LA NATIVITE DU SAINT PRECURSEUR
PREMIERE ELEVATION
On accourt des environs.
Le terme d'Elisabeth étant accompli, les voisins et ses parents accoururent pour célébrer la miséricorde que Dieu avait exercée (en lui ôtant sa stérilité) , et s'en réjouir avec elle • . Les vraies congratulations des amis et des parents chrétiens , doivent avoir pour objet la miséricorde que Dieu nous a faite : sans cela , les compliments n'ont rien de solide , ni de sincère, et ne sont qu'un amusement.
Dieu dispose avec un ordre admirable tout le tissu de ses desseins. Il voulait rendre célèbre la naissance de saint Jean-Baptiste, où celle de son Fils devait aussi être célébrée par la prophétie de Zacharie ; et il importait aux desseins de Dieu , que celui qu'il envoyait pour montrer son Fils au monde fût illustré dès sa naissance : et voilà que, sous le prétexte d'une civilité ordinaire. Dieu amasse ceux qui devaient être témoins de la gloire de Jean- Baptiste, la répandre et s'en souvenir. Car « tout a le monde était en admiration ; « et les merveilles qu'on vit paraître à la naissance de Jean-Baptiste , « se répandirent dans tout le pays voisin : et tous « ceux qui en ouïrent le récit , le mirent dans leur « cœur, en disant : Que pensez-vous que sera cet « enfant? Car la main de Dieu est visiblement avec a lui *. » Accoutumons-nous à remarquer , que les actions qui paraissent les plus communes , sont secrètement dirigées par l'ordre de Dieu , et servent à ses desseins, sans qu'on y pense; en sorte gue rien n'arrive fortuitement.
ir ÉLÉVATION.
La circoncision du saint précurseur, et le nom qui lui est donj>é.
« Le huitième jour, on vint circoncire l'enfant; « et ils lui donnaient le nom de son père , Zacha-
' Lue. 1 , 37, 58. — ' Ihid. 63 , 06.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
« rie : mais Élisabetli répondit que son nom était « Jean. On lui remontrait que personne n'avait ce « nom dans leur parenté : et en même temps ils « demandèrent par signes à son père , quel nom il « lui voulait donner ; et il écrivit sur des tablettes, « que Jean était son nom' ». On connut donc, par le concours du père et de la mère à lui donner ce nom extraordinaire dans la famille, qu'il était venu d'en-haut : • Et tout le monde était étonné. Le nom de Jean signifle grâce , piété , miséricorde : et Dieu avait destiné ce nom au précurseur de sa grâce et de sa miséricorde.
Il paraît que Zacharie, à qui on ne parlait que « par signes * , « n'était pas seulement devenu muet par son incrédulité , mais que l'ange l'avait encore frappé de surdité : mais l'ouïe lui fut tout à coup rendue avec la parole , quand il eut obéi à l'ange , en donnant à son fils le nom de Jean. L'obéissance guérit le mal que l'incrédulité avait causé : à l'instant celui qui n'entendait rien que par signes , et ne parlait qu'en écrivant , eut « la bouche ouverte , » et entonna ce divin cantique.
IIP ÉLÉVATION.
Le cantique de Zacharie. Première partie : quels sont les ennemis dont Jésus-Christ nous délivre, et quelle est la justice qu'il nous donne.
« Béni soit le Seigneur Dieu d'Israël ^. » C'est , après être demeuré longtemps muet, une soudaine exclamation pour exprimer les merveilles qu'il avait été contraint de resserrer en lui-même, touchant le règne du Christ qui était venu, et qui bientôt allait paraître. C'est ce qu'il voit dans son transport; et il voit en même temps la part qu'aura son fils à ce grand ouvrage , qui sont les deux parties de cet admirable cantique.
C'est pour la gloire de Jésus-Christ le témoignage d'un prêtre célèbre parmi le peuple, et aussi savant que pieux. C'est pourquoi toutes les paroles de son cantique ont de doctes et secrets rapports aux promesses faites à nos pères , et aux anciennes prophéties.
Il commence donc par bénir ce Dieu : « Parce « qu'il a visité son peuple , et en a opéré la rédemp- « tion, » en lui envoyant son Fils, en qui « il nous « a élevé un puissant Sauveur dans la maison de « David son serviteur 4, » Voilà comme tout le monde connaissait que le Fils de Marie par elle sortait de David, et en héritait la royauté.
Le mot de « corne » dont il se sert, est un mot de magnificence et de terreur, qui dans le style de l'Écriture signifie la gloire , et en même temps une force incomparable pour dissiper nos ennemis. C'est ce que devait faire le Sauveur sorti de David , pour la rédemption du genre humain.
Le saint prêtre nous fait voir deux choses dans cette rédemption : la première, sont les maux dont elle nous affranchit : et la seconde , sont les grâces qu'elle nous apporte.
■ Luc. ï, 59, 60, 61, 62, 63. — ' Ibid. 02, 64. — 3 Ibid. 68. — * Ibid. 68, 6».
Premièrement donc : » Il avait promis par la bou- « chede ses prophètes, qu'il nous déli\Terait de « nos ennemis et de ceux qui nous haïssent '. » Quels sont les ennemis dont nous devons être délivrés? Ce sont, avant toutes choses, les ennemis invisibles qui nous tenaient captifs par le péché , par nos vices, et par tous nos mauvais désirs : ce sont là nos vrais ennemis, qui seuls aussi peuvent nous perdre. Jésus-Christ nous délivre aussi des ennemis visibles, en nous apprenant non - seulement à ne les craindre plus , mais encore à les vaincre par la charité et par la patience , selon ce que dit saint Paul » : « Ne vous laissez pas vaincre par le « mauvais , mais surmontez le mauvais par l'abon- « dancedu bien : » soigneux de gagner par la charité vos frères qui vous persécutent; « et entassant des « charbons sur leurs têtes, » pour les échauffer et fondre la glace de leurs cœurs endurcis.
C'est ainsi que le Sauveur nous apprend à vaincre nos ennemis. Mais s'il faut qu'ils soient vaincus manifestement, Dieu les mettra à nos pieds d'une autre sorte , comme il y a mis les tyrans persécuteurs de l'Église : et si les Juifs avaient été fidèles à leur Messie , je ne doute pas que Dieu ne les eût tirés de leur servitude d'une manière éclatante , pour les faire marcher sans crainte , et servir Dieu en paix.
Quand donc Dieu fait prospérer son peuple contre les ennemis qui les oppriment ; qu'ils regardent ces heureux suc^îès comme une grâce du libérateur qui leur est venu , et qu'ils en profitent pour mieux servir Dieu : autrement , et s'ils en abusent pour mener une vie plus licencieuse , la paix n'est pas une paix sainte et chrétienne , mais un fléau de Dieu plus terrible que la guerre même.
Mais les véritables ennemis dont la défaite nous est promise par le Sauveur, sont les démons, nos vainqueurs dès l'origine du monde; et nos convoitises qui nous font la guerre dans nos membres; et nos péchés qui nous accablent, et nos faiblesses qui nous tuent; et les terreurs de la conscience, qui ne nous laissent aucun repos. Voilà les vrais ennemis, les vrais maux dont Jésus-Christ nous délivre, « pour nous faire marcher sans crainte « en sa présence ^. »
Ce n'est pas assez de nous délivrer des niaux : le règne de Jésus-Christ nous apporte la sainteté qui doit avoir deux qualités. La première est exprimée par ces paroles, « afin que nous servions « en sainteté et en justice devant lui 4 : » c'est-àdire dans une parfaite et véritable sainteté qui ne soit point extérieure, et aux yeux des hommes, mais aux yeux de Dieu. Car dans le règne de Jésus- Christ il ne s'agit pas de purifications extérieures , ni de vaines cérémonies , ni d'une justice superficielle 5 : il faut être saint à fond , se tenir sous les yeux de Dieu, faire tout uniquement pour celui qui sonde le fond des cœurs , et ne songer qu'a lui plaire. Ce n'est pas assez , et voici la seconde
' Luc. I, 70,71. — i Eom. XD, 20, 21. — 3 jr„^, ,^74. * Ibid. 75. — » Matih. XY et xwu.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
qualité de la vraie sainteté : il faut persévérer dans cet état : une vertu passagère n'est pas digne de Jésns-Clirrst. Ceux qui , transportés par la douceur d'une dévotion nouvelle, se retirent à la première tentation, sont ceux qu'il appelle « temporels s » ou justes pour un certain temps , et non pour toujours. La preuve du vrai chrétien est la persévérance ; et la grAce que Jésus-Clirist nous apporte est une grâce qui premièrement nous fait vraiment justes devant Dieu, et secondement nous fait justes, persévérants , marchant courageusement et humblement à la fois , sous les yeux de Dieu , durant toute la suite de nos jours.
