‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 3)Chapitre 4 sur 72 · SERMON PODR LE SEIZIÈME DIMANCHE APRÈS · texte numérisé non relu

SERMON PODR LE SEIZIÈME DIMANCHE APRÈS

LA PENTECOTE,

sua l'ambition •

Vieebat autmheiadkmUaUttfarabolam,imtendmuiiuom9M aeeubUuiêU-^

geretU*

Il adressa ensaite «oi conyiés une parabole, prenant garde comment fis cholsissoient les premières places. Saint Luc, cbap. xit.

C'est ainsi que le Sauveur du monde profitoit de toute occasion, et ne négligeoit rien de tout ce qui s'offroit à ses yeux, pour en tirer de salutaires enseignements, et pour expliquer sa divine morale. Dans un repas où il avoit été convié , et où se trouvoit avec lui une nombreuse assemblée de pharisiens, il est témoin de leur orgueil, et remarque leur affectation à s'attribuer tous les honneurs, et à se placer eux-mêmes aux premiers rangs. Car ce fut toujours l'esprit de ces faux docteurs de la loi , de vouloir partout se distinguer, partout dominer, etd'étre souverainement jaloux d'une vaine supériorité dont ils se ilattoient, et dont se repaissoit leur ambition. Mais, pour rabattre ces hautes idées et celte enflure de cœur , que fait le Fils de Dieu ? dans un exemple particulier, il leur trace une leçon générale ; et dans la parabole de ce festin de noces, où il veut qu'une modestie humble et retenue leur fasse chercher les dernières places, il comprend tous les étals , tous les temps , toutes les conjonctures de la vie , où l'humilité doit réprimer nos désirs ambitieux , et nous inspirer une réserve sage et chrétienne. Ciim invitatus fueris ad nuptias , recumbe in novissimo loco : maxime qui ne dut guère être du goût de ces honunes superbes et orgueilleux que Jésus-Christ se proposoit d'instruire, et maxime qui, de nos jours, n'est guère mieux suivie dans le christianisme, ni mieux pratiquée. Depuis les grands jusqu'aux petits, et depuis le trône jusqu'à la plus vile condition , il n'y a personne , ou presque personne, qui, plus ou moins, selon son état, n'ait en vue de s'élever, et qui ne dise, comme cet ange qui s'évanouit dans ses pensées : Je monterai , Ascendam. Or qui pourroit exprimer de quels désordres cette damnable passion a été jusqu'à présent le principe, et quels maux elle produit encore tous les jours dans la société humaine? C'est donc ce qui m'engage à la combattre ; et c'est pour la déraciner de vos cœurs et la détruire, que je dois employer touie la force de la parole de Dieu. Vierge sainte, vous qui, par votre humilité, conçûtes dans vos chastes flancs le Verbe même de Dieu, vous m'accorderez votre secours , et j'obtiendrai , par votre puissante médiation , les graceâ qui me sont nécessaires, et que je demande, en vous disant : Ave.

SUR L'ABlfilTION. 21^

Pour bien oonnottre la passion que j'attaqae » et pour en concevoir la JQSte horreur qui lui est due , il en fiiut considérer les caractères, que je réduis à trois , savoir, l'aveuglement , la présomption , et l'envie qu'elle excite ou la haine publique qu'elle nous attire. Trois choses que je trouve marquées dans l'évangile de ce jour, et dont je vais laire d*abord le partage de^-cè discours. Car cet homme qui , dans un festin de noces , sans examiner si quelque autre plus digne et d'un ordre supérieur y a été convié , va se mettre à la première place , nous Représente tout à la fois l'aveuglement et la présomption de l'ambitieux; et l'affront qu'il reçoit du mattre qui le fiiit retirer est une image naturelle de l'indignation avec laquelle nous regardons communément l'ambitieux, et de la jalousie dont nous nous sentons intérieurement piqués contre lui. Quoi qu'il en soit, mes chers auditeurs, et à parler de l'ambition en général, j'y découvre trois grands désordres, selon trois rapports sous lesquels je l'envisage. Elle est aveugle dans ses recherches , elle est présomptueuse dans ses sentiments , et elle esc odieuse dans ses suites. Mais à cela quel remède? point d'autre que cette sainte humilité qui nous est aujourd'hui si fortement recom« mandée, et qui y seule , est le correctif des pernicieux effets d'un désir déréglé de parottre et de s'agrandir. Car si l'ambition , par un premier caractère, est aveugle dans ses recherches , c'est l'humilité qui en doit rectifier les vues feusses et trompeuses. Si l'ambition , par un second caractère, est présomptueuse dans ses sentiments , c'est l'humilité qui doit rabaisser cette haute estime de nous-mêmes et de nos prétendues qualités. Enfin ; si l'ambition , par un dernier caractère , est odieuse dans ses suites, c'est Thuroilité qui les doit prévenir, et c'est elle, à quelque état que nous soyons élevés, qui nous tiendra toujours unis de cœur avec le prochain. Voilà en trois mots tout le sujet de votre attention.

PREUIÈRB PARTIE.

H n'y a point de passion qui n'aveugle Thomme, et qui ne lui lasse voir les choses dans un faux jour, où elles lui paroissent tout ce qu'elles ne sont pas , et ne lui paroissent rien de ce qu'elles sont. Mais on peut dire , Chrétiens, et il est vrai , que ce caractère convient particulièrement à l'ambition. Comme la science du bien et du mal fut le premier fruit que l'homme rechercha et qu'il osa se promettre , quand il se laissa emporter à la vanité de ses désirs; aussi l'ignorance et l'erreur est la première peine qu'il éprouva, et à quoi Dieu le condamna pour punir son orgueil et pour le confondre. Il voulut, en s'élevant au-dessus de lui-même , connoîire les choses comme Dieu , Eruis sieut dd, scientes bonumet maluni {Geneê., 3). Et Dieu l'humilia, en lui ôtant même les connoissances salutaires qu'il avoit comme homme. Livré à son ambition , il devint, dans sa prétendue sagesse, moins sage qu*un enfant, dépourvu de sens et de conduite ; et il sem-

bla que toutas les lumières de sa raison s'étoient éclipsé^, dès qu'il conçut le dessein de monter à un degré plus haut que celui où Dieu favoît placé. Voilà , mes chers auditeurs , le point de morale que notre religion nous propose comme un point de foi » et qui est si incontestable que les philosophes païens l'ont reconnu. Quelque ambitieux qu'aient été ces sages du monde > ils ont confessé qu'en cela même ils éloient aveugles ; et jamais ils n'ont pairu ni plus judicieux ni plus éloquents que quand iU se sont appliqués , ainsi que nous le voyons dans leurs ouvrages, à développer les ténèbres sensibles que fambition a coutume de répandre dans un esprit. C'étoit le sujet ordinaire oii ils triomphoient.

