l'Écriture seulement pour y former sa foi. Vous ne songez pas que c'est là précisément la difficulté qu'il lui fallait faire éviter. C'est une ancienne maxime de la religion, que nous trouvons dans Tertullien, dès les premiers temps , qu'il faut savoir ce qu'on croit, et ce qu'on doit observer avant que de l'avoir appris • , par un examen dans les formes. L'autorité de l'Église précède toujours, et c'est la seule pratique qui peut assurer notre salut : sans ce guide , on marche à tâtons dans la profondeur des Écritures , au hasard de s'égarer à chaque pas. Nous l'avons démontré ailleurs plus amplement pour ceux qui en voudront savoir davantage ^ ; mais nous en disons assez ici pour convaincre les gens de bonne foi , et qui savent se faire justice sur leur incapacité et leur ignorance. Que ceux-là donc cherchent leur foi dans les Écritures, que l'Église n'a pas instruits et qui ne la connaissent pas encore. Pour ceux qu'elle a conçus dans son sein et nourris dans son" école, ils ont le bonheur d'y trouver leur foi toute formée, et ils n'ont rien à chercher davantage.
C'est le moyen, dites-vous , d'inspirer aux hommes un excès de crédulité qui leur fait croire tout ce qu'on veut sur la foi de leur curé ou de leur évoque. Vous ne songez pas , nos chers frères , que la foi de ce curé et de cet évéque est visiblement la foi qu'enseigne en commun toute l'Église : il ne
' De Coron, n" 2. — ' Hist. des far. liv. xv. Confér. avec M. Claude. Disc, sur t'Hist. univ. 11. part, vers la ûo.
SUR LES PROMESSES DE L'ÉGLISE
faut rien moins à un catholique. Vous errez donc , en croyant qu'il soit aisé de l'ébranler dans les matières de la foi : il n'y a rien au contraire de plus difflcile, puisqu'il faut pouvoir à la fois ébranler toute l'Église, malgré la promesse de Jésus- Christ. Ainsi, quand il s'élève un novateur, de quelque couleur qu'il se pare, et quelque beau tour qu'il sache donner aux passages qu'il allègue , l'expérience de tous les siècles fait voir qu'il est bientôt reconnu, et ensuite bientôt repoussé, malgré ses spécieux raisonnements, par l'esprit d'unité qui est dans tous les corps, et qui ne cesse jusqu'à la fin de réclamer contre.
Mais vous, qui vous glorifiez de ne croire qu'avec connaissance , et nous accusez cependant d'une trop légère créance, souffrez qu'on vous représente comment on vous a conduits depuis les commencements de votre réforme prétendue. Aux premiers cris de Luther, Rome , comme une nouvelle Jéricho , devait voir tomber ses murailles. Depuis ce temps , combien vous a-t-on prédit la chute de Babylone ! Je ne le dis pas pour vous confondre : mais enfin rappelez vous-mêmes en votre pensée combien on* vous a déçus, même de nos jours. Toutes les fois que quelque grand prince s'est élevé parmi vous , comme il s'en élève partout, et même parmi les païens et les infidèles; de quelles vaines espérances ne vous êtes- vous pas laissés flatter? Quels traités n'allait-on pas faire en votre faveur? Quelles ligues n'a-t-on pas vues, sans pouvoir jamais entamer le défenseur de l'Église ? Qu'a-t-il réussi de ces projets tant vantés par vos ministres ? Ceux qu'on vous faisait regarder comme vos restaurateurs , ontils seulement songé à vous dans la conclusion de la paix? Jusqu'à quand vous laisserez-vous tromper? Encore à présent il court parmi vous un Calcul exact ' , que nous avons en main , selon lequel Babylone votre ennemie devait tomber sans ressource, tout récemment et dans le mois de mai dernier. On donne tels délais qu'on veut aux prophéties qu'on renouvelle sans fin; et, cent foistrompés, vous n'en êtes que plus crédules.