Commençons donc une vie nouvelle sous le règne de Jésus-Christ : soyons justes à ses yeux, en exterminant pour l'amour de lui toute tache qui offenserait ses regards, et pratiquant une vertu ferme et sévère qui ne se relâche jamais , ni en rien.
IV^ ÉLÉVATION
Sur quoi toutes ces grâces sont fondées.
« Pour exercer sa miséricorde envers nos pè- « res , et se souvenir de son alliance sainte , selon « qu'il avait juré à Abraham notre père '. » Il semble qu'il fallait dire que Dieu exerçait ses miséricordes sur nous en mémoire de nos pères. Mais pour nous ôter davantage toute vue de notre propre justice , et nous faire mieux sentir que nous sommes sauvés par grâce, le saint prêtre aime mieux dire qu'il exerce sa miséricorde envers nos pères qui lui ont plu , qu'envers leurs enfants ingrats : qu'il nous sauve par sa bonté, et non à cause de nos mérites; et pour satisfaire à sa promesse , plutôt qu'en ayant égard à nos œuvres , qui sont si mauvaises.
Ce n'est pas qu'il ne faille croire que Dieu donne des mérites à ses saints ; mais c'est que ces mérites sont des grâces : c'est que la grâce qui nous les donne nous est donnée sans mérite : on a des mérites, quand on est saint; mais pour être saint, il n'y a point de mérite : la récompense est due après la promesse; mais la promesse a été faite par pure bonté : la récompense est due encore une fois à ceux qui font de bonnes œuvres ; mais la grâce qui n'est point due , précède afin qu'on les fasse. Enfants de grâce et de promesse, vivez dans cette foi : c'est la nouvelle alliance que Dieu a faite avec nous : « Que « nulle chair ne se glorifie en sa présence : et que u celui qui se glorifie, se glorifie en notre Seigneur 3.»
V ÉLÉVATION
Quel est le serment de Dieu : et ce qu'il opère.
« Selon qu'il avait juré à notre père Abraham *. » Je ne puis mieux exprimer le mystère de ce serment , que par ces paroles de l'épître aux Hébreux ^ : a Dans la promesse que Dieu fit à Abraham, « n'ayant point de plus grand que lui par qui il
' « ATorc. IV, 16, 17. — »i-Mf. 1,72,73. — ' Cor. I, 29,31. — * Luc. 1 , 73. — » Jhb. VI , 13 , 14 , 17.
« pût jurer, il jura par lui-même, « comme il est écrit : « J'ai juré par moi-même, dit le Seigneur; » et ajouta : « Si je ne vous comble de bénédictions , « et si je ne multiplie votre race jusqu'à l'infini ' : » suppléez, je serai un menteur, moi qui suis la vérité même. « Abraham , » continue l'apôtre ' , « ayant « attendu avec patience , a obtenu l'effet de cette « promesse; car comme les hommes jurent par « celui qui est plus grand qu'eux , et que le ser- « ment » où ils font entrer la toute-puissance et la vérité de Dieu dans leur engagement , « est la plus a grande assurance qu'ils puissent donner pour « terminer tous leurs différends, » dont aussi le serment est la décision : « Dieu voulant aussi faire « voir avec plus de certitude aux héritiers de la « promesse, la fermeté immuable de sa résolution, « a ajouté le serment » à sa parole : « afin qu'étant « appuyés sur ces deux choses inébranlables , par « lesquelles il estimpossibleque Dieu nous trompe » ( c'est-à-dire sur la parole de Dieu, et sur le jurement qui la confirme), « nous ayons une puis- « santé consolation, nous qui avons mis notre re- « fuge dans la possession des biens proposés à notre « espérance. »
Il ne faut point ici de commentaire ; il n'y a qu'à écouter toutes ces paroles, et nous en laisser pénétrer. Prenons garde seulement qu'en nous attachant à la promesse, nous ne présumions pas plus qu'il ne nous est promis : Dieu a promis à la pénitence la rémission des péchés ; mais il n'a pas promis le temps de faire pénitence à ceux qui ne cessent d'en abuser.
VP ÉLÉVATION.
Seconde partie de la prophétie du saint canUque qui regarde saint Jean-Baptiste.
« Et vous , enfant , vous serez appelé le prophète « du Très-Haut ^ ; » son prophète particulier et par excellence : prophète « et plus que prophète 4 , » comme l'appelle le Sauveur, puisque non seulement vous l'annoncerez comme celui qui va venir à l'instant, mais encore que vous le montrerez au milieu du peuple, comme celui qui est venu *. « Vous mar- « cherez devant le Seigneur pour lui préparer ses « voies ^. » Voilà donc comme Zacharie appelle Jésus-Christ «. le Très-Haut, » et, « le Seigneur ; » c'està-dire, dans un seul verset, il l'appelle par deux fois, « Dieu. » Voilà donc le caractère de la prophétie de saint Jean-Baptiste , marqué distinctement par Zacharie, qui est démarcher devant le Seigneur pour lui préparer sa voie. Et ce caractère est tiré de deux anciennes prophéties; l'une d'Isaïe: : « Une « voix est entendue dans le désert : Préparez la « voie du Seigneur; faites ses sentiers droits.» L'autre de Malachie en confirmation » : «J'enverrai « mon ange; mon envoyé paraîtra, et préparera les
• Gen. XXII, 16, 17, 18. — ^ Ileb. VI, 15, 16, 17, 18. — 3 Luc. 1, 76. — ♦ Matth. Xl, 0. — * Joan. i , 16, 26, 27, 29 et seq. — « Luc. i , 76. — ' /s. XL, 3. Matlh. ni , 3. Marc, i , 3. Luc. III, i. — * Malach. m, 1. Matlh. XI, 10. Mare, i, 2. Lxic. VII, 27. X
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
« voies devant moi; et le Seigneur que vous cher- « cliez viendra dans son temple. »
C'est ainsi que ce docte prêtre établit par les prophètes la mission de son fils , et le propre caractère de son envoi , qui est de préparer les voies du Seigneur : mais il nous va encore expliquer ce que c'est que préparer les voies du Seigneur : c'est , ditil ' , de « donner à son peuple la science du salut , « pour la rémission de leurs péchés ; « qui est le propre ministère de saint Jean-Baptiste, dont saint Paul adit dans les Actes , après les évangélistes , que « Jean avait baptisé le peuple du baptême de péni- « tence; leur disant de croire en celui qui allait « venir, c'est-à-dire en Jésus'. »
Venez donc apprendre la grande science , qui est la science du salut ; et apprenons qu'elle consiste principalement dans la rémission des péchés, dont nous avons besoin toute notre vie : en sorte que notre justice est plutôt dans la rémission des péchés , que dans la perfection des vertus.
C'est ce qui a fait dire à saint Paul , après David : « Bienheureux ceux dont sont remises les iniquités , « et dont les péchés sont couverts : bienheureux « à qui le Seigneur n'impute point de péché ^ : » afin que nous entendions que, ne pouvant être sans péché, notre vraie science est celle qui nous apprend à nous en purifier de plus en plus tous les jours , en disant avec David : « Lavez-moi de plus en plus de «mon péché 4. »
Cette science est en Jésus-Christ , dont il est écrit : « Mon serviteur en justifiera plusieurs dans sa « science, et il portera leurs iniquités *. » Voilà donc en Jésus-Christ la vraie science delà rémission des péchés , dont il fait l'expiation par son sang , en les portantsurluicomraeune victime; mais Jean marche devant lui pour montrer au peuple que c'est en lui que les péchés sont remis.