En effet , à considérer la chose en elle-même » et sans examiner ce qu'en a pensé la philosophie humaine , quel aveuglement pour im homme qui , dans son origine , est la bassesse même , de vouloir à toute force se faire grand, ou dans le désespoir de l'être, de le vouloir au moins paroltre, et d'en affecter les dehors et la figure! Quel aveuglement de désirer toujours ce qu'il n'a pas , et de ne se contenter jamais de ce qu'il a ; de faire consister sa félicité à être ce qu'il n'est pas encore, et souvent ce qu'il ne sera jamais , et de vivre dans un perpétuel d^ût pour ce qu'il est ; de cherdier toute sa vie ce qu'il ne trouve point et ce qu'il est capable de trouver, savoir, le repos et la paix du cœur, puisque autant qu'il est essentiel à un ambitieux d'aspirer à être content , autant est-il certain que jamais il n'y parviendra ; de prendre plaisir i se charger de soins, de peines, de fatigues, et à s'en charger jusqu'à s'accabler s'il pou voit, et à se faire une gloire de cet accablement : ce qui est la grande folie où aboutit l'ambition, et le terme où elle vise? Ce n'est pas assez. Quel aveuglement , et même quelle espèce d'enchantement, de s'engager en tant de misères pour un fantôme d'honneur qui n'a rien de solide, qui ne donne point le mérite, ni communément ne le suppose point , qui plutôt contribue à le faire perdre , qui ne subsiste que dans l'idée de quelques hommes trompés , qui devient lé jouet du caprice et de l'inconstance, et qui, tout au plus, ne peut s'étendre qu'à une vie courte, pour disparottre bientôt à la mort , et pour s'é« vànouir comme une fumée !

C'est ainsi qu'en a parlé Salomon , le plus éclairé de tous les rois, et c'est ainsi qu'il l'avoit connu par son expérience propre. Voilà ce qu'il nous a si bien représenté , et ce qu'il a compris en deux paroles, lorsque, déplorant ses erreurs passées. J'ai voulu , dit-il , me satisfaire, et je n'y ai rien épargné. J'ai bâti de superbes palais, j'ai entassé trésors sur trésors , j'ai fait éclater la puissance et la magnificence de mon règne , j'ai tout employé à relever ma grandeur ; mais, sous de si belles apparences , je n'ai trouvé qu'affliction d'esprit et que vanité : Et ecce universa vanttas et afflktio spiritûs {EccUs.fi)* Prenez garde , Chrétiens : affliction d'esprit et vanité, c'est à quoi se

SUR L'ÀMBITIOIf < 33

réduiseQt toqtes les recherches de rambition , et ce qui en fait le double aveuglement. Car» pour reprendre plus en détail ce que je vous ai seulement marqué d'abord en général , et pour vous en donner une intelligence plus parfaite » je dis que l'ambition est doublement aveugle dans ses recherches , et voici comment. En premier lieu, parcequ'elle s'y propose un prétendu bonheur, et qu'elle n'y trouve que des chagrins , des croix , tout ce que nous appelons affliction d'esprit» Afflictio spiritûs. En second Ueu, parcequ'elte s'v propose uno véritable grandeur, et qu elle n'y trouve qu'une grandeur vainc, et souvent même que sa honte et son humiliation , Umversa vanitas. Or n'est-ce pas le dernier aveuglement d'agir par des principes si chimériques, et d'être conduit par des idées si contraires à la vérité? Écoutez-moi , et détrompez-vous.

C'étoit pour saint Bernard un .sujet d'étonnement dont il avoit peine h revenir, lorsque, repassant d'une part en lui-même et considérant tout ce que l'ambition attire d'inquiétudes, d'alarmes, de troubles, d'agî(ations, de douleurs intérieures et de désespoirs , il voyoit néan« moins d'ailleurs tant d'ambitieux , et le monde rempli de gens possédés d'une passion si cruelle à ceux mêmes qui l'entretiennent et qui la nourrissent dans leur sein. 0 ambition , s'écrioit ce Père, par quel charme arrive-t-il qu'étant le supplice d'un cœur où tu as pris naissance, et oii tu exerces ton empire, il n'y a personne toutefois à qui tu ne plaises , et qui ne se laisse surprendre à l'attrait flatteur que tu lui présentes? 0 ambitio^ qmmodo, omnes torquens^ omnibus places (Bern.)? N'en cherchons point d'autre cause que l'aveuglement oii elle jette l'ambitieux. Elle lui montre , pour terme de ses poursuites , un état florissant où il n'aura plus rien à désirer, parceque ses vœux seront accomplis ; où il goûtera le plaisir le plus doux pour lui et dont il est le plus sensiblement touché , savoir , de dominer, d'ordonner, d'être l'arbitre des affaires et le dispensateur des grâces, de briller dans un ministère , dans une dignité éclatante, d'y recevoir l'encens du pul)lic et ses soumissions, de s'y faire craindre , honorer, respecter. Tout cela, rassemblé dans un point de vue, lui trace l'idée la plus agréable,, et peint à son imagination l'objet le plus conforme aux vœux de son cœur. Mais , dans le fond , ce n'est qu'une peinture, ce n'est qu'une idée; et voici ce qu'il y a de réel. C'est que, pour atteindre jusque là, il y a une route à tenir, pleine d'épines et de diffioui tés : m ais de quelles épines et de quelles difficultés? Comprenez-le.