Je veux bien rapporter ici la réponse de M. Basnage, dans un ouvrage dont il faudra peut-être vous parler un jour. «On trouve, dit-il», un livre en- « tier dans l'Histoire des Variations , où l'on rit de « la durée de nos maux , et de l'illusion de nos peu- « pies , qui ont été fascinés par de fausses espéran- « ces. Mais, en vérité, M. de Meaux devait crain- « dre la condamnation que l'Écriture prononce « contre ceux à qui la prospérité a fait des entrail- « les cruelles ; car il faut être barbare pour nous «c insulter sur les maux que nous souffrons , et que « nous n'avons pas mérités. Une longue misère ex- « cite la compassion des âmes les plus dures, et on « doit se reprocher d'y avoir contribué par ses «< vœux , par ses désirs, et par les moyens qu'on a
' Ou le ministre Jurieu et les petits prophètes des Cévennes.
' Calcul exuct de la dui-ée de V empire papal, etc. Mai 16»i>. (Il est de Jurieu.) - » Hist. Eccl. liv. v, chap. 3, n» 9, p. 1483.
« employés pour perdre tant de familles, plutôt « que d'en faire le sujet d'une raillerie. » Et un peu après , sur le même ton » : « Quand il serait « vrai qu'on court avec trop d'ardeur après les « objets qui entretiennent l'espérance, et qu'on « se repaît de quelques idées éblouissantes, dont « l'on sentirait fortement la vanité, si l'esprit était « dans la tranquillité naturelle; ce ne serait pas un « crime qu'on dût noircir par un terme emprunté « de la magie, » c'est-à-dire, par celui de fascination. M. Basnage voudrait nous faire oublier que le sujet de nos reproches n'est pas que les prétendus réformés reçoivent de fausses espérances : c'est une erreur assez ordinaire dans la vie humaine; mais que leurs pasteurs, que ceux qui leur interprètent l'Écriture sainte s'en servent pour les tromper ; qu'ils prophétisent de leur cœur, et qu'ils disent : Le Seigneur a dit, quandle Seigneur n'apomtparté^;qvieV\\\{ision était si forte, que cent fois déçu, par un abus manifeste des. oracles du Saiut-Esprit et du nom de Dieu , on ne s'en trouve que plus disposé à se livrer à l'erreur : toute l'éloquence de M. Basnage n'empêchera pas que ce ne soit un digne sujet, non pas d'une raillerie, dans une occasion si sérieuse et dans un si grand péril des âmes rachetées du sang de Dieu , mais d'un éternel gémissement pour une fascination si manifeste. Ce terme, que saint Paul emploie envers les Galates ses enfants 3, n'est pas trop fort dans une occasion si déplorable , et nous tâchons de l'employer avec la même charité qui animait le cœur de l'apôtre de qui nous l'empruntons.
Malgré tous ces inutiles discours , et sans craindre les vains reproches de M. Basnage, qui visiblement ne nous touchent pas , je ne cesserai , nos chers frères , de vous représenter que c'est là précisément ce qui vous devait arriver par le juste jugement de Dieu. Vous vous faites un vain honneur de ne pas croire à l'Église, dont Jésus-Christ vous ditquesi vous ne iécoutez, vous serez semblables aux païens et aux puldicains ^. Vous ne croyez pas aux promesses qui la tiennent toujours en état jusqu'à la fin des siècles : il est juste que vous croyiez les prophéties imaginaires, semblables à ceux dont il est écrit que , pour s'être rendus insensibles à farnour de la vérité , ils sont livrés à l'opération de l'erreur, en sorte qu'ils ajoutent foi au mensonge ^.
