PREMIÈRE PARTIE
De quelque manière que nous concevions la sainteté, et quelque plan qu^ nous nous en fassions , être Saint selon toutes les règles de l'Écriture, c'est avoir pour Dieu un zèle fervent, ax^compâgné d'une humilité profonde ; c'est aimer son prochain, non pas de parole, mais en vérité et par œuvres, en lui rendant tous les devoirs d'une charité tendre et efficace ; c'est être sévère à soi-même , et , comhfie parie le grand Apôtre, crucifier sa chair avec ses passions et ses désirs déréglés, par la pratique d'une mortification solide. Arrêtons-nous là, Chrétiens , pour reconnoître les grâces extraordinaires , les grâces prévenantes et surabondantes, les grâces victorieuses et miraculeuses, dont Dieu a comblé saint Louis. En effet, ces trois choses essentielles, en quoi je prétends, avec saint Jérôme, que la vraie .sainteté consiste, sont celles qu'on a toujours crues d'une plus difficile alliance avec la grandeur du monde , et pour lesquelles la condition des grands du monde a toujours eu plus particulièrement besoin de la toute puissante grâce de Jésus-Christ. Car voilà , disoit saint Jérôme , depuis la corruption du péché, les troi^ désordres et les funestes écueils de la grandeur mondaine : par l'énorme abus que nous en faisons, elle nous devient, à l'égard de Dieu, la source d'un secret orgueil qui nousfeit perdre l'humilité et le zèle de la religion; elle nous donne, à l'égard du prochain, une dureté de cœur qui nous rend insensibles aux mauiL d'autrui, et qui étouffe en nous la compassion et la miséricorde; elle nous inspire, à l'égard de nous-mêmes, un amour-propre sans mesure, qui va jusqu'à nous faire secouer le joug de la pénitence et de i'austérité chrétienne; effets malheureux que les Saints ont déplorés,
et daos la \ae desquels David a tremblé. Or, par un visible miracle de la grâce de Jésus-Christ, cette grandeur du monde si dangereuse n'a point été, dans la personne de saint Louis, sujette à ces désordres, puisqu'elle n'a point empêché que saint Louis n'ait été un prince parfaitement dévoué à Dieu, n'ait eu pour son peuple lecœur d'un père charitable, n'ait exercé contre soi-même toute la sévérité de l'Évangile ; disons mieux, puisque la grandeur même souveraine n'a servi qu'à laire paraître saint Louis humble devant Dieu avec plus de mérite, charitable envers son prochain avec plus d'éclat , sévère à soi-même avec plus de force et plus de vertu : d'où je conclus que la royauté , bien loin d'avoir été en lui un obstacle à la sainteté, fut au contraire le grand moyen par oii il s'éleva à la plus héroïque sainteté. Entrons làdessus dans un détail qui vous convaincra et qui vous instruira.
Saint Louis, le plus grand des rois, a été, devant Dieu, le plus soumis et le plus humble des hommes. C'est ce qu'il a posé pour fondement de tout rédifice de sa perfection ; voilà la pierre ferme sur laquelle, comme un sage architecte , il a bâti. Son humilité , qui fut sa vertu dominante, fit que ce saint monarque , malgré sa souveraineté, ou plutôt par la raison même de sa souveraineté , ne se considéra jamais dans le monde que comme un sujet né pour dépendre de Dieu, et pour obéir à Dieu. Il éloitroi, et il étoit chrétien ; mais, accoutume à peser les choses dans la balance du sanctuaire , il préféra toujours ia qualité de chrétien; à celle de roi, parcequ'étre roi, disoit-il, c'est être, maïs à titre onéreux, le maître des hommes ; et être chrétien, c'est être, par un solennel et éternel engagement, serviteur de Jésus- Christ. Or cette servitude qui l'aitachoit à Jésus-Christ lui paroissoit mille fois plus honorable, mille Ibis plus estimable et plus aimable que la domination de tout T univers. De là vient qu'il se glorifioit hautement de ce nom de chrétien , et qu'il avoit, comme chrétien , une vénération particulière , une tendre dévotion , une prédilection pour le lieu où il avoit reçu le saint baptême. C'est pour cela qu'entre toutes les villes de son royaume, celle de Poissy lui .étoit si chère; et que, pour satisfaire sa piété , supprimant tous les autres noms qui marquoientsa puissance sur la terre, il se contentoit souvent de signer iiouis de Poissy f parceque c'étoit là, par une seconde-naissance, infiniment plus iliijsire que la première , qu'il se souvenoit d'avoir été régénéré fn Jésus-Christ; là où il savoit que son nom a voit été écrit dans le livre de vie, et mis au nombre des fidèles, pour être écrit dans le ciel. Tel éioir, dis-je, le sentiment qu'il avoit de sa profession de chrétien. Au contraire, celle de roi ne lui parut jamais que comme un fordeau pesant, que comme un poids terrible dont il éioit chargé, et sous lequel il gémissoit, n'y trouvant point d'autre avantage que de se voir par-là dans une indispensable obligation d'élre encore plus sujui à Dieu quH ses sujets mêmes. Car pourquoi suis-je roi, ajoiitoit-il , sinon pour faire régner Dieu , poar établir, pour maintenir, pour aui-
plilBer rempire de Dieu ? C'est pour cela qu'il m'a choisi ; et ce ca« ractèfe de roi^^qui, par rapport aux hommes que je gouverne, est un caractère de prééminenceet de supériorité ; par rapport à Dieu, aunom de qui je les gooyerne, n'est pour moi qu'une dépendance, mais une dé> pendance salutaire, et dont je fais tout mon bonheur. Yoilà comme en jqgeoit saint Louis, et voilà ce qu'il enseignoit à Philippeson fib, héritier de sa conronne. Voilà ce qu'il lui inspiroit : le respect de Dieu et le uiépris de la vaine grandeur du monde. Or de là , mescbers aucUteurs, procédoit ce zèle admirable qu'il eut toujours pour tout ce qui concernoit la gloire de Dieu et de son culte ; delà ce zèle pour ki propagation de PÉvdngile , ce zèle pour l'intégrité et l'unité de la foi, ce zèle pour la discipline de l'Église, ce zèle pour la réformation et k pureté des mœurs, ce zèle de la maison de Dieu qui le dévoroit, et qui lui faisoit regarder toutes les injures faites à Dieu, comme des outrages faits à lui-même; eu sorte que jamais homme n'eut plus de droit que lui de dire , comme David : Zelus domûs tuœ'comedit me, et appro" tria exprobrantium tibi ceciderunt iuper me ( Psaim. 68). Zèle des intérêts de Dieu , fondé sur cette grande maxime de religion , dont il avoit Tame pénétrée, qu'être roi, c'étoit être par office le ministre de Dieu , et l'exécuteur en chef des ordres de Dieu. Je reprends, et soivez-moi.
