‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 15 sur 72 · SERMON POUR LE |VINGT-DEUXIÈME DIMANCHE APRÈS · texte numérisé non relu

SERMON POUR LE |VINGT-DEUXIÈME DIMANCHE APRÈS

LA PENTECOTE.

SUR LA RESTITUnOir.

Reddiiê qwB ««fit Cœsarii Cœiari, et quœ tunt DH Deo.

Rendes à César oe qui appirttent à César, et à Dieu ce qui appartient i DieiL Sànrr V iffi., cbap. XXII.

C*est Toracle que Jésus-Christ, la sagesse incréée, prononce en no« Ire évangile, pour confondre la prudence humaine dans la personne de ses ennemis. Les pharisiens, ces prétendus réformateurs, lui firent, de concert avec quelques gens de la cour d*Hérode, upe questiim k laquelle il sembloit ne pouvoir répondre sans se rendre criminel. Ils lui demandèrent s'il étoit juste et même permis de payer le tribut établi dans la Judée par l'empereur romain : Lieet cemum dore CoMori^ an non ( Màtth., 32 ) ? Si par sa réponse il eût approuvé cette nouvelle imposition, c'étoit choquer directement les intérêts des Jnifs, à qui les pharisiens préchoient sans cesse qu'étant le peuple de Dieu, ils nepouvoient s'assujettir aux lois des hommes, comme les autres nations de la terre ; mais d'ailleurs s'il eût répondu favorablement pouk* l'exemption du peuple, c'étoit s'exposer à être traité de séditieux par les Hérodiens, qui, suivant les mouvements de la cour et du sénat de Rome, à l'exemple d'Hérode leur souverain, s'efforçoient partout de publier que puisque les Romains par leurs armes maintenoiènt le re^ pos de la Judée et en étoient les protecteurs, on ne pouvoit sans injustice leur refuser une telle reconnoissance et un tribut si raisonnable. Vous savez, Chrétiens , quelle fut la décision du Sauveur du monde, lorsque, prenant la pièce de monnoie qu'on lui avoit présentée , et y voyant l'image de Tibère :. Allez, hypocrites, dit-il ; rendez à César ce que vous confessez vous-mêmes être à César, et rendez à Dieu ce qui est à Dieu. Réponse qui confondit la malice des hommes sans engager Tinnocence du Fils de Dieu, qui donna tout à César sans rien ôter au peQ(de*, et dont les ennemis mêmes de Jésus-Christ conçurent de l'admiration : Et aùdientes mirati sunt ( Ibid. ); mais en sorte, remarque saint Jérôme, qu'avec ce sentiment d'admiration qui devoit les attacher à cet Homme*Dieu, ils remportèrent néanmoinstout leur endurcissement et toute leur infidélité: InfideUtatem cum admiratiane reportantes (Hssron.) .

Mon dessein est de vous expliquer, mes chers auditeurs,^çette divine

réponse et cette importante màxiine de notre adorable maître, paite-

qu'elle contient lin des devoirs les plus essentiels de la justice chrér

tienne. Je ne m'arrêterai point aux mystiques interprétations de quel-

ISO suit U REimTOTlOR.

4068 Père8^ et de qaelqaes prédicateurs après enx. lé fii'èii tiqpis à la lettre } et, dans le sens le plus naturel, je viens votis dire avec Jésus- Christ : Redditôy Rendez-vous mutuellement, mes Frères, ce que vous vous devez les iihs aux autres. Soyez pour le prochain aussi fidèles que vous voulez qu'il le soit pour vous ; et si par usurpation Vous aviez attenté sur ses droits, que votre premier soin soit de les réparer par une prompte et légitime restitution : Reddite ergà quœ mnt Cœsaris Cœsari ; après cela vous pourrez rendre à Dieu ce qui lui appartient, et quœ sunt Dei Deo.

Mais que dis-je , et quel ordre ! N'est-ce pas à Dieu que nous devons d'abord penser ; et dans la concurrence, ne doit-il pas être satls- Êût préferablement à tout autre? les intérêts du prochain peuvent-ils entrer en parallèle avec les siens , et tout^ réparation due à sa justice pe tient- elle pas le premier rang entre nos obligations ? D'où vient donc que Jésus- Christ paroît établir un prdrè tout contraire ? Ce n'est pas, répoqd le docteur angélique saint Thomas, que l'intérêt du prochain doive l'emporter sur l'intérêt de Diea ; mais c'est qae Tintérét de Dieu est nécessairement renfermé dans l'intérêt du prochain, et qu'il n'est pas possible cpie nous nous acquittions lamprès du prochain sans nous acquitter par-là même auprès de Pieu, qui en est le protecteur et comme le tuteur. Ainsi, Chrétiens, souffrez que je me borne précisément à ces paroles : Reddite quœ sunt Cœsaris Cœsari^ Rendez à César ce qui appartient à César , et que je vous parle aujourd'hui de la restitution par rapport aux biens de fortune. Je me promets beaucoup de CjBtte matière ; elle est morale , elle est instructive , elle est capable de remuer les plus secrets ressorts de vos consciences. Demanddtes les lumières du Saint-Esprit par l'intercession de Marie. Ave,