C'est que, pour parvenir à cet état où l'ambition se figure tant d'agréments , il faut prendre mille mesures toutes également gênantes , el toutes contraires à ses inclinations; qu'il faut se miner de réflexions et d'étude, rouler pensées sur pensées, desseins sur desseins, compter toutes ses paroles, composer toutes ses démarches, avoir une attention perpétuelle et sans relâche, soit sur moi-même, soit sur les antres. C'est que pour conttnter une seule passion , qui est de s'éle-

ver à cet état» ii faut s'exposer à devenir la proie de toutes les pas-, sioDs : car y en a-t-il une en nous que l'ambition ne suscite contre nous ; et n'est-ce pas elle qui » selon les différentes conjonctures et les divers sentiments dont elle est ëmue , tantôt nous aigrit des dépits 1^ plus amers , tantôt nous envenime des plus mortelles inimitiés , tantôt nous enflamme des plus violentes colères » tantôt nous accable des plus profondes tristesses , tantôt nous dessèche des mélancolies les plus noires, tantôt nous dévore des plus cruelles jalousies; qui fait souffrir à une ame comme une espèce d'enfer, et qui la déchire par mille bourreaux intérieurs et domestiques? C'est que pour se pousser à cet état , et pour se faire jour au travers de tous les obstacles qui nous en ferment les avenues , il faut entrer en guerre avec des compétiteurs qui y prétendent aussi bien que nous, qui nous éclairent dans nos intrigues, qui nous dérangent dans nos projets, qui nous arrêtent dans nos voies; qu'il lisiut opposer crédit à crédit, patron à patron , et pour cela s*assujettir aux plus ennuyeuses assiduités, essuyer mille rebuts , digérer mille dégoAts , se donner mille mouvements, n'être plus à soi, et vivre dans le tumulte et la confusion. C'est que dans l'attente de cet état, ou l'on n'arrive pas tout d'un coup, il faut supporter des reiardements capables , non-seulement d'exercer, mais d'épuiser toute la patience ; que durant de longues années il faut languir dans l'incertitude du succès, toujours flottant entre Tespérance et la crainte , et souvent , après des délais presque infinis, ayant encore l'affreux déboire de voir toutes ses prétentions échouer, et ne remportant, pour récompense de tant de pas malheureusement perdus , que la rage dans le cœur et la honte devant les hommes. Je dis plus : c'est que cet état, si Ton est enfin assez heureux pour s'y ingérer; bien loin de mettre des bornes à l'ambition et d'en éteindre le feu , ne sert au contraire qu'à la piquer davanta[j[e et qu'à l'allumer; que d'un degré on tend bientôt à un autre : tellement qu'il n'y a rien où Ton ne se porte, ni rien où Ton ne se fixe; rien que Ton ne veuille avoir, ni rien dont on jouisse ; que ce n'est qu'une perpétuelle succession de vues, de désirs, d'entreprises, et, par une suite nécessaire, qu'un perpétuel tourment. C'est que, pour troubler toute la douceur de cet état , il ne faut souvent que la moindre circonstance et le sujet le plus léger, qu'un esprit ambitieux grossit et dont il se fait un monstre. Car tel est le caractère de l'ambition, de rendre un homme sensible à l'excès , délicat sur tout et se défiant de tout. Voyez Aman : que lui manquoit-il? c'étoit le favori du prince,, c'éloit de toute la cour d'Assuérus le plus opulent et le plus puissant; mais Mardochce à la porte du palais ne le salue pas; et, par le ressentiment qu'il en conçoit , il devient malheureux au milieu de tout ce qui |>eut foire la félicité humaine. C'est qu'autant qu'il en a coûté peur ii'éublir dans cet état, autant en doit-il coûter pour s'y maintenir. Combien de picges à éviter! combiep d'artifices , de trahisons, de

maovais coups à prévenir ! combien de revers à craindre ! Je vais encore plus loin 9 et j'ajoute : c'est que eet état, au lieu d'être par luimême un état de repos , est un engagement au travail » est une charge, est un fardeau» et un fardeau très pesant » si Ton en veut remplir lés devoirs, qui sont d'autant plus étendus et plus onéreux que l'étut est plus honorable ; un fardeau auquel on ne peut quelquefois suffire, et sous lequel on succombe : d'où viennent tant de plaintes qu'on a à soutenir, tant de murmures, de reproches, de mépris. Yoil^, disje, en cet état ou l'ambitieux croyoit trouver un bonheur imaginaire , ce qu'il y a de vrai , ce qu'il y a de certain , ce qu'il y a d'inévitable.

Or c'est ce que son ambition lui cache, ou à quoi elle Tempéche de penser. Du moios s'il y pense, c'est ce que son ambition lui d^uise, comme si tout cela n'étoit rien en comparaison du bien ou il aspire. Que je meure , disoit cette mère ambitieuse à qui l'on annonçoit que son fils posséderoit l'empire , mais que , placé sur le trône , il se touroeroit contre elle et lui donneroit la mort ; Que je meure, pourvu quil règne (Agripp.)! Parcequ'on ne regarde encore les choses que de loin et sans en être venu à l'épreuve, on n'est touché que de ce qu'il y a de spécieux et de brillant dans ce rang d'honneur et dans celte prééminence; mais la pratique et l'usage ne découvrent que trop évidemment l'erreur, et n'est-ce pas de quoi tant de mondains sont forcés de convenir? Ne sont-ils pas les premiers à déplorer leur folie, lorsqu'ils se sont laissé infatuer d'un fantôme qui hs trompoit? Nos în- Metuaii ( Sap., 5). Ne sont-ils pas les premiers à se plaindre qu'ils ont marché par des voies bien difficiles, pourarriver à un terme qui ne les a pas mis dans une situation moins laborieuse ni plus tranquille? Am^ buiavimus vias difficiles (Ibid. ). Ne les entendons-nous pas regretter le calme et la paix d'une condition médiocre et privée , où l'on a tout ce qu on souhaite , parcequ'on sait se contenter dé ce que l'on a , et qu'on ne souhaite rien davanta{jfe? En quelles amertunes les voyonsnous plongés ! et si l'on étoit témoin de tout ce qui se passe dans le se* cretdeleur vie et de tout ce qu'ils ressentent dans le fond de leur cœur, quelle que soit leur fortune, qui la demanderoit à ce prix, et qui la voudroit acheter ?

Surtout si l'on y ajoute une seconde considération , et que l'on vienne à bien comprendre un autre aveuglement de l'ambitieux : c'est qu'il se propose pour fruit de ses recherches une véritable grandeur, etquetoutecettegrandeurn'est que vanité, Universa vanif as. Gomment cela? Appliquez-vou^ toujours. Vanité par elle-même et en ellemême. Car qu'est-ce que celte grandeur dont on est idolâtre , et en quoi lafaii-on consister? Du moins si c'étoit dans un mérite léel, si c'étoit dans une vigilance plus éclairée, dans un travail plus constant, dans l'accomplissement de toutes ses obligations, peut-être y auroit-il là quelque chose de solide; mais on est grand par la prédilection du

