‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 92 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Quelle épreuve pour la patience de Jésus-Christ î un soufflet reçu , et reçu devant une nombreuse assemblée, et reçu comme un châtiment et une correction , et reçu de la main d'un soldat et d'un homme méprisable! car toutes ces circonstances sont remarquables. Et prenez garde encore , s'il vous plaît. De qui s'agit-il , et de quoi s*agit-il? De qui , dis-je, s'agii-il? Du Messie, de l'envoyé de Dieu, d'un Homm^- Dieu , d*un Dieu. Et de quoi s'agit-îi? De loutrage le plus san<{lant, d'une injure qui, parmi les hommes, est une insulte, est une flétrissure , est un opprobre et une ignominie. Le Sauveur du monde n'en pou voit-il pas tirer une vengeance éclatante? Ah! Chrétiens, il n'a qu'à prononcer une parole, et le feu du ciel descendra pour foudroyer cet audacieux qui l'a frappé; il n'a qu'à prier son Père , et son Père , s'il est besoin, lui enverra des légions d'anges pour le seconder ; il n'a qu'à mettre en œuvre sa propre vertu , et elle fera des miracles pour sa défense. Je dis plus : non seulement il est en pouvoir de venger sur B. 4. 41

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rbeure un tel affront, mais, selon toute la raison, il semble y être engsigéy et le devoir; car il est question de prévenir un scandde, ou de le réparer. On l'accuse d'avoir offensé le pontife, et blessé le respect dû à cette suprême dignité. C'est pour cela qu'on s'élj^ve contre lai, et qu'on le maltraite. Le souffrira-t-il ? mafe ce sera autoriser le reproche qu'on lui fiiit,' mais ce sera en quelque sorte justifier le traitement indigne qu*il reçoit , mais ce sera laisser impunément répandre une tache sur sa sainteté, dont on cherche à ternir réclat. Tout cela est vrai, mes chers, auditeurs ^ et tout cela néanmoins ne le peut porter à se foire justice : pourquoi? parceqne la justice qu'il se feroit, quoique juste et fondée sur le droit le plus cerlaÎD, auroit toujours quelque couleur de ressentiment propre et de yengeance. Or il veut détruire dans le cœur des hommes et daps leur conduite tout ressentiment et toute vengeance, etmémetoutê couleur de ressentiment et de vengeance.

Ce n'est pas que la vengeance ne lui appartienne : car en qualité de Dieu et de SQuverain maître , il a dit et il a pii dire : Mihi vindicta {Rom., 12).* Mais si elle lui appartient en qualité de Dieu , elle ne laj appartient pas en qualité d*homme. Or, étant homme et tHeti tout ensemble , il y ayoit à craindre que ce qui viendroit de Dieu ne fût imputé à I hoAoïîne; et parcequ'il étoit important que jamais l'homme n'entreprît de se venger^, et qu'il n^eftt pour cela aucun titre apparent, voilà pourquoi ce Dieu-Homme ne se venge pas lui-même. Il avoit fait un miracle dans le jardin, en renversant d'une parole les soldats envoyés pour se saisir de sa persopne : mais il l'avoit fait avant qu'ils l'eussent attaqué, et quils eussent porté les mains sur lui; c'est-à-dire

ses ennemis satoute-puissapQe; m^i^ il ^we mieux paroître foible, que de paroître agir avec aigreur et par passion. Si donc il répond à cet insolent qui Toutrage, ce n'est point en s'élevant, ni en se récriant, mais avec une modestie et une douceur que rien n'altère. Si j'ai mal parlé, lui dit-if, faites voir en quoi : sinon, pourquoi n^e frappez-vous? Si malè locutui sum, testimonium perhibe de malo : si autembent, cur nu cœdis (Joan., 18 )? Voilà t>ii il s'en tient, et toute la satisfaction qu'il demande. Mais de prendre Ifri-méme sa cause et ses intérêts, de rendre à l'injuste agresseur qui l'offense mal pour mal , et de réprimer son audace par une punition exemplaire, c'est ce qu'il ne fera pas, parceque cette punition, ainsi que je vous Tai fait remarquer, quelque légitime d'&illeurs et quelque équitable qu'elle fut, pourrbitétre faussement interprétée, et confondue avec une vengeance toute naturelle. Ainsi, mes Frères, ce divin Sauveur évite, autant qu'il est possible, et fuit jusqu'à l'ombre de la veugeance, parcequ'il est venu abolir la vengeance même, et l'extirper de la société des hommes. Or, en ma-

tière de veDgeance , Tombre et le corps sont presque inséparables ; et pour détruire le corps, qui est un corps de péché, il en faut détruire l'ombre la plus légère. Comme législateur de la loi nouvelle, il avoit fait là-dessus son commandement , et il s'en étoit déclaré dans ses divines instructions : mais, dit saint Ghrysostome, cela ne suffisoit pas. Il falloit pourvoir à ja sûreté de ce commandement, et mettre ce précepte à couvert de tous les stratagèmes et de toutes les subtilités dont la passion des hommes se sert pour en éluder, l'obligation et la pratique. Car il n'est pas croyable, ajoute ce saint dpctei^f, combien de ruçeset conibien d'artifices l'amour-propre sait là-dessus ima^'ner

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colorer nps vengeances , nous lés déguisant sous le masque <|fi zèle et d'équité, nou$ ]es proposait comme permises, comme raisonnables comme saintes ; nous fournissant des prétextes pour les exécuter, des autorités pour s'y confirmer, mille adoucissements ppur l^s pailler* il étoit ,dis-Je , nécessaire de renverser tout cela : et parcequ^ , pour le renverser et l'anéantir, il étoit d'une éjjale importance d'ôter â l'homme sur ce point la liberté de sop raisonnement ; p^rceque s'il v a chose pernicieuse et trompeuse , c'est le raisonnement d'un esprit PÎ* que et animé, parcequ'il n'y a que la passion alors qui raisonne et que rien n'est plus faux ni pjus outré que le raisonnement de la passion, il fiiUoit ^ue Dieu, ou que Jésus-Christ, fils dé Diçà,jForii6ât sa loi d'une conviction qui fût au-dessps de tout le raisonnement humain Or cette conviction sans réplique , poursuit saint Chrysostoine c'est son exemple. *

Oui, Chrétiens, c'est l'exemple de ce soufflet qu'i( Jaisse impuni et dont il ne demande nulle réparation. Car s'il ne voulojt p^s luimémetirer raison d'une injure si publique et si atroce, s'il ne youloit pas y employer cette vertu souveraine qui dans un moment forme \e& tonnerres, et les lance sur la tète des criminels ppur punir leiîfs crimes et leur faire sentir 1^ sévérité de ces châtiments, du flioins ne pouvpit-il pas s'adresser au juge? ne poiivoît-il pas lui porter ^ i)laînte? né pouvoit-il pas lé prendre à témoin , et de son innocence outragée, et de la dignité même de ce pontife, blessée pî^r «n attentât commis au pied de son tribunal et soiis ses yeux? îf^iis il abandonne tous ses droits, îl oublie tous ses intérêts, il sacrjfiç toute sa gloire et n'est attentif qu'à nous donner un modèle sensible de la paiîence la plus héroïque et la plus parfaite.

Exemple, encore une fois, si convaincant, au'il nç nous laisse nulle ressource où nous puissions nous retrancher, var vous avez beau» mon cher auditeur, raisonner et vous défendre : apfès l'exemple de Jesus- Christ, il faut se taire et céderi 11 n'y a point d'aptre règle à suivre que celle-là, point d^auire principe de n)orq|e. f^rinqpç d'uufi évidenceen-

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lière et absolue; principe d'au lant plus incontestable, qu'il est plus proportionnéà nosconnoissanceset plus palpable ; principe selon lequel Tioas (levons juRer de tous les autres, auquel nous devons rapporter tous les autres, sur lequel nousdcYons rectsiîer tous les autres ; principe seul capable de réprimer tous les mouvements et toutes les saillies du cœur le plus irrité et le plus emporté, pour peu que ce soit encore un cœur chrétien. En un mot, principe d'où suit nécessairement celte grande conséquence expr imée dans l'Évangile, et marquée pair le Sauveur du monde comme un article capital de la docirioe toute céleste qu*il.est venu nous enseigner : Ego auteni dico vobU non resistere malo ; sed si quis perçussent te in dexteram maxillam tuam^ prœbe illi et altérant ( Matth., 5). Pour moi , je vous dis^de ne point repousser la violence par la violence ; mais si quelqu'un vous frappe surJa joue droite, présentez-lui encore la gauche; c'est-à-dire souffrez-le sans bruit, sans animosité, sans fiel. Si Jésus-Christ eût seulement parlé de la sorte en maiire et en docteur, ce seroit toujours une parole respt*c(able pour nous, puisqu'elle seroit toujours pleine de sainteté et de sagesse : mais aprèi tout, en la respectant, nous aurions pu dire que c'est une parole d'une sainteté bien sévère et d'une pratique bien dure : Durus est hic sermo. Ainsi s'expliquoient, quoique sur un autre sujet , les Gapharnaïtes, et ainsi nous en serions-nous expliqua nous-mêmes. Le Fils de Dieu Ta prévu, et voici le remède qu'il y apporte. H4l>i6n! nous dit il, s'il faut tempérer la dureté apparente de ma parole, je la tempérerai, je l'adoucirai, et par où? par mon exemple. Car je ne veux pas qu'e le devienne un scandale pour vous, et que cette parole, qui est une parole de vie, vous donne lieu de me quitter, et de vous perdre en vous éloi,;nant de moi. Est il rien de plus outrageant (ju un soufflet? or je m'exposerai à cet outrage, et ma patience sera le tempérament et radoucissement de cette parole que vous trouvez si rigoureuse, et qui vous semble si impraticable.

En effet. Chrétiens^ il est impossible de ne pas goûter cette parole du Sauveur des hommes, tout amère qu'elle paroit, quand on le voit l^accomjJir lui-même avant noùs^ £t ne me répondez point qu'il en a trop exigé de nous, lorsqu'il a voulu qcie son exemple nous servit de règle : comme si l'exemple de cet Homme-Dieu ne devoit pas être h règle de toute notre vie ; comme s'il n avoit pas prétendu réformer le monde, autant par la force de son exemple que par l'efficace de sa prédication ; comme si ce n'étoit pas^ dans celte vue qu'il s'est fait semblable à nous et de même nature que nous, afin que nous pussions aussi nous-mêmes nous conformer à lui, et que son exemple fît plus d'impression sur nous,; comme si en particulier cet exemple d'an Dieu supportant la plus griève offense n'étoit pas le plus pressant reproche et la plus haute condamnation de nos dé.icatesses infinies, de nos sensibilités extrêmes sur tout ce qui concerne le faux honneur du

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siède, de nos impatiences et de nos vivacités que rien ne modère, que rien n'apaise, que rien ne peut satisfaire.

