‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 91 sur 99 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Quoique Pierre ait renoncé Jésus-Christ, ce n'est pas, dans le sens oh je l'entends, une conséquence qu'il ait été renoncé de Jésus-Christ: pourquoi? parceque le repentir de cet apôtre suivit immédiatement son péché, et le rétablit promptement dans la grâce qu'il avoit perdue. Vous savez comment le Sauveur se tourna vers lui , et le regarda : Et conversus Dominus respexit Petrum (Luc. , 22). Vous savez quelle impression fit ce regard -sur le cœur de ce disciple infidèle. Pierre en fut pénétré, il se reconnut, il se retira à Técart, il pleura amèrement. Ses larmes effacèrent le crime que sa bouche avoit commis en reniant son maître, et bientôt sa douleur le remit auprès du Fils de Dieu dans l'heureux état d'où l'avoit précipité une crainte immodérée : Et egres* sus foras, flevit mnarè (Ibià.). Mais nous, mes Frères, si nous renonçons Jésus-Christ, c'est souvent avec une obstination sans retour: nous demeurons dans cette disposition criminelle, nous y vivons, nous y mourons ; et voilà pourquoi je dis que nous sommes aussi renonces de Jésus-Christ. Je m'explique ; et suivez-moi , s'il vous plaît.

C'est un secret de prédestination bien surprenant que Jésus-Christ, le Rédempteur et le Sauveur du monde, doive être un jour la ruine de plusieurs, et servir à leur réprobation : mais c'est un autre secret encore plus étonnant, que de tous les réprouvés il li'y en ait point pour qui Jésus-Christ soit le sujet d*une pins grande ruine et d'une plus grande damnation , que pour les mauvais chrétiens. Toutefois ces deux secrets nous sont révélés par le Saint-Esprit. Car l'Évangile ne nous a pas seulement fait entendre que cet Homme-Dieu sera la perte éternelle d'un grand nombre d'honnnes : Pos'nus est in ntinam

multorum (Luc, 23); mais il a ajouté que ce seroit dans Israël, c^est^ à-dire parmi le peuple de Dieu, parmi le peuple choisi de Dieu, parmi le peuple spécialement aimé de Dieu et favorisé de la connoissance de Dieu : In Israël. Or quel est ce peuple? Le peuple chréiieu, qui a succédé au peuple juif, et qui, selon saint Paul, tient maintenant la place des vrais Israélites. Pour mieux comprendre ceci, souvenonsnous d*une chose bien terrible qui doit arriver à la fin des siècles : c'est que le Fils de Dieu , après avoir été renoncé par les hommes , les renoncera à son tour dans le jugement dernier, et que ce renoncement de la part de Jésus-Christ sera justement leur ruine, et comme le sceau de leur réprobation ; de sorte que le renoncement doit être mutuel et réciproque. Quiconque aura renoncé Jésus- Christ, en sera renoncé; quiconque aura desavoué Jésus-Christ, en sera désavoué; quiconque aura, pour ainsi parler, réprouvé Jésus-Christ, en sera réprouvé. Sa parole y est expresse : Quinegave* rit me, negabo eum (Matth., 10.) Dès le temps même que ce Dieu Sauveur éioit sur la terre, il a commencé à vérifier cet oracle. Qu*a fait Jésus-Christ dans le monde, demande TabbéRuperi? il a contredit et renoncé le monde , Propterea exMbuit se mundo ut contradiceret mundo. Voilà son emploi et sa mission. Il a contredit et renoncé les sensualités du monde; il a contredit et renoncé l'orgueil du monde, il a contredit et renoncé les convoitises du monde, il a contredit et renoncé les vengeances, les perfidies, les injustices du monde; en un mot, toute sa vie n'a été qu'une contradiction et un renoncement perpétuel à l'égard du monde. Mais après tout , remarque saint Augus-* tin , tous les arrêts qu'il prononçoit alors contre le monde n'étoient que comminatoires. Ils sortoient de sa bouche et de son cœur, mais ils ne passoient pas outre. G'étoient des foudres qu'il faisoit seulement gronder contre les pécheurs, sans les faire encore éclater sur eux. Mais dans son dernier jugement , poursuit le même saint docteur, il les renoncera pour les perdre, pour les détruire, pour les ruiner. Ce ne sera plus de simples menaces , ni de simples paroles : mais ce sera Taccomplissement et l'exécution de toutes ses paroles et de toutes ses menaces. Et comme il n'est rien de plus formidable que ses menaces et que ses paroles, jugeons de là combien à plus forte raison nous en devons craindre Texéculion et l'accomplissement. Autrefois David demandoit à Dieu qu'il le préservât des contradictions du peuple : Eri* pies me de contradictionibus populi (Psalm. i7 ). Hais moi , mon Dieu, je vous demande tout autre cho^e. Je n'appréhende point les contradictions ni les jugements des hommes; mais pour les vôtres, je les crains souveraini^ment. Que les hommes s'attachent à condamner ma vie et toute ma conduite, peu m'importe, pourvu que je ne sois pas condamné de vous. Car que peuvent contre moi tous les peuples de la terre, si vousétes pour moi,si vous vous déclarez pour moi,si vous vous joignes à moi? Mais du momeot que vous viendrez; , m me renpnçant,

