‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 22 sur 99 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

C'est une belle idée qu'a eue Tertullien, en parlant du Sauveur du monde , quand il dit que cet Homme-Dieu n'a pas seulement été immolé sur la croix , mais qu'il a comm^cé à être victime dès le moment qu'il s'est fait homme. Une hostie destinée pour expier le péché, mais une hostie vivante et mourante , dont le sacrifice n'a jamais été interrompu , voilà ce que c'est que Jésus-Christ. Permettez-moi , Chrétiens , en gardant les proportions k*equises, d'appliquer ceci à l'apôtre saint Paul : il s'est siacrifié pour son ministère , c'est-à-dire pour le salut de ses frères et pour la gloire de l'Évangile ; mais ne vous imaginez pas qu'il ait attendu pour cela l'arrêt de Néron , et qu'il n'ait oflert à Dieu ce sacrifice de lui-même que quand il versa son sang dans Rome pour la confession de sa foi ; ce n'est point là de quoi je prétends parler ; ce n'est point, dis-je, de son bienheureux martyre et de sa glorieuse mort. Dès Tinsuint de sa vocation à l'apostolat , il se r^rda comme la victime de son apostolat même , et il le fut en effet : car je trouve qu'il commença dès-lors deux grands sacrifices qui ODt duré autant que sa vie : l'un de patience , par lequel il se dévoua aux persécutions dés hommes , pour le nom de son Dieu ; et l'autre de pénitence , par lequel lui-même , touché du zèle que la charité lui inspiroit de satisfaire pour les hommes , il devint son propre persécuteur. De sorte que l'on peut dire de lui^ pour couronnement de son éloge , qu'il a été immolé aussitôt qu'appelé ; et qu'au moment qu'il s'est vu apôtre , il a paru devant Dieu en qualité d'hostie : voilà la véritable idée de saint Paul , et voilà sur quoi nous devons travailler encore à nous former.

Non , Chrétiens , jamais homme mortel n'a dû faire à Dieu un sacrifice dé patience si continuel et si héroïque que ce grand Saint. A

peine , s'il m'est permis de parler aiosi , eut-il levé l'étendard de l'ÉvaDgile f qae tout l'univers sembla conspirer contre lui. De-là il n'y eut plus pour lui que des trahisons sur la terre , que des naufrages sur la mer, que des emprisontiements dans les villes , que des embûches dans les lieux^écartés. Tout ce que la malice de l'envie et tout ce que l'animositë de la haine peuvent susciter d'adversités et de misères, il l'éprouva dans sa personne. Ceux de sa nation se firent un point de religion d'être ses ennemis les plus cruels ; les Gentils l'accablèrent d'outrages ; parmi les chrétiens mêmes qu'il avoit engendrés en Jésus- . Christ , il trouva de faux frères et de faux apôtres ; tous les jours exposé aux insultes des séditions populaires , tous les jours traduit de tribunal an tribunal , tantôt fouetté comme un esclave , tantôt lapidé comme un sacrilège et comme un blasphémateur. Combien de travaux? combien de voyages? combien de bannissements? Si c'étoit un autre que lui-même qui en fit le détail , nous croirions qu'il y a de l'exagération ; mais nous savons , dit Tabbé Rupert , que le Saint- Esprit, dont saint Paul a été l'organe, est éloquent sans rien amplifier. C'est saint Paul lui-même qui , malgré toutes les résistances de son humilité, a été obligé de rendre compte à l'Église dé ce qu'il avoit souffert ; il en fait excuse aux fidèles , il les a priés de supporter en cela son imprudence , il a semblé même s'accuser tout le preniier de vaine gloire et d'ostentation, et par-là, dit saint Jérôme ^ il a bien montré qu'il n'avoit pas besoin de s'en justifier; mais enfin il l'a reconnu^ et, forcé par l'esprit de Dieu qui le faisoit parler, il en a pris le ciel à témoin , qu'aucun des apôtres n'avoit été si persécuté ni si maltraité que lui. Ils sont plus grands que moi, disdit-il aux Corinthiens ; mais ce Dieu de gloire , qui est l'auteur de ma destinée , a voulu que j'eusse plus à endurer qu'eux , que je fusse plus souvent dans les chaînes , que je courusse et que j'essuyasse plus de dangers de mort, que je me trouvasse réduit plus communément aux rigueurs extrêmes de la faim et de la soif; et pourquoi tout cela? Ah ! Chrétiens, ne vous l'ai-je pas dit, et cet homme apostolique n'avoue-t-il pas que e'étoit uniquemeat pour les intérêts de son ministère? Il avoit fait la guerre à Jésus -Christ ; et Jésus-CI)rist, dit saint Augustin, lui faisoit la guerre à son tour, ou plutôt il faisoit à Jésus-Christ une espèce de réparation, acceptant de lui persécution- pour persécution , captivité pour captivité , supplice pour supplice. Car il se souvenoit toujours d'être ce Saul qui avoit été le fléau de TÉglise ; et voilà pourquoi il se croyoit obligé, par un devoir indispensable, de souffrir pour son Dieu les mêmescboses qu'il ;ivoit fait souffrir à son Dieu. Ilétoit responsable àson Dieu delà conversion d'une inHnitéde peuples, etil nepouvoiipas retirer ces peuples de l'iuiidéiité qu'il ne lui en coûtât des afflictions et des croix. C'est pour cela que les croix lui étoient si chères et si précieuses, parcequ'elles lui gagnoient des âmes, et des âmes prédestinées , pour lesquelles il s'estimoit heureux de pouvoik* endurer tout :