Saint Chrysostome, parlant des injustices qui se commettent contre te prochain, et en particulier des usurpations, soit violentes, soit frauduleuses, dont la société hiimaine est continuellement troublée, a fait •ne réflexion bien solide , quand il a dit que Tinjustrce étoit de tous les désordres du monde celui que l'on condamnoit, que Ton détestoit, que l'on craignoit le plus dans les autres; mais en même temps que Ton négligeoit, que Ton toléroit, que l'on fomentoit davantage en soi-même. Il est étrange, disoit ce saint docteur, de voir le soin avec lequel nous nous précautionnons contre la mauvaise foi des hommes à notre égard, et cependant le peu de défiance que nous avons de notre mauvaise foi envers eux. Nous sommes vigilants et attentifs pour empêcher que cçux qui traitent avec nous ne nous fassent le moindre tort, et à pçine pensons-nous jamais au tort que nous leur faisons. Qifoiqiie la eharité nous oblige à croire que notre prochiân est équitable, la prudence nous Fait prendre des mesures avec lui comme s'il n'aviiit nulle équité ; et parcequ'il peut être injuste, nous nous gar-

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dons de lui comme sll Tétoit en effet. Au contraire , quoique la oobnoissance que nous avons de nous-mêmes nous convainque qu'il y é dans nous un fonds inépuisable d'iniquité , l'amour-propre qui nous aveugle fiiit que nous ne nous en délions presque jamais : et néanmoins, ajoute saint Gbrysostome, il est évident que Tiniqm'té dont onr use envers nous nous est bien moins préjudiciable que celle dont nous usons envers autrui , puisque dans les maximes du salut c'est un md sans comparaison plus grand de tromper que d'être trompé, de fiiire rinjustice que de la souffrir, de dépouiller le prochain que d'être dépouillé soi-même. Le monde n'en juge pas de la sorte ; mais la foi , qui est notre règ^, établit ce point de morale comme une vérité infail* lible, dont il ne nous est pas permis de douter, il s*ensait donc qu'un homme chrétien qui veut vivre selon les principes de la loi de Dieu doit avoir plus de délicatesse ppur ne pas blesser les intérêts de son frère que pour conserver les siens propres ; et que sa principale étude ne devroit pas être de se préserver de la mauvaise foi de ceux qui rapprochent, mais de préserver ceux qui l'approchent et de se préserver soi-même de la sienne. Cette conséquence passeroit même dana le paganisme pour indubitable ; jugez si elle peut être contestée dans la rel^;ion de Jésus-Christ. Or voilà, mes chers auditeurs, l'important secret que je dois aujourd'hui vous découvrir, pour vous faire prendre sdon Meu une conduite sûre, et pour vous mettre à couvert de la ngoeur de ses jugements : cette exactitude de conscience, cette fidélité inviolable , cette horreur de tout ce qui ressent l'injustice. £t si vous m'en demandez la raison , la voici, avec le précis et l'abrégé de tout ce discours.

C'est que je remarque quatre choses qui doivent nécessairement produire en nous ces saintes dispositions : la facilité de s'appropria injostement le bien d'autrui, c'est la première ; et la difficulté infinie de restituer oe bien quand on en est une foi saisi, c'est la seconde; rifnpoissance fausse et prétextée dont on se pare communément lorsqu'à s'agit de cette restitution, c'est la troisième ; et la véritable impossibilité de se sauver sans cette restitution, c'est la dernière. Prenez garde. Chrétiens : si de ces quatre choses ainsi proposées , vous en étiez une seule, c'est-à-dire s'il étoit rare et extraordinaire dans le monde de s'emparer, contre les lois de la conscience, du bien du prochain ; on qu'après s'en être emparé^ la restitution en fût aisée : si la difficulté de la faire allott jusqu'i l'impossible, ou du moins ({ue l'o- Uigation n'en fût pas absolument indispensable, j'avoue que le péché dont je parie n'auroit pas des suites si pernicieuses ni si funestes pour le salut. Hids quand j'avance tout à la fois ces quatre propositions ^^ment constantes : rien de plus aisé que de se trouver devant Dieu coupable d'une înjasticfe, et rien de plus difficile que de la réparer ; rien de plus faux que rirfïpossibilîté prétendue par la plu-

^ des hommes de fiiire cette réparation, et rien de plus vrai que

iS3 SUR LA RESTITUTION.

rimpoasibilitë da salut sans cette réparation : ah I Chrétiens , il n'y a point d'homme, pour peu qu'il soit engagé dans le commerce da monde, qui ne doive trembler, et qui ne doive tous les jours se citer soi-même devant le tribunal de Dieu, pour y rendre sur ce sujet uh compte exact. Développons ces grandes vérités. Je traiterai les deux premières dans la première partie, et les deux autres dans la seconde. C'est tout le partage de cet entretien.

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