Passons donc toute notre vie dans la pénitence , puisque la science du salut consiste dans la rémission des péchés ; et ne nous glorifions point d'une justice aussi imparfaite que la nôtre : non qu'elle ne soit véritable, et parfaite à sa manière; mais parce que la plus parfaite en cette vie doit craindre d'être accablée par la multitude des péchés , si elle ne prend un soin continuel de les expier par la pénitence et par les aumônes. C'est la science que prêchait saint Jean , en criant dans le désert , et faisant retenir toute la Judée de cette voix : « Faites de di- « gnes fruits de pénitence^. »
« Par les entrailles de la miséricorde de notre « Dieu 7 : » c'est uniquement par là que nous trouvons la rémission de nos péchés; c'est par là, poursuit Zacharie , que « l'Orient nous a visité d'en- « haut. » C'est là un des noms de Jésus-Christ qu'un prophète appelle en la personne de Zorobabel : « Un homme viendra ; et son nom est l'Orient ^. » Ce prophète c'est Zacharie; et Zacharie, père de saint Jean , en répète et en explique l'oracle. Jésus-Christ
' Luc. I, 77. — * Act. XIX, 4. Matth. m, II. Marc, i, 4. Luc. m, 8. Joan. i, 26, 31. — ^ Rom. iv, 7,8. Ps. xxxi, I, 2. — • i^s. L, 3. — » Is. uu, II. — « Malth. 11,8. — ' Luc. i , 78. — *Zach. VI, 12.
est le vrai Orient , lui « qui fait lever sur nous le « vrai soleil de justice • , » comme disait Malachie : « Pour éclairer, » continue ici Zacharie , « ceux qui sont assis dans les ténèbres, et dans l'om- « bre de la mort; poiu" dresser nos pas dans la voie « de la paix ». »
Encore qu'on ne vous parle que de la rémission de vos péchés, et qu'elle soi l toujours nécessaire durant tout le cours de cette vie ; ne croyez pas que la justice ne soit pas infuse dans vos cœurs par Jésus-Christ. Il n'a pris le nom d'Orient que pour nous montrer qu'il est pour nous éclairer unelumière naissante : « Il était la véritable lumière, qui éclaire « tout homme venant au monde '. « Quand cette lumière commence à paraître, elle s'appelle Orient, et c'est un des noms de Jésus-Christ. Comme donc le soleil levant ne dissipe les ténèbres qu'en répandant la lumière dont il embellit l'univers, ainsi le vrai Orient, qui se lève vraiment d'en haut, lorsqu'il sort du sein de sou Père pour nous éclairer, ne nous remet nos péchés qu'en nous remplissant de la lumière de la justice , par laquelle nous sommes nousmêmes « lumière en notre Seigneur; car vous « étiez, » dit saint PauH, « les ténèbres » mêmes; « mais à présent vous êtes lumière; » non point toutefois en vous-mêmes , mais en Jésus-Christ , qui vous apprend à marcher toujours les yeux ouverts , et à dresser incessamment vos regards vers lui , par une bonne et droite intention, dont s'ensuivra dans tout votre corps, dans toute votre personne, une lumière éternelle , et un flambeau lumineux dont vous serez éclairé.
« Pour dresser nos pas dans le chemin de la « paix 5. » O paix! le cher objet de mon cœur : ô Jésus; qui « êtes » ma « paix^, » qui me mettez en paix avec Dieu, avec moi-même, avec tout le « monde ; qui, par ce moyen, pacifiez le ciel et la «terre?. » Quand sera-ce , ô Jésus! quand sera-ce, que par la foi de la rémission des péchés, par la tranquillité de ma conscience, par une douce confiance de votre faveur, et par un entier acquiescement , ou plutôt un attachement , une complaisance pour vos éternelles volontés , dans tous les événements de la vie , je posséderai cette paix qui est en vous, qui ▼ientde vous , et que vous êtes vous-même ?
VIT* ÉLÉVATION
Saint Jean au désert dès son enfance.
Lenfant croissait, et son esprit se fortifiait, et il était dans le désert , jusqu'au jour de sa manifestation dans Israël^. Ce que Dieu fait dans cet enfantest inouï. Celui qui dès leseindesa mère avait commencé à éclairer saint Jean-Baptiste, et à le remplir de son Saint-Esprit , se saisit de lui dès son enfance; et il paraît que dès lors il se retira dans le désert sans qu'on puisse dire à quel âge. Que ne faut-il point penser d'un jeune enfant qu'on voit
» Mal. IV, 2. — » Lttc. I, 79. Is. IX, I, 2. — î Joan. I, 9, — 4 Ephes. V, 8. — * Luc. i, 70. — • Ephes. n, 14. — ' Ck)-' loss. I, 2U. — « Luc. I, 80.
7ia
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
tout d'un coup , après le grand éclat que fit sa naissance miraculeuse , disparaître de la maison de son père, pour être seul avec Dieu, et Dieu avec lui? Loin du commerce des hommes , il n'en avait aucun qu'avec le ciel; il se retire de si bonne heure d'une maison sainte, d'une maison sacerdotale, d'avec des parents d'une sainteté si éminente , élevés au rang des prophètes, dont il devait être la consolation; mais les saints n'en ont point d'autre que de tout sacrifier à Dieu.
Qui n'admirerait cette profonde retraite de saint Jean-Baptiste? Que ne lui disait pas ce Dieu qui était en lui , et pour qui dès son enfance il quittait tout? Que ne lui disait-il point dans ce silence, où il se mettait pour n'écouter que lui seul? La langue, dit saint Jacques ', est la source de toute iniquité : qui veut fuir le péché doit fuir la conversation. Ce fut l'esprit de saint Jean-Baptiste qui s'est perpétué dans les solitaires. Une voix fut portée à" saint Arsène : Fuis les hommes; oui, si tu veux fuir le péché, et ne pécher point en ta langue. Mais à qui cette parole a-t-elle été dite plutôt qu'à saint Jean- Baptiste poussé au dedans par le Saint-Esprit à se retirer dès son enfance dans le désert?
Tout le reste suivit. Cet homme, dès son enfance, d'une retraite et d'un silence si prodigieux, mène une vie si étonnante ; n'ayant pour tout habit qu'un rude cilice de poils de chameaux; une ceinture aussi affreuse sur ses reUis ; pour toute nourriture des sauterelles, sans qu'on explique comment il les rendait propres à sustenter sa vie, et du miel sauvage* \ et dans sa soif, de l'eau pure. Le désert lui fournissait tout ; et sans rien emprunter des villes ni des bourgades , il n'eut aucune société avec les hommes mauvais , dont il venait reprendre les vices , et réprimer les scandales.
Cette vie rude et rigoureuse n'était pas inconnue dans l'ancienne loi. On y voit dans ses prophètes les nazaréens qui ne buvaient point de vin 3. On y voit dans Jérémie 4 les réchabites , qui , non contents de se priver de cette liqueur, ne labouraient ni ne semaient, ni ne cultivaient la vigne, ni ne bâtissaient de maison , mais habitaient dans des tentes. Le Seigneur les loue par son prophète Jérémie, d'avoir été fidèles au commandement de leur père Jonadab ; et leur promet en récompense , que leur institut ne cesserait jamais. Les esséens, du temps même du Sauveur, en tenaient beaucoup. La vie prophétique qui paraît dans Èlie,dans Elisée, dans tous les prophètes, était pleine d'austérités semblables à celle de Jean-Baptiste, et se passait dans le désert, oii ils vivaient pourtant en société avec leur famille. Mais que jamais on se fût séquestré du monde, et dévoué à une rigoureuse solitude, autant et d'aussi bonne heure que Jean-Baptiste, avec une nourriture si affreuse , exposé aux injures de l'air, et n'ayant de retraite que dans les rochers ; car on ne nous parle point de tentes ni de pavillons ; sans secours ,
» Jac. III, 6. — » Matth. m, 4. — ' Num. vi, I et seq. Jud. xm, 6, 7. Tkrec. IV, 7. Amos, ii, II. I. Manh. m, 4U. — • Jerem. x\\y, 5,6,7 c/ seq.
sans serviteurs, et sans aucun entretien : c'est de quoi on n'avait encore aucun exemple.
C'est une autre sorte de prodige, que Jean- Baptiste qui avait senti sur la terre le Verbe incarné dès le sein de sa mère , et à qui son père avait prédit qu'il en serait le prophète , et lui devait préparer les voies, ne quittapoint son désert pour l'aller voir parmi les hommes. Il le connaissait si peu, qu'il fallut que le Saint-Esprit lui donnât un signe pour le connaître, quand le temps fut arrivé de le manifester au monde. Pousser la retraite jusqu'à se priverde lavueetdela conversation de Jésus-Christ, c'est une sorte d'abstinence plus divine et plus admirable que toutes celles que nous avons vues dans saint Jean-Baptiste. Il savait que le Verbe opère invisiblement, etdeloincommedeprès;il s'occupait de ses grandeurs qu'il devait prêcher ; il l'adorait dans le silence, avant que de l'annoncer par sa parole; il l'écoutait au dedans; il s'enrichissait de son abondance , de sa plénitude, avant que d'apprendre aux hommes à s'en approcher. Que ne pensait-il point en attendant ce Dieu, quepersonnen''avaitvu; mais que son fils unique qui était dans son sein \e.nd\X. annoncer ' ? C'est ce que saint Jean devait prêcher; c'est ce qu'il contemple en secret; et ne demande à voir ce Fils unique , que dans le temps que Dieu le ferait paraître pour le montrer , et lui préparer les voies. Ainsi attaché aux ordres de Dieu, sans s'ingérer de quoi que ce soit, sans aucun empressement de paraître, il passa sa vie dans le désert jusqu'à ce que l'heure destinée de Dieu pour sa mainifestation en Israël fût arrivée.