Ideo omma susîineo propter electos (2. Twi,, 2.) Remarquez ce mot» Chrétiens : Propter electos : car pour lui «même, répond admirablement saint Ghrysostome, il auroit été chéri ^ honoré , respecté de tout le inonde ; mais pour les élus il devoit être baï, méprisé, calomnié, puisqu'il ne'^uvoit pas autrement éire le coopérateur de leur salut , et c'est ce qui soutenoit l'ardeur de son courage. Je m'en vais à iirusalem, disoit-il, et je ne sais ce qui m'y doit arriver, sinon que dans toutes les villes par où je passe , l'esprit de Dieu me Fait connottre que des tribulations et des chaînes m'y sont préparées ; mais je ne crains rien de toutes' ces choses , et ma vie ne m'est pas plus considérable que moi-même , pourvu que j'achève ma course , et que je m'acquitte du ministère que j'ai reçu du Seigneur Jéslis : Dumniodà consummemcur" summeum^ et minitterium verbi quod accepi à Danàno Jesu {Act., 30). Que répondrez-vous à cela, hommes du siècle, esprits lâches et mondains , qui dans les emplois dont la Providence vous a chargés , et même dans ceux qui vous attachent, aussi bien que saint Paul, au service des autels, cherchez vos aises et votre repos? Venez, venez vous confronter aujourd'hui avec cet apôtre^ et, dans l'opposition que vous découvrirez entre vous et lui, apprenez ce que vous devez être , et confondez-vous de ce que vOus n'êtes pas. Saint Paul s'est immolé pour son ministère, et vous vous épargnez dans le vôtre : voilà le reproche que vous avez à soutenir devant Dieu ; consultez-vous un peu sur ce point. Je sais que l'amour-propre ne manque pas de vous im- 'poser, et de vous faire croire, par ses artifices, que l'on doit être content de vous, comme vous l'êtes de vous-mêmes. Mais entrons dans le détail, et dites-moi : ces ménagements de votre personne si étudiés et si affectés , ce refus d'un travail nécessaire et que vous devez au public, cette horreur de l'assiduité que vous traitez d'esclavage et de servitude, cette habitude que vous vous feites de vous divertir beaucoup et de vous appliquer peu, au lieu de suivre Tordre de Dieu , qui seroit de vous divertir peu, pour vous appliquer beaucoup ; cette liberté que vous vous donnez de vous décharger sur autrui des soins les plus personnels, et dont vous devez uniquement. répondre;, cette facilité à vous émanciper des obligations onéreuses, même les plus indispensables, qui sont attachées à votre eut; cette peine à être où il iiaiut que vous soyez, et cette disposition à être volontiers où^il f^ut que vous ne soyez pa$; eette fuite des àfEaires qui vous sont importunes et incommodes, quoique Dteii ne vous ait fait ce que tous êtes que pour en être inoomniodés et innrportunés ; cette prudence de la diair à ne vous engager jamais, ni pour là vérité , ni pour la justice ; eette crainte de vous exposer et de vous perdre, dans les occasions oh Dieu demande que vous vous exposiez et que vous vous perdiez ; en un mot,, ce seqret que le monde vous a appris et que vous pratiquez si bien, de ne prendre de votre condition que le doux et l'honorable, et d'en laisser le pénible et le rigoureux : ce n'est pas tout; cette indifié-

rence pour cent choses où il feudroit que vous eussiez de saintes inquiétudes ; cette froideur à la vue des scandales qui devroient enflammer votre zèle , et au contraire cette impatience et cette chaleur sur les moindres défauts dont votre délicatesse se trouve blessé^ ; cette sensibilité à vous offenser de tout , et à ne pouvoir rien supporter dans ipe place qui vous oblige à tout supporter, et à ne vous oÂfenser de rien ; ces plaintes et ces éclats dans les traverses et dans les contradictions qui vous arrivent, preuves évidentes d'un cœur immortifié et incirconcis : tout cela convient-il à un homme qui , dans quelque genre dé vie que ce soit, Veut être, à l'exemple de saint Paul , un ministre fidèle? et puisque, pour être tel, il faut se résoudre à être une victime, tout cela s'adcorde-t-il avec l'état d'une victime? Si saint Paul en avoit usé de la sorte, auroU*il été apôtre de Jésus-Christ? auroit-il glorifié Dieu au point qu'il l'a fait? aurôit-il sauvé ce grand nombre d'ames ? se seroit-il fait tout à tous, pour avoir part à la rédemption de tous? Nous nous flattons qu'il ne faut pas nous prodiguer, et que l'intérêt même de nos ministères demande que nous nous conservions; et parceque nous sommes en ceci les juges du plus ou du moins, nous abusons de ce prétexte, pour porter les choses jusqu'à un excès d'ambur et d'indulgence envers nous-mêmes.^ Mais que dirons-nous à Dieu, quand il nous opposera l'exemple de saînt'Paul? sa conservation n'étoit-elle pas aussi importante -que la nôtre? sommes-nou&plus dignes d'être épargnés que lui? étoit-il moins nécessaire à Dieu que nous? Ah! grand Saint , que vous serez un témoin redoutable pour nous dans le jugement de Dieu ! .

Mais concluons : une vie aussi persécutée et aussi accablée de fatigues que celle-là, n'éloit-ce pas une assez grande pénitence? s'il restoit des forces à saint Paul,'devoit-il les épuiser parles mortifications volontaires ? pouvoit-il conspirer lui-même à ruiner une santé si précieuse à l'Évangile; et quelque amour qu'il eût pour les croix, ne devoit-il pas se contenter de celles que Dieu luj envoyoit^ puisqu'elles suffisoieiit déjà pour le faire vivre dans un état continuel de mort? C'est ainsi , Chrétiens , que raisonne l'esprit du monde, et c'est ainsi que nous nous aveuglons encore tous les jours. Ne souffrir que ce que nous ne pouvons éviter, et n'exercer jamais' contre nous aucun acte de cette séveYité que l'Évangilè nous recommande, sous ombre que la Providence nous, envoie assez ellç-même de souffrances et de croix; voilà notre maxime. Mais saint Pâul n'en jugeoit pas de la sorte : non , ce n'étoit point assez pour Inique d'être persécuté, s'il ne se persécutoit lui-même; ce n*étoit point assez d'être. bai, s'il ne se haissoit lui-même; ce n'étoit point assez d'être mortifiée s'il ne se mortifioit lui-même : il vouloit avoir part à la gloire du sacerdoce de Jésus- Christ, et être tout ensemble le prêtre et la victitne de son holocauste. . Que fait-il donc? à ce sacrifice héroïque de patience, il, en joint un autre de pénitence ; châtiant tous les jours son corps, le réduisant en