J'ai dit, zèle de la propagation de TÉvangile. Car n'est-ce pas ce qui détermina saiiit Louis à ces longs et fameux voyages qu'il entreprit pour faire la guerre aux ennemis du nom chrétien ? Consulta-t-il , pour s'y résoudre , une autre sagesse que celle dont furent remplis lesapôtres , lorsqu'ils formèrent le dessein d'aller jusqu'aux extrémités du monde, pour y porter le flambeau de la foi? et quand ce saint monarque, s'oubliant lui-même, sacrifiant sa santé, exposant sa vie, sortoit de son royaume pour passer les mers, avoit-il autre chose en vue que l'accroissement du royaume de Jésus-Christ? Avec quel soin ne s'employa-t-i! pas , et dans la Palestine et dans l'Egypte^ à la conversion des Sarrasins? Combien n'en gagna-t-il pas à Dieu, et quand ces infidèles venoient à lui pour embrasser le christianisme, avec quelle joie ne les recevoît-il pas , les prenant sous sa protection royale , les comblant de grâces , leur offrant et leur assurant dés établissements en France, se chargeant de pourvoir à leur instruction , et les regardant commeses pluschères conquêtes, parcequec'étcSefit, disoitil, autant de sujets qu'il gagnoità Jésus-Christ et à son Église? Un roi coïume saint Louis, plein de cet esprit, n'éloit-il pas un apôtre dans sa condition? et mourant martyr de son zèle, comme il mourutdans la dernière de ses expéditions, aussi apostolique qu'héroïque, nepouvoit-il pas, avec une humble confiance et sans présomption, dire, après saint Paul, qu'il n'étoit en rien inférieur aux plus grands des apôtres?
J'ai dit, zèle de la discipline de l'Église. Que ne fit pas saint I^ouis pour la rétablir dans le clergé de France , et avec quelle bénédiction
et quel sucoès n'y travailla-t-il pas? Un des scandales dn dergë étoii, dans ce temps malhenreux» la simonie : avec quelle autorité ne rett'ancha-t-il pas ce désordre, par cette célèbre ordonnance, ou pragmatique-sanctiony que bous gardons encore comme un trésor, et que nous pouvons bien mettre au nombre de ses précieuses reliques, puis* que c'est son ouvrage, et un des plus saints monuments qu'il nous ait laisses I L'abtis des biens ecclésfastiqnes étoit, si j'ose parler ainsi, l'abomnnation de l^ désolation dans le lieu saint : avec quelle prudence et quelle force n'y chercba-t-il pas le remède , ayant convoqué pour cela uo oonctlé à Paris, où il fit faire , sur le sujet des bénéfices , des règlements contre lesquels, ni le temps, ni la coutunles^ ne prescriront jamais ? règlements dont il voulut être le premier et le plus religieux observateur, s'étant même dlé le pouvoir d'en dispenser, et par un serment solennel s'étan^ obligé à n'avoir jamais sur cela nulle acception de personne; règlements, si je les rapportois, quioonfondroieot le relâchement de notre siècle, et peut-être même sa prétendue sévérité. Celui qui regarde la pluralité des titres , q^ue saint Louis traitoit de n^onstrueuse, ne suffiroii-il pas pour nous humilier? Nous nous piquonsi iur les ancieus canons, d'exactitude et de sévérité chrétienne I mais nous nous en piquotis en spéculation, et saiut Louis par son tèle la mettdit en œuvre. ^
J'ai dit; sèle de l'Intégrité et de l'unité de la foi. Car qd^fle horreur saint Louis n'eut-il pas de tout ce qui la pouvoit troubler, et avec quelle fermeté lie s'éleva-t-il pas contre les hérésies de son temps? Quelle victoire ne remporta-t-il pas sur celle des Albigeois, à qui il acheva de donner le coup mortel? Dieu , pour coinbattre les erreurs qui eommençoient dès-lors à naître, et qui ont depuis inondé le monde dirétieft i avait stiscité Ibs deux florissants ordres de saint François et de aaitit Doininique. De li vint l'estime et l'affection paternelle que saint Louis fit parottre envers l'un et l'autre ^ les ayant toujours faononb de sa bienveillance et de ses bienfaits, parcequ'il les re* gardoit, disoitil , comme les boucliers de la foi catholique. Et parceque cela méime leur avoit attiré la haide et la parution de certains esprits attachés au parti dé la nouveauté, que fit saint Louis? Il usa de tout son pouvoir pour détruire ce parti , et il en vint à bout. Celui qui en ëtoit lé chef avoit composé un libelle scfiismatique , où ildédrioit la profession religieuse. Saint Loiijs en poursuivit à Rome h cbudamnâtion, et le fit publiquement lacérer ; non point par une siibple.i^ison d'éiat, potir prévenir les troubles qu'ont coût unie de causer ees sortes de dissensions , mais par esprit de religion , parceqne jamais 11 h'oublia qu'il étoit , comme roi chrétien , chargé devan' Meu du sacré dépôt de la foi, etqiie c'étoit i lui d*eii maintenir l'unitt et l'intégrité, en réprimant avec vigueur tout ce qui pouvdit y donner la moindre atteinte.
