PREMIÈRE PARTIE
De quelque apparence d'équité que le monde se pique, et quelque raffinée d'ailleurs que puisse être te prudence du siècle pour se garantir de l'injustice et de l'usurpation , je le répète. Chrétiens, rien n'est idtts aisé ni plus commun parmi les hommes que de se trouver, sans y penser même, chargé du biçn d'autrui. Et saint Chrysostome, examinant d'où peut naître cette fiacilité malheureuse, a fort bien dit qu'elle vient originairement de deux chefs : de h cuiûdité qui est en nous, et des occasions continuelles qui sont hors de nous. Car la cn« pidité qui est en nous nous fait regarder avec jalousie le bien du prochain, et les occasions où nous sommes nous mettent souvent en pouvoir de le lui enlever. Or ce pouvoir joint à cette jalousie, c'est ce qui entretient dans le monde le péché d'injustice, et ce qui nous le rend si facile. Ainsi raisonne ce saint docteur; et en effet, si dans la recherche et dans F usage des biens de la terre nous n'agissions, on que par le mouvement de la grâce, ou que par la lumière de la raison, on même que par la simple inclination de la nature, ce péché dont le désordre est si général ne seroit pas à craindre pour nous. Car la nature, qui ne demande que le nécessaire, se contentèrent aisément du peu qu'elle a; la raison, qui fait justice à un chacun, n'auroit garde de prétendre à ce qui ne lui appartient pas ; et la grâce, qui porte même jusqu'à se dépouiller du sien, seroit bien éloignée de nous autoriser à prendre ce qui est aux autres. Mais aujourd'hui ce n'est ni la grâce, ni la raison, ni la nature même qui nous gouverne, c'est la passion. C'est cette concupiscence dotft parle l'Écriture, qui infecte tout le corps de nos actions, et, pour user du terme du Saint-Esprit, qui enflamme tout le cercle et tout le c^urs de notre vie : Inflammat rotam nativitatis nosirœ (Jacob,, 3). Or la concupiscence ne dit jamais. C'est assez ; au contraire, plus die a, plus elle veut avoir, se persuadant toujours que tout lui manque, et, par un prodige d'aveuglement que saint Ambroise a remarqué, se faisant une infinité de besoins auxquels elle tâche, à quelque prix que ce soit, de satisfaire. Et parcequ'elle ne trouve pas de quoi remplir tous ces besmns imaginaires dans le peu de bien qui lui est échu selon les ordres de la Provid^ce (Dieu même, tout Dieu qu'il est, dit saint Augustin, ne prouvant contenter un avare), que fait-elle? Ce qu'elle ne trouve pas dans son fonds , elle le cherche dans le fonds d'autrui , et elle considère lie bîeo
du prodiain c(»nme le anpplëment de son indigence. Vdlà le caractère de cette passion .
Or pour cela il n'y a point d'artifice qu'elle n'emploie, point de ruse qu'eDe n'Invente, point de crime qu'elle ne commet^ , et à qui die ne donne même ane couleur de vertu. De là c'est elle qui a enseigné aux hommes Fart de pallier les nsures ; c'est elle qui leur a révélé.le mystère des confidences et des simonies; c'est elle qui leur a suggéré l'usage commode des antidates et des faux contrats ; c'est elle qui leur a fait une science des chicanes les plus honteuses et de toutes les supercheries. Oui , Chrétiens, c'est la passion du bien qui a mis en crédit tant d'espèces d'usures différentes dont les noms mêmes étoient inconnus, et que quelques uns font présentement valoir comme des productions de leur esprit et de leur subtilité, selon le mot de l'Écriture : MuUi quasi inventionem mtimant fcsnus (Eccles., 29). Ce péché d'usure^ qui ëtoit condamné dans le paganisme, a trouvé de l'appui chez les chrétiens. La cupidité l'y a introduit , et, pour le justifier» elle l'a fait passer pour un secours de la charité, et pour un soutien nécessaire au commerce public. De peur qu'il n'effrayât les âmes timorées et fidèles, elle a eu soin de le déguiser en mille foçons. C'étoit, si nous l'en voulons croire, une simplicité à nos pères d'estimer l'argent stérile de sa nature ; elle a su le rendre fertile : et, par un miracle bien surprenant, il a paru entre ses mains la chose da monde la plus fructueuse : Hœc pecuniam tanquam humum proponiî ( Zsif . Veron. ) f dit Zenon de Vérone ; et voici , Chrétiens , comment les premiers Pères de l'ÉgUse se sont expliqués sur cette matière, et en quoi ils ont fait consister la malice du péché que je combats : l'avarice regarde son argent comme une terre féconde, le présentant à qui le veut pour attirer celui d'autrui. Mais les paroles qui suivent sont âM»rebien plus expresses et plus remarquables : Eamque peregrinantem ferait suppuiaiiane fMrire non desinit,ut summam quas^ rat, non qiman commodatio dédit, sed quam pepererint armaii numéro dies et anni (Idem.) : Pendant qu'elle promène cet argent de main en main, elle ne cesse point de l'augmenter par une funeste supputation d'intérêts , exigeant ceci pour cela, jusqu'à ce qu'elle ait recueilli une somme, non pas égale au prêt qu'elle a fait, mais enflée du surcroît détestable que lui ont produit les années, les mois, les jours, armés, pour ainsi dire , de leur nombre et devenus terribles par leur multitude : iirmolt numéro dies et aum. Pouvoit-on dépeindre l'usure sous des traits plus forts et plus marqués ?