servitude, lui £sdsant porter continuellement la mortification de J&us- Christ , accomplissant dans sa chair ce qui manquoit aux souffrances de Jésus : et pourquoi? Ah ! Chrétiens , je finis, mais en finissant je tremble, et pour moi qui vous parie, et polir vous qui m'écoutez. Saint Paul châtie son corps,parcequ'iI craint qu'étant apdtre et préchant aux autres, il ne devienne un réprouvé; et il accomplit dans sa chair ce qui manquoit aux souffrances de Jésus-Christ, non point seulement pour soi, mais pour tout le corps de l'Église , Pro corpore qus, quod estEcelesia{Coloss.^ 1); c'est-à-dire pour son ministère qui, l'engage à procurer auprès de Dieu le salut de tous les hommes; pensées terribles, et qui devroient être le sujet éternel de nos considérations. Car qu'est-ce que ceci , devons-nous nous dire à nous-mêmes ? saint Paul a fidt de son corps une victime de pénitence, de peur d'être réprouvé ; cet homme confirmé en grâce, cethomme à qui sa conscience ne reprocboit rien , cet homme ravi jusqu'au troisième ciel , cet homme si parfaitement attaché à Dieu, croyoit qu'il lui étoit nécessaire, pour ne pas tomber dans le malheur, de la réprobation , de traiter durement son corps ; et moi qui suis un pécheur , moi sujet à toutes sortes de passions, je ménagerai le mien , je le ferai vivre dans les délices, je lui accorderai tout ; bien loin de le réduire en servitude, je me ferai son esdave ; je né penserai quà le bien nourrir, qu'à le vêtir mollement, qu'à lui donner toutes ses aises? et avec cela je vivrai sans aucune crainte pour mon salut , sans remords et sans scrupule ? et avec cela je me persuaderai que je puis aimer Dieu, et que je l'aime en effet? et avec. cela je croirai pouvoir être reçu au nombre des enfants et des élus de Dieu? non , non , mon Dieu : c'est une erreiir, et une erreur aussi pernicieuse qu'injuste , dans laquelle j'ai vécu jusqu'à présent , mais dont je me détrompe aujourd'hui. Quand mille autres raisons ne m'en féroient pas cônnoître la fausseté , il ne faudroit que l'exemple de saint Paul : car enfin , Chrétiens , saint Paul n'étoit pas un esprit foible ; il étoit aussi bien instruit que nous des jugements de Dieu ; 3 savoit aussi bien que nous quel est le tempérament de l'homme : je n'aurai donc plus de confiance , qu'autant que je pratiquerai comme lui la pénitence.

Ce n'est pas^ tout : saint Paul a châtié son corps, et l'a sacrifié, non pas seulement pour soi-même, mais pour l'Église et pour les fidèles , parceque son ministère l'engageoit à procurer par ses soi;iffrances le salut de ses frères : il est donc juste que dans mon emploi , dans ma charge , dans ma profession , je sacrifie moi-même mes forces , ma santé, ma vie, pour ceux que Dieu a bien voulu commettre à mes soins, et dont il me demandera compte. Oh! si nous étions convaincus, comme saint Paul, de cette importante vérité, quel changemeKit verroit-on dans toutes les conditions du monde? avec quelle assiduité en rempliroit-on les devoirs? avec quel courage en porteroit-on toutes les peines? quel ordre régneroit sur la terre, et combien Dieu seroit-

â2â POUR U FÊTE DE SAINTE MADELEINE.

il glorifie dans tous les états ? Pour cela, grand apôtre, vous que TËglise nous propose pour modèle, faites-nous part de ce zèle ardent» de ce zèle constant, de ce zèle infatigable qui vous a soutenu, qui tous a embrasé , qui vous a consumé. La gloire dont vous jouissez , bien loin de Téteindre , n'a fait que le purifier et que rallumer davantage; exercez-le encore sur nous ; et que l'effet de ce zèle soit de réveiUer le nôtre, et de nous apprendre à travailler comme vous, pour être récompensés comme vous dans réternité biaibeureuse, ou nous conduise, etc.

Et eeee mulkr qtiuE trot in ehUate peeeatrix, ut eognoeU quoâ Jésus aeeubuÂtset In domo 'phàrisœif aitulit alabastrutn unguenti ; e% stans retrà ssçûspedes 4^^, laerymis éœpit rigure pedes ejusy et eafdllis capitis sut tergebat.

Bn même temps ane femme de la Tille ({ui étoit de manvaise vie» ayant sa que Jésns-Christ maogeoit chez un pharisien, y apporta un vase d'albfttre plein d'nne haite de parfnm, et 8*étant prosterné à ses pieds, elle commença à les arroser de ses larmes, et elle les essuya avec ses cheveux. Sàiht Luc, chap. vu.

Cette femme que l'Évangile nous représente aujourd'hui , et qui doit faire tout le sujet de nos considérations, selon ia pensée des Pères et dans le sentiment même de l'Église, c'est la bienheureuse Madeleine, dont l'histoire vous est aussi connue qu'elle est pour vous édifiante et touchant^. Multer in çivitate peccatrix :* Femme, il est vrai, pécheresse, mais prédestinée de Dieu pour élre un vaisseau d'éieetîon et de sainteté; femme autrefois décriée par les désordres de sa vie, mais ensuite illustre par sa pénitence ; femme auparavant le scandale des âmes , mais depuis l'exemple le plus éclatant d'une parfaite conversion. Voilà, dîs-je. Chrétiens, ce qui nous est ici proposé, et ce que Dieu , par une providence particulière, a voulu rendre public, afin que les grands pécheurs du monde eussent dans la personne de cette Sainte , et un puissant motif de confiance, et un vrai modèle de pénitence : un puissant motif de confiance, pour ne pas tomber dans le désespoir, quelque éloijg^nés de Dieu qu'ils paroissent; et un vrai modèle de pénitence, pour ne pas présumer de la miséricorde de Dieo jusqu'à négliger le soin de leur salut. Car je puis bien dire à une ame chrétienne engagée dans le péché ce que saint Ambroise, parlant de David, disoit à l'empereur Théodose : Qui secutus es errantem, sequere pœnitentem (Ambr.) : Ame criminelle et infidèle à Dieu , si vous avez eu le malheur de suivre Madeleine dans ses égarements, consolez-vous; car puisqu'elle a trouvé grâce auprès de Dieu, que n'avezvous pas droit d* espérer ? mais tremblez , si , l'ayant suivie dans ses égarements, vous ne la suivez pas dans son retour et dai^s sa pénitence. £t en effet, que ne devez- vous pas craindre, si un çxemple aussi salutaire et aussi convaincant que le sien , qoi a converti tant de cœurs endurcis, ne fait pas la même impression sur vous? Madeleine, Chrétiens, e$t la seule qui paroisse, dans l'Évangile, s'être adressée à Jésus*

POUR LA PÊTË DE SAINTE ItADELEINE. 223

Christ, en vue d'obtenir la rémission de ses pëchés. Les autres »' qui étoient Juifs d'esprit et de cœur aussi bien que de religion , ne recouroient à lui que pour obtenir des grâces temporelles» pour être guéris . de leurs mabdies, pour être délivrés des démons qui les tourmentoient; âsi Jésus-Christ les converttssoit, c'étoit presque contre leur intention ; mais Madeleine cherche Jésus-Christ pour Jésus-Christ même» et dans Je sentiment d'une véritable contrition. Tâchons donc à nous former sur ce grand modèle, et pour cela implorons le secours du ciel par l'intercession de Marie. Ave Maria.