Mourez, orgueil humain; mourez, curiosité, empressement, désir de paraître : si vous voulez préparer la voie à Jésus , et l'introduire dans vos cœurs, mourez tous à la gloire humaine. Mourez-y principalement, solitaires sacrés, imitateurs de saint Jean-Baptiste et des prophètes : puissiez-vous aimer la vie séparée , quitter les villes , aimer le désert; vous en faire un dans les villes mêmes , et recevoir la bénédiction des enfants de Jonadab , fidèles aux institutions de leur père ! Mais nous , fidèles , soyons-le donc à plus forte raison aux commandements sortis de la bouche de Dieu. Si les réchabites, si les moines, ont avec raison tant de scrupule, tant de honte de manquer à leurs règles , combien devons-nous trembler à manquer à la loi de Dieu , dit le Seigneur par la bouche de son prophète Jérémie » I
• Joan. I, 18. — ' Jerem. xxw. 13, 14 eiteq.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
XVT« SEMAINE.
LÀ NATIVITE DE JESUS-CHBIST.
PREMIÈRE ÉLÉVATION
Songe de saint Joseph.
A quelle épreuve Dieu ne met-il pas les âmes saintes ! Joseph se voit obligé à abandonner , comme une épouse infidèle , celle qu'il avait prise comme la plus pure de toutes les vierges ' ; et il était prêt à exécuter une chose si funeste à la pureté de la mère, et à la vie de l'enfant. Car ne pouvant être long-temps sans découvrir la grossesse de la sainte Vierge , que pouvait-il faire l'ayant aperçue ; sinon de la croire une grossesse naturelle ? Car de soupçonner seulement ce qui était arrivé par l'opération du Saint-Esprit , c'était un miracle dont Dieu n'avait point encore donné d'exemple , et qui ne pouvait tomber dans l'esprit humain.
// était juste » ; et sa justice ne lui permettait pas de demeurer dans la compagnie de celle qu'il ne pouvait croire innocente. Tout ce qu'on pouvait espérer de plus doux de labonne opinion qu'il avait conçue avecraison desa chaste épouse , était, comme il le méditait, sans la diffamer, de la renvoyer secrètement. C'était , dis-je , ce qu'on pouvait espérer de plus doux ; car pour peu qu'il se fût livré à la jalousie , qui est dure comme t enfer ^ , à quel excès ne se fût-il pas laissé emporter! Sa justice même l'aurait flatté dans sa passion ; et sous une loi toute de rigueur , il n'y a rien qu'il n'eût pu entreprendre pour se venger. Mais Jésus commençait à répandre dans le monde l'esprit de douceur , et il en fit part à celui qu'il avait choisi pour lui servir de père.
Joseph, le plus modéré comme le plus juste de tous les hommes , ne songea seulement pas à prendre ce parti extrême , et voulait seulement quitter en secret celle qu'il ne pouvait garder sans crime. Cependant, quelle douleur de se voir trompé dans l'opinion qu'il avait de sa chasteté et de sa vertu ! de perdre celle qu'il aimait , et de la laisser sans secours , en proie à la calomnie et à la vengeance publique! Dieu lui aurait pu éviter toutes ces peines , en lui révélant plus tôt le mystère de la grossesse desa chaste épouse; mais sa vertu n'aurait pas été mise à l'épreuve qui lui était préparée; nous n'eussions pas vu la victoire de Joseph sur la plus indomptable de toutes les passions; et la plus juste jalousie qui fut jamais n'eût pas été renversée aux pieds de la vertu.
Nous voyons par le même moyen la foi de Marie. Elle voyait la peine qu'aurait son époux, et tous les inconvénients de sa sainte grossesse ; mais, sans en paraître inquiétée, sans songer à prévenir ce cher époux , ni à lui découvrir le secret du ciel , au hasard de se voir non-seulement soupçonnée et
> Mailh.x, 18. — » lUd. 19. — ^ Cant. viii, 6.
abandonnée, mais encore perdue et condamnée, elle abandonne tout à Dieu, et demeure dans sa paix.
Dans cet état , « l'ange du Seigneur fut envoyé « à Joseph, et lui dit: Joseph, fils de David, ne « craignez-pas de prendre avec vous ^^arie votre « épouse; car ce qui est né en elle est du Saint- « Esprit '. » Quel calme à ces paroles! quel ravissement! quelle humilité dans Joseph! Laissons-le concevoir à ceux à qui Dieu daigne en donner la connaissance.
« Elle enfantera un Fils , et vous lui donnerez le « nom de » Jésus». Pourquoi « vous.' » Vous n'en êtes pas le père ; il n'a pas de père que Dieu ; mais Dieu vous a transmis ses droits ; vous tiendrez lieu de Père à Jésus- Christ : vous serez son père en effet d'une certaine manière , puisque , formé par le Saint-Esprit dans celle qui était à vous , il est aussi à vous par ce titre. Prenez donc avec l'autorité et les droits de père un coeur paternel pour Jésus. Dieu , « qui fait en particulier tous les cœurs des « hommes ^ , » fait aujourd'hui en vous un cœur de père : heureux , puisqu'en même temps il donne pour vous à Jésus un cœurde fils ! Vous êtes le vrai époux de sa sainte Mère; vous partagez avec elle ce Fils bien-aimé , et les grâces qui sont attachées à son amour. Allez donc : à la bonne heure , nommez cet enfant; donnez-lui le nom de Jésus pour vous et pour nous, afin qu'il soit notre Sauveur comme le vôtre.
IP ÉLÉVATION
Sur la prédiction de la virginité de la sainte mère de Dieu.
Tout ceci a été fait pour accomplir ce que le Seigneur availditpar Isaîe ^ : Foîci qu'une vierge concevra dans son sein, et enfantera un fils ; et vous nommerez son nom Emmanuel • c'est-à-dire , Dieu avec nous *.
C'est la gloire de l'Église chrétienne. Quelle autre société a seulement osé se vanter d'avoir pour instituteur le fils d'une vierge ? Un si beau titre n'était jamais tombé dans l'esprit humain ; et cette gloire était réservée au christianisme. Aussi est-ce la seule religion oiî la perpétuelle virginité a été en honneur ; où elle a été consacrée à Dieu ; oii l'on a souffert toutes sortes de persécutions et la mort même, plutôt que de consentir à un mariage humain. Jésus-Christ s'est déclaré l'époux des vierges : c'est lui qui a fait connaître au monde ces eunuques spirituels, autrefois prédits par les prophètes^, mais qui n'ont paru que dans la religion chrétienne. Il a inspiré à son apôtre, que la sainte virginité est la seule qui peut consacrer parfaitement à Dieu un cœur incapable de se partager 7. Fils d'une Vierge, vierge lui-même ; qui a pris pour son précurseur Jean-Baptiste , vierge , et pour son disciple bienaimé, saint Jean, vierge aussi, selon toute la tradition chrétienne; dont les apôtres, qui ont tout
» Matlh. 1 , 20. — ' Ibid. 2i. — ' Ps. xxxil, 15. — * Matth. I, 22, 2.3, 24. — 5 /*. VU, 14. — « Is. LYI, 3, 4, 6. Matth. XIX , 12. - " /. Cor. VII, 32, 33, 34, 36 .
