ÉPITRE A VOLTAIRE
Je fus, dans mon printemps^ guidé par la folie, Dupe de mes désirs et bourreau de mes sens ;
Mais, s*i1 en était encor tenrps,
Je voudrais bien changer de vie.
Soyez mon directeur, donnez-moi vos avis ;
Convertissez-moi, je vous prie :
Vous en avez tant pervertis !
Sur mes fautes je suis sincère, Et j'aime presque autant les dire que les faire.
Je demande grftce aux amours :
Vingt beautés à la fois trahies,
Et toutes assez bien servies.
En beaux moments, hélas ! ont changé mes beaux jours.
J*ain)ais alors toutes les femmes :
Toujours brûlé de feux nouveaux.
Je prétendais d*Hercule égaler les travaux.
Et sans cesse, auprès de ces dames, Etre rheureux rival de cent heureux rivaux.
Je regrette aujourd'hui mes petits madrigaux, Je regrette les airs que j*ai faits pour les belles,
Je regrette vingt bons chevaux,
Que, courant par monts et par vaux,
J*ai, comme moi, crevés pour elles ;
Et je regrette encor bien plus Ces utiles moments qu'en courant j'ai perdus.
Les neuf Muses ne suivent guère Ceux qui suivent l'Amour. Dans ce métier galant, Le corps est bientôt vieux, l'esprit longtemps enfant ; Mon esprit et mon corps, chacun pour son affaire,
Viennent chez vous, sans compliment.
L'esprit pour se former, le corps pour se refaire. Je viens dans ce château voir mon oncle et mon père.
Jadis les chevaliers errants.
Sur terre après avoir longtemps cherché fortune,
Allaient retrouver dans la lune
Un petit flacon de bon sens :
Moi, je vous en demande une bouteille entière ;
Car Dieu mit en dépôt chez vous
L'esprit dont il priva tous les sols de la terre, Et toute la raison qui manque à tous les fous.
RÉPOiNSE DE VOLTAIRE.
Croyez qu*un vieillard cacochyme, Chargé de soixante et douze ans, Doit mettre, s*il a quelque sens.
Son âme et son corps au régime.
Dieu fit la douce Illusion Pour les heureux fous du bel &gc ; Pour les vieux fous Tamtition, Et la retraite pour le sage.
Vous me direz qu*Ânacréon Que Chaulieu méme^ et Saint- Aulaire, Tiraient encor quelque chanson De leur cervelle octogénaire.
Biais ces exemples sont trompeurs ; Et, quand les derniers jours d*automne Laissent éclore quelques fleurs, On ne leur voit point les couleurs Et réclat que le printemps donne :
Les bergères et les pasteurs N*en forment point une couronne.
La Parque, de ses vilains doigts, Marquait d un sept avec un trois La tête froide et peu pensante De Fleuri, qui donna des lois A notre France languissante.
Il porta le sceptre des rois Et le garda jusqu'à nouante.
Régner est un amusement Pour un vieillard triste et pesant.
De toute autre chose incapable :
Mais vieux bel esprit, vieux amant, Vieux chanteur, est insupportable.
G*est à vous, ô jeune Boufflers, A vous, dont notre Suisse admire Le crayon, la prose et les vers. Et les petits contes pour rire :
C'est à vous de chanter Thémire, Et de briller dans un festin, Animé du triple délire Des vers, de Tamôur et du vin.