Donner sur la pénitence des règles et des préceptes , c'est an long ouvrage. Chrétiens, et qui souvent ne produit rien moins dans les esprits des hommes que ce qu'on en attendoit et que l'on avoit droit de s*en promettre; mais donner un modèle vivant de la pénitence, c'est une instruction abrégée, dont tous les esprits sont capables, et une espèce de conviction à laquelle il est comme impossible de résister : or c'est ce que j'entreprends aujourd'hui. Il n'y a personne dans cet auditoire, en quelique disposition et en quelque éiat qu'il puisse être, qui n ait besoin de se convertir : car nous disons tous les jours à Dieir, et nous ne croyons pas lui faire une prière inutile : Couverte nos, Deus (P«atm. S4) : Seigneur, convertissez-nous. Soit que nous soyons dans l'état de sa grace^ soit que nous n'y soyons pas, soit que nous commencions k marcher dans la voie de Dieu, soit que nous y soyons plus avances, il y a pour nous un certain changement de vie auquel Dieu nous appelle, et en quoi consiste notre conversion. Il est donc important que nous ayons devant les yeux une idée sensible où nous puissions reoonndtre tous les caractères d'une vraie pénitence ; or c'est ce que l'Évangile nous propose dans la personne de Madeleine : car je trouve que sa pénitence a eu trois qualités , qu'elle a été prompte, qu'elle a été généreuse, et qu'elle a été efficace. Pénitence de Madeleine, pénitence prompte, pour surmonter tous cesretardements si ordinaires aux pécheurs ; c'est la première partie : pénitence généreuse, ponr triompher de tous les obstacles, et en particulier de ces respects hamaîDS qui arrêtent tant de pécheurs ; ce sera la seconde partie : pénitence efficace, pour sacrifier à Dieu tout ce qui avoit été la matière et te sujet de son péché; vous le verrez dans la troisième partie. Je m'en tieiidrai à ce que nous dit T Évangile , dont je veux seulement vous faire une sinaple exposition.

PREUIÈRE PARTIE.

La promptitude à suivre l'attrait et Ip mouvement de l'esprît de Dieu , quand il s'agit de conversion , c'est le premier caracière de la véritable pénitence , et celui que je remarqué d'abord dans l'exemple delabienheureuse Madeleine. Utcognovk, dit l'évangiliste : Sitôtqu'elle connut , c'est-à-dire dans le moment même que Dieu lui ouvrit les

yeax , et qne la grâce, par ses saintes lumières , lui éclaira l'esprit, elle renonça à son péché; elle n!^hésita point, elle ne délibéra point, . die n'écouta point l'esprit du monde qui lui inspiroit de ne rien prédpiter, et de ne pas faire légèrement une démarche d'un aussi grand édat, et qui devoit avoir d'aussi longues suites que celles-là ; elle n'eut point de mesures à prendre, ni d'affaires à régler, avant que d'en venir à l'exécution. Tous ces délais que l'amour^propre tâche à ménager quand une ame chrétienne est &ur le point de se convertir, et, comme parle saint Grégoire pape, qui sont déjà une demi-victoire remportée sur elle par le démon : tous ces raisonnements, disons mieux, to^s ces prétextes , que la prudence du siècle ne manque pas d'opposer à un pécheur pour lui persuader qu'il ne faut point aller si vite, et que, dans les choses mêmes de Dieu, on ne sauroit procéder avec trop de circonspection, tout cela, dis-je, ne fit nulle impression sur son cœur; elle n'attendit point un temps plus conunode-et une occasion plus favorable : pourquoi? parcequ'elle agissoitdéja par l'esprit de la pénitence. Or, &Ï matière de pénitence, dit saint Ghrysostome, à une ame qui connoit Dieu , il n'est pas même permis de délibérer, non plus qu'en matière de foi il n'est pas même permis de douter. Quiconque doute volontairement n'a pas la foi , disent les théologiens ; et qmconque délibère n'a pas l'esprit ni la vertu de là pénitence : car, à parler exactement, la pénitence est l'accomplissement actuekle tous les désirs et de toutes les délibérations. Se convertir, ce n'est pas raisonner, mais conclure ; ce n'est pas proposer, mais exécuter ; ce n'est pas vouloir se résoudre, mais être déjà résolu : d'où il s'ensuit que, tandis que je consulte, que je raisonne, que je délibère, Jene me convertis pas. Voilà, Chrétiens, ce que Madeleine comprit d'abord, et voilà pourquoi le texte sacré porte : Ut cognovk , Dès qu'elle connut. Ah ! mes Frères, remarque saint Augustin, que cette parole exprime bien le mystère de la g^race! Ut cognovit; elle se convertit dans l'instant même qu'elle connut , pareeque le temps de la connoissance est celui de la pénitence. En effet, ajoute ce saint docteur, on ne se convertit point sans connoîcre ; et conndtre^ à Tégard des prédestinés et des élus, est le point décisif de hi conversion: pareeque dans un prédestiné cette connoissance dont je parle prodmt infailliblement l'amour, et que Vamour est la conversion parfaite du pécheur. Il y avoit des années entières que Mî^deleine étoit engagée dans le désordre d'une vie scandaleuse , et qu'elle ne se convertissoit pas : pourquoi? parcequ'elle ne connoissoit pas encore ce qui la devoit toucher, ou, pour in'exprimer plus correctement, parcequ'elle ne le connoissoit pas de cette manière spéciale qui fait le discernement des âmes dans l'exercice de la pénitence. Elle n'attend pas à demain pour se convertir, parcequ'elle ne sait pas si elle connoîtra demain, de cette espèce de connoissance particulière qui fait que Ton se convertit véritablen^ent ; elle se convertit aujourd'hui, parcequ'elle.qonnott aujourd'hui : Vt co^vit. Aupara<*

nûtf qooiqa'eUe eût des lumières plus que suffisantes pour être inex* ensable devant Dieu et pour comprendre ce que Dieu demandoit d'elle, on peut dire qu'elle ëtoit dans les ténèbres et dans Taveuglement du péché; et c'est pour cela qu'elle ne cherchoit pas Jésus-Christ. Demain ce rayon favorable de grâce dont elle est prévenue, auroit peut-être cessé pour elle, et c'est pour cela qu'elle ne remet pas à ce lendemain. C'est aujourd'hui qu'elle est éclairée, et <f est aujourd'hui qu'elle marche : AmlnUflief ditm bteem habelii (Joan., i^.