Car voilà, mes chers auditeurs, le désordre où nous sommes tombés, et qui croit tous les jours ; voilà ce que tous les prédicateurs de l'Évangile, avec tout leur zèle et toute leur élo(|uence, n*oQt pu corriger ; voilà, de tous les vices, le dernier dont nous travaillons à nous défaire et dont nous croyons devoir nous défaire. Il y a des sages dans le monde qui, par raison et même par christianisme, mènent une vie assez réglée : point d'intrigues ni d*habitudes criminelles, point d'excès, de débauches, de scandales; bonne foi, droiture, fidéjîté en tout : il y a des âmes pieuses et dévotes qui s'adonnent avec édification à toutes les pratiques saintes, qui visitent les autels, qui écoutent la parole de Dieu, qui vaquent à l'oraison, qui fréquentent les^sacrements, qui exercent la charité envers les pauvres; il y a des âmes religieuses qui vont^encore plus loin, et qiii, en vue de s'élever et de parvenir à la plus sublime perfection, se dépouillent de tous les biens de la terre, renoncent à tous les plaisirs des sens, se renferment dans le clottre , et là passent leurs jours dans la pauvreté, dans l'obscurité, dans la sujétion et la dépendance, dans la pénitence et la mortification : effets de la grâce du Seigneur, qui se sont perpétJiés jusque dans ces derniers siècles, et dont nous ne pouvons trop le bénir. Mais, oserai-je le dire? parmi ces sages chrétiens, parmi ces âmes vertueuses, ou faisant profession d'une piété particulière, parmi ces âmes parftiites, ou voulant l'être, et pour cela retirées dans les solitudes et dans les monastères, à peine )||^t-éire s'en trouvera-til un seul qui sache dissimuler uneinjuré , qui sache l'oublier et la pardonner. On apprend tout le reste, on se forme à tout le reste, on s'exerce danstout le reste; on apprend à jeûner, onapprendà veiller, on apprend à prier, on apprend à méditer, on apprend à macérer sa chair et à la mortifier ; mais le silence, mais la patience, inais la charité, mais la modération, l'empire sur soi-même et sur les mouvements de son cœur, dans les occasions et sur les matières où l'on se croit offensé, c'est en toutes les conditions et en tous les états ce qu'on n'apprend presque j imais, et ce qu'on ne veut pas même apprendre. On se fait un point de conduite et de sagesse de n'être pas si bon, ni si endurant ; on n'aime point à passer pour une personne que l'on pufsse aisément attaquer, et qui ne sache pas se défendre ; on s'applaudit au contraire de's'être rendu comme invulnérable, et d'avoir accoutumé les gens à nous craindre et à nous ménager; on a là-dessus mille raisons de prudence, de bienséance, de justice, mais raisons qui, bien examinées et bien pesées, se réduisent toutes à une seule, savoir, qu'on ne veut rien souffrir.

Avec cela néanmoins, on est déclaré pour la plus étroite morale, on demeure les heures entières aux pieds du Seigneur ; on est dans un quartier, dans une société, idus une maison un modèle de vertu ; on a des ravissements et des extases ; ç'^t-à-dire qu'on est comme ces

ftiti SUR LE SOUFFLET bONNÉ A JÉStlS-CHklSt.

montagnes dont parle FÉcrituré, qu'il suffit de toucher pour taire sortir de leur sein d'épaisses, fumées et des Ûanimes ardentes : Tange montes, et fumigabunt (Psalm. 143). Ah ! ce sont des montagnes que ces âmes si pures et si saintes, ou prétendues telles ; ce sont de hautes montagnes, des montagnes élevées presque jusqu'au troisième ciel , par la sublimité de leurs sentiments et de leurs vues ; mais allez tant soit peu heurter contre elles, qu'il yoiis échappé une parole, un geste, un air de mépris , une légère cbntràâictiou qui les choque » ce sont alors des montagnes fumaiites et tout embrasées; ou si elles se resserrent dans elles-mêmes, et ne produisent rien aU-de^ hors» c*est pour nourrir en secret un venin caché qui agit lentement, mais pour n agir ensuite et selon les rencontres que plus efficacement et que plus malignement. Écueil iatal à l'innocence de tant d'amesi du reste le plus irréprochables ; écueil capable de les perdre, et dé les perdre partout, parcequ on n'en est nulle part à couvert, et que c'est souvent dans les assemblées les plus régulières d'ailleurs qu'il est plus à craindre.

Quoi qu'il en soit^ mon cher auditeur, et qui qiié vous soyez, jeà reviens à l'exemple (|ue notre mystère nous préseiite : c'est celui de Jésus -Christ. (Car ce que )e Pirophète disoit à l)ieu, je ne ferai point

■même : Remon cher Frère , de ia manière dont oh a parlé de voiis , dont oii s'est comporté envers vous, et vous avez bien de la peine à modérer là-dessus votre chagrin et â lé digérer. Mille considérations devrbient vous retenir, et je pourrois les produire et les employer pour adoucir l'amertume de votre cœur ; mais il ne m'en faut qu'une : envisagez votre Christ ; voyez cette face respectable et adorable àiix anges mêmes, couverte d'un soufilét: îlespke in faciem Christi lut : c'est votre Christ, puisque c'est pour vous qu'il a reçu l'onction divine ; votre Christ, puisque c'est à vous qu'il s'est donné, et t)our vous qu'il s'est livré et immolé , Chrisii tui ; mais i^ dis pliis, c'est votre Dieu. Or comparez personne à personne, injure à injure ; la personne sacrée d'un Homme-Dieu à la vôtre , foible et vile créature ; bn soufflet, et l'offense peut- être assez peii remarqiiable par elië-mên^e, que vous relevez néanmoins avec tant de bruit, et dont vous vous plaignez avec tant d'ex:*gération et tant de chaleur. Il y va de votre honneur, ditesvous ; mais votre honneur ést-il plus précieux que celui du Fils de Dieu , et que celui de Dieu même ? il y va de votre intérêt, ajoutezvous ; mais votre intérêt est-il plus important que Celui de toute la religion^ intéressée dans l'injure faite à son chef et à son divin auteur? On VQiisa traité indignement, et sansnul respect <îe votre rang, de votre nom, de votre naissance; mais l'indignité ést-ellé plus grande â votre égard qu'elle ne l'étoit à l'égard de la souveraine majesté ? Imaginez tout ce qu'il vous plaira ; l'exemple que je vous mets devant les

difficulté de vous l'appUauei* ici , et de vous dire â vous-m< spice in faciem Ckrisli tut [Psalm. 85). Voiis êtes touché,

yeux aura toujours la même force; et quoi que vous puissiez alléguer^ j'aurai toujours droit de vous répondre : Respce in faciem Ckristi fm. Oui , regardez-le ce Christ, et appréuez de lui non seulement à supporter les injures avec paliencei mais avec joie; et même, selon les conjonctures et les besoins, à vous y exposer et à les aimer : e*est la s€^ conde partie.

Non, Chrétiens, ce n'est point assez qiie l'exemple du Eils 4^ Dieu fosse mourir dans nos coeurs tout sentiment de vengeance; je prétends qu'il doit y produire quelque chose encore^e plus ; je prétiêndB qu'il doit nous préparer aux affronts, aux mépris, à tout ce qu'H y a de plus sensible en matière d'Iionneur. Et pour vous mieux deidtrer ma pensée, qu'est-ce, dans le sens où je l'entends, qoo de nous préparer à tout cela ? est-ce nous mettre dans la disposiiioa d'endurer généreusement tout cela ? c'est trop peu ; d'accepter de la mfain de Dieu et volontairement tout cela ? ce n'est point encore à quoi je note borne ; d'agréer tout cela , de l'honorer, d'en faire gloire el de le rel^ chercher? voilà le point oii nous devons tendre, et que j'ose ici vous proposer comme un point essentiel et souvent indispensable. On ne peut, ce semble , porter la perfection à un ptu^ sublime degré ; mais après tout, la loi chrétienne va jusque là, et cette perfection qui nous paroit si relevée est, en je ne sais combien d'occasions, cpi- se présentent tous les jours, un précepte évangélique et une obligation. Déve<> loppotts cet article impoi^tant, et dpnnons-lui tout l'éclairtissemeoc nécessaire, afin que vous le puissiez bien comprendre.

Ainsi , par exemple, pour être déterminé, oomQie je le dois être, à pardonner de bonne foi , et à m'interdîre toute vengeance ; po\ir être prêt, en mille rencontres, à soutenir la cause de Dieu , ^ à la défei»dre; pour m'opposçr à des scandales que je vois naître à toute beitfe dans le commerce du monde , et ((ue ma charge , qi|e n^a^ dignité , quf mon ministère m'engagent à réprimer, autant qu il est en moi e( t|u'il dépend de moi ; pour me dégager de tant de considérations partien* lières , qui pourroient m'arréter lorsqu'il s'agit de l'honneur de b religion et de. ses intérêts ; en un mot , pour éire daiis ujie. résolution inébranlable, quoi qu'il arrive, et quoi qu on en puîs^dtre, de me comporter en chréti^ , et de n'en pas démentir une fois la glorieuse qualité ; poqr cela, dis-je, et pouf bien d'autres devoirs dont le dé* tail seroii iqfim , combien y a-t-il de contradictions , de. chagrins 4 de retours fâcheux, de iaux jugements, de railleries, de médisances, de parole^ aigres , de reproAes , enfin d'outrages a essuyer ? Or le moyen de n'en être point éi^ranlé , si* l'on n'est dans la dt^poétion de les ailier pour Dieu , de les agréer pour' Dieu, de les honorer , de s'en glorifier pour Dieu? Car v^ comnrâitla foi que nous prolFe»sons exige de nous les mêmes sentiments que témoignoient les apôtres

lorsqu'on les olomnioit, qu'on les insulloit dans les places publiques, et qu'ils se terroient heureux d'endurer toutes sortes d'opprobres pour le nom de Jésus-Christ: Ibànt gaudenies à conspectu concUii, quo' niam digni habiti sunt pro nom'fne Jem eontumeiiam paii (AcL, 5).

Il est vrai, Chrétiens, et je l'ai reconnu d*abord, que pour en venir là , il faut une yertu bien pure et Jblen généreuse , et c'est néanmoins une vertu nécessaire. Mais si la religion nous impose une loi si difficile, et si contraire aux sens et à la nature, elle a bien aussi de quoi nous en faciliter la pratique ; et, sans parler des autres moiife qu'elle nous fiiurnit , en esi-ll un plus puissant et plus capable de nous consoler dans les humiliations de la vie et de nous animer , que le soufflet donné au'Sauveurdu monde, et, malgré toute l'ignominie qui y ëtoit attachée, déliré et recherché par cet Homme-Dieu? Prenez garde, en effet, qu'il ne l'a reçu queparcequ'il l'a voulu recevoir: car il ne tenoit qu'à lui d'arrêter le bras sacrilège de l'insolent qui le frappa. Non seulement il.n*a point voulu se dépendre de cet outrage, Biais il l'a souhaité*, muis il s'y est disposé , mais il en a fait le sujet de ses vœux les plus ardents , et comme ses délices. D'où vient que le prophète Jérémie, parlant de ce divin Sauveur et de ses souffrances, se servoit d'une expression bien propre et bien énergique, savoir, qu'il seroit rassasié d'opprobres : Saiurabiiur opprobriis (Lam^5). Une viande dont nous avons horreur, nous la rejetons, ou , si le besoin nous force d'en user, du moins n'en prenons-nous qu'autant qu'il suffit selon la nécessité présente, et rieji davantage : mais que ce soit une viande à notre goût , nous la mangeons avec appétit, et même avec avidité , jusqu'à nous en remplir et nous eh rassasier. Voilà comment notre adorable maître s'est , pour ainsi dire, nourri de la confusion ; voilà comment il en a' contenté sa faim : Saturabitur. Or ce qm a été la nourriture d'nn Dieu et l'objet de ses désirs, pour procurer la* gloire de son Père et le salut des hommes, ne doit-il pisnoas devenir respectable, nous devenir vénérable, nous devenir aimable, partout on la même gloire et le n\émè salut se trouvent intéressés.