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à me rejeter et à vous retirer de moi, me voilà pmln sans reaaonlPoe* et frappé d'une malédiction éternelle : Qui negaverit me, negabo eum*

Cependant» à qui est-ce que ce renoncement de Jésos-Christ sert plus funeste, et de tous le& impies que le Fils de Dieu, comme dit saint Paul , exterminera dans son Jugement, qui sont ceux contre qui il s'âèvera avec plus de riguenr? Ah ! mes Frères, ce sont ceux qui auront été dans Israël, mais qui n*anront pas vécu en Israâites; ceux qai , ayant été éclairés de la fi» , ne se seront pas mis en peine de sui« vre ses lumières, et qui , ayant connu Dieu , ne l'auront pas glorifié comme leur Dieu ; ceux enfin que nous comprenons sous le terme de mauvais chrétiens. La raison en est évidente, et la chose s'explique assez d'elle-même. Car il est juste (c'est la réflexion de Tertullien) que ceux qui auront été les plus rebelles à Jésus-Christ sentent à proportion les plus rudes effets de ses vengeances» Il est de la droite équité (c'est la pensée de saint Ghrysostome) que ceux qui lui auront montré plus d'ingratitude, en reçoivent aussi de plus rigoureux châtiments. Et il est de l'ordre, conclut saint Bernard , que ceux qui auront eu part aux avantages de sa loi soient jugés selon toute la sévërite de sa loi. Or, entre les réprouvés, il n'y en aura point à qui tont cela convienne plus sensiblement , ni plus incontestablement , qu'aux mauvais chrétiens.

En effet, qu'appelons-nons mauvais chrétiens, sinon deshonunes rebelles par profession et par état au Sauveur du monde, et dont par conséquent le Sauveur du monde doit se venger d'une manière plus éclatante ? Souvenons-nous de la parabole et de la figure dont se servit là-dessus Jésus«*Christ même, pariant aux pharisiens. Il leur dit qu'il étoit la pierre angulaire sur laqudle devoit porter tout l'édifice de notre salut, mais qu'ils l'avoient rebuté ; et pour leur feire ccmcevoîr à quoi ils s'étoient exposés par leur obstination : Quiconque, ajouta*t-i/, ira heurter contre cette pierre, elle le brisera ; et sur qui que ce soit que tombe cette pierre, elle l'écrasera . Les pharisiens, au lieu de profiter d'un avertissement si salutaire, n'en devinrent que plus animés con* trece divin maître; et selon Texpression de l'évangéliste, leur ressentiment passa Jusques à la fureur. Ne nous endurcissons pas de la sorte; mais détournons, par une sainte pénitence et un prompt changement de vie, l'affreux malheur dont nous sommes menacés. C'est à noosmémes que le Fils de Dieu prétendoit parler, aussi bien qu'aux pharisiens. Il est pour nous-mêmes, comme pour eux, cette pierre mystérieuse, cette pierre fondamentale. Qr Ûen nous déclare que si jamais elle vient & tomber sur nous, nous en serons accablés; et d'ailleurs il est indubitable qu'elle y tombera, si nous continuons-à faire de criminels efforts pour la rejeter. Combien y en a-t-il déjà qu'elle a brisés? combien de grands de la terre ? combien de potentats et de monarques? Quand un Julien s'écrioit, dans l'extrémité de son désespoir, Vicisfi , GalUœe i Tu as vaincu , Galiléen ; ne confessoit^l pas qu'il

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sous le poids de la colère de ce Dieo Tengeur, et qoe c'é* toii aon bras tout-puissant qui le frappoit? Gombien de particullera dans le christianisme ont éproutë le même sort , ou sont en danger de réprouver bientôt?