Il en est de même de tous les autres désordres du siècle. Car n'estce pas cet amour déréglé des biens temporels qui nous a appris ce secret, maintenant si connu, de trafiquer et de vendre jusque dans ie sanctuaire* de faire négoce du patrimoine des pauvres et des bénéfices de l'Église, de les exposer comme à l'enchère ,sous ombre de pennotaiions, d'en tirer des tributs et des pensions sans aucun titre
même apiiarent» d'en compter les revenus parmi les choses dont on se croit maître, d*en rechercher lapluralité, et de les multiplier autant qu'il est possible ? Abus qui crient au ciel vengeance de tant de profanations et de sacrilèges; et, ce qui est encore plus capable de nous toucher, abus sujets aux affreuses conséquences de la restitution. N'est-ce pas» dis-je, la cupidité qui leur a donné naissance? Sauroit* on tant de stratagèmes et useroit-on de tant de détours , de tant de surprises et de tant de fourberies en matière de procès, si Ton n'étoit possédé de ce démon ? Et tant de contrats simulés qui se font tous les jours au mépris des lois divines et humaines, les uns pour frustrer de ses droits un seigneur, les autres pour exclure un créancier, ceux-d au préjudice d'un pupille, ceux-là contre l'intérêt du prince et du peuple, ne sont-ce pas autant d'inventions de cette concupiscence dont le charme commence par les yeux et empoisonne bientêt le cœur? Voilà, mes chers auditeurs, la première cause de Textrême facilité qu'on trouve- à commettre des injustices; disons mieux, voilà d'où vient la difficulté et souvent l'impossibilité morale de n'en commettre pas. Car il n'y a qu'à vivre comme l'on vit , et qu'à suivre le cours ordinaire du monde, pour être infailliblement emporté par ce torrent. Ah ! Chrétiens, qu'il est donc aisé d'y faire un triste naufrage !
Ajoutez à cela les occasions presque continuelles qui s'offrent à nous, et qui sont autant de péges presque inévitables tendus de toutes parts à la convoitise des hommes. Car de croire qu'il n'y ait de violence et de vols que ceux qui se font dans les forêts et dans des lieux écartés, c'est une erreur trop grossière pour vous l'attribuer ; et vous êtes trop éclairés pour ne savoir pas que, comme il y a des larcins qui n'osent se produire et qui donnent de la confusion, aussi y en a-t-il dont les hommes ne rougissent point, et qui se commeCteif t dans les conditions les plus écbtantes, suivant cette parole du philosophe : Multi furlo non erubescuni (Senec). En effet, poursuit-il, on voit tous les jours les plus petits brigandages punis selon la sévérité des lois, pendant que les plus grands, que les plus scandaleux, que les plus énormes se soutiennent non seul^nent avec impunité, mais avec honneur ; pendant qu'ils marchent en triomphe, et qu'ils insultent en quelque façon aux larmes des misérables : Nom et minora latrocinia puniuntutj dum magna ferunturin triomphis (Idem.) Mais ne parlons point de ceux-là , Chrétiens ; arrêtons-nous à nous-mêmes, et reconnoissons ce qu'il seroit important que nous eussions sans cesse devant les yeux, que les occasions d'usurper le bien d'autrui nous sont très plantes, et qu'elles nous assiègent de tous côtés. Telle est la nature et telles sont les suites de la société qui est entre les hommes. Un domestique a le bien de son maître entre les mains: s'il manque de religion et de conscience, c'est une' tentation pour lui journalise, et à laquelle il loi est difficile de résister. Un marchand négocie, il donne et il reçoit ; s'il n'est homme de probité, et s'il ne cràinc Dleo,
