‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 23 sur 72 · SUR LE JUGEMENT DE DIEU · texte numérisé non relu

SUR LE JUGEMENT DE DIEU

Deutëronome, quand» après avoir fait le dénombrement des péchés de son peuple , il conduoit ainsi : Nonne hœc conditq sunt apud me, et signala in thesauris meis (Deut., 52) : Tout cela n'es^il pas comme en réserve chez moi , et tout cela n'est-il pas comme scellé dans les trésor» de ma justice? Voyez-vous , Chrétiens , la conduite de Dieu à notre égard? Si , par un esprit de pénitence » nous conservions maintenant le souvenir de nos désordres , les ayant toujours devant les yeux , et les repassant dans Tamertume de nos âmes » tout désordres qu'ils auroientété, nous nous en ferions devant Dieu un trésor de miséricorde : mais parceque nous les laissons volontairement échapper, Dieu les ramasse et nous en foit un autre trésor, qui est ce trésor de colère dont a parlé TApôtre. Trésor qu'il nous ouvrira dans le grand jour de la manifestation ; trésor où U mettra le sceau , afin que jamais ni la négligence, ni FoiÂli, même involontaire, n'y puissent donner la moindre atteinte, et que malgré nous noure esprit se trouve, pour ainsi dire , t^yijours saisi de la connoissance de nos propres aotjons : Nonne hœc condita sunt apud me, et signala in thesauris mds f Voilà ce qui concerne les erreurs de fait ; mais il en est d'autres que j'appelle erreurs de droit. En effet, l'extrémité de notre misère est que nous errons même dans les principes, et que, par un renversement qui se fait en nous aussi bien de l'homme raisonnable que de l'homme chrétien, nous nous formons des consciences que notre raison, pour peu épurée et pour peu exacte qu elle soit, ne peut s'empêcher de contredire : réglant nos devoirs par nos intérêts, opinant et décidant sur nos obligations selon le mouvement de nos passions; nous en rapportant à notre sens particulier» au préjudice des saintes lumières que la religion ncyis fournit; qualifiant les choses comme il nous plaît, traitant de bagatelles et de riens ce qui est' essentiel au salut; ne jugeant de ce qui est criminel que par rapport aux idées du inonde, c*est-à-dire ne comptant pour crimitiel selon Dieu que ce qui l'est selon le monde; nous figurant honnête et permis tout ce qui est autorisé par l'usage du monde ; au lieu de combattre le monde par notre foi» accordant i\otre foi avec le monde, et par-là même Tanéantissant et la détruisant. Mais Dieu , .Chrétiens , viendra par son jugement rectifier tous ces faux principes, dissiper toutes ces illusions, réformer toutes cea consciences ; et ce sera, dit-il, lorsqu'après nous avoir laissé prendre notre temps, il prendra le sien : Cum accepero tempus ( Ps. 74). Ces consciences dont nous nous étions assurés et sur lesquelles nous nous reposions, il nous les fera paroitre pleines d'injustice, de préoccupation, de mauvaise foi; et comme telles il les réprouvera. Dès cette vie, il nous avoit suffisamment pobrvus de règles pour nous obliger à les réprouver nous-mêmes. Car nous n'avions qu'à les confmnter avec la pureté de su loi ; nous n'avions qu'à les soumettre aux jugements de ceux qu il avoit établis dans son Église pour nous conduire ; nous n'avions qu'à les comparer avec les

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premiers jugements que nous faisions autrefois du bien et du mal, avant que notre raison fût pervertie et obscurcie par le péché : mais parceque nous n'avons rien lait de tout cela, et qu'emportés par l'esprit du monde» nous avons toujours voulu suivre ces consciences erronées ; Dieu, pour nous confondre» leur opposera la sainteté , l'intégrité» rincorruptibilité de son jugement. Et qn'aurons-nous autre chose» mes Frères» à lui répondre» que de faire en sa présence le même aveu que Job» et de le Mre encore avec plus de sujet que ce saint homme : Verèscio quod ita $it^ etquodnonjustificisturhomo cofnpoiitus Deo (Job» 9) ? Ah ! on nous le disoit» et nous l'éprouvons» Seigneur» que vos vues sont bien différentes des nôtres et bien au-dessus des nôtres. Nous pouvions nous justifier à nos yeux» mais nous ne l'étions pas pour cela devant vous ; et c'est même pour nous être tant justifiés à nos yeux» que nous devenons devant vous plus criminels. Ou plutôt» mes chers auditeurs» sans rien répliquer et sans rien dire» qn'aurons-nous à feire autre chose que de deméui^r dans un triste et morne silence,eonfus» interdits» effrayés» apercevant partout lès titres d'une juste et affreuse réprobation » et ne pouvant les déguiser» ne pouvant les éluder» ne pouvant les détruire ni les réfuter, parceque nous ne pourrons éteindre cette lumière éternelle de la vérité» qui nous percera de toutes parts» et nous retracera incessamment l'odieuse peinture de nous-mêmes?