C'est pour cela que les Saints se sont réjouis d'être en butteaux persécutions e( aux mépris du monde ; et que bien loin de s'en offenser, ils 1<^8 regardoienrcomme des faveurs. C'est poqr cela que saint Paul, qui sentoit autant que personne , et qui connoissoit le véritable honneur, puisqu'il étoit d'un sang «noble et citoyen romain , se fa'soit néanmoins, ainsi qu'il la hautement et si souvent déclaré, un pl^isif des affronts mène les plus sanglants, Propter quoi placeomAïv^

précieux. CTest pour cela que David ,,tout roi qu'il étoit, dans la se»» vue de ce mystère, je veux dire d'un Dîéu si indignement et si tw»*^' ment insulté, au lieu de fuir les opprobres, les attendoit, lesdemMMJWi,

lesrecevoit avec actions de grâces et comme des bienfaits : Imprope^ rium expectavtt cor meum (Psaim. 68). Séméi, l'un de ses! sujets , le chargcoit de malédictions et de reproches; mais ce prince en bénissoit Dieu. Toute sa cour^ justement irritée, vouloit réprimer Taudace et la violence de cet emporté; mais ce prince les retenoit : Laissez-le , lear disoit-il ; c'est une humiliation que Dieu m'envoie ; c'est un don de sa main , ne me l'enlevez pas. Qui pouvoit inspirer à David un sentiment si peu ordinaire dans un roi , et même si opposé à toutes les raisons d'état? Ah ! Ghréiiens, rien autre chose que la considération de son Dieu et de son Sauveur , qui se faisoit déjà connoltre à lui par les lumières de l'esprit prophétique, et qui en particulier lui révéloit toutes les ignominies de sa passion. 11 voyoit ce Dieu de gloire, cette souveraine majesté, déshonoré par un soufflet ; et à ce spectacle, touché d'un saint zèle : Hé! Seigneur, s'écrioit-il , qui craindroit après cela toutes les injures du monde , et qui ne les souhaiteroit pas, puisque vous les prenez pour vous-même , et que vous en iaites les apanages de votre aimable humanité ? Voilà pourquoi , mon Dieu , je les reçois , non plus précisément comme une épreuve de ma patience , car je n'ai plus en quelque manière besoin de cette vertu ; mais comme l'accomplissement des vœux de mon ame , qui les attend et qui y aspire : Imprope' rium expeclavit cor meum. Prenez garde , Chrétiens , à la raison qu'il en apporte : elle contient en abrégé tout le précis de la doctrine évangélique : Quoniam opprobrta exprobranttum ûbï ceciderunt super me (Ibid.). C'est, mon Dieu, ajoutoit*il, que tous les outrages qui vous ont été faits dans votre douloureuse passion , sont par avance retombés sur moi. C'est que j'y ai pensé attentivement , que je les ai considérés, et qu'en y pensant, qu'en les considérant , je les ai vivement ressentis moi-même. C'est qu'ils ont fait sur mon cœur une impression de grâce , et que celte grâce , que cette impression divine m'a porté à les aimer: je ne dis pas seulement (c'est saint Augustin qui développe ainsi les paroles de ce prophète-roi , dans Texposition dn Psaume soixantième ), je ne dis pas seulement , Seigneur, à les aimer dans vous , mais dans moi. Car lors même que c'est à moi qu'on s'attaque , et que par-là les injures me deviennent personnelles, je les regarde néanmoins comme les vôtres , et les envisageant de cette sorte, comment ne les aimerois-je pas? Oui , Seigneur, ce sont les vôtres , puisque vous les avez foit passer de vous en moi , et qu'après'les avoir éprouvées d'abord , vous les avez fait rejaillir sur moi : Quoniam op^ probria exprobrantïum iibi ceciderunt super me.

Il faut toujours convenir, mes chers auditeurs, qu'il n'y a que la religion, et que la religion la plus sainte, qui puisse établir une amedans une telle disposition; et nenousen étonnons pas :cariln'yaquela religion qui puisse nous faire rendre hommageaux oppirobres d'un Homme- Dieu. Il faut convenir que ce n'est ni la chair ni le saogqui nous révèle ces grandes maximes et cette haute morale, mais le Père qui est dans

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le ciel, mais le Fils qui est descendu sur la terre, mais le SainVEsprit qui réside en nous. Il faut convenir que c'est là comme le chef-d'œuvre de la graoe toute puissante du Sei|j[neiir. Mais persuadons-nous bien encore une fois, et convainquons-nous fortement de cette vérité fondamentale, que sans cela Ton ne peut avoir l'esprit de Jésus-Cbrât, et par conséquent que sans cela même on ne peut être véntablement dirétien. C'est ce que toute TÉcriture nous annonce , et ce que cbacua de nous doit s'appliquer à lui-même. Car voilà le point sur lequel je ne pois trop insister, et que nous ne pouvons trop méditer^ qu'il est impossible d'être chrétien , eimême simplement chrétien , si Ton n est préparé de cœur à toutes les injures , puisqu'il y a mille occasions daBsb irie où, sous peine de damnation, l'on est obligé de s'y exposer pour 'acquit de sa conscience et la sûreté de son salut ; qu'il est iœposèle que nous y soyons sincèrement préparés et de cœur, tandis quenoos en conservons une aversion et une horreur volontaire; et qu'il n'est pas enfin possible que nous n'en ayons toujours le mêm^ éloignement et la même horreur, à moins que npus n'en concevions la juste estine qui leur est due , ,et que nous ne les aimions selon Dieu et en Diea. Tout cela est d'une suite et d'une liaison nécessaire : pourquoi? parceque nous fuyons nîaturellement ce que nous n'aimons pas, que nous n'aimons pas ce que nous n'estimons pas , et que nous nepoivônsestimer ce que nous jugeons vil et méprisable, CS'est doocfnr l'entendement qu'il faut commencer d>bord, afin de former ensuite dans le cœur les vrais sentiments que Dieu exige de nous. Selonlestinxe que nous ferons de tout ce qui s'appelle dans le monde injures et outrages, nous apprendrons plus ou moins à les révérer et à te agréer.

Mais, dites-vous, pomment estimerons-nous et comment aiœeroosnous ce qui nous rabaisse dans l'opinion des hommes, ce qéf^ou faumilie et ce qui nous perd d'honneur, ce qui passe dans la société

Îivile pour une tache et une flétrissure? J'en conviens : tant qaenos e regarderons en soi , et que nous ne porterons pas plus loin dos vues , nous ne le trouverons jamais estimable : mais ce n'est point n soi que nous 1^ devons considérer, c'est en Jésus-Christ, ^ paf ^P* port à Jésus-Christ, Je veux dire que nous le devons regarder oooud^ une portion des opprobres de Jésns-Christ , comme un état de ressemblance avec Jésus-Christ , comme une matière de sacrifice à JesB** Christ, et comme un sujet qu'itnous fournit de lui marquer notre attachement et notre constance. Ôr, sous ce regard, il n'y a rien o« si outrageant et de sji infamant , selon l'esprit du siècle, qni Be iû0 devienne glorieux selon l'esprit de la foi, et que nous n'embrass'O"* comme un avantage pour no.us et comme un bonheur.

Ceci néanmoins demande encore quelque explication, et celte doctrine que je vous prêche est si fort au-dessus de Yhfome , qo^j® ^ puis trop vous la rendre intelligible, ni trop vous faire connoîtreou

SUR LE SOUFFLET DONNÉ A JÉSUS-CHRIST, «ol

dans la pratique elle doit s'étendre » et où elle peut se borner. Car à quoi se réduit ce langage si incouaa au monde , et que signifient ces expressions si nouvelles peut-être pour vous , et dont votre foiblesse est étonnée: estimer les injures , aimer les injures , se réjouir dans les injures » recevoir de bon gré les injures , et môme avec plaisir ? Je ne prétends pas tous foire entendre par-ià qu'il soit absolument nécessaire d'étouffer toutes les répugnances que nous y avons » je ne prétends pas que no.us y devions être tout-à-fait insensibles y tellenrétlt qu'elles ne nous causent nulle altérations même involontaire , nul de ces retours intérieurs, nulle de ces peines presque inséparabW de notre humanité ; je ne prétends pas que nous y trouvions ungoftt qui flatte le co^ur, et qui soit conforme aux inclinations de la ebair. Je sais qiie les SaiAts ont été jusque la; qu'ils ont si bien réprimé en eux et fait mourir là nature, que toutes les insultes et tous les affronts n'étoient pas capables de troubler un moment la paix de leur ame ; qu'ib s'y étoient comme endurds, ou pour niieux dire qu'ils les goûtoient aussj sensiblement y aussi agréablement, aussi délicieusement, qu'un esprit ambitieux goûte, les vaines distinctions et les faux honneurs dii siècle : je le sais, (^combien d'exemples en pourrqis-je produire? AÎais je ne puis ignorer aussi que ces vertus extraordinaires et singulières, queees miracles'de l'humilité chrétienne, ne sont point d'une nécessité indispensable ; et puisque je m'en tiens ici à la nécessité , je dis qu'estimer en chrétien tes injures, les aimer, s'y complaire , c'est dans un esprit de religion , malgré tous les raisonnemetit3 du motide et malgré toutes les révoltes des sens, se croire heureux de participer aux ignominies du Fils de Dieu , surtout lorsqu'il s'agit de la gloire de Dieu et de la défense de sa loi ; que c'est aimer mieux se voir méprisé , se voir moqué et raillé , se voir condamné et persécuté pour Ui justice, que d'être élevé et applaudi en commettant l'iniquité; que c'est être dans la résolution, et dans une forte résolution, de ne se dé- ^ , e la plus exacte vertu , soit par' l'espérance d'un échtt

mondain, soit par le dégoût d'une vie cachée et d'une condition obscure.

Ce n'est pas que le cœur ne soit alors bien combattu ; qu'il ne se trouve exposé à de violentas agitations et à d^ grandes tentations ; que s'il s'écoutoit lui-même , il ne iranchit bientôt toutes les barrières qui l'arrêtent, ou qu'au moins il ne se hissât emporter aux reproches, ailx dépits , apx saillies de la colère et à toutes ses vivacités. Ce n'est pas même qu'.à des moments fâcheux et critiques, où toute sa fonse seoft* ble l'abandonner , il ne tombe dans l'abattement , dans l'ennui , dans la désolation et une. défaillance presque entière : car voilà ,. quelque résplu et quelque déterminé qu'il puisse être, ce que lui fait éprouver malgré lui la passion. Mais, au milieu de ces sentioientd que la raison désavoue et oii la volonté n'a point de part , au milieu de ces assauts i une amé demeure toujours fixe et comme immobile dans les mêmes

e>S2 SUR LE SOUFFLET DONNÉ A JÉSUS-CHRIST.

principes , qui sont les principes évangéliques. Elle se dit toujours à elle-même que c'est un bien, et le souverain bien en cette vie, de pouvoir marquer i Dieu sa fidélité dans Tabjection. Elle se soutient par les paroles du Sauveur du monde à ses apôtres : On vous accusera, on vous calomniera, on dira de vous toute sorte de mal; mais pour cela ne vous relâchez point dans Texercice de votre ministère > et ne vous affligez point, puisque ai^ contraire vous devez vous eo glorifier, et que vous en devez triompher de joie : Gaudeie et exultaie (Hatth., 5). Elle se nourrit de ces pensées si vraies et si consolantes , que la plus belle gloire d'un chrétien est défaire à Dieu le sacrifice de toute propre gloire; que si c'est le sacrifice le plus difficile, c'est aussi le plus méritoire pour l'éternité; qu'une confusion soutenue pour une si bonne cause, et dans une vue si sainte , est un fonds qui profite au centuple devant le Seigneur ; qu'on ne peut mieux lui témoigner que par-là son dévouement inviolable, et la préférence qu'on donne à son devoir pardessus toute autre considération ; que s'il y a quelque amertume à ressentir d'abord, cette amertume se change bientôt dans une douceur adide , et quelquefois même très sensible , dès qu'on vient à ouvrir les yeux de la foi , ou à prendre Ja balance du sanctuaire, pour juger d'une injure qui nous est faite et de l'humllration qui nous en reste. Tout cela, encore une fois, et mille autres réflexions que fournit à une ame, non l'aveugle prudence du siècle, mais ijne sagesse toute divine, la rassurent, la fortifient , la ramènent de ses premiers troubles et de ses premiers mouvements , la rétablissent dans le calme , et lui font goûter la paix au milieti de ce qui excite tant de guerres et tant de dissensions parmi les hommes.