J'ai dit» £èle de la réformation et de la pureté des mœurs. Quelle
ample maliëre ce seul article ne me foDrnit-îl pas? Jusquesau règne de saint Louis, le blasphème, quoique exécrable, s'ëtoit rendu si commun, qu'il avoii cessé ou presque cessé d'élre en exétraUon. On en déploroit le désordre , mais on en remetloit à Dieu le châtiment. Avec quel couruge saint Louis ne i'entrepril-il pas? Vous savez le fameux ëdit qu'il fit publier contre les blasphémateurs, et la rigueur inflexible avec laquelle il voulut qu'on i'exëcutdt dans la personne d'un homme opulent , à qui il fît percer la langue parcequ'il avoit prolané la sainteté et la majesté du nom de Dieu. Les mondains en murmurèrent ; mais saint Louis ne compta ptturriend'étrecensnrë par les mondains, pourvu que Dieu fût vengé. C'est lui qui , le premier de nos rois , défendit le duel, et qui, pour l'intérêt de Dieu, encore plus que de son état , en fit un crime punissable , après s'être instruit sur ce point dansuae assemblée de prélats, et avoir reconnu que ces combats, si contraires à !a tranquillité publique, ëtoient égalemeat opposés aux lois de la conscience et de la religion. C'est lui qui extermina l'usure, ar la sévérité des peines auxquelles il coos usuriers dans toute l'étendue de soa il vice qu'il ait toléré. Il avait généralement is les hommes vicieux, mais beaucoup plus IX, cette liaine par^ite dont le Prophète , quand il disoit : Perfecio odio oderam Ulot ■'il savoit que les plus ordinaires asiles des hommes de ce caractère sont les maisons des grands (ah ! Chrétiens , la belle leçon, non seulement pour les grands, mais absolument pour tous ceux qui sont chargés de la conduite des Familles particulières) , saint Louis, afin d'exercer dans l'ordre ce zèle de réforme que Dieu lui avoli inspiré, commençoil, selon la parole de l'ApAtre, par sa propre cour, qui pouvoit bien alors être regardée comme la maison de Dieu : Vt inâpiat judicium à domo Dei (i.PETB.,4). C'est-à-dire qu'il faisoit faire de temps en temps des informations juridiques delà vie et des mœurs de tous les officiersde sa cour ; et s'il s'en trouvoît parmi eux de libertins , surtout de libertins par profession ; s'il eo découvroitdenotëset décriés par leursdébaucbes, quelquemérited'ailleurs qu'ils pussent avoir, illeséloîgnoit desa personne, étant codvaincu qu'il ne pouvoit ni se devoit faire nul fond sur la fidélité de ceux qui, par libertinage , avoient secoué le joug de Dieu, et ayant toujours pris pour règle cette grande maxime de David : Non kaiitabit in tneiUo domfls meœ qui facit tupertnûm ( Ptalm, 100 ). Aucun de ceux qui méprisent Dieu n'habitera dans ma maison ,- et je n'aurai pour serviteur que celui qui, soumis à Dieu, marchera dans une voie droite et pure : Ambulant m v'ià immacuiaXà hic wdhi minittrabot (Ibid.). Voilà, mes chers auditeurs , ce qui fait l'essentiel et le capital de la sainteté d'un roi. Toutes tes autres dévolions que saint Louis a pratiquées, n'en ont été, pour ainsi dire , que l'accessoire. 11 est
POUR LA FÊTE DE SAINT LOUIS. %t
vrai, samt Louis avoit fait de son palais une maison de prière : dans ses plus importantes occopations^ilassistoitrëgolièrement à tout l'office de FËglise ; et selon 1 exemple du roi-prophète , malgré la mnl» titode des aiiaires > il rendoit à Dieu plusieurs fois le jour le tribut et rhommage de sa piété. Jusque dans ses camps et dans ses armées, latente qu'on lui dressoit étmt une espèce de sanctuaire où la divine Eu» cbaristie reppsoit, aussi bien que Tarcbe sous les tentes d'Israël. Avec quelle foin'ouvrit-il pas le trésor de son épargne, pour racheter del'empereur de Constantfnople la sainte couronne, pour laquelle il eût donné toutes les couronnes du monde ; et avec quelle humilité ne la porta-^il pas lui-même, la léteet les pieds nus, dans l'auguste temple qu'il avoit fût construire pour la placer, et où nous la révérons en-^ core aujourd'hui? Tout cela étoit saint; mais, encore une fois, tout cela n'ëtoît en lui que les marques, ou tout au plus que les effets de la sainteté. Ce qui l'a sanctifié comme roi , c'est ce zèle ardent qu'il a eu pour l'honneur de Dieu ; et ce zèle n'eut de si merveilleux succès que parcequ'il étoit soutenu de la puissance royale. Car si saint Louis n'eût été roi, il n'eût jamais fait pour Dieu ce qu'il a fait. C'est ce que j'ai prétendu vous donner à entendre, quand j'ai dit que la royauté n'avcHt servi qu'à le rendre encore plus saint envers Dieu.
Suivant le ménàe principe , il ne faut pas s'étonner qu'il ait été si charitable envers son peuple , et qu'il ait aimé ses sujets comme ses propres eniants. Nous en avons dans sa vie des exemples doqt vos cœurs seront attendris. N'étoit-ce pas un spectacle bien digne de Dieu et bien édifiant pour les hommes , de voir ce monarque dans la posture où son histoire nous le représente , assis au pied d'un arbre dans le parc de Yincennes, et recevant lui-^méme en personne les^re» quêtes des veuves et des orphelins , consolant les misérables et les affligés, écoutant les pauvres, et sans distinction rendant justice à tout le monde? Là un simple gazon lui tenoit lieu de tribunal; mais ce tribunal, dans sa simplicité, avoit quelque chose déplus vénérable que celui de Salomon. Saint Louis y étoit attaché par le motif d'une charité iMenfaisante, dont les fonctions, quoique Jaborieuses , n'avoient rien pour lui d'onéreux. Car il présupposoit toujours que Dieu l'avoit fait pour son peuple , et non , pas son peuple pour lui ; et dans cette vue il se fiiisoit non seulement un devoir et un mérite , mais un plaisir de consacrer à ce peuple, que Dieu lui avoit confié, ses divertissements et son repos , sa santé même et sa' vie. Oui , je dis sa vie , qui , toute nécessaire qu'elle étoit , tae lui fut jamais plus précieuse que celle de ses sujets. Il le montra bien dans sa prison , lorsque les Sarrasins lui ayant fait offre de le mettre en liberté, pourvu qu'il laissât tous les François de sa suite dai^s les fers : A Dieu ne plaise, répondit-il, que je les abandonne ! ils ont été les compagnons de ma fortune , je veux Tétre de leurs souffrances ; et comme je ne souhaite d'être libre que pour eux , je ne puis consentir à Télre sans eux.' Il le montra bien ,'