Je serois infini si » pour l'accomplissement de mon dessein et pour la conclusion de cette première partie , je voulois maintenant» dans une nouvelle image» vous exposer comment Dieu» vérité toujours infaillible, non content de nous faireconnottreà nous-mêmes pour nous détromper de nos erreurs, nous fera encore*connoître aux autres pour confondre nos hypocrisies. Hypocrisie» caractère de notre siècle» ou^ pour mieux dire» caractère de tous les siècles où le libertinage a régné, puisque le libertinage» quelque déterminé qu'il puisse être» ne se soutiendroit jamais s'il ne se couvroit du voile de la religion. Hypocrisie, compagne inséparable de l'hérésie, et qui as fomenté toutes les sectes, puisqu'il n'y en a pas une qui ait osé'se produire sans être revêtue des apparences d'une spécieuse réforme. Hypocrisie » qui» sous prétexte de perfection, vas à la destruction» et qui » sous ombre de ne vouloir rien de médiocre dans le culte de Dieu, anéantis visiblement, quoique insensiblement, le culte de Dieu. Hypocrisie» qui, sous l'austérité des paroles, caches les actions les plus basses et les plus honteuses , et qui , sous le masque d'une fausse régularité » insultes à la véritable e;t solide piété. Hypocrisie, qui, par un raffinement d'orgueil déguisé sous le nom de zèle, condamnes tout le genre humain » fais de la médisance une vertu, n'épargnes pas les puissances établies de Dieu, et n'as de charité pour personne. Hypocnste» qui, pour parvenir à tes fins» remues toutes sortes de ressorts» formes toutes sortes d'intrigues» emploies toutes sortes de moyens; ne trouvant rien d'in-

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jttste dès qu'il te peut être utile» ni rien qui ne soit permis dès qu'il sert à ton avancement et à ton progrès : c'est % c'est à ce tribunal que tu comparoîiras, et que Dieu, pour l'honnear de la vérité» rêvé* lera toute ta honte. Lui-même il nous le dit» mais avec des expressions dont j'aurois peine à user si elles n*étoient consacrées : Osten^ dam gentibui nuditatem tuam^ et regnis ignominiam iuam (Nahdm.i 3)» Oui y je découvrirai à toute la terre ton opprobre» c'est-à-dire tes artifices» tes^fraudes, tes impostures» tes cabales» tes abominations» d'au* tant plus ignominieuses pour toi» qu'elles auront été plus secrètes pour le. monde. Ostendam : tout cela sera connu » et par-là non seule* ment je me satisferai » mais je satbferai tout l'univers. Tu séduisois les peuples» tu leur imposois, tu te les attachois |^r une vaine montre de probité, de simplicité » de sévérité ; tu recevois leur encens » et tu te repalssois de leurs éloges. Or je produirai au grand jour tous ces mystères d'iniquité et toute cette turpitude. On la verra» et tu au* ras à soutenir les regards de tous ceux que tù as trompés : Ostendam genti Ans nuditatem tuam, et regnis ignominiam tiiam. Voilà, Chrétiens» la menace» et jugez de l'efFet. Que dis-je» et qui peut l'imaginer et le concevoir ? Je vous le demande : qui peut concevoir de.quelle confusion seront couverts tout-à-coup et accablés tel peut-être et telle qui sont ici présents ; qui, portant att fond de leur cœur de quoi les diffamer» lèvent la tête néanmoins avec plus de confiance et plus d'orgueil ; qui » dans un moment» se tiendroient perdus sans ressource» si ce qu'ils cachent avec tant de soin et sous de si beaux dehors venoit à être su» non pas du public» mais seulement de cette personne en par* ticulier ou de cette autre; qui ne trouveroient peint alors d'assez épaisses ténèbres ni de retraite assez profonde où se précipiter et s'abimer. Ah ! je le r^ète» et qui peut penser quelle sera pour eux Tignomiaie de cette révélation authentique et solennelle» où ils se verront comme donnés en spectacle à toutes les créatures intelligentes ; où tout ce qu'il y aura eu de plus lûche» de plus indigne» de plus mahn»* de pins sale et de plus corrompu dans leurs sentiments» dans leurs dé* guisements» dans leurs menées et l^urs fourberies, dans leurs plaisirs et leurs brutales voluptés, sera tiré des ombres qui Fenveloppôient, et mis sous les yeux de tous les hommes; où, devenus les objets du mé** pris le- plus général» ils seront surtout témoins de la surprise et de l'indignation de ceux qu*ils auront trompés, de ceux qui les croyoient tels qu'ils paroissoient et qu'ils s*étudioient de paroKre, droits» sincères» désintéressés» réglés, vertueux, honnêtes; mais qui commenceront à les connoître tels qu'ils étoient^ sans foi» sans retenue, sans pudeur, sans charité» j^ns équité» sans religion. Je ne puis vous donner d*idée parfaite de cette infamie, et rien de tout ce qui se passe dans le monde n'en peut approcher. Un homme est décrié sur la terre et noté : mais il dis'paroit; mais il n'est flétri que dans une sociéiéi que dans un quartier» que dans une ville, que dans une certaine contrée ;

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