Voyons néanmoins encore quel usage de l'Écriture on vous apprend dans nos controverses. Je n'en veux point d'autre exemple que l'objection que vous ne cessez de nous faire, comme si nous étions de ceux qui disent : Jésus-Christ est ici, ou il est là 6. Avouez la vérité , nos chers frères : aussitôt qu'on traite avec vous de la présence réelle , ce passage vous revient sans cesse à la bouche ; vous n'en pesez pas la suite : // s'élèvera de faux Christs et de faux prophètes. Si Ton vous dit donc : Il est dans le désert , ne sortez pas pour le chercher : il est dans les lieux les plus
' P. 1484. — 2 Ezech. xui, 7. — ' Gai. m, 1. — * Mattk. xvni , 17. — » I. Thess. u , lo. — * Matth. xxiv , 23.
liSSTRUCTION PASTORALE
cachés de la maison , ne le croyez pas ' : il est plus clair que le jour qu'il parle de ceux qui viendront à la fin des temps , et dans la grande tentation de la fin du monde , s'attribuer le nom de Christ. La même chose est répétéedans saint Marc ». Saint Luc le déclare encore par ces paroles : Donnez-vous garde d'être séduits; car plusieurs viendront en mon nom en disant : C'est moi , et te temps est proche : n'allez donc point après eux ^. Ce sens n'a aucun doute , tant il est exprès. Cependant, s'il vous en faut croire , celui qui dit , C'est moi , et le temps de ma venue approche, c'est le Christ que nous croyons dans l'eucharistie : c'est celui-là qui se veut faire chercher ou dans le désert ou dans les maisons. Je crois bien que vos ministres se moquent eux-mêmes dans leur coeur d'une illusion si grossière; mais cependant ils vous la mettent dans la bouche; et, pourvu qu'ils vous .éblouissent en se jouant du son des paroles saintes, ils ne vous épargnent aucun abus, aucune profanation du texte sacré.
C'est l'effet d'un pareil dessein qui les oblige à TOUS proposer, contre la durée éternelle promise à l'Eglise, ces paroles de Jésus-Christ : Lorsque le Fils de l'homme viendra, pensez-vous qu'il trouve de la foi sur la terre 4 ? Mais s'il faut en toute rigueur qu'en ce temps-là, où l'iniquité croîtra , et où la charité se refroidira dans la multitude ^, cette foi qui opère par la charité sera non point offusquée par les scandales , mais entièrement éteinte , à qui est-ce que s'adressera cette parole : Quand ces choses commenceront, regardez, et levez la tête; parce que votre rédemption approche ^? Où. sera ce dispensateur fidèle et prudent, que son maître, quand il viendra , trouvera attentif et vigilant 7 ? A quelle Église accourront les Juifs , si miraculeusement convertis , après que la plénitude de la gentilité y sera entrée? Que si vous dites qu'aussitôt après, le monde se replongera dans l'incrédulité, et que l'Église sera dissipée sans se souvenir d'un événement qu'on verra accompagné de tant de merveilles ; comment ne songez-vous pas à ce beau passage d'Isaïe, cité par saint Paul « , pour le prédire , et dont voici l'heureuse suite : « Le pacte que je ferai avec vous , « c'est que mon esprit qui sera en vous, et ma « parole que je mettrai dans votre bouche, y de- « meurera , et dans la bouche de vos enfants , et « dans la bouche des enfants de vos enfants , au- « jourd'hui et à jamais, dit le Seigneur? » Ce qui se conservera dans la bouche de tous les fidèles , sera-t-il caché ; et ce qui passera de main en main, souffrira-t-il de l'interruption ?
Pendant que nous représenterons à nos frères errants ces vérités adorables , joignez-vous à nous , peuple fidèle : aidez à l'Église votre mère à les enfanter en Jésus-Christ : vous le pouvez en trois manières, par vos douces invitations, par vos prières et par vos exemples.
• Matth. XXIV, 24, 20. — ' Marc, xiil, 21. — =• Luc. xxi, S. — ♦ Ibid. wni, 8.-5 Matlh. xxiv, 12. — * Luc. xxi 2». — ' Ihid. XUi 42. — » Rom. xi , 27. /*. Lix, 21.