priace et la faveur où l'on se trouve auprès de lui, par les respects et les honneurs qu on reçoit du public, par l'autorité qu*on exerce et dont on abuse, par les privilèges et la supériorité du poste qu'on i^xerce et qu'on ne remplît pas, par l'étendue de ses domaines, par fa p;*ofusion de ses dépenses, par un faste immodéré et uki luxe sans in«sure ; c'est-à-dire qu'on est grand par tout ce qui ne vient pas de nous et qu'i est hors de nous, et qu'on ne Test ni dans sa personne ni par sa personne. Vanité dans les moyens <\\ion est obligé d'employer à ce fuux agrandissement, soit pour y réussiv d'abord, soit ensuite pour s'y affermir^ Examinons bien sur quels fondements sont appuyées les plus hautes fortunes, et nous verrons qu'elles n'ont point eu d'autres principes et qu'dies n'ont point encore d'autre soutien que les flatteries les plus basses, que les complaisances les plus serviles, que iW clavage et la dépendance : tellement qu'un homme n'est jamais plus petit que lorsqu'il paroit plus grand, et qu'il a, par exemple, dans une cour, autant de maîtres dont il dépend, qu'il y a de gens de toute condition dont il espère d'être secondé, ou dont il craint d'être desservi. Vanité dans la duré^ de cette grandeur mortelle et passagère. Il a fallu bien des années et presque des siècles pour bâtir ce superbe édifice; mais pour le détruire de fond en comble, que faut-il^ un mo« ment, et rien de plus. Moment inévitable, puisque c'est celui de la mort, à quoi toute la grandeur ne peut parer ; moment d'autant plus prochain, qu'il s'est plus écoulé de temps avant qu'on ait pu venir à bout de ses de:sseins aâobitieux; moment qui bientôt efface, non seulement tout l'éclat de la grandeur, mais jusqu'à la mémoire du grand, et l'ensevelit dans un éternel oubli. Enfin, vanité par les changements et les tristes révolutions où dès la vie même, et sans attendre la mort, cette grandeur est sujette. Combieji de grands ont survécu et survivent en quelque sorte .à eux-mêmes, en survivant à leur grandeur ! Combien ont entendu celte parole de iiotre évangile, si désolante pour une ame ambitieuse : Dahuîe locum (i^uc, 14) : Donnez la place à cet autre, et retirez-vous ! De quel œil alors ont-ils regardé toute là fortune du siècle ; et combien de fois, devenus sages, mais trop tard et à leurs propres dépens, se sont-ils écriés : Et ecce universa vanitas! 11 est vrai que ces décadences ne sont pas universelles ; mais elles ont été assez fréquentes et assez surprenantes pour ne pouvoir être là« dessus en assurance : et qu*estce que de vivre dans une pareille incertitude, toujours exposé aux caprices de l'un ou aux intrigues de l'autre, toujours sur le penchant d'une ruine affreuse?

Or l'aveuglement de l'ambitieux est encore de ne faire à tout cela' nulle attention, ou de n'en tenir nul compte, pourvu qu'il espère fournir la carrière qu'il s\st tracée, et aller jusqu'au but qu'il a en vue. En vain le monde lui offre-t-il mille exemples de ce que je dis ; en vain lui vient-il à Tesprit mille réflexions sur ce <fui se passe devant lui et autour.de lui ; en vain entend-il parler et raisonner les plus sensés :

il n'écoute me son ambition, qui rétourdit à force de lui crier sans cesse, mais dans un autre sens que celui de TÊvangile, Ascende supe* nus ( Luc, 14), Fais ton chemin et ne demeure pas. Telle place estdie vacante par un accident qui devroit Unstruire et le refroidir ; c'est ce qui l'aveugle plus que jamais, et ce qui l'anime d'une ardeur toute nouvelle. L'expérience de celui-ci ni le malheur de celui-là ne sont point une règle pour lui ; il semble qu'il ait des gages certains de sa destinée, et qu'il doive être privilégié. Du moins il en veut faire lepreuve, et il n'y a rien qu'il ne soit en disposition de tenter. Laissonsle donc à son gré courir dans la route où il s'enf^age , et s'y égarer. Pour nous, mes chers auditeurs, suivant les lumières de la raison, et plus encore de la religion, profitons du divin enseignement que nous donne notre adorable mattre : Disette à me, quia miiis sum et humiUs corde (Matth., H). Voilà ce que nous devons apprendre de lui : à être humbles, et humbles de cœur. L'humiliié reciifiera toutes nos idées. Elle nous fera chercher le repos où il est, je \tn\ dire dans le mépris de tous les honneurs du siècle et dans une sainte retraite : El invenietis requiem animabus vesiris{\bid.). Elle nous établira dans une grandeur solide, en nous élevant , par un renoncement chrétien, au-dessus de toute grandeur périssable. Ainsi elle corrigera Taveuglcment de notre esprit, et nous préservera encore d'un autre désordre de l'ambition, qui est d'être présomptueuse dans ses sentiments. Renouvelez votre attention pour cette seconde partie.

DEUXIÈMB PARTnS.

Je trouve la réflexion de saint Ambroise très solide et pleine d'un grand sens, quand il dit qu'un homme ambitieux, et qui agit par le mouvement de cette passion dont il est dominé, doit être nécessairement ou bien injuste, ou bien présomptueux. Bien injuste, s'il re-* cherche des honneurs et des emplois dont il se rcconnoit lui-même indigne; ou bien présomptueux, s'il se les procure dans la persuasion qu'il en est digne. Or il arrive très peu , ajoute ce saint docteur, que nous nous rendions sincèrement ànous-mémes cette justice, d'être per« suadésetde convenir avec nous-mêmes de notre propre indignité. D'où il conclut que le grand principe sur lequel roule l'ambition de la plupart des hommes, est communément la présomption ou l'idée secrète qu'ils se forment de leur capacité : et de là, Chrétiens, je tire la preuve de la seconde proposition que j'ai avancée. Car remarquez, s'il vous plait, toutes les conséquences qui s'ensuivent de ce raisonnement , et que je vais développer. L'ambitieux aspire à tout et prétend à tout : donc il se croit capable de tout. Une met point de bornes à sa fortune et à ses désirs : il n'en met donc point à l'opinion qu'il a de son mérite et de sa personne. Je m'explique. Qu'ec^t-ce qu'un ambitieux? C'est un homme, répond saint Chrysostome, rempli de lui-même, qui se flatte de pouvoir soutenir tout ce qu'il croit le pouvoir élever; qui, silon les

88 SUR L ambition:

différents états où il est engagé > présume avoir assez de force pour se chaiiger des soins les plus importants , assez de lumière pour conduire les affaires les plus délicates, assez d'intégrité pour juger des intérêts publics, assez de zèle et de perfection pour gouverner rÉglise, as^ezde génie et de politique pour entrer, s'il y étoit appelé , dans le conseil des rois ; qui ne voit point de fonction au-desèus de lui, point de récompense qui ne lui soit due ; point de faveur qu'il ne méritât ; en un mot, qui ne renonce à rien, ni ne s'exclut de rien.