Dieu , de sa part , ne lui manque pas ; et autant que cette ame lui est fidèle , autant et plus encore se montre-t-îl libéral envers elle. H fait coukr ^a grâce avec abondance ; et qu'y a-t-il de si désagréab/e et de si rebutant que cette grâce ne puisse adoucir? Avec l'onction de cette grâce, on est en état, si je l'ose dire, d'affronter, pour l'honneur de Dieu , pour la défense de l'Église , pour le progrès de la religion , pour la pratique et l'observation de ses devoirs , tous les outragés et tous les opprobres. Plus il s'en présente, plus on s'écrie avec le Prophète royal : Bonum mihi quia humiliastl me ( Psalm. ^ 1 8) : Soyez béni , Seigneur, d'avoir permis que je fusse ainsi humilié , puis)]ue je le suis pour vous. On se rend intérieurement et devant Dieu le même témoignage que se rendoit le grand Apôtre , et l'on dit :avec la même confiance que lui : Maledtcimur, et benedîcimus (1. Cor.^ 4), Nous sommes chargés de malédictions, et nous ne croyons pas devoir autrement y rép'jndre que par des bénédictions et des actions de grâces : Blas" pkemariiur, et obsecramus (Ibid.), On prononce contre nous mUle blasphèmes, et nous ne faisons entendre au ciel que des prières en fiiveur de nos calomniateurs, et que des vœux : Tanquem purgamenta hujus nmntU facti$umu$ (Ibid.) , On nous regarde comme les derniers hom-

mes du monde, et au lieu d'en concevoir de la peine, nous nous enft- Ucilons nous-roéoies. Car nous savons pourquoi l'on nous traite de la sorte , que c'est parceque nous sommes à Dieu, et que nous y voulons toujours éire ; parceque nous ne voulons jaq^ais sortir de TobéissaDce qui çsi due aux commandements de Dieu, ni nous détacher de sa loi ; parceque nous employons l'autorité que nous avons reçue de Dieu à maintenir le bon ordre et la règle, l'équité et le bon droit, et que nous n'avons Ui-dessus ni ménagements, ni égards; parceque nous usons des talents que Dieu nous a donnés, et du zèle que sa grâce nous a inspiré, pour atuquer le vice, pour combattre l'erreur, pour démasquer le mensonge, et le détruire en le dévoilant. Or être décrié pour cela, être pour cela noté dans le monde et marqué des plus noirs caractères, être exposé aux discours , aux satires, aux jugemeols les plus injurieux , aux traitements les plus iniques et les plus outrés , voilà notre consolation , voilà en quelque manière notre triomphe , voilà de quoi nous ne pouvons assez remercier le Seigneur qui nous éprouve , et sur quoi nous ne pouvons trop lui dire : Lœtati sumus pro diebtu quitus nos humiiiaslh annis quibus vidimus mala {Psatm. 89).

Plaise au ciel, mes chers auditeurs , que vous soyez animés de cet esprit ! S'il ne vous porte pas jusqu'à vous réjouir dans les injures^ du moins vous affirmera-t-il contre une foiblesse bien ordinaire dans le christianisme, je veux dire contre ce respect humain qui arrête tant de bonnes œuvres, et qui cause tant de désordres et tant de maux. Parcequ'on craint une parole, une raillerie , on néglige tous les jours ses obligations les plus essentielles ; et souvent même on se laisse entraîner au crime et à des déi èglemçnts dont on a d'ailleurs horreur* On n'a paala force de surmonter je ne sais quelle honte, etpeut-ê^e en avez-vous mille fois éprouvé les pernicieux effets. Mais voulonsnous nous affranchir de cette servitude , suivons le conseil de l'Apô» tre, par où je finis, et revenons-en toujours à l'exemple de notre Sauveur : Aspicientes in auctorem fidei et consummatorem. Jesum [Hebr.y. 12) : Attachons sans cesse nos. regards sur ce maître adorable, Tauteur et le consommateur de notre foi. Il en est l'auteur par ^ sagesse, et le consommateur par son amour. Il en est l'auteur par sa doctrine toute sainte, et le consommateur par ses exemples tout divins. Il n'a point voulu séparer ces deux qualités, ni être Fauteur de notre foi sans en êlre le consommateur; non seulement afin qu'il ne nous vhit pas en pensée qu'il lui avoit été bien facile d'en ordonner ainsi^ et d'établir des règles pour les faire garder aux autres sans les observer lui-même, mais surtout parceque la qualité d^ consommateur lui a paru aussi glorieuse et aussi digne de lui que celle d'auteur : de sorte qu'il n'a pas cru devoir nous la laisser, mais qu'il l'a prise par droit de préférence ; voulant bien que nous fussions les observateurs et les sectateurs de celte foi, mais se réservant la gloire d'en être le consommateur. Or en quoi particulièrement et par oii l'a-t-il consommée?

684 SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES, ktc.

saint Paul nous l'apprend et nous le marque en termes exprès : Qui , propa$iio êibi gaudio^ mstinuit cntcem, confiuione eontemptâ {Htbr, ,-1 2), c'a été en méprisant la Gonfusion, en s'éievant au-dessus, et en la portant avec UB courage et une constance inébranlables. Mais oserois-je, grand apôtre, ajouter quelque chose k cette parole, et ne pourrois-je pas dire, sans en altérer le sens, que ce n'a pas même seulement été par le mépris de la confusion, mais par l'amour de la confusion? de là }e Be .dois point espérer d'avoir jamais une foi bien ferme, ni une piété bien solide, tant que je me laisserai dominer par le respect du monde, et par la crainte qu'il ne parle de moi , qu'il ne se tourne contre moi , qu'il ne lance ses traits sur mot. Mais dil moment que je me serai dégagé de cet esclavage, du moment que je ne rougirai point de mpn Bieu et de mon devoir, c'est alors que je oommencei^i à' être chrétieD, ^ que marchant, s'il le iiaut, par la voie de la confosion selon les faosaes id^s des hommes, je parviendrai à la vraie gloire, c^ut est la gloire étemelle, où nous conduise, etc.

SXHQRTATIPN

Sim LES FAUX TÉHOIGNAGES RENDUS CONTRE JÉ5U8-CHRI9T*

MtUU testimof^m foUuin <|<^^9( aSveiçtiiiA ^w/h eL cwo^i^ai^ f(^(kiio«4«iiiMi eranU

Ptatsieu» rendoiept de faux témoigiiages contre Jéms , et tocu ce» témoigaages ne »'aeoordolent ^i«t. Sa^h t Ma^c, cbap. uv.

Le moyen que tous ces téinoignages pussent convenir epsemble , puisqu'ils étoient contraires à îa vérité, et qu'il ii'y a que la vérité qiij s'accorde bien avec çlle-méme, au lieu que l'imposture est tooste^ jours sujette 4 se contredire et à se démentir ? Bfentita est iniquiias sibi (Paalm, S6). C*est ce que nous voyons dans ces faux téinoiosqui déposent contreJésus-Christ , et c^ui se font ses accusateurs devant le tribunal de Caïpie , alors grand- prêtre, et revêtu die ('autorité pontificale pour connaître de toutes les causes qui concernoient la religion. Ils allèguent bien dès faits, ils produisent bien des preuves, ils s'étendent en de longs discours ; u^ais rien i^e se soutient, et ce que dit Tun, l'autre 4e détruit, parcequ'ils ne sont inspirés , les uns et le^ autres j que par l'esprit de mensonge et par ta ps^ssion oui les aveugle. Cependant Gaiphe les écoute, lui qi^i devoit, en juge équitable, réprimer leur audace ; et les scribes , les pharisiens, les princeç dès prêtres, fes anciens de la 3ynagogue, tous assemblés pour délibérer avec le pontife, bien loin d'iinpQser silence à ces imposteurs et de les confondre, se déclarent en leur faveur , et deviennent les plus zélés à tes exciter : Summi vero sacer dotes et omne concilium qtujçrebant adversùs Jesum «e«^jîwomum ( Marc, ^4 ).

Yoiià, Chrétiens, quoic|ue d'une maprère en apparence moins odieuse, ce qui arrive encore chaque jour dans ta société humaine e(

SUR l£$ FAIJX TÉMOIGNAGES» etc. m

dans les conversations du monde. Il est vrai qa*on pe se porte pas communément à des calomnies atroces , et qu*il est moins ordinaire de vouloir, en parlant du prochain , lui imputer des crimes dont on le croit innocent ; mais, du reste, est-it rien de plus commun, dans le commerce des hommes, que de se déchirer mutuellement par de cruelles et d'injurieuses médisances ? et tout injustes, toutes criminelles qu'elles sont, en a-t-on quelque remords dans Famé, ets*en fait-on quelque scrupule? Avec quelle liberté les débite-t-on? avec quelle facilité les écoute-t-on ? Deux désordres dignes de tout le zèle évangélique, et contre lesquels je ne puis ici m'élever avec trop de force. G*est aussi de quoi je prétends voiis entretenir. Désordre d^ la médisance dans celui qui la fait, et désordre de la médisance danà celui qui Técoute. Désbrare de la médisance dans pelui qui la fait, ef qui souvent ne se rend pas moins coupable que ceis faux accusateurs, qui témoignent contre le Fils de Dieu: ce sera la preniièré partie. Désordre de la médisance dans celui qui récoute,jet qui souvent n'esi pas moins condamnable que ce pontife et que tout son conseil, qui prêtent si volontiers l'oreille aux accusations formées contré le FO&dê Dieu : ce sera la seconde partie. La ms^tière est d'une ^i^trémç consé^ quence, et mérite toute3 vos réflexions.

PRRHIÈRP PARTIS.

C*est le caractère de l'iniquité, de se parer jutant qp'jçlf^ le peif t des dehors de la plus exacte justice, et d'en affecter les pïit§ belle^ apparences, lorsque dans le fond on en viole les règles ie$ pli|^ essentielles. Ainsi , quoique la mort du Fils de Dieu eût été déjà résplue dans un conseil secret des pharisiens et des pqi^lifes , ils feignent néanmoins d^agir contre lui dans toutes les forpaes, et de ne manquer à aucune des procédures ordinaires. Il faut donc qu'il ^pif déféra ai( tribuna^du grand-prétre, qu'il y soit accusé pi}bUquemênt, et juridiquement examiné. C'est pour cela qu'oi^ cherche despreuyes; et^ dans ce jugement où la passion domine, on ne trouve que trop ^^ délateurs et de prétendus témoins.