Concevez avant toutes choses un désir sincère de leur salut , témoignez-le sans affectation et de plénitude de cœur : tournez-vous en toute sorte de formes pour les gagner. Reprenez les tins, comme dit saint Jude ' , ea leur remontrant , mais avec douceur, que ceux qui ne sont pas dans l'Église sont déjà ./«grès. Quand vous leur voyez de l'aigreur, sauvez-les en les arrachant du milieu du feu : ayez pour les autres une tendre compassion, avec une crainte de les perdre , ou de manquer à quelque chose pour les attirer.: Parlez-leur, ditsaint Augustin» , amanter, dolenter, fraterne , placide : avec amour, avec douceur, sans dispute , paisiblement comme on fait à son ami, à son voisin, à son frère. Vous qui avez été de leur religion , racontez-leur, à l'exemple de ce même Père revenu du manichéisme, par quelle trompeuse apparence vous avez été déçus; par oii vous avez commencé à vous détromper ; par quelle miséricorde Dieu vous a tirés de l'erreur, et la joie que vous ressentez en vous reposant dans l'Église, où vos pères ont servi Dieu et se sont sauvés , d'y trouver votre sûreté, comme les petits oiseaux dans leur nid et sous l'aile de leur mère.
C'est dans cet esprit que saint Augustin racontait au peuple de Carthage les erreurs de sa téméraire etprésomptueusejeunesse : comme il y savait raisonner et disputer, mais non encore s'humilier; et comme enfin il fut pris dans de spécieux raisonnements, auxquels il abandonnait son esprit curieux et vain. C'était pourtant sur l'Écriture qu'il raisonnait. « Superbe que j'étais, dit-il 3, je cherchais « dans les Écritures ce qu'on n'y pouvait trouver « que lorsqu'on est humble. Ainsi , je me fermais « à moi-même la porte que je croyais m'ouvrir. « Que vous êtes heureux , poursuivait-il, peuples « catholiques , vous qui vous tenez petits et hum- « blés dans le nid oii votre foi se doit former et « nourrir ; au lieu que moi , malheureux , qui « croyais voler de mes propres ailes , j'ai quitté le « nid , et je suis tombé avant que de pouvoir pren- « dre mon vol. Pendant que , jeté à terre , j'allais « être écrasé par les passants , la main miséricor- « dieusede mon Dieu m'a relevé, et m'a remis dans « ce nid a et dans le sein de l'Église d'où je m'étais échappé. Que pouvez -vous représenter de plus affectueux et de plus tendre à ceux qui, prévenus contre l'Église, craignent l'abri sacré que la foi y trouve contre les tentations et les erreurs?
Lorsque vous travaillez avec nous à ramener nos frères, le discours le plus ordinaire que vous entendrez est , qu'ils souffrent persécution : cette pensée les aigrit et les indis pose. La question sera ici de savoir s'ils souffrent pour la justice. S'il y a eu des lois injustes contre les chrétiens , il y en a eu aussi, dit saint Augustin 4, de très-justes « contre les païens ; il y en a eu contre les Juifs, en- « fin il y en a eu contre les hérétiques. » Voulait-on que les princes religieux les laissassent périr en repos, dans leur erreur, sans les réveiller? Et
' Jnd<e. 22, 23. — » Serm. ccxoiv, n" 20, <. v, col. Ilot. — 3 Surm. M , n° 6, col. 286. — • Serm. lxii , n" 18 , col. 36i.