c'esiune matièrequ'il a toujours prête pour (ilhiiBer et pour satis^ire son avarice* Qa*est-ce que la plupart des charges et des eiD(dois , siuoii autant de spécieux moyens pour prendre cenunodément et honorablement ? Qu'est-ce que la profession d'un juge^ sinon un perpétuel danger de préjudicier aux intérêts des parties dont il a les différends à terminer? Qu'est-ce que la condition d'un officier de guerre, sinon une espèce de nécessité de ruiner ceux mêmes dont on a entrepris la défense ? Ainsi de tous les autres états. Il y a plus, dit le chancelier Gerson : tout homme qui doit» quelque légitime que soit rengagement de la dette qu'il a oontractée» est actuellement saisi du bien de.Bop prochain ; et s ii n'acquitte pas cette dette dans le temps prescrit » il commence à retenir injustement ce bie*n ; et tandis qu'il le retient de la sorte, c'est comme s'il l'enlevoit à chaque moment; et quoiqu'il le relâche dans la suite par un paiement ou volontaire ou forcé, le péché de ravoir retenu n'en est pas moindre devant Dieu. Orqu'y*a-t-iI dans le mond^ (le plus commun que tout cela? D'où ii faut conclure que les grands, les riches, les hommes constitués en dignité, qui semhient être les plus éloignés de l'usurpation et du larcin, sont néanmoins ceux qui s'y U^ouvent les plus exposés. Car ce riche mondain, au milieu de sa grandeur et de sa magoificence, est chargé du bien d'une infinité de pauvres; du bien d'un domestique qui le sert, du bien d'un artisan qui travaille pour lui, du bien d*un marchand qui le fournit; et ce bien, sans qu'il y prenne garde, est autant le sujet de ses iniquités que de sa honte. Les pauvres peuvent lui nuire d'une fa* çon, et il peut nuire aux pauvres de l'antre ; comment? je l'ai dit, par les occasions où l'engage même la Providence.
Devez-vous dpnc. Chrétiens, vous étonner qu'il y ait une facilité si grande à toipber dans le désordre de l'injustice? et faut-il demander après cela pourquoi le Sage , qui étoit éclairé des lumières de Tesprit de Dieu, cherchoit partout un homme qui eût les mains nettes du bien d'autrui ; l'appelant un homme de miracles, disant qu'il vouloit feire son éloge, l'élevant jusques au ciel et le canonisant dès cette vie : Quis est hic^ et lauitabimuê eum ( Ecoles,^ 31 )? Oui , mes Frères, reprend saint Ghrysostome, c'est un miracle de la grâce d'être tous les jours dans l'occasion et dans le pouvoir de s'emparer du bien d'autrui y et de ne se trouver jamais saisi que du sien propre. Ce qui me surprend et ce que j'ai cent fois déploré, c'est de voir des gens, livrés, comme dit saint Paul, à la corruption de leurs désirs, outre ces occasions générales d'attenter sur le bien du prochain , en rechercher de particulières, s'y ingérer d'eux-mêmes, les poursuivre avec ardeur, et former mille intrigues pour y parvenir. Vous savez. Chrétiens, quelle est leur ambition : c'est d'avoir des deniers à manier, c'est d'entrer dans un traité, c'est d'obtenir une commission. Yojlà le plus haut point de leur fortune : et vous savez quelle commission ^t la plus considérable et la plus -importante dans leur estime ; celle où il y a
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plus d'affaires^ c'est-à-dire celle où il y a plus de péril, celle où il est plus à craindre de se damner ^^celle où un hommey s'il veut oublier les lois de la religion et les violer, le peut plus sûrement et plus avantageusement. Car voilà Tidëe véritable de ce genre d'emplois , et voilà ce qui les distingue : le pouvoir de faire plus ou moins de mal.