Hais encore qu'est-ce que connut Maddeine, qui la détermina en si peu de tempiript qui fut capable de hi porter à une conversion si su* bite et si prompte? Ce qu'elle connut? deux choses : premièrement , que cet homme qu'elle cherchoit étoit Jésus, c'est-à-dire Sauveur, et Sauveur des âmes. Ut eagnovU quàd Juum euet; et en second lieu, que ce Sauveur étoit dans la maison du pharisien, c'est-à-dire que la maison du pharisien étoit le lieu marqué dans l'ordre de la prédestination divine, où elle devoit trouver l'auteur de son salut : Vt cognovit quod Jesu9 esset in domo pharisœi. C'est ce qui l'oblige à ne point différer. Elle connut que cet homme qui passoit dans Jérusalem pour un prophète, étoit en effet le Messie promis par les prophètes, et par conséquent le Sauveur du monde ; et de là vient qu'elle se hita de recourir à lui.EUene considéra point, dit saint Gr^ire pape, que ce Jésus étoit un Dieu de majesté devant qui les anges tremblent; que c'étoit un Dieu de sainteté qui a en horreur les âmes mondaines et impures ; que c'étoit un Dieu sévère et juste, qui ne peut se dispenser de punir les crimes ; que c'étoit un Dieu-Homme, venu pour la ruine aussi bien que pour la résurrection de plusieurs en Israël : tout cela l'auroit troublée , et eût pu apporter du retardement à son dessein. Elle ferma donc les yeux à tout cela ; de toutes les qualités de Jésus^hrist, elle n'envisagea que celle de Jésus même : Ut cognovit qndd Jesm euet. Cest un sauveur, dit*eUe, et je suis perdue ; c'est un rédempteur, et je suis esclave ; c'est un médecin, et je suis accablée de maux. Allons ; et pourquoi remettre? nous n'en trouverons jamais un plus puissant ni plus miséricordieux que lui ; reculer, c'est lui faire injure, et diminuer la gloire de son nom : car puisqu'il est Jésus et Sauveur, pourquoi ne me sauvera-t-il pas dès aujourd'hui ; et pourquoi ne me donnerai-je pas à lui dès ce moment, puisque dès ce moment je lui appartiens, et que je suis le prix de sa rédemption ? Mais il est chez le pharisien qui Ta invité à manger, et ce sera un contre-temps de l'aborder dans une pareille conjoncture. Ah ! Chrétiens , un contre-temps ? au contraire, elle se hâte , parcequ'eile sait qu'il est chez le pharisien : Ut cognovit quoi Jésus esset in domo pharisan. Bien loin d'attendre qu'il en soit sorti, elle se fait un devoir de l'y trouver, et elle ne veut point d'autre heure que celle où elle apprend qu'il est à table avec les conviés, par* cequ'en même temps Dieu lui fait connottre, dans le secret du cœur, que ce moment-là est le moment précieux et bienheureux pour elle, le B. 4. iti

f» JfOm U F£TB DS SAINTE KiD&LiniB.

tmfs de la vi^te du Sijgiieary le jour du aàlul auquel sa ooDmsskm est aU$ichée; qi^ lel^i^yeur n'tst entré ches le pharisien quepow cda; que c'^t Ûi» et UQU point aUieurst que la grande affaire de sa C()nver«oii ae dplt traîter f que ce banquet est l'oecasâon^énagée dans Ip conseil de la Prc^Yidenioe» uniquement pour oette fin; que Jésus» Christ Ty attend; qu'U y est «reo tous les remèdes de sa grâce et de sa miséricorde pfwir ia guérir» et quo si elle laisse passer cette heure et ce moment, elle causera un désordre dans laoB8positi!Mi.d&8on sakit éternel, dont les suites seront irnéparables. Encore une fois, Ghrétiens» voilà ce que lladeleine coanun, et ee qui la rendilgflHiiligente et si active : Vi cagnovit.

. Mais surtout elle aima , dile fut pénétrée de celte charité divise qui, selon le Prophète royal, par l'impression de ses monvements, dtiange les âmes qu'elle sanctifie en autMit d aigles mystérieuses. Or puisqu'elle aima ce Dieu fait homme , de l'amour le plus saint et le plus parfait, il ne £aut pas s'étonner qu'elle romptt si promptementles liens qui la séparoient de lui et qui rattaetoient au monde : car aimer et vouloir être un moment sans se remettre dans les bonnes grâces de celui qu'on aime, sans lui satisfaire dès qu^on lut a déplu, sans accomplir ce qu'il désire, ce qu'il demande avec instance, et ce qui dépend de nous, ce sont des dioses qull est bien difficile d^accorder ensemble dans les amitiés du siècle , mais qui deviennent absolument incompatibles dans l'amour de Dieu.

. Appliquons-nous donol'fxemple deoette iHuetre pénhente; etpour G^mmeneer à en tirer le fruit que IKeu prétend, peroiettez-inoi de rat sonner aven vous et avec moi-même sur la diflSérence de sa condaite et de la nôtre* Car enfin, mes chers auditeur^ , c'est sur quoi il £ant myourd'hui que nous nous expliquions à Dieu ; et si nous oe le fai* sons pas, c'est sur quoi Dieu nous jug^a. Qu'il faille nous conYertir tm jour, nous le savons ; que pour cela il faille renonoer à des engagements et à des Qomraerces qui sont les sources de nos désordi*es, nons n'en disconvenons pas ; qu'étant tombés dans la disgrâce de Dieu, ce soit une nécessité indt^ensable de faire péoiteoce, nous en sommes convaincus: mais quand sera cette péaîtence, mais qirand sera ce renoncement, mais quand sera celte conversion? c'est à quoi nous ne répondons jamais* Il y a peut-être des aanées entières que nous roulons dans un train de vie ou lâdbe et imparfaite, ou même impie et cri* mineUe, entassant chaque jour péchés sur péchés. Nous voyons bien qu'il en fout sortir, que, persévérant dans cet état, nous remplissons insensiblement la mesure de nos crimes, et qu'enfin nons pourrions mettre ainsi le comble à notre réprobation ; cependant nous n'entreprenons rien. Nous terminons tous les jours des affaires de nulle conséquence, ne voulant pas qu'elles daneurent indécises ; et pour celle de notre conversion, qui est l'importante affaire, nous ne la concluons

jamti^.