Car non seulement ce sont des rebeDes à leur Sauveur, mais des ingrats, d'autant plus condamnables en qualité de chrétiens» qu'ils ont été pins comblés de grâces. Abus, de se persuader que Jésus-Christ , dans le jugement qu'il fera de nous, nous doive être plus favorable, parceque nous aurons eu plus de part à ses bienfaits et à son amour. C'est pour cela même, au contraire, qu'il se rendra plus inflexible k notre égard. Que disoit-il à ces villes de Bethsalde et de Corozain, lorsqu'il lançoit contre elles ses anathèmes , parceqn'elles étoient demeurées dans leur aveuglement malgré ses miracles? Il leur repro* choit que si des païens et des idolâtres eussent été témoins des mêmes merveilles, ils auroient pris le sac et le cilice pour faire pénitence ; et par-là même il leur annonçoit qu'elles seroient plus sévèrement punies que ces idolâtres et ces païens. Or qu^avoit fait Jésus<-Gbrist dans Bethsaîde, qu*avoit-iI fait dans Corozaîn, en comparaison de ce qu'il a fait dans nous et pour nous? 11 ne visita qu'une ibis Bethsaîde, et combien de fois nous a-t-il honorés de ses visites intérieures? Il ne fit entendre qu'une fois sa parole dans Corozaîn ; et ne Tavons-nous pas mille fois entendue? Que répondra donc un chrétien quand Jésus- Christ lui dira : Vois, malheureux , et compte toutes les grâces que tu as reçues de moi. Avec ces seules grâces, j'aurois converti dans le pa« ganisme des nations entières, et tu n'en as pas été meilleur. A quoi t'ont servi tant d'avis, tant d'instruclions, tant de connoissances, tant de bons sentiments, tant de moyens de salut? Tout cela me demande justice contre toi, et cette justice sera mesurée selon ma miséricorde. Or ma miséricorde pour toi n'a point eu de bornes : apprends quelle justice tu dois attendre.

Justice d'autant plus redoutable pour nous, qu'ayant vécu dans la loi de Jésus-Christ, nous serons jugés selon la loi de Jésus-Christ. Quel titre de condamnation, et quel sujet de frayeur! y avons-nous jamais fiiit une réflexion sérieuse? Être jugé selon la loi la plus sainte, selon la loi la plus pure, selon la loi la plus irrépréhensible ! tellement que cette loi de Jésus-Christ , qui devoit être pour nous un fonds de mérite et im principe de vie, servira, contre l'inteniion de Dieu et de Jésus-Christ même, à notre réprobation et â notre perte. Ce n'est pas, au reste, que la loi de Jésus-Christ soit mauvaise en soi , ni que ce qui est bon en soi puisse être mauvais en nous : mais, dit l'Apôtre, c'est que la concupiscence et nos passions, dont nous nous laissons dominer, s'élèvent en nous contre celte loi, et qu'à l'occasion de cette loi qu'elles nous font violer, elles nous deviennent des sources plus abondantes de péché.