Demandez-lui si dans cette charge, dont Téclat Téblouit , il pourra s'acquitter de tous les devoirs qui y sont attachés ; s'il aura toute la pénétration d'esprit , toute la droiture de cœur, toute l'assiduité nécessaire; c'est-à-dire, s il sera assez éclairé pour faire le juste discernement du bon droit et del'innocence ; s'il sera assez inflexible pour ne rien accorder au crédit contre l'équité et la justice ; s'il sera assez laborieux pour fournir à tous les soins et à toutes les aflaires qui se présenteront; s'il aura l'ame assez grande pour s'élever au-dessus du respect humain, au-dessus de la flatterie, au-dessus de la louange et de la censure; faisant ce qu'il verra devoir être blâmé, et ne faisant pas ce qu'il verra devoir être approuvé, quand sa conscience luidictera d'en user de la sorte ; si, après s'être défendu des autres , il pourra se défendre de soi-même, n'ayant d'égard à ses avantages particuliers, ne profanant point sa dignité par des intérêts sordides et mercenaires ; n'employant point l'autorité comme un bien dont il est le maître , mais la ménageant comme un dépôt dont il est responsable, et n'envisageant ce qu'il peut que pour satisfaire à ce qu'il doit. Proposez-lui tout cela, et, après lui en avoir fait comprendre la difficulté extrême, interrogez-le pour savoir s'il pourra tout cela et s*il le voudra : comme il se promet tout de lui-même, il vous répondra sans hésiter, ainsi que ces deux enfants de Zébédée dont il est parlé dans l'évangile de saint Matthieu : Possumus ( Màtth., 20 ) : Oui , je le puis, et je le ferai. Mais moi, Chrétiens, je conclus de là même qu'il ne le fera pas : pourquoi? parceque sa seule présomption est un obstacle à le faire, et encore plus à le bien faire. En effet, nous voyons ces hommes, si sûrs de leur devoir hors de l'occasion, être les premiers à se laisser corrompre quand ils sont exposés à la tentation. A qui faut-il se confier? demande saint Augustin. A celui qui se défie de soi-même; car la défiance qu'il a de soi-même est ce qui m'assure de lui. Or cette défiance est essentiellement opposée à la conduite et aux sentiments d'une ame ambitieuse.

Ajoutez à cela que les sujets du monde les plus incapables sont ordiiiâirement ceux en qui cet esprit de présomption abonde le plus, et, par une suite naturelle , ceux qui deviennent les plus ardents à se pousser et à s'élever. Car à peine entendez-vous jamais un homme sensé et d'un mérite solide se rendre à soi-même ce témoignage avantageux : Je puis ceci, j'ai droit à cela ; cet emploi n'excède point mes

forces, j*âi les qnalilëe qn'il jhot pour remplir cette place. Ce langage ne convient qu*à un esprit léger et frivole. De là vient que la modestie, qui, comme l'a fort bien remarqué le philosophe, devroit être naturelfemem la vertu des imparfaits, est an contraire celle des parfaits, et que les plus présomptueux selon Dieu et selon le monde ont toujours été ceux qui dévoient moins l'être. Et parceque l'avancement des hommes dans les conditions et dans les rangs d'honneur dépend au moins en partie de ce que chacun y contribue pour soi, et des démarches cpi'on fait pour s'insinuer et pour s'établir, de là vient encore, par un funeste renversement , que les premiers postes sont souvent occupés par les plus indignes, par les plus ignorants, par les plus vicieux, pendant que les sages, que les intelligenis , que les gens de bien , demeurent dans l'obscurité et dans roiiJ3ti. Car il n'est rien de plus hardi que l'ignorance et que le vice, pour prendre avec impunité l'ascendant partout. C'est cequi faisoitautrefois gémir saint Bernard; et ce scandale seroit encore maintenant plus universel s'il n'y a voit un certain jog^ement public et incorruptible, qui s'oppose aux entreprises de ces esprits vains , jusqu'à ce que le jugement de Dieu en punisse les excès , dont il n'est pas possible que sa providence ne soit ofiensée. De plus, n'est-il pas étrange qu'un ambitieux se croie capable des plus grandes choses , sans s'être auparavant éprouvé , et sans avoir fait aucun essai de son esprit , de ses talents , de son naturel? Or il n'est rien de plus commun que ce désordre. Car où trouver aujourd'hui de ces prétendants aux honneurs du siècle, qui, avant que de faire les recherches où les engage leur ambition, aient soin de rentrer en eux-mêmes pour se connoître, et qui , dans la vue de leujr condition future, se forment de bonne heure à ce qu'ils doivent être un jour, ou à ce qu'ils veulent devenir? C'est assez qu'on ait de quoi acheter cette charge, pour croire qu'on est en état de la posséder et de Texercer. Cest assez qu'il soit de l'intérêt d'une famille de tenir un tel ranf, pour ne pas douter que l'on n'y soit propre. Cet intérêt de famille, ce bien, tiennent lieu de toutes les qualités imaginables, et suffisent pour autoriser toutes les poursuites. Si les lois prescrivent quelque chose de plus, c'est-à-dire si elles exigent quelques épreuves pour la connoissance des sujets , on subit ces épreuves par cérémonie; et, par la comparaison que Ton fait de soi-même avec tant d'autres qui y ont passé , on s'estime encore trop fort pour en sortir avec hcmneur. Si ceux à qui il appartient de corriger ces abus font des ordonnances pour les régler, on regarde ces ordonnances comme des vexations. On peut tout sans s'être jamais disposé à rien : sauf à faire ensuite des expériences aux dépens d*autrui et aux dépens de son emploi même, et à s'instruire des choses par les ignorances et les fautes infinies qu'on y comiueitra. Saint Paul ne voulut pas qu'un néophyte Mt tout d'un coup élevé à certaines distinctions , et jugeoit qu'il y avoit des degrés par où l'humilité devoit conduire les mérites les plus solides e€ les

plus éclatants. Mais ces règles de saint Paul ne sont pas faites pour l'ambitieux. Du plus bas rang^ si l'on s'en rapporte à lui et selon ce qu'il croit valoir» il peut monter au plus haut ; et sans passer par aucun milieu , il a de quoi parvenir au faite. 'L'ordre de la Providence est que les dignités soient partagées , et il y en a même qui sont formellement incompatibles ; mais l'ambitieux est au-dessus ae cet ordre» et ce qui est incompatible pour les autres ne l'est pas pour lui. Ce que ne feroient pas plusieurs autres plus habiles que lui» il le fera seul. II peut tout, et tout à la fois ; et parceque , pour tant de fonctions réunies, il faudroit être au même temps en divers lieux, par un miracle dont il est redevable à son ambition, il peut être tout ensemble ici et là ; ou sans sortir d'une place, faire ici ce qui ne se doit faire que là.