Iorfi(|ue, dans une autre rencontre^ il s'offrit liii*iiiéfneàdeii|eiirer prisonnier, pourvu qu'on renvoyât Farinée frapQpise, qui se irouvoît sur le point de périr. Ce sont les miracles de sa dharité rapportés dans la bulle de sa canonisation* Il s'agissoit, après )a journée de Maisoure^ qui fut une journée sanglante i d'enterrer les corps des soldala tués dans le combat. Tout le champ de bataille en etoit couvert, et ils remplissoient l'air d'une telle infection , que l'on n'o$oit presque en approcher. Allons , disoit saint Louis » exhortant à œtte esavre de piété les seigneurs de sa cour, allâns» ce sont nos frères, et ils sont morts pour Jésus-Christ. Si nqus ne pouvons leur donner une sépulture digne d'eux , au moins qu elle soit digne de Mua. Il embrassoit ces cadavres déjà corrompus, et les porioit lui*mémê comme en triomphé. De quoi la charité chrétienne ne nous rend-elle pas capables ? Je ne vous parle point de sa tendresse pdur ^s pauvres $ ni de son zèle pour le soulagement de leurs misères. Les monuments qui nous en restent vous l'apprennent bien mieux que moi. Les hépitanx sans nombre qu'il a fondés ; les somptueux établissements qu'il a frits ponr tonte sorte de malheureHK» pour toute sof te d'indigente, pour toute sorte de malade^ , pour lès orphelins ; pour les veuves^ pour les aveugles , pour les insensés , pour les vierges dans le pérfl , et poiir les pécheresses converties ; ses bonnes œqvres dont toute la France est pleine^ ses aumônes qui subsistent, et que l'Église. universelle ne cessera jamais de publier : Eleemosynat ilUus enarraHt omnis Ecciesia Sanetorum ( Eccles., 51 ) ; ses aumônes , dis-je ^ si j'ose m'exprimer aitisi, que la magnificence dp sa charité a perpétiiëes, etdontleft pauvres de Jésus -Christ vivent encore : tout cela vous prêche^ tneo plus^ hautement que je ne le pourrois faire , la charité de saint Louis. Il me suffit de vous dire que cet amour tendre et affectueut envers les pauvres est un des points sur lesquels il semble que saint Louis^ pour avoir trop suivi son zèle » ait eu plus |)esoin d'^ipologie. Mais ne lui éstpil pas glorieux d'en avoir eU besoin sur uti tel sujet? En effets raisonnant selon les idées de la prudence charnelle » qudques uns trouvoient qu'en se familiarisant irop avec les pauvres, il aviliseoit sa diffnité. Mais ilrépondoit^ ûyeç s^int Bernard , que les pauvres » sdon l'Évangile , étant lea enfants et les héritiers primit jfe du royaume du eièl^ un roi de la terre ne pouvoit avoir avec eux trop de cômmèree^ et qu'il ne deVoii pas rougir de paraître aii milieu d'eux ^ puisque toute son aniMiion devoit âtre de régner un jour avec eux : Nec éonêtfnnendum regivivere cuin talibus,.cuju$ toia amUtào est cum ta* tibiis re^nare. (Berm.). Il est donc vrai» ml^s chers auditeurs ^ saint Louis, à eh juger selon le monde, aima les pauvres avec excès^ Il les kgeoit daqs son palais, il les. recevoit à sa tabla, il les sertoit 4e ses mains , il leur lavoit les pieds , il pansoit leurs ulcères et leurs plaies; et tout cela, selon le monde ^ sembloit peu convenir à sa oonditioo. lllaisil étoit persuadé que tout cela ne répondoit ps^encore^^t nerépou*
droit jamais à la sainteté de sa religioii ; que pent-étre c'eât été trop pour un roi pàien , mais qne ce n'ëtoit pas encore assez pour un roi diréticB 9 et que le pauvre dans le christianisme étant» comme la foi nous l'enseigne, la vive représentation de Jésos-Christ» il n'y avoit point de monarque qui ne dût» non seulement l'aimer, mais le respecter*
Je serois inini , si j'ajoutois à cette immense charité pour le prochain l'austérité de saint Louis envers soi-même : austérité qui, dans la condition et le rang où Dieu Tavoit fait naître , ne doit pas être considérée comme une simple vertu , mais comme un miracle de la grâce, et de la grâce la plus puissante de Xésus-Cbrist : austérité qui fit de saint Louis , sinon un martyr de la foi, au moins un martyr de la pénitaice, mais de la pénitence la plus méritoire devant Diev, puisqu'elle étoît jointe à une parfaite innocence. Le Fils de Dieu disoit aux iuifis y en kur parlant de Jean-Baptiste : Qu'êtes-vons allés chercher dans le désert ? un homme vê^u avec mollesse ? c'est dans les palais des rois qu'on trouve ceux qui s'habillent de la sorte : Ecce qui mollàbus vesiiuntur, tn dovnbus regum surU ( Hatth. , 11 )• Mais souffres , 6 divin Sauveur , que votre proposition , quoique géiiërale , ne soit pas aujourd'hui sans exception. Car j'entre dans la cour de samt Loms ; et, bien loio d'y trouver un homme mollement vêtu, j'y trouve sa roi couvert d'un affireux cilice , atténué de jeûnes , couché sous le sac et sur la cendre ; un roi qui, pour se préserver de la corruption des plaisirs du monde , châtie son corps et le réduit en servitude; qui efface, par de rigoureuses mortifications, les plus légères taches de son dme ; qui^ non content de crucifier sa chair, et d'en &ire une hostie vivante qu'il immole à Dieu chaque jour, tient son esprit dans une continuelle sujétion , toujours appliqué à combattre ses passions , à régler ses inclinations i à modérer ses désirs , à ne se rien permettre et à ne se rien pardonner : juge sévère de lui-même , parcequ'il n'est sotimis au jugement de personne. Voilà ce que je trouve, non dans le déseH , mais dans la cour d'un roi : et voilà , mes chers auditeurs , ce que Dieu m'oblige à vous représenter dans cette fête , ou pour votre édification ^ ou pour votre condamnation : poUr votre édification , si vous en savez profiter ; ou pour votre condamnation, si vous n'êtes pas touchés de cet exemple : voilà ce que Dieu vous opposera dans son deruièr jugement; Un roi humble , un roi tnortifié , on roi pénitent , tout saint qu'il est d'ailleurs , voilà ce qui vous confondra : ce ne sera plus la reine du midi qui s'élèf erâ contre vous : Regina austri iurget injudieto (MATTtt. , là) ; ce sera votre roi qui , repl^nant sur vods dans te jour terrible tout son pouvoir et toos seS droits^ prononcera des arrêts contre votre orgueil , contre vos relâchements et vos tiédeurs , contre votre dureté pour les pauvres , contre votre luxe et totre amour * propre. Qiie répondrons-nous , et de quelle exctise nous sertirims-iioûs ? Car si saint Louis à pu être hum-