PQUB U FÊT£ Df: $A|]SIT£ H^D^lf^J^ ^

De dire qu'à en user de la sorte il y a » pon lias de la téméri^ f^% de rimprudeoce , mais de renchaatement et de la folie, parceque c'est manquer à la plus essentielle charité que nous nous devioç^ K noas-mêmes; de s'étendre sur les trois risques affreux que nç^is c6u^ rpns en différant notre pénitence, Tuo, du temps, Fautr^e, âp la gr^e^ et le troisième, de notre volobjté propre qui vous manquera ; d' jn^i^ ter sur le caprice et sur la bizarrerie djî notre esprit, qui fait agie nous Toulons toujo^urs faire péoitençe d^ns m» tçmps chimérique et imaginaire où elle ne dépend pas de nous, c'e$H<lire dans Içruliir, et qiîe Qous ne la voulons jamais faire dans un t^o^ps réel où elle est en notre pouvoir, c'est-à-dire dans le présent; dé vous montrer Texciès dé votr^ présomption, qui va jusoues à prétendre que la grâce vous attendra, et qu'après l'avoir cent rois rebuté^ç, pous ne laisserons pas de la trou* ver prête, dès qu'il nous plaira qu^elIé le soit ; de déplorer le peu âlp connoissanceque nous avons de nou^-ménies, quand noiis croyons quQ nous serons toujours maîtres de potre cœur pour en disposer à notre, gré ; enfin , de vous remettre dàps l'esprit ces pensées terrible^s des Pères deTÉglise, que to|it ce que nous gagnons à différer» c'est d^ nous rendre encore Dieu pluç irréconciliable, çesjt d*éloigi>er de nous sa nûséricorde, c'est d'anaasser uji trésor de colère pour le jour de sa j.ustioe, c'est de nous endurcir dans le péché, et de devenir, par une suite nécessaire, plus incapables de ta pémtence chrétienne^ à moii|§ que Dieu, forçant, pour ainsi parler, toutes les lois de 9a provideucç, ne lasse un coup en;oiotre faveur, qui, dans Tordre méoiie surnaturel^ doit passer pour un miracle : tout cela» je l'avoue, ce sont des r^isou^ pressantes, touchantes, convaipcantes, çt qui, bien méditée^, devroienj( aller d'abord, comnoîê dit saint Paul, jusqu'à diviser votre ame d'elle-: même par l'effort de la contrijtioa : Pertingens usquç ad divisionern animœ {Hebr.j i). Mais ces raisons, après tout, nous touchent com* munément assez peu: quoiqu'elles soient prises de notre intérêt, cet intérêt ne regardant que des biens invisibles et des biens à venir, il agit si lentement sur nous, qu'à peine nous fait-il faire fa moindre démarche ; autant que celui du monde est efficace pour nous exciter , autant celui-ci est-il foible et languissant. Nous nous aimons, nous craignons de noqs perdre, et néanmoins, insensés que nous sommes , nous ne prenons nulle sûreté ; nous demandons toujours trêve, et a^u hasard de tout ce qui en peut arriver , nous disons toujoiirs 4 Dieu ; Patientîamhabein me (Matth., 18). Que nous mauque-l-il donc pour nous rendre plus vifs et plus agissants? Ah! Chrétiens, un peu decetti^ charité qui triompha du cœur de Madeleine , et dont les opéraUons sont aussi promptes que ses conquêtes sont miraculeuses. Car voilà ^ mes Frères, dit saint Bernard, le privilège et le mystère de J'amour dç Dieu : ce que la crainte de notre damnation ne peut obtenir de nous» l'amour de Dieu l'obtient sans résistance ; avec la crainte de l'enfer On délibère; mai9 avec Tamour de Dieu on agit. A peine l'a-t^on sentiet

que Ton court, que l'on vole daos la voie des commandements. C'est assez d'avorr une éiincelle de ce feu sacré que Jésus-Christ est venu i^pandre sur la terre ; avec cela on a honte d'avoir tant disputé , avec cela on se fait des reproches d'avoir si long-temps résisté à Dieu. Or à' quoi tient-il qu'il ne prenne dans nos cœurs , ce feu divin? Miaideleine connoissoît-elle mieux Jésus-Christ que nous ne le connoissons ; et même ne puis-je pas dire que nous le connoissons mieux qu'elle ne ledevoîtconnoitre, lorsqu'elle s'attacha si fortement et si promptement à ce Dieu Sauveur ? la foi du christianisme ne nous en découvret-elle pas des choses qui étoient alors cachées pour cette pénitente? Pourquoi donc tarder davantage; et, sans aller plus loin, pourquoi , avant que de sortir de cette Église et de nous retirer de cet autel où Jésus-Christ est encore, non plus en qualité de convié, comme il étoit chez le pharisien, mais en qualité de viande et de breuvage, en qualité de victime immolée pour nous, en qualité de sacrificateur et de pasteur ; pourquoi, dis-je, ne nous pas donner à lui ? Faisons une fois ce que tant de fois nous avons proposé de faire, et disons-lui : Non, Seigneur, ce ne sera ni dans une année ni dans un mois, mais dès aujourd'hui; car il n'est pas juste que je veuille temporiser avec vous : ce ne sera point quand je me trouverai dégagé de telle ou telle affaire; car il est indigne que les affaires du monde retardent celles de mon Dieu : ce ne sera point quand je me verrai sur le retour de l'âge ; car tous les âges vous appartiennent , et ce seroit un outrage pour vous bien sensible, de ne vouloir vous réserver que les derniers temps et le rebut de ma vie. Dès maintenant. Seigneur, je suis à vous, et j'y veux être; recevez la protestation que j'en fais, et confirmez la résolution que j'en forme devant vous. C'est ainsi, Chrétiens, que nous imiterons la promptitude de Madeleine. Il y aura des obstacles et surtout des respects humains à surmonter; mais c'est encore pour cela que notre pénitence, comme celle de Madeleine, doit être généreuse : vous râliez voir dans la seconde partie.

BEUÀIJ^ PAHTI£.

Hien n'est plus opposé à la vraie pénitence (}ue celte vue de la cràiture, que nous appelons respect humain ; et la raison qu'en apporte saint Chrysostome est bien naturelle : Parceque la pénitence , dit-il , est une vertu essentiellement fondée sur le respect que nous avons pour Dieu, ou plutôt n'est rien autre chose qu'un certain respect pour Dieu aimé, révéré, et jugé digne d'être recherchépréférablement à toutes les créatures. Or Dieu conçu de la sorte, et cette préférence due à Dieu ainsi expliquée, exclut nécessairement tous les respects humains. Cependant, Chrétiens, il faut l'avouer elle reconnoître avec douleur, c'est un dangereux ennemi que ce respect humain, puisque la grace^ toute l^uîssanie qu'elle est, est tous les jours obligée de lui céder, puisque

POUR LA F£T£ de SAINT£ MADELEINE. 3»

c'est le plas grand obstacle qu'elle trouve dans le cœur de Thoinme; puisqu'elle a besoin, pour le surmonter, de toute sa vertu, et qu'elle n'est jamais plus efficace ni plus victorieuse que lorsqu'elle çq vîeot à bout : or c est ce qu'elle a fait, et de la manière la plus éclataute, dans la personne de la bienheureuse Madeleine. D'où je conclus toujours que la pénitence .de cette Sainte nous est justement proposée par le Saint-Esprit, comme le modèle de la pénitence des pêcheurs : vérité dont vous êtes déjà persuadés , mais qui vous touchera encore plus sensiblement , à mesure que je vous la représenterai dans la suite de notre évangile.