SUR LES PROMESSES DE L'ÉGLISE
pourquoidonc ont-ils en main la puissance? L'examen de leur doctrine, dit le même Père ',a été fait par l'Église : « il a été fait et par le saint-siége «apostolique, et parle jugement des évêques ; « Examen factum est apud apostolicam sedem; « faclum est in episcopalijudicio : » ils y ont été condamnés en la même forme que toutes les ancien nés hérésies. « La leur étant condamnée par les « évêques , il n'y a plus d'examen à faire , et il ne « reste autre chose, sinon, dit saint Augustin, « qu'ils soient réprimés par les puissances clirétien- « nés : Damnata ergo hœresis ab episcopis , non « adhuc examinanda sed coercenda est a potes- « tatibus christianis. » Vous voyez , selon l'ancien ordre de l'Église, ce qui reste à ceux qui ont été condamnés par les évêques. C'est ce que disait ce Père aux pélagiens. 11 le disait , il le répétait au dernier ouvrage sur lequel il a fini ses jours; il le disait donc plus que jamais plein d'amour , plein de charité dans le cœur, plein de tendresse pour eux : car c'est là ce qu'on veut porter devant le tribunal de Dieu, lorsqu'on y va comparaître. Revêtez-vous donc envers nos frères errants d'entrailles de miséricorde : tâchez de les faire entrer dans les sentiments et dans le zèle de notre grand roi : la foi où il les presse de retourner, est celle qu'il a trouvée sur le trône depuis Clovis, depuis douze à treize cents ans ; celle que saint Rémi a prêchée aux Français victorieux; celle que saint Denis et les autres hommes apostoliques avaient annoncée aux anciens peuples de la Gaule , où les successeurs de saint Pierre les ont envoyés. Depuis ce temps, a-t-on dressé une nouvelle Eglise et un nouvel ordre de pasteurs ? N'est-on pas toujours demeuré dans l'Église qui avait saint Pierre et ses successeurs à sa tête? Les rois et les potentats qui ont innové, qui ont changé la religion qu'ils ont trouvée sur le trône , en peuvent-ils dire autant? Pour nous, nous avons encore les temples et les autels que ces grands rois , saint Louis , Charlemagne et leurs prédécesseurs ont érigés. Nous avons les volumes qui ont été entre leurs mains : nous y lisons les mêmes prières que nous faisons encore aujourd'hui ; et on ne veut pas que leurs successeurs travaillent à ramener leurs sujets égarés, comme leurs enfants, à la religion sous laquelle cette monarchie a mérité de toutes les nations le glorieux titre de très-chrétienne?
Saint Augustin, que j'aime à citer, comme celui dont le zèle pour le salut des errants a égalé les lumières qu'il avait reçues pour les combattre ; à la veille de cette fameuse conférence de Carthage , où la charité de l'Eglise triompha des donatistes , plus encore que la vérité et la sainteté de sa doctrine, parlait ainsi aux catholiques ^ : Que la douceur règne dans tous vos discours et dans toutes vos actions! « Combien sont doux les médecins pour « faire prendre à leurs malades les remèdes qui les « guérissent! Dites à nos frères : Nous avons assez
' Op. imp. cont. Jul. lib. u, n" I03; t. x, col. 993.— ^ Scrm. cccLVii , de laud. pac. n' 4 , etc., col. 1393 et seqq.
« disputé, assez plaidé,: enfants, par le saint hap- « têine, du même père de famille , finissons enfin « nos procès : vous êtes nos frères; bons ou mau- « vais,voulez-le, ne le voulez pas, vous êtes nos frè- « res. Pourquoi voulez-vous ne le pas être ? Il ne « s'agit pas de partager l'héritage , il est à vous « comme à nous; possédons-le en commun tous « deux ensemble. Pourquoi vouloir demeurer dans « le partage? Le tout est à vous. Si cependant ils « s'emportent contre l'Eglise et contre vos pasteurs ; n c'est l'Église, ce sont vos pasteurs qui vous le de- •t mandent eux-mêmes : ne vous fâchez jamais con- « tre eux : ne provoquez point de faibles yeux à se « troubler eux-mêmes. Ils sont durs, dites-vous, ils « ne vous écoutent pas; c'est un effet de la maladie. « Combien en voyons-nous tous les jours qui blas- « phèment contre Dieu même! Il les souffre , il les « attend avec patience; attendez aussi de meilleurs « moments : hâtez ces heureux moments par vos « prières. Je ne vous dis point : Ne leur parlez plus; « mais quand vous ne pourrez leur parler, parlez à « Dieu pour eux , et parlez-lui du fond d'un cœur « où la paix règne. »