ble sur le trône , à (faoi tient^-il que nous ne le soyons dans des condilions où tout nous porte à rbumilitë ; dans des états où nous n'avons qu'à être raisonnables pour pratiquer rhumilitë; où,sans nous mëconnottre nous-mômes , nous ne pouvons oublier les engagements indis' pensables que nous avons à vivre dans l'humilité? Si saint Louis , au milieu des délices de sa cour, a pu éire pénitent , qui nous empêche de l'être dans de continuelles épreuves où nous nous trouvons, dans les maladies, dans les souffrances, dans les pertes de biens, dans tous les accidents et toutes les disgrâces à quoi nous sommes exposés , et où il ne nous manque qu'une acceptation volontaire et une soumission chrétienne? Si saint Louis , dans la conduite des armées et le gouvernement d'un état, a pu conserver le recueillement intérieur, et l'habi^' toelle disposition d'une unioii'intime avec Dieu ; à qui nous en pouvonsnous prendre , si nous menons une vie dissipée et tout extérieure dans les afCadres et les menus soin:) qui nous occupent? A la vue dé ce grand Saint I quel prétexte même apparent pouvons-nous avoir pour nous dispenser d'être Saints? avons-nous dans le monde de plus grands obstacles à surmonter» de plus violentes tentations à vaincre, des ëcueils plus funestes è éviter, et des ennemis plus redoutables, à combattre ? Ah ! Chrétiens» je le répète et je ne puis trop vous le redire : profitons de cet exemple ; et afin que Dieu , dans le jour de sa colère , ne s'en serve pas contre nousi, servons-nous-en dès maintenant contre nous-mêmes. Convaincus par l'exemple de saint Louis (pratique excellente à laquelle je réduis tout le fruit de cette première partie) , convaincus , par l'exemple de saitnt Louis , qu'il n'y a point dans le monde de condition où l'on ne puisse être chrétien et parfait chrétien, ne nous plaignons plus de celle où l'ordre de Dieu nous attache , et ne rejetons plus sur elle les dérèglements , ni les imperfections de notre vie. Si nous savons, comme saint Louis, faire un bon usage de notre condition , bien loin qu'elle soit un obstacle à notre salut , nous y trouverons des secours infinis pour le salut ; bien loin qu'elle nous dissipe et qu'elle nous détourne de Dieu , nous y trouverons mille sujets de nous élever à Dieu , de nous soumettre à Dieu, d'accomplir les desseins de Dieu ; bien loin qu'elle nous empêche de pratiquer les vertus chrétiennes, elle nous en fournira de fréquentes occasions : c'est-à-dire que nous trouverons san6 cessedans notre condition des occasions de pratiquer la pénitence, la patience , l'obéissance ; des oocasioîis de pratiquer la charité , la douceur, l'humilité. Providence de mon Dieu, que vous êtes adoi^ble et que vous êtes aimable de nous faciliter ainsi les voies du sâlut éternel , et de nous avoir donné , dans la personne du saint roi que nous honorons , un modèle de perfection si engageant et si touchant ! Me la cherchons point, mes chers auditeurs, non plus que saint Louis, ne la cherchons point, cette perfection, hors de notre condition : c'est dans la royauté et sur le trône que saint Louis a trouvé la sienne ; et c'est dans la médiocrité de l'état où Dieu nous a appelés,
que OoDs trouverons la nôire. La di^îté de saint Louis lai a servi i relever sa sainteté , c'est ce que vous avez vu ; et, par le plus heureux retour, sasainteté lui a servi à relever sa dignité , c'est ce que vous allez voir dans la seconde partie.
DKUXIÈHE
Ce n'est pas d'anjourd'hui que lei {jcilde
la ]Hëté et de la sainteté chrétieane, mali-
gnes idées ; et c'est de tout temps q aveu-
' gks, ou plutAt d'assez pervertis , { KtîOD
évanf^ëlique, par les liaisons essentielles qu'elle a avec l'huinilité, rendit les hommes incapables des grandes choses; qu'elle leur abattcMt le courage, qu'elle détruisoit en eux les sentiments d'une noble et honnête émulation, qu'elle y afibiblissoit les lumières de la prudence; en UD rmot , qu'en suivant ses lois et s'attachaat à ses principes , H étoit impossible de prospérer dans le monde. Erreur renouvelée par un iaux sage de ces derniers siècles, et tentation dangereuse dont j'e^ prit de mensonge s'est prévalu pour étouffer dans les âmes foibles les semences de la religion, et pour faire, sous le prétendu nom de politique , un nombre infini de libertins et d'impies. Il ne falloit pas une moindre autorité que celle de saint Paul, pour renverser une doctrine si pernicieuse : et ce grand apôlre ne pouvott pasmieux laconfondre, qu'en lui opposant la maxime contradictoire, et soutenant que la piélé, sans avoir des vues basses et intéressées, est uti(eàlout:P»iiuadomttia uli^ (i. Tint. 4), et que c'est à elle que, les avantages de lavie présente , aussi bien que ceux de la vie future , ont été promis : Promunonem hobenj viiœ quœ nvnc est et futurœ (Ibid.). Mais saint Paul, avec toute son autorité, auroit eu peut-être de la peine à nous persuader cette vérité, si Dieu n'avoit pris soin de nous la rendre sensible es d'illustres exemples. Et c'est , mes chers auditeurs , ce que vous allez >oir encore dans l'exempte de saint Louis, qui, tout saint roi qu'il étoit selon l'Évangile, n'apas laissé d'être, selon le monde, non seulement un grand roi, mais sans contestation un des plus grands rois qui jamais aient porté le sceptre. Je dis , grand dans tous les états où la grandear d'un souverain peut et doit être considérée : car il a été grand dans la gueri e, il a été grand dans la paix , il a été grand dans la prospérité, il a été grand dans l'adversité , il a été grand dans le gouvernement de son royaume, grand d^ns sa conduite avec les étrangers, grund dans l'estime de ses ennemis mêmes ; et toutcela parcette sainteté de vie qui reluisoit dans sa personne, et qui, malgré la politique du monde , est le caractère dn distinction qui l'a élevé au-dtssusde tous les rois de la terre. J'ai doncdroitde dire de luii prenant la (;liuse dans le second sens de la proposition qiie j'ai avancée, qu'il a été magnifique dans la sainteté, Magnifictts m sanclitate. Encore un moment de votre attention.