Car, prenez garde, s'il vous platt, Madeleine se sent appelée de Dieu; et la grâce qui opère en elle, par un mouvement secret, la presse de s'aller jeter aux pieds de Jésus-Christ dans la maison du pharisien. Mais quoi ! ira-t-elle se produire au milieu d'une assemblée, dans un repas de cérémonie ? s'exposera-t-elle à la censure des conviés? se fel'a-t-elle passer pour une imprudente et une insensée, après s'être déjà décriée comme une femme perdue? donnera-t-elle sujet déparier à toute une ville, et que dira-t-on de son procéda? comment interprétera-t-on cet empressement ? quelle matière de discours et de raillerie pour ceux qui, ne pénétrant pas dans ses intentions, jugeront d'une telle action avec maUgoité! Ah! mes Frères, répond saint Augustin, Toilà l'ennemi terrible et redoutable dont il faut que Madeleine , ou plutdt que Jâ grâce triomphe. Cette crainte de la censure et des jugements du monde, ce respect humain, c'est le second démon qu elle sait vaincre, et dont elle s'affranchit. Ellea été jusqu'à présent une femme mondaine et sans pudeur, dit Zenon de Vérone ( cette pensée est belle, et vous paroîtra aussi solide qu'elle est ingénieuse) ; elle a été jusqu'à présent une femme mondaine, et elle en a retenu le front : voilà pourquoi elle ne sait ce que c'est que de rougir : From meretricis facta est ûbi, netàs ertibescere ( Jerem., 5). C'est-à-dire, pour appliqiier ces paroles à mon sujet, quoique dans un sens bien différent de celui de l'Écriture, Madeleine a quitté le luxe d'une mondaine , l'impureté d'une mondaine , l'avarice insatiable d'une mondaine , les artifices et les ruses d'une mondaine, parceque tout cela ne pouvoit servir qu'à sa perte et à sa ruine ; mais elle s*est réservé le front d'une mondaine pour ne point rougir , parceque cela pouvoit lui être encore utile , et étoit même nécessaire à sa pénitence : Frons meretrïcis facta est tibi. Et pourquoi, ajoute saint Grégoire pape, rougiroit-elle d'aller trouver Jésus-Christ, et de lui découvrir ses plaies, puisque c'est lui seul qui doit être l'auteur de sa guérison ? Non , non , dit ce saint docteur , cela n'entroit pas dans une ame aussi éclairée et aussi solidement convertie que Madeleine ; elle avoit trop de sujets en elle-même qui la confondoient , pour en prendre d'ailleurs; et elle ne crut pas que rien de tout ce qui étoit hors d'elle lui dût causer de la honte, parcequ'elle savoit bien que tout son mal étoit au-dedans d'elle-même : Quîa semet-

18Ô Î^ÔtJR LÀ FÈÎE bÊ SAlNîË iîAÔÉLÊlKÈi

ips'am gravite^ erube^cebat iniki, nihUessecredidUquùdverecundaretur

/pris (GrëG.)- C'est ainsi qu'elle raisonna , et c'est ainsi que Tamour qu'elle conçut

pour Ïésùs-Cnrîst la rendit généreuse; convertissant en elle fnè vous orfètisez jpas de ce terme) , converlissatit en elle, si j'ose ainsi parler, l'effronterie du péché dans uiie sainte effronterie de la pénitence : car pourquoi ne me seroît-îl pas permis de m'e^cprimer de la sorte, puisque Tertullien nous parle bien de la éainte impudence de la foi , et que la cliarlté n'est pas moins hardie à mépriser, dans là vue de Dieu» les considérations du monde , que la foi, dans la pensée de cet auteur, à se glorifier des humiliations de la croix? Mais, me direz -vous , quels respects humains Madeleine eut-elle â surmonter dans la démarcbe qu'elle fit en se déclarant au Sauveur du monde» et devant une nombreuse compagnie? c'étoit une pécheresse connue , et qui passoit pour telle dans Jérusalem : que pouvoit-elle donc avoir à ménager ou à craindre? Ah! mes chers auditeurs, c'est pour cela même que ; suivant les lois du^onde, elle avoit tout à craindre et à ménager. Il est vrai , c'étoit une pécheresse, et une pécheresse connue , Mulier in cîvitate peccatrix ; mais vous savez ce que produit le péché dans nous, et ce qui seroit presque incroyable, si l'expérience ne le vériâoit pas. L'effet du péché , surtout quand il est formé en habitude, est de nous rendre honteux pour le bien, et en même temps hardis et effrontés pour le mal. Au lieu que Dieu ne nous a donné la honte, ou, pour parler plusexaclement,teprincipe de la honte,que comme un préservatif contre le péché; le pécné dont, le caractère est de pervertir eo toutes choses Tordre de Dieu , fait que nous employons cette honte à ce qui devroit être le sujet de notre gloire, je veux dire aux exercices et aux devoirs de la pénitence chrétienne , et que nous faisons gloire de ce qui devroît être le sujet de notre honte , c'est-à-dire du péché ihémè. Ainsi un homibe du siècle aura fait une profession ouverte d'être impie et libertin, et il né s'en sera pas caché :forme-t-il b résolution de changer de vie, dès-là il devient timide, et n'ose pWs, ce semble, paroître ce qu'il veut être et ce qu'il est. 11 ne Vougissoit pas d'une action criminelle , et maintenant il rougit d'une action de piété. De même une femme se sera peu mise en ^eine de causer du scandale à toute une ville , et en cela elle se sera rendue indépendante des respects humains; mais qu'elle prenne le parti de retourner à Dieu , et qu'on lui parle d'en donner des marques pour satisfaire à l'obligation d'édifier par sa conduite ceux qu'elle a scandalisés par ses mauvais exemples , c'est à quoi elle oppose cent difficultés. Elle n'a pas craint de passer pour mondaine, et elle craint par-dessus tout de passer pour dévote, c'est-à-dire pour servante de Dieu.