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
quitté, ont quitté principalement leursfemnies( ceux qui en avaient) pour le suivre ; toujours par conséquent dans la compagnie et, pour ainsi dire, entre les mains de la continence : où il ne faut pas s'étonner si, comme la foi , la sainte virginitéa eu ses martyrs. Aussi les persécuteurs même ont reconnu la pudeur des vierges chrétiennes. On les voyait, dit saint Ambroise', affronter les supplices, et craindre les regards : Impavtdas ad cruciatus, erubescentes ad aspectus : au milieu des tourments et livrés aux bêtes farouches , et à des taureaux furieux qui les jetaient en l'air, soigneuses delà pudeur , méprisant les tourments et la vie , et n'ayant, pour ainsi parler , que le front tendre dans un corps de fer ; dignes témoins , dignes martyres de celui qui est tout ensemble Fils de Dieu , et fils d'une vierge. Fils de Dieu , et fils d'une vierge. Ces deux choses devaient aller ensemble, afin qu'on pût dire en tout sens : Qui comprendra sa génération^} toujours virginale , et dans le sein de son père , et dans celui de sa mère. 0 Jésus! nous la croyons, si nous ne pouvons pas la comprendre. Elle nous apprend qu'il n'y a rien de plus incompatible que l'impureté et la religion chrétienne. Élevé parmi des mystères si chastes, qui peut souffrir de la corruption dans sa chair? Le seul nom de Jésus n'inspire-t-il pas la pureté 7 Qui peut seulement le prononcer avec des lèvres souillées? Mais qui peut approcher de son saint corps, l'unique fruit d'une mère vierge; si pur, qu'il n'a pu souffrir , ni en lui-même, ni en sa Mère même, la sainteté nuptiale : qui peut, dis-je, approcher de ce sacré corps avec des sentiments impurs ? ou ne pas consacrer son corps , chacun selon son état , à la pureté , après l'avoir re^u ? Ministres sacrés de ses autels , soyez donc purs comme le soleil : chrétiens en général, détestez toute impureté : vierges consacrées à Jésus-Christ , ses chères épouses , soyez jalouses pour lui ; et ne laissez en vous aucun reste d'un vice qui a tant de secrètes branches. Mais si vous voulez être vierges de corps et d'esprit , humiliez-vous : n'aimez ni les regards, ni les louanges des hommes : cachez-vous à vousmêmes , comme une vierge pudique , qui , loin de se faire voir, n'ose pas seulement se regarder, quoique seule : un regard sur vous-même , une complaisance, non-seulement pour cette fragile beauté qui pare la superficie du corps , mais encore pour la beauté intérieure , est une espèce d'abandonnenient. Femmes chrétiennes , vierges chrétiennes , et vous dont le célibat doit être l'honneur de l'Église, soyez soigneux d'une réputation qui fait l'édification publique. Considérez Jésus-Christ, notre pontife, parmi tous les opprobres qu'il a soufferts, jusqu'à être accusé comme un homme qui aimait le vin et la bonne chère ^ , il n'a pas voulu que sa pudeur ait jamais eu la moindre atteinte. On s'éton- 7iait de le voir parler en particulier à une femme ■♦, qu'il convertissait , et avec elle sa patrie : et il agissait en tout d'une manière si épurée et si sérieuse.
■ Amh. de Firy. — ^ li. luj, 8.
* Juan, IV 27.
3 Matlh. X!, 40. —
que, malgré la malignité de ses ennemis, son intégrité de ce côté-là est demeurée sans soupçon. Pourquoil'a-t-il voulu de cette sorte, si ce n'est pour nous; afin de nous faire voir combien nous devons être soigneux , autant qu'il nous est possible , de n'être pas seulement soupçonnés dans une matière si délicate , où le genre humain est si emporté , si malin , et si curieux?
IIP ÉLÉVATION.
Encore sur la perpétuelle virginilé de Marie.
Pourquoi , saint évangéliste , avez-vous dit ces paroles : Et non cognoscebat eam donec peperit : Et il ne l'avait pas connue, quand elle enfanta son fils premier-né »? Que ne disiez-vous plutôt qu'il ne la connut jamais , et qu'elle fut vierge perpétuelle? Les évangélistes disent ce que Dieu leur met à la bouche. Saint Matthieu avait ordre d'expliquer précisément ce qui regardait l'enfantement virginal , et l'accomplissement de la prophétie d'Isaïe , qui portait qu'une vierge concevrait et enfanterait un fils *.
Au reste, on ne peut penser sans horreur, que ce sein virginal où le Saint-Esprit avait opéré, dont Jésus-Christ avait fait son temple, ait jamais pu être souillé ; ni que Joseph , ni que Marie même , aient pu cesser de le respecter. A vant sa conception et son enfantement , elle avait dit en général : Je ne connais point d'homme ^ : saint Joseph était entré dans ce dessein; et y avoir manqué après un enfantement si miraculeux , c'eût été un sacrilège indigne d'eux , et une profanation indigne de .Tésus-Christ même. Les frères de Jésus mentionnés dans l'Évangile , et saint Jacques qu'on appela frère du Seigneur, constamment ne l'étaient que par la parenté , comme on parlait en ce temps : et la sainte tradition ne l'a jamais entendu d'une autre sorte. Qui a jamais seulement pensé parmi les chrétiens , que Jésus ne fût pas le fils unique de Marie, comme de Dieu? Si (ce qui est abominable à penser) il n'eût pas été son fils unique , lui aurait-il, en la quittant, donné un fils d'adoption? Et quand il dit à saint Jean : « Voilà votre « mère: » et à elle : « Voilà votre fils 4 : » ne montre-t-il pas qu'il suppléait par une espèce d'adoption , ce qui allait manquer à la nature? Loin de la pensée des chrétiens le blasphème de Jovinien, qui a été l'exécration de toute l'Église! Dieu a marqué aux évangélistes ce qu'ils devaient précisément écrire, et ce qu'il voulait qu'on réservât à la tradition de son Église, pour l'expliquer davantage. Apprenons de là qu'il faut penser de Marie tout ce qu'il y a de plus digne et d'elle et de Jésus-Christ, quand même l'Écriture ne l'aurait pas toujours voulu exprimer avec la dernière précision et netteté , et qu'il aurait plu à Dieu le laisser expliquer à fond à la tradition de son Église, qui a fait un article de foi de la perpétuelle virginité de Marie.
' MatUi XIX , 26 , 27
. 1 , 20. — = Js. Yii , 14. — » Luc. 1 , 34. — 4 Joan.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
Quand est-ce qu'il a plu à Dieu de manifester au monde la merveille de l'enfantement virginal ? Constamment ce n'a pas été durant la vie du Sauveur, puisqu'il lui a plu de naître et de vivre sous le voile du mariage : en quoi il a conflrmé que le mariage était saint, puisqu'il a voulu paraître au monde sous sa couverture. On a donc prêché la gloire de l'enfantement virginal , quand on a prêché toute la gloire du Fils de Dieu : et, en attendant , Dieu préparait à la pureté de Marie , en la personne de saint Joseph son cher époux , le témoin le moins suspect et le plus certain qu'on pût jamais penser.
IV« ÉLÉVATION
Sur ces paroles d'Isaïe rapportées par révangéliste : Son nom sera appelé Emmanuel.
« Son nom sera Emmanuel : Dieu avec nous '. » Ce sont de ces noms mystiques que les prophètes donnent en esprit , pour exprimer certains effets de la puissance divine, sans qu'il soit besoin pour cela qu'on les porte dans l'usage. Si nous comprenons la force de ce nom , « Emmanuel , » nous y trouverons celui de Sauveur. Car qu'est-ce qu'être Sauveur, si ce n'est d'ôter les péchés, comme l'ange l'a interprété? Mais les péchés étant ôtés, et n'y ayant plus de séparation entre Dieu et nous , que reste-t-il autre chose , sinon d'être unis à Dieu , et que Dieu soit avec nous parfaitement? Nous sommes donc parfaitement et éternellement sauvés , et nous reconnaissons en Jésus qui nous sauve , un vrai « Emmanuel. » Il est Sauveur, parce qu'en lui Dieu est avec nous : c'est un Dieu, qui s'unit notre nature : étant donc réconciliés avec Dieu , nous sommes élevés par la grâce jusqu'à n'être plus qu'un même esprit avec lui.
C'est ce qu'opère celui qui est à la fois ce que Dieu est , et ce que nous sommes ; Dieu et homme tout ensemble. « Dieu était en » Jésus-Christ, « se « réconciliant le monde, ne leur imputant plus leurs « péchés », » et les effaçant dans ses saints. Ainsi Dieu est avec eux parce qu'ils n'ont plus leurs péchés.
Mais ce n'était rien, si en même temps Dieu n'eût été avec eux pour les empêcher d'en commettre de nouveaux. Dieu est avec vous dans le style de l'Écriture, c'est-à-dire que Dieu vous protège ; Dieu vous aide , et encore avec un secours si puissant que vos ennemis ne prévaudront pas contre vous. « Ils combattront , » disait le prophète', « et ils ne prévaudront pas, parce que je « suis avec vous. » Soyez donc avec nous, ô Emmanuel! afin que, si après le pardon de nos péchés nous avons encore à combattre ses pernicieuses douceurs, ses attraits, ses tentations, nous en demeurions victorieux.