Que ne disent-ils point contre Jésus-Christ , et sous quels traits le dépeignent-ils? Cet homme dont toute la conduite fut toujours I9 plus droite et la plus irréprochable ; cet homme qui , dans seis paroles ef; dans ses actions, fut toujours la douceur même, la patience, la charité, l'humilité, la sainteté même; cet Homme-Dieu, pour qui le fontils passer? pour le plus méchant des hommes, pour un perturbateur du repos public, qui veut changer le gouvernement et révolter toutQ la nation; pour uq usurpateur qui jpretend se faire roi, et ose attententer aux droits et 4 l'autorité du prince; pour un impie qui blasphème la loi de Moïse, et qui parle même de renverser le temple de Dieu. Une parole qu'il a dite dans le sens le plus juste, et avec l'intention la plus pure et la plus innocente, ils la relèvei^t, ils l'empois

6S6 SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES, etc.

sonnent, ils Tinterprètent à leur gré, et loi en font on sojet de condamnation. Ne nous en élonnonspas; c'est que ce sont des gens prévenus; c'est qu'ils ont le cœur envenimé, et qu'ils sont remplis contre loi d'amertume. Pourvu qu'ils contentent leur haine, et qu'ils poissent venir à bout du dessein qo'ils ont formé de le perdre, rien du reste ne les arrête, et ils ne soîvent qoe leur animosité et leur ressentiment. C'est de quoi le Prophète, s'expliquant au nom de ce di- ^in Saoveor, se plaigooit avec tant de raison : lis ont aiguisé leors Iangoes,ils les ont rendues aussi subtiles et aussi pénétrantes que le glaive le mieox afiilé, pour me percer des coups les plus mortels: Lingua eorum gladius acutus (Psalm. 36).

Or, mes Frères, le même crime que commirent à l'égard de Jésos- Christ ces faux témoins, je dis que c'est, par propoilion, celui dont tous les jours nous devenons coupables noa&-mémes dans les discours que nous tenons du prochain , et dans les médisances que nous en faisons avec si peu de retenue et si peu de modération. Car prenez garde, s'il vous plaît, et faiies-en avec moi la comparaison , autant qu'elle nous peot convenir^ Ces accosaieors du Fils de Dieu avançoient contre lui mille impostures ; et je soutiens que rien ne nous est plus ordinaire dans nos médisances que d'y mêler des faussetés , que p^ut-être nous ne connoissons pas comme teiles, mais qui le sont en effet, et dont nous aurions dû mieux nous instruire , pour en parler du moins avec pîus d'exactitude , et pour n'y être pas trompés. Ces accusateurs du Fils de Dieu vouloient le noircir dans l'esprit de ses juges, et le faire condamner; et vous savez que l'injustice de la médisance est de s'attaquer à la réputation d'auirui , de la détruire dans l'estime publique, et d'exposer le prochain aux mépris et aox jugements les plus désavantageux. Ces accusateurs du Fils de Diea n'agîssoient que par passion : et l'expérience de la vie nous apprend assez que le principe le plus commun de tant de médisances oii Von se porte si aisément et si impunément dans tous les états , même les plus saints, c'est une secrète passion qui nous anime et qui veut se satisfaire. Expliquons-nous, et considérons encore chacun de ces trois articles plus en détail.

Je sais combien la calomnie, je dis la calomnje délibérée et préméditée, nous parott odieuse; et je ne puis ignorer que, pour peu qu'on ait de droitore d'ame et de probité, on ne voudroit pas imaginer des titres d'accusation contre le prochain , ni lui attribuer de pures fictions comme des faits réels et comme des yérités. Ce n'est pas qœ nous n'en ayons vu de nos jours, et que nous n'en voyions encore des exemples en certaines rencontres et sur certains sujets. Il n'y a rien qu'un faux zèle de religion n'ait employé et qu'il n'emploie pour décréditer, non point seulement quelques particuliers, mais des sociétés entières qui s'opposent à ses progrès. Les plus évidentes suppositions ne lui coûtent plus alors à soutenir, et lui semblent suffisamment jos-

SUR L£S FAUX TÉMOIGNàGES , stc. «ST

ttfiées» dès là qu'eUes peuvent servir à ses desseins et fiyoriser ses entreprises. Cependant , Chrétiens, je veux bien reoonnotire que k médisance ne va pas toujours jusque là « et que ce sont des excès doiit nous avons naturellement horreur. Mais voici en même temps oe qMe j'ose avancer, et de quoi le seul usage du monde doit pleinement nous convaincre. C'est qu il n'y a guère de médisances i^ù la véMté même, outre la justice et la charité , ne soit au moins blessée en quelque manière; où elle ne soit au moins altérée , déguisée, diminuée. GomMea d'histoires se racontent dans les entretiens comme des choses oeriaînés et avérées , et ne sont néanmoins que de faux bruits et de simples imaginations? On les croit comme on les entend, et on les r^te de même. Elles deviennent communes par une démangeaison extrême qu'on a de les publier, et d'en informer toutes les personnes à qui elles ne sont point enoore parvenues. S'il étoit question de les vérifier, quelle preuve en pourroit-on produire ? point d'autre que le récit qu'on nous en a foi t à nous-mêmes; récit aussi mal fondé -que la créance que nous y avons donnée. Mais tout s'édaircit enfin avec le temps, et Ton a la confusion d'apercevoir l'erreur dont on s'étoit laissé prévenir, et dont on a prévenu les autres. Je le pensois ainsi , dit-on , et j'en avois ouï parler de la sorte. Belle et solide exetfse ! comme si c'étoit une raison suffisante pour former votre jugement et pour l'appuyer, que quelques rapports vagues et sans autorité; comme si vous ne deviez pas savoir qu'il n'est rien de pljus incertain ni de plus trompeur; comme si la sagesse ne demandoit pas d'antre examen , lorsqu'il s'agit de flétrir votre irère et de l'outrager. Ce qu'il y a de plus étrange , c'est que des gens , après y avoir été trompés cent fois, n'en sont dans la suite ni plus réservés, ni plus circonspects, et qu'on les trouve toujours également disposés à recevoir tous les mauvais discours qu'on lein* tient , et à les répandre.

Accordons-leur néanmoins qu'ils ne disent rien qui dans le fond ne soit vrai ; mais ce fond , qui peut être véritable, combien l'exagère-t-on? quelles drconstances y ajoute-t-on?sous quelles couleurs empruntées le représente-t-on? de quels prétendus embellissements l'orne-t-on, ou plutôt le défigure-t-on? On fait ià-dessus mille raison* nements; on en tire des conséquences; on en veut pénétrer les motifs, les vues, les intentions, les principes les plus secrets : tout cela autant de fantômes qu'on se figure, et autant d'idées vaines et chimériques oii l'esprit s'égare et se perd. Or n'est-ce pas là ce qui arrive presque sans cesse dans ces conversations oii l'on met si volontiers en jeu le prochain? et n'est-ce pas ainsi que, sans vouloir être calomniateur, et sans croire l'être, on Test toutefois, sinon absolument, du moins en partie et sur des points très essentiels?

Mais sans aller plus loin , et à se renfermer précisément dans les bornes de la médisance, je n'ai, mes Frères, qu'à vous la faire considérer en e^e-même, pour vous en foire connoUre l'injustice ; injus- B. 4. 42

688 SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES, l»c.

Uœ la phtt griève: pourquoi? parcequ'elle ravit an prochain, de tAuB les biens mtarels » les plus précieux , le plus délicat, le plus dif« IloHe et à conserver et à réparer, qui est l'honneur. £t en eShl , qui se sait pas que Thonnenr, dans Topinion du monde , est un bien da premier ordre? Qu*est^ce qu'un homme sans honneur? eût-il tous Jes autres biens, fiOrt-il comblé de richesses, pût-il goûter dana son état tous les plaisirs , si c'est un homme noté et déshonoré , on le re« |[arde comme le dernier des hommes. Ainsi tout ce qu'an homme du siède oppose à l*Évangi)e sur le pardon des injures , qu'il se le dâe à iMt'DEiôme sur la médisance, et qu'il n^esure son péché par lei ihaiimes qu'il établit et qu'il suit en mstière de point d'honnenr. U a horreur des concussions , des usurpations violentes ou frauduleuses, des vols, des assassinats, des meurtres; mais tout cela n'attaque » après tout , que les biens de fortune ou que la vie. Or il préfère l'honneur à tous ces biens ; d'où il s'ensuit qu'il doit donc âTOhr encore plus d'horreur de la médisance , que de tout cehi«

Est-il, mes chers auditeurs (souffrez que je m'esprime de la aorte), est-il une bizarrerie pareille à la nûtre ? Nous mettons l'honneur à la tête de tous les autres biens ; nous sommes sur cet honneur sensibles à Texcès ; il n'y a rien , pour sauver cet honneur, k quoi nous nefos* sions prêts de renoncer ; nous nous en déclarons hautement; nous le témoignons dans toutes les rencontres , et la moindre atteinte fiûte à cet hontieur est capable d'exciter dans nos cœurs les ressentiments le^ plus amers : mais, par une contradiction qui ne se peut comprendre , et que nous ne justifierons jamais , iious traitons de péché léger ce qui enlève aux autres ce même honneur, ce qui le ternit, ce qui le détruit. Est-ce là raisonner conséquemment ? Ou bien abandonnons ces grands principes auxquels nous paroissons si attachés , et que nous faisons tant valoir touchant l'honneur $ ou bien reconnoîs* sons notre injustice, lorsque nous le blessons Si aisément dans autrui, et que nous en tenons si peu dé compte.

Injustice d'autant plus condamnable , que l'honneur est nn Inea -plus délicat , un bien plus difficile à acquérir, à maintenir, à établir. Il n'y a qu'à voir combien il en coûte pour se fhire dans le monde une bonne réputation. On n'en vient k bout qu'après de longfues années d'éprenves , et des épreuves les plus critiques et les plus rigoureuses. Est-elle faite, que ne faut-il point pour s'y conformer, et pour la défendre de tout ce qui en pourroit obscurcir l'éclat? Car cet édat d'une réputation saine et heureusement établie , est comme la glace d'un miroir, à qui la plus fofble haleine Ate dans un moment tout son lustre. Nous avons un tel penchant à Croire le mal , nous sommes niéme si accoutumes à l'augmenter et à l'exagérer, qu'une parole sa^ fit ponr perdre un homme , une femme dans notre estime. Noos prenons cette parole dans tous les sens , et toujours dans les plus mauvais , jparceque c'est la perversité naturelle de notre coeur qui noas il

SUR LES FAUX TËMOIGNÂO&S, stc. 6M>

fait iBterpréter. De sorte que la mâlieure répuutkm «I la plus f eêtë est tout d'un coup reaversée i et que soeyent il n'est presque plus possible de la relever. Pour peu que vevs louchiez i certain fruit ; il perd toute sa fleur, et ne la peut plus reprendre ; et dès qa^ùne ^is riMNpueur est endommagé , la tache est presque ineflbçable et le dommage sans remède. Vous direz dans la suite tout ce qu^ voill plaira , ?ous prendrez tous les soins imaginables pour guérir 16 coup que vous avez porté « et pour en femer la plaie ; malgré toutes ^ réparations et tous vos soins, on ^e souviendra loujoui-s de tel mot qifi vous est échappé , on s'en tiendra ta , et Ton traitera tout le r^te de discours étudiés et de cérémonies. -

Qu'est-ce donc quel^ médisanGe?e'est comme une grêle, qui minto dans un jour, et même en beaucoup moins de temps ^ Fouvnige dé vingt années de travaux , de prëoautlons, de mesures. On regarde eomme. une cruauté de ravager des terres caitlvéess : que sera-ce de détruire une réputation achetée si cher et au prix de tant de peines i Mais vous ne la détruisez, dites-vous, que par une vérité, et la ^ritH ne peut être pontre la justice. Erreur : car il ne vous est pas permii de faire eonnottre toute vérité. Quoique ce soit une vérité, tant qu'elle demeure secrète, ma réputation est entière, et vous l'entameÉ ; j*al droit à celle réputation, et vous m'en privez : je suis dans use po6sés4 sioB actuelle de celte réputation, et vous m'en dépouillez ; ce que j'èi fait est caché, et vous le révélez. Voilà votre ÎDjusiice, et envers UieU et envers moi-même : envers Dieu, puisqu'il vous avoir défendu dé me ravir un bien dont j'étoisle midtre, et que vous violez sa loi ; envers moi-^méme, puisque sans raison vous attentez sur ce qui m'apparté^ noit le plus légitimement, et que par une espèce d'oppresdon voué me l'errachea des mains et le dissipez.