Ah! mon cher auditeur, que ces sentiments sont opposés au vrai christianisme , et qu'ils s'accordent peu avec la conscience ! Car je vous dis, moi, que du moment que vous ambitionnez ces emplois, ces emplois sont pernicieux pour vous ; et ne les connoissez-voûs pas assez pour savoir qu'en les exerçant vous pouvez vous procurer mille profits injustes; et navez-vous pas assez d'expérience de vous-même pour voir qu'en même temps que vous le pourrez, vous serez dans le danger prochain de le vouloir? Or cela étant, s'il arrivoit même que vous y lussiez destiné et appelé, ne feriez- vous pas de bonne foi, ou du moins ne devriez-vous pas faire les derniers efforts^ pour les éviter, bien loin de vous y pousser? Ce sont des emplois ,*me direz-vous, où il faut quelqu'un ; et pourquoi ne sera-ce pas moi aussi bien qu'un autre ? Mais je vous réponds ce que j*ai déjà répondu plus'd'une fois sur une matière à peu près semblable, que s'il y faut quelqu'un, c'est quelqu'un qui craigne d*y être, quelqu'un qui tremble en y entrant, quelqu'un qui gémisse et qui s'afflige sincèrement d'en porter la charge. Voilà celui qu'il y faut : cdui-ià s'y pourra sauver, et sy comportera avec honneur. Mais c'est un emploi avantageux, et où l'on peut s'enrichir en peu de temps. Ëh ! n'est-ce pas pour cela même que vous devez l'appréhender, puisque c'est un oracle de votre fm que quiconque veut devenir riche en peu de temps, ne peut guère être juste selon Dieu : Qui festinat dUari , non erit innocens {Prov., 38). Permettez-moi, mes Frères, défaire ici une réflexion. Yousen&ites souvent de politiques sur les affaires du monde : En voici une chrétienue, que la politique la plus intéressée ne détruira pas. Toutes les règles de la conscience vous apprenoient qu'il n'est rien déplus contraire an salut qu'un emploi où il est aisé de s'enrichir : mais toutes les règles de la conscience n'avoient pas assez de force pour vous le faire fuir dans cette vue. Qu'a fait Dieu? il a permis que les considérations humaines vinssent au secours de votre devoir, et que l'intérêt même temporel vous obligeât à ne plus tant désirer ce qui se trouvoit sujet à tant de recherches et à de si tristes décadences. Je ne sais si vous profiterez de cette leçon, mais malheur à ceux pour qui ce dernier remède de la miséricorde et de la sagesse divine n'aura d'autre effet que d'exciter leurs murmures et de les jeter dans le désespoir ! Yous m'entendez , et il n'est pas nécessaire que je m'explique davantage.
Mais revenons. C'est donc une chose très ordinaire et très facile parmi les hommes que de commettre l'injustice sur ce qui concerne le bien d'autrui. Est-il aussi facile et aussi commun de la réparer
après rayoir commise? Je vouait demande , Chrétiens : c'est à Tonsmêmes que j'en appelle, et à ce long usage du monde que vous aves enoore plus que moi. En voyons-nous aujourd'hui beaucou|iqui, pour satisfaire au christianisme et à la loi de Dieu , prennent le parti de restituer un bien mai acquis? Je ne veux que cette preuve de ma seconde proposition» Où voit-on aujourd'hui des exemples pareils à ceux que rapportoit saint Augustin pour rëdificaticMi du peuple de Dieu ? Je veux , mes Frères , disoit ce grand homme dans le livre des Cinquante Homélies , je veux vous faire part de ce que j'ai vu, et de ce qui m'a donné l'idée sensible d'une solide religion. Je veux , pour exciter votre i»été, lui proposer ce que fit un pauvre de Milan, réduit dans une extrême indigence des biens de la terre , mais parfaitement riche des trésors du deh II avoit trouvé deux cents pièces d'or, et cette somme, en se l'appropriant , pouvoit lui tenir lieu d'une ample fortune ; mais aussi lui eût-elle été la matière d'un crime. Le voilà donc dans le trouble : plus affligé d'avoir, quoique innocemment, ce gui n'est pas à lui, que celui même