Voilà le désordre du péché; mais que fait la grâce de la pénitence? elle corrige'ce désordre, en rétablissant dans nous un ordre tout con-

POUR LA FËTfi DE SAIlilS EADRLKINË. SSi

traire ; car aa liea que le pëcbë nous rendoit hardis poar le mal ec timides pour le bien , cette grâce de conversion nous rend hardb pour le bien et honteux pour le mal. Dans l'ëtat du péché nous avions des égardspour les hommes, et nul respect pour Dien; et la pénitence, nous inspirant le respect de Dieu , nous affranchit de celui des hommes. £a fut-il jamais une preuve plus sensible que l'exemple de Madeleine? étudions. Chrétiens, étudions cet admirable modèle. Elle encre ehez le pharisien ; elle parott dans la salie du festin avec nn saint mépris des conviés , sans craindre de les troubler , sans s'arrêter à ce qu'ils diront, sans se distraire un moment en leur rendant des civilités inutiles, et même sans penser à eux : voilà le respectde la créature anéanti. Mais en même temps elle n'ose panrftre en fece d<^ van t Jésus-Christ; eUe se tient derrière lui, les larmes aux yeuxrStons rétro ; elle demeure prosternée à ses pieds , Secus peda ; et elle a tant de vénération pour sa personne, qu'elle n'a pas l'assurance de lui parler : voilà le respect de Dieu rétabli dans son cœur. Elle est exposée à l'injustice d'autant de censeurs qu'elle a de témoins de sa pénitence; le pharisien la condamne comme une pécheresse , et le blâme en retombe sur Jésus-Christ même : Hic si es$et ffropheta ; sctretutîf ue qwe et qtialis eit mulier quœ tangit tUtcm, quia peecatrix est (Luc, 7) : Si cet homme étoit prophète , il sauroit que eelie qu'il souffre à ses pieds est une femme de mauvaise vie. Sur quoi saint Grégoire de Ny sse » prenant la défense de Jésus-Christ , feit une réponse bien judicieuse. Tu te trompes , Simon , ditp>il à ce pharisien ; en voulant raisonner , tu pèches dans le principe : tu crois que Jésas- Christ n'est pas un prophète , parcequ'il soufire que Madeleine l'approche; et c'est pour cela qu'il est prophète, et plus qie prophète, puisqu'il a eu la vertu de l'attirer : car ce don d'attirer les pécheur^ et de les sanctifier , est la grâce particulière des prophètes et des hommes de Dieu. Ainsi le pharisien tomba dans une douMe erreur : car il ne crut pas Jésus-Christ prophète, et il l'étoit; il crut Madeleine pécheresse , et elle ne l'étoit plus; il jugea ce qui n'éteit pas, et il ne connut pas ce qui étoit : mais quoi qu'il en soit , Madeleine méprisa ses jugements et ses erreurs; et, animée du seul amour de Dieu qui la possédoit , elle s'alla jeter aux pieds de Jésus-Chrtet : voilà ce qui s'appelle une pénitence généreuse , et ce que nous sommes indispen* sabiement obligés d'imiter.

Car soyons bien persuadés, Chrétiens, de cette maxime , et établis»^ sons-la comme une des règles les plus certaines de notre vie : tandis que le respect humain nous dominera, tandis que nous nous rendrons esclaves des jugoneots des hommes,tandis que nou scraindrons d'être raillés et censurés , quoi que nous fassions , nous ne sommes point propres pour le royaume de Dieu. Qu'est-ce qui arrête aujourd'hui les effets de la grâce dans la plupart des âmes? qu'est-ce qui empêche mille ecmversions , qui se feroient infullibiemeat dans le mcmde? tôt

232 POUR LA FËTË DE SAIMT£ MADELEINE.

respect humaio. Un homme dit : Si je m'engage une fois à mener une ¥ie chrétienne et régulière, quelle figure ferai-je dans ma condition ? Une femme dit : Si je renonce à ces visites et à ces divertissements , quelles réflexions ne fera-t-on pas? On se donne l'alarme à soi-même; on se demande : Gomment pourrai-je soutenir la contradiction et les discours du monde? avec cela il n'y a point de bons désirs qui n'avortent 9 point de résolutions qui ne s'évanouissent, point de ferveurs qui ne s'éteignent. On voudroit bien que le siècle fût plus équitable , et que , sans choquer ses lois ni s'attirer ses mépris , il y eût , non seulement de la sûreté, mais de l'honneur même selon le monde, à prendre le parti de la vraie piété : car on sait que c'est le meilleur parti; on se tiendroit heureux de l'embrasser, et on ne doute point que l'on n'y trouvât des avantages bien plus solides que partout ailleurs ; mais la loi tyraonique du respect humain nous retient; et l'on aime mieux , en se perdant , se soumettre à cette loi , que de se maintenir dans sa liberté en sauvant son ame. Or c'est cette loi , Chrétiens , qu'il faut combattre et détruire en nous par la loi souveraine de l'amour de Dieu. Que dirait-on de moi si je change de conduite? on en dira tout ce qu'on voudra; mais je veux être fidèle à mon Dieu : or je ne puis lui être fidèle , et avoir ces complaisances pour les hommes ; c'est saint Paul qui me l'apprend : Si hominibus placèrent^ Cftrtsti «ervus non aum (Galat,, i). 11 faut donc que je sois résolu à déplaire aux honmies , à être raillé et contredit des hommes, pour commencer de vivre à Dieu. Mais je ferai parler de moi dans le monde : le jnonde parlera sebn ses maximes, et moi je vivrai selon les miennes. Si le monde est juste, s'il est chrétien , il s'édifiera de ma conduite ; et s'il ne l'est pas, bien loin de chercher à lui plaire, je dois l'avoir en horreur. Or il ne l'est pas, et il est même perverti jusqu'à ce point, de ne pouvoir souffrir la vertu sans la censurer : il faut donc que je le réprouve, etque je le détestelui-méme. Mais je passerai pour un esprit léger, pour un esprit fbible , ou pour un hypocrite. Si je suis tel que je dois être, toutes ces idées s'effaceront bientôt, et ma conduite répondra à tous ces reproches. Mais quoi que je fasse, on me méprisera. Que je sois méprisé, j'y consens; je ne le puis être pour un meilleur sujet. M'est-ce pas pour cela que je suis chrétien? Dans la religion que je professe , les mépris du monde sont plus honorables que tous ses éloges.

Mais cette résolution que je prends est bien difficile à soutenir. Difficile , Chrétiens? vous vous trompez : permettez-moi de vous le dire. Kien n'est plus aisé ; car ce que vous voulez faire pour Dieu , ne l'avez-vous pas fait cent fois , et ne le faites-vous pas encore tous les jours pour le monde et pour les intérêts du monde? j'en appelle à votre propre témoignage. Y a-t-il respect humain que vous ne surmontiez pour une fortune temporelle , que vous ne surmontiez pour une passion , que vous ne surmontiez pour votre santé , et cela sans

peiiie ? Or il est bien indigne que vous trouviez difficile pour Dieu oe qui vous devient si facile pour mille autres sujets. Mais quand la chose seroit aussi difficile que vous le prétendez , n'est-il pas juste i|iie vous liassiez quelques efforts pour le salut? n'est-ce pas une assez importante affaire, et pouvez-vous en acheter trop cher le succès? Dieu n'est'il pas un assez g^rand mattre ; et quand il s'agit de rentrer tn grâce avec lui, qu'y a-t-il d'ailleurs à ménager? Cependant, Chrétiens, il reste encore un dernier caractère que doit avoir notre péni-> tence , comme celle de Madeleine , qui fut une pénitence efficace ; et c'est ce que je vais vous expliquer dans la troisième partie.

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