Est-ce là toute la grâce de notre Emmanuel ? Non sans doute : en voici une bien plus haute, qui aussi est la dernière de toutes : c'est qu'il sera
• Is. vu, 14. Malih. I, 23, — > //. Cor. v, i9. - s Jcrem. l, 19.
avec nous dans l'éternité, où Dieu sera tout en tous ' : avec nous , pour nous purifier de nos péchés : avec nous , pour n'en plus commettre : avec nous , pour nous conduire à la vie , oii nous ne pourrons plus en commettre aucun. Voilà, dit saint Augustin > , trois degrés par où nous passons, pour arriver au salut que nous promet le nom de Jésus, et à la grâce parfaite de la divine union par notre Emmanuel : heureux , quand non-seulement nous n'aurons plus de péchés sous le joug de qui nous succombions; mais quand encore nous n'en aurons plus contre qui il faille combattre, et qui mettent en péril notre délivrance !
O Jésus! ô Emmanuel! ô Sauveur! ô Dieu avec nous! ô vainqueur du péché! ô lien de la divine union ! J'attends avec foi ce bienheureux jour, oii vous recevrez pour moi le nom de Jésus , où vous serez mon Emmanuel , toujours avec moi , parm i tant de tentations et de périls. Prévenez-moi de votre grâce, unissez-moi à vous; et que tout ce qui est en moi soit soumis à vos volontés.
Ve ÉLÉVATION.
Joseph prend soin de Marie et de l'enfant : voyage de Bethléem.
Après le songe de Joseph et la parole de l'ange, ce saint homme fut changé : il devint père; il devint époux par le cœur. Les autres adoptent des enfants : Jésus a adopté un père. L'effet de son mariage fut le tendre soin qu'il eut de Marie , et du divin enfant. Il commence ce bienheureux ministère par le voyage de Bethléem ; et nous en verrons toute la suite.
Que faites-vous, princes du monde, en mettant tout l'univers en mouvement, afin qu'on vous dresse un rôle de tous les sujets de votre empire? Vous en voulez connaître la force , les tribus , les soldats futurs, et vous commencez, pour ainsi dire , à les enrôler. C'est cela ou quelque chose de semblable, que vous pensez faire : mais Dieu a d'autres desseins que vous exécutez sans y penser par vos vues humaines. Son Fils doit naître dans Bethléem, humble patrie de David : il l'a fait ainsi prédire par son prophète ' , il y a plus de sept cents ans; et voilà que tout l'univers se remue pour accomplir cette prophétie.
Quand ils furent à Bethléem , au dehors , pour obéir au prince qui leur ordonnait de s'y faire inscrire dans le registre public, et en effet pour obéir à l'ordre de Dieu, dont le secret instinct les menait à l'accomplissement de ses desseins : Le temps d'enfanter de Marie arriva ^ ; et Jésus , fils de David , naquit dans ta ville où David avait pris naissance =. Son origine fut attestée par les registres publics : l'empire romain rendit témoi' gnage à la royale descendance de Jésus-Christ; et César, qui n'y pensait pas , exécuta l'ordre de Dieu.
Allons aussi nous faire écrire à Bethléem ; Beth-
' J. Cor. XV, 28. — * 5. Jug. passim. — ' Xich. t, 3. ~f.i * Luc. u, 2, 4. — >■ Jvan. vu, 42.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
léem, c'est-à-dire maison du pain : allons y goûter le pain céleste, le pain des anges devenu la nourriture de l'homme : regardons toutes les églises comme étant le vrai Bethléem , et la vraie maison du pain de vie. C'est ce pain que Dieu donne aux pauvres dans la nativité de Jésus; s'ils aiment avec lui la pauvreté, s'ils connaissent les véritables richesses. Edent pauperes , et saturabuntur : Les pauvres mangeront, et seront rassasiés ' ; s'ils imitent la pauvreté de leur Seigneur, et le viennent adorer dans la crèche.
Vr ÉLÉVATION.
L'étable et la crèche de Jésus-Christ.
Dieu préparait au monde un grand et nouveau spectacle, quand il fit naître un roi pauvre; et il fallut lui préparer un palais et un berceau convenable. // est venu dans son bien : et les siens ne l'ont pas reçu '.Une s'est point trouvé de place pour lui 3 , quand il est venu : la foule et les riches de la terre avaient rempli les hôtelleries : il n'y a plus pour Jésus qu'une étable abandonnée et déserte , et une crèche pour le coucher. Digne retraite pour celui qui dans le progrès de son âge devait dire : Les renards ont leurs trous; et les oiseaux du ciel, qui sont les familles les plus vagabondes du monde, ont leurs nids; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête 4. Il ne le dit pas parplainte : il était accoutumé à ce délaissement : et à la lettre, dès sa naissance, il n'eut pas où reposer
sa tête. .
C'est lui-même qui le voulut de cette sorte. Laissons les lieux habités par les hommes : laissons les hôtelleries où régnent le tumulte et l'intérêt : cherchez pour moi parmi les animaux une retraite plus simple et plus innocente. On a enfin trouvé un lieu digne du délaissé. Sortez , divin enfant ; tout est prêt pour signaler votre pauvreté. Il sort comme un trait de lumière, comme un rayon du soleil : sa mère est tout étonnée de le voir paraître tout à coup : cet enfantement est exempt de cris , comme de douleur et de violence : miraculeusement conçu , il naît encore plus miraculeusement : et les saints ont trouvé encore plus étonnant d'être né, que d'être conçu d'une vierge.
Entrez en possession du trône de votre pauvreté. Les anges vous y viennent adorer. Quand Dieu vous introduisit dans le monde, ce commandement partit du haut trône de sa majesté : « Que tous les an- « ces de Dieu l'adorent &. « Qui peut douter que sa mère , que son père d'adoption ne l'aient adoré en même temps? C'est en figure de Jésus , que l'ancien Joseph fut « adoré de son père et de sa mère ^ : » mais l'adoration que reçoit Jésus est bien d'un autre ordre, puisqu'il est « béni et adoré comme Dieu « au-dessus de tout , aux siècles des siècles 7. »
Ne pensez pas approcher de ce trône de pauvreté avec l'amour des richesses et des grandeurs. Dé-
• PS XXI 27. — ' Joan. i. IL — ' Luc. ii, 7. — < Ibid. IX. 68.' — »'ffe6. 1, 6. Ps. XCVI, 7. - « Gen. XXXVll, 9, 10, II. 7 Rom. IX, B.
trompez-vous , désabusez-vous , dépouillez-vous, du moins en esprit , vous qui venez à la crèche du Sauveur. Que n'avons-nous le courage de tout quitter en effet , pour suivre pauvres le Roi de pauvres ! Quittons du moins tout en esprit ; et au lieu de nous glorifier du riche appareil qui nous environne, rougissons d'être parés où Jésus-Christ est nu et délaissé.
Toutefois il n'est pas nu : « sa mère l'enveloppe de « langes', » avec ses chastes mains. Il faut couvrir le nouvel Adam , qui porte le caractère du péché , que l'air dévorerait, et que la pudeur doit habiller autant que la nécessité. Couvrez donc, Marie, ce tendre corps ; portez-le à cette mamelle virginale. Concevez-vous votre enfantement? N'avez-vous point quelque pudeur de vous voir mère? Osezvous découvrir ce sein maternel ? Et quel enfant ose en approcher ses divines mains? Adorez-le en l'allaitant , pendant que les anges lui vont amener d'autres adorateurs.
VIP ÉLÉVATION.
L'ange annonce Jésus aux bergers.