986 POUR LA PÈTB DE SAINT LOUlS.
Saint Lonii, par nue aUiance rare, et qoi ns coDTÎent qt/aax haut, a été tout à la im on roi guerrier et nn roi paciSq«e; et comme va a a encore paru entre les fma , semblée à œltu qui s'appelledin l'Éc , et laDiAt te Meu des armées:
Quii Uais parceque saiot Louis éloit
Dot ëledeDieu, iln'aëlégnerrier
et pi eDiea : c'est-à-dire, il a'tfoau
aioM té et 4ans la mollesse ; et il n'i
poin fauise glnre, ni pour Sltbbire
SM l la guerre pour néprimer la re-
beUioD et pour pacifier seeéuts, et il a entretenu la paix dau h» 4au pour aller iéc\aF& la guerre aux ennemis dû Dieu, ôr pir-là, dans l'un et dans l'autre, il s'est acquis la réputation du plus graad m de la dirétienté. £n effet, quand je lis dans nos «maies ces méiiwrable« expéditiois de «aînt Louis contre les princes infidèles, «cet exploits de guerre dans l'Orient, si approchants du miracle; quid je mereprésenie oe monarqoe à la (été de l'armée francoise, fiirçaH le port de Damiette, faisant su- un rivage ennemi la plus hardie descente qui fut jamais, et à la vuede vingt mille combatiantsqiiis'fûpposoient, se rendant, malgré toute lenr réststance, maître de b pluei Ha&nà je me l'imagine aux prises avec les Turcs et avec les Sirmnï, dans ces trois tameuses Liatailles qu'il leur livra , et où, comme pirle un de nos historiens, il faisoit tout ensemble la fonction de soldai , de capitaine et de général, inspirant aux siens par sa présence touterv deur de son courage, se dégageant lui seul d'un gros d'ennemis qui )e tenoient enveloppé, et sortant de là victorieux, sans autre sëcoiu«(|ik celui de sa propre valeur : quand je compare tout cela avec ce qn'oo aoDi vante des siècles protanes, je ne crains pdnt d'exagérer, a disant que ni la Grèce, ni l'ancienne Rome n'ont jamais rien produit de plus héroïque. Mais quand je viens d'ailleurs à pen^ser que ceqoi nsdoit ce grand roi si ioti'épide, si fier, si invincible, c'étoil leièiedeli cause de Dieu pour laquelle il combattait, et l'imérét de la vraie religion qu'il défendoit ; a>i ! Chrétiens, je conclus qu'il n'est dope pas viui que la sainteté affoiblisse le courage des hommes, et je conçois au contraire que le vrai courage et celui des parfaits héros ne peut étrebifriré aux hommes que par la vraie sainteté.
ie saisqne saint Louis , au milieu ie ses glorieux succès, a eu des disgrâces et des adversités it essuyer, puisqu'il futfiait piigonnierdaD! le premier de ses voyages, et qu'il mourut dans le second. Maisc'esl justement dans ses adversités et ses disgrâces qa'U me .paruk emxxt plus grand et plus supérieur àlui-méme. Car je ne m'étonoe pas que, malgré les prodiges, de sa valeur, un prince aussi généreux que luisml tombé , dans la chaleur du combat , entre les mains de ses eaoem» ■ c'a été le sort des plus grands capàaines. Mais qu'ayant été pris dnt leccHnbatTilaitsoutenusacaptivitéaussidigitemmtetaassilwrciqiK-
IH>VR ÏA FÊT£ DE SAINT LOUtS. 387
rneil qu'il la soutint ; mais que dans sa prison , ees inàdÀlettaaéaies l'aient honoré jusqu'à vouloir se souneilreà lui, jusqu'à vodoirle choisir pour leur souverain ; mais qu'en recouvrant sa libenë, il ait recoqvrë en même temps toute s^ puissance, comme noas l'apprenons de son histoire ; mais qu'avant de quitter la Terre-Sainte il ait rétabli et mis en éiat de défense toutes les places qu'il y avoit conquises ; mais qu'an lit même de la mort, il ait obligé le roi de Tunis à acheter la paix à des conditions aussi glorieuses pour la France qu'elles lui ëtoient avantageuses et utiles, c'e$ ce qui pourroit vous surprendre aussi bien que no|, si je n'ajoutois que ce furent là les merveilleux effets de la piété de saint Louis et de son éminente vertu : car, ce que je vous prie de bien remarquer, si lés Sarrasins délibérèrent, tout prpsoonier qu'il étoit, d'en faire leur roi, ce ne fut, dit JoinviUe, que par-^ osqu'en traitant avec lui, ils ne purent S0 défendre d'avoir pour lui Due vénération secrète ; que parcequ'en l'obs^vant de près, H leur parut on homme divin ; que paroequ'ils se seutirent touchés , ou , pour mieux dire, charmés de b sainteté de sa vie. Voulez -vous encore bien connottre quelle ioipression son édifiante et magnanime sainteté fit dans les esprits et dans les cœurs de ces barbares ? écoutez-le parler dans les oonMrences qu'il eut avec eux :'il est en leur puissance, et il. s'explique devant eux avecantaut de liberté que s'il étoit letu* maître.. Us le tiennent captif^ et c'est lui qui leur (ait fti loi ; ils lui demandent sa rançon, et il leur répond qu'il n'y a point de rançon pour les rois ; qu'il ne refuse pas de payer celle de ses soldats, mais que sa personne sacrée ne doit être mise à nul prix. I^ sultan est frappé de cette gran. deur d'ame, et en passe par où il veut. Avant que de l'élargir, on demande qu'il s'oblige, par un serment solennel, à renoncer à sa religion, s'il manque à sa parole ; et il déclare qu'un roi chrétien neconnolt point d'autre serment que sa parole môme, et qu'il ne sait ce qne c'est que de mettre sa religion en compromis, sous quelque condition que ce paisse être. Snr cela sa parole seule est acceptée. On lui rapporte, avec effroi, qne les propres sujets du sultan viennent de l'assassiner» et que dans une pareille conjoncture tout est à craindrepour lui; mais il demeure ferme et intrépide. Celui des conjurés qui a fait le coup, lui demande une récompense pour l'avoir délivré de son ennemi ; mais Louis, imitant la piété de David, et sans se mettre en peine du danger où il s'expose, reproche à ce parricide sa perfidie. Or, il n'y avoit que la sainteté qui pût le soutenir de la. sorte, et lui inspirer ces sentiments d'une droiture et d'une générosité toute royale. D'autres auroîent au moins dissimulé : mais lui, jusque dans ses fers, il est libre; et l'esprit de Dieu, qui le possède, l'élève au-dessus dd toutes les considérations et de tous les ménagements humains.