Oui, Chrétiens, c'est sans raison que le médisant se porte à de pk^ reils altenisttS contre \k réputation de son frère , et c'est aussi ce qui met le comble à son crimes Car je n'ai garde d'appeler ^e véritables t*aisons une vengeance outrée, une haine envenimée*, ntie aveugle an«» tipathie, une jaionsie mortelle , un esprit d'intérêt , une humeur chagrine et critique, un zèle mal entendu, une envie démesurée de parler, de railler, de plaisanter, une légèreté sans attention, sans réflexion l sans ménagement ni discrétion. Orne sont-ce pas là les principes de la médisance? Reprenons.

Une vengeance outrée : on se croit bien fondé à rendre médisance pour médisance. II a dit ceci de moi , et je dis cela de lui ; il ne m'épargne pas , pourquoi l'épargnerois-je? Conduite en quelque sorte tolérable parmi des Juifs , parmi des idolâtres et des païens ; mais si expressément réprouvée dans des chrétiens, à qui Jésus-Christ adonné cette grande règle de pardonner tonte injure, et de bénir ceax qui les chargent d'imprécations. Ou moins, «i l'on y observolt quelque pro«^ portion : mais pour une chose qu'on a dite de vous, et qu'on n'a diM

660 SUR lES FAUX TÉMOIGNAGES, etc.

qu'une foi», peuirétre même. pour le seul soupçon que vous en avez, il y a des années entières que vous poursuivez sans relâche cette personne, et que vous la déchirez. ^

Une haine envenimée: c'est assez d'être mal ensemble, d'avoir ensemble quelque dispute, quelque contestation, quelque procès, pour conclve qu'on peut publier contre son ennemi tout ce quon en sait, ou tout €8 qu'on en croit savoir. De là, dans la défense d'une cause, tant de faits scandaleux que l'on recueille et que l'on produit , sans autre sujet ni d'autre avantage que deconientçr son animosité et de cpuvrir de confusion l'adverse partie»

Une aveugle antipathie : certaines gens ne nous plaisent pas , et dès-lors oq n'en peut dire de bien. Mais pourquoi ne nous plaisent-ils pas? il ne laut point nous demander pourquoi, car nous ne le voyons guère noQS-mêmes, et nous aurions de la peine à le marquer. Quoi qu'il en soit, dès qu'ils ne nous reviennent pas, et que. nous en avons je ne sais quel ëloignement, on ne leur passe rien , on ne leur pardonne rien , on ne les ménage en rien; C'est un plaisir de les fiiire sans cesse paroitre sur la scène, et d'en divertir les compagnies. . Une jalousie mortelle : on ne Ta voue pas , parceque de soi-même c'est un vice honteux et humiliant ; ^lais sans l'avouer, on ne la sent pas moins. Jalousie ingénieuse à déguiser la médisance sous les plus beaux dehors, et à lui donner les couleurs les plus spécieuses; jalousie du mérite d autrui, de ses succès, de ses venus et de ses perfections; jalousie entre des partis différents, surtout entre des personnes du sexe, plus susceptibles que les autres de cette passion , et par-li même plus sujettes à médire, et plus piquantes dans leurs traits satiriques et médisants.

Un esprit d'intérêt : examinez bien pourquoi dans la même vocation, dans le même emploi, celui-ci s'étudie tant à rabaisser Tautre et à le décréditer : c'est qu*il voudroit tout attirer à soi, et profita aux dépens de celui-là qui lui fait ombrage. Examinez bien pourquoi dans la cour d'un prince la médisance est si fort en règne , et pourquoi il s'y répand tant de mémoires injurieux : c'est que chacun peuse à s'avancer, et que tous ne pouvant occuper telle et telle place, vous vous trouvez par conséquent intéressé à flétrir quiconque pourroit y aspirer préférablement à vous, et les obtei^r^ Examinez même, si je puis user ici de cet exemple, examinez bien pourquoi, dans le cours d'une intrigue criminelle, ce rival se d^liaîne à toute occasion et avec tant de violence contre son rival : c'est ^'il travaille à l'écarter, et qu'il prétend posséder seul l'infame et malheureux objet de ses désirs. , Que dirai*je encore? Une humeur chagrine et critique; le monde est.plein de ces censeurs par état, qui ne voient dans le prochain que ce qu'il y a de défectueux, ou ce qui ena l'apparence. Du moins est-ce à cela qu'ils s'attachent, sans égard à tout le reste: n'ayant, ce semble, d'autre occupation, ni d'autre ^Usfaction dans la vie , que de décla-

SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES, btc. 661

mer, tantôt contre rùn» tantôt contre l'autre ; cherchant en tont et y trouvant, selon leurs bizarres idées^ de quoi exciter le fiel qui les dévore, et sur quoi le faire couler.

Un zèle mal entendu : ô que de médisances par-là sont justifiées » sont consacrées, sont sanctifiées! Un médisant dévot, un médisant zélé ou prétendu tel,. est le plus à craindre. D'un air tran<]uiUe et composé,d'un ton pieux et modeste, il en dira plus que l'emportement le plus passionné et la plus ardente colère n'en peut inspirer. Encore se flattera-t-il d'avoir en cela rendu service à Dieu, et s'en fera-t-il un mérite auprès du Seigneur. Content de lui-même, il ira devant un autel ou au pied d'un oratoire épancher son ame , et croira pouvoir dire, comme David (Psnim. 100) : Dans unmatip» ô mon Dieu, sansautre glaive que celui de la langue ou que celui de la plume, je combattois tous les ennemis de votre loi , et j'exterminois tous les pécheurs de la terre.

Une envie démesurée de parler, de railler, de plaisanter : Je n'ai rien contre cet homme, dit-on, je ne lui veux point de mal ; et si j'en parle, ce n'est que pour me réjouir. Divertissement sans doute bien cbariuible et bien chrétien ! vous n'avez rien contre lui, • et vous le frappez aussi rudement que s'il y avoit entre lui et vous l'inimitié la plus déclarée! vous ne lui voulez point de mal, et vous lui en faites l Vous n'avez en vue que de vous réjouir : eh quoi ! de le noircir et de le diffamer, de le rendre au moins un sujet de risée, et de loi ôter. par-là toute la douceur de la société humaine , de lui causer milie chagrins et de lui aigrir le cœur contre vous , est-ce donc si peu de chose que vous en deviez faire un jeu? Esprit railleur dont on s'applaudit, donton tire une fausse gloire, dont on se laisse tellement posséder , qu'on n'est plus maître de le retenir. Esprit pernicieux qui trouble la paix , qui rompt les amitiés les plus étroites , qui suscite les querelles et les dissensions.

Enfin, une légèreté sans attention, sans réflexion , sans ménagement ni discrétion : on raisonne de tout, à propos et hors de propos ; on dit tout ce qu'on sait, et souvent tout ce qu'on ne sait pas; on n'a rien de secret , et quoi que ce soit qui s'offre à la pensée , on le jette d'abord tel qu'il se présente. Ce n'est point dessein prémédité ; j'en conviens : c'est vivacité ; mais cette vivacité, ne falloit-il pas la modérer? ne foUoit-il pas vous en défier? ne falloit-il pas profiter de tant d'occasions, où vous avez reconnu vous-même qu'elle vous avoit emporté au-delà des bornes ? En serez -vous quitte quand vous direz à Dieu : Je n'y pensois pas ? Il vous répondra que vous deviez y penser. Car que vous n'y ayez pas pensé, le prochain n'en souffre pas moins ; et c'est à vous de voir par où vous pourrez le dédommager.

Concluons, Chrétiens. Voilà les principes de la médisance; or de tels principes, que peut- il venir que de mauvais et de corrompu ? Si donc nous voulons acquérir la vie éternelle, et nous garantir d*un des

im SUE JLBS FAUX TiHCHGMAGES, mo.

dangorsles pins présents d'eo être excins pour jamais ; si même dàs ee Bsonde nous voqIods coaler d'heareux jovrs et couper la racine de mille peines» de mille disgrâces, de mille affaires agréables, Qui vuli diUgere vitam^ et dieM viiere bones (1 . Peta . , 3); que ferons-nous pour eeb? c'est de suivre Timportaut avis que nous donne le Prophète en ces eeoptes paeoies : Prohibe itnguam tuam àmaio {Psalm. 35). C'est, dia-je^ de TeiUer sur notre langue et de la régler ; d'y mettre un frein, et* ai je pois m'exprimer de la sorte, un frcân d'équité, un frein de oliarité, un frein îié chrconspeotion et de sagesse , qui en arrête rin-tempérance et qui en réprime las saitlies. Ainsi nous éviterons le désordre de celui qui fait la médisance, et vous allez encore appreudreà éviter le désordre de celui .qui Téooute ; c'est la seconde partie.

DEtJX^ME PARTIE.

Qu'il se trouve des hommes assez perdus d'honneur et de eon- 9dene0 pour s'attaquer h Tinnocoice niême, et pour imaginer contre elle des faits supposés et de prétendus sujets d'accusation , c'est une des iniquités les plus criantes et les plus dignes de toute la sévérité des lois. Mais que ceux encore que Dieu a établis et qu'il a revêtus de sa puissance ponr réprimer cette audace , l'autorisent au contraire , Fappuient, et lui laissent la liberté d'inventer tout ce qu'il lui plait,et de l'avaneer impunément, c*est le comble et le dernier degré de Fin- }ustioe. Or voilà néanmoins ce que fait Gaiphe dans la cause de Jésii&- Christ , et à T^ard des faux témoins qu'on a subornés contre cet Homme-Dit;!!. Comme graad-^prétre et souverain juge, Gaipbedevoit les rejeter et même les châtier. Il étoit évident que leurs témoignages se Gontredisoient, et par conséquent qu'il y avoit dans leurs déposa tioDS de l'imposture et du mensodge. H n'ignoroit pas au nom de qui ils pploient, ni de qui ils étoieat les ministres et les suppôts. II savoit qu'ils étoient gagés par les ennemis du Fils de Dieu pour ropprimer et le faire périr, Jtf^ bien loin de s'opposer à une si damnaÛe entreprise et de confondre ces calomniateurs, il les reçoit favorablement , il ks écoute , il se joint à eux, et tire de la bouche du Sauveur da mondi^ un aveu louchant sa divinité, dont il lui fait un crime, et qu^'il traite de t)lasphème : Quid adhùc derideramus te$teê ? Awàsti» bUupkemi(im{MkVLC., 44j? Pourquoi toutcela? C'est qu'il entroît dans toutes les passions de6 scribes et des docteurs de la Synagogue; c'est qu'il étok lui^métnè d'intelligence avec les Juifs, piqués contre Jésus* Christ; >o'est qu'il étoit bien aise d'avoir, pour le condamner, des preuv<>s eu moins apparentes, s'il ne pouvoit en avoir de réelles et de solides. Voilà ce qui le rend si facile à entendre tout, quelque peu de vraisemblance qu'il y découvre, et quelque persuadé qu'il soit que os sont autant d'inventions et autant d'artifices de la plus injuste et de la plus violente cabale.