à qui la somme appartient, de l'avoir perdue. Il s'informe, il cherche, il use de toutes 4es diligences pour savoir qui a fait cette perte ; il le trouve, et, transporté de joie, il lui remet tout entre les mains. Celui-ci, par une juste reconnoissance , lui off ce vingt pièces de cette monnoie ; mais le pauvre refuse de les accepter. L'autre le presse au moins d'en recevoir dix ; mais le pauvre persiste dans son refus. Enfin , piqué d'une si sainte générosité , le maître lui abandonne la somme entière , protestant qu'il n'y prétend rien : Et moi , répond le pauvre , j'y prétends encore beaucoup moins , puisque je n'ai en effet nul droit d'y prétendre. Exemple mémorable : et quel c^bat , mes Frères , s'écrie saint Augustin , quelle contestation ! Mais èù sont maintenant les imitateurs d'une telle fidélité; c'est-4i-dire, où sont les âmes délicates jusqu'à ce point sur rintérét d'autrui, qu'une chose trouvée leur soit un fardeau dont elles ont impatience de se décharger? Je dis un fardeau, parcequll leur impose devant Dieu l'obligatiêu d'une enquête exacte et d'une fidèle rjBstitution. Quoi qu'il en soit , où sont-elles ces âmes pleinement désintéressées? Où voit-on , demande le même Père dans l'excellente lettre qu'il écrivoit à Macédonius , où voit-on un homme du barreau, après avoir défendu et gagné une cause injuste , se mettre en devoir de réparer le dommage'dont il est l'auteur? Où voit-on des juges, touchés d'un remords salutaire, rendre à des parties lésées ce qu'ils leur ont enlevé par un jugement inique et de mauvaise foi? Où voit-on des ecd&iastiques restituer les fruits des bénéfices qu'ils possèdent sans en accomplir les charges? Avec cette seule figure j'aurois de quoi convaincre et de quoi confondre tons les états qui composent le monde chrétien.
Hais je laisse ces sortes d'abus ; et voyez seulement, mes chers auditeurs , la peine que témoignent certains riches et certains grands
138 Sun LA RESnTOTIOn.
du monde quand il 8*agit d'acquittet d«ff dettes légitimement contractées ; et la violence qu'ils se font y ou plutôt qu'il leur faut foire pour arracher d'eux un paiement dont ils conviennent les premiers qu'ils ne peuvent se défendre. Par combien de paroles et de vaines promesses n'éludent-ils pas les poursuites d'un créancier? Combien de rebuts ne l'obligent-ils pas a essuyer ? De combien de retardements et de remises ne iatiguent-ils pas sa patience : et cela » sans prendre garde aux effets terribles et aux engagements de conscience dont une semblable dureté est nécessairement suivie? Car s'il n'étoit question que des bienséances et des raisons humaines , quoiqu'il n'y ait rien, même selon le monde, de plus indigne que ce procédé, je n'insisteroîs pas là-dessus. Mais quand il y va du salut éternel , si je ne m'en expliquois avec tout le zèle et.toute la force que requiert le sacré ministère que j'exerce , ce seroit être prévaricateur. Or il y va du salut , Chrétiens ; et de quelque prétexte que vous cherchiez à vous autoriser , la théologie la plifs indulgente et la plus commode ne peut rien rabattre de cette décision. Cependant vous savez ce qui arrive, surtout parmi les grands dli siècle. On traite un homme d'importun et de misérable parcequ'il demande son bien , et ce misérable est contraint de poursuivre ime dette comme s'il poursuivoit une graoe, parceque c'est à un grand qu'il a affaire ; n'en obtenant jamais d'autre réponse sinon qu'il n'y a rien encore à lui donner, quoiqu'en même temps il y ait tout ce qu'il fout pour cent dépenses superflues, quoiqu'il y ait tout ce qu'il faut pour le luxe, quoiqu'il y ait tout ce qu'il faut pour le jeu, quoiqu'il y ait tout ce qu'il fout pour le crime. Et avec cela peut-être ne laisse-t*on pas d'affecter tout l'extérieur de la dévotion , et de se déclarer pour la morale la plus étroite.