Le croiriez-vous. Chrétiens , si je ne vous le faisois remarquer , et si, à force de le voir, vous n'étiez pas accoutumés à ne vous en étonner plus ; le croiriez-vous, que l'ambition des hommes eftt d A les porter jusqu'à chercher des honneurs pour lesquels, selon le témoignage du Saint-Esprit même, la première condition requise est d'être irrépréhensible? Voilà néanmoins ce qu'a produit l'esprit du monde dans le christianisme et dans l'Église de Dieu. Il faut donc, conclut saint Grégoire pape, ou que l'ambitieux se juge en effet irrépréhensible, ou qu'il ne se mette pas en peine de contredire visiblement au Saint-Esprit. Or tant s'en faut qu'il considère son procédé comme un péché contre le Saint-Esprit, qu'il ne s*èn fait pas même un scrupule : marque évidente que c'est donc la présomption qui le fait agir ; et que, dans l'opinion qu'il a de lui-même , il ne craint pas de se compter parmi les irrépréhensibles «t les parfaits. Car la témérité des ambitieux du siècle va jusque là^ quand elle n'est pas réprimée par la con-^ science ni gouvernée par la religion.

Mais enfin, disent-ils, et cela et tout le reste, nous le pouvons aussi bien que d'autres. Et je leur réponds avec saint Bernard : Quelle conséquence tirez-vous delà ? Si mille autres, sans mérite et sans les conditions convenables, se sont élevés à tel ministère, en êtes- vous plus capables parcequ'ils n'en sont pas plus dignes que vous? le pouvoir souienir comme d'autres qui ne l'ont pas pu , n'est-ce pas même la conviction de votre insuffisance? Mais si chacun se jugeoit dans cette sévérité, qui rempliroit donc les charges et les emplois? Ah! Chrétiens, ne nous inquiétons point de ce qui arriveroit; pensons à nous-mêmes, et laissons à Dieu le soin de conduire le monde : le monde, pour le gouverner, ne manquera jamais de sujets que Dieu par sa providence y a destinés. Si l'on jugeoit dans cette rigueur, dès-là plusieurs qui ne sont pas dignes des places qu'ils occupent , commenceroient à le devenir ; et si plusieurs qui en sont indignes se faisoient la justice de s'en éloigner , dès-là le mérite y auroit un libre et facile accès , et , quelque rare qu'il soit, on en trouveroit toujours assez pour ce qu'il y auroit d^emplois et d'honneurs vacants.

Or, ces principes; supposés, quel parti y auroit-îi donc h prendre pour un chretiea, je dis pour on chrétien engagé à Tivre dans le mondé par profession et par état? Quel parti» mes chers auditeurs? point d'autre que celui où la prudence clirétienne, qui est l'unique et véiîtable sagesse . le réduira toujours : savoir , de piiésnmer peu de soi» ou plutôt de n en point présumer du tout ; de n'être point si persnsrdé ni si aisé à persuader des qualités avantageuses de sa personne; de tenir sur cela bien des témoignages pour suspects , et presque toutes les louanges des hommes pour vaines ; d'en rabattre toujours beaucoup» et de faire état qu'on s'en attribuera encore trop; de né pbint désirer Phonneur, et de ne se le point attirer ; d*attendre pour cela la vocation du ciel sans la prévenir; de la suivre avec crainte et tremblem<snt quand elle est évidente » et , pour peu qu'elle soit don* teuse» de s'en défier ; de n'accepter point les emplois honorables pour lesquels on aùroit reçu de Dieu quehiues talents » que Ton ne voie de bonne foi qu'on y est contraint ; et» si l'on est convaincu de son incapacité » de ne céder pas même à cette contrainte : car c'est ainsi que s'en explique saint Grégoire pape : Vt virtutibus poUent, invitus ad regimen vemat; virtutibus vacuus, ne coactus qvidem accédai (Grec). Et ce grand homme avoit droit sans doute de parler de la sorte» apr^ les efforts héroïques que son humilité avoit faits pour refuser la première dignité de l'Église. Je sais que tout cela est bien opposé aux idées et à la pratique du monde; mais je ne suis pas ici » Chrétiens, pour vous instruire selon les idées et la pratique du monde. J'y suis pour vous proposer les idées de TËvangile» et pour vous convaincre au moins de leur solidité et de leur nécessité. Si le monde se conduisoit selon ces maximes évangéliques, l'ambition en seroit bannie et l'bnmilité y régneroit : avec cette humilité on deviendroit raisonnable» on se sanciifieroit devant Dieu, et souvent même on réussiroit mieux auprès des hommes, parceqo'on en auroit l'estime et la confiance ; mais sans cette humilité» outre que l'ambition est aveugle dans ses recher* cbes et présomptueuse dans ses desseins» elle est encore odieuse dans ses suites, et c'est ce qui va faire te sujet de la troi sième partie.

TROISlàBiB PAftTUE.

Comme il y a deux sortes de grandeurs» les unes que Dieu a établies dans le monde» et les autres qui s'y érigent, pour ainsi dire» d'ellesmêmes» celles-là qui sont les ouvrages de la Providence , et celles-ci qui sont comme les productions de Fambition humaine; il ne faut pas $'étonner» Chrétiens» qu'elle^ causent des effets si contraires » non seulement dans ceux qui les possèdent» mais dans ceux mêmes qui n'y ont aucune part, et qui les envisagent avec un œil désintéressé et exempt de passion. .Une grandeur légiûme et naturelle qui est de Tordre de Dieu porte en elle-même un certain caractère qui, outre le respect et la vénération» lui attire encore ta bienveillance et le cœur des