Un roi si grand dans l'adversité ne devoit pas moi|is l'être dans la prospérité : aussi, selon le rapport des auteurs contemporains, n'éioitil rien de plu» magnifique et de plus auguste que la c^r de saint Louis;
rien de plus pompeux que l'appareil où il se faisoit voir aux jours de •cérémoDie. Ne surpassoit-il pas en cela tous les rois ses prédécesseurs, iparcequ*il se croyoit obli{;é de représenter en ces occasions la majesté royale dans tout son lustre, et de paroitre aux yeux de son peuple «somme la vive image de Dieu? Jamais, depuis l'établissement de la aïonarcbie, la France n'avoit été si florissante , si abondante , si opulente; jamais on n'y avoit vu les sciences aussi bien cultivées, les lois aussi bien observées, la justice aussi bien rendue, les charges exercées aussi dignement et avec autant d'honneur, le commerce établi aussi sûrement et avec autant de tranquillité. En un mot, jamais le nom firan- ^is ne s' étoit trouvé dans un si haut crédit : et d'où venoitcela? delà piété de saint Louis, qui, comme roi» se faisoit une religion d'appuyer et d'autoriser tout ce qui contribuoit à la félicité de son peuple; persuadé qu'il n'étoit roi que pour rendre son peuple heureux : c'est cela même qui le rendit si grand dans la conduite et le gouvernement de ses états ; [jaloux d'y maintenir le bon ordre, il sut se £sdre obéir, se faire craindre et se faire aimer. Vous savez de quelle manière il ramena les princes ses vassaux aux devoirs de la soumission qui lui éXxAi due. Le comte de la Marche avoit osé en secouer le joug : vous savez :son malheureux sort, et comme il apprit à ses dépens, dans la journée <le Taillebourg, quelle étoit la force de saint Louis et ce qu'il pouvoit. Le duc de Bretagne se fit le chef d'une autre ligue ; vous savez ce qu'il lui en coûta , et combien lui fut inutile la jonction de l'Anglois et sa protection contre la justice de saint Louis. La cour de Rome, par des •entreprises nouvelles, voulut donner quelque atteinte aux droits de sa couronne : vous savez avec quelle vigueur ssùni Louis agit pour les défendre; nous en avons dans son histoire des preuves authentiques : mais, du reste, comment les défendoit-il? avec un merveilleux tempérament d*autorité et de piété, c*est-à-dire qu'il soutenoit les droits de sa couronne en roi et en fils aîné de TËglise : en roi , avec autorité, ei en fils aîné de l'Église, avec un esprit de religion et de piété ; montrant bien qu'en qualité de roi il ne reconnoi&soit point de supérieur sur la terre, et ne ^ouloit dépendre que de Dieu seul , quoiqu*en qualité de fils aîné de l'Église il fût toujours prêt à écouter l'É^^lise comme sa mère, et à l'honorer. Jamais roi n'eut dçs sujets plus souples, ni ne fut mieux obéi : pourquoi? parceque jamais rot n'eut dans un plus haut degré toutes les vertus qui font respecter et estimer les souverains, et qui leur gagnent les cœur^s des peuples.
Aussi dans quelle estime étoit-il, non seulement parmi ses sujets, mais chez les étrangers ! c'étoit dans le monde chrétien le pacificateur et le médiateur de toiis les dilTëre nds qui naissoient entre les têtes couronnées : honneur, selon la. règle de saint Paul, qu'il ne sattribuoit pas et qu'il ne cherchoit pas , mais qui lui étoit déféré par un libre consentement de tous les princes ses voisins ; et sur quoi ce consentement étoit-il fondé? sur l'opinion qu'ils avoient de sa probité, de
son équité, de son incorruptible intégrité ; en sorte qu*ils avoient tous recours à lui, comme à un arbitre suprême , dont les jugements étoîeot pour eux autant d^oracles et d*arrôts définitifs. En effet, le pape et l'empereur Frédéric ont-ik sur leurs droits réciproques des contestations qui les divisent; saint Louis est choisi par l'un et par l'autre, pour en être le juge. Henri d'Angleterre est-il malcontent de ses sujets , et sur le point de leur foire sentir son indignation et sa vengeance ? saint Louis Tapaise ; et par ses bons offices , il arrête la guerre civile dont l'Angleterre étoit menacée. Leduc de Bretagne et le roi de Navarre vivent-ils dans une inimitié mortelle; saint Louis, par un mariage, les réconcilie : un autre que lui , bien loin d'entrer dans ces querelles pour les terminer, les eût fonientées pour en profiter, et c'est ce que lui suggëroient les ministres de son conseil ; mais ce grand roi avoit au-dedans de Itti-méme un conseil secret , et ce conseil étoit sa conscience , qu'il consultoit en toutes choses , ou plutôt à laquelle il rapportoit tous les autres conseils : conseil d'état, conseil de guerre , conseil de finances, il écoutoit tout cela ; niais de tout cela il en appeloit à ce conseil intérieur où il délibéroit seul avec Dieu, et où seul avec Dieu il décidoit. Non , non , Seigneur , disoit-il , qu'il ne m'arrive jamais de me faire une politique essentiellement opposée à votre Évangile : vous avez dit que bienheureux étoient les pacifiques; malheur à moi , si , renonçant à cette béatitude, je m'employois à souffler le feu de la division et de la guerre! Peut-êtri||;dans l'idée des enfants du siècle, en serois-je plus fort; mais. je ne veux point , d mon Dieu » d'autre force que celle qui est selon toute la droiture de votre loi ; et peu m'importe que ma conduite soit au gré des sages du monde» pourvu qu'en qualité de pacifique , je sois au nombre de vos enfants. Voilà comment parloit saint Louis ; et dans ce langage, il y avoit un fond de grandeur que le monde même étoit fbècé de reconnoître : mais il ne se contentoit pas de parler aii^ ; ce qu'il disoil, il le pratiquoit. Le pape Grégoire IX lui offre, pour son frère le comte d'Artois, la couronne impériale, après avoir excommunié Frédéric; saint Louis , insensible à san intérêt, mais encj^re plus incapable de faire servir son intérêt à la passion d'autrui, refuse sans balancer J'offre qui lui est feite; etquoiqu'il eût contreFrédéric dé légitimes sujets de plainte» il ne veut ni consentir à sa dégradation, ni avoir part à sa dépouille : il répond au pape qu'il suffit au comte d'Artois d'être son frère et prince de son sang; que ce seul avantage, joint aux prétentions que lui donne son mérite et sa nai8sance,valent mieux pour lui que l'empire , dans les circonstances où Fempire lui est présenté; et cette réponse, aussi solide qoç désintéressée, reiiiplit d'admiration toute l'Europe. L'empereur eTle pape même en conçoivent pour saint Louisun profond rés- 9bt; et désormais saint Louis. passe pour Texemple et le modèle des ^nces généreux : à quoi est-il redevable de cette gloire? ii sa sainteté. En iaut-il davantage , mes chers auditeurs, pour nous détromper B. 4. 19