Mes chers frères les catholiques, continuait saint Augustin , « quand vous nous voyez disputer pour « vous, priez pour le succès de nos conférences ; « aidez-nous par vos jeûnes et par vos aumônes : « donnez ces ailes à vos prières , afin qu'elles mon- « tent jusqu'aux cieux ; par ce moyen , vous ferez « plus que nous ne pouvons faire :.... vous agirez « plus utilement par vos prières que nous par nos « discours et par nos conférences. » Demandez à Dieu, pour eux, un amour sincère de la vérité : tout dépend de la droite intention : tous s'en vantent , tous s'imaginent l'avoir ; mais combien est subtile la séduction qui nous cache nos intentions à nousmêmes! Dans l'état où ils se trouvent, disent-ils, tout leur est suspect ; et s'ils se sentent portés à nous écouter, ils ne peuvent plus discerner si c'est l'inspiration ou l'intérêt qui les pousse. Mais saventils bien si leur fermeté n'est pas un attachement à son sens ? Nous rendons ce témoignage à plusieurs d'eux , comme saint Paul le voulait bien rendre aux Israélites qui résistaient à l'Évangile : Ils ont le zèle de Dieu : mais savent-ils si c'est bien un zèle selon la science ' ; si ce n'est pas plutôt un zèk amer, comme l'appelle saint Jacques*? Combien en voit-on , qui par un faux zèle, dont on se fait un fantôme de piété dans le coeur , croient rendre service à Dieu en s'opposant à sa vérité ? Venez , venez à l'Église, à la promesse, à. Jésus-Christ même, qui l'a exprimée en termes si clairs : c'est où je vous appelle dans ce doute. 0 Dieu ! mettez à nos frères dans le fond du cœur une intention qui plaise à vos yeux, afin qu'ils aiment l'unité, non point en paroles, mais en œuvre et en vérité ; leur conversion est à ce prix , et nul de ceux qui vous cherchent avec un cœur droit ne manque de vous trouver.
Quand on tâche de les engager à se faire instruire , on trouve dans quelques-uns un langage de docilité qui leur fera dire qu'ils sont prêts à tout écouter ,
' Rom. X, 2. — ' Jac. m, I4.
ir INSTRUCTION PASTORALE
et qu'il faut leur donner du temps pour (ihercher la vérité. On doit louer ce discours, pourvu qu'il soit sincère et de bonne foi. Mais en même temps il faut leur représenter, selon la parole de Jésus-Christ', que l'on ne cherche que pour trouver; l'on ne demande que pour obtenir; l'on ne frappe qu'afin qu'il nous soit ouvert. Au reste. Dieu nous rend facile à trouver la voie qui mène à la vie; car il veut notre salut , et n'expose pas ses enfants à des recherches infinies : autrement on pourrait mourir entre deux ; et mourir hors de l'Église, dans l'erreur et dans les ténèbres : par où l'on est envoyé, selon la parole de Jésus-Christ, aux ténèbres extérieures^, loin du royaume de Dieu, et de sa lumière éternelle. Pour éviter ce malheur , il faut se hâter de trouver la foi véritable , et prendre pour cela un terme court. 11 est vrai que pour élever l'âme chrétienne, Jésus-Christ lui propose des vérités hautes , qui feraientnaître mille questions, si on avait aies discuter les unes après les autres; mais aussi pour nous délivrer de cet embarras , qui jetterait les âmes dans un labyrinthe d'où l'on ne sortirait jamais, et mettrait le salut trop en péril, il a tout réduit à un seul point, c'est-à-dire, à bien connaître l'Église, où l'on trouve tout d'un coup toute vérité autant qu'il est nécessaire pour être sauvé. Tout consiste à bien concevoir six lignes de l'Évangile , où Jésus-Christ a promis, en termes simples , précis, et aussi clairs que le soleil, d'être tous les jours avec les pasteurs de son Église jusques à la fin des siècles. Il n'y a point là d'examen pénible à l'esprit humain : on n'a besoin que d'écouter, de peser, de goûter parole à parole les promesses du Sauveur du monde. Il faut bien donner quelque temps à l'infirmité età l'habitude, quand on est élevé dans l'erreur; mais il faut, à la faveur des promesses de l'Église , conclure bientôt , et ne pas être de ceux dont parle saint Paul , qui , pour leur malheur éternel, veulent toujours apprendre, et qui n'arrivent jamais à la connaissance de la vérité^.