peuples. Cest par ce principe que nous aimons nos roisi Bien loin que leur élévation ait rien qui nous choque , nous la regardons avec un sentiment de joie que linclination nous inspire aussi bien que le de« voir ; nons avons du zèle pour la mamtenir , nous nous en élisons un intérêt : pourquoi? parcequ'elle vient de Dieu» et qu'elle doit oontribuer au bien commun. Au contraire, ces grandeur^ irrëguitères, qui n'ont d'autre fondement que Tambition et la cupidité des hommes ; ces grandeurs où Ton ne parvient que par artifice» que par ruse, que par intrigue, et dont les politiques du siècle s'applaudissent dans FÉcriture, en disant, Manm nosira excelsOf et non Domimu^ feàt hœc omitta (Dent., 32), C'est notre crédit, c'est notre industrie, et non le Seigneur, qui nous a faits ce que nous sommes ; ces grandeurs que Dieu n'autorise pas , parcequ*il n'en est pas Tauteur, quelque éclatantes qu'elles soient à nos yeux, ont je ne sais quoi qui nous pique et qiii nous ré* volte, parcequ'elles nous paroissent comme autant d'usurpations et autant d'excès qui vont au renversement de cette équité publique pour laquelle naturellement nous sommes zélés. Or ce caractère dinjustice qui leur est essentiel, est ce qui nous les rend odieuses. Ainsi quand Pierre fut élevé à la plus haute dignité dont un homme soit capable, qui est celle de chef de TÉglise, les apôtres ne s'en plaigoirent point, ni n'en conçurent nulle peine ; mais lorsque Jacques et Jean vinrent demander au Fils de Dieu les premières places de son royaume, tous les assistants en furent scandalisés', et témoignèrent de l'indignation contre ces deux frères : Et audiente$ decem^ indignad sunt de duobut diseifmUs (Màtth., 30). Pourquoi cette différence? Ah! dit saint Chrysostome, ils est bien aisé d'en apporter la raison. La prééminence iie Pierre ne les choqua point, parcequ'ils savoient bien que Pierre ne Tavoit pas recherchée, et qu'elle venoit immédiatement de Jésus- .Christ ; mais ils ne purent voir sans murmurer celle des deux enfants de Zébédée, parcequ'il paroissoit évidemment que c'étoit eux-mêmes qui l'affectoient et qui l'ambitionnoient. Or il n'y a rien de plus odieux que ces ambitieuses prétentions , et ce seul exemple pourroit suffire pour justifier ma dernière proposition.

Mais il est important. Chrétiens, de lui donner quelque étendue, et d'en reconnoitre la vérité (kins le détail , pour en être encore plus fortement persuadés. Je considère donc l'ambition dans les deux états où elle a coutume de dérégler et de pervertir l'esprit de l'homme : je veux dire dans la poursuite de la grandeur, lorsqu'elle n'y est pas encore parvenue; et dans le terme de la grandeur même , quand elle y est enfin arrivée. Or, dans l'un et l'autre état, je dis qu'elle n'a rien en soi qui n'excite l'envie, qui ne soit un objet d'aversion, et qui , par les autres passions qu'elle fait naître , par les divisions et les partialités qu'elle entretient, par les querelles qu'elle suscite, n'aille à la destruction et à la ruine de la charité. Ne consultez que votre expérience, bien plus capaUe ici de vous in$truire et de vous

SUR L'iUlBITK»! . 35

convaincre qie foules les raisons. Qaelle idée vous fonnesE-voQs tfon ambitieux préoccupé du désir de se faire grand ? Si je vous disois que c'est un homme ennemi par profession de tous les autres hommes , j'entends de tous ceux avec qui il peut avoir quelque rapport d'intérêt; un homme à qui la prospérité d'autrui est un supplice; qui ne peut voir le mérite» en quelque sujet qu*il se rencontre, sans le haïr et sans le combattre ; qui n'a ni foi ni sincérité ; toujours prêt, dans la concurrence, à trahir l'un, à supplanter l'autre, à d&rier celui-ci,|à perdre celui-là, pour peu qu'il espère d'en profiter ; qui de sa grandeur prétendue et de sa fortune se feit une divinité à laquelle il n'y a ni amitié, ni* reconnoissance , ni considération, ni devoir qu'il ne sacrifie, ne manquant pas de tours et de déguisements spécieux pour le faire même honnêtement selon le monde; en un mot, qui n'aime personne et que personne ne peut aimer : si je vous le figurois de la sorte, ne diriez^Yous pas que c'est un monstre dans la société, dont je vous aurois fait la peinture? et cependant, pour peu que vous fissiez de réflexion sur ce qui se passe tous les jours au miUeu de vous , n'avouerez-vous pas que ce sont là les véritables traits de l'ambition , tandis qu'elle est encore aspirante^ et dans la poursuite d'une fin qu'elle se propose?

Âh! mes Frères, disoit saint Augustin (et remarquez. Chrétiens, ce sentiment), quand l'ambition seroit aussi modérée et aussi équitable envers le prochain qu'elle est injuste et emportée, la jalousie seule qu'elle produiroit ^core infailliblement par la simple recherche d'une élévation qu'elle se procureroit elle-même, devroit en détacher votre cœur. Et puisque cette jalousie est une foiblesse dont les âmes les plus fortes, et souvent même les plus vertueuses, ont peine à se défendre , et qui néanmoins ne laissé pas d'altérer la charité chrétienne ; si nous avions à cœur cette charité, pour laquelle' Dieu nous ordonne de renoncer à tout le reste, nous n'aurions garde de lui faire une plaie si dangereuse dans le cœur des autres, en témoignant une ardeur si vive de nous élever ; cela seul nous tiendroit dansies bornes d'une prudente modestie, et il n'en faudroit pas davantage pour réprimer dans nous la passion de nous agrandir : mais quand nous y ajoutons cent autres dés« ordres , qui n'en sont , il est vrai , que les accidents ^ mais les accidents presque inséjyarables, et pires que la substance de la chose; c'est-à-dire quand, pour soutenir cette passion, ou plutôt pour la satisfaire, nous y j<Hgnons la malignité , l'iniquité , l'infidélité ; que , par une avidité de tout avoir et de l'emporter sur tout le monde, nous ne pouvons souffrir que l'on rende justice à personne ; que de nos proches mêmes et de nos amis nous nous faisons des rivaux , et ensuite des ennemis secrets ; que , par des perfidies cachées , nous traversons leurs desseins pour faire réussir les nôtres; que nous usurpons, par des violences autorisées du seul crédit , ce qui leur seroit dû légitimement ; que nous en^sageons la disgrâce et la ruine d'autrui comme un avantage B. 3. S

j^nl* noua , et que , par de mauvais offices » nous y travaillons en effet; que pour cela nous remuons tous les ressorts d'une malheureuse politique , dissimulant ce qui est , supposant ce qui n'est pas , exagérant le mal , diminuant le bien , et , au défaut de tout le reste » ayant recours au mensonge et à la calomnie pour anéantir, s'il est possible , ceux qui , sans même le vouloir, sont des obstacles à notre ambition, parcequ'ils ont un mérite dont ils ne peuvent se défaire, et qui est Tunique sujet qui nous irrite; qu'en même temps que nous en usons ainsi à l'égard des autres pour empêcher qu'ils né s'élèvent au-dessus de nous , il nous paroît insupportable que les autres aient seulement la moindre pensée de s'opposer aux vues que nous avons de prendre l'ascendant sur eux; que, pour peu qu'ils le fassent, nous concevons contre eux des ressentiments mortels et des haines irréconciliables (car tout cela arrive, Chrétiens, et il me faudroit des discours entiers pour vous représenter tout ce que fait l'ambition et tous les stratagèmes dont elle se sert, au préjudice de la charité et de l'union fraternelle, pour parvenir à ses fins; voilà ce que l'esprit du monde lui inspire): quand, dis-je, nous y procédons de la sorte, ah! mes chers auditeurs, n'est-ce pas une conséquence nécessaire qu'en suivant des maximes aussi détestables que celles-là, nous devenions l'objet de l'indignation de Dieu et des hommes ?