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aujourd'hui de cette damnable erreur des libertins et des mondauiS) qu'eu s'assujçttisant aux règles de la sainteté évangélique , on ne peut jamais réussir dans le monde? Ah! Seigneur, quand cette maxime seroit aussi vraie qu'elle est fousse et insoutenable , je ne devrois pas pour cela balancer sur le parti que j'aurois à prendre. Supposé même ce principe 9 je devrois , sans hésiter , renoncer d'esprit et de cœur à tous les avantages » à tous les succès , à toutes les fortunes du monde. Je dis plus : je devrois compter pour rien tout ce qui s'appelle prudence du monde , sagesse du monde y et même perfection selon le monde» pour m'attacber à la sainteté» qui est le véritable caractère de vos élus. Dans l'impuissance où je serois d'accorder l'un et l'antre ensemble , cette sainteté seule devroit me suffire ; et, content de la posséder y je devrois être prêt à fouler aux pieds tout le reste, pour pouvoir dire comme le Sage : Et divitias nihil esie duxi in eomfara' tioneiltius (Sap.^ 7), Afais votre providence» ô mon Dien« ne nous réduit pas à Cette nécessité', et vous n'avez pas mis notre vertu à une si forte épreuve. Ce qui nous rend inexcusables devant vous» c^est qu'au contraire il est certain qu'en nous éloignant des voies de U sainteté, nous nous éloignons de ce qui peut uniquement nous rendre, même selon le monde , solidement parfaits , et dignes de l'estime et de l'approbation des hommes; c'est qu'en abandonnant la saiqteté, nous devenons , dans l'opinion même du monde , des hommes vains, des hommes frivoles, des boqigies trompeurs et pleins d'injustice, II n' j a en effet que la sainteté qui pui|se nous donner une solide perfeclioD. Otez la sainteté chrétienne, il nffy a dans le monde qu'apparence de vertu, quedissin|ulation, que Mensonge, qu'illusion et hypocrisie. Que faut-il donc foire pour arriver à celte perfection solide , dans les conditions où nous nous trouvons engagés? Retenez bien ceci. Chrétiens, et que cel|ir instruction soit pour jamais la r^le de ^otre ponduite. C'est qinl fâiyi une bonne foi nous résoudre à imiter l'exemplo de saint Louis, et à sanctifier comme lui mire condition par l^esprit de notre religion. Je m'explique. La sainteté ^ f^t^ ^^ saint Louis un grand roi; cette même sainteté ^ dans les divers états >de vie que vous avez ernbrassés, fera dé vous des hommes sans tache et sans reproche , des hommes au-^dessus de toute censure, des hommes d'une réputation que ie Ubertinage respectera* Ypus avez dans le monde des emplois à exercer : aye:^ comme saint Louis de la religion, vous les exercerez avec honneur. Vous avez des affoires à régler , des întéréu à ménager , des différends à terminer : ftit^ tout cela comme saint Loiiis dans l'esprit d'une exacte religion, Diea Y donnera sa bénédiction. Par-là vous vous attirerez non seulement festime, mais la confiance de ceux avecqui Dieu vous a liés.'lSans cela, quelque talent que vous ayez d'ailleurs selon le monde , jamaile mon^e ne fera fond sur vous , ni ne se confiera en vous. Cette mofale convient à tous; mais c'est particulièrement à vous, âmes chrétiennes,
POUR LA FÊTE DE SiONT LOQIS^ m
qae je prétends aujourd'hai l'appliquer ; à vous qa^ la Frovidcwoe t choisies pour être levées dans cette sainte maison (Saint-^Gyr); à vous que je puis bien appeler les élues de votre sexe, puisque Dieu, par sa miséricorde, vous a prédestinées entre mille auurea pour être admises dans ce séjour de la vertu; c'est à vous , dis-je, que je parle : e'ett pour vous que Dieu a excité la piété du plus grand mooaisque dn monde ; pour vous que le successeur de saint Louis » et l'hérUier de son zèle aussi bien que de sa couronne , a formé l'important dessem de votre établissement; pour vous^qu'il a entrepris ce grand ouvrage qui sera un monument éternel de sa religion, autant que de sa ma^ gnifioence et de sa gloire. La piété de saint Louis sembloît avoir pourvu à tout le reste : le soin de pourvoir à vos persones étoit itfservé à Louisple-Grand. La France étoit pleine de maisons de charité queaaint Louis avoit érijgées pour cent autres besoins : mais jiea vues n'avoient point été à en fonder une où la jeune nobiessfi fie voire aeae trouvât un fovorable asile; et vous le trouvez id. C'est pour l'accomplissement de cet œuvre inspiré du ciel , que Dieu vous a suscité une seconde mère, à qui vous êtes encore plus redevables qu'à celles dont vous avez reçu la vie; une mère selon Tesprit, dont la vue pleine de sagesse a été de vous procurer une éducation digne de votre naissance^ dont l'attention et le premier soin est de vous former à tout ce qu il y a dans le christianisme de plus- pariait et de plus pur , dont toute la joie est de voir chaque jotir en vous les merveilleux fruits d'une si, salutaire institution. C'est à vous , encore une fois, que j'ai prétendu faire une application particulière de ce discours , qui se réduit enfin à bien comprendre que vous ne réussirez Jamais dans nulle condition du monde , si vous n'y agissez et ne vous y comportez selon les maximes de la piété chrétienne; que, quelque parti que vous preniez, et à quelque vocation que Dieu vous destine, vous n'y s^rez jamais ce que vous y devez ô(re, si vous ne travaillez solidement à vous sanctifier : voilà en quoi consiste la science des Saints, et voilà en quoi doit consister toute la vôtre.
Grand roi , dont nous honorons aujourd'hui l'éminente et magnifique sainteté ; grand Saint, dont les vertus et les mérites relèvent si hautement la souveraineté et la majesté, faites, par votre puissante intercession auprès de Dieu, que toutes les personnes qui m'écoutent soient persuadées et touchées des vérités importantes que je viens de leur annoncer. Regardez-nous du haut du ciel , ô saint monarque ! et dans cette félicité éternelle que vous possédez, soyez sensible à nos misères : tout indignes que nous sommes de votre secours, ne nous le refusez pas. Jetez les yeux sur cette maison qui vous est dévouée , sur ces vierges qui sont vos filles , et qui, rassemblées dans ce saint lieu , vous invoquent comme leur père. Regardez d'un œil favorable ceroyaumeque vous avezsisagement gouverné et si tendrement aimé. Si, par la corruption des vices qui s'y sont introduits depuis votre
règne, la foce vous en parott dëfigarée, que cela même soit un motif pour vous intéresser , comme son l'oi , à le renouveler : si vous y voyez des scandales , aidez-nous h les retrancher. Etendez surtout votre protection sur notre auguste monarque. C*est votre fils , c'est le chef de votre maison , c*est l'imitateur de vos vertus , c'est la vive image de vos héroïques et royales qualités ; car il a comme vous le zèle de Dieu , il est comme vous le protecteur de la vraie religion, le restaurateur des autels , l'exterminateur de l'hérésie. Que n'a-t-il pas fait pour mériter tous ces titres? avec quelle force n'a-t-il pas combattu les ennemis de la foi , et avec quel succès ne les a-t-il pas vain? eus ? Obtenez-lui les grâces et les lumières dont il a besoin pour achever les grands desseins que Dieu lui inspire; que cet esprit de sainteté qui vous a dirigé dans toutes vos voies , vienne reposer sur lui ; qu'il nous anime nous-mêmes , et qu*ii nous oondtise tous à Téternité blenheureusej etc.