Voilà, mes chers auditeurs, ce que nous ne pouvons prévenir avee

trop de soio. Ne somme^nous donc chrëliens que poor $tre un j«nr plus réprouvés? Cette glorieuse qualité que nous portons ne serat-elle pour nous qu'un caractère de damnation? A qui nous en pourrons-nous prendre, et qui en pourrons-nous accuser? Sera-ce Dieu qui nous a donné un Sauveur, et qui nous a aimés jusqu'à livrer pour notre salut son Fils unique? Sera-ce ce Sauveurque Dieu nous a donné, ce Fils unique du Père, lequel a bien voulu quitter le séjour de sa gloire, et venir sur la terre pour travailler à Fouvrage de notre rédemption? Reconnoissons que nous serons nous-mêmes les auteurs de notre ruine, et que nous ne pourrons l'imputer qu'à nous-mêmes. Dans le juste effroi dont nous devons être saisis, adressons-nous à ce môme Sauveur que nous avons tant de fois renoncé, et qui veut bien encore nous recevoir, malgré toutes nos infidélités. Ce n'est présentement qu'un Dieu de miséricorde : profiions de cette heureuse disposition, et ne laissons pas échapper un temps si favorable. Pleurons nos égarements passés : ce ne sera pas en vain , si nos larmes sont accompagnées d'une sainte résolution pour l'avenir. Faisons à Jésus- Christ la même protestation que Pierre, mais faisons-la avec plus d'humilité, et par-là même avec plus d'efficace et plus de constance que ce disciple présomptueux : Èiiam si oportuerit me mori^ non te negabo ( Matth., 26). Je suis un infidèle, Seigneur, ou plutôt je l'ai été, et ne le veux plus être. Vous êtes encore assez miséricordieux pour oublier toutes mes révoUes ; et c'est ce qui m'attache à voos pour jamais: Non te negabo. Non, Seigneur, quoi qu'il arrive, et quoi qu'il m'en puisse coûter, je ne vous renoncerai plus. Que dis-je? et me suffit-il de ne vous plus renoncer ? Il faut désormais me déclarer ouvertement pour vous , il faut pour la juste réparation de tant de scandales, et pour Thonneur de votre loi, la professer hautement, h pratiquer exactement, l'accomplir parfaitement et dans toute son étendue. Il le faut, malgré toute considération humaine; il le faut, malgré tous les discours et tous les respects du monde ; il le faut aux dépens de ma fortune, au péril de ma vie, au prix de moq sang : Etiam si oportuerit me mori. J'en serai bien payé. Seigneur, et bien récompensé, puisque vous me promettez de me reconnoître devant /votre Père après que je vous aurai confessé devant les hommes, et de me mettre en possession de votre royaume, où nous conduise, etc.

EXHORTATION

Hœc eûm dixisset, unut assistent ministrorum dédit alapam Jesu, dicens : Sic r<tftondes pontifiei ?

Jésus ayant parlé de la sorte . un des soldats qui étoit à son côté lui donna on foofflet, en disant : E^t-ce ainsi que vous répondez au grand-prêtie ? Saint Jean, chap. xvjii.

Qu avoit donc répondu le Sauveur du monde, interrogé par le graod-prêtre, et qu'avoit-il dit qui méritât une si prompte punition,

et qui dût lui attirer un tel outrage? Anne lui demandoit compte de sa doctrine ; et pour la justifier devant ce poniife, il Tavoit renvoyé à ses disciples , et vouloit que sur ce point ils fussent appelés en témoignage. Ëtoit-ce là son crime , et talloii-il pou^- cela Tinsulter et lui meurtrir le visage d*un soufflet? Mais, Chr«ti€ns, ne raisonnons point ici selon les lois de la justice : elles y sont toutes violées, et le moyen que le bon droit eûrque'que part dans un jugement où la passion do* mine» et Tune des plus violentes passions» qui est l'envie? Ce que nous devons uniquement considérer comme le sujet tout ensemble et de notre admiration et de notre imitation , cVst Tinvincible constance du Fils de Dieu dans une conjoncture capal>le de déconcerter et de troubler Ihommc le plus ferme et le plus maître de lui-même. VoHà ce qu*il avoit prévu, et sur quoi it s'étoit déjà si cl^^irement expliqué» quand il disoit, par la bouche de son prophète : Faciem vieam non averti ab increpantibus ^ et compuentibus in me (Isai., SO) : Je n'ai point détourné mon visage pour me mettre à couvert clés coups de mes ennemis, et de toutes tes extrémités où ils se pOrtoieni conti e moi. Voilà par où il a prétendu nous former nous-mêmes aux injures » et nous apprendre comment nous devons les recevoir. Leçon, mes chers auditeurs, si nécessaire dans le commerce de la vie! Recevoir les in* jures comme Jésus-Christ les a reçues, c'est-à-dire les supporter, et même les agréer : les supporter^ en les recevant avec^patiencèj et même les agréer, en les recevant avec joie : les supporter sans en poursuivre la vengeance et sans éclater ; et même les agréer, surtout en certaines rencoutresi, jusquà s'y exposer, et à les aimer. Que je m'estimerois heureux si je pou vois bien aujourd'hui vous imprimer Tun et Fautre dans le cœur ! C'est le dessein que je me propose, et tout le partage de cette eidiortation.

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