De là, Chrétiens, que vii^s^je vous enseigner, ou de quelle erreur

SUR LES FAUX TÉllOiGNAGËS, itg. <«S

voudrois-je aujourd'hui vous détromper? Appiiquez-vous è ce point de norale, dont on n'a pas dans le monde une idée assec juste» let sut lequel on suit sans scrupule des principes très contraires néanoioÎB^ el à ia raison et k la religion. 0*étre auteur de la médisance » dd la faire et de la débiter* c'est ce que les âmes vraiment cbrétieupes re^ connoisaent aisément pour une injustice et un désordre; maïs d'^ prêter seulement l'oreille» de s'y rendre litteatif, de ne l'arrétor pas» autant qu'il est possible» et de n'y former nulle opposiiioa » o'eat ee qu'on qe pense guère à se reprodiier , et ce qu'on o»et au rang des fautes les plus légères et les plus pardonnables* Or je soutiens que» sans rien dire soi-même au désavantage du prochain» on peut toutes Ibis, par ta seule attention qu'on donne à la médisance, pécher très grièvemeal. Je soutiens que si c'est un crime d'attaquer et de blesser l'honneur d*autrui, c'en est pareillement un de ne le défendre pas de tout son pouvoir» et de ne le pas maintenir. Je soutiens que J>ieu, là-dessus» neus a chargés de l'intérêt de nos frères ; que c'est uy devoir» sinon de justice » au moins de charité ; et que de manquer à cette loi indispensable » c'est désobéir à un précepte divin » et par<4à même s'exposer à une éternelle damnation.

Je le soutiens» dis-je; et voilà pourquoi saint Bernard disoit de ia médisance que c'est on étrange mal et bien funeste» puisque du même trait elle cause la mort à trois personnes : à celui qui médit» à oeiw dont on médit» à celui devantqui l'on médit; à celui qui médit» et qui perd la vie de l'ame as perdant la graœ de Dieu ; à celui dont im nié* dît» etqiu perd en quelque sorte la vie civile en perdant la répntatîoii qui l'y entretenoit : enfin, à celui devant qui Vùù médit» et qui perd la charité, dès4à qu'il en abandonne les ipléréts et qu'il permet qii'eilt soit violée en sa présence. Tout ceci ne souNre nulle comeatation 2 naeia il iaut le déveioppar encore davantage, afin que vous en ayei une intelKgence plus parfaite» et que vous sachiez précisément à quelles règles vous pouves dans la pratique et vous devez vams em tenir.

Je dis donc qu'il 7 a» selon la distinction commune» trois étittstliff férents, soità l'égard de œlui qui fait la médisance, ou à l'égard decelui qui l'écoute: un émtde supériorité^ un état d'égsdilé et un- état de dépendance. Comme je ne veux rien outrer» je conviens quâ chaque état a ses obligations particulières» et que dans tous ce ne sont^s les mêmes. Snis-je dans un état supérieur à cehii du médi^nt, je puis hû fermer la bouche» je puis user de mon autorité pour interrompre a€6 discours trop libres et trop mordants ; je puis hautement lui déclarer et lui faire entendre que ce n'est point par de teM entreUens qu'on me peut |riaire , que le diristianisme nous les interdit, et qu'étant chrétien» je ne suis pas dans une disposition à les tolérer ni à les agréer. Suis-je dans un état égal, on même dans un état inferjiettr ; je n'ai pas le même droit alors de résister en fesce à k médisance» ni dé

664 SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES, etc.

m^ëlever aussi oavertemeiit contre elle et avec la même force : mais je pois au moins me taire, et par mon silence la laisser tomber ; mais je puis, par un air grave et sérieux, donnera connoître que je n'entre point en tout ce qu'on me dit, et que je n'y prends point de part ; mais je puis, par des propos éloignés, couper lu conversation, et pea à peu la tourner sur d'autres sujets ; mais je puis même , par quelques paroles d'etcnse, couvrir leschoses, les justifier ou lesadoucir: car c'est ainsi que la charité le demande. Sans cela^ que feis-je? Je me rends responsable devant Dieu de la médisance qui se commet , et j'en lais retomber 'sur moi Tiniquité. Voulez- vous savoir comment? vous n'aurez pas de peine à le comprendre.

En effet, c*est une illusion de penser que nous n'ayons à répondre que de nos propres péchés. Les péchés d'autrui , selon la part que nous y avons, doivent entrer dans lecompteque Dieu exigera denous, ou, pour mieux dire, les péchés d'autrui nous deviennent propres et personnels, dès-là que nous y participons, que nous y coopérons, que nous les favorisons, et que nous les fomentons. Or écouter la médisance, je dis l'écouter sans nécessité , sans contrainte , d'une volonté délibérée et d'un plein gré, quand on pourroit ou la repousser direotement«et la combattre, ou l'éluder adroitement et la détourner, c'est sans contredit y participer, c'est y coopérer, c'est la favoriser et ta fomenter.

Pour vous en convaincre d'une manière sensible, supposons l'esprit de charité tellement répandu dans le christianisme, que la médisance y trouvât partout des contradictions; que la plupart des chrétiens fussent prévenus de telle sorte et disposés contre elle; que personneou presque personne ne lui applaudit; que le pouvoir des maîtres fût employé à la bannir de devant eux et à la proscrire ; que la fermeté des c^ux et même des inférieurs fût assez constante pour y témoigner toujours une certaine répugnance, pour y former toujours quelque obstacle, du moins pour n'y consentir jamais, pour ne l'approuver jamais, pour ne marquer jamais ni par aucun signe, ni par aucune parole, qu'on y fît réflexion , et que l'esprit y fût appliqué : ah ! mes Frères , ditesmoi s'il y auroit alors beaucoup de médisants, et même dites-moi s'il y en aurort tm seul? La médisance ne trouvant point d'auditeurs favorables, ne recevant point d'éloges capables de la flatter et de l'exciter, se voyant au contraire ou honteusement rebutée, ou reçue froidement et négligée, oseroit-elle se produire? le chercheroit-elle avec tant d'ardeur? seroit-elle si hardie et si téméraire à s'expliquer ? n'y garderoit-èllepas plus de mesure? n'y apporteroit-elle pas plus de réserve? Il est donc incontestable que ce qui l'entretient et ce qui lui donne dans le monde un empire si étendu , c'est le bon accueil qu'on lui iaii, et l'accès facile qu'elle rencontre dans tous les lieux oà elle se présente. D'où il s'ensuit que la malice n'en dcii pas être seulement attribuée aux médisants, mais qu'elle doit rejaillir encore sur

SUR LES FAUX lËSIOlGNÀGES, btg. 665

tous ceux qui contribuent à la mëdisance , en lui laissant une pleine liberté de lancer ses traits sur qui il lui plait, et comme il lui plaît. C'est pour ceh que saint Jérôme s'écrioit : Heureuse Ja conscience qui ne s'attache ni à voir le mal, ni à Fentendre : Félix conscwntia guœ nec audit, nec aspicitmatum (Hieron). Prenez garde, je vous prie: ce saint docteur n^ se contente pas de dire qu'heureux est l'homme qui ne se porte point à mal parler, mais qui ne s'arrête pas même à écouter le mal : pourquoi? parcequ'il se met par-là à couvert d'un des pé« cbés les plus griefs, et en même temps les plus ordinaires.

Non, mes chers auditeurs, rien de plus ordinaire que d'avoir les oreilles ouvertes à tous les mauvais contes qui se font, et à toutes les iiistoires scandaleuses qui se récitent. Je puis ajouter que c'est aussi l'un des plus dangereux écueils où Tinnocence soit exposée dans le commerce du monde. Une. ame chrétienne et prévenue des sentiments de la religion pçut avec moins de difficulté s'abstenir de la médisance, et ne la prononcer jamais elle-même; mais de ne la pas entendre , c'est de quoi il n'est pas possible de se garantir sans une vigilance continuelle sur soi-même, et sans une résolution à Tépreuve de toutes les occasions et de toutes les tentations. De là vient, pour peu ({u^on ait la conscience timorée , qu'il est rare que nous allions parmi le monde, et que nous nous mêlions dans les conversations du monde, sans en reyenir avec quelque scrupule dans le cœur sur ce qui s'est dit du prochain, et sur la manière dont nous l'avons reçu. Je me trompe, Chrétiens, et je devrois plutôt reconnottre, en le déplorant , qu'il est rare et très rare que nous ayons là-def;sus le moindre scru« pule, parceque la plupart ne comptent pour rien d'écouter une médisance, et d'en raisonner avec celui qui la fait. On l'écoute avec indifférence, on l'écoute avec complaisance, on l'écoute par un respect humain et par une lAche condescendance, on l'écoute par une vaine curiosité; et ce qu'il y a de plus criminel enfin, on l'écoute par une secrète malignité. Autant de caractères ou autant de degrés à distinguer dans le péché dont on se charge devant Dieu. Suivez-moi.

On l'écoute avec indifférence. Gomme on n'est guère touché des intérêts du prochain, et (]u'on ne se croit nullement engagé dans sa cause, on laisse parler chacun ainsi qu'il le juge à propos. Ce n'est pas mon affaire, dit-on, et cela ne me regarde point; ce n'est point moi qui ai entamé cette matière ; et dans tout cet entretien , je n'ai été qu'auditeur et que témoin. Sur ce beau principe, on se rassure , et l'on se tient quitte de tout. Si, dans les visites qu'on rend et qu'on reçoit, si, dans les compagnies que l'on fréquente, la charité est fidèlement observée et rhonneur d'autrui ménagé, on en est bien aise, et l'on en bénit le Seigneur : mais du reste , que la médisance y vienne prendre place, que la réputation de celui-ci ou de celle-là y soit impitoyablement déchirée, on en est peu en peine : pourquoi ? parcequ'on ne peut se figurer qu'on en soit complice; parcequ'on Qe peut

666 SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES, «te.

se mettre dans l'esprit qu'on ait sur cela d'autre obKgation que de se tenir neutre, et de ne se point déclarer : comme si voyant mon frère attaqué avec violence et sur le point de périr^ je pouvois saos crime l'abandonner à rennemi qui le poursuit , et lui refuser mon secours , lorsque je suis en état de le sauver. Il n'est pas nécessaire» pour con« notlre l'indignité d'une telle conduite et pour la condamner , d'avoir recours à la religion ; il suffit de consulter la loi de la nature et la raison.

On l'écoute avec complaisance. De tout temps la médisance a ëtë , et est encore plus que jamais Tassaisonnement des conversatîons*Toat laUguit sans die, et i ien ne pique. Les discours les plus raisonnables eqnuienty et les sujets les plus solides causent bientôt du dégoût. Que faut^il donc pour réveiller lesesprits» et pour y répandre une gaieté qiii leur rende le commerce de la vie agréable ? Il faut que dans les assemblées le prochain soit joué» et donné en spectacle par des langues médisantes : il fout que par des narrations entrelacées des traits 1rs plus vifs et les plus pénétrants, tout ce qui se passe de plus secret dans une vilie, dans un quartier, soit représenté au naturel et avec toute sa difformité : il faut que toutes les nouvelles du jour viennent en leur rang, et soient étalées successivement et par ordre. C'est alors que chacun sort de Tassoupissement où il étoit, que les cœurs s'épanouissent, que Tattention redouble, etqueles plus distraits ne perdhmt pas une circonstance de tout ce qui se raconte; Les yeux se fixent sur celui qui parle; et quoiqu'on ne lui marque pas expressément le plaisir qu'on a de l'entendre, il le voit assez parla joie qui paroit sur les visages, par les ris et les éclats qu'excitent ses bons mots, par lessignes, les gestes, les coups de tète. Tout l'anime; et se trouvant en pouvoir de tout dire, sans que personne l'arrête, où sa passion « où son imagination ne l'emporte-t-elle pas? On ne se retire pomt qu'il n'ait cessé, et Ton s'en revient enfin d'autant plus oonient de soi , que > sans bteaser , à ce qu'on prétend, sa conseienoe, on a eu tout le divertissement de la conversation la plus spirituelle et la plus réjouissante. Voilà ce qu'on met au nombre des amusements permis, et de qwA l'on s'ima- . gine être en droit de goûter toute la douceur, sans que l'inBOceace de l'ame en soit endommagée*

On l'écoute par un respect tout humain^ et par une lâche condescendance. C'est un ami qu'on craint de choquer, c'est ua maître qu'on ménage et qu'on veut flatter, c'est même un inférieur qu'on n'a pas la force de reprendre, et dont on se laisse dominer. On sait bien oe qui seroit du devoir de la charité, et l'on voudroit y satisfaire; mais l'assurance et le courage manquent. On gémit intérieuremeirt de la contrainte où l'on est, et l'on se reproche sa folblesse, mais on ne peut venir à bout de la surmonter. De là ce consentement foroé, mais apparent, qu'on donne à la médisance. On la cotidamne dans le fmid du cœur ; mais» de la manière dont on y répond , il semble au-d^

SUR LES PAUX TÉMOIGNAGES, btg. 667

hors qn^on l'approuve ; il semble qu'on entre dans toutes les pensées du médisant» dans toutes ses idées et tous ses sentiments. Or par-là même on Ty confirme ; et bien loin de le guérir, on le perd , et l'on se perd soi-même avec lui.