Mais voulez-vous gagner les errants, aidez-les principalement par vos bons exemples. Que la présence de Jésus-Christ sur nos autels, fasse dans vos cœurs une impression de respect qui sanctifie votre extérieur. Que vos tabernacles sont aimables, ô Seigneur des armées! mon cœur y aspire, et est affamé des délices de votre table sacrée^. O Dieu, que ces scandaleuses irrévérences, qui sont le plus grand obstacle à la conversion de nos frères, soient bannies éternellement de votre maison ! C'est par là que l'iniquité et les faux réformateurs ont prévalu. La force leur a été donnée contre le sacrifice perpétuel qu'ils ont aboli en tant d'endroits, à cause des péchés du peuple : la vérité est tombée par terre : le sanctuaire a été foulé aux pieds^. Des hommes qui s'aimaient eux-mêmes ont rompu le filet, et se sont faits des sectateurs. Le vain titre de réformation les flatte encore. Ils ont fait, c'est-à-dire ils ont réussi pour leur malheur. Ils ont abattu des forts , ou qui semblaient l'être : ils ont ébranlé des
> Matth. vu, 7. - 2 Ihid. XXU, 13. — MI. Tim. m, 7. — * Ps. Lxxxni, I. — 5 Dan. vur, VZ.
colonnes, et entraîné des étoiles; mais leur progrès a ses bornes, et ils n'iront pas plus loin que Dieu n'a permis. Ha puni par un même coup les nations de qui il a retiré son saint mystère dont ils abusaient, et ceux dont les artifices en ont dégoûté les peuples ingrals.Humilions-nous sous son juste jugement, et implorons ses miséricordes, afin qu'il rende à sa sainte Église cette grande partie de ses entrailles qui lui a été arrachée.
Cessons de nous étonner qu'il y ait des schismes et des hérésies : nous avons vu pourquoi Dieu les souffre; et, quelque grandes qu'aient été nos pertes; il n'y a jamais que la paille que le vent emporte. Il faut qu'il en soit jeté au dehors , il faut qu'il en demeure au dedans ; il faut , dis-je, qu'il y ait de la paille dans l'aire du Seigneur, et des méchants dans son Église. Si l'amas en est grand , aussi sera-t-il jeté dans un grand feu. Cependant, mes frères, la paille croîtra toujours avec le bon grain : plantée sur la même terre, attachée à la même tige, échauffée du même soleil, nourrie par la même pluie, jetée en foule dans la même aire, elle ne sera point portée au même grenier : rendons-nous donc le bon grain de Jésus-Christ. Que nous servirait d'avoir été dans l'Église, et d'en avoir cru les promesses, si nous nous trouvions à la fin (ce qu'à Dieu ne plaise) dans le feu où brûleront les hérétiques et les impies? Plutôt attirons-les, par nos bons exemples, à l'unité , à la vérité, à la paix : et pour ne laisser sur la terre aucun infidèle par notre faute, goûtons véritablement la sainte parole, faisons-en nos chastes et immortelles délices : qu'elle paraisse dans nos mœurs et dans nos pratiques. Que nos frères ne pensent pas que nous les détournions delà lire et delà méditer nuit et jour; au contraire, ils la liront plus utilement et plus agréablement tout ensemble , quand , pour la mieux lire, ils la recevront des mains de l'Église catholique bien entendue et bien expliquée, selon qu'elle l'a toujours été. Ce n'est pas les empêcher de la lire, que de leur apprendre à faire cette lecture avec un esprit docile et soumis, pour s'en servir sans ostentation et dans l'esprit de l'Église, pour la réduire enpratique, et prouver par nos bonnes œuvres, comme disait l'apôtre saint Jacques ■ , que la vraie foi est en nous.