Les bergers, les imitateurs des saints patriarches, et la troupe la plus innocente et la plus simple qui fût danslemonde, veillaient la nuit parmi les champs a à la garde de leurs troupeaux ^ » Anges saints , accoutumés à converser avec ces anciens bergers , avec Abraham, avec Isaac, avec Jacob, annoncez à ceux de la contrée , que le grand pasteur est venu; que la terre va voir encore un roi berger, qui est le fils de David. « L'ange du Seigneur. » Ne lui demandons pas son nom , comme Manué : il nous répondrait peut-être : « Pourquoi demandez-vous mon nom , qui est admirable ^ ? » Si ce n'est qu'il faille entendre que c'est le même ange qui vient d'apparaître à Zacharie , et à la sainte Vierge. Quoi qu'il en soit , sans rien présumer où l'Évangile ne dit mot, « l'ange du Seigneur se présenta tout à coup à eux : « une lumière céleste les environnna, et ils furent « saisis d'une grande crainte *. » Tout ce qui est divin étonne d'abord la nature humaine, pécheresse et bannie du ciel. Mais l'ange les rassura , en leur disant : « Ne craignez pas : je vous annonce une « grande joie. C'est que dans la ville de David : » retenez ce lieu qui de si longtemps vous est marqué par la prophétie : « aujourd'hui vous est né le Sau- « veur du monde , le Christ, le Seigneur. Et voici le « signe que je vous donne pour le reconnaître : vous « trouverez un enfant enveloppé de langes , couché « dans une crèche. » A cette marque singulière d'un enfant couché dans une crèche , vous reconnaîtrez celui qui est le Christ, le Seigneur : « Petit enfant « qui est né pour nous : fils qui nous est donné : » qui en même temps, « est appelé l'admirable , Dieu « fort, le vrai fort d'Israël, » comme l'Écriture l'explique ailleurs : le père de l'éternité, le prince de paix 5. Aussi « au même instant se joignit à l'ange
« Luc. n, 7. - » Ibid., s 9.-3 Jud. xin, 17, 18. « * Lttc. II, 9, 10, II, 12. — » Is. IX, 6.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
« une grande troupe de l'armée céleste , qui louait « Dieu, et disait : Gloire à Diçu, et paix sur la « terre'. »
Remarquons ici un nouveau Seigneur à qui nous appartenons : un Seigneur qui reçoit de nouveau ce nom suprême et divin avec celui de Christ. C'est le Dieu qui est oint de Dieu, à qui David a chanté: « Vo- « treDieu, ô Dieu! vous a oint; vous êtes Dieu éter- « nellement ». » Mais vous êtes de nouveau le Christ , Dieu et homme à la fois : et le nom du Seigneur vous est affecté , pour exprimer que vous êtes Dieu à même titre que votre Père : dorénavant , à l'exemple de l'ange , on voirs appellera le Seigneur en toute souveraineté et hauteur. Commandez donc à votre peuple nouveau : vous ne parlez point encore ; mais vous commandez par votre exemple : et quoi ? l'estime du moins et l'amour de la pauvreté ; le mépris des pompes du monde; la simplicité; l'oserai-je dire , une sainte rusticité dans ces nouveaux adorateurs que l'ange vous amène, et qui font toute votre cour, agréable à Joseph , à Marie , et de même parure qu'eux , puisqu'ils sont également revêtus de la livrée de la pauvreté.
Ville ÉLÉVATION.
Les marques pour coanaitre Jésus.
Repassons sur ces paroles de l'ange : « Vous trou- « verez un enfant dans des langes, sur une crèche ^. » vous connaîtrez à ce signe que c'est le Seigneur. Allez dans la cour des rois; vous reconnaîtrez le prince nouveau-né par ses couvertures rehaussées d'or, et par un superbe berceau dont on voudrait bien faire un trône. Mais pour connaître le Christ qui vous est né, ce Seigneur si haut, que David son père, tout roi qu'il est, appelle son Seigneur^ : on ne vous donne pour signal que la crèche où il est couché, et les pauvres langes où est envoloppée sa faible enfance; c'est-à-dire qu'on ne vous donne qu'une nature semblable à la votre ; des infirmités comme les vôtres ; une pauvreté au-dessous de la vôtre. Qui de vous est né dans une étable ? Qui de vous , pour pauvre qu'il soit, donne à ses enfants une crèche pour berceau ? Jésus est le seul qu'on voit délaissé jusqu'à cette extrémité : et c'est à cette marque qu'il veut être reconnu.
S'il voulait se servir de sa puissance, quel or couronnerait sa tête! quelle pourpre éclaterait sur ses épaules ! quelles pierreries enrichiraient ses habits! Mais, poursuit TertullienS, « il a jugé tout ce faux « éclat , toute cette gloire empruntée , indigne de « lui et des siens : ainsi en la refusant, il l'a mépri- « sée ; en la méprisant, il l'a proscrite; en la pros- « crivant, il l'a rangée avec les pompes du démon « et du siècle. »
C'est ainsi que parlaient nos pères , les premiers chrétiens : mais nous , malheureux , nous ne respirons que l'ambition et la mollesse.
' Luc. Il, 13, U. — J Ps. XLIV, 8. — •" Luc. Il, 12. — * Ps. ax, I. — ' Tertull. depatientia, c. vn.
IX« ÉLÉVATION
Le cantique des anges.
« Gloire à Dieu au plus haut des cieux , et paix « sur la terre aux hommes de bonne volonté •. » La paix se publie par toute la terre ; la paix de l'homme avec Dieu par la rémission des péchés : la paix des hommes entre eux : la paix de l'homme avec luimême par le concours de tous ses désirs à vouloir ce que Dieu veut. Voilà la paix que les anges chantent et qu'ils annoncent à tout l'univers.
Cette paix est le sujet de la gloire de Dieu. Ne nous réjouissons pas de cette paix, à cause qu'elle se fait sentir à nous dans nos cœurs ; mais à cause qu'elle glorifie Dieu dans le haut trône de sa gloire : élevons-nous aux lieux hauts ; à la plus grande hauteur du trône de Dieu, pour le glorifier en lui-même, et n'aimer ce qu'il fait en nous que par rapport à lui.
Chantons dans Cet esprit avec toute l'Église : Gloria in excelsis Deo. Toutes les fois qu'on entonne ce cantique angélique, entrons dans la musique des anges par le concert et l'accord de tous nos désirs. Souvenons-nous delà naissance de notre Seigneur, qui a fait naître ce chant. Disons de cœur toutes les paroles que l'Église ajoute pour interpréter le cantique des anges : nous vous louons : nous vous adorons : laudamus te : adoramus te; et surtout : Gratias agimus tibi, pr opter magnam gloriam tuam : nous vous rendons grâces à cause de votre grande gloire : nous aimons vos bienfaits, à cause qu'ils vous glorifient; et les biens que vous nous faites , à cause que votre bonté en est honorée. Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Le mot de l'original qu'on explique par la bonne volonté , signifie la bonne volonté de Dieu pour nous , et nous marque que la paix est donnée aux hommes chéris de Dieu.
L'original porte mot à mot : « Gloire à Dieu « dans les lieux hauts : paix sur la terre : bonne « volonté du côté de Dieu dans les hommes. » Cest ainsi qu'ont lu de tout temps les Églises d'Orient. Celles d'Occident y reviennent en chantant la paix aux hommes de bonne volonté, c'est-à-dire premièrement à ceux à qui Dieu veut du bien ; et en second lieu à ceux qui ont eux-mêmes une bonne volonté, puisque le premier effet de la bonne volonté que Dieu a pour nous est de nous inspirer une bonne volonté envers lui.
La bonne volonté est celle qui est conforme à la volonté de Dieu ; comme elleest bonne par essence et par elle-même; celle qui lui est conforme, est bonne par ce rapport. Réglons donc notre volonté par celle de Dieu : et nous serons des hommes de bonne volonté, pourvu que ce ne soit pas par insensibilité, par indolence, par négligence, et pour éviter le travail ; mais par la foi , que nous rejetions tout sur Dieu ». Les âmes molles et paresseuses ont plus tôt fait en disant tout à coup : Que Dieu fasse ce qu'il voudra ; et ne se soucient que de fuir la peine et l'inquiétude. Mais pour être véritable-
^ Luc. II, 14. — ' /. Pet. V, 7,
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
ment conforme à la volonté de Dieu , il faut savoir lui faire un sacrifice de ce qu'on a de plus cher; et avec un cœur déchiré, lui dire : Tout est à vous, faites ce qu'il vous plaira. Ainsi que le saint homme Job, qui ayant perdu en un jour tous ses biens et tous ses enfants , comme on venait coup sur coup lui en rapporter la nouvelle, se jetant à terre, adora Dieu , et dit : Le Seigneur m'avait donné tout ce que j'avais ; le Seigneur rne Va ôté: tien est arrivé ainsi qu'il a plu au Seigneur : le nom du Seigneur soit béni^. Celui qui adore en cette sorte, est le vrai homme de bonne volonté; et, élevé au-dessus des sens et de sa volonté propre, il glorifle Dieu dans les lieux hauts. C'est ainsi qu'il a la paix : il tâche de calmer le trouble de son cœur, non point à cause que ce trouble le peine, mais parce qu'il empêche la perfection du sacriflce qu'il veut faire à Dieu ; autrement il ne chercherait qu'un faux repos : et voilà ce que c'est que la bonne volonté.
La bonne volonté , c'est le sincère amour de Dieu ; et comme parle saint Paul : « C'est la charité d'un « cœur pur, d'une conscience droite, et d'une foi « qui ne soit pas feinte». » La foi est feinte en ceux où elle n'est pas soutenue par les bonnes œuvres ; et les bonnes œuvres sont celles oii l'on cherche à contenter Dieu, et non pas son humeur, son inclination, son propre désir. Alors , quand on cherche Dieu avec une intention pure, les œuvres sont pleines : sinon, l'on reçoit de Jésus-Christ ce reproche : « Je ne trouve pas vos œuvres pleines devant « mon Dieu 3. »
X" ÉLÉVATION
Commencement de l'Évangile.