Mais que seroit-ce si maintenant je voulois m'étendre sur l'autre point que je me suis proposé, et si je venois à vous mettre devant les yeux les excès dé l'ambition quand une fois elle est parvenue au terme de ses espérances , et qu'elle se trouve en possession de ce qu'elle prétendoit? Quel usage alors, ou plutôt quel abus et quelle profanation de la grandeur! vous le voyez. Quelle arrogance et quelle fierté de l'ambitieux ; qui se prévaut de sa fortune pour ne plus garder de ménagements avec personne , pour traiter avec mépris quiconque est au-dessous de lui , pour en attendre des respects et des adorations , pour vouloir que tout plie sous son pouvoir, et seul décider de tout et régler tout , pour affecter des airs d'autorité et d'indépendance! Quelle dureté à faire valoir ses droits, à exiger impérieusement ce qu'il se croit dû , à emporter de hauteur ce qui ne lui appartient pas, à poursuivre ses vengeances, à opprimer les petits , à humilier les grands et à leur insulter! Quelle ingratitude envers ceux mêmes qui lui ont rendu les services les plus essentiels, et à qui peut-être il doit tout ce qu'il e^t , dédaignant de s'abaisser désormais jusqu'à eux, et les oubliant! Une heure de prospérité fera mécon- 'toître à un favori une amitié de trente années. Quel faste et quelle splendeur pour éblouir le public, pour en attirer sur soi les regards, pour répandre sur son origine un éclat qui en relève la bassesse et qui en ef&ce lobscurité !

Et c'est ici , Chrétiens , que je dois encore vous faire observer la différence de ces deux espèces de grandeur que j'ai déjà distinguées,

et dont je vous ai parle à rentrée de cette troisi^ne partie : je veux dire de Ja grandeur naturelle et légitime qui est établie de Dieu» eC de cette grandeur, si j*ose ainsi in'exprimer» artificielle » qui n'a pour appui que l'industrie et l'ambition des hommes. Car la première» qid est celle des princes et de tous ceux qui tirent de leur naissance et de leur sang leur supériorité» cette grandeur» dis-je» est communément civile, afiable» douce, indulgente et bienfaisante» parcequ'elle tient de la nature même de celle de Dieu. Comme]elle est s Are d'elle-même, et qu'elle n'a point à craindre d'être contestée» elle ne cherche pomt tant à se faire sentir ; elle n'est point si jabuse d'une domination qui lui est tout acquise ; et bien loin de s'enfler et de grossir ses avantages , elle les oublie en quelque manière » parcequ'elle sait assez qu'on ne les oubliera jamais. Mais l'autre au contraire est une grandeur farouche, une grandeur rebutante et inaccessible» délicate sur ses privilèges, aigre» brusque, méprisante. Ne pouvant se cacher à elle-même Ja source d'où elle est sortie» et craignant que Iç monde n'en perde point assez le souvenir» elle tache a y suppléer par une pompe orgueilleuse, par un empire tyrannique» par une inflexible sévérité sur ses prérogatives; et de là» faut-il être surpris qu'elle soit exposée aux envies, aux murmures» aux inimitiés? On Thonore en apparence , mais dans le fond on la hait; on lui rend certains hommages parcequ'on la redoute » mais ce ne sont que des hommages forcés; on voudroit qu'elle fût anéantie; et au moindre échec qu'elle reçoit, on s'en fait une joie et comme un triomphe. Si l'on ne peut l'attaquer ouvertement » on la déchire en secret ; et si l'occasion se présente d'éclater enfin et de l'abattre , y a-t-il extrémités où Ton ne se porte » et quels exemples tragiques en a-t*on vus !

Bioaheureux les humbles» qui» contents de leur condition» savent s'y contenir et y borner leurs désirs ! Ils possèdent tout à la fois et le cœur de Dieu et le cœur des hommes. Ce n*est pas qu'ils ne pmssent monter aux plus hauts rangs » car l'humilité ne demeure pas toujours dans ses ténèbres » et Jésus-Christ aujourd'hui nous fait entendre que souvent » dès cette vie même, elle sera exajitée : Qui se kumiliai, exahabitur (Luc, 14). Mais parceque ce n'est point elle qui cherche à s'iavancer et à paroître; parceque de son choix» et suivant le conseil du Fils de Dieu » elle ne demande ni ne prend que la dçrnière place, Recumbe innovissïmo loco (Ibid.); parceque» pour la résoudre à en occuper une autre» il faut l'appeler» il faut la presser, il £iut lui faire une espèce de violence, Amccy ascendesuperiiis (Ibid.) ; parcequ'en changeant d'état» elle ne change ni de sentiments ni de conduite ; que pour être élevée » elle n'en est ni moins soumise à Dieu » ni moins charitable envers le prochain » ni moins détachée d'elle-même; que les honneurs» bien loin de la flatter, lui sont à charge» et qu'au lieu d'en tirer une fausse gloire, elle les tourne à sa confusion ; qu elle n'emploie jamais plus volontiers le pouvoir dont

elle est revélne que lorsqu'il s'agit d'obliger, de soulager, de du bien ;' f&t-elle au comble de la grandeur, non seulement on l'y voit sans peine , mais il n'est personne qui ne lui applaudisse, qui ne lui donne son suffrage , qui ne la révère et ne la canonise. Ce seroit peu néanmoins pour elle que ces éloges du monde, et que cette voix des peuples en sa foveur, si Dieu n'y ajoutoit ses récompenses étemelles: mais comme il résiste aux ambitieux et aux superbe, c'est aux humbles qu'il communique sa grâce sur la terre, et qu'il prépare une couronne immortelle dans le ciel, où nous conduise , etc.

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