Ah I mes cbers auditeurs , souffrez que je vous le dise ici avec douleur, voila l'un des obstacles à la conversion les plus invincibles que les gens du monde aient à surmonter : cette difficulté de rendre au prochain ce qui lui est du. Voilà ce qui les endurcit , voilà ce qui étouffe dans eux les. mouvements de*la grâce, voilà ce qui les rend esclavesdu démon, et cequiles tient siopiniâtrément éloignésde Dieu. Ils viennent , disoit saint Augustin faisant le portrait et le caractère de ce genre de pécheurs., c'est-à-dire de ces usurpateurs et possesseurs du bien d'autrui; ils viennent se prosterner devant les autels, les yeux baignés de larmes , le cœur plein d'amertume et de repentir. Ils s'accusent , ils se condamnent , et ils veulent , à ce qu'il paroit , se réconcilier parfaitement avec Dieu. Mais quand on leur parle de restituer, c'est là qu'ils commencent à se démentir et à phanger de langage. Jusque là ils écoutent le prêtre comme le lieutenant de Dieu , ils se soumettent à lui comme à leur juge, ils lui obé'ssent comme au pasteur et an médecin de leur ame : quoi qu'il exige d'eux èi qu'il leur ordonne , tout leur semble aisé. Mais vient-il à leur prescrire une restitution , dès-là ils le prennent lui-même à partie y et , dans le
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dibespoir de le gpgner, ib en chercheni un aalre plii$ traifable, un aulre moins embarrassant , lin autre qui les trompe et qui se damne avec eux. Vous diriez que le ministre de Jésus-Christ devient en un moment leur ennemi , parcequ*il s*arme d'un zèle d'équité pour l'intérêt du prochain. Cette résistance, poursuit saint Augustin , nous force souvent à employer contre eux toute la rigueur de la discipline de l'Église ; et quand ils s'opiniâtrent à retenir ce qu ils possèdent injustement , nous nous faisons une loi de leur refuser ce que Dieu nous a confié , -et de leur retrancher l'usage des divins mystères : No' lentes autemreddere argvimus^ increpamtu^ sancH altaris communione privamus (August.)* Mais, hélas! que ces remèdes sont communément foibles et impuissants ; et qu'il y en a peu qui se déterminent à restituer, pour être enspite rétablis dans la participation du corps de Jésus-Christ, qui est le souverain bien des Justes sur la terre ! D'où vient cela? c'est qu'il n'y a rien dans le fond qui répugne davantage et qui soit plus contraire au naturel de l'homme, que de se dessaisir des choses qui flattent sa cupidité, Ingemiscmus gravati^ disoit l'Apôtre, quoique en un autre sens, eà quod nolumus expoliari (S. Cor., S). Nous génussons sous le poids de riniqutté qui nous accable, parceque nous ne pouvons nous résoudre à nous dépouiller de cette possesùon criminelle contre laquelle il y a si long-temps que notre conscience réclame, et qu'elle ne cessera jamais de troubler par le ver intérieur qu'elle excite en nous. £h ! quoi , dit un mondain délibérant avec soi-même sur une importante restitution , faudra-t-il donc ruiner mes enfiints, en leur ôtant ce qu'ils ont toujours envisagé comme Théritage de leur père ; et, tout innocents qu'ils sont de mon injustice, auront-ils la disgrâce et le maiheur d'en porter la peine ? Faudra-t-ii déchoir du rang que je tiens dans le monde, et d'une fortune opulente me voir ràluit dans une vie obscure? Faudra-t-il me faire conndtre pour ce que je suis , pour un ravisseur du bien d'autrui ; et en le restituant, exécuter contre moi-môme un jugement si sévère? Oii prendre de quoi réparer toutes les injustices dont je me sens coupable? Où trouver ceux qui les ont souffertes et à qui je devrois satisfaire? Toutes ces raisons se présentent à son esprit , le jettent dans la confusion et dans le trouble, le portent à des désespoirs, lui donnent des dégoûts de sa religion , lui en rendent Texactitude odieuse, le tentent de ne plus rien croirt , le mettent au terme de tout risquer et de mourir impénitent; en un mot, lui représentent celte restitution plus fâcheuse que la mort même , et , malgré les sollicitations pressantes de l'esprit de Dieu , lui font conclure : Mon , je ne le puis. Vous ne le pouves , mon cher auditeur? Ah I plût à Dieu que cette parole fAt sincère et véritable; et qu^au lieu de Textréme difficulté dont je conviens, eUe signifiât dans vous une impuissance absolue! Quelque déplorable que fût votre sort, votre salut du moins serôit hors de risque : car ai vous n'aviez pas de qqoi satisfaire les hommes, vous
auriez de quoi contester Dieu. Mais la question^est de justifier cette impuissance dont vous vous prévalez ; et je vais vous ftire voir qu'il n'est rien de plus feux que le prétexte de cette impossibilité alléguée par la plupart des hommes en matière de restitution , comme aussi rien n'est plus vrai que l'impossibilité réelle du salut sans la restitution. C'est le sujet de la seconde partie.