On Técou'te par une vaine euriosité. Combien de gens veulent être informés de tout et tout savoir? je dis tout ce qui ne les regarde point, et qui ne les intéresse en rien. Car voici ce qu'il y a souvent de plus étrange et de plus. bizarre : c'est qu'on ignore ses propres affaires, qu'on n'a nul soin de les apprendre, ni d'examiner ce qui se fait dans sa propre maison ; tandis qu'on veut avoir une connoissance exacte des affaires des autres, et qu'on tient en quelque sorte registre de tout ce qu'ils font et de tout ce qui se fait chez eux. Au lieu donc de rejeter mille rapports, non seulement inutiles, mais très injurieux et très pernicieux, on en est avide, on les recherche, et l'on en recueille jusqu'aux moindres particularités. C'est ce qu'on appelle ouvertures de cœur^ confidences; et moi, c'est ce que j'appelle perfidies et médisances. C'est ce qu'on tâche de justifier par le droit de l'amitié; et moi , c'est ce que je réprouve par le droit de la charité. Et où est-elle cette charité évangélique? comment l'accorder avec ces tours d'adresse, avec ces perqutsitio]||, ces questions subtiles et captieuses; avec ces longs circuits pour amener une personne dans le piège, pour lui tirer ce quelle a de plus caché dans Tame, pour l'engager insensiblement à vous le révéler, pour abuser de son ingénuité, ou plutôt de sa simplicité? Il faudroitlui enseigner à se taire, et Ton use de toutes les industries et de toutes les instances, pour lui arracher une parole qu'elle devroit retenir. Cependant on se sait bon gré d'avoir découvert telle chose qui n'est pas connue ; on en triomphe, on s'en fait un faux mérite ; et ce sera beaucoup si dans peu l'on ne la rend pas publique, et l'on ne produit pas au jour tout le mystère. Achevons.

On l'écoute par une secrète malignité. Un homme a des précautions à prendre et des mesures à garder ; il n'auroit pas bonne grâce de s'élever hautement contre cet autre, et de déclamer contre lui; on ne l'en croiroit pas, et tout ce qu'il diroit ne feroit nulle impression : on l'attribueroit à chagrin , à ressentiment , à prévention , à mauvaise volonté, parcequ'ils sont mal ensemble, et qu'ils ne se voient point; parcequ'tls sont liés à des partis tout contraires, et que le monde est instruit de leur division; parcequ'ils sont actuellement en concurrence pour un emploi, pour une charge, pour quelque avantage que ce puisse être. Mais s'il ne peut s'expliquer lui-même et s'il ne lui convient pas» qu'il lui est doux de trouver quelqu'un qui prenne se place et qui parle pour lui ! Peut-être par biensciance en fera-t-il parottre quelque peine ; peqt-étre même affectera-t-il d'excuser ce qu'il entend et d'y donner un bon sens. Mais que la malignité est artificieuse! il en dira trop peu pour une solide justification, et assez pour animer l'entretien , ei pour engager encore A de plus amples détauls ei

W» SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES, etc.

à de nouvelles médisances. Voilà le frait de cette prétendue modération. Autant et mieux vaudroit-il qu'il eût ouvert son cœur, qu'il eif eût suivi tous Jes sentiments, et qu'il eût jeté au-dehors tout le fiel dont il est rempli.

Quoi qu'il en soit, mes Frères, préservons-nous de là médisance comme du poison le plus contagieux et le plus mortel. C'est Tidée qae nous en fait concevoir le Saint-Esprit, en comparant la langue du médisant avec la langue du serpent : Acuerunt linguas suas sicut ser^ pentis {Psalm. 139). Le serpent pique; ce n'est qu'une morsure : mais de cette morsure le venin se communique dans toutes les parties du corps. Le médisant parle; ce n'est qu'une parole : mais bientôt cette parole retentit partout; on se la redit les uns aux autres, et, pour user de cette figure, comme un souffle empesté, elle infecte ëgalement et toutes les bouches d'où elle sort, et toutes les oreilles où elle entre. JVe nous arrêtons point tant à examiner ce que fait le prochain, et ce qu'il ne fait pas* Si Dieu nous en a confié la conduite, veillons-y avec toute l'attention nécessaire ; mais du reste, en y observant toutes les règles d'une correction charitable, c'est-à-dire en l'avertissant, en le reprenant de lui à nous, et non en publiant ses imperfections et ses vices, ni en le décrian|§S'il ne dépend point denoos, et que nous n'en soyons point responsables, qu'avons-n^s affaire de rechercher ses actions? de quelle autorité entreprenons-nous de le juger et de le censurer? Chacun devant Dieu portera son fardeaa; et c'est à chacun de penser à soi, sans vouloir étendre plus loin ses vues. Que de soins superflus dont on se délivreroit! que de l*etours fâcheux qu'on s'épargneroit ! que de querelles et de démêlés qu'on préviendroit ! que de péchés qu'on éviteroit ! Combien une médisance a-t-elle troublé de familles, de sociétés, de conmmnautës? combien a-t-elle blessé de consciences, et combien d'ames a-t-elle damnées? De toutes les tentations dont nous avons à nous garantir, on peut dire que celle-ci est non seulement ht plus universelle, mais la plus dangereuse et la plus difficile à vaincre. L'apôtre saint Jacques en étoit bien persuadé, et nous n'éprouvons que trop tous les jours la vérité du témoignage qu'il en a rendu , quand il nous dit que la langue est un feu qui ne cherche qu'à s'échapper et à consumer tout. Et lingua ignis est (Jacob., 2); que c'est un mal inquiet, qui n'a point de repos et qui n'en donne point, Jra^ui^ittm mafum; qu'il n'y a aucune espèce de bétes si sauvages et si farouches que l'homme n'ait su réduire ; mais que pour la langue, on ne la peut dompter : Linguam auîem rnUlus hominum domare potest. Et n'est-ce pas eUe, en effets qui fait tomber les plus sages, et qui entraîne les plus vertueux? Il n'y a point d'état où elle n'ait causé des dommages infinis.

Au reste, mes chers auditeurs, si nous nous sentons quelquefois atteints de ses coups, et si nous nous voyons en butte à la médisance, nous avons dans Jésus-Christ un beau modèle de patience. Imitons ce

SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE, Etc. 669

divin maître, et ne soyons point plus jaloux de notre réputation qu'il ne Ta été de la sienne. Ou ce qu'on dit de nous est vrai : reconnois- 8ons-le humblement devant Dieu , et consentons, puisqu'il le permet , à en porter devant les hommes toute la confusion. Ou c'est sans fondement et sans raison qu'on nous accuse : contentons*nous, pour notre défense» d'une simple exposition de la vérité, et laissons au Sei* gneur le soin d'une plus entière justification ; il y pourvoira dès cette vie même, au moins dans l'autre. Quand le monde nous combleroit de ses malédictions, nous sommes heureux si nous pouvons à ce prix mériter les bénédictions du ciel, et obtenir la gloire éternelle, que je vous souhaite, etc.

EXHORTATION

SUR LE JUGUBIfT DU PEUPLE CONTRE JÉSUS-GHRIST EN FAVEUR DE BARABBAS.

HêspondéHu au tém prcues, aii iilit : Quem vulHt wMs de duobus dimIUi ? M Uli dixé' ritnt : Barathanin, DioAt UHi PUatu^jQuid igilw faeiam deJuu, gui dieUur Chris» tus? Dicwni omnes : Crueifigatur, ... ^nguis ejut super nos et super ftlios nostros.

Pilate leur dit : Qui Toulez-Toiu qa*on vous remette des deux ? Barabbaa , dirent<Us. Pilate leur repartit t Qoe ferai-je donc de Jésus, qu'on appelle Christ ? Tous lui répondirent : Qu'il soit crucifié..... Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants. Sâirt BIatth,, chap. xxvii.

S'il y a une image naturelle du péché» et du pécheur qui le commet, n'est-ce pas celle-ci /Chrédens, oii nous voyons tout un peuple, animé de la plus aveugle passion, donner, sur le FHs même de Dieu , la préférence à un insigne voleur, et consentir à porter toute la malédiction que doit attirer sur leur tète le sang de ce Dieu-Homme si injustement répandu, et sa mort poursuivie avec tant de violence? Combien d'autres réflexions me fourniroient l'inconstance de cette nation, qui depuis peu de jours avoit reçu le Sauveur du monde avec tant d'applaudissements et de cris de joie, et l'avoit comblé de bénédictions; l'obstination invincible et l'animosité des pharisiens, qui, non contents de tout ce qu'ils avoient déjà entrepris contre Jésus- Christ, veulent achever de le perdre, et forment le détestable dessein de le foire crucifier; la foiblesse de Pilate, qui n'a pas la force d'employer son autorité à défondre ce prétendu criminel, dont il connoit toute l'innocence, et qui, pour le tirer de leurs mains, use d'artifice, et lui fait l'affront de le mettre en parallèle avec Barabbas; que ne pourrois-je pas,dis-je, vous représenter sur tout cela, et quels sujets de morale n'aurois*je pas à traiter? Mais je m*en tiens à la pensée <le saint Chrysostome, et dans une juste application de la conduite des Juib à la nôtre, quand nous nous élevons contre Dieu par de grièves transgressions de sa loi , il me sul^t aujourd'hui de vous apprendre à craindre le péché, à le haïr et à le fuir, à le regarder comme le plus

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mortel ennemi de vos âmes, et à vous en préserver comme du pins grand de tous les maux. Nous avons deux choses à considérer dans le péché : premièrement la malice du péché, et secondement la peine du péché. Or Tune et l'antre ne se trouvent ici que trop bien exprimées, et ce sera le partage de cet entretien. Les Juifs, en renonçant à Jésus^ Christ, lui préfèrent Barabbas : voilà la malice du péché. Et par une 81 indigne préférence, ils se rendent devant Dieu responsables du sang de Jésus-Christ : voilà la peine du péché. Je dis la malice du péché , dont nous devenons nous-mêmes coupables, en sacrifiant à nos paesions tous les intéréis de Dieu. Je dis la peine du péché , dont nous nous chargeons nous-mêmes, et à quoi nous nous exposona, en suscitant contre nous le sang de JésusrChrist et tome la justice de Dieu. C'est tout le sujet de votre attention.

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