Le commencement de l'Évangile est dans ces paroles de l'ange aux bergers : « Je vous annonce, « de mot à mot, je vous évangélise, je vous apporte « la bonne nouvelle qui sera le sujet d'une grande « joie ; » et c'est celle « de la naissance du Sauveur du « monde 4. » Quelle plus heureuse nouvelle que celle d'avoir un Sauveur? Lui-même, dans la première prédication qu'il fit dans la synagogue au sortir du désert, nous explique ce sujet de joie par les paroles d'Isaïe , qu'il trouva à l'ouverture du livre : « L'esprit du Seigneur est sur moi : c'est pourquoi t. il m'a consacré par son onction : il m'a envoyé an- «noncer l'Évangile aux pauvres , et leur porter la « bonne nouvelle de leur délivrance; pour guérir ceux « qui ont le cœur affligé; pour annoncer aux cap- « tifs qu'ils vont être mis en liberté, et aux aveugles « qu'ils vont recevoir là vue ; renvoyer en paix ceux «qui sont accablés de maux; publier l'année de mi- « séricorde et le pardon du Seigneur, et le jour où « il rendra » aux gens de bien « leur récompense*, « comme le châtiment aux auti*es.
Quelle joie pareille pouvait-on donner aux hommes de bonne volonté, et quel plus grand sujet de joie ? Mais n'est-ce pas en même temps le plus grand tujet de glorifier Dieu? Et que peuvent désirer les
» Joh. 1 , 2t, 22. — ' II. Tim. I, 5. — ' Jpoc. II , 2. — < Ltic. W, W. — * Ibiâ. IV, 18, 19. Is. LXI, I, 2.
gens de bien , que de voir Dieu exalté par tant de merveilles.' Voilà donc ce que c'est que l'Évangile : c'est, en apprenant l'heureuse nouvelle de la délivrance de l'homme, se réjouir d'y voir la plus grande gloiredeDieu. Élevons-nous aux lieux hauts, à la plus sublime partie de nous-mêmes ; élevonsnous au-dessus de nous, et cherchons Dieu en luimême, pour nous réjouir avec les anges de sa grande gloire.
Xle ÉLÉVATION.
Les bergers à la crèche de Jésas-Christ.
Après le cantique des anges , « les bergers se di- « saient les uns les autres : Allons à Bethléem. Et « s'étant hâtés de partir, ils trouvèrent Marie et Jo- « seph, et l'enfant couché dans la crèche '.» Le voilà donc, ce Sauveur qu'on nous a annoncé! Hélas! à quelle marque nous le fait-on connaître ! A la marque d'une pauvreté qui n'eut jamais sa semblable. Non, jamais nous ne nous plaindrons de notre misère : nous préférerons nos cabanes aux palais des rois : nous vivrons heureux sous notre chaume, et trop glorieux de porter le caractère du Roi des rois. Allons répandre partout cette bienheureuse nouvelle : allons partout consoler les pauvres, en leur disant les merveilles que nous avons vues.
Comme Dieu prépare la voie à son Évangile! chacun était étonné d'entendre ce beau témoignage de ces bouches aussi innocentes que rustiques. Si c'étaient des hommes célèbres, des pharisiens ou des docteurs de la loi , qui racontassent ces merveilles, le monde croirait aisément qu'ils voudraient se faire un nom par leurs sublimes visions. Mais qui songe à contredire de simples bergers dans leur récit naïf et sincère.' La plénitude de leur joie éclate naturellement, et leur discours est sans artifice. Il fallait de tels témoins à celui qui devait choisir des pêcheurs pour être ses premiers disciples et les docteurs futurs de sou Église. Tout est , pour ainsi parler, de même parure dans les mystères de Jésus-Christ. Tâchons de sauver les pauvres, et de leur faire goûter la grâce de leur état. Humilions les richesses du siècle, et confondons leur orgueil. Si quelque chose nous manque; et à qui ne manque-t-il pas quelque chose? aimons, adorons , baisons ce caractère de Jésus-Christ. Ne souhaitons point d'être riches : car que gagnonsnous? puisque, après tout, quand nous aurons entassé dignités sur dignités, terres sur terres, trésors sur trésors, il faut nous en détacher, il en faut perdre le goût , il faut être prêt à tout perdre , si nous voulons être chrétiens.
Xir ÉLÉVATION.
Le silence et l'admiration de Marie et de Joseph.
Nous avons vu les bergers s'en retourner glorifiant Dieu, et le faisant glorifier à tous ceux qui les écoutaient. Mais voici quelque chose encore do
< Luc. u, 15, le.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
plus merveilleux et de plus édifiant : « Marie con- « servait toutes ces choses, les repassant dans son « cœur. « Et dans la suite : « Le père et la mère de « Jésus étaient dans l'admiration des choses qu'on « disait de lui '. » Je ne sais s'il ne vaudrait pas peut-être mieux s'unir au silence de Marie , que d'en expliquer le mérite par nos paroles. Car qu'y a-t-il de plus admirable, après ce qui lui a été annoncé par l'ange , mais après ce qui s'est passé en elle-même, que d'écouter parler tout le monde, et demeurer cependant la bouche fermée ? Elle a porté dans son sein le Fils du Très-Haut : elle l'en a vu sortir comme un rayon de soleil d'une nuée , pour ainsi parler, pure et lumineuse. Que n'a-t-elle pas senti par sa présence? et si , pour en avoir approché, Jean dans le sein de sa mère a ressenti un tressaillement si miraculeux; quelle paix, quelle joie divine n'aura pas sentie la sainte Vierge à la conception du Verbe que le Saint-Esprit formait en elle? Que ne pourrait-elle donc pas dire ellemême de son cher Fils? Cependant elle le laisse louer par tout le monde; elle entend les bergers; elle ne dit mot aux mages qui viennent adorer son fils; elle écoute Siméon et Anne la prophétesse; elle ne s'épanche qu'avec sainte Elisabeth , dont la visite avait fait une prophétesse; et sans ouvrir seulement la bouche avec tous les autres , elle fait l'étonnée et l'ignorante : Erant mirantes. Joseph entre en part de son silence comme de son secret, lui à qui l'ange avait dit de si grandes choses , et qui avait vu le miracle de l'enfantement virginal. Ni l'un ni l'autre ne parlent de ce qu'ils voient tous les jours dans leur maison, et ne tirent aucun avantage de tant de merveilles. Aussi humble que sage, Marie se laisse considérer comme une mère vulgaire, et son Fils comme le fruit d'un mariage ordinaire.
Les grandes choses que Dieu fait au dedans de ses créatures , opèrent naturellement le silence, le saisissement et je ne sais quoi de divin, qui supprime toute expression. Car que dirait-on , et que pourrait dire Marie , qui pût égaler ce qu'elle sentait ? Ainsi on tient sous le sceau le secret de Dieu , si ce n'est que lui-même anime la langue , et la pousse à parler. Les avantages humains ne sont rien, s'ils ne sont connus, et que le monde ne les prise. Ce que Dieu fait , a par soi-même son prix inestimable que l'on ne veut goûter qu'entre Dieu et soi. Hommes , que vous êtes vains, et que vaine est l'ostentation qui vous presse à faire valoir aux yeux des hommes aussi vains que vous, tous vos faibles avantages! « Enfants des hommes , jusqu'à quand aurez - vous « un cœur pesant « et charnel ? » jusqu'à quand ai- « merez-vous la vanité, et vous plairez-vous dans le « mensonge*? » Tous les biens dont on fait parade sont faux en eux-mêmes , l'opinion seule y met le prix ; et il n'y a de bien véritable que ce qu'on goûte seul à seuldansle silence avec Dieu. « Mettez -vous ft dans un saint loisir pour connaître que je suis « Dieu. Goûtez et voyez combien le Seigneur est
' Luc. n, 19, 33. — ^ Ps.iv, 3.
« doux '. » Aimez la retraite et le silence : retirezvous des conversations tumultueuses du monde : taisez-vous, ma bouche, n'étourdissez pas mou cœur qui écoute Dieu , et cessez d'interrompre ou de troubler une attention si douce. Facate et videte : « Vivez, » dit le Psalmiste, « dans un saint loisir, « et voyez. » Et encore : « Goûtez et voyez com- « bien le Seigneur est doux. » Et laissez parler en vous ce goût céleste. Gmtate et videte quoniam suavisest Dotninus.
XVIP SEMAINE.